CHAPITRE II
1. Le sermon de Keble sur « l'Apostasie nationale » donne le signal du Mouvement. Tendances différentes de Newman et Froude d'une part, et de Palmer, Perceval et Rose d'autre part. Publication du premier Tract for the Times. Les Tracts suivants. Etnt d'esprit de Newman. Diffusion des Tracts. Palmer voudrait les arrêter. Newman, poussé par Froude, s'y refuse. — IL Adresse à l'archevêque de Ganterbury. Succès des Tracts. Leurs doctrines. Newman et l'Eglise de Rome. — III. Accession de Pusey au Mouvement. Modification de la forme des Tracts. La « Bibliothèque des Pères ». Newman se félicite de la position prise par Pusey. 11 n'en reste pas moins le chef du Mouvement. — IV. Maladie et mort de Froude. Que fût-il devenu s'il avait vécu? — V. Newman à Sainte-Marie. Ses efforts pour y développer le culte et la piété. Ses sermons. Caractère de son éloquence. Sujets traités. Action extraordinaire de ces sermons.
À son arrivée à Oxford, en juillet 1833, Newman trouve ses amis fort émus du bill qui supprimait une partie des évèchés de l'Eglise anglicane en Irlande. A leurs yeux, c'est l'ouverture d'une ère de persécution : ils sont persuadés que cette première atteinte, portée par l'Etat aux droits de l'Eglise, va être suivie de plusieurs autres. Keble, d'ordinaire peu disposé à se mettre en avant et à batailler, n'est pas le moins excité :
1)6 N i:\V.\I AN ET LE MOUVEMENT 1) OXFORD
le poète tendre et doux du Christian Year lance des vers dune âpreté toute nouvelle contre « la bande de ruffians, venus pour réformer là où ils ne venaient pas pour prier1 ». Appelé, le 14 juillet, à prêcher le sermon des assises devant l'université d'Oxford, il saisit cette occasion de jeter un cri d'alarme. Il applique à ses compatriotes l'avertissement donné par le prophète Samuel aux Israélites qui ne voulaient plus Dieu pour roi. Après avoir rappelé que « l'Angleterre, en tant que nation chrétienne, était une partie de l'Eglise du Christ, et qu'elle était liée, dans toute sa législation et sa politique, parles lois fondamentales de cette Eglise », il déclare que renier ce principe, comme il est fait par le bill en question, c'est répudier la souveraineté de Dieu, et, pour un tel acte, le mot d1 « apostasie » ne lui paraît pas trop fort. « Il y avait autrefois ici, ajoutet-il, une Eglise glorieuse ; mais elle a été livrée aux mains des libertins, pour l'amour réel ou affecté d'une petite paix temporaire et du bon ordre. » Il proclame que, dans une telle crise, tout fidèle churchman doit se dévouer entièrement à la cause de « l'Eglise apostolique ». Que les soldats de ce bon combat soient d'abord en petit nombre, que, longtemps encore, ils voient triompher « le désordre et l'irréligion », c'est possible ; mais il leur rappelle, en terminant, les promesses faites aux chrétiens, et il leur donne l'assurance ([ue, tôt ou tard, leur cause sera pleinement victorieuse. Aussitôt imprimé sous ce titre : C Apostasie nationale,
1 Celle pièce fut publiée avec les vers de Newman et d'autres, dans la Lyra apostolica.
avec une préface pressant les churchmen de considérer quel devoir leur imposent « l'intrusion » et « l'usurpation » de l'Etat, ce discours a un grand retentissement. Newman a écrit plus tard « qu'il avait toujours regardé et fêté le jour où il avait été prononcé, comme le point de départ du Mouvement ' ».
Que faire pour donner une suite pratique à cet appel? Quelques clergymen cherchent aussitôt à se concerter. Ce sont, d'abord, Keble, tout échauffé de son discours, Froude, plus impétueux que jamais, aspirant à la lutte, abhorrant le calme2, et Newman, auquel la joie de la santé reconquise, de la patrie et des amis retrouvés, de la grande œuvre à entreprendre, donne une sorte d'exaltation physique et morale qu'on ne lui connaissait pas 3. Ce sont, aussi, trois personnages plus âgés et paraissant avoir une situation plus considérable par leurs fonctions, par leurs travaux, par leurs relations dans le haut monde ecclésiastique : Hugh Rose, de Cambridge, vicar de Hadleigh, esprit élevé, noble caractère, écrivain de talent, très dévoué à la cause de la haute Eglise, et qui, pour grouper ses défenseurs, a fondé, l'année précédente, le British Magazine A ;
1 Apologia.
2 « I deprecate a calm », écrivait Froude à Newman. {LeUers and Correspondence of'J.-H. Newman, t. 1, p. 457.)
3 Parlant lui-même de cette exaltation, Newman dit que ses amis en étaient si surpris qu'ils hésitaient à le reconnaître. {Apologia.)
4 En déf»it de quelques divergences d'idées, Newman a toujours eu beaucoup de sympathie et d'estime pour Rose, et, en 1838, au moment où ce dernier se mourait prématurément à l'étranger, il lui dédiait uu de ses volumes de sermons : il s'adressait à lui comme à l'homme « qui, lorsque les cœurs étaient défaillants,
William Palmer, venu de l'université de Dublin à celle d'Oxford, expert dans les controverses théologiques, quoique sans grande profondeur ni originalité ; Arthur Perceval, vicar de East Horsley, type fort respectable du clergyman de noble famille tory. Entre ces deux groupes, venus de milieux différents, mais unis par le sentiment très profond du même péril, des correspondances s'échangent; à la fin de juillet et pendant le mois d'août, plusieurs conférences ont lieu, soit chez Rose, soit à Oxford dans le common room d'Oriel.
Tous sont d'accord « qu'il y a quelque chose à faire et qu'il faut le faire très vite ». Seulement, quand il s'agit de décider quel est ce« quelque chose », la divergence des vues apparaît. Chez Rose, chez Perceval, et surtout chez Palmer, la préoccupation conservatrice domine : faire échouer les projets de réforme attentatoires aux droits de l'Eglise leur suffit; c'est dans ce dessein purement défensif qu'ils cherchent à susciter un mouvement d'opinion ; de plus, en gens graves et arrivés qui craignent d'être compromis, ils ont le souci que ce mouvement demeure respectable ; l'action collective leur paraît la plus efficace et la plus facile à discipliner ; ils rêvent donc d'organiser une grande association, et, pour se garantir des excès individuels, ils voudraient que toutes les publications et autres démarches fussent contrôlées par des comités directeurs, composés d'hommes considérables et sages.
les avail appelés à réveiller en eux le don de Dieu et à se ranger autour de leur véritable mère ». (Lelt. and Corr., t. H, p. 277.)
Une telle prudence n'est pas du goût de Newman et de Froude. Approuvés, sinon guidés, par Keble, ils n'entendent pas se borner à défendre contre les novateurs une Eglise dont l'état ne les satisfait pas ; à la réforme « libérale » ils opposent l'idée, encore imparfaitement définie dans leur esprit, mais très profonde, d'une contre-réforme à tendance catholique ; ils rêvent de refaire dans les institutions, dans les croyances et dans les âmes, une bonne partie de ce qui a été défait durant les siècles précédents. Ce qui, pour Palmer et ses amis, n'est qu'une campagne cléricale contre les entreprises d'un parti, doit être, dans la pensée de Newman et de Froude, un mouvement religieux dépassant de beaucoup les accidents contingents de la politique du jour. Loin que ceux-ci se disent « conservateurs », ce mot, dans leur bouche, est presque une injure, et ils se piquent d'être, à leur façon, des « radicaux1 ». Pour mettre leurs idées en branle, ils sentent le besoin de parier haut et fort; ils veulent être des « agitateurs » et n'ont pas, comme leurs graves alliés, la peur de se compromettre. « Froude et moi, a écrit plus tard Newman, n'étions personne ; nous n'avions point de réputation à perdre, point d'antécédents pour nous enchaîner. » L'enthousiasme leur parait beaucoup plus nécessaire que la prudence. Ils veulent aller de l'avant, <jo ahead, au risque de courir quelques aventures et de
1 Newman écrit à son jeune ami Rogers, le 31 août 1833 : « Je le confesse, bien que je sois encore tory, théoriquement et historiquement, je commence à être, en pratique, un radical. » Voir dans le même sens une lettre du 8 septembre. (Lett. and Corr. t. I, p. 450, 434.)
paraître un peu moins respectable. Avec ces sentiments, est-il surprenant qu'il ne leur plaise guère de voir l'initiative individuelle encadrée dans une grande association, contrôlée par des comités, et qu'aux manifestes collectifs, soigneusement revisés, et par cela même affadis, émoussés, ils préfèrent des écrits personnels, libres et hardis d'allure, où chacun parle sous sa responsabilité ?
Entre des vues si différentes, l'accord était difficile. L'impétueux Froude veut faire un éclat et rompre tout de suite avec Rose et ses amis. Newman cherche à le calmer et y emploie l'autorité de Keble1. Mais, s'il n'entend point répudier légèrement le concours d'hommes considérables et sincères, il n'en agit pas moins de son côté et suivant ses idées. Dès le 9 septembre 1833, avec la vive approbation de Keble et de Froude, et sans avoir consulté ses autres alliés, il lance le premier des Tracts for the Times. C'est un écrit de trois pages, sans signature. Il débute ainsi : «A mes frères dans le sacré ministère, les prêtres et les diacres de l'Eglise du Christ en Angleterre, ordonnés pour cela par le Saint-Esprit et l'imposition des mains. — Compagnons de travail, je ne suis que l'un de vous, — un prêtre; si je vous cache mon nom, c'est de peur de m'arroger trop d'importance, en parlant en mon propre nom. Mais je dois parler ; car les temps sont très mauvais, et personne ne parle contre eux. N'en est-il pas ainsi ? Ne sommes-nous pas à nous regarder l'un l'autre, sans rien faire? Ne confessons-nous pas, tous,
' Le/1, and Corr.. t. I, p. 4:50, 412.
le péril dans lequel l'Eglise se trouve, et cependant chacun ne demeure-t-il pas tranquille dans son coin, comme si des montagnes et des mers séparaient le frère de son frère? Souffrez donc que j'essaye de vous tirer de ces plaisantes retraites dont vous avez eu le bonheur de jouir jusqu'à présent, pour considérer d'une façon pratique l'état de notre sainte Mère et l'avenir qui lui paraît réservé; de telle sorte que chacun puisse se défaire de cette mauvaise habitude qui nous a gagnés tous, de reconnaître que l'état de choses est mauvais, tout en ne faisant rien pour y remédier. » L'auteur continue sur ce ton, secouant ceux qu'il veut réveiller de leur léthargie. Mais suffît-il de leur faire bien sentir le péril ? Comment rendre courage à une Eglise, désemparée, abattue à la pensée que la menace vient de cet Etat sur lequel elle avait l'habitude de s'appuyer? Ici apparaît l'idée maîtresse non seulement de ce tract, mais de toute cette première période du Mouvement; c'est la doctrine de la Succession apostolique. Le tract rappelle en termes vifs, nets, pressants, à ce clergé qui l'avait oublié, que son pouvoir ne dépena pas de l'Etat, qu'il doit y voir un don de Dieu, transmis sans interruption des apôtres aux évèques et des évêques aux prêtres qu'ils ont ordonnés. Et ainsi il s'efforce de lui hausser le cœur, de lui rendre la conscience, depuis trop longtemps perdue, de son autorité, de sa dignité et de sa grandeur, de lui faire entrevoir une conception plus surnaturelle de l'Eglise et de la religion.
