CHAPITRE PREMIER
l. La pensée anglaise et le problème religieux après Waterloo. En quoi l'Eglise anglicane ne répondait pas aux besoins du moment. Déclin du parti evangelical. L'école « libérale »; AVhately et Arnold. — II. Que restait-il du Hiyh Church? J. Keble et The Christian Year. Richard Hurrell Froude. — III. La jeunesse de Newman. 11 est élu fellow d'Oriel. Ses rapports avec Whately et sa phase « libérale ». Il devient l'ami de Pusey. Son ordination. — IV. Newman est nommé futur à Oriel, puis vicar de Sainte-Marie. Il commence à devenir un centre. Côtés tendres de sa nature. — V. Newman se dégage du « libéralisme ». Il se lie avec Froude, se laisse gagner à ses idées et, par lui, se rapproche de Keble. Mécontentement de ses amis « libéraux ». Mariage de Pusey. Newman et le ménage de Pusey. Les opinions de Pusey à cette époque. — VI. Première action publique de Newman lors de la candHature de Robert Peel à Oxford. Contre-coup de la Révolution de 1830 en Angleterre. L'Eglise établie paraît menacée. Newman et Froude sentent qu'elle ne peut être sauvée que par une contre-réforme. — VII. Voyage de Froude et de Newman dans le midi de l'Europe. Leur impression à Rome. Newman a l'idée d'une œuvre à faire en Angleterre. Sa maladie en Sicile. Son retour en Angleterre.
Dans les années qui suivirent Waterloo, la pensée anglaise, délivrée du gigantesque et périlleux effort
qui l'avait absorbée pendant sa lutte contre Napoléon, trouva le loisir d'accorder plus d'attention aux problèmes religieux. Elle parut alors partagée, sur ce sujet, entre deux tendances contraires. Les uns, — demeurés sous l'empire des traditions du xvme siècle el de la Révolution française, ou ressentant les premiers effets de la contagion, à la vérité encore faible outre-Manche, de la philosophie et de la critique allemandes, ou bien encore gagnés aux prétentions déjà orgueilleuses d'une science qui se sentait sur la voie des grandes découvertes, — se montraient agressifs ou dédaigneux à l'égard de toute religion révélée et surnaturelle. D'autres, comme mûris par la grande crise que le monde venait de traverser, émus des problèmes sociaux que l'avènement de la démocratie et le développement de l'industrie dressaient devant eux, sentaient le besoin d'un retour au christianisme ; des écrivains secondaient cette réaction ou en subissaient l'influence, accomplissant en Angleterre une œuvre analogue à celle de Chateaubriand en France, de Gôrres en Allemagne : tels, à des titres divers, Walter Scott1, Coieridge, Wordsworth, Southey.
L'Eglise établie d'Angleterre était-elle en mesure de faire face à cette hostilité et de satisfaire à ce besoin ? Elle le devait pour justifier son existence. Le pourraitelle ? Personne alors ne le croyait. Sans doute, à la voir du dehors, elle avait gardé son importance ; les tories,
1 Xewnian et Pusey insistaient volontiers sur l'influence exercée dans cet ordre d'idées par Walter Scott. Voir notamment une conversation de Pusey, rapportée par son biographe, le chanoine Liddon. {Life of Pusey, t. 1, p. 251.)
avec lesquels elle avait partie liée, possédaient le pouvoir depuis le commencement du siècle; mais les historiens anglicans ne font pas difficulté de reconnaître que, dans ses cadres demeurés debout, il n'y avait plus guère aucune vie religieuse. Les évêques, choisis par faveur politique, vivaient somptueusement, presque toujours hors de leurs diocèses où ils ne se montraient que pour présider à quelques rares cérémonies, sans liens avec leur clergé, sans autorité morale sur leurs ouailles, attentifs à voter, à la Chambre des lords, pour le parti qui les avait nommés, assidus au lever du roi, quelques-uns scholars distingués, éditeurs d'une tragédie de Sophocle ou d'un plaidoyer de Démosthène, aucun n'ayant la moindre idée d'une direction spirituelle à donner, d'une action apostolique à exercer. Sous ces évêques, les clergymen, la plupart cadets de bonne famille, attirés vers cette carrière par des vues humaines, sans soupçon d'une vocation d'en haut, se préoccupaient d'obtenir et même de cumuler de fructueux bénéfices. Beaucoup ne résidaient pas dans leurs paroisses et s'y faisaient suppléer par quelque curate famélique, comme l'Amos Barton de Georges Elliot. Quelques-uns avaient gardé de l'Université le goût des études classiques ; le plus grand nombre vivaient comme les squires leurs voisins, chasseurs hardis, francs buveurs, quand ils ne succombaient pas au vice alors régnant eu Angleterre, l'ivrognerie *. Le dimanche
1 « intoxication was the most fréquent charge against tho clergy. » (A Mernoir of C.-J. Blomfield, bishop of London, t. I, p. 105.) — Dans un livre intitulé: An Introduction to the history of the Church of Enyland, M. Wakenian écrit, en parlant du
seulement, ils se rappelaient qu'ils étaient ministres du Seigneur et avaient à célébrer le service divin, accomplissaient cette tâche comme ils eussent fait de toute autre fonction administrative, et n'avaient pas idée qu'on pût leur demander autre chose. Les meilleurs s'appliquaient à mener une vie qui fût, — pour user de deux mots courants outre-Manche, — respectable et comfor table. Leur idéal était la prospérité, dans ce monde, pour la nation et l'individu ; en cela, vrais citoyens de cette Angleterre qui, suivant l'expression de Sydney Smith, « se détournait de la pauvreté comme du mal { ». Ainsi que l'a écrit un des plus nobles esprits de l'anglicanisme, « l'Eglise d'Angleterre avait échangé la religion pour la civilisation2.» Elle ne voyait plus dans le christianisme que quelque chose de tranquille, de décent et de froid, une sorte de formalité traditionnelle, nécessaire à une société bien organisée. Rien de surnaturel ; aucun souci de l'invisible ; peu de piété et de ferveur ; encore moins de mysticisme ou d'ascétisme. En ces matières, l'enthousiasme lui paraissait déplacé, un peu ridicule, et surtout suspect comme sentant le méthodisme et le romanisme. Les temples étaient presque constamment fermés, sauf pendant quelques heures, chaque dimanche. Le culte était sans éclat, sans dignité, souvent sans convenance, et M. Gladstone a confessé que, nulle part ailleurs, il n'était à ce point
commencement du siècle : « Itvould not be difficult to find districts ol'England and Wales, where dninkeness vvas very commun among the elergy » (p. 459).
i Sydney Smith, par Chevrillon, p. 7.
2 Occusional Papers, par Church, t. II, p. 472.
« abaissé ». Sur le fondement et l'objet des croyances, rien d'approfondi ni de réfléchi. Pas d'études théologiques sérieuses. On était admis aux ordres sacrés après un examen dérisoire qui ne témoignait que de l'indifférence doctrinale des évêques. Les symboles officiels n'étaient guère discutés, parce qu'on ne leur reconnaissait qu'une autorité de convention. Au fond, l'Eglise paraissait être moins la gardienne d'un ensemble de croyances qui s'imposaient à la raison et liaient la conscience, qu'un « établissement » lié étroitement à l'Etat et en ayant reçu des privilèges politiques et de grandes richesses. L'important était de maintenir ce lien et les avantages qui en résultaient. De cela, les clergymen étaient bien plus jaloux que de leurs croyances ou de leur indépendance ; pourvu qu'ils fussent rassurés sur ce point, ils étaient disposés à faire bon marché du reste.
Sans doute, ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de le dire, un effort avait été tenté pour ranimer la vie religieuse éteinte dans l'anglicanisme : c'était le mouvement evangelical, plus ou moins inspiré du méthodisme. Là où son influence avait pénétré, il avait, en effet, réveillé la piété individuelle, rappelé à chaque àme la question de son salut, rendu le [culte plus sérieux, et surtout avait imprimé un grand élan aux œuvres d'assistance et d'apostolat. Dans la seconde ou la troisième décade du xixe siècle, ce parti, qu'on appelait proprement le « parti religieux » ou encore le « parti des saints », était assez en faveur, et, bien que demeuré une minorité dans la masse du clergé anglican, il occu-
pait plusieurs hauts postes ecclésiastiques. Et cependant, quoique son origine ne remontât guère qu'à cinquante ou soixante ans, il commençait à donner des signes de déclin : sa vertu bienfaisante semblait presque épuisée. La piété, qu'il avait contribué à faire revivre, dégénérait en un purisme formaliste et pharisaïque. Ses prières, qui avaient paru ferventes dans leur nouveauté, n'étaient plus qu'une répétition monotone, ennuyeuse et souvent creuse. Sa préoccupation extrême d'une sorte de ca nt prêtait au reproche d'hypocrisie. Sa première austérité faisait place, sur plus d'un point, à une mondanité satisfaite qui paradait volontiers dans les tea-meetings et s'y épanchait en phraséologie bigote. Et surtout apparaissaient, chaque jour davantage, l'étroitesse et l'inconsistance de sa base doctrinale, la nullité de sa philosophie, son mépris de la raison, les lacunes de sa théologie qui se limitait à une conception un peu fataliste de la conversion individuelle, se fondait exclusivement sur l'interprétation arbitraire de quelques textes de l'Ecriture, et ignorait ou méconnaissait tout le reste. Aussi était-il sans prise sur les esprits intelligents, incapable de fournir un terrain solide de résistance contre la critique moderne et de donner aux âmes religieuses la direction dont elles sentaient le besoin. Après avoir, à ses débuts, compté parmi ses partisans quelques esprits généreux, il paraissait, en grandissant, frappé de stérilité. Aucun leader intellectuel ne s'élevait de ses rangs, et si des jeunes gens de valeur étaient tout d'abord attirés de ce côté, dans l'espoir d'y trouver, au milieu du refroidisse-
ment général, un loyer de vie chrétienne, ils s'en détournaient bientôt, désabusés, et cherchaient ailleurs.
Où aller? où trouver ce renouveau religieux <|ue les âmes attendaient? Etait-ce auprès de l'école, dite « libérale », qui régnait, vers 1820, à Oriel Collège, le plus renommé alors des collèges d'Oxford. L'un de ses chefs était Whately, alors fellowK de ce collège, plus tard archevêque de Dublin. Esprit ouvert et original, causeur alerte, discuteur implacable, se plaisant à passer au crible de sa dialectique les opinions courantes, aussi dédaigneux des high-churchmen que des evangelicals, il prétendait réagir contre ce que la religion avait alors de superficiel et de routinier, pressait chacun de mettre ses croyances en question, d'en décider par sa propre raison, et répudiait, en cette matière, toute autorité du dehors, fût-ce celle de l'Eglise ou de la tradition. Sous sa plume, les Pères n'étaient plus que « certains vieux théologiens », et il avouait se sentir, à première vue, bien disposé pour un hérétique, parce qu'il voyait en lui un homme qui pensait par lui-même. Non qu'il fut tenté, pour son compte, de sortir de son Eglise, mais il réservait à chacun le droit de reviser les symboles de cette Eglise et d'en écarlci*, comme secondaires, les croyances qui offusquaient sa raison. Avec lui, la partie dogmatique de la religion était au moins « minimisée » ; si bien qu'on a pu appli-
1 Le titre de fellow était une sorte de bénéfice conféré, après un concours jugé par les fellows en exercice, à l'élite des gradés de chaque collège. Le plus souvent, les fellows résidaient dans le collège. A cette époque encore, le mariage faisait perdre le titre de fellow,
qucr à sa façon de traiter la doctrine anglicane, la phrase de Tacite : Ubi solitudinem faciunt, paccm appellanl. Ses idées trouvaient faveur dans les commonrooms des collèges d'Oxford, et ce n'est pas la moindre preuve de son influence que d'avoir eu, pendant plusieurs années, pour disciple, le jeune Newman.
Thomas Arnold, aussi fellow d'Oriel, appartenait à la même école que Whately, mais avec de plus hautes préoccupations morales ; il lui était supérieur moins parla science et le talent que par le caractère. En 1827, il était nommé head-master de l'école de Rugby, qui, avec celles d'Eton, de Harrow et de Winchester, préparait la jeunesse des classes riches aux universités d'Oxford et de Cambridge. Dans ces écoles, les mœurs étaient alors fort brutales et dépravées ; la religion s'y réduisait à un formalisme vide et méprisé. Arnold, qui avait trente-deux ans et venait de recevoir les ordres, donna le signal d'une grande réforme ; il ne s'attacha pas seulement à rétablir la discipline extérieure; il prétendit agir sur les âmes, par son exemple, ses enseignements, son action personnelle ; il proposa à la jeunesse un idéal élevé, fît appel à son honneur, s'appliqua à éveiller en elle un sentiment religieux assez profond pour être la règle de ses actes et de ses pensées. L'entreprise était haute ; malgré les suspicions et les contradictions du début, il obtint d'importants résultats. Les jeunes gens qui passaient par ses mains gardaient sa marque, et, parmi ceux qu'on appelait, à Oxford ou à Cambridge, les Rugby-men, plusieurs y apportaient un sens plus moral de la vie et se piquaient d'être
fidMes à la devise que l'un d'eux, le poète A. -H. Cloug, formulait ainsi : Simpler living, higher thinking. Malheureusement, dans l'œuvre d'Arnold, si l'action morale fut souvent bienfaisante, les doctrines contenaient le même germe dissolvant que celles de Whately. Passionnément opposé à ce qu'il appelait le saçramentalism et le sacerdotalism, ne regardant guère comme essentiel, en fait de dogmes révélés, que l'Incarnation et la Trinité, professant que la piété envers le Christ suffisait à l'orthodoxie, il rêvait de réunir dans l'Eglise établie toutes les sectes protestantes, sans s'inquiéter des diversités, secondaires à sesyeux, deleurs symboles, et il attendait de l'Etat, dont la suprématie religieuse lui paraissait à ce point de vue chose fort heureuse, qu'il accomplît d'autorité cette fusion et imposât cette tolérance ou plutôt cette indifférence réciproque.
