CHAPITRE IV
I. Newman obligé de chercher un autre fondement pour sa via média. Ses préventions contre les catholiques, à raison de leur alliance avec O'Connell. 11 fait mauvais accueil à Spencer. — II. Parmi les jeunes disciples de Newman, plusieurs sont moins attachés à l'anglicanisme et plus attirés vers Rome. Opinions de Ward. Embarras et inquiétudes de Newman en présence de cet état d'esprit. 11 songe à résigner sa cure. — 111. Le tract 90 cherche à établir que les XXXIX Articles peuvent être entendus dans un sens catholique. Newman ne s'attend pas à un orage. — IV. Soulèvement contre le tract 90. La censure des chefs de Collèges. Calme de Newman. Violence des attaques dirigées contre lui. Ses pourparlers avec L'évêque d'Oxford. 11 refuse de désavouer le tract 90, mais consent à interrompre la publication des tracts. — V. Les polémiques continuent sur le tract 90. Arnold professeur à Oxford. Les évèques se mettent à. censurer le tract. L'évêché de Jérusalem. — VI. Wiseman à Oscott. Ses efforts pour entrer en relations avec les tractarians. 11 est blâmé par beaucoup de catholiques. 11 s'explique publiquement sur la conduite à suivre à l'égard du Mouvement d'Oxford. — VII. Newman est très blessé des censures épiscopales. 11 répudie néanmoins toute idée de conversion au catholicisme romain. Sa théorie sur l'anglicanisme et Samarie. Raideur avec laquelle il repousse l'intervention des prêtres catholiques. Le doute traverse de nouveau son esprit. — VIII. Ward et ses amis se montrent de plus en plus favorables à Rome. Leurs relations avec les catholiques. Alarmes de Pusey. Il essaye vainement de retenir Ward. Sa lettre à l'archevêque de Canterbury. Embarras de Newman sollicité par Pusey de désavouer Ward. Il se retire à Littlemore. — IX. Newman à Littlemore. 11 y otfre asile à ses amis. Le projet de monastère. La vie à Littlemore. Les dénonciations contre le prétendu monastère. Impatience de Newman. — X. Pusey ne peut obtenir de Newman qu'il désavoue Ward. Attitude de Iveble. Williams et Rogers s'éloignent. Sermon de Pusey sur l'Eucharistie, dénoncé
au vice-chancelier. Une commission prononce contre lui la suspension du droit de prêcher pendant deux ans dans l'Université. — XI. Etat d'esprit de Newman. 11 désavoue ses anciennes attaques contre Rome. Si ébranlée que soit sa foi dans l'Anglicanisme, il continue à détourner ses disciples d'aller à l'Eglise Romaine. C'est lui qui retient Ward et Faber. Wiseman n'admet pas la légitimité de ces retards. Conversion de Smith. — XII. Lockhart à Littlemore. Son abjuration. Elle détermine Newman à résigner sa cure. Comment il répond à ceux qui cherchent à l'en détourner. Son sermon d'adieu à Littlemore.
Remis tant bien que mal du doute qui l'avait ébranlé dans l'été de 1839, Newman ne se dissimulait pas cependant que le système sur lequel il avait cru jusqu'alors pouvoir fonder sa via média était en partie ruiné. Il lui fallait trouver d'autres arguments pour justifier la position de l'anglicanisme en face de Rome. C'est ce qu'il essaye de faire dans un article publié, en janvier 1840, sur la « Catholicité de l'Eglise d'Angleterre ». S'il trouve maintenant difficile de revendiquer, pour son Eglise, la note d'unité, d'universalité, il juge possible de soutenir qu'elle possède les autres notes de la véritable Eglise. Il espère, d'ailleurs, qu'elle pourra sortir de son isolement et s'unir à Rome réformée et purifiée, union qu'il appelle de tous ses vœux, et pour laquelle il recommande de prier. En attendant, il estime que le devoir des enfants de cette Eglise est d'être patients et confiants : quelles que soient ses faiblesses, quelles qu'aient été ses fautes, elle est leur mère; ils font mieux d'aider son retour, en restant dans son sein, que de l'abandonner. Alors même qu'il semble presque admettre qu'elle est schismatique, il ne voit
pas là une raison suffisante de la quitter et de passer à l'Eglise romaine qui, elle aussi, a ses faiblesses et ses fautes. Il rassure sa conscience, raffermit sa fidélité, moins encore par la conviction des titres de son Eglise que par celle des torts de l'Eglise rivale. Son argument principal en faveur de l'anglicanisme consiste dans les accusations qu'il croit toujours pouvoir porter contre les « corruptions » du romanisme1. Argument négatif, vue toute protestante, mais qui, à raison des préjugés originaires de Newman, ont encore beaucoup d'action sur son esprit.
