‹ La renaissance catholique an Angleterre au XIXe siècle (volume 2)Chapitre 61 sur 69 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Emotion causée par la retraite de Newman. Sa conversion devait cependant se faire attendre encore pendant deux ans. Raisons de cette attente. Il se dégoûte de toute action publique. Il souffre de la perplexité et de la tristesse de ses amis. Ses rapports avec Keble, avec Pusey. Mort de la fille de Pusey. Celui-ci traduit des livres de dévotion catholique et se refuse à attaquer l'Eglise romaine. — II. Ward publie Y Idéal d'une Eglise chrétienne. Controverses soulevées parles doctrines hardiment romanistes de ce livre. Les chefs de Collèges le défèrent à la Convocation et veulent, en même temps, faire édicter un nouveau tes/ , ou au moins censurer le tract 90. Séance de la Convocation. Ward est condamné, mais l'autre mesure est arrêtée par le veto des Proctors. Oakeley suspendu par la cour des Arches. — III. Effet de la condamnation de Ward sur Newman. Il étudie la théorie du Développement de la doctrine chrétienne et se met à écrire un Essai sur ce sujet. Il avertit ses amis de sa prochaine conversion. Accueil fait à cette nouvelle. Newman dans la communauté de Littlemore. Il persiste à se tenir à l'écart des catholiques. Wiseman envoie Smith à Littlemore. — IV. Conversions de Ward et de plusieurs autres disciples de Newman. Newman se décide et appelle le P. Dominique. L'abjuration. L'impression produite. Nombreuses conversions. Les vieux amis de Newman ne le suivent pas. Entrevue de Newman et de Wiseman. Newman quitte Littlemore et Oxford.

L'émotion produite par le sermon d'adieu de Newman ne demeura pas renfermée dans Littlemore. Vingt-cinq ans plus tard, un témoin, qui n'était cependant pas de

ses disciples, gardait encore tout vivant « le souvenir du douloureux désarroi, de l'espèce de pause effrayante dont on eut l'impression, à Oxford, quand cette voix se tut et qu'on sut qu'on ne l'entendrait plus » . « Ce fut, ajoutait-il, comme si, au-dessus d'un homme agenouillé dans le silence de quelque vaste cathédrale, la grande cloche, sonnant solennellement, venait tout à coup à se taire*. » L'idée générale était que cette retraite présageait une prochaine sécession et, de l'avis de tous, on ne pouvait exagérer la gravité du coup qui serait ainsi porté à l'Eglise d'Angleterre. « Hélas ! hélas! écrivait aussitôt Gladstone à Manning, mon premier mouvement est de dire : « Je chancelle comme un u homme ivre et je ne sais plus où j'en suis 2. » Ceux mêmes qui n'appartenaient pas à l'école tractarienne n'en sentaient pas moins l'immensité de la perte. Dans une lettre écrite sur le moment, Stanley rapportait l'émoi de tout le monde pensant d'Oxford : « On ne parle que de cela dans les conversations privées, disait-il, car on n'ose pas en parler en public. >: Il ajoutait : « Pour quiconque a été accoutumé à regarder Arnold et Newman comme les deux grands hommes de l'Eglise d'Angleterre, la mort de l'un et la sécession de l'autre ne peuvent être qu'un signe de fatal augure, comme ce bruit de départ de chariots qui fut entendu la veille de la chute du temple de Jérusalem3. »

On ne se trompait pas en croyant Newman perdu

1 Studies in Poetry and Philosophy , par le principal Shairp, p. 255.

- Life of Card. Manning, par Purcell, t. 1, p. 242. 3 Life of Stanley, t. 1, p. SH2.

pour l'anglicanisme ; on se trompait en croyant sa sécession très prochaine. Il désespérait de son Eglise, doutait chaque jour davantage qu'elle fût une branche de l'Eglise catholique, était, au contraire, de plus en plus disposé à voir la véritable Eglise dans l'Eglise de Rome, et cependant n'en concluait pas à l'obligation de s'y joindre. Pour faire ce dernier pas, le doute ne lui suffisait point ; il voulait une certitude dont il ne se sentait pas en possession1. Les variations de ses convictions passées le portaient d'ailleurs à se défier de soi. « La difficulté pour moi, a-t-il écrit plus tard, était ceci : J'avais été grandement trompé; comment pouvais-je être sûr de ne pas l'être une seconde fois ? Quelle preuve avais-je que je ne changerais pas encore, lorsque je serais devenu catholique? J'avais toujours cette appréhension, tout en croyant qu'un temps viendrait où elle se dissiperait2. » L'apostasie, survenue à la fin de 1843, d'un converti récent, Sibthorpe, ne semblait-elle pas un argument contre toute démarche précipitée?

Cet état d'attente et d'incertitude devait se prolonger pendant deux ans. Quelques-uns en ont été surpris et parfois mal impressionnés. On leur répondrait volontiers, avec Newman lui-même, par ces paroles de saint Augustin : « Que ceux-là soient sévères qui n'ont pas connu les difficultés qu'on éprouve à distinguer l'erreur de la vérité et à trouver le vrai chemin de la vie au

1 Lett. and Corv ofJ.-H. Newman, t. II, p. 425. — Lettres du 14 et du 25 octobre 1843, citées dans YApolo(/ia.

2 Apologia.

milieu des illusions du monde. » Plus les convictions de Newman avaient été profondes et gardaient de racines non seulement dans son intelligence, mais dans son cœur, plus il avait peine à s'en détacher. 11 n'était pas jusqu'à la coutume qu'avait son esprit subtil et pénétrant d'envisager toutes les faces des questions qui ne lui rendit plus difficile de conclure. Et puis ne peut-on pas deviner une raison providentielle à ce retard? N'importait-il pas à l'effet produit sur les autres âmes que Newman eût visiblement épuisé tous les moyens de résistance avant de se rendre ? La prolongation de son examen n'était-elle pas une preuve du sérieux, de la sincérité qu'il y apportait? Ce n'est donc certes pas avec un esprit de critique, c'est au contraire avec un sentiment de respect ému qu'il convient de considérer le drame prolongé de cette àme, son effort pénible, lent, mais persistant, pour se dégager de l'obscurité qui l'enveloppe encore et pour faire son ascension graduelle vers la lumière qu'elle entrevoit à l'horizon.

Après la résignation de sa cure, Newman ne quitta pas l'ermitage de Littlemore et continua d'y vivre en compagnie de quelques jeunes disciples. S'il avait renoncé à ton 1 e fonction ecclésiastique, il se considérait comme étant toujours en communion laïque avec l'Eglise d'Angleterre, assistait aux offices dans la chapelle du village, évitait toute relation avec les catholiques et s'abstenait des pratiques qui, comme l'invocation des saints, lui paraissaient caractéristiques de leurs croyances. Toutefois

1 était bien obligé de s'avouer qu'il e était en tra in de

changer ». Quand il se rendait à Oxford, il « ne s'y trouvait plus à sa place », et il lui semblait que chaque chose lui disait : « Ceci n'est pas ta demeure. » 11 notait aussi en lui une sensibilité plus grande qu'autrefois ; il ne pouvait lire une vie de saint sans avoir les larmes aux yeux1. Plus que jamais, il se donnait à la prière, à la méditation. Son austérité croissante lui attirait les observations de son médecin2. Sa volonté était de se mettre sous la main de Dieu et d'attendre de lui l'indication de ce qu'il devait faire. Comment lui viendrait cette indication ? A quelle occasion ? Sous quelle forme ? 11 l'ignorait et se tenait aux aguets. Un de ses plus chers amis de la première heure, Bowden, était alors gravement malade. Le voyant près de sa fin, il se demanda s'il devait lui faire part de ses doutes et l'aider à examiner sa propre croyance ; il ne le fît pas, par crainte de troubler une àme de bonne foi, sans être en mesure de lui apporter une certitude. Mais il gardait quelque espérance que les derniers jours de son ami lui apporteraient à lui-même quelque lumière ; il n'en fut rien. « Je pleurai amèrement sur son cercueil, écrivait-il sur le moment, en pensant qu'il me laissait encore dans les ténèbres, sans me dire quel était le chemin de la vérité et ce que je devais faire pour plaire à Dieu et accomplir sa volonté. » « Quand on voit, disait-il encore à ce propos, une fin aussi bénie couronner la vie si pure d'un homme qui vivait réellement des pratiques de notre foi anglicane

1 Lett. and Corr. of J.-If. Newman, t. II, p. i'â'ô.

2 Ibid., t. II, p. 439.

et y puisait sa force..., il est impossible de ne pas s'y arrêter du moins comme dans une sorte de zoar, de lieu de refuge et de repos momentané, placé là, à cause des aspérités du chemin. » Il ajoutait, il est vrai, aussitôt : « Puissions-nous seulement nous tenir en garde contre une sécurité illégitime. » Et il affirmait à un autre correspoudant « qu'en présence du souvenir de son ami le témoignage énergique de sa raison en faveur de Rome demeurait ce qu'il était * ». Dans des lettres datées de quelques semaines plus tard, il se déclarait convaincu « que son Eglise était en état de schisme, que son salut personnel dépendait de son union à l'Eglise de Rome », que cette union se ferait un jour ou l'autre, et cependant il ajoutait : « Humainement parlant, il n'y a pas à craindre que je quitte notre rivage avant longtemps... Ce qui me retient encore est ce qui me retient depuis longtemps : la crainte d'être sous l'empire d'une illusion... Mon intention, si rien de nouveau ne survient en moi, ce que je ne puis prévoir, est de rester tranquillement dans le statu quo pendant un temps considérable2. »