Arnold et Whately étaient ainsi les initiateurs d'une école où, pour parler plus justement, d'un état d'esprit qui devait avoir une action considérable dans l'anglicanisme contemporain : c'est ce qu'on appellera le Broad Church, dont le dernier mot sera de permettre au doyen Stanley ou au professeur Jowett de demeurer dignitaires de l'Eglise établie, sans bien savoir s'ils croyaient encore à la divinité de Jésus-Christ. Loin de réagir contre le vieux latitudinarisme du xvnie siècle, ces « libéraux » travaillaient à le rajeunir, et, au lieu de fortifier la religion, ils en ouvraient la porte à la libre pensée *.
1 Ne peut-on pas citer, comme illustration de cette vérité, l'histoire d'un homme qui fut un des plus brillants amis et, dans une
Ne restait-il donc rien, au commencement du siècle, de l'école qui. au contraire du latitudinarisme, avait cherché à conserver dans l'Eglise anglicane le plus possible du dogme et de l'organisation catholiques ? N'y avait-il plus trace de la tradition qui remontait à Andrews et à Laud et s'était continuée par les Caroline divines et les non jurors ? Sans doute, alors, plusieurs clergymen se piquaient d'appartenir au High Church : mais cette dénomination désignait chez eux des idées plus politiques (pie religieuses ; c'était une forme de torysme ; fort en sollicitude pour défendre les privilèges et les revenus de l'Eglise contre les menaces de réforme qui étaient plus ou moins dans l'air, ils ne s'inquiétaient guère des doctrines et eussent été fort embarrassés de dire quelles étaient les leurs ; secs, hautains, peu accessibles aux petits et aux pauvres, se défendant de toute sensibilité religieuse, disposés à prendre en mauvaise part l'enthousiasme des méthodistes et l'onction des evangelicals, ils étaient peu populaires, et on les qualifiait volontiers de high and dry. 11 eût
certaine mesure, l'inspirateur de Whately, le révérend Blanco White ? Originaire d'Espagne, où il avait été prêtre catholique, Blanco White était venu en Angleterre; il y avait été bien accueilli et s'était fait ministre anglican. 11 était fort goûté pour son esprit, à Oxford, et exerça une réelle influence sur l'école libérale d'Oriel. Il fut alors assez lié avec Newman. Mais bientôt on le vit, par la logique même de ses principes, abandonner ses croyances l'une après l'autre, faire d'abord profession de socinianisme, puis répudier toute foi chrétienne.
fallu bien chercher, pour trouver, ici ou là, quelques familles où, de génération en génération, s'était transmise, dans une sorte de mystère, la doctrine des non jurors*. Parfois, quelque chose en apparaissait, plus ou moins atténué, dans renseignement de certains théologiens; mais Faction n'en était pas étendue.
Ce ne fut pas un livre de théologie qui contribua alors le plus efficacement à ramener les anglicans vers ces conceptions religieuses si oubliées, ce fut un volume de vers. L'auteur en était un curé de village. Né en 1792 d'une famille d'ecclésiastiques où l'on gardait pieusement les traditions des non jurors, John Keble s'était acquis, tout jeune, un grand renom à Oxford. Fellow d'Oriel, avec Whately et Arnold, il semblait appelé à la plus brillante carrière universitaire. Mais on le voit bientôt s'y dérober, comme s'il redoutait la tentation des vanités intellectuelles, et il va s'enfermer dans un presbytère de campagne. D'une piété qui semble le garder en la présence continuelle de Dieu, mortifié, jeûnant tous les vendredis, il est avec cela d'une candeur d'enfant, jouit de tout ce qui est bon et
1 Newman parle dans une de ses lettres (Letlers and Correspondence, t. II, p. 435) d'un révérend Fortescue, qui appartenait à une famille non juring, et qui, dès son enfance, avait été élevé secrètement dans les idées et les pratiques de cette école ; il avait été ainsi habitué à la confession. — Un autre converti, M. Kegan Paul, raconte que. dans son jeune âge, il avait connu à bath des personnes qui avaient conservé les principes High Church du temps de la reine Anne; elles s'imposaient notamment des mortifications durant le carême. « Un vieux médecin, très bon pour nous autres enfants, ajoute le narrateur, renonçait pendant ce temps à priser, et c'était la seule époque de l'année où nous pussions l'approcher sans éternuer. » (Confessio viatoris, dans le Monlh d'août 1891.)
beau, aime tendrement les siens, sent vivement leurs joies et leurs peines. Pusey a dit de lui : « Il avait une élévation morale que je n'ai connue chez nul autre. » Il était resté fidèle aux idées de sa première éducation, très High Church, mais nullement dry ; toutefois, s'il s'attristait de voir ces idées méconnues, il ne songeait pas à entreprendre une campagne pour les répandre ; ilse renfermait dans les devoirs de son ministère pastoral et, en dehors de l'Université qui se souvenait de ses succès classiques, il demeurait ignoré du public. Dès 1819, il a pris l'habitude d'épancher les sentiments qui débordent de son àme, en composant de courtes hymnes ; c'est comme un encens qu'il aime à faire monter vers le ciel. Peu à peu, son recueil s'étend, et il se trouve bientôt avoir écrit des cantiques pour chaque dimanche et chaque fête, ainsi que pour les principaux actes de la vie chrétienne. Les livrer au public, il n'y songe pas : cela lui ferait l'effet de trahir un secret qui doit rester entre son âme et Dieu. Des amis, cependant, qui ont eu connaissance de ces petits poèmes, ne se résignent pas à les voir demeurer sous le boisseau: ils font à Keble un devoir de les imprimer. Celui-ci résiste longtemps; il iinit par céder aux instances de son vieux père, qui demande à voir cette publication avant sa mort.
Le livre paraît en 1827, sans signature, sous ce titre : The Christian Year. Contrairement à l'attente de l'auteur, le succès est tout de suite très grand, et le recueil se répand dans toutes les mains. Chacun est saisi et charmé de cet accent nouveau qui contraste avec le formalisme froid et vide de la littérature ecclé-
siastique d'alors. A la musique de ces vers, des émotions, depuis longtemps endormies, se réveillent dans les âmes. Ce ne sont pas seulement les lettrés qui goûtent l'inspiration délicate et fraîche d'un poète né, qui apprécient l'habileté d'un scholar nourri des vers antiques et modernes; les humbles, les ignorants sont touchés. Avant d'être une œuvre d'art, ces hymnes sont l'expression de sentiments personnels, très vrais, très profonds : on y sent une pureté de cœur exquise, une piété méditative et tendre, l'amour et la crainte de Dieu, la douleur du péché; le Christ n'y est plus une abstraction, mais un ami vivant; la nature y est sentie comme on pouvait l'attendre d'un contemporain et d'un admirateur de Wordsworth, mais elle est le voile brillant derrière lequel le Créateur parle à l'àme, et, à chaque page, il y a comme des coups d'ailes pour s'élever par toutes les choses visibles vers la beauté intime *.
Pour n'être en rien didactiques et dogmatiques, ces hymnes ne s'en trouvaient pas moins servir plus efïi-
1 Newinan a dit du Christian Veut- : « S'il est possible de trouver des poèmes pour relever dans rabattement, pour réconforter dans l'angoisse, pour retenir ceux qui s'emportent, pour rafraîchir ceux qui sont las, pour en imposer aux mondains, pour inspirer la résignation aux impatients, le calme aux effrayés et aux agités, ce sont bien ceux-ci. » (Essays, II, p. 441.) Et Pusey: « C'était un enseignement efficace, parce que l'àme de l'auteur était remuée aune grande profondeur; le courant débordait, parce que le cœur d'où il jaillissait était plein ; c'était frais, profond, tendre, aimant, parce que lui-même était ainsi. Des secrets inconnus étaient dévoilés aux âmes, et celles-ci ne manquaient pas de se les approprier, parce que lui-même était vrai et pensait tout haut ; partout la conscience répondait à la voix de la conscience. » {Sermon ai Keble Collège, 1876.)
cacement que bien des prédications et des contro verses, les idées High Church. Inspirées des doctrines de l'auteur sur la dignité et l'autorité de l'Eglise, sur le sérieux des croyances, sur les mystères de la foi, sur la sainteté du culte, sur la grâce des sacrements, sur la communion des saints, elles suscitaient une piété qui supposait ces doctrines ou y conduisait ; elles créaient, presque sans qu'on s'en doutât et, par suite, sans qu'on s'en méfiât, un état d'âme qui préparait le retour à un christianisme moins incomplet et plus vivant. La tristesse avec laquelle l'état de la religion y était souvent déploré, concourait à faire sentir la nécessité d'une telle transformation, et l'on pouvait entrevoir, presque à chaque page, l'idéal, trop longtemps oublié, auquel le poète désirait si ardemment voir revenir son Eglise.
Dans le succès inattendu de ce livre, John Keble ne vit pas une raison de sortir de sa réserve et de se faire le leader d'une évolution religieuse. Pas plus après qu'avant, il ne se croyait destiné à un premier rôle et apte à le tenir. Mais, s'il ne cherchait pas à agir sur le public, son autorité grandissait sur ceux qui rapprochaient, particulièrement sur les quelques jeunes hommes qui aimaient à se dire ses disciples. « Entre nous, a dit l'un d'eux, le nom de Keble coupait court à toute argumentation, tant instinctivement nous reconnaissions son autorité. » Autorité pleine de tendresse, de bonne grâce, qui était faite surtout du prestige de sa vertu.
Le plus cher de ces disciples était Richard llurrell
Froude. Né en 1803, fils d'un archidiacre1, élevé dans les traditions Hlgh Church, il avait été, dès 1821, pupille de Kebleà Oxford, et l'avait suivi, en 1823, dans sa cure de campagne, pour y compléter, sous sa direction, la préparation de ses examens universitaires. Jeune, il avait, aux yeux de ses camarades, un prestige singulier; tout y contribuait : des manières nobles, engageantes, une taille élancée, un regard fier, ardent et clair, ce je ne sais quoi d'accompli que donne à la beauté d'un jeune homme, l'entière pureté du cœur, une nature vaillante, généreuse, impétueuse, prompte à s'enthousiasmer pour tout ce qui est beau, à détester et à mépriser ce qui lui paraît bas et faux, un esprit hardi, incisif, original, un entrain plein de belle humeur pour tous les exercices du sport. Ajoutez des qualités plus précieuses encore, qui ne devaient èlre tout à fait révélées qu'après sa mort, par la publication de son journal intime2 : une âme en recherche anxieuse de la sainteté, constamment occupée à s'examiner devant Dieu avec une sévérité impitoyable, à s'humilier de ses péchés, à les expier par la pénitence, à les combattre par la mortification, tout un ascétisme inconnu, à cette époque, dans l'anglicanisme. A la vérité, dans cet ascétisme, Froude manquait de direction, et par suite de mesure : de là, trop souvent, au lieu de la paix
1 Hurrell Froude eut deux frères : l'un, William, fut un ingénieur éminent, l'autre, James Anthony, fut historien; aucun des deux ne partagea ses idées religieuses.
- Remains of the late R.-H. Froude, publiés en 1838 et 1839, par Newinan et Keble. J'aurai à reparler plus tard de cette publication.
et de la lumière auxquelles il aspirait et que sa bonne volonté semblait mériler, un état de trouble, de langueur, de mélancolie qui a pu le faire comparer à Pascal et même à Hamlet'.
Si indompté qu'il fût par nature, Froude s'était soumis, avec une filiale déférence, à la tutelle de Keble, qu'il aimait et vénérait. Il acceptait ses idées sur l'Eglise et la religion d'autant plus facilement qu'elles concordaient avec les traditions dans lesquelles il avait été élevé. Disciple très dévoué, mais d'une espèce particulière, il se trouvait réagir sur son maître plus encore qu'il n'en avait subi l'influence; avec la rigueur et la hardiesse de son esprit, il le poussait à préciser, à compléter ses principes dans une direction plus catholique; et surtout son impétuosité refusait de se renfermer dans la réserve contemplative du poète de Christian Year : il prétendait tirer toutes les conséquences des principes posés.
P^lu felloio d'Orielen 1826, il quitta le presbytère de Keble pour s'établir à Oxford, et se fit alors, dans la jeunesse de l'Université, le propagateur des idées de son maître, ou plutôt de ce que ces idées devenaient en passant par son cerveau et en s'échauffa nt au feu des controverses qu'il aimait à engager. Loin de craindre d'effaroucher ses interlocuteurs, il y prenait plaisir, donnait volontiers à ses thèses le tour le plus extrême, le plus provocant, le plus agressif, mettait
1 Ces comparaisons sont du doyen Church, The Oxford Movemenf p. 5'i et 50. Cf. aussi Life and letters of Dean Church, p. 315.
une sorte de vaillante coquetterie à s'affubler lui-même des étiquettes impopulaires, se faisait scrupule du moindre tempérament comme d'une lâcheté', mais avec tant de belle humeur, tant de sincérité et de générosité d'accent, un si manifeste amour des âmes, une telle recherche du bien, que, malgré tout, ses auditeurs étaient généralement plus attirés que rebutés. Longtemps après, ceux qui l'avaient alors approché conservaient le souvenir de l'étonnante fascination qui émanait de lui.