D'autres tracts suivent, coup sur coup, en septembre et dans les mois suivants, Le second s'attaque au biU
72 newMan et le mouvement d'oxford
irlandais et lui reproche d'avoir été pris sans l'avis de l'Église ; le troisième dénonce des altérations dans la liturgie et les services funèbres ; le quatrième revient sur la succession apostolique ; le cinquième expose la constitution de l'Eglise du Christ et celle de la branche de cette Eglise, établie en Angleterre ; les suivants traitent de sujets analogues, insistant de préférence sur l'organisation divine de l'Eglise, ses sacrements, sa liturgie, et s'appliquant à rendre en tout la religion plus haute, plus profonde, plus réelle. Ils ont même aspect, même caractère que le premier, se réduisent à quelques feuillets 1 , vont droit et vivement au but, ne craignent pas de surprendre, même de heurter, souvent cris d'alarme, appels de secours, « comme d'un homme qui jette l'annonce d'un incendie ou d'une inondation2 ». Pas de signature : on a seulement soin de faire savoir que ces écrits émanent d'Oxford ; Newman attache beaucoup d'importance à cette origine ; il est convaincu que « les universités sont les centres naturels des mouvements intellectuels 3 », qu'Oxford en particulier a toujours exercé et peut encore exercer une grande influence sur l'Eglise d'Angleterre ; il désirerait, mais n'ose pas, intituler ses publications : Oxford tracts; il compte, non sans raison, que le public leur appliquera de lui-même cette
1 «Un tract est assez long, écrit Newman h Perceval, s'il remplit quatre pages in-8°. » Quelques-uns cependant ont sept, huit et même onze pages.
2 C'est ainsi qu'en 1836 l'avertissement placé par les éditeurs entête du 3° volume de la collection des Tracts caractérisait les premiers de ces tract*.
'■'• Apologia.
étiquette *. Pour la rédaction de ces feuilles, quelques amis lui viennent en aide; ainsi le quatrième tract est de Keble, et le cinquième d'un légiste, ancien camarade d'université de Newman, ami très iidèle et très cher de la première heure, John William Bowden2. Froude, empêché par la maladie, ne peut donner le concours attendu de lui : il est réduit à stimuler l'ardeur des autres. Le plus grand nombre des Tracts (neuf sur les dix- sept premiers) et aussi les plus brillants, les plus saisissants, sont de Newman. Sans aucune recherche d'effet littéraire, avec le seul souci d'imprimer fortement dans les esprits les idées dont il est possédé et dont il croit la diffusion nécessaire au bien de l'Eglise, il révèle, dans ces feuilles courtes et rapides, des qualités d'écrivain, jusqu'alors ignorées du public et peutêtre de lui-même : il s'y montre surtout avec ce don incomparable qui lui faisait pénétrer plus avant que personne au point sensible des âmes. Son activité, du reste, est alors prodigieuse : en même temps que les tracts, il écrit des articles dans le Brltish Magazine et dans d'autres recueils, médite la fondation d'une revue trimestrielle, publie ses vers de la Lyra apostolica, fait imprimer son livre sur les Ariens, poursuit ses études sur les Pères de l'Eglise et sur les théologiens anglicans du xvne siècle.
L'ardeur que Newman apportait à toutes ces œuvres n'allait pas sans une certaine excitation fiévreuse. Lui-
i Lett. and Cor,:, t. I, p. 440,483; t. 11, p. 8.
2 Au moment de la mort de M. Bowden, en 1844, Newman a parlé dans les termes les plus émus de ce qu'avait été pour lui cette intimité de vingt-sept ans. (Le/f. and Corr., t. Il, 435-8.)
même a raconté plus lard quelle était, à ces débuts du Mouvement, son exubérance d'énergie batailleuse ; la plume à la main ou dans la conversation, sa discussion devenait parfois agressive ; il ne lui déplaisait pas d'affronter les gens, de les effaroucher ou de s'en jouer avec une ironie un peu dédaigneuse ; c'est ce qu'il a appelé, en s'en confessant, sa « période de fierceness ». Toutefois on se ferait une idée bien incomplète et bien fausse, si on ne voyait en lui qu'un agitateur absorbé par la lutte extérieure. Ce qui domine, au contraire, chez Newman, même à ces heures d'excitation, c'est l'homme intérieur, non seulement celui dont l'intelligence toujours en travail est altérée des vérités divines, mais celui dont l'âme aspire à un idéal de sainteté et cherche à s'élever le plus près possible de Dieu. Au milieu du combat, sa vie spirituelle demeure intense. 11 a fait d'un cabinet de débarras situé près de sa chambre, à Oriel, un oratoire où il passe souvent la nuit à réciter des prières, les prononçant si haut que ceux qui rentraient au collège l'entendaient1. Ses démarches, ses écrits, ses polémiques, il les rapporte à Dieu. « J'ai la conscience, écrit-il à une de ses sœurs, que, malgré mes fautes, je désire vivre et mourir pour sa gloire, me livrer entièrement à lui, comme son instrument, quelque ouvrage qu'il me demande, quelque sacrifice personnel qu'il m'impose2. » Ce qu'en dépit de son humilité et de sa réserve un peu farouche le public entrevoyait de sa piété si fervente et si profonde, de son absence com-
1 Mozley, Réminiscences, t. I, p. 396.
2 Letl. and Corr., t. Il p.. 170.
plète de toute ambition mondaine, de la discipline qu'il exerçait sur lui-même, de son austérité, n'était pas la moindre raison de son autorité morale.
Ecrire les tracts ne suffisait pas; il fallait faire en sorte qu'ils arrivassent au public. La difficulté, au début, fut assez grande. Aucun nom d'auteur n'attirait l'attention. Les libraires étaient peu empressés à se charger du placement d'une marchandise trop minime pour les payer de leur peine ; la poste d'alors, encore coûteuse, n'offrait pas les facilités d'aujourd'hui. Des amis zélés entreprirent de distribuer eux-mêmes ces feuilles et passèrent des journées à courir, à cheval, d'un presbytère à l'autre, munis d'instructions de propagande rédigées par Newman*. Lui-même donnait l'exemple et allait, par la campagne, visiter des clergymen qu'il ne connaissait pas, pour leur porter ses publications2. L'effet fut tout de suite considérable. Sous l'impression de cette parole nouvelle, le monde ecclésiastique, qui paraissait si éteint, si déprimé, eut comme un tressaillement inattendu. Jusqu'alors, sous l'étiquette de tracts, on n'avait guère connu que les fadeurs édifiantes des sociétés bibliques : voilà, certes, qui y ressemblait peu. On lisait avec curiosité; on était surpris, saisi, remué. Parmi les clergymen, plusieurs se sentaient flattés, consolés, fortifiés, d'apprendre qu'ils avaient des titres surnaturels qui les distinguaient du ministre dissident et contre lesquels l'Etat ne pouvait rien. Leur horizon, naguère abaissé et rétréci, s'élevait
1 Le//, and Corr.; t. II. p. 4.
" Apologia.
76 NEWMAN ET T.iï MOUVEMENT D'OXFORD
et s'élargissait. On eût dit même, à voir l'empressement reconnaissant de leur adhésion, que cette vue plus haute, plus profonde de la religion, répondait à un besoin depuis longtemps vaguement ressenti, à une attente de leurs âmes1. Beaucoup d'autres, il est vrai, effarouchés dans leurs préjugés protestants, inquiétés dans leur routine, déclaraient les idées suspectes, la forme choquante. Les évêques, entre autres, goûtaient peu ces gens incommodes qui venaient troubler leur quiétude : comment n'eussent-ils pas trouvé étrange et malsonnant un écrit où, comme dans le premier tract, après avoir exalté leur office, on déclarait « ne pouvoir leur souhaiter une fin plus bénie que la spoliation de leurs biens et le martyre » ? Ils n'étaient pas, d'ailleurs, les moins étonnés ni surtout les moins embarrassés de s'entendre dire qu'ils étaient les successeurs des apôtres, eux qui ne s'étaient considérés jusqu'alors ([lie comme des dignified gentlemen, choisis par la couronne pour administrer le département ecclésiastique. La plupart ne s'étaient jamais demandé ce qu'ils pensaient de cette doctrine, et l'un d'eux, en lisant le tract qui en parlait pour la première fois, ne pouvait parvenir à se rendre compte s'il l'admettait ou non2.
Palmer et Perceval, en dehors desquels Newman avait commencé les tracts, étaient fort troublés du tour qu'ils prenaient, du bruit qu'ils faisaient, des
1 Manning a affirmé que « la majorité du clergé anglican était prédisposé à recevoir les principes et l'esprit du Mouvement d'Oxford. » (England and Christendom, Introduction, p. 38.)
- Apologia.
émotions qu'ils suscitaient1. Ce n'était plus du tout la campagne prudente qu'ils avaient rêvée. Non qu'ils n'adhérassent à beaucoup des doctrines soutenues, notamment à celle de la succession apostolique, mais ils trouvaient le ton mauvais; ils s'inquiétaient de l'effet produit sur les hauts dignitaires ecclésiastiques, dont ils recevaient journellement les plaintes, et ils craignaient de se trouver compromis. Dès le milieu de septembre 1833, à peine les premiers tracts parus, Palmer émit la prétention qu'aucune publication de ce genre n'eût lieu désormais sans l'autorisation d'un comité directeur2. Newman sentait bien que ce serait ôler toute efficacité à ces écrits. « Si, disait-il, vous les corrigez suivant les désirs d'un comité, vous n'aurez plus que des compositions adoucies, émoussées, qui n'auront de prise sur personne3. » On avait été violent, il le reconnaissait; c'était nécessaire pour saisir et agiter l'opinion; de cette agitation, il ne fallait pas s'effaroucher. « On ne gagne rien, disait-il, en se tenant tranquille. Je suis sûr que les apôtres ne se tenaient pas tranquilles4. »
1 Rose, au contraire, paraissait content des premiers trac/s. (Lelt. and Corr.. t. I, p. 434, 463 ; t. II, p. 7.) Il était, à la vérité, facile à influencer dans un sens opposé. {Ibid., t. II, p. 34, 36.)
- Lett. and Corr., t. I, p, 457.
3 Ibid., t. I, p. 463.
4 Ibid., t. I, p. 449. — Newman, quelques mois plus tard, revenait sur la même idée, dans une lettre à Perceval : « Pour ce qui est des tracts, lui écrivait-il, chacun a son goût. Vous faites des objections à ceci, d'autres en font à cela. Si nous changions pour plaire à chacun, l'effet serait gâté. Les tracts n'ont jamais eu la prétention d'être des symboles ex cathedra, mais l'expression d'opinions individuelles. Des individus à convictions énergiques peuvent d'ailleurs se tromper fortuitement
dépendant, avec le temps, loin de s'apaiser, l'émoi et le mécontentement de Palmer augmentaient. Il parla de l'aire une circulaire qui désavouât les tracts et pesa sur Newman pour obtenir qu'il en suspendit la publication ; il annonça même à ses amis du High Church cette suspension comme faite. Sous cette pression, la nature nerveuse et sensitive de Newman passait par des impressions contraires. Tantôt il était tout feu pour résister; il énumérait avec confiance les amis sur la collaboration desquels il croyait pouvoir compter, les sympathies qui faisaient sur tant de points éclosion, et il déclarait s'inquiéter peu des mécontents : « Nous les battrons1 ! » écrivait-il. D'autres fois, il paraissait ébranlé ; il se faisait scrupule d'être trop attaché à son sentiment personnel et de heurter des hommes qu'il honorait ; il se demandait s'il ne risquait pas de se trouver seul, sans les concours nécessaires : un moment même, il fut sur le point de céder2. Dans cette anxiété, qui lui était douloureuse, il écrivit à son cher Froude, que la maladie avait obligé à s'éloigner, et implora de lui un conseil qui fît la lumière3. La réponse ne se fit pas attendre ; elle fut nette. «Quanta abandonner les tracts,
dans la forme ou dans les termes, ils n'en auront pas moins une iietion particulièrement efficace. Aucune grande œuvre n'a été Faite par un système, tandis que les systèmes sortent des efforts individuels. Luther était un individu. Les fautes d'un individu elles-mêmes éveillent l'attention. 11 perd, mais sa cause (si elle est bonne et s'il a, lui, l'e-pritpuissant) gagne. Telle est la marche des choses : nous faisons avancer la vérité en nous sacrifiant nous-mêmes. » {Ibid.,t. II, p. 57.)
i Lett. and Corr., t. I, p. 482.