Dans l'état d'incertitude et d'évolution de ses croyances, Newman se sentait peu disposé à entrer en communication avec le public. S'il poursuivait l'impression des anciens sermons de Sainte-Marie, il ne se dissimulait pas que ces sermons parlaient de la situation de son Eglise, avec plus de confiance qu'il n'en ressentait maintenant ; '.< mais, ajoutait-il, je pense que c'est

1 Lettres de septembre 1844. (Apologia.)

2 Lettres de novembre 1844. (Ibid.)

bien et que je ne dois pas m'inquiéter de paraître inconsistant. » Il avait eu l'idée, en 1843, de faire faire, sous sa direction, une série de Vies des Saints anglais; des amis de nuances diverses lui avaient promis avec empressement leur concours. Mais, quand on en vint à l'exécution, quand parut notamment, en 1844,1a Vie de saint Etienne Harding par Dalgairns, le reproche de romanisme s'éleva de toutes parts. Des amis, comme Gladstone, Pusey, s'en firent l'écho. Hope Scott demanda si l'on ne pourrait pas commencer par des vies moins romaines. « Mais il n'y en a pas, répondit Newman ; toutes fourniront matière à la môme accusation. » Devant ces plaintes, toute, foisil renonça à toute entreprise collective, et le public fut informé que les Vies publiées à l'avenir le seraient sous la responsabilité exclusive de chaque auteur. Un petit nombre parurent dans ces conditions1. De cet incident, Newman conclut que (( l'Eglise anglicane ne pouvait pas porter la vie de ses saints ibear the lifes of her saints) », et il ne cachait pas que cette nouvelle constatation ne contribuait pas à raffermir une foi déjà si ébranlée2.

Dégoûté définitivement, par une telle expérience, de toute action publique, Newman résolut d'attendre dans le silence le résultat du travail intérieur de sa conscience. S'il n'avait eu à compter qu'avecsoi, il eût supporté patiemment cette attente. Il croyait s'être aban-

1 De ce nombre fut la vie de saint Wilfvid, par Faber, publiée en 1845. Son caractère très romain souleva beaucoup d'attaques et attira à l'auteur les représentations de Pusey et de Marriott. (Life and Lett. ofF.-W. Faber, p. 223 à 228.)

- Mémoirs of J.-R. Hope Scott, t. If, p. 24 et sq. (Apolor/ia.)

290 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFOED

donné à la direction divine, ne sachant où il allait, mais convaincu que tout serait pour son bien. C'était toujours au sujet des autres qu'il avait ses plus grandes perplexités, au sujet de ses jeunes disciples qui lui en voulaient de les laisser sans direction, au sujet de ses vieux amis qui s'inquiétaient de l'ébranlement de sa foi dans l'Eglise d'Angleterre. A l'un d'eux qui lui avait parlé des bruits qui couraient sur sa sécession prochaine ou possible, il répondait, le 31 octobre 1843 : « Votre lettre m'a arraché des soupirs plus nombreux, plus profonds que je n'en ai connu depuis longtemps... Je suis littéralement obsédé par ce terrible murmure que tant d'échos me renvoient et qui cause à mes amis le plus cuisant chagrin1. » A un autre, il écrivait, le 21 février 1844: « Je ne suis pas digne d'avoir des amis. Avec mes opinions que je n'ose pas toutes avouer, je me sens comme un coupable en présence d'autrui, bien que j'espère ne pas l'être . Les gens pensent, avec bonté, que j'ai beaucoup de choses à supporter extérieurement, — désappointement, calomnies, etc. Non, je n'ai à supporter que l'anxiété avec laquelle je ressens celle de mes amis à mon sujet. » Et plus tard, le 16 novembre : « Je traverse l'épreuve qu'il faut traverser, et ma seule espérance est que chaque jour de douleur est une goutte retirée du calice que je dois inévitablement épuiser. Autant que je me connais, ma grande souffrance, c'est la perplexité, le trouble, l'effroi, le scepticisme que j'apporte à tant d'âmes, et la perte des sentiments bienveillants et de la bonne opinion de 1 Lell. and Corr. o/'J.-H Newman, t. Il, p. 431.

tant de gens connus et inconnus qui m'ont voulu du bien... Pendant des jours entiers, j'ai senti littéralement une souffrance aiguë dans toute la région du cœur, et, par moment, toutes les douleurs du Psalmiste semblaient être les miennes1. »

Ce ne sont pas ceux qui essayent d'argumenter avec lui qui, comme Manning et Gladstone, font effort pour lui démontrer les titres de l'Eglise d'Angleterre2, qui embarrassent Newman. Ces contradictions l'affermissent plutôt dans ses idées nouvelles. Il est ému, gêné, en face de ceux qui ne cherchent à le retenir que par un redoublement d'affection. Keble, par exemple, dans ses lettres, lui laisse voir une tristesse inaccoutumée dans cette âme naguère si sereine, une sorte de découragement humilié et repentant ; on eût dit qu'il se reprochait d'avoir contribué à ouvrir, sans les avoir préalablement explorées, ces voies nouvelles dont l'issue devenait si inquiétante, et d'avoir été, en cette circonstance, « l'aveugle qui conduit des aveugles » ; mais, chez lui, nulle prétention de disputer; au contraire, la réserve modeste d'un homme qui ne se croit pas en situation d'en remontrer à son interlocuteur, le souci de ne rien dire qui puisse le chagriner ou le troubler, et surtout le besoin de se montrer d'autant plus tendre, plus confiant, qu'il sent son ami plus blâmé et plus affligé. Le seul procédé par lequel il tente d'agir sur lui, c'est de lui rappeler « combien de centaines, de milliers de personnes sympathisent avec lui et sentent

1 Apolof/ia.

-' Life of Manning, par Purcell t. I, p. 242 à 259.

lui devoir tout ce qu'elles sont1 ». « Je puis, ajoutet— il, parler pour Tune, de science certaine. Vos sermons m'ont mis dans la voie, et votre ministère réconfortant m'a aidé au-delà de toute mesure. C'est mon expérience propre, et, partout où je vais, est quelqu'un pour qui vous avez été un canal d'indicible bénédiction. Vous ne devez pas avoir d'amertume, car je sens cela mieux que je ne puis vous le dire, et je suis sur que l'air même de l'Angleterre, tout autour de vous, dirait la même chose, s'il pouvait avoir une voix. Ces hommes ont eu de vous une aide inexprimable, et c'est maintenant leur tour de vous aider avec leurs prières et leurs bons souhaits2... »

Pusey ne se hasarde pas davantage à engager une controverse avec un esprit dont la perspicacité mobile et subtile le démute et l'inquiète. Mais, disposé à croire que le trouble de son ami tient surtout à la façon dont il a été traité par ses coreligionnaires, il s'applique à en effacer l'amertume, multiplie les témoignages de tendresse et, sans discuter sur les doctrines, se borne à suggérer des pensées de haute piété. Nevvman ne veut pas laisser son ami dans cette idée que son ébranlement vient d'une susceptibilité blessée ; il lui indique clairement que ce sont ses croyances qui se modifient. « La conviction a grandi en moi, lui écrit-il, et maintenant elle est très forte, que nous ne faisons pas partie de l'Eglise catholique. » Tl se préoccupe sans doute du chagrin qu'un tel aveu va causer à son ami : « Mais il

' John Kehle, par Lock, p. 124, 125, 141 à 144. - Lettre de novembre 1844. (Ibib.. p, 125.

est impossible, ajoute-t-il, qu'il vous prenne tout à fait à Timproviste. » Si ému que soit Pusey de cette révélation, elle ne suffit pas à détruire sa confiance : « J'ai une telle conviction, répondit-il à Newman, que vous êtes sous la conduite de Dieu, que, malgré tout, je regarde joyeusement l'avenir ; je suis sûr que tout ira bien, j'entends pour notre pauvre Eglise et pour vous*. »

C'est d'ailleurs sur Newman que, dans les épreuves de sa vie privée, Pusey continue à s'appuyer. Ce que celui-ci avait été pour lui, en 1839, lors de la mort de sa femme, il l'est, en avril 1844, lors de la mort de sa iille aînée, cette délicate et pieuse Lucy, dont ce même Newman a écrit : « Elle était une sainte. » Malgré sa santé fragile, elle avait résolu de se vouer, dans le célibat (in a single lifè), au soin des malades et des pauvres, s'associant ainsi au désir de son père de restaurer dans l'anglicanisme les couvents de religieuses. Elevée par sa mère dans la vénération de Newman, elle le considérait comme son père rpirituel. Pusey, rendant compte à ce dernier de la maladie de sa fille et des admirables sentiments qu'elle y témoignait, lui écrivait : « Elle était l'enfant de vos livres (She icas a child of your loritings). » Et il ajoutait : « Dieu vous le rendra, mon cher ami ; voici, dans ma famille, le second lit de mort où je puis sentir quelles bénédictions vos sermons et votre affection ont été pour les miens. » Enfin, quand la séparation est accomplie, c'est dans le cœur de Newman que le malheureux père trouve con-

1 Life of Puaei/, t. tl, p. 380 à 382.

solation à s'épancher : « Que le nom du Seigneur soit béni ! lui écrit-il. L'enfant de vos sermons a été acceptée par Dieu, et elle est en paradis. » Puis, après de douloureux détails sur l'agonie : « Soudain ses paupières s'ouvrent toutes grandes, et je n'ai jamais rien vu comme le regard fixé par elle sur des objets invisibles pour nous. J'étais sûr qu'elle voyait Notre-Seigneur... Après que ce regard eut duré quelque temps, elle se tourna vers moi, et alors passa, sur ses lèvres, un sourire céleste, si plein d'amour aussi. En un instant, il changeait toute ma douleur en joie. On eût dit que, déjà en paradis, elle m'invitait à l'y rejoindre. » C'est de Newman que Pusey prend avis sur Tépitaphe, d'une saveur toute catholique, qu'il a rédigée pour sa chère morte : Puella jam in votis Chrislo desponsata { .

