DANS
« Créer la famille agricole, la maintenir, la perpétuer, assurer sa prospérité, et par elle,celle de toute la France, c’est le premier devoir et le premier besoin de l’agriculture. »
D: Jules Guyor,
Etude sur les vignobles de France, t. I, p. 295.
Annales du Musée social, février 1904. Les grèves d'ouvriers agricoles dans le Languedoc, M. Augé-Laribé.
Annales des Sciences politiques, mai 1905. Les grèves d'ouvriers agricoles dans le Midi de la France. M, Lair.
M. Augé-Laribé. — Le problème agraire du socialisme. Paris, 1907.
Bulletin de l'Office du travail, années 1903 à 1907.
P. Génieys. — La crise vilicole méridionale, 1905.
Journa' officiel, 5 février 4904. Interpellation Lasies,
Mémoires et Documents du Musée social, décembre 1904. Les résultats des grèves agricoles dans le Midi de Ja France. M. Augé-Laribé.
Mouvement socialiste, 15 janvier 1905. La grève générale des travailleurs agricoles. P, Ader.
Passama. — La condition des ouvriers viticoles dans le Minervois. Thèse, 1906.
Réforme économique, 8 juin 1906, Les grèves agricoles et le socialisme
dans les campagnes. E, Bongin. — 7, 11 el 21 décembre 1906. Révoltes rurales en France. E. Taillandier.
Réforme sociale, 26 juin 1905. Les grèves agricoles du Midi; leurs causes et leurs remèdes. M. Augé-Laribé.
Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1905. Les transformations de l’agriculture. Salaires et grèves. Victor du Bled.
Revue politique et parlementaire, 10 juin 1904. Les grèves agricoles dans le Midi. M. Augé-Laribé.
Revue socialiste, 13 mai 1904. Les récents mouvements agraires dans le Midi de la France. Gabriel Ellen Prévot. — Juillet, septembre, octobre 1904. Le socialisme aux champs (chronique agraire). Gabriel Ellen Prévot. — Janvier 1905. Les grèves agraires du Midi.
La Science sociale, juin 1906. Les récents troubles agraires et la crise agricole. Henri Brun.
Statistique des grèves et des recours à lu conciliation et à l'arbitrage, années 1903, 1904 et 1905. Ministère du commerce, de l’industrie et du travail,
C'est une question relativement toute récente, que la question de la rémunération du travail dans la viticulture méridionale : elle ne remonte guère au delà de 1903. Jusque-là, les problèmes qui s'étaient imposés à lattention du Midi viticole avaient appartenu à un ordre d'idées tout différent: ils avaient été des problèmes économiques ; ce n’avalent été à aucun titre des problèmes sociaux.
Préoccupés de la lutte, d'abord contre l’oïdium, ensuite contre le phylloxéra, absorbés par la reconstitution de leur vignoble ravagé, les viticulteurs du Bas-Languedoc n’avaient prèté qu’une attention distraite à cette question ouvrière, qui, depuis longtemps déjà, avait pris dans le monde industriel, une place prépondérante ; ils suivaient dans leurs rapports avec Les ouvriers les traditions
que leur avaient léguées leurs prédécesseurs, traditions
de large cordialité, d’aide mutuel, de commun amour pour la vigne qui les nourrissait les uns et les autres. Les salaires, les conditions du travail, ou bien étaient réglés par la coutume, ou se trouvaient révisés d'un accord commun.
IL fallut pour modifier ces conditions de vie sociale les grèves agricoles de 1903, dont tout le monde, sans doute, a gardé le souvenir, parce qu’elles marquent l’apparition dans le domaine agricole d’une mentalité particulière, l'avènement de théories nouveiles jusque-là réservées à l'industrie : les théories de la lutte des classes, les
théories révolutionnaires de la Confédération générale du travail.
Déjà, avant 1903, il est vrai, la cordialité des rapports entre patrons et ouvriers n'avait pas été sans subir quelque atteinte : on en pourrait citer quelques exemples ; on pourrait relever, dans la région de Lunel notamment, divers mouvements ouvriers empreints d’une certaine violence. Mais encore faudrait-il remonter assez haut dans le passé ; et ce ne furent [à d’ailleurs que des difficultés passagères qu’expliquent largement ou Îles événements politiques de 1848, ou bien diverses circonstances locales.