2 Tbid., t. I, p. 418, 479; t. U, p. 32, et Apologia.
- Ibid., t. 1, p. 479.
écrivit Froude, le 17 novembre 1833, Vidée seule en est odieuse. Nous devons jeter par-dessus bord les Zs'. » Keble, aussi, encouragea Newman: « .Faime de plus en plus vos feuilles », lui manda-t-il le 19 novembre2.
Ainsi réconforté, Newman ne fut plus tenté de céder. Il maintint résolument les tracts et n'hésita pas à en justifier le ton. Un de ses amis, le révérend Rickards, ayant jugé à propos de lui adresser une protestation contre « l'esprit irrité et irritant » dans lequel ces feuilles étaient écrites, il lui répondit, le 22 novembre 1833 : « Vos lettres sont toujours bien reçues, et je n'imagine pas que celle qui censure le soit moins bien. Fidèles sont les coups d'un ami, et je suis d'avance certain que je les ai mérités sous plus d'un rapport. Pour ce qui est de nos œuvres actuelles, nous sommes lancés et, avec l'aide de Dieu, nous irons en avant, à travers les bons ou les mauvais rapports qu'on fera de nous, à travers les fautes vraies ou supposées. Nous sommes comme des hommes escaladant un rocher; ils y déchirent leurs vêtements et leur chair, glissent ici et là, avancent cependant (puisse-t-il en être ainsi !) et ne s'inquiètent pas des critiques des spectateurs, pourvu que leur cause gagne tandis qu'ils perdent... Notre position est celle-ci : sans lien avec aucune association, sans responsabilité envers personne, sauf envers Dieu et son Eglise, n'engageant la responsabilité de personne, portant le blâme, faisant
1 Lett.and Con\, t. I, p. 484. Froude avait coutume d'appeler Z s les uld fashioned Higfi-Churchmen.
2 Ibid., t. 1, p. 43."i.
l'ouvrage. J'ai conscience de parler sincèrement, en déclarant consentir de bon cœur qu'on dise de moi que je vais trop loin, pourvu que je fasse faire un peu de chemin à la cause de la vérité. Certainement, c'est l'énergie qui donne du tranchant à tout dessein, et l'énergie est toujours imprévoyante et exagérée. Je ne le dis pas pour excuser de tels défauts, ou parce que j'ai conscience de les avoir moi-même ; je le dis comme consolation et explication à ceux. qui m'aiment et sont tristes de certaines choses que je fais. Qu'il en soit ainsi. Il est bien de tomber, si vous tuez votre adversaire, et je ne peux souhaiter à personne un sort plus heureux que d'être soi-même malheureux et cependant de hâter le triomphe de sa cause ; ainsi, dans leur temps, Laud et Ken laissèrent un nom que les âges suivants censurent ou prennent en compassion, mais leurs œuvres leur survivent... » Plus loin, il justifiait le ton des tracts, en disant qu'il était « nécessaire d'éveiller le clergé ». « Je consens volontiers, dit-il, qu'on dise de moi que j'écris d'une façon irritée et irritante, si par là je réveille les gens. Or je maintiens que, par ce moyen seul, on peut les remuer. » Puis, après avoir répondu aux autres critiques, il ajouta ces lignes où se trahissent les impressions de cette âme si complexe, et ce qu'à l'heure même de ses plus fermes résolutions, elle gardait de sensibilité douloureuse : « Nous prendrons volontiers vos avis ; nous vous remercierons de vos coups, mais nous suivrons notre ligne d'après les lumières que nous donnent le Seigneur tout-puissant et sa sainte Eglise. Nous avons la confiance d'être
indépendants de tons les hommes, de n'être exposés à être arrêtés par personne, et quant à la faiblesse d'être peiné des critiques, j'espère m'en être débarrassé. Il fut un temps où de savoir la plus grande partie d'Oxford contre moi m'eût chagriné ; qu'il n'en soit plus ainsi, je le crois ; mais je souffre encore quand je suis critiqué par mes amis. Ne supposez pas que je sois trop loué ; je n'entends parler que de mes fautes. Cela est bon pour moi, mais quelquefois je suis disposé à désespérer, et c'est avec difficulté que je demeure à mon ouvrage. Je suis aussi disposé à aller à l'autre extrême; je me figure hargneusement que les hommes sont mes ennemis, et je vais au-devant de leur opposition, comme si elle devait naturellement se produire. Mais assez de ceci1, »
Le projet de grande association, cher à Palmer et à ses amis, n'avait pu aboutir : en n'était parvenu qu'à fonder, sur divers points, des sociétés locales2. On se rabattit sur l'idée, mise en avant par Newman3, d'une adresse dans laquelle les membres du clergé affirmeraient à l'archevêque de Canterbury leur attachement à l'Eglise et à ses droits. Bien que la rédaction de cette adresse eût été successivement atténuée pour plaire aux uns et aux autres, et qu'elle ne fût plus guère, à la
' lett. and Corr., t. ï, p. 485-91.
2 Ibid., t. I, p. 450.454.
3 Ibid., t. I, p. 467-9.
lin, connue disait l'archidiacre Froude, le père de Richard Hurrell, qu'un « produit lait et eau » (milkand-water production)* , il n'était pas sans intérêt d'avoir mis en mouvement les sept mille clergymen dont on avait réuni les signatures : on donnait ainsi aux défenseurs de l'Eglise, jusqu'alors dispersés et isolés, conscience de leur nombre et de leur cohésion; on avertissait les évêques qu'ils avaient à compter avec les sentiments de leur clergé. L'adresse fut présentée au primat, en février 1834, et suivie, peu après, d'une adresse de laïques, rédigée dans le même esprit et signée par deux cent trente mille chefs de famille.
Pour importantes qu'elles fussent, ces adresses n'étaient qu'un épisode sans suite. L'action permanente se manifeste toujours par les tracts. En 1834, personne ne songe plus à les arrêter. Plus n'est besoin de les répandre de la main à la main ; leur notoriété aide à leur diffusion, sans cependant supprimer les tracas financiers qui pèsent lourdement sur Newman. Quelques-uns sont tellement demandés qu'il faut en publier une seconde édition. Ce n'est pas qu'ils pénètrent également partout. Dans le peuple, dans la petite bourgeoisie, ils sont ignorés ou suspects. C'est dans le monde cultivé, dans le clergé, chez les laïques ayant passé par les universités, qu'ils sont lus avec curiosité, discutés avec passion. Les contradictions sont nombreuses et deviennent plus vives avec le succès; les evangelicals dénoncent avec horreur les tendances papistes des tractarians ; les two bottle ortho-
1 Le//, and Corr., t. ï, p. 192.
dox raillent leur ascétisme ; les « libéraux »> dénoncent leur rigueur dogmatique ; ceux qui se piquent de sagesse les accusent de témérité, d'exagération et de violence ; la masse des esprits frivoles leur en veulent de les obliger à réfléchir sur certains sujets gênants et d'ajouter ainsi à leur responsabilité. Mais, si les critiques augmentent, il en est de même des sympathies ; elles éclatent sur tous les points à la fois, souvent là où on n'a nulle raison de les attendre. « Elles font leur chemin d'une façon si subtile, dit Newman, qu'on ne trouve aucune trace apparente de leur passage'. » En tous cas, favorables ou hostiles, les esprits sont remués. C'est ce que voulait Newman. « Notre besogne, écritil, est de donner aux gens, de temps en temps, un coup pour les pousser en avant 2. » Une autre fois, il compare « le stimulant des tracts à l'application de sels volatils à une personne pâmée ; c'est piquant, mais fortifiant3 ». Il ne compte pas, du reste, sur des résultats immédiats. « Nos temps ne sont pas encore venus, » écrit-il, et il ajoute : « Je n'attends rien de favorable avant quinze ou vingt ans ''. »
Pour affirmer et justifier le franc et hardi parler qui continue à être le caractère des tracts, Newman a décidé d'y ajouter cet épigraphe : « Si la trompette rend un son incertain, qui se préparera à la bataille :i ? » Il n'est
1 Article inséré dans le British Critic d'avril 1839 sur l'Etat des partis religieux.
'l Lett. and Corr., t. II, p. 48.
■'< Ibid., t. II, p. 92.
4 Ibid., t II, p. 48, 124.
r- Ibid., t. II, p. 8.
pas plus disposé que par le passé à donner raison à ceux qui lui reprochent d'avoir été trop loin. « Je ne puis me repentir, dit-il, d'aucun passage des tracts. S'ils étaient à refaire, — je ne dis pas que j'aurais le courage, car les attaques rendent timide, — mais j'aurais le désir de les faire exactement de même1. » C'est toujours lui qui en écrit le plus grand nombre, mais il se fait davantage aider. À Keble et aux quelques collaborateurs de la première heure, d'autres se joignent. Il n'est pas jusqu'à Perceval, et même à P aimer, qui, malgré leurs griefs, ne consentent à donner leur concours. Quant à Froude, l'aggravation de sa maladie l'a obligé à partir pour les Barbades ; il n'est pas pour cela étranger à ce qui se fait. Newman est en correspondance avec lui, l'informe, le consulte, se déclare malheureux de publier quoi que ce soit sans son imprimatur, et, en dépit de l'éloignement, s'appuie tendrement sur lui aux heures d'ennui ou de difficultés. « Où que vous soyez, lui écrit-il, vous ne pouvez être séparé de nous2. » Froude, de son côté, tout en se dévorant du regret d'être retenu loin du champ de bataille, encourage, excite les combattants, les met en garde contre toute velléité de concession, leur souffle sa passion. Il s'applique notamment à tenir en haleine son cher maître Keble et, comme il dit plaisamment, à « exciter sa rage ». — « Il est mon feu, ajoute-t-il, mais je suis son poker3. »
1 Lett. and Cor r., t. II. p. 41 - Ibid., t. II, p. 87.
Ibid., t. I, p. 475.