Cette sorte de communion devant une tombe a-t-elle ranimé les illusions de Pusey? Moins que jamais, il parvient à se rendre compte qu'un changement radical s'est produit dans les croyances de son ami. Comme aux jours passés, il veut le consulter sur les actes de son ministère ecclésiastique. Newman se voit obligé, en août 1844, de lui écrire sur ses sentiments à l'égard de l'Eglise anglicane, en termes d'une netteté presque brutale. « Cette fois, répond Pusey, je ne ferme pas les yeux. » Dans son trouble, il se compare au marin sur un navire en détresse. « Il me semble, ajoute-t-il, que les eaux se soient amoncelées de chaque côté, et cependant j'ai foi que nous sommes Israël et non l'armée de Pharaon, et que ces eaux ne tomberont pas sur nous.

1 Life of Pusey, t. 11, p. 385, 386.

Je puis à peine faire quelque chose ou prendre intérêt à quoi que ce soit. Peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi... J'ai comme l'impression que je suis en train de bâtir avec une mine sous les fondations * . » Et cependant, si rude que soit le coup pour Pusey, il ne paraît pas que l'effet en soit durable. Quelques mois plus tard, à la fin de 1844, il écrit à quelqu'un qui l'a interrogé : « Vous avez tout à fait raison de croire que Newman n'a aucun sentiment qui tende à le séparer de nous ; toutes ses sympathies sont pour notre Eglise2. »

Plus Pusey souffre et s'inquiète, plus il sent le besoin d'alimenter et de développer sa dévotion. Fait curieux, cet homme, si réfractaire à toute tentation romaine, se met, pour cette dévotion, à l'école de Rome. Au chevet de sa fille mourante, il lui lit des livres de saint François de Sales ; pendant son agonie, il lui suggère la prière de saint Ignace : Anima Chrisli, et des invocations à la Sainte Face. Il a entrepris, depuis quelque temps, sous ce titre : Bevolional Library, la publication d'ouvrages catholiques traduits et adaptés par lui à l'usage des anglicans, tels que les Guides pour V Avent et le Carême d'Avrillon ; le Fondement de la me spirituelle, par Surin le; Combat spirituel, par Scupoli; la Vie de Notre-Seigneur, par saint Bonaventure, sans compter de petits manuels sur la dévotion à la Passion, à l'Eucharistie, etc. Dans les préfaces de ces livres, il parle favorablement des doctrines de saint Ignace de Loyola, recommande la confession et les mortifications

1 Life of Pusey, t. II, p 407.

2 Ibid., t. II, p. 445.

corporelles. C'est pour lui un regret de ne connaître qu'imparfaitement tout ce qu'ont publié, sur ces matières, les auteurs catholiques étrangers ; en septembre 1844, il écrit à Hope Scott qui voyage sur le continent, de s'informer des ouvrages ascétiques, italiens ou allemands, qui pourraient être ajoutés à sa collection ; il l'invite, par la même occasion, à demander aux prêtres, directeurs de conscience, des renseignements sur l'usage des pénitences corporelles, notamment de la discipline dont il désire avoir un spécimen '. En fait, les publications de Pusey ont aidé plusieurs âmes à se rapprocher de la vraie foi ; elles les ont en quelque sorte acclimatées à la piété catholique. De ce résultat, on a plus d'un témoignage 2. Pusey n'avait pas idée que rien de semblable pût se produire. Vers la fin de 1843, il avait consulté Newman sur ses publications catholiques et, en particulier, sur l'idée qu'il avait de traduire le bréviaire. NeAvman s'était cru, en loyauté, obligé de l'avertir qu'une telle œuvre acheminerait les esprits vers Rome. « Je ne pense pas, disait-il, que notre système puisse la porter. C'est comme si l'on voulait coudre une pièce d'étoffe neuve à un vieux vêtement. » Pusey n'avait pas eu égard à une objection qu'il ne comprenait pas. Il faudra, pour lui faire suspendre plus tard ces adaptations, une sorte de spulèvement de l'opinion anglicane et l'intervention des évêques.

1 Memoirs of J.-R. Hope Scott, t. II, p. 45.

2 Voir, par exemple, Some Side-Lights un the Oxford Movement, par Minima Parsparlis, p. 8, 9, 203.

Pusey tenait d'ailleurs à honneur de ne pas se laisser aller contre l'Eglise romaine, à l'irritation que suscitaient, chez plus d'un Mgh churchman, les menaces de sécession ; loin de considérer cette Eglise comme l'ennemie, il y voyait une alliée, et il adressait des représentations à ceux de ses amis qui comparaient les séductions de Rome à celles de Satan et de l'Antéchrist1. Vainement, lui disait-on qu'il s'exposait ainsi à des soupçons, il ne s'en troublait pas2. Cette conduite contrastait avec celle de Manning qui jugeait, au contraire, nécessaire de donner des gages à l'opinion protestante inquiète et qui, à la fin de 1843, quand les esprits étaient encore troublés de la récente démission deNewman, prêchait à Oxford, dans la chaire même de Sainte-Marie, le « sermon du 5 novembre», commémoratif du complot de Guy Fawkes : il y attaquait violemment le papisme, en même temps qu'il exaltait la Réforme. Le fait fut jugé sévèrement, dans le monde tractarien, par Keble, par Pusey, et l'orateur, s'étant

1 Pusey écrivait à l"un de ces high churchmen: «Je suis effrayé de vous voir appeler Rome l'Antéchrist ou son précurseur, .le crois que l'Antéchrist sera infidèle et sortira de ce qui s'appelle soi-même le protestantisme, et que Rome et l'Angleterre ne feront qu'un pour s'y opposer... Je pense que les sectes voient plus loin que vous, quand elles classent ensemble le papisme et le puseyisme, c'est-à-dire que les Eglises et ce qui admet la soumission à une autorité seront d'un côté, les sectes et le jugement privé, de l'autre... Je désire que vous ne vous laissiez pas entraîner par vos craintes du papisme. Pendant ce temps, l'ennemi (l'hérésie de toutes sortes, erreur, incrédulité) prend possession de notre citadelle. Notre vraie bataille est avec l'infidélité, et c'est de cela que Satan cherche à nous détourner.» (Life of Pusey, t. Il, p. 447. — Voir aussi Ibid., p. 454-456.)

2 Ibid., t. 11, p. 450, 457.

298 NEWMAN Et LÉ MOUVEMENT D OXFORD

présenté le lendemain à Littlemore, pour voir Newman et lui expliquer sa conduite, n'y fut pas reçu1.

L'un des effets de la retraite de Newman était de mettre en quelque sorte la bride sur le cou aux ardents du tractarianisme, à ceux qu'on appelait le parti extrême. Ward entre autres avait garde de ne pas en profiter. La hardiesse provocante de ses écrits faisait naturellement scandale chez les tenants du vieux parti High Church. L'un d'eux, Palmer, ayant vainement demandé à Newman un désaveu, se décida à publier, à la fin de 1843, une brochure où il protestait, avec une sévérité attristée, contre le romanisme dont faisaient étalage des membres de l'Eglise d'Angleterre2. Ward fit tête à l'attaque. Privé de son organe accoutumé, le British Critic, que l'éditeur effrayé venait de suspendre, il entreprit, lui aussi, d'écrire une brochure qui, en quelques mois, devint, sous sa plume féconde et hâtive, un gros volume de six cents pages, lourd, désordonné, indigeste, mais substantiel, puissant et surtout animé d'une rare ferveur morale. Il parut, en juin 1844, sous ce titre : V Idéal d'une Église chrétienne, considéré par rapport à la pratique existante . Après avoir établi quel était cet idéal, l'auteur montrait àquel point l'Eglise d'Angleterre en était loin, flétrissait les

1 Life of 'Gard. Manning, t. F, p. 241 à 253.

" A Narrative of events cunnecled w'ilk tke publication of the « Tracts for tke Times » wilh refleclions on existing tendencies to Romanism.

réformateurs dont elle descendait, dénonçait son désaccord avec les Pères, sa séparationdes autres parties de l'Eglise catholique, sa servitude à l'égard de l'Etat, son manque de théologie, sa faiblesse, son indifférence ou sa connivence à l'égard de l'hérésie, et surtout l'abaissement de son niveau spirituel, sa totale ignorance de l'ascétisme, son impuissance à susciter, à nourrir ou même seulement à concevoir la sainteté. Puis, sur tous ces points, à cette Eglise «dégradée» il opposait l'Eglise romaine, dans laquelle, en dépit de certaines corruptions, il reconnaissait les caractères essentiels de l'Eglise idéale. Non qu'il en conclût à s'unir immédiatement à Rome; dans sa pensée, l'Eglise anglicane gardait toujours son existence distincte; seulement il lui signifiait qu'elle devait se transformer, en prenant l'Eglise romaine pour modèle; il la sommait de reconnaître en celle-ci l'autorité divine et de se repentir humblement du grand péché qu'elle avait commis en se séparant de sa communion. Tout au plus consentait-il que, dans cette adaptation à l'idéal romain, on procédât par étapes, mais sans rien voiler du but à atteindre. Aussi, loin de se défendre du romanisme dont l'accusait Palmer, s'en faisait-il honneur. Il se félicitait, comme « du plus heureux, du plus merveilleux et du plus inattendu des spectacles », de voir « tout le cycle de la doctrine romaine prenant graduellement possession de nombre de churckmen anglais ». Au lieu de ménager ses adversaires, il se faisait un plaisir de les braver, de les irriter ; on eût dit que, las et dégoûté d'une situation trouble, inconséquente,