En 1903, au contraire, c'est une opposition de vues beaucoup plus générale qui devait se manifester ; il ne devait plus s'agir de dissentiments isolés ou passagers ; c'est une divergence profonde qui apparaît entre patrons et ouvriers ; elle se fait jour sous la forme d’un vaste mouve-
ment gréviste. La première grève est signalée à Peyriac-
de-Mer, dans l'Aude, au mois de mai ; la seconde au mois de novembre, à Nézignan-l'Evêque,dans l'arrondissement de Béziers ; et dès lors, les conflits se multiplient très rapidement : successivement, Sérignan au sud de Béziers, Villeneuve-les-Béziers, Cazouls, Bessan, Agde, Béziers, dans le courant de décembre 1903 et de janvier 1904 sont le théâtre de discussions et de luttes plus ou moins vives entre patrons et ouvriers. Puis, c'est le tour de Narbonne et de ses environs, de Carcassonne, de quelques localités du Roussillon. À peine l'Aude à peu près pacifée, la Jutte reprend dans l'Hérault : à Mèze, à Agde, à Marseillan. Le 8 février, la grève est déclarée à Montpellier ; un peu après, à Mauguio, à Lunel ; elle gagne le Gard, la Crau, les Bouches-du-Rhône,cependant qu'elle reste l’état endémique dans tout le Bas-Languedoc.
Petit à petit néanmoins, La crise perd de son acuité : au commencement de l'été, elle était à peu près terminée. Presque partout, les ouvriers avaient vu accepter leurs revendications, où au moins une partie d'entre elles.
Pourtant, le Congrès des syndicats ouvriers agriculteurs, tenu à Narbonne en août 1904 ne se tint pas pour satisfait. Il décida le principe de la grève générale ; et celle-ci fut décrélée au mois de décembre par le Comité directeur de la Fédération des Syndicats, sous le prétexte queles propriélaires n'avaient pas tenu leursengagements, Cette fois, les syndicats manœuvrent avec ensemble : simultanément, les Pyrénées-Orientales, l'Aude, l'Hérault,
le Gard, une partie des Bouches-du-Rhône sont englobés
dans le mouvement. À vrai dire, le moment n'avait été guère bien choisi par la Fédération : la récolte de 1904 avait été très abondante ; la mévente des années 1901 et 1902, un moment arrêtée par les violentes gelées de 1903, recommençait; la crise renaissait pour le Midi viticole, plus violente que jamais. Et juste au moment où la Fédération des Travailleurs de la terre adressait aux ouvriers une circulaire de protestation contre les « provocations » patronales, le Syndicat professionnel agricole de Béziers lançait un appel aux ouvriers, aux propriétaires, aux municipalités, syndicats et sociétés agricoles de l’Hérault, les invitant à l’union et les convoquant à un congrès départemental qui rechercherait les remèdes à la déplorable situation économique. L'appel fut entendu de nombreux syndicats ouvriers. Les grèves s’éteignirent peu à peu, sans résultats bien sensibles : et l’on vit au Congrès de Béziers les propriétaires et les ouvriers discuter ensemble les revendications, qu'ensemble ils présentèrent aux pouvoirs publics en mars 1905 (1).
Le mouvement gréviste des ouvriers viticoles n’en avait pas moins été sérieux durant cette année 1904: 129 grèves, à en croire le Bulletin de l'Office du travail (2) avaient englobé 49.343 ouvriers, leur coûtant 222.511 Journées de travail et avaient atteint 10.515 propriétés. D'une manière générale, les résultats obtenus par les ouvriers n’a-
(4) Compte rendu du Congrès viticole régional tenu à Béziers les 20,
21 et 22 janvier 4905. Montpellier, Firmin Montane, 1905. (2) Bulletin de l'Office du travail, mai 1905, p. 412.
vaient pas été en rapport avec les sacrifices qu'ils avaient dû faire. Malheureusement pour eux, la crise viticole, que d’aucuns avaient pu croire terminée en 1903, avait recommencé en 1904 et continué en 1905, mettant les propriétaires dans l'impossibilité de faire ou de maintenir à leurs ouvriers les concessions qu’ils exigeaient. En un mot, la crise économique avait étouffé la crise ouvrière que, sans doute du reste, elle avait contribué à provoquer.