Les sujets de chaque tract sont ceux que, suivant l'inspiration du moment, les rédacteurs jugent utiles à la renaissance religieuse qu'ils poursuivent. Ainsi continue-t-il à y être beaucoup question de l'Eglise, de son autorité, de son gouvernement, des objections couramment faites à ses droits ; on y parle aussi de la prière publique, de la liturgie, du relâchement de la discipline, de la mortification, du jeûne, de la communion fréquente, etc. Les vérités sontvivement affirmées, mises en lumière, plutôt que discutées et prouvées. Entre ces fascicules qui se suivent à intervalles irréguliers, aucun ordre logique; rien d'un enseignement didactique ; nulle prétention de présenter un système complet. Ce système, d'ailleurs, les rédacteurs eussent-ils pu le formuler? Ils étaient partis en campagne avec le sentiment du danger que courait l'Eglise et de la direction dans laquelle devait être cherché le salut; mais, comme l'a confessé plus tard Newman, « ils eussent été fort embarrassés de dire quel était leur but positif ; ils énonçaient certains principes pour euxmêmes, parce que ceux-ci étaient vrais, parce qu'ils se sentaient comme forcés de les proclamer... ; mais, s'il leur avait fallu déterminer l'application pratique de leurs prédications, rien ne leur eût été plus difficile... Il semblait, en vérité, qu'on proclamât les principes au hasard, tant le but était incertain, tant aussi on les adoptait Dieu sait comment »*. Cette incertitude ne
1 Lectures on Anglican d if fie allies. Ces lectures lurent données à Londres, par Newman, peu après sa conversion au catholicisme.
tenait pas seulement à ce que, suivant un autre aveu de Newman, « on aurait eu peine à trouver deux des rédacteurs qui fussent d'accord sur la limite à laquelle leurs principes généraux pouvaient être portés1 » ; elle huait à ce que, chez chacun d'eux, les idées, loin d'être lixées, étaient en formation. Cela était vrai de Newman plus que de tout autre. 11 se piquait de revenir à la doctrine des théologiens anglicans du xvne siècle et des anciens Pères; or il n'en avait, au début, qu'une connaissance superficielle et de seconde main ; il les étudiait, tout en combattant, et y cherchait, au jour le jour, sa direction, comme un voyageur qui, se lançant en pays inconnu, consulterait à chaque pas sa carte. N'avait-il pas loujours eu « l'instinct que son esprit était en route 2 » vers un but qu'il n'apercevait pas clairement? Dans les stances fameuses qu'il écrivait en revenant de Sicile et où il demandait à la «bienfaisante lumière» de guider sa marche, il ne souhaitait pas de «voir la scène lointaine». — «Un seul pas, disait-il, c'est assez pour moi. »
I do not wish to sec
The distant scène, one step enough for me3.
Toutefois, on peut discerner chez Newman, dès cette première période des tracts, quelques doctrines principales sur lesquelles il est bien fixé et qu'il met tout de suite en relief. D'abord, comme direction géné-
1 Apologia.
a Ibid. '
:; J'ai déjà eu occasion de citer en entier ces stances : cf. plus haut, p. 64.
raie, il prétend revenir à un anglicanisme idéal qui aurait été celui des théologiens du xvne siècle et du Prayer-book interprété dans un sens catholique, et qui se rattacherait au christianisme primitif des Pères : il veut défaire ce qui a été fait depuis cent cinquante ans pour proleslantiser l'Eglise d'Angleterre, et par contre veut y revivifier certaines doctrines qu'on y a laissées mourir; du protestantisme, il répudie le mot et la chose1. En second lieu, pour réagir contre les tendances latitud maires de l'école «libérale», il professe que le dogme est le fondement nécessaire de la religion ; il réprouve la tendance qu'ont des esprits, même religieux, à ne pas attacher d'importance aux dissidences doctrinales ; il se plaint que le clergé n'ait plus aucune éducation théologique, et, tout en tâchant de refaire la sienne, il travaille à refaire celle des autres. Il soutient encore le principe d'une Eglise visible, instituée par Dieu, se perpétuant et se gouvernant par des évoques qui tiennent leur pouvoir de la succession apostolique, ayant autorité pour enseigner et administrer les sacrements. Enfin, en opposition avec l'érastianisme de fait ou de droit alors dominant dans l'anglicanisme, il proclame que cette Eglise, par son origine divine, est indépendante de l'Etat, avec lequel elle a pu être unie, mais auquel elle ne doit plus être subordonnée comme elle l'a été depuis la Réforme ; indépendance jugée par lui si essentielle qu'au besoin, pour la garantir, il ne pas reculerait pas devant la séparation, le diseslàblishment. 1 LetL. and Corr., t. II, p. 59.
Quant à déduire et à préciser, sur tels points particuliers, les conséquences de ces principes généraux, Newman ne le faisait que suivant le progrès de ses propres convictions et aussi suivant ce que les esprits de son temps lui paraissaient pouvoir porter de vérités nouvelles. De là, par exemple, ses tâtonnements en ce qui touche l'Eucharistie. 11 avait été amené par Froude, avant le commencement des tracts, à la croyance dans la présence réelle ; mais, à la différence de son ami, il était demeuré opposé à la transsubstantiation. Ayant parlé, dans un des premiers tracts, du pouvoir qu'avaient les ministres « de faire du pain et du vin le corps et le sang du Christ», il fut blâmé par son ami, le révérend Rickards, et avouait, en réponse, avoir peut-être commis une « imprudence » en heurtant « les idées terriblement basses (loto) » qui avaient cours autour de lui sur le Saint Sacrement. Un peu plus tard, il reproduisait en tract un écrit de Tévêque Cosin contre la transsubstantiation ; ce fut au tour de Froude de se plaindre : « Y avait-il donc à craindre, demandait ce dernier, que les membres de l'Eglise d'Angleterre ne surlissent le miracle de l'Eucharistie ? » Pour se justifier, Newman expliquait que, sous couleur d'attaque contre la transsubstantiation, il avait voulu habituer les esprits à s'exercer sur le sujet, absolument nouveau pour eux, de la présence réelle ; il entendait ainsi les préparer à un tract où Keble devait exposer une high eucharistie doctrine *. Une autre fois, non dans un tract, mais dans un article du British Magazine, il
1 U/L and Corr., t. I, p. 490 ; t. II, p. 31, 82.
prenait la défense du monachisme que Froude et lui avaient fort à cœur ; les représentations qui lui furent faites lui firent craindre d'avoir été trop hardi. « Je vais rentrer mes cornes », écrivait-il1. Ce ne fut pas le seul cas où il crut devoir « rentrer ses cornes » : il était d'autres doctrines, institutions, pratiques qu'il enviait au catholicisme et qu'il aurait voulu lui reprendre, mais au sujet desquelles il ne jugeait pas encore possible de passer outre aux préventions de ses coreligionnaires.
Le mouvement religieux que Newman cherchait à provoquer était-il donc, dans sa pensée, une façon de s'acheminer vers Rome ? Beaucoup l'en accusaient. Il ne s'en étonnait pas. « Je m'attends, écrivait-il dès le 22 novembre 1833, à être appelé papiste2. » Mais il ne croyait pas mériter ce reproche. Si, sous l'influence de Froude, ses préjugés contre Rome s'étaient atténués, ils n'avaient pas entièrement disparu. Par plus d'un côté, l'Eglise catholique, mieux connue de lui, plaisait à son imagination, touchait son cœur; mais sa raison lui demeurait aussi contraire que jamais; il se sentait tenté de l'admirer, de l'aimer, et contraint de la condamner. « Quant à devenir personnellement romaniste écrivait-il, cela semble de plus en plus impossible. » Dans les premiers tracts, les attaques contre l'Eglise romaine abondent : elle y est déclarée « incurable, malicieuse, cruelle, pestilentielle, hérétique, monstrueuse, blasphématoire »; elle a apostasie au Concile de Trente,
i Lell. and Curr.. t. Il, p. 112.
- Ibld.. I. I. p. 490.
et il est à craindre qu'alors toute la communion romaine ne se soit liée par un pacte perpétuel à cause de l'Antéchrist' ». Froude, dans ses lettres, blâmait ces violences2. Newman ne méconnaissait pas qu'un tel langage était au moins vulgaire et déclamatoire, mais il se disait qu'après tout il pensait du romanisme ce qu'il en écrivait, que ces protestations étaient nécessaires à la situation de son Eglise, conforme à la tradition de tous ses théologiens, y compris ceux du xviie siècle, et qu'enfin c'était une façon de se couvrir personnellement contre le reproche de papisme. Il ne pensait pas se mettre en opposition avec ces sentiments, en cherchant à réintroduire dans l'anglicanisme tant de doctrines et de pratiques catholiques : bien au contraire, il voyait là une façon de raffermir les fidélités ébranlées de ses coreligionnaires. Fait remarquable, à une époque où, en Angleterre, les catholiques, abattus par tant de siècles de persécution, semblaient avoir perdu toute espérance, Newman avait l'intuition et la préoccupation des progrès possibles du catholicisme dans son pays. Il s'en expliquait ouvertement dans l'Avertissement du premier volume des Tracts, publié à la fin de 1834. Il y montrait comment les âmes, déçues par le vide de l'anglicanisme, étaient conduites à chercher un « refuge » dans le méthodisme et le papisme, devenus ainsi « les mères nourricières d'enfants délaissés ». Et il ajoutait : « L'abandon du service quotidien, la profanation des fêtes, l'Eucharistie
1 CC passim, Tracta, nos 3, 7, 8, 15, 20. :!8, 40,41, 48. - Voir, par exemple, Lett. and Corr.. I. 11, p. 141.
rarement administrée, l'insubordination permise dans tous les rangs de l'Eglise, les ordres et les offices imparfaitements développés, le manque d'associations pour des objets religieux particuliers, et d'autres lacunes semblables conduisent l'esprit fiévreux, désireux d'une issue pour ses sentiments et d'une règle de vie plus stricte, d'un côté aux petites communautés religieuses, aux prières et aux meetings du parti biblique, d'autre part aux services solennels et captivants par lesquels le papisme gagne ses prosélytes. » C'était pour « arrêter cette extension du papisme, à laquelle les divisions croissantes du monde religieux préparaient trop clairement la voie », qu'il tentait de restituer à l'anglicanisme les vérités et les pratiques qui attiraient les âmes à l'Eglise romaine. Seulement, dans cette réaction, où s'arrêter, pour demeurer toujours séparé de Rome? Ce point d'arrêt, il s'appliquait à l'établir dans les tracts nos 38 et 40, écrits vers la fin de 1834 : sous forme d'un dialogue entre un clergyman et un catholique, il y exposait ses vues d'une façon plus systématique qu'il ne l'avait fait jusqu'alors et s'essayait à fixer ce qu'il appelait, d'un nom déjà employé avant lui, la via média, c'est-à-dire la direction intermédiaire à suivre par l'Eglise d'Angleterre entre Rome et le protestantisme. Que de fois, dans les années qui allaient venir, Newman devait reprendre sur d'autres bases cette via média ! Pour le moment il croyait l'avoir solidement établie, et il était tout à la confiance qu'elle lui inspirait1.
1 Lett. and Corr., t., II, p. 66.
92 sewman et le mouvement d oxford
A la lin de 1834, quarante-six tracts avaient été publiés. Ce fut la matière d'un premier volume. Ils continuèrent en 1835, et, pendant le premier semestre, on en compta encore une vingtaine. Toutefois, vers le milieu de cette année, apparurent quelques signes de fatigue. Newman, sur qui retombait presque toute la charge, commençait à la trouver un peu lourde ; il désirait se réserver le temps de travaux de plus longue haleine. Parmi les collaborateurs dont il lui fallait accepter le concours, tous n'avaient pas également réussi ; il avouait que quelques-uns des fascicules publiés n'avaient guère été que des « bouche-trou1 ». N'était-il pas à craindre que l'effet général n'en fût affaibli? Et puis, le tract, sous la forme qu'on lui avait donnée jusqu'alors, sorte de cri d'appel ou d'alarme, n'était-il pas surtout utile pour ouvrir la campagne ? À le trop prolonger, ne risquait-il pas de s'user? Ces réllexions travaillaient l'esprit de Newman. Il en était venu à envisager sérieusement l'idée d'interrompre ces publications. « Les tracts sont morts, ou in extremis », écrivait-il à Froude, le 9 août 1835 2. C'est à ce moment critique que l'accession d'un collaborateur considérable vint leur redonner une impulsion nouvelle.