Nul n'était donc plus fait pour mettre les esprits en branle ; il n'avait pas au même degré ce qu'il fallait pour les guider. Il était un puissant excitateur, non un chef. Ce chef qu'il ne pouvait être, il contribua du moins à le découvrir et à le gagner à ses idées : c'était un tiUor2 du collège d'Oriel que Froude avait trouvé en fonctions et déjà en possession d'une certaine renommée au moment où lui-même avait été élu fellow du même collège ; il avait deux ans de plus que lui et s'appelait John Henry Newman.
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Rien dans le passé de Newman ne semblait l'avoir préparé à servir les mêmes idées que Froude. Né en 1801 , fils d'un banquier de Londres3, il avait reçu de sa mère, qui descendait de huguenots français, une
1 Froude disait: « If I do not express myself as strongly as this, 1 shall be a coward. »
2 Le tutor, choisi parmi les fellows, faisait auprès des émdinnts l'office d'un répétiteur.
3 La banque de M. Newman croula dans la crise de 1815.
éducation religieuse tout imprégnée de calvinisme. Ces premières impressions avaient été confirmées, vers l'âge de quinze ans, par une sorte de crise intérieure où il crut avoir le sentiment de sa conversion et de sa prédestination à la gloire éternelle, et ensuite par la lecture des théologiens de l'école evangelical. Plein de préventions contre le catholicisme, il croyait fermement que le Pape était l'Antéchrist prédit par Daniel, saint Paul et saint Jean; telle était sa passion d'écolier protestant qu'il avait effacé, dans son Gradus ad Parnassum, les épithètes qui accompagnaient le mot Pape, comme vicarius Christi, sacer interpres, et les avait remplacées par des qualifications injurieuses. Et cependant, par une contradiction mystérieuse, dès l'âge de quinze ans, une pensée, fort discordante avec son protestantisme, s'emparait de lui : c'est que Dieu voulait qu'il vécût dans le célibat1.
Ecolier précoce, il seize ans a à peine, quand, en décembre 1816, il est admis dans Trinity collège, à Oxford. Il s'y montre ardent travailleur, souvent aux dépens de sa santé, qui était délicate, et prend peu de part aux sports en honneur dans la jeunesse anglaise 2 ;
1 Apologia. — Un biographe très protestant et peu bienveillant de Newman, Abbott, voit dans cette vocation au célibat une des causes de sa « perversion ». « Bacon, ajoute-t-il, appelle une femme et des enfants a discipline of humanity ; mais, pour quelques-uns, ils sont aussi a discipline of theology. Certainement, quand l'heure arriva pour Keble de décider s'il irait à Home avec Newman ou s'il se séparerait de lui pour toujours, ses lettres révèlent que le mariage ne fut pas pour peu dans la décision qui le sépara de son ami. » {The anglican career of cardinal Xew/nan, t. I, p. 20.)
2 Plus tard cependant, pour rétablir sa santé compromise, Newman se livra passagèrement à quelques exercices de corps.
lecteur dévorant, curieux de toutes les connaissances, il étudie l'histoire en même temps qu'il fait des excursions dans les langues orientales, mène de front la poésie et les mathématiques. 11 est vêtu simplement, parfois même avec quelque négligence. Ses goûts sont austères, et certains côtés grossiers de la vie d'étudiant, entre autres les séances de boisson alors fort en usage, le dégoûtent1. Grand amateur de musique, Tune de ses plus chères distractions est de jouer du violon. Il a peu d'amis, demeure assez isolé, timide, réservé, silencieux. Dès cette époque, il a une vie intérieure intense, s'absorbe volontiers dans la méditation des choses invisibles, cherche, avec ardeur et avec angoisse, à faire le bien et à connaître le vrai. Il souffre des obscurités où il se sent parfois comme enveloppé, et passe alors par des crises de dépression et de découragement; sa mère s'en inquiétait: « Votre faute, lui écrit-elle, est de manquer de confiance en vous-même et d'être mal satisfait de vous 2. » Sur l'emploi à faire de sa vie, il n'a eu que peu d'hésitation : vers dix-huit ans, quelques velléités d'ambition séculière lui traversent un moment l'imagination3, mais elles ne durent pas, et il se décide pour la carrière ecclésiastique.
Ainsi le voit-on, à vingt-sept ans, quand il commence à devenir un personnage, apprendre à sauter. 11 écrit, dans une lettre du 1er avril 1828: « I take most vigorous exercise which does me much good. 1 hâve learned to leap (to a certain point), which is a larking thing for a don. The exhilaration of going quickly through the air is for my spirits very good. » {Le tiers and Correspondence of J.-H. Newnian, t. I, p. 182.)
1 Letters and Correspondence, t. I, p. 36, 38.
'-' lbid., t. I, p. 58.
3 lbid., t. 1, p. 42.
Malgré de brillants débuts universitaires, Newman échoue à l'examen final pour les « honneurs ». Loin d'en être abattu, il prend aussitôt le parti de concourir pour le poste alors le plus envié et le plus disputé à Oxford, celui de fellow à' Oriel collège* . Quatre mois seulement lui restent pour se préparer aux épreuves qui doivent avoir lieu en avril 1822. 11 s'y met avec une ardeur et aussi une anxiété dont il est le premier à s'étonner et à se faire reproche; il se rappelle à luimême comment, un an auparavant, il désirait plutôt voir écarter tout événement qui lui eût donné quelque renom, puis il ajoute : « Hélas! combien je suis changé! Je suis perpétuellement à prier pour mon entrée à Oriel... 0 Seigneur! dispose de moi, comme il vaudra le mieux pour ta gloire; mais accorde-moi la résignation et le contentement. » 11 sort victorieux du concours : les juges, préoccupés de réagir contre la routine formaliste des examens, ont compris que, si Newman était moins bon classical scholar que certains de ses concurrents, il leur était au fond bien supérieur. Quand on vint lui annoncer son succès, il jouait du violon dans sa chambre : il laisse aussitôt son instrument, descend quatre à quatre l'escalier et court à Oriel, où il reçoit les cordiales félicitations des hommes déjà célèbres dont il devenait le collègue, tout abasourdi de les entendre l'appeler familièrement Newman
1 Mark Pattison a écrit clans ses Mémoires, p. 103, en faisant allusion à une époque postérieure seulement de quelques années : « We ail thought a fellow of Oriel a person of îni.rnculous intellect, onlv because he was one. »
el d'être invité aies appeler de même par leurs noms '. Ce succès ne suffit pas à triompher delà timidité de Newman : bien au contraire, elle s'augmente du sentiment qu'il a de répondre si mal aux avances qui lui sont faites. En le voyant, au milieu des brillantes conversations du common room, embarrassé, silencieux ou bredouillant, ceux qui l'ont choisi se demandent s'ils ne se sont pas trompés sur son mérite. Ils ont alors l'idée de le mettre en rapports avec leur ancien collègue, Whately, qui venait de résigner son f'ellowship pour se marier : avec ce qu'on connaissait à celui-ci de mouvement et de chaleur dans l'esprit, peut-être aurait-il raison de ce qui semblait être l'inertie et la froideur du nouvel élu. L'épreuve réussit. Whately était un de ces causeurs qui ont tant à dire qu'il leur suffit d'être écouté. Et puis, bien qu'ayant quinze ans de plus que le jeune Newman, il sait le mettre à l'aise par la liberté de ses manières, le pique au jeu par l'originalité de ses idées et parle tour saisissant qu'il leur donne. Ainsi l'amène-t-il peu à peu à sortir de sa réserve et à révéler sa valeur. Bientôt il le proclame l'esprit le plus net qu'il connaisse, the clearest headed man lie knew, prend plaisir à se faire accompagner par lui dans toutes ses promenades et recourt à sa collaboration pour les ouvrages qu'il est en train de composer. De son côté, Newman se sent beaucoup de reconnaissance pour celui qui l'a aidé à sortir d'une fausse position ; il lui sait gré de sa cordia-
1 Letl. and Corr., t. I, p. 38 a 74.
lité ; il goûte son esprit, alors même qu'il est effarouché de quelques-unes de ses idées et de l'àpreté avec laquelle il les soutient ; il le compare, dans ce cas, « à un brillant soleil de juin tempéré par un nord-est de mars ». Quelques années après, il écrira à Whately : « A nul je ne dois autant qu'à vous : c'est vous qui m'avez donné cœur à regarder autour de moi après mon élection. » Et, plus tard, quand la divergence des idées aura amené une rupture complète et plus d'un mauvais procédé de la part de Whately, Newman tiendra encore à exprimer sa gratitude : « Je lui dois beaucoup, écrira-t-il ; quand, en 1822, j'étais encore gauche et timide, il me prit par la main et fut pour moi un maître doux et encourageant. Par lui, mon esprit fut ouvert, dans toute la force du mot1. »
Whately a pu vite rassurer ses amis d'Oriel sur leur choix; ils en jugent d'ailleurs par eux-mêmes et ne tardent pas à priser fort leur recrue. C'est le cas, entre autres, du Dr Hawkins, avec lequel Newman a alors des relations particulièrement intimes. Esprit exact, fort indépendant, habitué aux libres et hardies spéculations en honneur à Oriel, mais droit, probe, tolérant, il est plus dégagé des préoccupations mondaines qu'il n'arrive souvent aux hommes de grand renom intellectuel.
A l'âge qu'avait Newman, sans convictions encore bien personnelles, il ne pouvait vivre plusieurs années dans la société de tels hommes et respirer une atmo-
1 Lett.and. Corr., t. J, p. 104 àl09, et Apologia.
sphère comme celle du common room d'Oriel, sans que ses idées s'en ressentissent. Ce qu'il apprit tout d'abord de ses nouveaux maîtres, ce fut, nous a-t-il dit, « à penser par soi-même, à voir par ses yeux et à marcher sans lisière » ; il aimait à leur en faire honneur plus tard, alors qu'il s'était servi de cette indépendance pour se séparer d'eux4. L'influence ne se borna pas là. Son evangeliealism ne tint pas longtemps devant la critique sévère d'Oriel. Mais par quoi allait-il être remplacé? On put croire un moment que, docile à Whately, Newman adopterait son latitudinarisme, et, dans les tâtonnements de sa formation, on discerne à cette époque une phase « libérale ». « La vérité, a-t-il écrit lui-même en rappelant les souvenirs de ce temps, est que j'allais à la dérive vers le libéralisme2. » Par certains côtés, cependant, il résistait. Très convaincu que le dogme est le fondement premier et nécessaire de la religion, il se sentait en méfiance contre une doctrine qui l'affaiblissait 3. L'attachement que déjà il professait
1 Apologia et Lett. and. Corr., t. I, p. 141.
'■'■ Apologia. — Disons une fois pour toutes qae ce mot « libéralisme » avait, dans l'esprit de Newman, un sens particulier : il signifiait le rationalisme antidogmatique, et, comme il Ta défini, « Terreur par laquelle on soumet au jugement humain ces doctrines révélées qui, par leur nature, le surpassent et en sont indépendantes ». Newman a tenu à bien indiquer qu'il ne se séparait pas ainsi de certains catholiques dont il s'honorait d'être l'ami, notamment de Montalembert et de Lacordaire, qui se proclamaient « libéraux » en employant le mot dans un tout autre sens. (Voir X Appendice ajouté par Newman à la traduction qui a paru en France de son Apologia, sous ce titre : Histoire de mes opinions religieuses.)
