CHAPITRE PREMIER
M. Augé-Laribé. — Le problème agraire du socialisme, 4907.
Adrien Berget. —— [a coopération dans la viticulture européenne,
Enquêle décennale agricole de 1892.
P. Génieys. — La crise viticole méridionale, 4905.
D' Jules Guyot. — Etude sur les vignobles de France.
Mémoires du Musée social, novembre 1903. Les ouvriers de la viticul: ture languedocienne et leurs syndicats. M. Augé-Laribé.
Passama. — La condition des ouvriers viticoles dans le Minervois,
Revue socialiste, mai 1904. Les récents mouvements agraires dans le Midi de la France, G. Ellen-Prévot.
A. de Saporta. — La vigne et le vin dans le Midi de la France, 1894.
Statistique agricole de la France. Enquête décennale de 1892.
Slatistiques agricoles annuelles. Ministère de l’agriculture.
Statistique des grèves el des recours à la conciliation et à l'arbitrage. Ministère du commerce, de l’industrie, des postes et des télégraphes, 1904 et 1905.
Ce sont les régions du Roussillon et du Bas-Languedoc qui ont été le théâtre des grèves agricoles : successivement ou simultanément, les départements des Pyrénées- Orientales, de l’Aude, de l'Hérault, du Gard, et aussi quelque peu le département des Bouches-du-Rhône ont été englobés dans le mouvement. C’est donc aussi dans cette portion du bassin méditerranéen que nous aurons à étudier le régime actuel du salariat.
Les limites en sont assez nettes du reste ; et la région est assez nettement individualisée : identité de climat, identité de cultures, régime des pluies à peu près semblable. Les mœurs et coutumes des habitants diffèrent peu d’un déparment à l’autre ; la densité de la population est la même ; les parlers locaux, malgré quelques variantes, se rattachent tous à la langue d’oc.
L'agriculture fait la richesse principale des cinq départements que nous avons cités, celui des Bouches-du- Rhône mis à part. Selon l'enquête de 1892, en effet, la population agricole se trouve vis-à-vis de la population
totale dans les proportions suivantes (1):
Pyrénées-Orientales . . . . . 55.65 0/0 ANUS ER CURE UT Hérab TEE Le n ses OSET TR Gal Me ee ne PTT 907070 Bouches-du-Rhône . . . . . . 20.25 0/0
La culture de la vigne emploie la majeure partie des
(1) Statistique agricole de la France. Enquête décennale de 1892,
bras de cette population agricole, puisque sur les { million 680.910 hectares,total approximatif de la superficiecultivée du Bas-Languedoc (1), 491.099 sont plantés en vignes (2), lesquelles exigent, comme on le sait, une main-d'œuvre beaucoup plus considérable que les autres cultures. Comment se répartissent ces 491.000 hectares relativement à l'étendue des propriétés, il est intéressant de le considérer : cela donnera la mesure dans laquelle les propriétaires sont obligés de faire appel à la main-d'œuvre salariée. À ce point de vue, on peut admettre qu’un propriétaire de moins de 5 hectares peut cultiver sa terre à lui seul ou avec l’aide de sa famille. Sans doute il devra pour des travaux demandant à être faits avec rapidité, notamment pour la vendange, faire appel à des bras étrangers ; mais ce seront le plus souvent d’autres petits propriétaires qui lui rendront ce service, à charge pour lui de le leur rendre en cas de besoin. Au-dessus de 5 hectares au contraire, l'exploitant devra entretenir d’une manière normale une main-d'œuvre salariée. Or les exploitations d'une étendue de 5 hectares et au-dessus couvraient en 1892 une superficie de 298.600 hectares, contre 120.200
pour la petite propriété de moins de 5 hectares (3). De-
(1) Statistique agricole de la France. Enquête décennale de 1892.
(2) Bulletin de statistique et de législation comparée, décembre 1905 (Pyrénées-Orientales, 64.653; Aude, 131.024; Hérault, 189.104; Gard, 77.244 ; Bouches-du-Rhône, 29.074).
(3) Statistique agricole de la France. Enquête décennale de 1892. Voir à l'annexe n° 2 la répartition détaillée par étendue des exploitations viticoles.