équivoque, il avait pris son parti de précipiter la crise. Comment expliquer autrement que, connaissant, comme il le faisait, les sentiments des autorités universitaires et ecclésiastiques, il leur jetât ce défi si nettement prémédité : « Trois années se sont passées depuis que j'ai dit formellement qu'en souscrivant les Articles je ne répudiais aucune doctrine romaine; cependant je conserve mon fellowship que je tiens sous la condition de cette souscription, et je n'ai reçu de censure ecclésiastique sous aucune forme. »

Aussitôt paru, le livre de Ward est très attaqué. Les tractarians modérés nen sont pas les moins mécontents. Gladstone se fait Finterprèle de ce mécontentement, dans un article imposant du Quarterly Revieio. Nevvman, lui-même, qui a pris intérêt à la composition de l'ouvrage, est loin d'être satisfait de l'exécution. 11 n'est guère que Oakeley et certains jeunes gens qui se proclament en plein accord avec l'auteur. Que vont faire les autorités qu'il a défiées? C'est seulement au retour des vacances de l'Université, en octobre 1844, que le conseil des chefs de Collèges (Board of heads of ho uses) peut se saisir de la question. Ses résolutions sont arrêtées au milieu de décembre ; il a relevé, dans le livre de Ward, une série de passages qu'il juge incompatibles avec une loyale souscription des XXXIX Articles, et il annonce l'intention de proposera la Convocation: 1° de condamner le livre; 2° de priver l'auteur de ses grades universitaires; 3° d'ajouter à la souscription des Arlicles, exigée des membres de l'Université, la déclaration qu'ils les entendent dans le sens où ils ont

été primitivement publiés et où ils sont actuellement imposés par l'Université, ce sous peine d'expulsion. Les chefs de Collèges se laissaient emporter par leur passion, au-delà de ce que pouvait accepter le tempérament de l'Université. S'ils se fussent bornés à la première mesure, ils n'eussent soulevé à peu près aucune opposition. Mais la seconde paraît plus contestable, et la troisième surtout révolte ceux-là mêmes qui blâment le plus le livre de Ward. Un cri général s'élève contre cette prétention d'exiger un nouveau test qui serait l'ostracisme de toute une partie de l'Université. Les traclarians, tout à l'heure divisés, se retrouvent unanimes pour protester. Pusey annonce que, si cette déclaration est exigée, il la refusera. Keble publie contre elle une brochure considérable. Des high churchmen encore plus éloignés de Ward, comme Moberly et Gladstone, l'ont connaître leur désapprobation. L'opposition s'étend dans les rangs des libéraux. C'est, chez eux, l'indice d'un nouvel état d'esprit. Jusque-là, emportés par une animosité dont on a pu constater la vivacité chez Arnold, ils avaient paru empressés à seconder toutes les mesures de rigueur contre les traclarians ; en 1841, lors delà censure du tract 90, Stanley, à cette époque, absent d'Oxford, avait été seul de son parti à regretter qu'une mesure fût prise pour restreindre la liberté d'interprétation des Articles. En 1844, Arnold est mort, et les idées plus tolérantes de Stanley ont gagné du terrain. Si l'archevêque Whately, fidèle à la vieille passion, pousse les chefs de Collèges à user de rigueur, Stanley et plusieurs autres, Maurice,

Donkin, llull,Milman, s'élèvent au contraire contre leurs propositions, particulièrement contre le nouveau test; il leur parait politique de défendre, chez ceux qui ne pensent pas comme eux, une liberté d'interprétation dont ils comptent user dans un sens différent, et puis il ne leur déplaît pas de prendre ainsi sous leur protection légèrement ironique et dédaigneuse ces tractarians qu'ils avaient accusés d'intolérance lors de l'affaire Hampden. Tait lui-même, promoteur de la censure de 1841, qu'on croyait acquis à toute mesure de combat, publie, contre la déclaration proposée, une brochure très fortement raisonnée.

Déconcertés d'une opposition si vive et si étendue, les chefs de Collèges ne peuvent se cacher qu'à persister dans leur premier projet, ils vont au-devant d'un échec. La Convocation devait se réunir le 13 février 1845; le 23 janvier, un avis fait connaître que la troisième proposition est retirée. Mais, comme si les adversaires des tractarians ne pouvaient se résigner à ne pas viser plus loin et plus haut que Ward, ils lancent, deux jours après, une pétition tendant à ce que la Convocation soit appelée à prononcer une censure formelle contre le tract 90 , et, le 4 février, le conseil des chefs de Collèges déclare accueillir cette demande. On se ilatte que le peu de temps qui sépare de la réunion ne permettra pas à la résistance de s'organiser. Les tractarians, cependant, se remuent : Pusey est des plus actifs. Stanley et ses amis, cette fois encore, sont avec l'opposition. Des personnages influents, entre autres Gladstone, suggèrent l'idée que ce serait le cas pour les

LE DENOUEMENT 30i{

Proctors, dont l'un, Church, se trouve êtrel'ami de Newman, d'user de leur veto. Ce veto n'a-t-il pas été précisément établi pour empêcher les mesures hâtives et inconsidérées?

Le 13 février, la Convocation se réunit au théâtre. Au dehors, sévit une tempête de neige. Environ quinze cents membres de l'Université se pressent dans la salle, beaucoup venus de Londres ou des autres parties de l'Angleterre. L'excitation est extrême dans les deux camps. Tout Oxford est sur pied, attendant avec une anxiété passionnée le résultat de la délibération. En général, les étudiants, hostiles par tempérament aux abus d'autorité, prennent parti pour l'accusé, et quelques-uns d'entre eux, grimpés sur un toit, témoignent de leurs sentiments, en criblant de boules de neige le vice-chancelier à son passage. En séance, aussitôt les griefs exposés par le greffier, Ward présente sa défense; il a eu permission du vice-chancelier de s'exprimer en anglais. 11 parle plus d'une heure, avec un grand accent de conviction, très maître de soi, du ton qu'il aurait eu dans le common room de son collège, mais sans souci d'amadouer ses juges. Bien au contraire, il dit très simplement, comme allant de soi, les choses qui peuvent le plus les scandaliser, les irriter, les humilier. Toute sa justification est fondée sur l'inconséquence irrémédiable de l'Eglise d'Angleterre ; il reconnaît qu'il prend les Articles dans un sens qui n'est pas leur sens naturel, mais il met au défi les autres partis de l'anglicanisme de pouvoir faire autrement pour leur compte ; il déclare, en passant, comme

si cela ne pouvait étonner personne, qu'il admet « tout le cycle delà doctrine romaine ». Après Ward, personne autre ne prend la parole, et Ton passe au vote. La censure est votée par 777 voix contre 391; la dégradation par 569 contre 511. Quand la troisième proposition contre le tract 90 est mise aux voix, des cris de non et deplacet se heurtent de tous les coins de la salle ; mais le tumulte est dominé par la voix du doyen des Proctors, M. Guillemard ; la formule solennelle: Nobis procuratoribus non placet, est accueillie par des bravos1. Le vice-chancelier lève aussitôt la séance, et les membres se dispersent à travers la neige qui tombe. A sa sortie, Ward est acclamé par les étudiants, acclamations aussitôt mêlées d'éclats de rire, quand on le voit, dans sa hâte, s'étaler dans la neige, en laisant échapper tous ses papiers. Avec ce personnage, il était toujours un peu à craindre que le bouffon ne se mèlàt au dramatique. Peu de jours après cette condamnation qui faisait de lui une sorte de martyr, la nouvelle se répand tout à coup que ce grand admirateur de toutes les choses romaines, y compris le célibat des prêtres, se mariait. Ce mariage, décidé depuis quelque temps, avait été, par prudence, tenu secret jusqu'après la séance de la Convocation. C'est, dans Oxford, un mouvement de surprise qui, cette fois encore, se termine par un éclat de rire. Les journaux sont remplis, pendant quelques jours, de quolibets et d'épithalames satiriques à l'adresse du nouveau marié. Du coup, la sympathie naguère ressentie pour la victime d'un procédé violent, s'évanouit. 11 semble, bien à tort, que ni le personnage, ni sa cause

ne méritent plus d'être pris au sérieux. En somme, l'impression dernière du procès n'est pas favorable au parti tractarien. Si les chefs de Collège n'ont pas obtenu de la Convocation tout ce qu'ils en espéraient, il ne paraît pas moins résulter des votes émis que ce parti est répudié par l'Université, sur laquelle il avait cherché à s'appuyer et qu'il avait été sur le point d'entrainer et de dominer.