8 Newman a écrit dans son Apologia: « Même lorsque je me trouvais sous l'influence du Dr Whately, je ne fus point tenté de laisser refroidir mon zèle pour les grands dogmes de la foi;
24 newman et lë mouvement d oxford
pour les anciens Pères, l'étude qu'il commençait à en faire', lui furent aussi une sauvegarde. Ajoutons qu'avec leur indépendance d'esprit un peu capricieuse les Oriel-men se trouvaient parfois mêler à leurs thèses libérales, quelques autres à tendance catholique ; c'étaient celles auxquelles Newman s'attachait de préférence et qu'il retenait le mieux. Ainsi nous a-t-il raconté comment il avait appris d'Hawkins qu'on ne pouvait pas trouver dans la seule Bible toute la vérité religieuse et qu'il était nécessaire de recourir à la tradition ; de William James, autre personnage considérable d'Oriel, la doctrine alors fort oubliée de la succession apostolique; enfin, de Whately lui-même, la notion, absolument contraire à l'érastianisme anglican, d'une Église instituée de Dieu, formant un corps visible, indépendante de l'Etat, ayant ses droits et ses pouvoirs propres. Parmi les amis « libéraux » du jeune fellow, il en était auxquels n'échappait pas cet attrait plus ou moins inconscient qu'il ressentait pour les vérités catholiques. Blanco White, qui le fréquentait à cette époque et qui avait avec lui des séances de violon, interrompues par des conversations théologiques, lui disait souvent, en l'entendant soutenir telle ou telle thèse : « Ah ! Newman, cela vous conduira à l'erreur catholique2. » Vers la même époque, amené à s'occuper de l'installation de son jeune frère Francis à Oxford, Newman
et, en différentes occasions, je résistai à celles de ses idées dont la tendance, à tort ou à raison, nie semblait dénature à les obscurcir. »
1 Le /très and Coït., I, p. 127.
- Abbott, The anglican career of Carcl. Newman, t. I, p. ~rl.
plaçait dans sa chambre une gravure représentant la Vierge; et, aux plaintes de son frère, il répondait en s'élevant vivement contre les protestants qui oubliaient cette parole sacrée : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes'. »
Les enseignements que recevait alors Newman n'étaient pas, du reste, exclusivement « libéraux ». De 1822 à 1824, il se trouva suivre les conférences privées qu1un professor regiiis de théologie, le Dr Lloyd, faisait à quelques candidats aux ordres. Lloyd, qui devait être promu évèque d'Oxford en 1827, était un des rares tenants des vieilles doctrines High Church; sur divers points, il cherchait a ramener ses élèves à des vues plus catholiques; les relations qu'il avait eues, pendant sa jeunesse, avec des prêtres français émigrés, l'avaient délivré de plusieurs des préjugés protestants. 11 serait difficile de préciser dans quelle mesure Newman a pu subir l'influence d'un maître qu'il respectait, mais qui était loin d'avoir à ses yeux le prestige intellectuel de Whately. Les autres auditeurs des conférences étaient généralement de la même école que Lloyd; Hurrell Froude était du nombre. Comment Newman, d'origine si différente, avait-il été mêlé à eux? Lloyd le traitait, en plaisantant, de perverse evangelical, et, quand il l'interrogeait, faisait le geste de se boucheries oreilles, comme s'il craignait d'entendre quelque réponse hérétique. Cela ne l'empêchait pas, il est vrai, de s'intéresser à cet élève un peu suspect, de
1 Le fait a ctc rapporté par Francis Newman.
rendre justice à son mérite, de parler de lui favorablement et de l'aider à prendre confiance en soi. Newman lui en était reconnaissant. Plus tard, à la mort de Lloyd, il évoquait ces souvenirs avec émotion : « Je désire, écrivait-il, qu'il se soit toujours aperçu combien je sentais sa bonté *. »
Parmi les assistants aux conférences du Dr Lloyd, le seul avec lequel Newman parait avoir eu, dès cette époque, des relations intimes, est un personnage qui tiendra une place considérable dans l'histoire que j'entreprends de raconter, Edward Bouverie Pusey. Plus âgé d'un an que Newman, il a été nommé, un an après lui, fellow d'Oriel. Il était d'une famille bien posée ; son père, tory inflexible, détestait également et confondait quelque peu les whigs et les athées; de sa mère, croyante et pieuse, il tenait ses convictions et ses habitudes religieuses, entre autres, une grande dévotion au Prayer Book et une foi, alors assez rare, en la présence réelle du Christ dans l'Eucharistie. Ecolier consciencieux, plus travailleur que brillant, fort modeste et ne se croyant pas appelé au premier rang, il avait cependant obtenu, dans ses études, d'honorables succès, que couronna son élection à Oriel. Quand il y arriva, il n'était inféodé proprement à aucun parti religieux, à aucune école théologique, bien que plutôt incliné, par souvenir de l'éducation maternelle, vers les principes High Church. Ce qui le distinguait, c'était une piété sérieuse et douce, la préoccupation
i LetLand. Corr., 1. 1, p. 20'J.
constante des choses divines, un grand zèle pour les âmes, beaucoup de pureté et d'austérité, avec je ne sais quoi de candide et d'un peu naïf. C'est par là qu'il se trouvait rapproché de Newman. A peine celui-ci l'entrevoit-il dans la salle d'Oriel qu'il pressent en lui un homme de Dieu, étranger au monde ; seulement Yevangelical teinté de libéralisme qu'il est alors s'inquiète des idées de Pusey, et il se demande si l'on peut espérer le voir venir « dans la vraie Eglise ». Plus il le fréquente, plus sa sympathie et son estime augmentent. Après les conversations qu'il a avec lui dans plusieurs promenades et qui, toutes, ont porté sur des sujets religieux, il s'en veut de s'être arrêté aux divergences d'école qui pouvaient exister entre eux, et il écrit sur son journal : « Que Pusey soit tien, ô Seigneur, comment puis-je en douter?... Tout en lui témoigne de l'opération du Saint-Esprit. Cependant je crains qu'il n'ait des préjugés contre tes enfants. Puissé-je ne jamais m'attacher à le convertir à un parti ou à une forme d'opinion ! Conduis-nous tous deux dans la voie de tes commandements. Qui suis-je pour être ainsi béni dans ceux qui sont associés de plus près à ma vie ! » Et un peu plus tard, après une nouvelle conversation et des confidences dont il ne nous révèle pas le secret, il ajoute : « Oh ! de quels mots me servir ! Mon cœur est plein. Combien je devrais m'humilier jusque dans la poussière ! Quelle idée puis-je me faire de mon importance ! Mes actes, mes capacités, mes écrits ! Au lieu que lui est l'humilité même, et la bonté, et l'amour, et le zèle, et le dévouement. O Dieu! bénis-le, en le
comblant de tes dons, et accorde-moi de l'imiter*. » À peine cette pieuse intimité avait-elle commencé à se nouer que le départ de Pusey pour l'Allemagne vint l'interrompre. Sur le conseil de Lloyd, il avait décidé d'aller étudier sur place la critique biblique d'outre-Rhin, dont il pressentait l'invasion prochaine en Angleterre. A deux reprises, en 1825 d'abord, ensuite en 1826 et 1827, il fit d'assez longs séjours à Gottingen. Newman regretta vivement l'éloignement de son ami : « 11 partit, a-t-il écrit plus tard, au moment où j'apprenais à le bien connaître2. »
Par suite de ces voyages en Allemagne, Pusey fut amené à retarder son ordination à laquelle il aspirait depuis l'enfance. Newman n'avait pas les mêmes raisons d'attendre : il reçut les ordres en 1824, dans des sentiments de grande piété et avec une haute idée du ministère qu'il allait remplir. Une heure après avoir été ordonné diacre, il écrivait : « C'est fini. Au premier moment, après que les mains me furent imposées, mon cœur frissonna au-dedans de moi. Les mots « pour toujours » sont si terribles ! » Et le jour suivant : « Pour toujours ! mots sur lesquels on ne pourra jamais revenir. J'ai la responsabilité des âmes sur moi, jusqu'au jour de ma mort. » Il sentait que c'était renoncer absolument à toute ambition séculière, et son rêve était de finir comme missionnaire dans quelque pays lointain3. Il ne voulait même pas chercher la consolation
1 Lett. mut Corr., t. I. p. 116, 118.
- Apologia.
^ LetL. and Corr., I. 1, p. 149 ù loi).
intérieure. « La grande fin, disait-il, c'est la sainteté. 11 doit y avoir ici-bas combat et peine. La consolation est un cordial, mais personne ne boit des cordiaux du matin au soir'.» Plus que jamais, il était poursuivi par son idée de célibat ; en revenant de l'enterrement de son père, le 6 octobre 1824, il écrivait dans ses notes intimes : « Quand je mourrai, serai-je conduit au tombeau par mes enfants ? Ma mère disait, l'autre jour, qu'elle espérait vivre assez pour me voir marié ; mais je pense que je mourrai soit dans les murs d'un collège2, soit comme missionnaire sur une terre étrangère. Peu importe, pourvu que je meure dans le Christ3. »
Aussitôt ordonné, Newman fut nommé curale'1 de Saint-Clément, l'une des paroisses d'Oxford : il se donna avec zèle à ses devoirs pastoraux. L'année suivante, en 1825, Whately, appelé à la tète de l'un des collèges d'Oxford, Alban Hall, le choisit pour viceprincipal. Ainsi sortait-il peu à peu de son obscurité. Un nouveau pas, plus considérable, fut sa nomination, en 1826, à l'un des quatre postes de tutor dans Je collège d'Oriel, position qui lui donnait la direction intellectuelle et, dans une certaine mesure, morale des under graduâtes .
i Lett. and Corr., t.I, p. 87.
2 A cette époque, par un reste de la vieille organisation catholique, les bénéfices des collèges ne pouvaient être gardés que par reux qui restaient dans le célibat.
3 Lett. and Corr., t. I, p. 91.
4 Rappelons, une l'ois pour toutes, que, dans l'Église d'Angleterre, c'est le vicar qui est ce que nous appellerions en France le curé, tandis que celui qui remplit les fonctions de vicaire se nomme citrate.
L'année 1826 est une date dans la formation de Newman : sa situation et sa manière d'être subissent alors un changement que lui-même a ainsi noté, en évoquant plus tard ses souvenirs : « Durant les premières années de ma résidence à Oriel, bien que lier démon collège, je ne m'y trouvais point chez moi; je vivais très isolé, et souvent je faisais seul ma promenade de chaque jour... Mais en 1826, les choses changèrent. Je devins alors un des tutors de mon collège, et cela me donna une position. En outre, j'avais écrit un ou deux essais qui avaient été bien accueillis. Je commençai à être connu... C'était pour moi le souffle du printemps succédant à l'hiver, et, si je puis m'exprimer ainsi, je sortais de ma coquille. A dater de ce moment, ma langue fut déliée, pour ainsi dire, et je parlai spontanément et sans effort... De ce temps data mon influence1. » Et cependant, à voir passer alors, dans les rues d'Oxford, ce jeune clergyman très simple d'allure, revêtu d'un habit à longue queue souvent assez usé, le corps incliné, mince, pâle, avec de larges yeux brillants, l'air un peu frêle et maladif, marchant généralement assez vite, absorbé dans sa méditation ou dans une conversation avec quelque compagnon, un étranger n'aurait pas deviné l'importance qu'il était en train d'acquérir; il eût pu surtout douter qu'un tel homme lut armé pour un rude combat et de force à
1 ApoLufjia.
porter de lourdes responsabilités. Lui-même, que pensait-il de son avenir? Quand il s'interrogeait sur ce point avec sa sincérité habituelle, il ne savait pas bien que répondre. Sans doute, il lui arrivait, à la vue des charges pesantes qu'impose le succès, de souhaiter n'avoir jamais qu'une « petite cure de 200 livres, sans ce que le monde appelle l'avancement ». Mais il ajoutait aussitôt : « Vous savez que, dans ce désir, il y a une bonne part de paresse, et je crois que je n'aurai pas cette obscurité, parce que je la désire. Et puis, voyez, je parle du comfort de la retraite... Combien de temps pourrais-je le supporter, s'il m'était donné ? Je ne me connais pas moi-même 1 . » Et un autre jour : « Il est une chose que j'ai depuis longtemps ardemment désirée, en toute sincérité, je crois, c'est de ne devenir jamais riche; et j'ajouterai (bien qu'ici je sois plus sincère à de certains moments qu'à d'autres), de ne jamais m'élever dans l'Eglise. Les hommes les plus utiles n'ont pas été ceux qui sont arrivés aux plus hautes positions2. » Evidemment, dans cette âme qui fut toujours singulièrement complexe, il y avait conflit entre le désir très humain d'user des dons rares dont il se savait en possession, et la répugnance qu'inspiraient à sa nature délicate et sensitive les risques des hautes situations ; il y avait surtout conflit entre une humilité chrétienne très vraie et je ne sais quel sentiment mystérieux qu'il était appelé à exercer une action sur la vie religieuse de son pays.,
i Letl. and Corn, t. T, p. 197. 2 Ihid., p. 231.
Newman prit très au sérieux ses fonctions de tut or. La renommée même du collège d'Oriel avait fini par y attirer des éléments plus mondains que travailleurs; les études et la discipline en souffraient; Newman s'appliqua à les restaurer. Sa sollicitude ne s'arrêtait paslà: il se sentait charge d'âmes. « Puissé-je, disait-il, me souvenir que je suis un ministre du Christ, que j'ai mission de prêcher l'Evangile ; puissé-je ne pas oublier le prix des âmes, et que j'aurai à répondre de toutes les occasions qui m'auront été données de faire du bien à celles qui sont sous ma garde * ! » Il n'était pas en fonction depuis un mois qu'il écrivait sur son journal: u II y a beaucoup de choses défectueuses dans le régime actuel; j'estime que les tutors voient trop peu de choses des hommes qui leur sont confiés, et qu'il n'y a pas assez d'instruction religieuse directe. C'est mon désir de me considérer comme le ministre du Christ. Si je ne trouve pas occasion de faire du bien spirituel à ceux sur lesquels j'ai autorité, ce sera une grave question pour moi de savoir si je dois rester tu/or2. »
En 1828, un terrain plus large encore s'ouvrit au zèlo apostolique de Newman. Tout en conservant ses fonctions de lutor à Oriel, il fut appelé à l'important vicarage de Sainte-Marie, l'église de l'Université. Il y prit, possession de cette chaire qui devait être sienne pendant quinze années, et commença à y faire entendre la parole d'un accent si nouveau et si pénétrant qui a réveillé la conscience endormie de l'Angleterre.
1 Apologia.
-' Le/1, and Corr.< t. I. p. 150 à 151.