Nous ne parlerons ici, bien entendu, que des cinq départements déjà
puis, et avec l'accroissement du vignoble méditerranéen, la proportion a dû rester la même. En tous cas, si elle s'est modifiée, c’est au profit de la grande et de la moyenne propriété, au détriment de la petite, soit que la petite propriété, acculée par la crise à la vente volontaire ou forcée, ait été obligée de disparaître en partie, soit que la grande propriété se soit accrue des domaines nouveaux créés dans les sables ou dans les plaines riches consacrées jusqu'alors à d’autres cultures. Par conséquent, près des trois quarts en superficie des vignobles languedociens sont exploités par des salariés. On voit dès lors l'importance du problème ; on peut se rendre compte qu'une crise sérieuse provoquée par les ouvriers frapperait à mort la viticulture méridionale, et qu'on ne saurait compter sur la petite propriété pour sauver cette branche si importante
de notre prospérité nationale.
Le mode d'exploitation le plus répandu dans le Midi viticole est l'exploitation directe. Le propriétaire s'occupe personnellement de la gérance de son domaine si l'étendue n’en est pas trop considérable. Dans les moyennes exploitations, il se fait généralement aider par un « baïle » ou « paire » ou «ramonet », contrôlé à son tour par un régisseur ou homme d’affaires pour les grandes propriétés. Dans ce dernier cas, il se contente de donner des indications générales à son homme d’affaires qui reste chargé
cités : Pyrénées-Orientales, Aude, Hérault, Gard et Bouches-du-Rhône. Même remarque doit être faite pour la suite, sauf indications contraires.
de l'exécution proprement dite. Souvent toutefois, trop souvent même, c’est le régisseur qui garde en fait la haute direction, le propriétaire se désintéressant de sa terre, se contentant de toucher les revenus, quand il y en a, et ne mettant guère les pieds dans ses propriétés qu'au moment des vendanges. On ne saurait trop s'élever contre cet « absentéisme » que l’on a critiqué éloquemment, qui sans doute doit prendre une large part de responsabilité dans le dernier mouvement agraire : il a livré les ouvriers à des régisseurs parfois peu scrupuleux, et il a envenimé des dissentiments que des rapports plus fréquents, plus intimes auraient suffi peut-être à dissiper.
Les ouvriers viticoles peuvent se diviser en deux classes : 1° les gagés au mois ou à l’année ; 2° les journaliers.
A. — Les gagés. — Ce sont les « domestiques » et les « mésadiers ».Les premiers sont chargés des soins à donner aux bêtes de trait et de tous les travaux de l’intérieur de la campagne ; ils labourent et ils font les charrois. Ce sont en général des étrangers au pays, des habitants de la montagne ou des départements non viticoles. Aussi, trop peu habitués aux travaux de la vigne, ne sont-ils chargés que très rarement des ouvrages de viticulture proprement dits. Pendant la vendange, on emploie à la cave ceux d’entre eux qui ne sont pas affectés au service des charrettes.
Les mésadiers sont, pour la plupart aussi, des montagnards, parfois des étrangers. Sobres, rudes, durs à la fatigue, ils font les gros travaux, les terrassements, les
raclages, les neltoyages de fossés, les déchaussages. Ve- G, —2
nus dans la plaine pour amasser un petit pécule, ils acceptent volontiers Les travaux à forfait. En cela, ils sont assez mal vus des vignerons journaliers qui les accusent d’augmenter de la sorte le nombre des chômeurs et d’affamer l’ouvrier indigène.
Le salaire des domestiques 2t des mésadiers est sensiblement le même. Il varie selon leur capacité et les saisons la moyenne oscille entre 35 et 40 francs,avec 30 francs en hiver et 45 francs en été ; elle est plus élevée aux environs de Montpellier ; elle s’abaisse dans l’arrondissement de Béziers et dans l’Aude. Au salaire en argent, il faut ajouter le salaire en nature: les gagés sont logés, plus ou moins confortablement, selon les usages ; et il faut bien reconnaître que ce logement est souvent des plus défectueux : il se réduit parfois à une couchette de planches, un drap et des couvertures ; le plus souvent toutefois, les domestiques sont logés ensemble dans un dortoir ; rarement ils occupent des chambres séparées. En somme, organisation rudimentaire ; ce sera sans doute là un des principaux griefs que les syndicats rouges, toujours bien renseignés sur les points faibles de leurs adversaires, invoqueront pour les grèves futures.—,Outre le logement,les gagés sont nourris, ou bien reçoivent un certain nombre d’hectolitres de blé quand ils n'ont pas la jouissance d’un petit jardin potager. Partout, on leur donne 1 ou 2 litres de vin par Jour. Lorsque le propriétaire se charge de leur nourriture, c’est la « maïre » ou « ramonette », femme du
paire ou ramonet, qui s'occupe de leur entretien : elle re-
çoit du propriétaire la somme que celui-ci destine à ses domestiques , et c'est sur cette somme qu'elle doit prélever la rémunération, de son travail. Inutile de souligner les inconvénients de ce système.