La condamnation de Ward est suivie d'un épilogue qui en aggrave encore la portée. L'ami le plus dévoué du condamné, Oakeley, qui, depuis 1839, exerçait son ministère dans la chapelle d'Old Margaret Street, à Londres, ne s'est pas contenté d'écrire au vice-chancelier de l'Université qu'il partageait toutes les opinions censurées ; il a tenu à honneur de notifier à son propre évêque « qu'il croyait à toute la doctrine romaine, bien qu'il ne revendiquât pas le droit de l'enseigner ». Cette sorte de défi est d'autant plus mal reçu que son auteur a déjà eu des difficultés avec l'autorité épiscopale : le culte qu'il a institué dans sa chapelle, le genre de piété qu'il y a suscitée, en vue d'y mettre en pratique les doctrines du Mouvement, l'ont fait accuser de romanisme, et, à plusieurs reprises, l'évêque de Londres lui a adressé des représentations. Cette fois, le prélat juge une répression nécessaire et, sans s'arrêter à l'offre que lui fait Oakeley de résigner son bénéfice, il le défère à la cour des Arches4. Celle-ci, en juin 1845,

1 La Cour des Arches, bien que n'étant plus composée que de juges laïques, décidait des causes ecclésiastiques de la province de Canterbury.

se fondant sur les « opinions romanisantes » du ministre incriminé, le frappe de suspension perpétuelle. La disgrâce des tractarians semble donc complète. Répudiés par l'Université, ils le sont encore par l'épiscopat et par les cours de justice. Ceux d'entre eux qui, comme Pusey, se piquent de modération, qui, pacificateurs non écoutés, se sont vainement interposés pour prévenir le conflit, qui n'ont pu obtenir ni que les uns fussent prudents, ni que les autres fussent indulgents, sont réduits à constater tristement le désastre de leur cause, lit, si fâcheux que soit le présent, l'avenir leur parait plus sombre encore; ils sentent la direction des événements leur échapper, la crise se précipiter. « La situation, dit Manning', me semble de la dernière gravité. »

Quel va être le contre-coup de ces événements sur l'àme de Newman ? Ne sera-ce pas le signal d'une sécession que chacun pressent être de jour en jour plus probable ? Cette question pèse sur beaucoup d'esprits, non seulement sur les anciens amis dont le cœur se déchire à la pensée d'une séparation, mais même sur plus d'un adversaire qui ne peut s'empêcher de redouter, pour l'Eglise d'Angleterre, la diminution qui résultera d'une telle perte '. Durant les polémiques qui ont précédé la Convocation, même au moment où le tract 90

1 Voir, par exemple, une lettre de Jowett, 'le janvier 1845. Life and Letters ofB. Jowett, t. I, p. 116.)

était directement visé, Newman, en dépit des appels de ses amis effarés, a gardé le silence et témoigné une dédaigneuse indifférence. Lui-même l'a dit, il « se sentait comme mort par rapport à l' Eglise anglicane' ». « Cette affaire, écrit-il le 11 février 1845, ne m'a pas un moment peiné ni intéressé... Je m'en suis allé trop loin pour cela. (/ am loo far (jonc for thaï.))) Et, quelques jours avant, il faisait à Pusey ces déclarations plus inquiétantes encore : « Je ne serais pas honnête, si je ne commençais par vous dire que je serais content, pour ce qui me regarde personnellement, que ce décret passât. Longtemps, en effet, j'ai attendu des circonstances extérieures pour déterminer ma course, et je ne désire pas que ce jour soit écarté2. »

C'est qu'en effet, depuis quelque temps, le travail intérieur de Newman a fait de grands progrès. Sa conscience a fini par s'inquiéter d'une attente qui lui avait paru longtemps légitime, et elle se pose maintenant la question sous cette forme : « Serais-je en sûreté si je mourais cette nuit ? Est-ce pour moi un péché mortel de ne pas entrer dans une autre communion3 ? » Pour sortir de cette immobilité, il s'est résolument engagé dans une voie où il croit trouver la fin de ses doutes. 11 s'est mis à examiner si les dogmes nouveaux qu'il avait jusqu'alors reprochés à l'Eglise romaine, comme des corruptions de la foi primitive, n'en sont pas le

1 Apologia.

2 Lifeof Pusey, l. II, p. 428, 429.

:î Lettre du 8 janvier 1845. (Apologia.)

développement régulier. C'est aborder cette théorie du Développement delà doctrine religieuse, dont le germe existait chez certains Pères et que Wiseman, avec son intuition si perspicace des besoins de son temps et de son pays, avait, dès 1839, exposée dans un sermon célèbre * . Elle peut se résumer ainsi : le dogme chrétien, étant une idée vivante, ne saurait demeurer stationnaire ; il a dû se transformer, s'enrichir, s'agrandir, par l'effet de ses relations avec le monde où la religion est appelée à vivre; d'ailleurs, nul ne peut nier que ce développement ne se soit produit à l'origine de l'Eglise, au temps des Apôtres, et l'on ne voit pas pourquoi il se serait arrêté à la mort du dernier de ces Apôtres; il s'est continué depuis, selon les circonstances, selon les besoins, et il continuera dans l'avenir; le dépôt delà foi est, en effet, assez vaste pour qu'on en puisse tirer, jusqu'à la fin des siècles, des vérités dites à tort nouvelles; si dune l'erreur peut se manifester par des innovations téméraires, elle peut résulter aussi de l'obstination à ne pas suivre l'idée dans son évolution légitime ; ce qu'il importe, c'est d'établir à quels caractères le vrai développement se distingue du faux ; ces caractères une fois fixés, reste à voir s'ils ne se rencontrent pas dans l'œuvre de l'Eglise catholique, si surtout ce développement n'implique pas, ce que cette Eglise seule possède, une autorité infaillible pour le diriger et le préserver2.

1 Life and Times ofCard. Wiseman, t. 1, p. 314 à 319. - Voir, dans la Reoue du Clergé français du 1er décembre 1898, un article remarquable sur le Développement chrétien, d'après le

C'est au commencement de 1843 que Newman avait commencé à considérer cette idée du développement; à la fin de 1844, voulant l'éprouver définitivement et mettre un terme à ses doutes, il s'est décidé à écrire un essai sur ce sujet. Des conclusions auxquelles il arrivera dépendra le parti qu'il prendra à l'égard de son Eglise. Jamais livre a-t-il été composé dans de telles conditions et, pour ainsi parler, avec un tel enjeu? Aussi, quand on le lit aujourd'hui, ressent-on une émotion singulière, à la pensée que, derrière cette discussion scientifique si nourrie et si serrée, se cache le plus personnel et le plus poignant des drames, celui d'une âme qui brise ses plus chères attaches pour s'élever vers la lumière. Ne peut-on pas en dire ce que l'auteur y dit du dogme, qu'on est en face non d'une idée abstraite, immobile et comme insensible, mais d'une idée qui vit, marche, grandit, on pourrait presque dire qui souffre et qui mérite ?

Dans le travail ainsi entrepris et auquel il s'est mis tout de suite avec une extrême ardeur, Newman ne tarde pas à rencontrer la lumière qu'il cherche : plus il avance, plus ses incertitudes se dissipent. A la fin de l'hiver de 1845, l'issue lui paraît assez sûre pour qu'il juge loyal d'avertir ceux de ses anciens amis qui n'ont pu encore se faire à l'idée de sa sécession1.

Cardinal Newman. L'auteur de l'article, qui se dissimule sous un pseudonyme, est un de nos plus savants exégètes. Il indique toutes les ressources qu'offre cette théorie pour répondre aux objections que la science antichrétienne prétend tirer des récentes découvertes de la critique historique sur nos origines religieuses. 1 Apologia. — Lefl. and Corr. of J.-H. Newman, t. II, p. 457 à 466.

« Ne vous cachez pas à vous-même, n.andc-t-il dès le 25 février à son cher Pusey, que je suis aussi près du pas décisif que si, en réalité, je l'avais fait. Ce n'est plus qu'une affaire de temps. J'attends, pour que, si je suis, par hasard, le jouet d'une illusion, Dieu me le fasse sentir. » Et, le 12 mars : « Je suppose que Noël ne se passera pas avant la rupture1. » Par plus d'un côté, sans doute, la perspective de cette ruplure fait saigner son cœur. « Mes yeux, écrit-il le 3 avril, se mouillent de larmes, à la pensée de toutes les choses aimées qu'il me faut abandonner. » Et encore : « Je sens peser sur moi, sans relâche, la main de Celui qui est toute sagesse... Mon cœur et mon esprit sont épuisés de fatigue, comme peuvent l'être nos membres quand un fardeau pèse sur nos épaules ?. » Mais cette souffrance même ne prouve -t-elle pas à quelle nécessité supérieure il obéit? Dans une lettre du 15 mars, adressée à sa sœur, il énumère ainsi quelques-uns des sacrifices qu'il fait : « J'ai un bon renom auprès de plusieurs, je le sacrifie délibérément ; j'en ai un mauvais auprès d'un plus grand nombre, je comble leurs pires désirs et leur donne le triomphe qu'ils ambitionnent le plus. Je rends malheureux tous ceux que j'aime, je désoriente tous ceux que j'ai instruits ou aidés. Je vais à ceux que je ne connais pas et dont j'attends très peu. Je fais de moi un exilé, et cela à mon âge. Oh ! qu'est-ce qui peut m'y déterminer, sinon une puissante nécessité3? » Comme j'ai déjà eu

1 Life uf Piise//, t. II, p. 448 et sq.

2 Apolorjia .

'■' Lett. and Corr., t. II, p. 459.

souvent occasion de le noter, la douleur qu'il cause aux autres le touche plus encore que son sacrifice personnel ; c'est la pensée qui lui revient sans cesse et semble faire sortir un gémissement de toutes ses lettres. Et cependant, grâce à sa conviction affermie, il se sent plus de force pour porter cette douleur. La tristesse subsiste, mais l'angoisse a disparu. Il est toujours ému du désarroi où il jette les âmes, mais il commence à entrevoir que ce désarroi peut leur être salutaire. « Je ne désire pas, écrit-il le 13 mars, qu'elles changent parce que je change moi-même, mais je ne puis être fâché qu'elles prennent mon changement comme une sorte d'avertissement de considérer où est la vérité*. » Et surtout il n'est pas de sollicitations, si affectueuses, si pathétiques soient-elles, qui entament sa conviction. Il répond, avec émotion, mais aussi avec fermeté, aux amis qui les lui adressent. Ainsi fait-il à Pusey, qui, en mars, lui a envoyé une suprême adjuration; il lui raconte longuement la marche de son esprit, ses premiers doutes, ce qu'il a fait pour les rejeter et pour trouver, môme contre toute espérance, un fondement acceptable à son Eglise, et comment son effort a échoué 2. »