Pusey, malgré l'amitié qui l'unissait à Newman, n'avait pas fait partie, à l'origine, de ceux qu'on appe-
1 Lett. and Corr., I. Il, 137, 138.
- lùttL, t. II, p. 124.
lait les iractarians. Etait-ce sa gravité de prof essor regius qui hésitait à se compromettre dans une guerre de partisans? N'était-ce pas aussi qu'il trouvait qu'on allait un peu loin*? Son attitude n'était cependant pas d'un adversaire ; il s'intéressait à l'œuvre où son ami était si engagé, s'occupait de la diffusion des tracts, s'indignait quand on dénaturait les intentions de leurs auteurs. Newman notait avec joie les témoignages de cette sympathie, tout en souhaitant vivement qu'elle devînt plus active. Comme il énumérait, en novembre 1833, les « amis » du Mouvement, il croyait pouvoir y compter Pusey, mais il ajoutait a qu'il ne fallait pas le mentionner comme étant de leur parti2 ». Un peu plus tard, à la fin de 1833, il obtenait que Pusey, tout en protestant « ne vouloir pas être un des leurs3 », donnât, pour être inséré dans les tracts, un travail sur le jeûne, où il s'attaquait à ceux qui ne voulaient pas s'astreindre aux jeûnes ou abstinences indiqués dans le Prayer-Boock, spécialement à l'abstinence du vendredi. Pour bien marquer qu'il n'acceptait que la responsabilité de son propre écrit et qu'il ne se confondait pas avec les autres rédacteurs, Pusey avait exigé que son tract, à la différence des autres, fut signé de ses initiales. Peu après, en mars 1834, Newman lui dédiait le premier volume de ses sermons
1 J'ai déjà eu occasion de noter que, dans les années qui avaient précédé Téclosion du Mouvement, les opinions de Pusey étaient demeurées en-deçà de celles de Newman, et surtout de celles de Froude.
2 Letl. and Corr., t. I, p. 482.
3 Autobiography of Isaac Williams,]). 11.
Ot NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD
« en reconnaissance affectueuse de la bénédiction de sa longue amitié et de son exemple » ; il avait rédigé d'abord une dédicace plus élogieuse encore ; Pusey avait insisté pour qu'elle fût atténuée. « J'ai beaucoup appris de vous, écrivait-il à Newman, et je compte apprendre de vous, s'il plaît à Dieu, pendant toute ma vie; car, par vous, j'ai appris ce que nous enseigne notre commun Maître ; mais je ne sais pas ce que vous avez appris de moi '. »
Après avoir donné ce premier tract, Pusey, absorbé par ses études ou empêché par la maladie, était demeuré dix-huit mois sans en publier d'autres. Ce n'était pas que ses sympathies diminuassent ; bien au contraire, sous l'influence de son amitié pour Newman et des idées qui fermentaient dans le monde ecclésiastique, il se rapprochait chaque jour davantage des auteurs du Mouvement. Enfin, au milieu de 1835, au moment où les premier combattants, fatigués, songeaient à désarmer, il se décida à entrer à son tour dans la bataille : il apporta à Newman, pour être publiée en tracts, un étude sur le baptême à laquelle il travaillait depuis plus d'une année. Son but était de rétablir la notion de ce sacrement, singulièrement obscurcie autour de lui. Beaucoup de membres de l'Eglise anglicane, en effet, avaient fini par voir dans le baptême seulement un signe et non la réalité de l'action régénératrice de Dieu; de là l'indifférence et la négligence avec laquelle ils l'administraient : ils s'inquiétaient peu que l'eau n'atteignît que les vêtements de l'enfant ;
1 Life of Pusey, par Liddon, t. I, p. 284, 285.
parfois le clergyman se contentait d'asperger de loin tout un groupe.
Par l'importance de sa situation, l'estime générale dont il jouissait, la dignité de sa vie, la notoriété de ses vertus, Pusey était, pour le Mouvement, une précieuse recrue. Du coup, il assurait la continuation des tracts, mais, en même temps, il en modifiait sensiblement le caractère. Son étude sur le baptême n'était pas renfermée en quelques pages, comme les tracts précédents ; la nature de son esprit ne se fût pas prêtée à ce mode de combat alerte et rapide ; c'était un traité complet, un peu pesant, mais solide, grave, qui forma trois tracts d'environ cent pages cliacun 4. L'effet en a été comparé à « la venue d'une batterie de grosse artillerie sur un champ de bataille où il n'y avait eu jusqu'alors que des escarmouches de mousqueterie 2 ». Les tracts, désormais, se modelèrent sur ce type nouveau. Aux feuilles légères dans lesquelles on s'était préoccupé moins de démontrer des thèses et d'argumenter contre des adversaires, que d'éveiller et de saisir vivement les esprits, on substituait des dissertations théologiques, étendues et savantes; le ton devenait plus grave, moins agressif ; l'esprit posé, calme, serein de Pusey succédait à l'excitation un peu nerveuse de Newman. Celui-ci, d'ailleurs, était le premier à approuver ce changement; il estimait que les tracts du début avaient fait leur œuvre et fini leur temps. « Autant, écrivait-il le 10 octobre 1835, j'étais
1 Trac/s, n0' 67, 68 et 69, partis le 24 août, le 29 septembre et le 18 octobre 1835.
- Church, The Oxford Movement, p. 436.
décidé au début pour les tracts courts, autant je le suis maintenant pour des tracts plus longs *. »
Pusey se donna de tout cœur à cette tache nouvelle. Pour provoquer et aider les études qui devaient désormais faire le fond des tracts, il institua une « société théologique » qui tenait ses séances chez lui : la première eut lieu le 12 novembre 1835; dans ces réunions, on devait lire et discuter des travaux qui formeraientensuite des tracts ou des articles du British Magazine. Il décida, en outre, d'entreprendre, sous sa direction et sous celle de Keble et de New m an, la publication d'une « Bibliothèque des Pères de la sainte Eglise catholique avant la division de l'Orient et de l'Occident, traduite en anglais ». Depuis cent cinquante ans, l'Eglise d'Angleterre avait à peu près complètement perdu de vue les Pères ; elle les tenait même en suspicion. Les écrivains du Mouvement étaient au contraire tenus de les étudier, puisque l'un de leurs principes était d'en appeler à l'Eglise primitive. Dèsl'origine, ils en avaient réimprimé quelques extraits, sous le titre de : Records ofthe Church. La même idée, développée, présida à la Bibliothèque ries Pères. Pusey, donnant l'exemple, se mit aussitôt à l'œuvre et entreprit une traduction des Confessions de saint Augustin. D'autres devaient suivre ; on désirait en l'aire paraître quatre par an2. « Ces publications,
1 Lell. and Corr., t. II, p. 138.
- Ces publications ont continué assez activement pendant les années qui suivirent. Trente-huit volumes parurent de 183S à 1854, dus à la collaboration de Pusey, Newman, Keble, Marriott, Church, Morris, etc. Après 1834, on fit paraître encore, à des intervalles plus éloignés, une dizaine de volumes.
expliquait Pusey, feront sentir aux adhérents réfléchis du Mouvement, que les Pères sont derrière eux, et, avec les Pères, cette Eglise ancienne, non divisée, dont les Pères sont les représentants. » Mais n'y avait-il pas à craindre qu'elles ne leur fissent sentir en même temps la faiblesse, l'inconséquence de toute Eglise séparée de Rome ? Pusey ne croyait pas à ce danger ; il se persuadait que, si les Pères témoignaient, sur plusieurs points, contre l'état actuel de l'anglicanisme, ils ne témoignaient pas moins contre le papisme. Newman, lui aussi, tout en ayant l'intuition plus ou moins nette que cet appel à l'antiquité conduirait beaucoup plus loin qu'on ne l'entrevoyait sur le moment, s'imaginait pouvoir, sans risque pour son Eglise, mettre en pleine lumière les écrits des Pères. « De toute façon, disait-il, il ne saurait y avoir danger à courber en sens contraire le bâton tordu, afin de le redresser; il est impossible de le briser. S'il se trouvait dans les Pères quelque chose qui pût surprendre, ce ne serait que pour un temps ; l'explication serait facile àtrouvei ; en tous cas, cela ne pourrait conduire à Rome i . »
Par cette activité, Pusey prenait rang comme l'un des leaders du Mouvement. Pour le public, il en devenait même, à raison de sa situation officielle, le représentant le plus imposant. Jusqu'alors, ceux qui cherchaient à rapetisser ce Mouvement, en affectant d'y voir l'entreprise personnelle d'un chef de parti, l'appelaient newmanism ou, par malice, neiomania. Désormais on dira de préférence puseyi.sm. Newman voyait, sans
1 Apolofjia.
aucune jalousie, l'importance prise par un ami pour lequel il avait la plus absolue vénération. « Je ressentais pour le Dr Pusey, a-t-il écrit plus tard en évoquant les souvenirs de cette époque, une admiration enthousiaste ; j'avais coutume de l'appeler 6 péyaç (le grand). Son savoir étendu, sa puissance de travail, son esprit classique, son dévouement plein de simplicité à la cause de la religion, me subjuguaient1. » Newman ne souffraU pas qu'on attaquât son ami. A des personnes que le tract sur le baptême avait effarouchées, il écrivait : « Si vous connaissiez mon ami, le Dr Pusey, vous conviendriez, j'en suis sûr, qu'il n'y a jamais eu, en ce monde, d'homme auquel on lut plus tenté de donner un nom qui appartient seulement aux serviteurs de Dieu après leur mort, le nom de saint... Cela étant, je combattrai pour lui, si on attaque son traité, d'où que viennent ces attaques2. »> Il prenait l'habitude, très douce pour lui, de ne rien décider sans Pusey 3 qui, de son côté, tenait toujours à ne marcher que d'accord avec lui et Keble ''. Loin de prendre ombrage de ce que le public personnifiait le Mouvement dans Pusey, Newman s'en félicitait. « En se joignant à nous, a-t-il dit, le Dr Pusey nous donnait aussitôt un nom et une position. Sans lui, nous n'aurions eu aucune chance, surtout à cette date, de faire une résistance sérieuse à l'oppression du libéralisme. Mais le Dr Pusey était professeur et chanoine de
1 Apologia.
- Lett. and Corr., t. Il, p. 192.
- Ibid., t. II, p. 138.
1 Life of Pusey, f. I. p. 425.
Christ-Church ; il avait une vaste influence, grâce au caractère profondément sérieux de ses convictions religieuses, à la munificence de sa charité, à son professorat, à ses relations de famille, à ses rapports faciles avec les autorités de l'Université... Nous avions désormais un homme qui pouvait devenir la lète, le centre des gens zélés de toutes les parties du pays qui adoptaient les opinions nouvelles ; un homme qui donnait au Mouvement un front à opposer au monde et contraignait les autres partis de l'Université à le reconnaître... Pour employer une expression vulgaire, il était, à lui seul, une armée1. » Ajoutons toutefois un correctif: c'est qu'en dépit de l'importance officielle de Pusey Newman demeurait toujours, ainsi qu'on le verra par la suite, le centre et le véritable propulseur du Mouvement2. Non seulement il était supérieur à son ami, par l'étendue, la spontanéité et la souplesse de son génie, mais il savait s'approcher beaucoup plus des âmes et exercer sur elles une action bien autrement pénétrante. Pusey, par son austérité grave, imposait le respect, la vénération, mais d'un peu loin; il ne se mêlait pas, comme Newman, aux conversations des common rooms ; il vivait retiré, absorbé dans ses travaux ; malgré une très réelle bonté, il n'encourageait pas d'affectueuse familiarité chez les jeunes
i Apologia.