Les gagés sont d'ordinaire de bons ouvriers. S'ils ne sont pas très habiles ni bien intelligents, ils sont en général travailleurs et dévoués ; rarement ils sont les fauteurs de désordres. Dans les dernières grèves, s'ils ont quitté le travail, c'est à contre-cœur ; ou bien par esprit de corps, ou bien fercés qu'ils ont été par l’intimidation ct les menaces. Presque partout cependant, ils ont été englobés dans le mouvement gréviste. Les vignerons du pays tenaient beaucoup à les y faire entrer, espérant amener de la sorte les patrons plus rapidement à récipiscence.Ils ont proclamé avec eux une solidarité étroite d'intérêts ; ils y ont été fidèles. L'exemple le plus frappant à ce sujet est celui de la grève de Montpellier : déjà, Les ouvriers journaliers étaient arrivés à une entente avec les propriétaires ; mais la condition des gagés n'ayant pas été définitivement réglée, « par esprit de solidarité, et pour assurer l’amélioration des conditions des domestiques, la continuation de la grève a été votée à l’unanimité ».
Malgré ces incidents, la rémunération du travail des gagés ne donne pas lieu à des difficultés bien sérieuses. Aussi la laisserons-nous presque complètement de côté pour nous occuper surtout des journaliers ; nous n’aurons l’occasion d'en reparler que tout à fait incidemment
B. — Les journaliers. — Les journaliers sont les vérita-
Lo
bles vignerons : on leur confie la culture proprement dite de la vigne ; ils font ces diverses opérations délicates, minutieuses, qui exigent beaucoup plus d’habileté, de savoirfaire, d'adresse que de force : la taille, l’'ébourgeonnage, le soufrage, Le sulfatage, le pinçage, le greffage, la plantation et autres travaux. Ils font également les raclages et les binages ; exceptionnellement, ils conduisent la charrue ou la houe.
Les journaliers ne sont presque jamais nourris ni logés par le propriétaire, sauf dans certaines régions de l’Aude. Ils habitent, groupés, dans les villages, qu'ils quittent chaque matin pour se rendre au chantier de travail, distant parfois de cinq kilomètres. La journée finie, ils se retrouvent sur la place publique, plus volontiers au café. Circonstances qui facilitent singulièrement les ententes, ct surtout les grèves, puisqu'il suffit de quelques postes aux issues du village pour rendre effective la cessation de travail.
Les journaliers vignerons travaillent presque toujours à la journée ; rarement à la tâche.
Leur salaire est assez variable selon les localités quant au mode de paiement et quant à la quotité.
Le salaire à l'heure est aujourd’hui une exception. Il avait été cependant une des principales revendications des ouvriers, qui espéraient ainsi rendre plus difficiles les variations du salaire selon les époques ou la situation économique générale, et surtout empêcher l'augmentation de
durée de la journée de travail pour arriver de la sorte à
CONDITIONS ACTUELLES DE RÉMUNÉRATION DU TRAVAIL Pa |
une raréfaction artificielle de la main-d'œuvre. En outre, la tarification à l’heure aurait rendu plus aisée l’unification des conditions de travail dans tout le Bas-Languedoc ; et c’est là l’une des principales ambitions des organisations syndicales. Mais presque partout, les ouvriers se sont heurtés à une ferme résistance de la part des propriétaires ; ils ne réussirent que sur certains points, notamment à Lunel, à Montpellier (0 fr. 50 l'heure), à Carcassonne (0 fr. 35 et 0 fr. 40). Succès passager du reste, à cause de la prolongation de la mévente : {antôt, les propriétaires sont revenus aux anciens usages suivis avant les grèves ; tantôt, ne voulant pas diminuer le salaire de leurs vignerons, 1ls en ont maintenu le montant, mais en demandant une plus longue journée de travail.
