‹ La Rémunération du Travail dans la Viticulture MéridionaleChapitre 4 sur 35 · PAIN, LE KILOG, VIANDE, LE KILOG · texte numérisé non relu

PAIN, LE KILOG, VIANDE, LE KILOG

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Il ressort de ce tableau que dans les cinq départements viticoles, Le prix du pain est supérieur au prix moyen du pain dans toute la France, de beaucoup parfois. Pour la viande, le phénomène est moins net, surtout pour le mouton, à cause de l'élevage important que l’on fait sur les « garrigues » et dans la montagne. Il n’en est pas moins vrai que les prix de la viande restent en tous cas élevés ; et que la cherté du pain et dela viande, ces deux denrées, bases d’une alimentation rationnelle, vient grever lourdement le faible budget des ouvriers vignerons. Il faut donc reconnaitre la légitimité de leurs plaintes ; nous verrons que malheureusement, les propriétaires ne sont pas en état de leur consentir des augmentations de sa-

laire.

Jusqu'ici, nous n’avons parlé que du journalier en gé-

néral, sans distinguer s’il était, ou non, petit propriétaire. Le nombre de ces derniers est cependant considérable, qui, ne trouvant pas sur leurs terres d'occupation suffisante, louent leurs bras à de grands propriétaires du voisinage, pour s'en retourner, leur journée finie, travailler leur petit lopin (1). Pour ceux-ci, la situation semble au premier abord moins mauvaise, puisqu’en dehors de leur salaire annuel, ils touchent de leur terre un certain reveuu. En réalité, il n’en est rien : d’une part, la mévente a frappé les petits propriétaires d'une facon certaine aussi bien que les gros (moins vivement peut-être par ce fait que n'ayant pas à faire entrer le coût de la main-d'œuvre dans le prix de revient,certains ont pu vendre leurs récoltes à des prix inférieurs à ceux de la grande propriété, ne pas entamer leur capital, voire mème réaliser un léger bénéfice) ; d'autre part, ces propriétaires se trouvent devoir de grosses sommes, conséquences d'emprunts. Lors de la prospérité du vignoble en effet, le paysan a consacré à l'achat de terres la majeure partie de ses ressources ; tous ses efforts, toute son énergie ont tendu vers ce but ;il n’a même paseu [a prévoyance de garder un capital d’exploitation, préférant hypothéquer la terrequ'il venait d'acheter, quand il ne l'hypothéquait pas pour en payer le

prix d'achat. On comprend dans quelle lamentable situa-

(1\ Disons à titre d'indication que l’enquêle décennale de 1892 donne pour les cinq départements viticoles 68.190 journaliers propriétaires contre 58,137 non propriétaires. Mais il ne faut pas attacher à ces chiffres une importance exagérée ; car ils comprennent, outre les vignerons, tous les autres cultivateurs.

tion se trouvent aujourd'hui ces petits propriétaires ; ce sont eux en réalité qui ont le plus souffert de la crise de mévente ; beaucoup ont dû vendre leurs terres pour désintéresser leurs créanciers ; d’autres les ont conservées,sans être inquiétés, mais seulement parce que le prix de vente n'aurait pas atteint Le montant de la créance. Pour les propriétaires expropriés, ils sont venus grossir le nombre des simples salariés et des chômeurs ; ceux qui ne le sont pas encore ne sont pas moins à plaindre, peut-être davantage, si l'on considère que leur propriété, loin de venir ajouter à leur salaire, en absorbe au contraire la plus grande partie, ne leur laissant pour leurs besoins journaliers qu'une somme insuffisante.

Et elle est d'autant plus insuffisante que leurs besoins sont relativement grands. L'ouvrier viticole a été gàté par cette période de prospérité inouïe qui a suivi la crise de l’oïdium et précédé celle du phylloxéra. Il a pris à ce moment des habitudes de luxe regrettables, luxe relatif évidemment, mais peu en rapport avec les ressources sur lesquelles il pouvait compter dans l'avenir ; il a agi comme si aux années d’abondance devaient toujours succéder des années d’abondance. La crise l’a pris au dépourvu, non seulement sans épargne, mais avec des goûts de confortable qu’elle ne pouvait plus lui permettre. La vanité et l’amour-propre aidant, le paysan n’a pas voulu changer sa manière de vivre aux yeux des autres; il a

jugé nécessaires à la vie des dépenses qu'autrefois il

aurait pensé superflues. Et cela encore explique ses plaintes amères contre l'insuffisance de son salaire.