Il ne audrait pas croire cependant que la crise ouvrière ait été définitivement close dès ce moment; et que l’intérêt de cette étude soit purement rétrospectif. La crise n'est bu’endormie à l'heure actuelle ; elle se réveillera, peutêtre dans un avenir très proche. La Fédération des Travailleurs agricoles, consciente de linutilité actuelle de ses efforts, attend des jours meilleurs pour reprendre la lutte. L'agitation, du reste, n’a pas complètement cessé dans le Midi : la grève se maintient à l'état endémique; et l’on peut compter 12 localités où elle a été déclarée dans le courant de 1905. En 1906, il y eut encore 8 grèves, dont certaines dans le Gard et dans les Bouches-du-Rhône ont englobé plus de 1.000 ouvriers ; d’autres, comme celle de Cruzy, ont revêtu un caractère assez violent pour occuper l'opinion publique de la France entière (1). Cette année même, malgré le grand mouvement qui a entrainé patrons et ouvriers dans une action commune, il y eut quelques grèves, notamment à Béziers et à St-Genis des Fontaines
(4) Voir à l’annexe no 1 la statistique des grèves agricoles pour le Midi de la France en 1905 et 1906.
dans les Pyrénées-Orientales. — Un mouvement gréviste général est done encore possible pour l'avenir dans la viticulture méridionale. Les causes qui l'ont suscité naguère subsistent encore aujourd'hui, elles n’attendent pour produire à nouveau les mêmes effets que des circonstances favorables.
Ces causes, il est assez difficile .de les préciser ; et les avis sur ce point différent notablement. Les uns ont voulu y voir un mouvement exclusivement collectiviste, application lointaine du programme agraire élaboré au Congrès socialiste de Marseille de 1892. D'autres ont fait intervenir des questions d'ordre politique ; et de fait, des élections municipales eurent lieu dans le courant de 1904 que les syndicats ouvriers n'ont pas peu contribué à pousser dans le sens socialiste. D'autres enfin ont vu dans cette agitation agraire une conséquence logique de la situation économique : la reconstitution du vignoble après la crise phylloxérique, disent-ils, avait obligé les propriétaires, à raison des dépenses énormes qu'ils avaient dû faire, à baisser les salaires au-dessous du niveau antérieur ; celte baisse, les mauvais prix de vente du vin en 1901 et 1902 n'avaient fait que l'accentuer. Vint l’année 1903 qui, bien que marquée d'un relèvement des cours avait été trop déficitaire au point de vue quantités produites, pour permettre une hausse des salaires. Les ouvriers malheureusement, ne se rendant pas compte de ce phénomène économique, crurent à la mauvaise volonté patronale; de là un
mouvement de protestation qui aboutit à la grève.
Pour notre part, nous croyons que chacune de ces opinions renferme une part de vérité ; et que de leur combinaison résulte la vérité tout entière. Sans doute, la cause primordiale des grèves a dû être un état de souffrance réel chez l’ouvrier, amené par le faible taux des salaires et par le chômage trop fréquent. Mais les Bourses du travail et les politiciens de village se sont emparés des premiers tressaillements de la population agricole pour en changer le caractère dans leur intérêt particulier ; et si ce ne sont pas eux qui ont suscité les grèves, ce sont eux qui les ont rendues plus âpres, plus violentes ; ce sont eux qui ont creusé davantage entre le propriétaire et Le vigneron un fossé que chacun maintenant doit s’efforcer de combler.
Quoi qu’il en soit, on retrouve aujourd'hui cette même situation précaire de l'ouvrier, ces mêmes questions politiques, ces mêmes Bourses du travail, toutes disposées à user à nouveau de leur influence pour déchaîner sur le Midi les violences de la lutte des classes. Sous le calme apparent, la Confédération générale du travail prépare un nouveau mouvement gréviste parmi les ouvriers viticulteurs, n’attendant plus pour donner le signal qu’un moment favorable : déjà, cette année même, on avait songé à profiter de l’époque des vendanges pour reprendre l’agitation ouvrière. On a reculé devant les circonstances économiques, mais ce n’est que partie remise : la Fédération des travailleurs agricoles du Midi n’en restera pas à l'échec, — d’ailleurs relatif — qu’elle a subi en 1904.