Cette fois Pusey ne peut plus se faire d'illusion. 11 sent le coup porté à « sa pauvre Eglise ». « Ce sera, écrit-il le 21 mars, une déchirure comme jamais elle n'en a connu. Tant sont déjà en suspens ! Outre ceuxlà, des centaines voudront le suivre. » 11 n'entrevoit

1 Lettre du 14 mars 1845. {Life of Pusey, t. II, p. 450, 451.)

2 Tbid., t. II, p. 453.

qu'un moyen de les retenir. « J'espère, écrit-il peu après à Keble, qu'on pourra amener les gens à croire que Newman a une vocation, une mission spéciale, et que ses disciples n'ont pas le droit de le suivre. » Chez Pusey, cette idée un peu singulière n'est pas seulement une tactique, c'est une conviction née de l'impossibilité de concilier autrement son estime pour Newman et son attachement à l'Eglise que Newman abandonne. « Je vois là, dit-il, l'œuvre d'une Providence mystérieuse, comme si Dieu appelait cet instrument choisi pour remplir quelque office dans l'Eglise de Rome (quoique, bien entendu, il y aille non pas en réformateur, mais en croyant), et ainsi Dieu lui donnerait des convictions qu'il ne donne pas aux autres. Du moins, j'en suis venu à cette idée, quand j'ai compris qu'il allait se convertir *. » C'est que ceux qui ont connu el aimé Newman ne peuvent pas penser mal de lui, alors même qu'ils ne croient pas devoir le suivre. Tel l'excellent Marriott, qui, à la révélation de cette séparation prochaine, ne sait répondre, le 15 janvier, qu'en rappelant, en termes touchants, combien « la conduite de Newman envers l'Eglise d'Angleterre a toujours été généreuse, délicate et, s'il peut encore se servir d'un pareil mot, filiale ». Il ajoute, avec sa modestie accoutumée : « J'ai souffert à chaque anneau que vous avez brisé, et je ne vous ai pas interrogé, parce que je sentais que vous deviez mesurer la confidence de vos pensées à l'occasion et aussi à la capacité de ceux à qui

1 Life of Pusey, t. II. |>. 153,

vous parliez. J'écris à la hâte, au milieu d'occupations absorbantes, en partie privées de leur saveur, en partie rendues amères par ce que je viens d'apprendre. Mais je suis prêt à vous remettre, vous qui êtes ce que j'aime le mieux au monde, entre les mains de Dieu, priant ardemment qu'il lui plaise de se servir de vous de la manière la plus utile à la sainte Eglise catholique K . »

Avant de faire le dernier pas qu'il a ainsi annoncé à ses amis, Newman s'est imposé de mener à fin son Essai sur le Développement de la doctrine chrétienne. Il y travaille sans relâche, y donnant tout son temps. A peine s'interrompt-il quelques instants, après chaque repas, pour tenir compagnie aux jeunes gens qui forment alors la communauté de Littlemore, Saint-John, Dalgairns, Bowles, Stanton. Alors, avec le charme habituel de sa conversation, il cause de mille sujets, de préférence des souvenirs du passé, mais jamais du travail qui l'occupe et de la question redoutable qui pèse sur sa conscience et sur la leur. Il semble tacitement admis que le temps des arguments et des controverses est passé, et que la prière, la méditation solidaire sont les meilleurs moyens de coopérer à la grâce divine. Newman ne fait exception que pour l'un de ces jeunes gens, auquel il ouvre parfois quelque chose de ses secrètes pensées : c'est le « cher Ambroise Saint- John », qui prend alors, auprès de cette âme ayant tant besoin de tendresse et d'intimité, la place laissée

1 Apoloqia.

vide par réloignement graduel des confidents d'autrefois'. Les autres disciples se bornent à considérer avec respect, et aussi avec une sorte de terreur religieuse, leur impénétrable maître, absorbé dans son mystérieux ouvrage, toujours debout à son bureau, où il écrit jusqu'à quatorze heures par jour. Ils ont raconté plus tard qu'il leur semblait pâlir et s'amincir chaque jour davantage, si bien qu'à la fin, quand il travaillait devant la fenêtre ensoleillée, on eût dit qu'il était devenu presque transparent. Du reste, si Newman se tait, plus d'un indice laisse deviner à ses compagnons où il tend ; on remarque qu'il a cessé de lire le service anglican de la communion; un des derniers arrivés a su qu'à moins d'être prêt à se convertir au catholicisme romain il ne serait pas admis dans la petite communauté. Seulementtoutcela demeure secret : à Littlemore, on ne parle pas tout haut du dénouement que chacun pressent2.

Si proche que Newman soit alors de sa conversion, il persiste à se tenir à l'écart des catholiques, particu-

1 Georges Elliott ne trouvait rien de plus tendre et de plus émouvant que l'espèce de dédicace adressée par Newman, en finissant son Apologia, à cet ami de la dernière crise : « A vous spécialement, cher Ambroise Saint John que Dieu m'a donné après m'avoir retiré tous les autres; à vous qui êtes le lien entre ma vie ancienne et ma vie nouvelle, qui, depuis vingtquatre ans, avez été pour moi si dévoué, si patient, si zélé, si tendre, qui m'avez laissé mappuyer si pesamment sur vous, qui avez veillé sur moi de si près, qui n'avez jamais pensé à vous lorsqu'il s'agissait de moi. » Saint-John devait être un des premiers compagnons de Newman, dans la fondation de l'Oratoire.

2 Life and Timesof Card.Wiseman,t. i, p. 425 à 427. — Cardinal St'wmaii, par llutton, p. 185.

lièrement des prêtres, contre lesquels il garde toujours quelque chose de ses anciennes méfiances et antipathies. « Je n'ai, écrit-il vers cette époque, aucune sympathie présente pour des catholiques romains. A peine, même à l'étranger, ai-je assisté à Tune des cérémonies de leur culte. Je ne connais personne parmi eux; je n'aime pas ce que j'entends dire d'eux '. » Ainsi, jusqu'au bout, ce retour à la vérité demeurait l'œuvre, en quelque sorte spontanée, de quelques âmes d'anglicans, sans intervention étrangère, ou, pour parler plus exactement, il était l'action directe et immédiate de la grâce divine, et Ton s'acheminait à ce résultat vraiment extraordinaire et sans précédent, d'hommes qui, suivant les paroles mêmes de deux de ces convertis, allaient « se soumettre à l'Eglise, sans avoir subi l'influence d'aucun catholique vivant, sans avoir mis le pied dans une église catholique ni vu la figure d'un prêtre catholique2 ». Wiseman était le premier à reconnaître, dans une lettre alors adressée aux évêques de France, que « ce qui se passait en Angleterre ne pouvait s'expliquer ni par l'activité des catholiques, ni par les prédications du clergé ». « Bien au contraire, ajoutait-il avec une sincérité modeste, il semble que toute intervention de notre part, ayant pour objet de hâter le dénouement désiré de ce grand mouvement, ait eu pour résultat de retarder plutôt que de seconder

1 Lettre du 16 novembre 1844. (Apologia.)

- Ces expressions sont du P. Morris, dans Catholic En gland in modem Times, et du cardinal Manning, dans l'introduction de England and Christendom, p. xxxiv.

les appels qui se produisaient. » Il saluait donc là « une impulsion spontanée de la grâce et une succession providentielle de circonstances i ».

Pour être réduit à une inaction singulièrement pénible à son ardente nature, Wiseman n'en est que plus anxieux et plus impatient. Le procès de Ward, dont il a suivi avec émotion toutes les péripéties, lui a paru devoir précipiter le dénouement, et, depuis la condamnation, il attend, de jour en jour, la nouvelle de l'abjuration de Newman. Mais les

1 Cité par le P. Ragey. (La Crise religieuse en Angle/erre, p. 51). Newman a fait allusion à ce caractère particulier du mouvement qui l'avait amené, lui et ses amis, à l'Eglise catholique, dans un sermon prononcé, quelques années après sa conversion, à l'installation du premier évoque de Birmingham. « De môme, y disait-il, que, lors de la résurrection de Jésus-Christ, les hommes n'en eurent pas connaissance, car il ressuscita à minuit et en silence; ainsi, lorsqu'il voulut, dans sa miséricorde, accomplir sa nouvelle œuvre parmi nous, il opéra secrètement, et il avait ressuscité, sans que les hommes y eussent même pensé. 11 n'envoya pas, comme dans l'origine, ses apôtres et ses missionnaires, de la cité où il a fixé son trône. Ses prêtres, rares et dispersés, étaient occupés à la tâche qui leur était confiée, veillant la nuit sur leur troupeau et manquant de loisir pour songer aux multitudes qui criaient autour d'eux, sans avoir même la pensée que le pays pût se convertir. Mais il vint comme un Esprit sur les eaux ; il marcha, de côté et d'autre, sur l'abîme sombre et agité, et, chose admirable à voir et inexplicable pour l'homme, les cœurs furent émus, les yeux s'élevèrent à l'espérance et les pieds commencèrent à se mouvoir vers la grande mère qui avait presque renoncé à penser à eux et à les chercher. D'abord l'un et puis un autre cherchèrent le repos qu'elle seule pouvait donner : un premier, et un second, et un troisième, et un quatrième, chacun «à son tour, selon que la grâce les touchait; ils ne venaient pas tous à la fois, comme si c'était une affaire de parti ou de politique; mais chacun était attiré par un pouvoir divin, et contre sa volonté, car il était heureux où il se trouvait, volontairement toutefois, car il était subjugue d'une manière aimable par la douce et mystérieuse influence qui l'appelait. L'un après l'autre, sans qu'on y prît garde, en silence, promptement, et pourtant nombreux, ils se pressaient d'entrer, jusqu'à ce qu'enfin tous