2 Sir F. Doyle a écrit dans ses Réminiscences : « Certainement, en dépit du nom de Puseyisme donné à l'essai de renaissance catholique tenté à Oxford, Pusey n'était pas le Colomb de ce voyage de découverte, entrepris en vue de trouver un port plus sûr pour l'Eglise d'Angleterre » p. 145).
gens. Un de leurs amis communs constatait que la présence de Pusey en imposait à Newman lui-même et contenait sa vive et libre humeur. « J'étais, moi aussi, ajoutait ce témoin réduit au silence par un personnage si effrayant [silenced by sa awful a persan) * . »
La grande joie éprouvée par Newman à voir Pusey se joindre au Mouvement eut, presque aussitôt après, pour contre-partie, une grande douleur, la mort de l'ami avec lequel il avait une intimité d'àme et d'intelligence plus complète encore, Richard Hurrell Froude. Froude était revenu des Barbades, au printemps de 1835, toujours bien malade, mais heureux de revoir ses amis. « Fratres desideratissimi, écrivait-il à Newman en débarquant à Bristol le 17 mai, me voici; benedictum. sit nomen Dei2 ! » Le 18, il est à Oxford. Un témoin fortuit de son arrivée nous le dépeint, au bureau du coach, « entouré de tous ceux qui lui souhaitaient la bienvenue, terriblement maigre, le visage bruni et ravagé, mais avec un brillant dans l'expression et une grâce dans les lignes qui justifiaient tout ce qu'avaient dit de lui ses amis3 ». Si malade qu'il soit, il est toujours aussi ardent; dès le lendemain, dans la Convocation '\
1 Autobiography of Isaac Williams, p. 10.
2 Letf. and Corr., t. Il, p. 106.
s Ibid., t. Il, p. 106.
4 La Convocation, assemblée «le tous les maîtres et docteurs de l'Université, résidents ou non, se réunissait pour trancher des
LES DEBUTS DU MOUVEMENT loi
il se passionne aux incidents de la séance, et, entouré de ses partisans, il crie : Non placet, à une proposition d'origine « libérale ». Obligé, par sa santé, de se retirer à la campagne, il est en correspondance avec ses amis, s'intéresse à leurs luttes. Vers la fin de l'été, Newman va passer quelques jours avec lui : il le trouve avec la même vivacité d'esprit, ayant encore, malgré la maladie, l'énergie de travailler. « C'est merveilleux, presque mystérieux, écrit-il, qu'il puisse rester si longtemps à ilôt... On dirait vraiment qu'il est conservé en vie parles mains levées de Moïse; c'est un encouragement à continuer1.)) Avec l'hiver, le mal implacable gagne du terrain. La dernière lettre de Froude est du 27 janvier 183H. Le 18 février, son père écrit à Newman : « Ses pensées se tournent toujours vers Oxford, vers vous et vers Keble2. » Les nouvelles ne permettent bientôt plus aucun espoir : la tristesse est générale. « Qui peut retenir ses larmes, écrit l'une des sœurs de Newman, à la pensée de ce brillant et beau Froude ! » Le 28, tout est fini. Chacun a le sentiment du vide produit par la disparition de cet homme qui, pourtant, a pu si peu faire par lui-même. C'est un souvenir plein de douceur que laisse derrière lui ce rude et véhément champion. « Nul, écrit T. Mozley, ne m'a dit des choses plus sévères et plus piquantes, et cependant l'impression constante qui me reste de lui est une
questions réglementaires on pour faire certaines élections, comme celle du Chancelier
i Lell. and Corr.A. II, p. 138.
- IbkL, t. U, p. 171.
102 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d oxford
impression de bonté et de suavité 1 . » Quant à Newman, sa douleur est profonde. Il se lamente de n'avoir pu redire, une dernière fois, à son ami tout ce qu'il lui devait. Volontiers, il se diminuerait pour le grandir. 11 se plaît à rappeler combien celui qu'il pleure était admirablement doué. « ,1e ne pouvais faire une plus grande perte, répète-t-il sous toutes les formes. C'est pour moi un véritable veuvage. » Néanmoins, il n'est pas abattu ; il est soutenu par l'ouvrage à faire et par l'aide de Dieu qu'il n'a jamais senti plus proche que dans ces heures de chagrin et de solitude. « Après tout, ajoutet-il, cette vie est très courte, et mieux vaut l'employer à poursuivre ce qu'on croit être la volonté de Dieu que de chercher des consolations. J'apprends,- plus que je ne l'ai fait jusqu'ici, à vivre en la présence des morts2. » Comme dans toutes ses grandes émotions, les sentiments qui remplissent son âme s'épanchent en poésie : il avait écrit, en 1833, un petit poème d'un charme exquis et pénétrant, sur la « séparation des amis » ; sous le coup de cette « séparation », plus douloureuse que toute autre, il ajoute à son poème quelques vers touchants, où il rappelle ce qu'a été pour lui le « très cher » ami qui « dissipait ses doutes, élevait son cœur au ravissement, lui soufflait à l'oreille tout ce qui était bien et tournait sa prière en louange ». Quand on pense où devait aboutir Newman en suivant la voie dans laquelle l'avait poussé Froude, une question se pose naturellement : que serait-il advenu
1 Lett. and Corr.. t. Il, p. 172.
-' Ibid., t. Il, p. 170-4, 196-7.
de Fronde lui-même s'il avait vécu? En dépit de l'impression défavorable que lui avait faite, en 1833, le catholicisme italien, les dernières années de sa vie avaient développé son attrait pour tout ce qui était catholique, sa répulsion pour tout ce qui était protestant : il ne parlait qu'avec colère des idées fausses répandues par cet « odieux protestantisme >; : il écrivait à Newman qu'il « haïssait la Réforme et les Reformers », et à Keble : « Vous serez choqué, si je vous avoue que je deviens, chaque jour, un fils de moins en moins loyal de la Réforme. » Il blâmait, chez ses amis, les attaques contre l'Eglise romaine, et, par plus d'un trait, perçait dans ses paroles quelque doute sur la solidité de la situation que les docteurs de la via média croyaient pouvoir faire à l'Eglise anglicane. En même temps, il s'astreignait à suivre de plus en plus généreusement les conseils de la perfection évangélique, à pratiquer le renoncement, le jeûne, la pénitence, l'oraison ; il disait régulièrement le Bréviaire romain ; attentif à s'examiner sévèrement soi-même, il notait, jour par jour, les résultats de la discipline à laquelle il soumettait son âme. Cette voie suivie avec vaillance lui était souvent douloureuse : par moments, faute d'une direction, il sortait de la lutte qu'il soutenait contre lui-même, troublé, meurtri, presque découragé1. On a raconté qu'un jour, en 1835, — était-ce sous la pression de quelqu'une de ces anxiétés secrètes? — il se fit annoncer sans préambule chez Wiseman, qu'il avait connu à Rome, et qui, à cette époque, 1 Fraude s Remains, passim.
commençait son apostolat en Angleterre. Que sepassat-il entre eux? Wiseman ne Ta jamais révélé. Peu après, Fronde n'était plus. Il serait téméraire et oiseux de chercher à pénétrer plus avant un secret que la mort a scellé. Notons seulement, pour terminer, que l'influence catholique exercée par Fronde s'est prolongée après sa mort. Suivant ses dernières volontés, chacun de ses amis avait été invité à choisir, comme souvenir, un de ses livres : Newman avait d'abord jeté son dévolu sur un ouvrage de théologie anglicane ; informé que cet ouvrage était déjà pris, il parcourait du regard, avec quelque embarras, les rayons de la bibliothèque, quand un ami lui dit, en lui montrant un livre : « Prenez ceci. » C'était le Bréviaire romain dont Hurrell se servait. « Je le pris, a raconté plus tard Newman devenu catholique, je l'étudiai, et, depuis ce jour, je l'ai sur ma table et m'en sers constamment1. » Ce fait devait avoir une action considérable sur son évolution intérieure et sur sa formation catholique. Aussi, indiquant ultérieurement que le mois de mars 1836 marquait une date importante de sa vie, il notait, parmi les événements qui, en ce mois, avaient ainsi contribué à « ouvrir devant lui une scène nouvelle », la connaissance qu'il avait eue du Bréviaire et l'habitude qu'il avait prise de le réciter-.
1 Apolopia.
'-' Lelt. and Corr . t. II. p. 117.
Jusqu'à présent, il n'a guère été parlé que des tracts. Par eux, en effet, s'est tout d'abord manifesté un Mouvement que Thistoire a pu appeler le tractarian movement. Ce serait cependant une erreur de croire qu'il n'y eût pas d'autre moyen d'action. Newman et ses amis ne visaient pas seulement à faire prévaloir des thèses doctrinales ; ils voulaient aussi agir sur la conduite des hommes. S'ils se préoccupaient de donner aux esprits une idée plus exacte et plus haute de la religion, ils ne tenaient pas moins à ce que cette religion fût vivante dans les âmes, à ce qu'elle se traduisit par des actes, par des vertus, par un progrès vers la sainteté. Ils étaient apôtres autant et plus que docteurs. Sur ce terrain, Newman est encore celui qui a le plus fait.
Il était demeuré vicar de Sainte-Marie et, loin que les tracts lui lissent négliger ses devoirs pastoraux, il voyait dans l'accomplissement de ces devoirs le moyen le plus efficace de donner au Mouvement son complément pratique. Son premier soin fut de relever le culte paroissial de l'espèce de léthargie où il était tombé. Non qu'il jugeât possible de brusquer les changements : ses lettres nous le montrent, à chaque innovation, inquiet de la façon dont elle sera prise. Il commença par ajouter au service du dimanche, d'autres services qui avaient lieu le mercredi soir et à certaines fêtes de saints. En 1834, il fit un pas de plus et
loi) NEW.MAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD
rétablit le service quotidien (daily service), prescrit par le Prayer-book, mais absolument tombé en désuétude ; ne prévoyant qu'une assistance très restreinte, il faisait cette fonction dans le sanctuaire qui était séparé du reste de l'église par une barrière en pierre et formait ainsi comme une petite chapelle '. 11 importait davantage encore de rendre plus fréquente l'administration de l'Eucharistie. Combien n'y avait-il pas à faire sous ce rapport? On en jugera par ce seul fait que Newraan lui-même, si pieux qu'il fût, avait attendu trois mois, après son ordination, avant de célébrer et de distribuer la communion. Changer un tel état de choses avait été, dans les dernières années de sa vie, l'ardent désir de Froude. Dans les lettres qu'il écrivait des Barbades, il pressait ses amis de réagir contre l'idée toute protestante qui avait fait donner à la prédication le pas sur la célébration eucharistique. « C'est le contraire qui doit être, disait-il ; la prédication peut être faite par des laïques. Est-il étonnant que les fidèles oublient ce qui distingue les prêtres ordonnés, si ceux-ci ne font rien autre que ce qu'ils auraient pu faire sans ordination ? » Aussi recommandait-il de mettre la chaire à l'extémité ouest de l'église, de façon à ne pas masquer l'autel qui « doit être plus sacré que le saint des saints dans le temple juif ». 11 insistait pour qu'on fournît aux fidèles l'occasion de communier aussi souvent que possible ; il eût désiré que ce fût tous les jours; à tout le moins, demandait-il que ce fût chaque semaine. A ceux qui hésitaient devant les ' Lett. and Corr., t. II. p. 50 à 54.
habitudes contraires, il déclarait que ces habitudes étaient détestables et qu'il ne fallait pas y avoir égard * . Newman eût aimé à faire ce que demandait Froude; mais il y trouvait des difficultés. « Voilà un an, écrivait-il, le 21 juin 1834, que je suis préoccupé de commencer la célébration hebdomadaire du LordCs supper; et cependant je n'ai pas encore fait le premier pas2. » Ce sera seulement en 1837, qu'il jugera possible de faire cette célébration tous les dimanches matins, à sept heures 3.