Nous touchons ici à un de ces vices du salariat, malheureusement cachés aux yeux de l’ouvrier : « Les grandes et soudaines hausses de salaire sont, pour la plupart des ouvriers, plutôt un mal qu'un bien », dit fort justement M. Leroy-Beaulieu, et en effet, l'ouvrier les considère comme définitivement acquises ; sur les salaires des années de prospérité il établit son budget annuel ; et, lorsque viennent avec les mauvaises années les baisses de salaire, il a pris trop souvent des goûts de confortable et de luxe,qui ne font que lui rendre plus pénible, plus amère la médiocrité d'antan.

Le remède en cette matière se trouve heureusement à la portée de l'ouvrier : la prévoyance doit lui permettre d'éviter dans l'avenir le retour de semblables souffrances : l'esprit d'épargne doit devenir assez fort chez lui pour l’empècher de dépenser chaque jour ce qu'à peine il vient de gagner. Sans doute, c'est une éducation entière qu'il faut entreprendre, longue, difficile par cela seul qu’elle demande un sacrifice ; mais elle est indispensable : car c'est le seul moyen universellement praticable de pallier à cet inconvénient du salariat : la variabilité du salaire. Ici, Le rôle du patron est bien évident : il doit être de collaborer à cette éducation, de développer cet esprit d'épargne par tous les moyens en son pouvoir, en appuyant notamment les institutions de prévoyance et d'assistance ;

rèle assez imprécis, à longue haleine, exigeant des pro-

priétaires beaucoup de bonne volonté, parfois du dévouement.

Plus directe paraît devoir être au premier abord l'action du viticulteur-propriétaire vis-à-vis des deux critiques qu’adresse l’ouvrier au salariat : insuffisance des salaires et fréquence des chômages. C’est le propriétaire, en effet, pour employer une image vulgaire, qui tient les cordons de la bourse ; c’est à lui seul qu'il appartient de les desserrer ; lui seul pourrait fournir plus de travail à ses ouvriers. Evidemment; mais par malheur la bourse est vide. Loin de permettre au patron d'accroître ses dépenses de main d'œuvre, la crise lui ordonnerait au contraire de les diminuer. Les ouvriers eux-mêmes s’en rendent compte : « Si le vin se vendait plus cher, répondait le président du syndicat des ouvriers agricoles de Narbonne à la commission d'enquête envoyée cette année dans le Midi par le Parlement, on pourrait obtenir des propriétaires qu'ils nous fassent travailler ; mais avec la crise, ce n’est pas possible ; car eux aussi ne trouvent plus de quoi vivre (1). » Et cependant, c’est le plus souvent sur les dépenses autres que celles de la main-d'œuvre que les propriétaires ont cherché des économies ; ce sont les engrais qu'ils ont supprimés ; ce sont les dépenses de matériel qu’ils ont restreintes, avant de renvoyer une partie de leur personnel.

Il faut Le dire, cependant, ia culture de la vigne exige

(1) Rapport de M. Cazeaux-Cazalet, p. 13.

une main-d'œuvre excessivement nombreuse. Ce caractère assez particulier qui sépare la viticulture du reste de l'agriculture, semble devoir se maintenir et s'accentuer encore dans l'avenir. Comme le dit M. Adrien Berget, « alors que le problème rural, tel qu'il se pose pour les cultures anciennes, céréales et graines alimentaires, semble être de réduire Le plus possible la main-d'œuvre pour obtenir le maximum de produits au meilleur marché possible, en viticulture proprement dite, tout progrès se traduit le plus souvent par une augmentation de main-d’œuvre (1) ». Autrefois, la culture de la vigne se rapprochait beaucoup du « régime de la cueillette » : l'homme laissait faire la nature ; il n’intervenait guère que pour ramasser le raisin, l’enfermer et le transformer en vin. Aujourd’hui, il faut greffer pour éluder le phylloxéra, il faut soufrer contre l’oïdium, il faut sulfater pour vaincre le mildew et Le black-rot ; il faut tailler, pincer, ébourgeonner, labourer, piocher, fumer, chasser les insectes. .… etc., etc. (2). |

Bref, l'importance de la main-d'œuvre est considérable aujourd'hui dans la viticulture méridionale. Il suffit, pour s'en rendre compte, d'évaluer les dépenses de personnel par rapport à l'ensemble du prix de revient. Sans doute, il est difficile d'utiliser pour la plupart les très nombreux

documents que l’on aurait sur les dépenses des exploita-

(1) Adrien Bergel, La coopération dans la viticulture européenne, Des ffhe

(2) J. Hitier, « L'agriculture moderne et sa tendance à s'industrialiser », Revue d'Economie politique, 1901, p. 445.

tions viticoles, faute de distinction suffisante entre les dépenses de matériel et celles de personnel, quand elles se trouvent réunies dans un même travail, tel que sulfatage, fumure, etc. ; mais il existe cependant certaines comptabilités où la départition, très bien faite, permet une comparaison suffisamment exacte. Voici les résultats de ces comparaisons (1).