Sans s'étendre encore au dehors, la réputation de Newman grandissait à Oxford. Il y devenait un centre. Dans une pièce de vers de cette époque, où, suivant l'usage de toute sa vie, le poète qui était en lui se plaisait à épancher ses sentiments intimes, il indiquait, au nombre des bienfaits dont il remerciait le Seigneur, « la bénédiction des amis venus à sa porte, sans avoir été demandés ni espérés ^ ». Du nombre étaient deux de ses pupilles d'alors qui lui resteront étroitement attachés, Frederick Kogers qui s'appellera plus tard lord Blachford, et Henri Wilberforce, le plus jeune fils du célèbre philanthrope, nature ardente, primesautière, qui, suivant l'expression de son frère Samuel, avait voué à Newman « une sorte de vénération idolatrique » ; tel encore, à un moindre degré, le jeune Gladstone, qui était entré, en 1826, comme étudiant à Christ-Church. Avec ces jeunes gens, Newman était charmant d'aimable familiarité, d'affectueuse sollicitude, s'intéressant à leurs études, les dirigeant dans leur vie morale. « Votre bonté à mon égard, lui écrivait Henry Wilberforce en 1827, a été, je puis le dire sans exagération, celle d'un frère aîné2. » C'est que, chez Newman, sous des apparences au premier moment un peu réservées, le cœur était singulièrement chaud et tendre. Sa mère, aux jours d'épreuve, avait habitude de s'appuyer avec confiance sur « son cher John Henry ». « Il est comme toujours, écrivait-elle en 1827, mon ange gardien3. »
1 Apologia.
2 Letl. and Corr., t. I,p. 166.
:! Ibid., p. 170. \Ir* Newman ne devait pas suivre son fils dans le Mouvement. Après l'avoir perdue, en 1836, Newman laissait
En janvier 1828, une mort soudaine enlève Tune des sœurs de Newman, la charmante Marie. La figure de la morte demeure présente à son cœur endolori. Quelques mois après, en mai, racontant, dans une lettre à une autre de ses sœurs, une promenade aux environs d'Oxford, et comment il y a goûté, « la beauté de la campagne, la fraîcheur des feuilles, les senteurs, les points de vue variés », il ajoute: « Cependant je ne sens jamais si fortement la nature transitoire de ce monde que quand je suis le plus charmé par ces paysages. » Et après avoir cité deux vers de Keble : « Je voudrais qu'il fût possible aux mots d'exprimer ces sentiments indéfinis, vagues et en même temps subtils, qui transpercent entièrement Fâme et la rendent malade. Chère Marie semble incorporée dans chaque arbre, se cache derrière chaque colline. Quel voile, quel rideau est vraiment ce monde ! Un beau voile, sans doute, mais un voile1. » Un peu plus tard, en août, comme il rangeait les lettres reçues depuis deux ans, il reconnaît dans une d'elles la main de sa sœur : « J'en ai été si bouleversé, écrit-il, que j'ai dû les renfermer et m'occuper d'autre chose. Je ne devrais pas parler de cela maintenant, mais comment se retenir2? » Enfin, dans une lettre du 11 novembre : « Ma promenade du matin est généralement solitaire, mais je préfère presque être seul. Quand l'esprit <^st en bonne disposition, tout est délice dans le spectacle tranquille de la nature. J'ai appris à aimer les arbres
voir, dans une lettre à sa sœur, combien il avait souffert de cette séparation morale.
1 Lell. and Corr., t. I. p. IS'c.
- Ibid., t. 1. p. 195.
mourants et les prés noircis ; les marais ont leur grâce et les brouillards leur douceur. De toutes choses semble sortir une voix solennelle qui chante. Je sais de qui c'est la voix, sa chère voix ! Sa figure est, presque toutes les nuits, devant moi, quand j'ai éteint ma lumière et que je me suis couché. N'est-ce pas une bénédiction * ? » C'est ainsi qu'à suivre Newman dans ses heures d'épanchement, quand sa timidité un peu fière et susceptible ne le fait pas se refermer devant les curiosités banales ou malveillantes, on aperçoit en lui une àme aimante et poétiquement mélancolique, ignorée de beaucoup de ceux qui n'ont eu affaire qu'à l'habile controversiste,au subtil théologien ou à l'austère prédicateur.
Si grand qu'ait été le changement opéré, après 1826, dans la situation et la manière d'être de Newman, il s'en produit, à cette époque, un plus remarquable encore dans ses conceptions religieuses. C'est alors qu'à la suite de ses premiers tâtonnements entre Vevanyelicalism et le latitudinarisme ses idées prennent une direction nouvelle, dans laquelle désormais il ne cessera plus d'avancer. Lui-même a fixé vers 1827 et 1828 le moment où il a commencé, suivant son expression, à « se dégager des ombres du libéralisme », à se rendre compte des conséquences auxquelles le conduisaient les doctrines, au premier abord séduisantes, de Whately,
' Ull. and Corr., t. J, p. 197.
où notamment il s'est aperçu, non sans effroi, c|ii^i 1 était
sur la voie de « mettre la supériorité intellectuelle audessus de la supériorité morale i ». La mort de sa sœur et les réflexions auxquelles il put se livrer pendant une maladie, aidèrent à cette réaction intime2. Il eût été à la vérité embarrassé de dire à quel terme devait aboutir le chemin où il s'engageait. Déjà, à cetteépoque, une sorte d'instinct secret, qui devait persister jusqu'à sa conversion au catholicisme, lui donnait l'impression que « son esprit n'avait pas trouvé son repos définitiC et qu'il était en voyage » ; dans une note de ce temps, qu'il a. retrouvée plus tard, il parlait de lui-même, comme « étant présentement au collège d'Oriel, avançant lentement et conduit en aveugle par la main de Dieu, ne sachant où Celui-ci le mène3 ».
Parmi les faits qui contribuèrent le plus à ce changement dans les idées de Newman, il convient dénoter les relations que les circonstances établirent alors entre lui et cetHurrellFroude dont j'ai déjà tâché d'esquisser la physionomie. Nommé fellow d'Oriel en 1826, Froude avait été placé, pour son année de probalicm, sous la tutelle de Newman. Ce qu'ils savaient l'un de l'autre était plutôt pour éveiller une méfiance réciproque. Newman traitait Froude de red-hol high churchman; pour Froude, Newman était un evangelical plus ou moins teinté de « libéralisme », double raison d'être suspect. Et cependant, à cette méfiance, se mêla, dès le début,
1 Apoloqia.
2 Ibid. '
. ipologia.
des deux côtés, un vif attrait personnel. Il ne tenait pas seulement à l'idée très haute que Newman se fit tout de suite des dons intellectuels du nouveau fellow qu'il déclarait être un des esprits « les plus pénétrants, les plus nets et les plus profonds » qu'il eût connus1, ou à l'estime reconnaissante que Froude, de son coté, ressentait pour le talent, la bonté et l'élévation de sentiments de son tutor. Dans ce milieu mondain, les deux jeunes hommes devinèrent, l'un chez l'autre, le même sens profond de la religion, le même besoin d'un christianisme plus sérieux, plus efficace, le même dégoût du formalisme superficiel et routinier, la même soif du vrai, le même généreux et tendre amour des âmes, le même esprit de renoncement et de mortification, le même idéal de sainteté. Avec le temps d'ailleurs se multipliaient les occasions de se rapprocher, et, par suite, de se mieux connaître. En 1828, Froude fut nommé, à son tour, tutor, avec un autre pupille de Keble, Robert Wilberforee, frère aîné d'Henry. Les deux nouveaux tutors entrant tout à fait dans les idées de Newman sur les devoirs de leur fonction, s'appliquèrent à le seconder. Vers la même époque, ce dernier eut l'idée de fonder un dîner périodique (dinner club), où se gTouperaientquelques membres des différents collèges, heureux de se voir et d'échanger leurs idées : Froude et Robert Wilberforee furent parmi les premiers adhérents2.
« Newman, écrivait Froude en septembre 1828,
1 Lettre du 31 mars 1826. {Lelt. and Corr., t. I. p. 131.) - Ibid., t. I, p. 184.
esl un compagnon que j'aime davantage à mesure que je le connais ; seulement je donnerais beaucoup pour qu'il ne fût pas hérétique1. » Aussi n'épargnait-il rien pour le ramener aux doctrines qu'il jugeait orthodoxes. Dans de longues conversations, il développait la nécessité d'une Eglise indépendante de l'Etat, ayant une forte hiérarchie et un pouvoir sacerdotal, traitait avec dédain la prétention de fonder la religion sur la seule Bible et en appelait à la tradition, affirmait sa foi dans la présence réelle, proclamait l'excellence de la virginité dont la mère de Dieului paraissait le type suprême, préconisait la pénitence, le jeûne, la dévotion aux saints, aimait à évoquer le souvenir des miracles de la primitive Eglise et surtout de celle du moyen âge pour laquelle il ressentait un attrait particulier, proclamait le devoir pour l'Eglise anglicane d'être en communion avec l'Eglise universelle, et lui reprochait de s'être écartée, sur plusieurs points, de l'antiquité, n'hésitait pas à témoigner son admiration pour l'Eglise de Rome et son aversion pour les réformateurs. Exposées sous une forme vive et originale, avec une ardente sincérité, ces idées frappaient et intéressaient Newman. Elles répondaient, sur plus d'un point, aux doutes qui le travaillaient. Quelquesunes mêmes étaient déjà, depuis longtemps, un peu les siennes. D'autres , à la vérité, l'effarouchaient davantage, notamment celles sur l'Eglise de Rome, dans laquelle il avait peine à cesser de voir l'Antéchrist. Toutefois, de jour en jour, son esprit se laissait davantage gagner 1 Froude's Remains.
aux vues de son nouvel ami ; il y trouvait des lumières et des consolations qu'il avait vainement cherchées ailleurs. Sur son conseil, il se mit à étudier les théologiens anglicans du xvne siècle, Andrews, Laud et les Caroline divines. Et, ce qui devait exercer plus d'action encore sur son esprit, il sentait renaître sa dévotion première pour les anciens Pères et entreprenait de les lire, pendant ses vacances, dans l'ordre chronologique, en débutant par saint Ignace et saint Justin. Tel fut le chemin ainsi fait qu'en 1829, trois ans après le commencement des relations de Froude et de Newman, leur intimité et leur accord étaient devenus complets, sauf que, dans la voie où ils marchaient tous deux, Froude était toujours en avant'. La prédication de Newman se ressentait, de ce changement et sa sœur trouvait que ses sermons devenaient un peu trop High Church pour son goût2. Plus tard, au lendemain de la mort prématurée de Froude, Newman, dans un langage où l'amitié et la modestie lui faisaient même trop diminuer son propre rôle, s'est plu à témoigner de sa gratitude envers celui qui avait pris si vite une telle place dans son cœur et exercé une telle action sur son intelligence ; il le proclamait l'homme le plus merveilleusement « doué » qu'il eût connu et déclarait « ne pouvoir énumérer tout ce dont il lui était rede-
1 Vers la fin de 1829, Newman, ayant besoin de quelqu'un pour l'aider dans sa paroisse, sollicitait le concours de Robert Wilberforce, puis de Froude, et, sur leur refus, s'en rapportait à eux pour leur désigner quelqu'un. {Lett. and Corr., t. I, p. 213.) Il devait finir par prendre pour curate un autre pupille de Keble, Isaac Williams.
2 Lett. and Corr., t. I, p. 21a.
vable, comme principes de philosophie, de religion et de morale1 ».
L'un des avantages, et non des moins précieux, que valut à Newman l'amitié de Froude, fut d'être par lui rapproché de Keble. De tout temps, il avait eu de ce dernier la plus haute idée. Quand, tout jeune undergraduate , quelqu'un lui avait dit, dans la rue, en lui montrant un passant : « Voici Keble ! » il l'avait contemplé avec des sentiments qu'il qualifiait lui-même de « vénération ». «C'est le premier homme d'Oxford », écrivait-il à son père. Racontant à un de ses amis comment, en 1822, après avoir été élu felloio, il s'était rendu à Oriel pour recevoir les félicitations de ceux dont il devenait le collègue, il notait ce détail : « Je fis bonne contenance jusqu'au moment où Keble me prit la main ; alors je me sentis si confus, si indigne de l'honneur qui m'était fait que j'aurais voulu, en vérité, me cacher sousterre.» Assis à dîner, le jour même, près de Keble, il admirait à quel point il était dépourvu de toute affectation, de toute
1 Lett. andCorr., t. Il, p. 174. Peu auparavant, Xewman écrivait à Froude : « Depuis que j'ai conscience que je tiens tout ce que j'ai de meilleur de Keble et de vous, je me sens quelque chose comme la gène d'un coupable, quand on me loue de mes découvertes... Vous et Keble êtes les philosophes, et moi le rhétoricien.» Il est arrivé, plusieurs fois, à Newman de diminuer ainsi son rôle pour grandir celui des amis dont il reconnaissait avoir reçu ses idées : « Je suis, disait-il, comme un panneau de verre qui transmet la chaleur, en étant froid lui-même. Ce que j'ai, c'est une vive perception des conséquences de certains principes une fois admis, une capacité intellectuelle considérable pour les en déduire, une puissance de rhéteur ou d'acteur (a rhetorical or histrionic power) pour les présenter... » {Ifnd., p. 416.) L'avenir devait montrer que Newman avait beaucoup plus d'idées propres, d'originalité de pensée qu'il ne s'en attribuait au moment où il était encore sous l'impression toute vive des influences qu'il venait de subir.
prétention. « On eût dit, écrivit-il, plutôt un underyraduate que le premier homme d'Oxord '. » Malgré l'impression de cette rencontre, Newman était demeuré, depuis lors, sans relations avec l'homme qu'il admirait tant. Tout en continuant à lui vouer de loin un grand respect, il le considérait comme le représentant d'idées absolument étrangères aux siennes. Keble, de son côté, dans ses rares apparitions à Oxford, n'avait pas l'idée de rechercher un homme qu'il ne connaissait que par son renom d'evangelical et par son intimité avec Whately.