semaines, les mois s'écoulent, et il n'entend rien annoncer. L'attente lui est d'autant plus douloureuse qu'il a conscience de ne pouvoir rien pour l'abréger. Autour de lui, ne voit-il pas déjà triompher de sa déception, ces catholiques qui ont toujours traité ses espérances de chimériques et qui naguère se réjouissaient de l'apostasie du converti Sibthorpe, comme d'une leçon salutaire? En juillet, il n'y tient plus et députe un récent converti, Bernard Smith, pour aller, sous prétexte de visite à Newman, examiner ce qui se passe à Littlemore. Newman reçoit Smith avec une froideur marquée, lui dit quelques mots, puis quitte la salle, en le laissant avec ses jeunes disciples. Ceux-ci se montrent plus disposés à causer ; après quelques échanges d'idées sur des questions de doctrine ou de pratique, ils témoignent d'une curiosité un peu inquiète au sujet de ces prêtres catholiques dans la compagnie desquels leur ancien collègue vit maintenant à Oscott; ne sont-ce pas des hommes « sans éducation », avec lesquels la cohabitation est « impossible » ? Ils sont surpris et rassurés d'apprendre qu'un homme qui a eu leurs habitudes et leurs goûts se plaît dans ce milieu. A l'heure du repas, Newman reparaît; il entre lentement dans la salle et s'arrête un moment, avant de s'asseoir. Smith remarque qu'il a un pantalon gris. Sachant la rigueur de ses principes sur le costume clérical, le fait lui parait très significatif. Ce muet avertissement lui suffit pour

pussent voir que la pierre était renversée, que Jésus-Christ était ressuscité et qu'il avait disparu. »

qu'en revenant il affirme, à Wiseman, que « Newman viendra et qu'il viendra bientôt1 ».

Eu août 1845, la nouvelle se répand que YYard s'est décidé à devancer Newman dans l'Eglise de Rome. Au point où il en était, il ne fallait pas grand'chose pour le déterminer. L'initiative est venue de sa femme ; copiant un article de lui, elle a rencontré une phrase où il répétait ce qu'il avait dit souvent, depuis quelque temps, que l'Eglise romaine était la véritable Eglise; elle s'est arrêtée : « Je ne puis en rester là, dit-elle, j'irai et me ferai recevoir dans cette Eglise. » Cette parole fait réfléchir Ward sur sa situation. « Un peu plus tôt, un peu plus tard, répond-il, cela ne fait pas de différence; j'irai avec vous. » Le 13 août, il adresse à ses amis une lettre-circulaire où il annonce et justifie sa résolution, et, au commencement de septembre, l'abjuration est consommée'2. Le 29 de ce même mois, c'est le tour de Dalgairns, l'un des jeunes hôtes de Littlemore. Saint John suit, le 2 octobre; puis c'est Stanton qui quitte aussi Littlemore et qui fait part à Newman de son intention de se faire recevoir à Stonyhurst. « Pourquoi n'être pas reçus ensemble? lui répond Newman. Le P. Dominique, passionniste, vient ici le 8, pour me recevoir; revenez pour ce jour 3. »

1 Life and Times of Card. Wiseman, t. 1. p. 424 à 429. ' W.-G. Wnrd and tke Oxford Mûrement , p. 357 à 3H6. :; Life and Times of Card . Wiseman, t. 1, p. 429.

Newman, en effet, a pris son parti. Le 3 octobre, il a requis le prévôt d'Oriel d'effacer son nom des livres du collège et de l'Université, sans expliquer, du reste, le motif de sa demande. Le 8, au matin, il écrit une courte lettre à plusieurs amis, pour leur annoncer ce qu'il va faire. « Cette lettre, ajoute-t-il en post-scriptum, ne partira que lorsque tout sera fini. Il va sans dire qu'elle ne demande pas de réponse \» Deux jours auparavant, il a tracé les dernières lignes de son Essai sur le Développement de la doctrine chrétienne, et il y a ajouté cette conclusion personnelle dont Stanley a dit qu'elle est « Tune des pages les plus émouvantes qui aient jamais été écrites par une plume non inspirée2 » :

Telles étaient les pensées d'un homme dont la longue et persévérante supplication avait été que le Très-Miséricordieux ne méprisât pas l'œuvre de Ses propres mains et ne l'abandonnât pas à lui-même, alors que, la vue encore trouble, le cœur chargé, il ne pouvait employer que la raison dans les choses de la foi. Et maintenant, cher lecteur, le temps est court, l'éternité longue. N'écarte pas ce que tu as trouvé ici, ne le regarde pas comme pure matière à controverse, ne t'applique pas à le réfuter, cherchant seulement les meilleurs moyens de le faire ; ne te trompe pas toimême, en t'imaginant que cela vient de désappointement, ou de dégoût, ou d'agitation d'esprit, ou de sentiments blessés, ou d'une sensibilité mal placée, ou de quelque autre faiblesse. Ne t'enveloppe pas dans les liens des années passées, ne décide pas que la vérité est ce que tu désires qu'elle soit, et ne fais pas une idole des préjugés que tu chéris. Le temps est court, l'éternité longue. Nunc dimittis sercuni

1 Apologia.

- Life of Stanley, t. I, p. 345.

tuum, Domine, secundum verbiim tuum in pace, quia vide ni ni oculi mei salutare tuum.

Le P. Dominique, auquel Newman a fait appel sans même l'informer explicitement du motif pour lequel il le demandait, était un religieux passionniste, italien de naissance, d'origine très humble, installé en Angleterre depuis 1841. Newman a eu l'occasion de l'entrevoir, quelques instants, l'année précédente, à Littlemore ; il a goûté sa simplicité et sa piété ; il lui sait gré, comme il l'écrit sous l'empire des mêmes préventions, de « s'être peu occupé de conversions ».

Le 8 octobre au soir, par une pluie battante, le P. Dominique arrive à Littlemore. Tout y est silencieux. Avis a été donné aux amis du voisinage que «M. Newman désirait rester seul ». Pas d'autres personnes présentes que deux convertis récents, Dalgairns et Saint-John, et deux disciples qui doivent abjurer avec le maître, Stanton et Bowles. A peine arrivé, le religieux essayait de se sécher auprès du feu, quand Newman entre dans la pièce, se prosterne à ses pieds, lui demande de le bénir et d'entendre sa confession. La nuit se passe en prières. Le lendemain, Stanton et Bowles se confessent à leur tour. Le soir tous trois font leur profession de foi et reçoivent le baptême sous condition. Leur ferveur fait l'admiration du P. Dominique. Le 10 au matin, celui-ci dit la messe, dans l'oratoire, sur une pierre d'autel que Saint-John est allé chercher à Oxford et donne la communion aux cinq assistants.

Ainsi se consomme, dans la simplicité, le silence et la solitude, ce grand événement dont, depuis plusieurs années, la préparation occupait et troublait tant d'âmes, et dont les conséquences sont loin d'être épuisées.

Si prévue que soit la « sécession » de Newman, le retentissement en est considérable. « Il est impossible, dit un contemporain, Mark Pattison, de décrire l'effet énorme produit dans le monde académique et clérical, je puis dire, dans toute l'Angleterre, par ce fait qu'un seul homme a changé de religion '. » Gladstone affirme que « c'est une époque dans l'histoire de l'Eglise d'Angleterre2 ». Plus tard, Disraeli constatera que cette conversion « a imprimé à l'Angleterre une secousse dont elle est encore ébranlée », et l'un des premiers historiens d'outre-Manche, à l'heure actuelle, M. Leecky, déclarera que, dans cet ordre d'idées, il n'y a pas eu déplus grand événement depuis les Stuarls3. Sur le moment même, au reçu de la nouvelle, sauf quelques clameurs haineuses de protestants fanatiques, le premier sentiment qui domine à Oxford et dans les milieux éclairés de l'anglicanisme, est celui d'une tristesse respectueuse et aussi d'une attente inquiète. On se demande, avec tremblement, quelles seront, pour l'Eglise établie, les suites d'un tel coup. Chacun a aussitôt pressenti que plus d'un disciple accompagnerait le maître dans son exode. En effet, c'est comme

1 Memoirs, par Mark Pattison, p. ±{-1.

'- Lettre du 10 décembre 1845, Life ofBishop WiLber force, t. I, p. 328.