Ces développements du culte n'eussent été que de vaines cérémonies, si, préalablement, une piété sérieuse et fervente n'avait été réveillée dans les âmes. Ce réveil a été proprement l'œuvre des sermons de Newman. Depuis 1828, où ils avaient commencé dans la chaire de Sainte-Marie, le renom en était allé grandissant. Ils se succédaient régulièrement, de dimanche en dimanche, .à quatre heures du soir, et étaient devenus l'un des événements de la vie intellectuelle d'Oxford. Avant l'heure fixée, l'église se remplissait. Dans l'assistance, moins de bourgeois de la paroisse que d'étutudiants de l'Université, bien que l'heure fût pour ceuxci fort incommode ; elle coïncidait avec l'heure de leur repas. Les souvenirs des témoins permettent de reconstituer la scène ; : à gauche de la chaire, un bec de gaz à demi baissé pour ne pas éblouir le prédicateur ; l'heure venue, celui-ci sort de la sacristie, mince, pâle, courbé,
1 Froude's Remdins.
2 Lett. and Corr., t. Il, p. 50.
s Ibid., t. II, p. 227.
4 Voir notamment un article du Dublin Revient), avril 1869.
avec de grands yeux dont le regard semble percer l'enveloppe des hommes et des choses ; on dirait d'une apparition qui, dans la demi-obscurité du jour tombant, descend doucement par les bas-côtés, monte dans la chaire; et alors, au milieu d'un silence religieux, une voix s'élève, d'un accent unique, doucement musicale, qui pénètre au plus profond des âmes et les transporte, comme par une puissance surnaturelle, dans le monde des choses invisibles.
P^t cependant celui qui parle n'a rien de ce que nous sommes habitués à considérer comme les conditions de l'éloquence. Absolument différent de nos grands sermonnaires français, on a pu dire de lui « qu'il était aussi loin de l'orateur que pouvait l'être un grand prédicateur ' ». Lui-même écrivait en 1834 : « Je parle avec fluidité, mais je ne serai jamais éloquent2. » Nulle action : suivant l'usage de la chaire anglaise à cette époque, il lit ses sermons ; ses yeux demeurent iixés sur son manuscrit; pas une fois il ne regarde l'auditoire ; ses bras sont immobiles, ses mains cachées ; tout au plus, par instant, remue-t-il un peu la tête. Il commence d'une voix tranquille, nette, et continue sans inflexion. Chaque paragraphe est débité rapidement et suivi d'une courte pause, comme pour laisser le temps de le méditer. Pas un éclat d'intonation, pas une effusion de sensibilité, pas un cri de passion. Cet le réserve semble trahir le scrupule d'un homme trop respecteux de l'indépendance des consciences, trop
1 Occasional Papers, par Church, t. II, p 442. - Le//, and Corr., I. Jt, p. 50.
soucieux du sérieux de la religion pour vouloir agir sur ses auditeurs par des surprises oratoires; il tient à ce que rien d'extérieur ne s'interpose entre Dieu et l'âme. L'effort qu'il l'ait pour se contenir, quand une émotion plus grande le gagne, donne à sa parole une vibration que son calme rend plus saisissante. Parfois alors il s'interrompt quelques minutes, durant lesquelles l'auditoire demeure en suspens; puis, d'un accent plus grave, plus solennel, il prononce une ou deux phrases où il met comme une force concentrée ; au dire d'uu témoin, les sons qu'on entend, en ces instants, sortir de ses lèvres, semblent quelque chose de plus que sa propre voix*. A l'impression produite par ce débit, concourait l'aspect même du prédicateur, avec ce je ne sais quoi qui, comme sur le visage de Moïse, révélait le colloque avec Dieu. « Sur lui, disait un de ses auditeurs d'alors, le jeune Gladstone, il y avait une empreinte et un sceau2. »
La l'orme du sermon est en harmonie avec le débit et diffère absolument de la rhétorique habituelle de la
1 Article précité du Dublin Retnew.
2 La diction de Newman n'était pas moins remarquable dans la lecture des leçons qui précédaient le sermon. A cette portion du service anglican, qui n'est trop souvent qu'une récitation insipide ou pompeuse, il savait donner un charme touchant ou grandiose et une efficacité singulièrement expressive. Debout devant le livre sacré, on eût dit qu'il en pénétrait le fond. Son attitude, ses infle\ions de voix et jusqu'à ses pauses contribuaient à donner au Verbe divin toute sa valeur. C'était une prédication où Dieu semblait parler directement. Sur l'impression de ces lectures, les témoignages ne sont pas moins concordants que sur celle des sermons ; telle personne qui les avait entendues, étant encore enfant, en avait été à ce point saisie que l'intonation lui en était demeurée, depuis lors, ineffaçable dans l'oreille. (Art. précité du Dublin Heview.)
chaire. D'ordinaire, les prédicateurs faisaient effort pour se guinder; leur parole avait quelque chose de factice, de cérémonieux ; on eut dit qu'ils se croyaient tenus de n'aborder leur sujet qu'avec des circonlocutions oratoires et de ne le développer qu'avec un certain apparat. La parole de Newman a, au contraire, la simplicité et le naturel d'un homme qui traite en conversation ou par lettre une affaire grave ; il va droit au fait ; rien de convenu, tout est vrai, réel ; nulle déclamation, nulle onction de commande. Au premier abord, l'auditeur est presque déçu de voir que l'orateur ne s'est pas mis plus en frais pour lui parler ; mais il sent bientôt la force persuasive et le charme de cette simplicité. D'ailleurs, pour être dégagée de toute recherche littéraire, la langue est d'une correction élégante, souple et subtile, pleine de nerf et de grâce, parfois avec une fleur de poésie ou un pathétique d'autant plus poignant qu'il est plus contenu.
Le sujet est plutôt pratique que technique. Newman tient pour admises les grandes vérités dogmatiques et s'applique à montrer la conduite à suivre pour en faire la règle de la vie. Il ne juge pas qu'il convienne de porter dans la chaire les controverses théologiques qu'il soutenait si ardemment ailleurs, et on peut l'écouter pendant assez longtemps, sans l'entendre parler une seule fois de la succession apostolique ou des autres thèses qui remplissaient les tracts. Est-ce donc que ses sermons ne concouraient pas à faire prévaloir les doctrines auxquelles il a entrepris de ramener son Eglise? Non certes. La morale qu'il
prêche implique ces doctrines; elle en est la conséquence pratique et l'expression vivante. Ceux sur qui elle a prise acquièrent de la religion une idée qui leur rend facile et naturelle l'acceptation de tout le système tractarien. Aussi l'un des hommes qui ont le mieux connu et jugé cette époque, le doyen Church, a-t-il pu écrire : « Sans les sermons, le Mouvement ne se fût jamais développé, ou tout au moins il n'eût pas été ce qu'il a été 1 . »
A la différence de nos sermonnaires français qui se plaisent à développer des idées générales et abstraites, Newman s'attache plus volontiers à un aspect particulier de ces idées, à un sujet limité et concret2. Aux grandes vues d'ensemble, il préfère les analyses précises et profondes, faites non d'imagination, d'après les lieux communs de la littérature religieuse, mais sur ses observations directes et personnelles. Il a regardé, autour de lui, les hommes de son temps et de son pays; il s'est étudié lui-même, à travers des épreuves parfois douloureuses. Jamais romancier psychologue n'a davantage pénétré tous les dessous de la conscience humaine, ses complexités, ses subtilités, ses sophismes, ses contradictions, ses faiblesses. Telle est sa perspicacité qu'elle s'exerce sur les natures d'esprit, les états de vie, les genres de tentation qui sembleraient devoir lui être le plus étrangers. Dans la peinture qu'il fait
1 The Oxford Movement, p. 129.
'' Cette différence avec la prédication française, signalée par le doyen Church {Occasional Papers, t. Il), a été mise en lumière par le P. Brémond, dans un article intéressant sur les Sermons de Newman. (Etudes religieuses, 5 août 1897.)
du mal, jamais de ces exagérations un peu déclamatoires, trop fréquentes dans la chaire ; s'il ne dissimule rien, il ne force pas la note et garde la mesure. Rien non plus de la malice du satiriste; on sent, au contraire, derrière la sévérité du moraliste, une charité compatissante et tendre. C'est que cette analyse n'est pas pour lui un jeu d'esprit, la satisfaction d'une sorte de curiosité. Son dessein principal, unique, est d'amener ceux qui l'écoutent, à regarder en eux-mêmes, à s'interroger, à se juger; il veut les rendre anxieux pour leurs âmes. La parole du prédicateur sonne à leurs oreilles, comme l'écho d'une conscience qui se réveille. En présence de généralités, ils eussent pu se dérober en se persuadant qu'ils n'étaient pas visés ; ils ne le peuvent, lorsqu'ils retrouvent dans le sermon tous les détails de leur état particulier et jusqu'à leurs plus secrètes pensées. Newman a, du reste, ce don extraordinaire que chaque auditeur peut croire qu'il s'adresse spécialement à lui : ainsi de ces portraits qui semblent regarder individuellement toutes les personnes qui sont dans une chambre. « Je crois, a dit un témoin, qu'aucun jeune homme n'a pu l'entendre prêcher sans s'imaginer qu'un indiscret lui avait livré le secret de sa propre histoire et que le sermon était fait pour lui seul'. » Newman n'a pas seulement le don de pénétrer les consciences humaines, il a, plus que nul autre, l'intuition et comme la présence continuelle des vérités divines. On sent qu'il voit le monde invi-
* Ce témoin était. I. -A. Froude, l'un des frères d'IIurrell. (The Nemesis of faith,\). 144.)
sible, que ce monde, avec ses profondeurs infinies, est, pour lui, le plus réel des mondes, et il donne le sentiment de cette réalité à des esprits qui, jusqu'alors, y ont été étrangers ; il les transporte avec lui dans ces régions si nouvelles pour eux, les place en face de ces mystères à la fois redoutables et consolants, et leur fait comprendre la nécessité de régler, d'après ces vérités éternelles et supérieures, leur vie d'un jour.
Newman choisit ses sujets suivant les besoins de son temps et de son pays. Il voit, autour de lui, dans l'Eglise d'Angleterre, la pensée religieuse abaissée, rétrécie, refroidie, desséchée. Sa prédication est un persévérant effort pour la relever, l'élargir, y faire pénétrer un peu de chaleur. Il est sans merci pour la piété superficielle, médiocre, faite de vaines coutumes, de formalités vides, d'onction banale. Il n'admet pas qu'on « minimise » le dogme, qu'on expurge l'Evangile, pour les rendre plus acceptables au monde. Voyez le portrait qu'il fait de ceux de ses compatriotes, fort nombreux alors, qui s'imaginaient être chrétiens parce qu'ils menaient une vie décente et régulière : « Il y a des personnes très respectables dont la religion est sèche et froide. Leur cœur et leur pensée n'ont jamais franchi le seuil du monde à venir. Bon sens robuste, habitudes régulières, nulle violence dans les passions, imagination trop calme pour entraîner à des idées inquiétantes. Rien chez eux qui ne soit de cette terre, aucune difficulté religieuse pour eux, aucun mystère dans l'Ecriture, rien qui réponde à de secrets besoins de
leur cœur1. » Il se plaît à dénoncer le mensonge de cette religion convenable, courtoise, facile à vivre, « dans laquelle il n'y a ni crainte véritable de Dieu, ni zèle fervent pour son bonheur, ni haine profonde du péché, ni horreur à la vue des pécheurs, ni indignation ni pitié en présence des blasphèmes des hérétiques, ni adhésion jalouse à la vérité doctrinale,... ni loyauté envers la sainte Eglise apostolique,... en un mot, qui n'a pas de sérieux et qui, à cause de cela, n'est ni chaude ni froide, mais, suivant le mot de l'Ecriture, tiède ». Et pour donner à sa pensée une forme plus saisissante, il ajoute : « Ce serait un gain pour ce pays, s'il était réellement plus superstitieux, plus bigot, plus sombre, plus féroce dans sa religion. Non, sans doute, que je suppose cet état d'esprit désirable, ce qui serait une évidente absurdité, mais je pense qu'il est infiniment plus désirable, plus plein de promesses, qu'un endurcissement païen et une tranquillité froide, suffisante et présomptueuse... Si misérables que soient les superstitions des siècles d'ignorance, si révoltantes que soient les tortures maintenant en usage chez les païens de l'Est, il vaut mieux, beaucoup mieux, torturer son corps tous les jours et faire de la vie un enfer sur la terre, que de demeurer ici dans une courte tranquillité, jusqu'à ce qu'à la fin la fosse s'ouvre sous nos pieds et éveille en nous une conscience de notre état et un remords qui seront éternellement sans fruit2. »