Aussitôt en rapports avec Newman, Froude s'atlacha à détruire ces préventions réciproques. Keble l'écouta avec sa bienveillance accoutumée. Newman goûtait trop l'inspiration du Christian Year2 pour ne pas être attiré vers son auteur. Toutefois, à la fin de 1827 et au commencement de 1828, le rapprochement n'était pas encore complètement fait. A cette date, la place de prévôt d'Oriel étant devenue vacante, deux candidats se trouvèrent enprésenee, Keble et Hawkins. Le premier était soutenu par Froud?. Newman prit ouvertement parti pour le second, avec lequel il avait été très lié pendant sa phase « libérale ». A Froude, quilui faisait valoirqu'avec Keble le collège deviendrait comme un monde nouveau, plus pur, plus élevé, plus dégagé des ambitions séculières, Newman répondait en riant que, « si une place d'ange était vacante, il pourrait songer à Keble, mais qu'il s'agissait de nommer un
i Lell. and Cor/-., t. I, p. 72.
- On se rappelle que le Christian Year fut publié en 1827.
prévôt ». Décrivait, en même temps, à Keble, une lettre où il exposait ses raisons de lui préférer Hawkins; il s'y déclarait d'accord avec ce dernier sur les opinions religieuses, la façon de penser et les vues pratiques, « tandis que je n'ai eu, ajoutait-il, que peu d'occasions de jouir de votre société, et je soupçonne plutôt, bien que je puisse me tromper, que, si je vous connaissais mieux, je trouverais que vous n'approuvez pas des opinions, des desseins et des mesures auxquels mon propre tour d'esprit m'a conduit à donner mon assentiment ». Keble répondit, en quelques mots exempts de toute amertume, qu'il retirait sa candidature, et Hawkins fut nommé. Il semblait qu'un tel incident dût retarder le rapprochement tant désiré parFroude. Quesepassat-il dans les mois qui suivirent? Toujours est-il que, vers le milieu de 1858, Newmau était avec Keble sur un pied de correspondance familièrement affectueuse, et que, sur ses instances, il allait lui faire une visite dans sa cure * . Une fois à même de se connaître, ces deux âmes se donnèrent complètement l'une à l'autre, et entre elles se noua l'amitié si tendre, si religieusement intime que Newman a toujours déclarée avoir été une des bénédictions de sa vie. C'était bien l'œuvre de Froude. << Connaissez-vous, disait-il un jour, l'histoire du meurtrier qui avait fait une seule bonne action dans sa vie? Eh bien, si l'on me demande quelle bonne action j'ai jamais pu faire, je dirai que j'ai amené Keble et Newman à se comprendre l'un l'autre2. »
1 Lelt. and Corr., t. I, p. 188 à 191. - Froude's Hemaius.
Ces amitiés nouvelles avaient naturellement pour effet de distendre les liens qui s'étaient formés naguère entre Newman et les « libéraux » d1Oriel. Whately, notamment, avait l'œil trop perçant pour ne pas discerner l'évolution qui s'accomplissait chez son ancien disciple, et il était de nature trop impérieuse pour la prendre en patience. Ce n'était pas d'ailleurs sans ombrage ni jalousie qu'il voyait une jeune clientèle commencer à se grouper autour de Newman, et il accusait ce dernier de n'avoir changé d'opinion que pour devenir à son tour chef d'un parti. Avec Hawkins luimême, que Newman avait contribué à faire élire prévôt, les relations, d'abord très cordiales, ne tardèrent pas à s'altérer : Hawkins n'approuvait pas le caractère d'apostolat pastoral que Newman, bientôt imité par Froude et Robert Wilberforce, entendait donner à ses fonctions de tutor. Peut-être aussi jalousait-il une influence qui tendait à rejeter dans l'ombre celle du prévôt. Le conflit, de jour en jour plus aigu, devait aboutir, en 1832, à la démission forcée des trois tutors ; de cette époque datera la décadence d'Oriel, supplanté par Balliol dans la primauté intellectuelle d'Oxford '.
Parmi les anciennes amitiés de Newman, il en était une du moins à laquelle les nouvelles ne portaient pas atteinte : c'était celle qui l'unissait à l'homme dont, déjà à cette époque, il ne parlait dans ses lettres qu'en l'appelant « le cher Pusey ». Celui-ci était revenu d'Allemagne, en 1827, souffrant, déprimé, par suite d'excès de travail. Newman se montra plein de sollicitude pour
1 Memoirs by Mark Pattison, p. 88.
la santé de son ami1. An milieu de 1828, à peu de jours de distance, Pusey reçut les ordres et se maria ; il n'avait jamais entendu la voix mystérieuse qui, au milieu d'un clergé où le mariage était la règle, avait murmuré à l'oreille deNewman un appel si inattendu à la virginité. Son mariage était même la conclusion d'un petit roman, très simple et très pur, mais qu'un lecteur français sera surpris de trouver au seuil de la vie d'un austère théologien2. A dix-huit ans, ayant rencontré Maria-Catherine Barker, il lui avait donné son amour. Pour des raisons inconnues, son père, qui était fort autoritaire, opposason veto et interdit les relations. Le fils se soumit, le cœur brisé, mais fidèle. Il attendit, cherchant dans ses travaux d'exégèse et ses exercices de piété une diversion à ses peines amoureuses. Enfin, après neuf années, en \ 827, le père se laissa fléchir et permit les fiançailles. Durantcesfîançailles, qui se prolongèrent jusqu'à l'ordination de Pusey, l'année suivante, les deux jeunes gens échangèrent des lettres d'amour d'un caractère peu ordinaire: le fiancé faisait confidence à sa fiancée de ses études théologiques, lui donnait des consultations sur des sujets religieux, et lui indiquait l'aide qu'il attendait d'elle pour ses travaux sur la Bible ; la fiancée, par devoir et par affection, acceptait la perspective de cette lâche austère. Elle y sera fidèle, et, plus tard, on la verra à la Bodleian, la célèbre bibliothèque d'Oxford,
1 Lett. and Corr . t. I, HO, 172, 184, 186.
2 Pour ces détails et ceux que j'aurai a donner par la suite sur la vie de Pusey. je renvoie, une fois pour toutes, au grand ouvrage commencé parlechanome Liddonet continué par d'autres disciples de Pusey : Life of'E.-li. Pusey, eu quatre volumes.
révisant pour son mari le texte de quelque ancien Père. Pour revêtir cette forme inaccoutumée, l'amour de Pusey n'en était pas moins tendre et profond. Ni les années, ni la vieillesse, ni la séparation du tombeau ne devaient l'affaiblir. Un jour, au terme de sa longue vie, quand il était veuf déjà depuis plus d'un demi-siècle, sa fille lui rapporta quelques fleurs de verveine, cueillies dans une visite à l'ancienne résidence de Miss Barker : à cette vue, le vieillard se prit à pleurer et dit à sa fille : « Quand je proposai à votre mère de devenir ma femme, elle me donna une branche de verveine, et, depuis, je ne peux voir cette fleur sans réveiller ce souvenir. »
Le mariage de Pusey resserra encore davantage son amitié avec Newman. Celui-ci devint l'ami du ménage. A travers les témoignages discrets parvenus jusqu'à nous, on entrevoit la touchante figure de M,s Pusey, femme de devoir, épouse dévouée, mais âme plus compliquée, plus chercheuse, plus inquiète que celle de son mari, et par cela même ayant beaucoup d'affinité avec Newman. Les sermons de ce dernier la réconfortaient, tandis que les écrits un peu confus de Pusey la laissaient troublée; elle avouait cette impression à son mari qui lui expliquait alors, avec sa candide humilité, comment Newman valait mieux que lui. Elle fut donc bientôt, avec l'ami de son époux, sur le pied d'une grande intimité ; elle le vénérait comme un saint et se regardait comme sa fille spirituelle. Celui-ci, de son côté, s'intéressait à seconder et à diriger la vertu grandissante de cette âme. Que serait-il arrivé $[ Mrs Pusev ne fût morte avant la conversion de New-
man au catholicisme ? Lors de la naissance de leur première fille, Pusey et sa femme tinrent à ce quelle devînt chrétienne par le ministère de leur ami. Bientôt quatre petits enfants animèrent ce foyer. Newman y avait sa place qu'il venait souvent occuper. Lui, d'ordinaire timide et presque sauvage dans le monde, était plein d'abandon et d'entrain avec les enfants, à la différence de Pusey qui, bien que père très dévoué et très tendre, n'avait jamais pu, de son propre aveu, se mêler aux jeux de ses fils et de ses filles. Un étudiant de Cambridge, venu en visite à Oxford et invité à dîner chez Pusey avec Newman, a raconté sa surprise, lorsque, après une conversation théologique, il vit les enfants de Pusey entrer dans le salon, grimper sur les genoux de Newman, qui s'amusait à leur mettre ses lunettes sur le nez et leur racontait ensuite un beau conte de fées, écouté avec ravissement1. Quand la mort vint frapper, toute jeune encore, l'aînée de ces enfants, Newman fut le confident et le soutien des parents désolés. « Notre chère petite, lui écrivait Pusey, celle qui par vous est devenue membre de l'Eglise de Dieu, a été délivrée de toutes les souffrances de ce monde avant de les avoir connues. Son départ a été soudain ; néanmoins nous devons remercier Dieu de ce qu'il a fait. Elle avait tout l'air de promettre d'être douce et gentille ici-bas, mais elle est allée orner la maison de son père. »
1 Cette aimable familiarité avec les enfants était eoutumière à Newman. Une lettre de Mrs Rickards, chez laquelle il était en visite pendant les vacances de 1827, rapporte une scène semblable, [Le//, and Corr., t. I, p. 167.)
Pour être intimement lié avec Newman, Pusey n'était pas disposé à s'engager aussi avant que lui dans la voie où Froude les précédait. En dépit de ses origines High Church, il était alors considéré comme plus ou moins teinté de « libéralisme ». A son retour d'outre- Rhin, il avait fait paraître une étude sur la critique biblique allemande, et, à la suite de cette publication, il avait été nommé regius professor d'hébreu à l'université d'Oxford. Son livre parut à plusieurs témoigner de quelque complaisance pour le rationalisme germanique, et une polémique s'engagea, à ce sujet, entre lui et H.-J. Rose, de Cambridge, l'un des porte-parole les plus autorisés du High Church. Newman s'attristait de voir ainsi juger son ami et tâchait de le défendre ; mais il reconnaissait que le livre était obscur, mal composé, et qu'il prêtait aux malentendus1. L'impression fut telle que, lors de sa candidature à la chaire d'hébreu, Pusey dut se défendre contre le reproche de latitudinarisme : « Je crois, écrivait-il à son ancien maître, Lloyd, devenu évèque d'Oxford, que pratiquement mes opinions sont celles du High Church; et, tout en respectant les individus, je me sens de plus en plus éloigné de ce qui est appelé Loio Church. Je ne sais aucun sujet de controverse entre High, et Loïc, où je ne sois pas d'accord avec le premier. » Il était, en tous cas, un High un peu froid, votant souvent avec les « libéraux » dans les votes où se classaient les partis universitaires ; ainsi avait-il fait, en 1827, avec Newman, lors de l'élection de Hawkins. Il était surtout, en politique, un i ielt. and Corr., t. I, p. 186, 189, 197, 198.
whig, et, de ce chef, allait se trouver, en 1829, au sujet d'une élection qui passionna l'université d'Oxford, dans un camp opposé à celui où combattait Newraan. Malgré tout, Fronde n'avait pas mauvaise idée de lui. « J'espère, écrivait-il à Newman en septembre i8î29 que Pusey finira, après tout, par tourner au High Chiirch *. »
Ce fut en 1829, dans une élection parlementaire, que se manifesta, pour la première fois, avec quelque éclat, l'évolution qui faisait de Newman, l'allié de Keble et de Froude. A cette époque, le monde politique était fort agité. Contre le torysme, depuis si longtemps au pouvoir, une réaction naissait et grandissait. Un vent de réforme s'était levé, qui semblait battre toutes les vieilles institutions anglaises, y compris l'Eglise d'Ftat avec ses privilèges et ses biens. Les higli-clmrchmen s'alarmaient fort d'un mouvement qui leur paraissait prendre un caractère d'impiété révolutionnaire. Cette impression les portait à combattre toutes les réformes, sans distinguer celles qui pouvaient être légitimes et bienfaisantes; ainsi repoussaient-ils, comme d'ailleurs presque tout le clergé anglican, l'émancipation des catholiques, que le grand agitateur irlandais, O'Connell, poursuivait depuis longtemps et qu'avec l'appui des wighs il finit par faire voter en 1829. Peu après ce vote, la question se trouva portée devant l'Université
» Lelt. andCorr., t. I, 214.
d'Oxford. Robert Peel, alors ministre dirigeant, représentait cette Université au Parlement ; il avait été élu comme adversaire de l'émancipation et lavait longtemps combattue ; mais un jour vint où la raison d'Etat le fit changer d'avis, et ce fut sur sa proposition que la mesure fut votée; il jugea alors loyal de remettre son mandat à ses électeurs et de solliciter à nouveau leurs suffrages. La lutte fut ardente. Tous les « libéraux » de l'Université, anciens amis de Newman, Whately, Hawkins, soutenaient Peel. Pusey se rangea de leur bord. Keble et Froude étaient dans le camp opposé, et Newman lit ouvertement campagne avec eux. Il évitait, à la vérité, de se prononcer contre l'émancipation ellemême ; de tous temps, il avait affecté de dire qu'il n'était pas en mesure de se faire une opinion sur cette question ; il avait même, en 1827 ou 4828, voté, dans l'assemblée du clergé, contre une pétition tendant à dénier les droits des catholiques; mais il jugeait que Peel avait manqué à l'Université et qu'il « n'était plus digne de représenter un corps religieux et non politique dont il avait plus ou moins trahi les intérêts ». D'ailleurs, s'il persistait à ne pas se prononcer sur l'émancipation, la faveur qu'elle avait rencontrée lui paraissait « un signe des temps, une preuve de l'invasion du philosophisme et de Tindifférentisme » ; il estimait qu'elle avait été soutenue surtout par « hostilité contre l'Eglise établie » et qu'elle devait conduire au renversement de cette Eglise1. Peel fut battu: la grande majorité des membres résidents lui fut hostile ;
1 Lett. and Cor,-., t. I, p. 162, 199 à 206.
Newman se félicitait notamment que les fellows résidents tTOriel eussent été unanimement antipeelitex.