Le salaire à la journée est aujourd’hui la règle. Si l'on veut essayer de le chiffrer, malgré les très nombreuses variantes locales, il est possible de l'évaluer en moyenne à 2 fr. 50 pour 6 heures de travail, à 3 fr. et 3 fr. 50 pour 7 heures (1). Parfois, on donne une petite prime pour les travaux de sulfatage et de soufrage. Les vendanges sont payées de 4 à #4 fr. 50, plus 1 ou 2 litres de vin.
Si l’on veut avoir plus de détails,on consultera le tableau
(1) Voici quel était, d'après l'enquête décennale agricole de 1892 le
salaire moyen des travailleurs agricoles non nourris :
Salaire d'été Salaire d'hiver
Pyrénées-Orientales . . . , . . . 2.61 2.85 AT CR En nl 0 ve 2.51 1.96 Hérault . AT pes 3.07 2.41 CE RL un 3.05 2220 Bouches-du-Rhône , . . . . . . 3.21 2.63
des salaires avant et après les grèves de 1904 (annexe n° 3) (1). On remarquera la très grande diversité des salaires, non seulement entre les départements, mais aussi entre les localités, même très voisines ; à noter cependant la tendance très nette vers l'unification que présente la courbe des salaires postérieurs aux grèves de 190%. On voit aussi d'une manière générale que les salaires, assez élevés dans la région d'Arles et dans la partie Est de l'Hérault, s’abaissent très sensiblement à mesure que l’on s’avance vers l'Ouest et le département de l'Aude : ils se relèvent de manière notable dans les Pyrénées-Orientales.
Les journaliers travaillent par équipes ou « coles » ; ils sont dirigés et «tirés » par l’un d'eux, appelé patron ou chef de bricole, qui les a embauchés sur le marché. L'embauchage se fait chaque semaine ; cependant, il y a en général dans chaque exploitation un petit noyau d'ouvriers, travaillant presque toute l’année sur le même domaine, auquel viennent s'adjoindre les autres travailleurs en cas de besoin. Il n’est pas rare de voir d'une semaine à l’autre une cole passer de 5 ou 6 ouvriers à 15 ou 20.
L'ouvrier vigneron est intelligent. IL a le caractère vif,
presque violent ; en toutes choses, il se porte aux extré-
(1) Ce tableau a été établi d’après les données de la statistique des grèves et des recours à la conciliation et à l'arbitrage, ayant trait aux années 1903 et 1904. Cette statistique donnant, avec le nom de chaque localité, les salaires payés avant et après les grèves, ainsi que la durée du travail, il suffisait pour rendre possible la comparaison, de ramener à une durée unique de travail les salaires indiqués ; nous avons choisi la durée moyenne et la plus commune de 7 heures de travail.
mes, se contentant mal des demi-mesures. Très indépendant, il n'admet pas de tutelle, quelle qu’elle soit, qu’elle vienne d’un syndicat ou du patron. Il change volontiers d'exploitation, pour se prouver à lui-même et pour montrer aux propriétaires qu'il est libre de sa personne. Au fond, il n’a rien de révolutionnaire quand il n’est pas embrigadé par des meneurs. Ses rapports avec le patron sont convenables, mais sans cordialité ; on force plus facilement son estime que son amitié.
Il ne nous reste plus pour en avoir fini avec cette brève esquisse du personnel salarié, qu'à dire un mot des femmes et des étrangers.
Le rôle des femmes est de plus en plus restreint dans la culture de la vigne. Sur le domaine même, on ne trouve guère que la femme du paire ; à la terre, on emploie les femmes à la vendange, à l’épandage des engrais artificiels, à la préparation des bouillies cupriques, au ramassage des sarments ; il y a quelques années, on leur donnait parfois la pioche à manier, et on leur confiait même — ce qui semble un abus — le travail très pénible du sulfatage ; c’est beaucoup plus rare maintenant.
Les « étrangers », montagnards, espagnols, et italiens ne descendent guère dans le « plat pays », — à part ceux qui se louent comme mésadiers, — qu’à l'époque des vendanges. La main-d'œuvre locale étant à ce moment tout à fait insuffisante, l'élément étranger la complète pour une durée de trois à quatre semaines. Les hommes gagnent alors 4 fr. ou 4 fr. 50 ; les femmes la moitié de ce salaire.
Le vin en sus.