3 Cité par Wilfrid Ward, dans Life and Times of Card. Wiseman, t. 1, p. 438.

une traînée de conversions. Oakeley s'en va l'un des premiers, puis Faber, depuis longtemps catholique de cœur, de conviction et de pratique', et beaucoup d'autres, dont de nombreux clergymen et gradés d'université. On a évalué à plus de trois cents les conversions, suite immédiate de celle de Newman, et le mouvement devait se continuer les années suivantes ; à vrai dire, depuis lors, il ne s'est plus arrêté. Rien de pareil ne s'était vu depuis la Réforme. Les anglicans fidèles se demandent, eiïarés, quel sera le terme de ces défections. « Chaque matin, a raconté l'un d'eux, nous prenions place, tout tristes, à notre déjeuner, nous attendant que quelqu'un vînt nous apporter une fâcheuse

1 Faber, au dernier moment, s'était trouvé arrêté par le souci de dettes qu'il avait contractées pour les dépenses de sa paroisse et que la résignation de son bénéfice ne lui permettrait plus d'acquitter. Un ami protestant, qui voyait les conversions de mauvais œil, mais qui ne voulait pas que la liberté de décision d'un tel homme fût entravée par des préoccupations de cet ordre, lui envoya la somme dont il avait besoin pour s'acquitter, sous la condition qu'il ne serait jamais question de cette affaire entre eux. Le 16 novembre 1845, Faber monta, pour la dernière fois, dans la chaire de son Eglise, déclara à ses paroissiens que les doctrines qu'il leur avait enseignées, bien que vraies, n'étaient pas celles de l'Eglise d'Angleterre, que conséquemment il ne pouvait demeurer dans sa communion et devait aller là où il trouverait la vérité. Sur ce, il descendit en hâte de la chaire, enleva son surplis qu'il laissa à terre et se retira au presbytère. La congrégation demeura quelque temps dans un état de stupeur; puis bientôt, tandis que la majorité se retirait lentement, quelques notables allaient supplier le recteur de revenir sur sa décision, lui déclarant qu'il pourrait prêcher toutes les doctrines qu'il voudrait. Faber fut inébranlable. Le lendemain, comme il se mettait en route de bonne heure, avec quelques-uns de ses paroissiens décidés à se convertir avec lui, toutes les fenêtres s'ouvrirent sur son passage, et les pauvres gens agitaient leurs mouchoirs en lui criant : « Dieu vous bénisse, M. Faber, partout où vous irez ! » (Life and Lellers of F.-W. Faber, p. 2:j:j à 238.;

nouvelle, nous raconter qu'un tel s'en était allé, que tel autre s'en irait sûrement i . » Dans certains esprits, l'effet produit est comme celui d'un choc en retour : ils sont rejetés dans le scepticisme ; tels J.-A. Froude et Mark Pattison ; suivant l'expression de ce dernier, la conversion du maître leur a donné « la sensation d'une fin subite de toutes choses, sans le commencement de rien de nouveau2. »

Parmi les disciples de Newman, les jeunes sont les plus empressés à le suivre : ils avaient des liens moins forts, des habitudes d'esprit moins anciennes à briser. Ses vieux amis, au contraire, les plus chers à son cœur, demeurent sur la rive qu'il quitte. Keble a-t-il été un moment ébranlé ? En tout cas, l'ébranlement ne dure pas. Pusey, Marriott, Rogers, Isaac Williams, Church ne paraissent pas avoir un instant d'hésitation. Sur leur état d'esprit, sur leur effort pour se ressaisir dans cette déroute de leur parti, sur les conditions dans lesquelles ils essayeront d'établir, à leur tour, une via média, j'aurai occasion de revenir dans la suite de cette histoire. Notons seulement que, sous le premier coup d'une séparation qui leur est si douloureuse et si menaçante, ils n'ont aucune parole, aucune pensée de blâme et d'amertume à l'égard de l'ami qui s'éloigne. Dès le 11 octobre, à la première nouvelle de ce qui est pour lui, dit-il, un « coup de foudre », Keble écrit : « Mon très cher Newman, vous avez été, pour moi, un ami bon, secourable, comme à peu près nul autre n'au-

1 Life and Letters o'f demi Church, p. 232. - Mé/noirs, par Mark Pattison, p. 235.

rait pu l'être. Vous êtes mêlé, dans mon esprit, à toutes mes vieilles, chères et saintes pensées, au point que je ne supporte pas l'idée d'être séparé de vous, quelque parfaitement indigne que je me reconnaisse. Et, cependant, je ne puis marcher plus longtemps avec vous. Il me faut m'attacher à la croyance que nous ne sommes pas réellement séparés ; c'est vous qui me l'avez enseigné, et je ne puis penser que vous ayez pu m'induire en erreur. Ayant donc relevé mon courage par ce peu de mots, je vous dirai seulement : Dieu vous bénisse et vous récompense cent fois pour le secours que vous m'avez donné, de toute façon, à moi, indigne, et à tant d'autres ! Puissiez-vous avoir la paix là où vous allez, et nous aider, de quelque manière que ce soit, à l'avoir ! En tous cas, je ne pense guère que ce puisse être par des controverses. Et ainsi, ressentant comme si Je printemps de ma vie était fini, je suis, pour toujours, votre affectionné et reconnaissant1. » Les autres s'appliquent à se montrer aussi affectueux. Toutefois, en dépit de leurs efforts, on sent une gêne, une contrainte. Entre eux et le converti, il y a quelque chose d'irrémédiablement brisé. A la suite d'une visile que lui a faite Newman, Pusey se plaint qu'il y ait ou comme une sorte d'aigreur dans ses manières. Newman répond en se plaignant, à son tour, qu'on soit ainsi disposé à éplucher avec sévérité les convertis. « Hélas ! dit-il, je n'ai pas d'alternative entre le silence et dire ce qui vous peinerait. Puisse venir un jour où il n'en soit plus ainsi! Alors le vieux temps renaîtra et un 1 John Keble, par Lock, p. 128.

LE DENOUEMENT i]25

temps plus heureux. » En attendant, il estime qu'il « vaut mieux ne plus se rencontrer que s'exposer à de pareils malentendus'. » Bientôt, en effet, toutes relations sont interrompues entre ces hommes qui s'étaient tant aimés ; elles ne seront reprises que longtemps après.

A la place de ces amitiés brisées, Newman n'a plus en perspective que la compagnie de ces catholiques dont il s'est tenu jusqu'alors si éloigné. La première rencontre avec eux a lieu le 31 octobre, à Oscott, où il s'est rendu, avec quelques-uns des nouveaux convertis, pour être confirmé par Mgr Wiseman. Il semblait, comme l'a dit le biographe de ce prélat, que le grand leader d'Oxford, reconnaissant la victoire de Rome, vînt rendre son épée à celui qui le pressait depuis longtemps de le faire. L'entrevue, au début, n'est pas sans quelque embarras de part et d'autre. Wiseman qui, en présence d'un homme sortant d'une pareille agonie, ne veut ni avoir l'air de triompher ni se répandre en félicitations banales, trouve à peine quelques mots pour demander des nouvelles du voyage. Les deux principaux personnages restent assis, l'un en face de l'autre, presque sans se parler, pendant qu'à côté d'eux leurs compagnons causent plus librement. Au bout de peu de temps, l'évêque, avisé qu'un enfant l'attend pour se confesser, saisit cette occasion de se retirer. Le lendemain, après la confirmation, on se revoit et, cette fois, la glace se rompt. « Newman m'a ouvert complètement son cœur, écrit quelques jours après

1 Life of Pusey, t. Il, p. 507, 508.

Wiseman. Je vous assure que jamais, en aucun temps, un converti n'est venu à l'Eglise avec une foi plus docile et plus simple. Tout va bien; ma santé seule serait inquiétante. Mais non. N'ai-je pas répété que, le jour de la conversion de Newman, je chanterais mon Nunc dimittis? Il n'est pas temps de manquer à ma parole ' . »

Au sortir de cette cérémonie, Newman et ses compagnons retournent à Littlemore, où ils résident encore quelques mois, attendant que leur destination soit fixée. Avis leur est bientôt donné qu'un vieux cottage près d'Oscott est mis à leur disposition. Le 22 février 1846, Newman quitte définitivement Littlemore. A son passage à Oxford, où il couche une nuit, plusieurs de ses anciens amis, dont Pusey et Cliurch, viennent prendre congé de lui. Avec un déchirement de cœur dont la trace se retrouve en plus d'un de ses écrits 2, il dit pour toujours adieu à la vieille cité universitaire et à ses collèges, qui ont tenu tant de place dans sa vie.

Le sacrifice est complet. Newman a renoncé à tout, à sa situation, à ses amitiés, à sa famille même, dont aucun des membres ne devait le suivre dans sa conversion, et il va à des hommes qu'il ne connaît pas, contre lesquels il a des préventions et dont plusieurs ne sont pas sans en avoir à son égard. Faut-il se demander s'il va être humainement récom-

1 Life and Times of Card. Wiseman, t. I, 430 à 435.

2 La douleur de cet adieu, discrètement indiquée dans VApologia, se trahit davantage dans divers passages de Loss and Ga'u>, sorte de fiction où l'auteur s'épanchait d'autant plus librement qu'il n'était plus directement en scène.

pensé de ses sacrifices? Non. S'il a ainsi brisé son passé, ce n'est pas en vue d'obtenir je ne sais quels avantages ; c'est uniquement pour trouver la lumière et posséder la vérité. Sur ce point, son espoir a été réalisé. Près de vingt ans après, à une époque où il pouvait cependant avoir quelques sujets de se plaindre de ses nouveaux coreligionnaires, il témoignait hautement « de la paix et du contentement parfait » qu'il avait goûtés depuis sa conversion. Il déclarait « n'avoir plus jamais éprouvé un seul doute ». Il se comparait à « un voyageur entré au port après la tempête », et il ajoutait que « la jouissance de ce repos avait duré, depuis lors, sans interruption ' ». Dieu n'a donc pas trompé l'attente de celui qui avait si généreusement répondu à son appel. Newman a dû trouver là de quoi supporter ce qui a pu lui paraître parfois une ingratitude des hommes. Toutefois, est-ce assez pour nous consoler nous-mêmes de ce que ceux auxquels il était venu n'aient pas toujours su se servir de la force incomparable qu'il leur apportait? Gladstone a dit, à propos de la conversion de Newman, que « l'année 1845 avait marqué la plus grande victoire que l'Eglise de Rome eût remportée depuis la Réforme2 ». Les catholiques ont-ils conscience d'avoir pleinement tiré parti de cette victoire?

1 Apologia.

2 Vie de Lac/;/ Georgiana Fullerlon, par Mme Craven, p. 200.

Pages.

Introduction i

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