Whately en voulut beaucoup à Newman de son attitude en celte circonstance. 11 lui témoigna son ressentiment d'une façon singulière : il l'invita à dîner avec quelques-uns de ces high-churchmen, d'esprit étroit et un peu grossier, qu'on appelait the tivo boitte or thodox, parce que, prétendait-on, ils se piquaient, pour protester contre les puritains, de boire deux bouteilles de porto par jour, le plaça à table entre deux des plus sots, puis, le repas fini, lui demanda s'il était fier de ses nouveaux amis *. C'était le début d'une rupture qui, de la part de Whately, fut bientôt complète2.
De cette bataille électorale, Newman sortait singulièrement échauffé. « Nous avons remporté une glorieuse victoire, écrit-il; c'est le premier événement public auquel j'aie été môle, et je remercie Dieu de tout mon cœur de la cause que j'ai soutenue et de son succès. Nous avons prouvé l'indépendance de l'Eglise. » Ce dernier point lui paraît capital, étant donnée l'habitude que cette Eglise avait d'être toujours soumise au gouvernement. Et quelques jours après, comme il revenait encore sur ce sujet : « Quel écrivassier je fais ! Mais mon esprit est, par l'effet de cet important événement, si plein d'idées, mes vues en ont été si élargies et étendues, qu'en toute justice je devrais écrire un volume. »
1 Le trait est rapporté par Xewnian dans son Apologia.
2 Newman ne s'en était pas tout d'abord rendu compte. Quand Whately fut nommé, en 1831, archevêque de Dublin, Newman crut qu'il allait lui proposer de venir avec lui, et il s'inquiétait de savoir comment décliner son offre. [Lett. and <'<>it., t. f,25U.J
11 pressent, contre l'Eglise, un grand assaut qui peut aboutir à sa séparation d'avec l'Etat ; il énuinère les nombreux et puissants adversaires auxquels elle a affaire; il constate que, pour le moment du moins, le talent est contre elle ; mais il constate aussi que cette « pauvre E glise sans défense » vient, à Oxford, de résister au coup qu'on lui portait, et ce lui est une révélation sur la force que peut avoir le clergé uni. Ne peut-on donc pas s'appuyer sur lui pour combattre les autres dangers? Dès lors il commence à entrevoir l'idée d'une campagne à faire, d'une agitation à créer'. Froude, naturellement, le pousse dans cette voie.
Sur ces entrefaites, éclate, en France, la Révolution de 1830. L'Europe entière en est ébranlée. En Angleterre, une impulsion violente est donnée au mouvement démocratique. Le vent de réforme, qui s'était levé depuis quelques années, souffle désormais en tempête, l/avènement d'un ministère whig n'assure pas seulement le succès à brève échéance de la réforme électorale : il semble présager ce qu'on appelle alors la réforme de l'Eglise. On annonce hautement la volonté de reviser ses revenus, ses dotations, sts privilèges, sa hiérarchie, même sa liturgie, ses symboles et ses dogmes. Et cette besogne doit être faite par un Parlement que la suppression des tests vient d'ouvrir aux dissidents. Pour se défendre, que peut l'Eglise établie? Elle était habituée à s'en remettre de tout à l'Etat, et c'est de l'Etat que venait la menace. Dans l'opinion, elle ne saurait trouver aucun point d'appui. Ses abus
1 Letl. and Corr., t. I, p. 202 à 207.
trop manifestes, la mondanité de son clergé, l'incertitude de ses croyances, son manque à peu près complet de vie religieuse, l'impuissance où elle s'est mon- (rée de répondre aux besoins nouveaux d'une société qui devient démocratique et industrielle, l'ont depuis longtemps discréditée. La campagne qu'elle vient de faire avec les adversaires les plus attardés de toutes les réformes politiques a encore accru son impopularité. Les écrivains, interprètes ou inspirateurs de l'esprit public, sont à peu près unanimes à l'attaquer. Le premier ministre, en pleine Chambre des lords, enjoint, avec une sévérité dédaigneuse et menaçante, à ses évêques de « mettre leur maison en ordre » ; ces mêmes prélats sont insultés dans les rues. Il faut se reporter aux témoignages contemporains pour se rendre compte à quel point l'Eglise a alors le sentiment d'une ruine posssible et prochaine. Partout un même cri d'alarme et de découragement. Arnold déclare « qu'aucun pouvoir humain ne peut la sauver dans son état actuel* », et il ne lui offre d'autre remède que de faire litière de ses Credo et d'ouvrir ses rangs aux dissidents. Beaucoup renoncent à lutter : l'Eglise leur paraît sur « son lit de mort » et n'a plus, suivant l'expression d'un contemporain, qu'à « s'envelopper dans sa robe, pour mourir avec le plus de dignité qu'elle pourra2».
1 Life of Arnold, par Stanley, t. 1, p. :*26.
2 Un écrivain Hù/k Church, mêlé aux controverses de cette époque, W. Pal mer, a écrit en rappelant ses souvenirs ; « Nous nous sentions nous-mêmes assaillis par les ennemis du dehors et par les adversaires du dedans. Nos prélats étaient insultés et
11 était cependant, deci delà, quelques membres du clergé qui ne se résignaient pas volontiers à l'idée de succomber sans combattre et qui, contre ces attaques, rêvaient de relever le drapeau du High Church. Newman, confirme, par ces événements, dans le sentiment qu'il avait déjà des dangers de l'Eglise, était de ceux qui ne s'abandonnaient pas. La défaillance du clergé l'indignait. A ses yeux, il ne s'agissait pas simplement de combattre les demandes de réforme et de défendre un statu quo dont il était le premier à reconnaître la caducité. Précisément à cette époque, sur la demande de M. Rose de Cambridge qui recrutait des écrivains pour une bibliothèque théologique, il avait entrepris l'histoire du Concile de Nicée et des Ariens du quatrième
menacés par les ministres d'Etat. Nous étions submergés de pamphlets sur la réforme de l'Eglise... D'après des rapports, qui semblaient bien fondés, certains des prélats étaient favorables aux altérations dans la liturgie. Des brochures très répandues recommandaient l'abolition des Credo au moins dans le culte public, insistaient surtout pour l'expulsion du symbole d'Athanase, pour la suppression de toute mention de la sainte Trinité, de la doctrine de la régénération baptismale, de la pratique de l'absolution. Nous ne savions où trouver un appui : un épiscopat menacé et qui semblait intimidé; un gouvernement mettant son pouvoir au service des agitateurs qui visaient ouvertement à la destruction de l'Eglise...; et le pis de tout, aucun principe dans l'esprit public auquel nous pussions faire appel ; une complète ignorance de tous les fondements rationnels d'attachement à l'Eglise , un oubli de son caractère spirituel et de ce fait qu'elle était une institution de la main de Dieu, non de celle de l'homme ; le plus grossier érastianisme prévalant partout, notamment dans les diverses classes de politiciens. Dans tout ceci, il y avait de quoi effrayer le cœur le plus courageux, et ceux qui peuvent évoquer les souvenirs de ces jours se rappelleront la profonde dépression dans laquelle l'Eglise était tombée et les sombres pressentiments qui remplissaient tous les esprits. » (Narrative of events connected with Ihe publication of l/ie Tracts for Ihe limes.)
r»4 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD
siècle*. 11 s'était plongé avec ardeur dans l'étude de cette antiquité qui l'avait toujours attiré et où il commençait à vouloir placer le fondement de l'Eglise d'Angleterre. Plein d'admiration pour la grande Eglise d'Alexandrie, pour ses théologiens et ses philosophes, il sentait, a-t-il dit, « leur enseignement pénétrer dans son âme, ainsi qu'une douce musique, comme s'il eût répondu à des idées qu'il caressait depuis longtemps ». Mais, en considérant ce passé glorieux, il ne pouvait s'empêcher de l'opposer au spectacle que lui offrait son Eglise. Lui-même a résumé ainsi les réflexions que ce contraste lui suggérait : « A cet « établissement » si divisé, si menacé, si ignorant de sa force réelle, je comparais cette puissance vivace et énergique dont j'étudiais l'histoire dans les siècles primitifs. Son zèle triomphant pour le mystère fondamental que j'avais tant chéri dès ma jeunesse me lit reconnaître en elle ma mère spirituelle : Incessu patuit dea. L'esprit de renoncement de ses ancêtres, la patience de ses martyrs, la fermeté indomptable de ses évêques, l'élan joyeux de son progrès m'exaltaient et me confondaient à la fois. Je me disais : Regarde ce spectacle, puis cet autre...» Ne vous attendez pas, cependant, à ce que, des révélations que lui apporte ainsi l'histoire, Nev\ man tire dès maintenant la conclusion à laquelle il n'arrivera que quinze ans plus tard. « Je me sentais, ajoute-t-il, pour mon Eglise de l'attachement, mais aucune tendresse ; je tremblais pour son avenir; j'éprouvais de la
1 Ce livre, commence en 1830, terminé en 1832, devait être publié à la lin de 1833, sous ce titre : les Ariens du IV siècle.
colère et du mépris pour ses perplexités impuissantes;... je voyais que les principes de la Réforme étaient impuissants à la secourir. Quant à l'abandonner, Tidée ne s'en présentait pas à mon imagination. Mais j'étais toujours poursuivi par cette pensée qu'il existait quelque chose de plus grand que l'Eglise établie, et que ce quelque chose était l'Eglise catholique et apostolique, instituée dès l'origine; la nôtre n'en était que l'organe et le représentant local ; ou elle n'était rien, ou elle était cela ; il lui fallait un remède énergique, ou elle était perdue; une seconde Réforme était nécessaire1. » Ainsi surgissait ce qui devait être désormais, pendant plusieurs années, l'idée maîtresse de Newman : l'Eglise d'Angleterre, menacée de périr, ne peut être sauvée qu'à la condition de se transformer, de répudier ce qui, depuis longtemps, l'a faussée et pervertie, de retrouver ses titres surnaturels, de se hausser à l'intelligence de son origine et de sa mission divines.
Mêmes idées chez Froude, avec plus d'emportement. La perspective d'une bataille à livrer l'enflamme. Il presse ses compagnons de parler fort et énergiquement. Moins encore que Newman, il entend se renfermer dans la défense d'un statu quo qu'il méprise. « Froude, écrit James Mozley, en 1832, devient chaque jour plus véhément dans ses sentiments, et il tranche autour de lui de tous les côtés. C'est extrêmement beau de l'entendre causer. L'aristocratie de campagne est
1 Apologia.
b6 NEWMAN ET LE MOUVEMENT I) OXFORD
maintenant l'objet principal de ses vitupérations,... et il pense que l'Eglise devra éventuellement s'appuyer sur les classes très pauvres, comme cela lui est déjà arrivé aux époques où elle a eu le plus d'influence. « Le même témoin ajoute un peu plus tard : « Froude porte réellement une haine si excessive au présent état de choses que tout changement lui serait un soulagement. » Et encore : «Froude est très enthousiaste dans ses plans. Quelle joie, dit-il, de vivre à une telle époque, et qui pourrait maintenant revenir au temps des vieilles bourdes tories, old tory humbugK ! » Aussi qu'on ne s'étonne pas de voir l'ancien «cavalier», devenu démocrate, se laisser séduire par les idées que Lamennais et Lacordaire développaient alors dans V Avenir. « Il y a en France, écrit-il, un High Church par (y dont les membres sont républicains2 et demandent le suffrage universel, dans cette pensée que plus le suffrage descend bas, plus l'influence de l'Eglise se fait sentir... Ne vous étonnez pas si, un de ces jours, vous nous voyez devenir radicaux pour la même raison 3. »
Les esprits s'échauffaient. Toutefois les idées qui fermentaient dans les cerveaux de Froude et de Newman, n'en venaient pas encore à l'exécution : ce n'étaient
1 The Oxford Movement, par Church, p. 49, 50.
- Sur ce point particulier, Froude étail mal informé,
:; Froudé's Henni ins.
guère jusqu'alors que des réflexions, des rêves, des désirs, des conversations de common rooms. Tout au plus, dans ses sermons de Sainte-Marie, Newman jetait-il parfois au public un cri d'alarme, annonçait-il que l'heure de la grande crise allait sonner pour l'Eglise et la société, et tâchait-il de relever les courages. En réalité, la bataille entrevue n'est pas engagée. Elle ne paraît même pas assez imminente pour que les futurs combattants se fassent scrupule de s'éloigner. Froude avait ressenti, en 1831, les premières atteintes de la maladie de poitrine qui devait l'emporter. Comme les médecins lui conseillaient dépasser l'hiver de 1832-1833 dans le midi de l'Europe, il invite Newman à l'accompagner. Celui-ci se trouvait, du fait d'Hawkins, déchargé de ses fonctions de tutor ; il vient de terminer son livre sur les Ariens ; sa santé ébranlée demande du repos ; il accepte la proposition de son ami, et tous deux s'embarquent en décembre 1832.