Telle est l'organisation générale de la main-d'œuvre et du salariat dans la viticulture méridionale, organisation assez touffue, assez complexe, dont nous ne pouvons donner ici qu'une esquisse aride (1). A l’étudier en détail, on trouverait des complications, des variantes selon les villages et les exploitations : telle grande propriété renferme tous les types de salariés que nous avons indiqués ; les rôles de chacun y sont nettement définis ; dans tel autre domaine de dimension plus restreinte, les fonctions se mèlent, se pénètrent davantage, en sorte que le mème individu peut jouer tout à la fois les rôles de paire, de domestique et de journalier.
Ce régime de la rémunération du travail, dont s’est contentée pendant longtemps la viticulture, est en butte à de véhémentes critiques. Patrons et ouvriers lui adressent,chacuns de leur côté,des reproches,un peu contradictoires naturellement, s'efforcent de mettre en lumière les inconvénients du système, tel qu'il est pratiqué aujourd'hui. Il nous faut écouter ces plaintes, dégager ce qu'elles
peuvent avoir d'excessif ou de bien fondé.
L'ouvrier fait deux reproches principaux aux conditions actuelles de rémunération du travail. Il se plaint: 4° de ne toucher qu'un salaire insuffisant ; 2° de n'avoir pas un travail régulier, d'être soumis à des chômages trop fréquents. Remarquons tout de suite que ces deux griefs
(4) Voir aux annexes, n° 4, un tableau de la rémunération du travail par régions,dans la viticulture méridionale, à la fin des grèves de 1903.
découlent un peu l’un de l’autre : le salaire ne paraît insuffisant à l'ouvrier que parce qu'il ne lui est pas assuré tous les jours de l’année ; peut-être s'en contenterait-il, si, au lieu d'être engagé à la journée ou à la semaine, il l'était pour l’année entière.
Quoi qu'il en soit, on peut essayer d'évaluer le budget de l’ouvrier dansles circonstances actuelles. Bien entendu, il estimpossible d'obtenir en pareille matière une approximation très satisfaisante, à plus forte raison une certitude absolue ; mais on peut arriver à une probabilité suffisante.
Le salaire moyen, nous l'avons dit, est de 2 fr. 50 pour 6 heures et de 3 francs pour 7 heures de travail. Les journées courtes se font en hiver ; elles commencent en octobre, après les vendanges et se poursuivent jusque vers le milieu ou la fin de mars, soit pendant la moitié de l’année. La moyenne pour l’année entière sera donc de 2 fr. 75 (1). Pour 365 jours, ce serait pour l’ouvrier une recette globale de 1.000 francs en chiffre rond.
(1) Cette moyenne se trouve confirmée par l’Office du travail (Bulletin de janvier 1906) qui publie le salaire moyen des ouvriers agricoles, fin de 1904. Ce sont les salaires mensuels qui sont indiqués ; mais le mois ayant été compté de 25 jours, il est facile d'en déduire le salaire
journalier ; on obtient les chiffres suivants :
Salaire mensuel Salaire journalier
Pyrénées-Orientales . . . . Dr 75 fr. SL 00 Aude arrondissement de M de D: 67 » 2 y» 68 — Carcassonne , . 60 » 2 » 40
— Castelnaudary . 56 » 2 EU
HÉCAU RS RO ou à Pa 2 » 88 Garder ra cree 69 » 2 » 76 Bouches- TETCn es ee re 80 » 6) 47 2
La moyenne du salaire ET Et à après ces chiffres, 2 fr. 77.
Il faut en défalquer les jours perdus pour le travail : les jours fériés d’abord, une soixantaine; les jours de chômage ensuite. Nous ne connaissons sur ce dernier point aucune donnée précise. La statistique des travaux de secours en cas de chômage (1) nous indique bien la place importante qu'occupent à ce point de vue parmi les autres départements, les départements du Midi, et nous dit bien que dans les Pyrénées-Orientales, l'Aude, l'Hérault et le Gard, 185 communes ont distribué en 1905 plus de 4.250.000 francs de travaux; mais ce ne sont là que des données relatives, ne montrant en rien la proportion des chômeurs dans l’ensemble de la population vigneronne. Sur ce point, il est vrai, des renseignements intéressants nous sont fournis par l'Office du travail dans son Bulletin mensuel, d'après les communications des syndicats ouvriers ; mais seuls, les syndicats ouvriers paraissent consultés sur cette question du chômage ; et nous ne pouvons connaître par conséquent, — autant que permettent du reste de le calculer des chiffres très dispersés dans ces publications — que le nombre des chômeurs parmi les seuls syndiqués ; ce n’est donc qu'une image de la situation générale que l'on peut obtenir, image dont il faut bien se contenter, faute de mieux. Or, il résulte de ces documents, que durant l’année 1905, le nombre des chômeurs parmi les ouvriers syndiqués a été du 1/5 de leur nombre, pro-
portion sensiblement supérieure du reste, à raison de la
(41) Builetin de l'Office du travail, année 1906, p. 1127 et suiv.