1 Parochial and plain sermons, t. IV, Sermon on the State of grâce.
2 Sermon on the religion of the day, Ibid .1.1.
LES DEBUTS DU MOUVEMENT li;>
Cette tranquillité, un peu pharisaïque, si générale alors, Newman ne se lasse pas d'en montrer le péril. « To be at ease, is to be unsafe, disait-il. Qui est à Taise n'est pas en sûreté1. » lia de brusques interrogations pour secouer les endormis, les satisfaits, pour les forcer à réfléchir et à s'inquiéter. « A quoi bon être chrétiens? de mande- t-il un jour en commençant son sermon. En sommes-nous meilleurs pour autant? Quelle raison avons-nous de croire que nos vies soient bien différentes de ce qu'elles seraient si nous étions païens2? » C'est la même question à laquelle il revient dans un sermon célèbre, qui, de l'aveu de tous les contemporains, remua singulièrement les âmes, et où il traitait de ce qu'il appelait d'un mot difficile à traduire : The Ventures of failli. Avons-nous risqué, aventuré quelque chose, sur la foi dans la parole du Christ? Que perdrionsnous si, par impossible, cette foi était déçue ? « Vraiment, j'en ai peur, ajoutait-il, la plupart des hommes appelés chrétiens auraient exactement la même conduite, s'ils étaient persuadés que le christianisme est un mythe. Jeunes, ils se livrent à leurs passions; l'âge venu, si leurs affaires ont prospéré, ils se marient, s'établissenl , et, leur intérêt coïncidant avec leur devoir, ils se mettent à faire du zèle contre le vice et l'erreur... Honorable conduite, sans doute. Je dis seulement quelle n'a rien à voir avec la religion. Rien, chez ces hommes, n'est une conséquence des principes religieux ;
i Sermon, on the secret faults, Parochial andplain sermons 1. I. '-' Sermon on the spiritual minci, Ibid., t I.
ils ne risquent, ils ne sacrilient rien sur la foi de la parole de Jésus-Christ1. »
Newinan ne craint pas de heurter les habitudes d'esprit des Anglais, sur un point plus sensible encore, en leur prêchant cette mortification, ce détachement, qu'ils n'avaient pas seulement tout à fait oubliés, mais qui leur paraissaient absurdes et méprisables. Il leur déclare que les com forts of life sont la cause ordinaire de leur manque d'amour de Dieu, et que, si l'Eglise anglicane n'est pas plus vivante, c'est pour avoir répudié l'ascétisme. Il affirme que « le christianisme n'est pas compatible avec cette ardente immersion dans les occupations extérieures [that eager immersion in externat pursuits) qui semble être la tentation spéciale du génie et du tempérament anglais ». En face de ce clergé cotn for table qui jouit de son opulence, de sa considération mondaine, de sa faveur politique, en face de cette nation qui s'enorgueillit de sa prospérité et y voit volontiers le signe qu'elle est agréable à Dieu, il ose douter que cette faveur et cette prospérité soient réellement une bénédiction divine. Il rappelle la loi d'humilité et d'épreuves, écrite à toutes les pages de l'Evangile, la promesse faite par Notre-Seigneur et par ses apôtres, aux chrétiens, qu'ils souffriraient dans ce monde, et il lui semble qu'il y a plutôt lieu de trembler quand cette promesse ne se réalise pas. Ceux qui mènent une vie parfaitement tranquille et heureuse, en bonne intelligence avec le monde, ne doivent-ils pas se demander si ce n'est pas la preuve qu'ils ne conformenl
i l*aruckial and plain sermons, t. IV.
pas leur conduite à la vérité révélée? L'Eglise qui n'a pas sa part d'affliction, de peine, de détresse, d'injustice, de calomnie, n'est-elle pas hors de sa voie? N'est-ce pas, par leur désobéissance, que les chrétiens, prospères en ce monde, ont perdu le « privilège d'adversité » que le Christ leur avait assuré? « Chez les Hébreux, ajoutait Newman, la félicité temporelle était une récompense de Dieu, une preuve que Dieu était content. Qui sait si les choses ne vont pas tout au contraire chez nous? Quand les Juifs se voyaient dans l'adversité, ils concluaient que Dieu voulait les punir ; nous autres, quand nous nageons dans toutes les joies de ce monde, ne serait-ce pas que Dieu nous châtie 1 ? »
Si étrangement que certains de ces enseignements sonnassent à des oreilles anglaises, ils n'en exerçaient pas moins une grande action. Les témoignages contemporains sont unanimes à constater la merveilleuse autorité morale du prédicateur, l'attrait fascinateur qu'il exerçait. Qui était venu une fois, par curiosité, pour l'entendre, ne manquait pas de revenir. Et surtout que d'âmes remuées, transformées, conquises ! Un témoin affirme, de tel de ces sermons, « qu'il a été, pour plusieurs, l'une des principales influences qui ont gouverné leur vie ». Ceux mêmes qui demeuraient réfractaires aux conclusions dogmatiques de Newman n'échappaient pas pour cela à son influence morale ; ils reconnaissaient s'être pénétrés de ses sentiments religieux et lui « devoir leur vie spirituelle ». De l'effet extraordinaire produit par ces sermons, il est, 1 Paroch. serm., passim, notamment t. V.
du reste, un signe remarquable : c'est la mémoire qui en est demeurée si profonde et si vive chez tous ceux qui les avaient entendus. Après tant d'années écoulées, ils ne peuvent en parler sans une émotion singulière. Tous, quels qu'aient été, depuis, leurs rapports avec Newman, quelque abîme qui se soit creusé entre eux et lui, s'attendrissent en évoquant les échos de Sainte- Marie d'Oxford et proclament « n'avoir jamais entendu de parole qui pût être comparée à celle-là ». Combien l'émotion de cette évocation est plus profonde encore chez ceux qui ont suivi le maître jusqu'au bout, qui sont arrivés, avec lui ou après lui, à la pleine vérité catholique, et pour qui cette prédication a été le premier appel de la grâce, la première lueur sur le chemin de la conversion! Ils comparent leurs sentiments à ceux des enfants d'Israël, lorsque, parvenus en possession de la terre où « coulaient le lait et le miel », ils se souvenaient de ces matinées où, dans le désert, à la lueur de l'aube enflammant l'horizon, ils sortaient du camp pour ramasser la provision de manne de la journée ^.
L'action de ces sermons ne se limita pas à l'auditoire de Sainte-Marie. Après bien des hésitations et malgré ses premières répugnances, Newman se décida à les
1 Cf. les Souvenirs du professeur Shairp et de sir F. Doyle, cités par Church (The Oxford Movement, 141, 143), le témoignage recueilli par l'éditeur des Letters and Correspondence of Newman. t. II, p. 219, ceux qu'a réunis Abbott dans son livre, pourtant si malveillant. The anglican career <>f Cardinal, Newman, enfin un article publié dans le Duldin Review d'avril 1869 sur les Paronhial Sermons de Newman. Voir aussi Hutton, Cardinal Newman, p. 102.
publier. Le premier volume parut eu mars 1834. Le succès fut tout de suite très vif. Au rapport des éditeurs, « ce volume écartait du marché tous les autres recueils de sermons, comme Waverley et Guy Mannering avaient naguère écarté tous les autres romans * ». Les volumes suivants furent publiés à intervalles rapprochés 2. Sur tous les points de l'Angleterre, des âmes y découvraient avec joie l'aliment dont elles avaient besoin, dont elles étaient affamées, et que personne ne leur avait encore présenté. Au moins autant que les tracts, les sermons contribuèrent à gagner des adhérents au Mouvement; ils eurent même une action pins profonde. Les historiens s'en sont rendu compte depuis, mieux encore que les contemporains ne pouvaient le faire sur le moment. « (les sermons, a dit l'un d'eux, ont fait plus qu'aucune autre chose, pour modeler, vivifier et brasser le tempérament religieux de notre temps... Ils ont changé lonte la manière de sentir en matière religieuse3. » Faut-il ajouter que l'auteur, sans avoir eu aucune préoccupation littéraire, s'y montrait, de l'aveu de tous les juges, l'un des premiers écrivains de langue anglaise ', et que le modèle ainsi donné par lui a complètement transformé la prédica-
1 Réminiscences, par T. Mozley, i. 1, p. 310.
2 L'ensemble des sermons de Newman devait former douze volumes.
3 Etude du doyen Church publiée d'abord, en 1809, dans le Saturday Revieiv et reproduite dans ses Occasionat Papers,\. II, p. 441.
4 Gomme on demandait à M. Gladstone, vers la fin de sa vie, quels avaient été, de son temps, les premiers prosateurs anglais, i\ désignait le cardinal Newman et Ruskin.
tion outre-Manche. Aujourd'hui encore, les sermons de Newman sont réimprimés en Angleterre, comme, en France, ceuxdeBossuetoude Bourdaloue. S'ils semblent moins nouveaux qu'au jour où ils furent prononcés, c'est que le succès même a fini par l'aire prévaloir, dans le monde religieux, plusieurs des façons de penser et d'agir qu'ils avaient entrepris de restaurer; mais ils ne sont ni usés ni vieillis; et, — fait unique, croyons-nous, — dans ces enseignements d'un ministre anglican, les catholiques ne trouvent pas moins à puiser que les membres de l'Eglise d'Angleterre.
Newman n'était sans doute pas seul, parmi les tractarians, à user de la chaire ; mais il était le seul dont les sermons eussent un tel retentissement et une telle action. Pusey, par exemple, prêchait de temps à autre, soit qu'il remplaçât son ami Newman à Sainte- Marie, soit pour quelque autre circonstance particulière ; mais ce n'était qu'un fait accidentel ; par fonction, il était professeur, non pasteur de paroisse; et puis, si la gravité de son caractère, le sérieux de ses convictions, le prestige de sa vertu donnaient une réelle autorité à sa parole, elle manquait d'attrait; ses discours étaient d'ordinaire ternes, un peu pesants; on les trouvait longs et, pour tout dire, ennuyeux. En somme, dans la chaire, autant que dans les tracts, Newman était incontestablement le premier; il y était même vraiment unique ; c'est bien lui qui donnait ainsi à la réforme religieuse sa voix, cette voix d'un accent si nouveau et si pénétrant, qui allait au cœur des jeunes générations. Ou reste, loin de rapporter à lui-même le
mérite de ce succès, il y trouvait le signe d'une intervention supérieure et y reconnaissait la présence d'un « agitateur invisible ». «Je crois vraiment, ajoutait-il, qu'un esprit est à l'œuvre au dehors et que nous no sommes que d'aveugles instruments, ne sachant pas où nous allons. Il est trop d'endroits différents où une flamme s'élève, pour ne pas en conclure que ce n'est l'œuvre d'aucun incendiaire mortel1 .»
i Lett. and Corp., t. II, p. 92, 112.