Ils parcourent d'abord la Méditerranée, jusque sur les côtes de Grèce. Ils jouissent de la nature, de l'art, des évocations historiques, littéraires ou religieuses que chaque lieu suscite dans leurs esprits nourris de toutes les antiquités classiques ou chrétiennes. Mais, même en présence des sites les plus imprégnés des souvenirs païens, leur pensée tourne volontiers en une méditation ascétique ou pieuse, en une prière qui ne part des beautés terrestres que pour s'élever à Dieu : telle elle apparaît dans les poésies où les deux voyageurs, — Newman surtout qui est le
plus poète des deux, — épanchent presque journellement leurs impressions 1 .
Arrivés à Rome dans les premiers jours de mars, ils y restent cinq semaines. Ils se tiennent généralement à l'écart du monde catholique et ne cherchent aucunement à pénétrer sa vie intime. Leur seule démarche un peu significative est une visite au recteur du collège catholique anglais : c'était un personnage jouissant déjà d'un certain renom et qui devait exercer une action considérable sur les destinées religieuses de l'Ane'leterre : il s'appelait Wiseman. Newman et Froude Tinterrogent sur les conditions auxquelles un rapprochement pourrait s'opérer entre les deux Eglises ; ils sortent de l'entretien, charmés de l'accueil du recteur, mais convaincus que la doctrine romaine sur l'autorité des conciles en général, et du concile de Trente en particulier, rend tout accord impossible. Quant à Wiseman, il est frappé de la nature d'esprit vraiment catholique et de l'entière sincérité des deux jeunes clergymen ; les espérances qu'il en conçoit ont une influence décisive sur la direction qu'il va donner à sa vie2. Newman ne s'en doute pas, et, peu après cette visite, il écrit à sa sœur : « Oh! si Rome n'était pas Rome! Mais je crois voir, aussi clair que le jour, que
1 Ces pièces diverses ont été publiées, avec un petit nombre d'autres antérieures ou postérieures, et quelques œuvres de Keble, d'Isaac Williams, de Robert Wilberforce, de Bowden, sous le litre de Lyra Aposlolica. Cette publication commença, dès le printemps de 48.'i.'i, dans le British Magazine, revue dirigée par M. Rose, de Cambridge, et destinée à grouper les défenseurs de l'Eglise. L'ensemble fut réuni en volume en 18.36.
- The Life <tn<l Times of Cardinal Wiseman, par Wilfrid Ward, t. I. p. 117 à 119.
l'union avec elle est impossible. Elle est la cruelle Eglise, demandant de nous des impossibilités, nous excommuniant pour désobéissance ; maintenant elle guette notre ruine qui approche, et elle en exulte. » On dirait d'ailleurs que, pendant ce voyage, Newman est incapable de parler de sang-froid de Rome : il est profondément ému des souvenirs sacrés qu'il heurte à chaque pas sur ce sol couvert de la poussière des apôtres, il aie cœur déchiré en le quittant, et, en même temps, ses vieilles préventions lui montrent, dans cette ville, la « grande ennemie de Dieu », la « Bête » maudite de F Apocalypse. A chaque moment, il semble se débattre entre ces impressions contradictoires. Il en souffre. « Vraiment, c'est un lieu cruel», s'écrie-t-il. Et il revient toujours à cette étrange exclamation : « Ah! Rome, si tu n'étais pas Rome ! » Dans les églises catholiques, il ressent le charme de cette poésie sainte qu'il reprochait aux réformateurs d'avoir détruite dans son pays; il rend justice à la dignité du clergé romain, qu'il distingue en cela du clergé napolitain; il reconnaît qu'il y a dans cette société « un profond substratum de christianisme », puis, l'instant d'après, il dénonce avec mépris ce qui lui paraît un « système de superstitions », une « religion demeurée polythéiste, dégradante, idolàtrique », et il conclue ainsi : « Quant au système catholique romain, je l'ai toujours tant détesté que je ne puis le détester devantage ; mais, quant au système catholique, je lui suis plus attaché que jamais*. » En somme, cette vue
• Lett, and Corr., t. T, p. 336, 338, 342, 359, 360, 369, 310, 375, 378, 379, 380, 383, 385, 388 à 391.
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tout extérieure d'un pays catholique n'a aucunement rapproché Newman du catholicisme. Ce même effet est plus marqué encore chez Froude qui, jusque-là, a tant de fois étonné ses coreligionnaires par ses sympathies et ses admirations pour l'Eglise de Rome. 11 est choqué, scandalisé, irrité par tout ce qu'il voit en Italie. «Je me souviens, écrit-il de Naples, le 17 février 4833, à un de ses amis, que vous m'aviez prédit que je reviendrais meilleur Anglais que je n'étais parti, plus satisfait, non seulement de ce que notre Eglise est théoriquement dans le vrai, mais aussi de ce que, pratiquement, en dépit de ses abus, ses œuvres sont les meilleures ; eh ! bien, pour confesser la vérité, votre prophétie est déjà presque réalisée4. »
D'ailleurs, ce n'est pas le catholicisme qui occupe le plus les deux voyageurs : même au loin, leur propre Eglise est l'objet principal de leurs pensées. Les nouvelles qui leur arrivent d'Angleterre, à de rares intervalles, leur persuadent que la situation y est de jour en jour plus menaçante. Pendant leur séjour à Rome, ils apprennent que le gouvernement vient de présenter un bill qui supprime la moitié des évêchés anglicans en Irlande. Sans doute rien de moins justifiable que l'existence de ces évêques sans ouailles, dont les catholiques irlandais devaient payer les opulentes dotations ; mais les défenseurs de l'Eglise établie, négligeant ce côté de la question, s'effrayent et s'irritent de voir l'Etat disposer à lui seul, sans même consulter les autorités ecclésiastiques, de l'organisation de cette Eglise.
1 FruiKte's Remains, t. [, p. 29I5.
AVANT LE MOUVEMENT fit
Où s'arrètera-t-on dans cette voie? Ne va-t-on pas faire de même en Angleterre? Newman, de loin, partage cette indignation contre ce qu'il appelle « l'atroce et sacrilège bill irlandais ». — « Bien, mon aveugle premier ministre, s'écrie-t-il, confisquez et volez, jusqu'à ce que, comme Samson, vous renversiez l'édifice politique sur votre propre tête! » Il est alors, sur ces sujets, dans un singulier état d'excitation. « Pour faire ma confession complète, écrit-il, je dois dire que je n'ai, hélas! rien acquis de cette largeur d'esprit qu'au dire d'un de mes amis je devais gagner en voyage. Je ne puis me vanter d'être plus doué de froideur philosophique qu'auparavant, et, en lisant les journaux, je hais les whigs (comme dit R..., d'une façon chrétienne) plus amèrement que jamais. » A la nouvelle que Keble est disposé à sortir de sa réserve pour protester, il se réjouit et en conçoit de grandes espérances pour l'avenir de l'Eglise. « S'il est une fois debout, écrit-il, il se montrera un second saint Ambroise. Et les autres aussi se remuent ' . » Dans la campagne qu'il entrevoit, Newman n'entend pas rester inactif. Déjà, lorsqu'il a dû quitter ses fonctions de tuior et renoncer à l'existence studieuse et paisible qu'il menait depuis six ans, il a eu quelque idée que c'était pour lui le signe d'un appel à une vie nouvelle, et qu'une sphère d'action plus large allait lui être ouverte. Maintenant cette pensée lui revient plus précise, plus persistante. Il sent qu'une œuvre est à faire et qu'on attend l'ouvrier. Dans ses heures de solitude, il se répète à lui-même : i Lett. and Con\, t. I, p. 353, 372, 377.
Exorlare aliquisINe serait-il pas l'ouvrier attendu? 11 laisse voir quelque chose de ces idées dans les lettres à ses amis. Lors de la visite qu'il t'ait, en compagnie de Froude, à Wiseman, comme celui-ci l'invite gracieusement à revenir à Home, il lui répond avec beaucoup de gravité : « Nous avons une œuvre à faire en Angleterre1. »
En quittant Rome, au commencement d'avril 1833, Newman et Froude se séparent. Tandis que ce dernier retourne en Angleterre par l'Allemagne, Newman part pour la Sicile. Au cœur de l'île qu'il traversait pour aller de Syracuse à Palerme, loin de tout secours, n'ayant avec lui que son domestique italien, il tombe gravement malade de la fièvre et demeure plusieurs semaines entre la vie et la mort. Dans la suite, il a toujours regardé cette maladie, placée en quelque sorte à im tournant de sa vie, comme une crise mystérieuse et décisive où il s'était trouvé plus directement sous la main de Dieu ; aussi a-t-il mis un soin pieux à évoquer et à recueillir tous les souvenirs qui avaient pu survivre au trouble de la fièvre2. Il se revoyait sur son lit, en proie au délire, ayant l'impression que « Dieu combattait contre lui » pour « vaincre en lui l'attachement à sa propre volonté {selfwill)n\ il lui semblait qu'il avait alors repassé toutes les circonstances de sa vie où il avait pu en effet céder à cette tentation ; puis il se rappelait l'impression admirablement consolante, fortifiante, ressentie à la pensée que « Dieu, dans
1 Apologia.
- Lell. and Corr., t. I. p. 413 à 430, et Apologia.
son amour, l'avait élu et l'avait l'ail sien ». 11 se revoyait encore, donnant, en vue de sa mort, les dernières instructions à son domestique, mais ajoutant ces paroles dont il n'avait jamais après coup pu s'expliquer le sens : « Je ne mourrai pas; non je ne mourrai pas, car je n'ai pas péché contre la lumière,... je n'ai pas péché contre la lumière », ou bien : « Je ne pense pas que je meure, car Dieu a encore de l'ouvrage à me faire faire. » Il se revoyait enfin, lorsque, bien faible encore, il s'était remis en route pour Palerme, s'asseyant sur sou lit au moment de quitter l'auberge, fondant en larmes, et à son domestique qui l'interrogeait, ne pouvant répondre que ces mots auxquels le pauvre garçonne comprenait rien : « J'ai une œuvre à accomplir en Angleterre. »
Arrivé péniblement à Palerme, Newman y reste trois semaines, faute d'un navire où il puisse s'embarquer. « J'avais soif du pays natal », a-t-il dit. La seule diversion à son ennui est de visiter les églises. Bien qu'il n'assiste pas aux offices et ignore même la présence du Saint Sacrement, il trouve à ces visites une grande douceur, qu'il compare, dans des vers écrits sur le moment, à l'huile et au vin versés par le Bon Samaritain sur les plaies du voyageur blessé. Enfin, le 10 juin 18,'ï3, il peut quitter Palerme, traverse la Méditerranée, puis la France, le regard tendu vers l'Angleterre, impatient des retards qu'imposent les vents contraires ou la fatigue, se hâtant vers le sol où la voix mystérieuse lui a fait entendre qu'il a « une œuvre à accomplir». Son état d'âme pendant cette course, il nous l'a révélé lui-même dans un poème devenu célèbre outre-
Manche, Leadkindly light! qu'il composa par une nuit sombre, en se promenant sur le pont du bateau immobilisé par le calme dans les bouches deBonifacio :
Conduis-moi, bienfaisante lumière. Au milieu des ombres qui m'environnent, oh ! conduis-moi. La nuit est noire, et je suis loin de mon foyer. Conduis-moi! (iarde mes pas. Je ne demande pas à voir la scène lointaine, un seul pas est assez pour moi.
Je n'ai pas été toujours ainsi ; je n'ai pas toujours prié pour que tu me conduises! J'aimais à voir et à choisir ma voie. Mais, maintenant, conduis-moi. J'aimais le jour brillant, et, en dépit de mes craintes, l'orgueil dirigeait ma volonté. Ne te souviens pas des années passées.
Ta puissance m'a si longtemps gardé en sûreté : elle me conduira encore, par les rocs et les précipices, les montagnes et les torrents, jusqu'à ce que la nuit finisse, et, avec le matin, souriront ces visages d'anges que j'ai longtemps aimés et que j'ai perdus depuis peu.
Newman débarqua en Angleterre, le 9 juillet 1833. Quelques jours après, commençait ce qu'on a appelé le « Mouvement d'Oxford ».