Pour les pays à culture intensive où l'hectare de vigne coûte annuellement plus de 1.000 francs de dépenses diverses, la main-d'œuvre entre pour près de 50 0/0 dans ce total. Par exemple, M. Causse ,au mas de Bony (Hérault), dépense par hectare 1.050 francs, dont 512 francs de maind'œuvre, soit 48.76 0/0 du total (2). M. Marès, en 1893, estimait les frais dans une exploitation agricole à culture intensive à 896 fr.50, dont 550 francs de main-d'œuvre, soit 61.37 0/0 (3). Tout récemment, M. Auguste Laurent cal-

(4) Pour les chiffres qui vont suivre, il n’a pas élé tenu compte dans le calcul du total des dépenses de la rémunération du capital engagé. (2) Annales du Musée social, mars 1905. Un nouveau système de mé-

tayage dans la viticulture, Ch. Gide. M. Causse fait les évaluations suivantes :

Travail de toutes natures et vendanges . . . 456 » VDO AT a jun , DO Total de iRamedeuver men, LT, 912. »

DUREE SP ODA R er irete acts 538 »

Totale Peer k LOTS

(3) Pierre Génieys, La crise viticole méridionale, p. 61. Voici le détail des dépenses :

Taille et enlèvement des sarments . . . . . 52 50 DéÉCHAUSSEMEUE ER PE RE Le 7, CNE UIN) Quatre ES REA EE Re 0220 Vendanges... OUEN RAS UE 2 195 »

Sulfatages et soufrages (main-d'œuvre) . . . 40 50

Totaldelaimaied Œuvre CR ee 500 »

culait que sur une dépense à l'hectare de 946 francs, 512 francs ou 54 0/0 au moins provenaient des frais de main-d'œuvre (1).

Pour les pays à culture normale, où les propriétaires cherchent la qualité plutôt que la quantité, la proportion des dépenses de main-d'œuvre n’est pas moins considérable : sur 23.767 francs que M. Pierre Génieys consacre à

sa propriété de Violet, par Peyriac-Minervois (Aude),

er

Sulfatages et soufrage (matières) . . . . . . . . . . 38 » Engrais (333 fr. pour fumure de 2 ans) . . . . . . . 162 50 Frais généraux et impositions . . . . . . . . . . . 146 »

LORIENT EEE CE - 896 50

(1) M. Augé-Laribé, Le problème agraire du socialisme, p. 173. Les

dépenses se répartiraient de la sorte (par hectare) : 4° Frais provenant du capital main-d'œuvre:

LE RE PT eo tree D LES HRROBTS EME RE AN Re EE OR Binages te: OPEN SNS ET TR SOUFRE ES ENS UP UE UE GUITAR ROSES RS RU ie Me A EE I OI Rhourpeonnane ie er me e eT0ES Ramassage des insectes : 4 . : . : . « 40 Rentrée de la vendange . . . , . . . . 80 »

SORA MR PR en Te AO TS Total de la main-d'œuvre. . , . . . . . . 512 » 2° Frais provenant du capital matières :

ÉUMUEOS ER le 2 DOUÉ PR EL pe ne RL DES) Sulfate de cuivre et chaux. . . . . . . 32 »

Ke!

LOUE ET MO ee à de Re COS

3° Frais provenant du capital foncier et d'exploitation : Logement du vin, amortissement . . . , 120 »

Impositions et assurances . . . . . . . 22 » TO RS PR ete Le SV 142 »

Total pété EN ee RER 946 ».

14.267 ou 60 0/0 sont absorbés par la main-d'œuvre. Chez M. Auriol, dans la commune de Millas (Pyrénées-Orientales), les dépenses de personnel ont été successivement de 55 0/0 en 1902, 49 0/0 en 1903, 61 0/0 en 1904, 55 07/0 en 1905. Notons en passant la brusque augmentation de dépenses qu'ont occasionnée les grèves en 1904 (1).

(1) M. Pierre Génieys donne les chiffres que voici pour son domaine de Violet (La crise viticole méridionale, p. 57).

7 hommes à gage annuel de 800 francs. . 5.600 » Journaliers (6 hommes à 2 fr. 25 pendant

SPORE en Le b eae drame ce7 d 3.645 »

Femmes (5 à 1 fr. 25 pendant 270 jours). 1.822 » VORDAAOB RER 20 ea ot secs ce 1.500 »

Régisseur à 100 francs par mois . . . . . 1.200 » Total de la main-d'œuvre . , . . . . . . . ei 201 à

CPR Le ensure + el eLe 0: 000.3 Mabéres, GRDIOVGEE MN eee QU DER UT 0007"

Entretien du matériel et des bêtes, . , . . . . . 2 000) NUS ABUS RENE ei MR AE EE se RAT O00 > HORDE a Teese. cite ee 0U

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