Düût-il en être ainsi du reste, la question sociale n’en
tiendra pas moins une large part dans les préoccupations des viticulteurs méridionaux ; dès à présent, elle s’est imposée, et de façon définitive, à leur attention. Elle n’est plus reléguée à l'arrière-plan, loin derrière la question économique, comme lors de la reconstitution du vignoble après le phylloxéra. Désormais, on est obligé de tenir compte de cet élément nouveau dans ce problème déjà si complexe de la viticulture méridionale ; les deux questions marchent de pair ; il faut se préoccuper des répercussions qu'elles peuvent avoir l’une sur l’autre.
Quelle est donc la portée exacte de cette question sociale dans le Midi viticole ? Quels sont les desiderata des ouvriers et leurs moyens d'action? Puisque dans les dernières grèves, leurs revendications ont porté surtout sur la rémunération du travail, quel est donc le salaire dans la viticullure méridionale ? Quelles formes affecte-t-il ? Quels en sont les inconvénients et quels pourraient être les remèdes ? Faut-il amender le régime actuel du salariat ou bien faut-il le supprimer, ou bien vaudrait-il mieux le laisser tel quel ? Tels sont les divers points que nous aurons à examiner.
Mais, avant d'aborder le fond même de notre sujet,nous voudrions rappeler en deux mots quel est l’état actuel de la viticulture méridionale ; car ce qu’il importe avant tout, semble-t-il, dans une étude de ce genre, c’est écarter le plus possible toute idée à priori ; et dans ce butse placer, pour ainsi dire, dans l'atmosphère même que créent les
faits économiques. La viticulture française traverse, on le
sait, en ce moment, une crise de mévente aiguë, dont les répercussions se feront sentir pour l'avenir, comme elles se sont fait sentir dans le passé, sur la question ouvrière. La culture de la vigne semble entrer dans une phase nouvelle : à la période de prospérité qui a suivi la reconstitution, et aux années de crise qui ne sont pas encore terminées, paraît devoir succéder une période plus stable.La vigne ne sera plus sans doute une culture quasi-spéculative, à gros bénéfices ou à grosses pertes ; elle tendra à devenir une culture à bénéfices plus normaux peut-être, mais certainement moins élevés qu'auparavant. Et encore n’arrivera-t-on à ce bénéfice moyen que par une stricte observation de tout ce qui concourt à former le profit : la question du prix de revient notamment prendra une importance de plus en plus considérable ; nous aurons à en
tenir compte.
Qu'il nous soit permis également, avant de clore cette introduction, d'adresser nos bien vifs remerciements à tous ceux qui ont bien voulu nous aider dans notre tâche. Chez tous, nous avons trouvé le meilleur accueil, le plus grand empressement à nous donner les avis, les conseils, les renseignements que nous avions l’indiscrétion de demander. Nous nous sommes efforcé de reproduire fidèlement les pensées et les arguments de chacun ; et si nous avons pris parti, c’est que le but même de ce travail le comportait, et qu'il ne saurait v avoir de thèse, nous a-t-il
semblé, sans opinions à combattre ou à défendre. A tous
ceux donc qui ont bien voulu nous prêter leur appui,nous sommes heureux de pouvoir dire notre gratitude et d'ex-
primer notre reconnaissance.
Deux parties d'inégale longueur se partageront l’étendue de cette étude.
Dans la première, que nous ramènerons au minimum indispensable, nous exposerons le régime du salariat pur et simple, tel qu'il existe actuellement dans la viticulture méridionale, les inconvénients qu’il comporte, et les critiques dont il est l’objet.
La seconde parlie sera un examen détaillé des divers modes de rémunération du travail autres que le régime du salariat proprement dit, qui sont déjà ou qui pourraient
être employés dans le Bas-Languedoc.
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