mévente à celle de l’année précédente. Cela revient à dire que chaque ouvrier chôme pendant un nombre de jours égal au cinquième de ceux qu'il pourrait consacrer au travail, soit pendant 61 jours, puisque le nombre des jours de travail pourrait être de 305 (365 —60 jours fériés). En définitive, l'ouvrier peut espérer 244 jours (305—61) de travail effectif; soit, à raison de 2 fr. 75 par jour, une recette de 671 francs. Il faut y ajouter, au bas mot, 30 francs d'heures supplémentaires el de salaire supplémentaire perçu pendant la vendange (la vendange dure au minimum 20 jours, et l'ouvrier gagne # ou 4 fr. 50). Au total, 700 francs environ nous paraissent être le revenu moyen
de l’ouvrier viticole (1).
(4) Bien entendu, ce n’est là qu'une indication très imprécise, qu'une idée très générale. Certains vignerons n'arrivent pas à ce chiffre. D’autres, les bons ouvriers, moins sujets à chômage, le dépassent souvent.
D'après le secrétaire de la chambre syndicale de Mèze, qui donne des détails intéressants, la moyenne des recettes d’un journalier agri cole serait de 710 francs (rapporté par M. Augé-Laribé, « Les résultats des grèves agricoles dans le Midi de la France », Mémoires et Docu ments du Musée social, 1904). M. Pierre Génieys évalue à 745 francs Je gain anouel de l'ouvrier ; mais il compte 300 journées de travail, ce qui semble exagéré (La crise viticole méridionale, 1905, p. 214 et 215) ; M. Augé-Laribé indique que les salaires annuels varient entre 450 ou 650 francs et 650 ou 800 francs. Il se base sur 200 journées de travail ; ce qui est un peu faible : les statistiques les plus pessimistes donnent un chiffre supérieur (« Les ouvriers de la viticulture Janguedocienne et leurs syndicats », Mémoires et Documents du Musée social, 1903, p. 265 et suiv.). Les syndicats ouvriers eux-mêmes parlent de 240 à 250 journées de travail par an (Rapport du syndicat de Mèze au 2° Congrès national des travailleurs agricoles, Compte rendu, p. 57).
On trouvera pour la région du Minervois des essais de budgets très détaillés de ménages ouvriers dans la thèse de M. Passama : La condition des ouvriers viticoles dans le Minervois, 1905,
Cela est peu évidemment, et même,si l’on y ajoute 250 francs que la femme peut arriver à gagner, le ménage ue dispose guère annuellement que de 950 francs. Une telle situation ne peut être considérée comme prospère ; elle est à peine suffisante, d'autant plus que l’ouvrier est obligé de tout acheter pour sa subsistance, et que la vie est chère dans le Midi. Les propriétaires le reconnaissent volontiers : « Bien qu'il ait été récemment augmenté de 16 0/0, disent-ils, le salaire des ouvriers vignerons suffit à peine à assurer leur existence, notre législation douanière ayant porté à des prix très élevés les denrées nécessaires à la vie: blé, viande..…., etc., que notre sol ingrat ne peut produire, et pour lesquelles nous sommes tributaires des régions voisines (1). » Il suffit d'ailleurs pour s'en convaincre, de jeter les yeux sur une statistique des prix du pain et de la viande dans la région. Voici celle de
1905, communiquée par le ministère de l’agricullure (2) :
(1) Pétition adressée au Sénat et à la Chambre des députés par les viticulteurs du Midi, sur l'initiative du Comice agricole de Narbonne, janvier 1906.
(2; Statistique agricole annuelle, 1905. Ministère de l'agriculture, p. 94 et suiv.
Prix moyens, par département, des denrées alimentaires en 1905.