Par moments, cependant, Newman semble avoir comme un remords de ces attaques contre l'Eglise romaine ; il commence à se rendre compte que tout ce qu'il dit contre elle il le dit principalement sur la foi des théologiens anglicans. Ceux-ci ne Font-ils pas abusé ? Et il se rappelle alors comment Froude mourant a protesté contre des attaques qu'il déclarait n'être ni justes ni charitables. Toutefois, s'il éprouve alors quelque gêne et une sorte de répugnance à insister sur les erreurs doctrinales de Rome, il se sent plus à l'aise pour critiquer sa conduite politique et sociale et ce qu'il appelle « son esprit d'ambition et d'intrigue ». C'est sur « ce terrain moral » qu'il se croit le plus fort contre elle. De cette immoralité du romanisme, il pense précisément avoir un témoignage sous les yeux : c'est l'alliance de ses compatriotes catholiques avec O'Connell. En sa qualité de conservateur anglais, il ne voit
1 Article du British Critic de janvier 1840. — Lettres du commencement de 1840. (Le/1, and Corr., t. II, passim.) — Apologia.
dans l'agitateur irlandais qu'un artisan de violence et de révolution qui ameute contre l'Eglise anglicane des hommes de toutes religions ou sans religion. La participation des catholiques à une telle campagne lui parait justifier et confirmer toutes les vieilles accusations contre la politique sans scrupule du clergé romain. C'est, à ses yeux, pour les âmes ébranlées dans leur foi anglicane, un avertissement d'une opportunité providentielle, et il ne croit pas qu'il puisse y avoir un meilleur préservatif contre le papisme * .
Cet état d'esprit, qu'on a aujourd'hui quelque peine à s'imaginer, explique l'accueil peu courtois que Newman fit, vers cette époque, en janvier 1840, au meilleur et au plus inoffensif des hommes, le converti George Spencer2. On sait que Spencer, ordonné prêtre en 1832, s'était principalement voué à susciter une croisade de prières pour le retour de l'Angleterre à l'unité. En France, en Italie, en Allemagne, son appel avait été entendu. 11 eut l'idée généreuse d'intéresser à son entreprise ces anglicans qu'on disait être si sincèrement préoccupés de ramener leur Eglise à la vérité catholique. Il vint donc à Oxford et chercha à se rencontrer avec Newman. Ces deux
1 Déjà, en 1835, Newman, ayant reçu chez lui un prêtre catholique, M. Maguire, que lui avait recommandé Wiseman, avait été choqué, « dégoûté », disait-il, de l'entendre défendre O'Connell et Hume. 11 avait vu là une preuve que c'était bien toujours la « cruelle Eglise », décidée à faire à l'Eglise d'Angleterre une guerre sans merci et sans scrupule. [Lett. and Corr. of'J.-H Newman, t. 11, p. 115, 124, 131, 132.)
2 Sur Spencer, voy. plus haut, p. 132 Devenu passionniste en 1846, il devait mourir en 1864, laissant la mémoire d'un saint religieux.
hommes n'étaient-ils pas faits pour s'entendre ?Newman, d'ailleurs, à cette époque même, ne s'occupait-il pas à établir, lui aussi, des prières pour le rétablissement de l'unité religieuse * ? Cependant il reçut froidement la visite de Spencer et, à la différence de plusieurs de ses amis, entre autres d'Oakeley et de Ward, il refusa de diner avec lui chez un des membres de l'Université. Ce n'était pas seulement, comme il l'écrivait à un ami, qu'il se faisait scrupule d'avoir des « relations sociales et familières » avec un homme qu'il considérait être in loco apostatœ2, c'était surtout qu'il lui en voulait de la conduite politique du clergé dont il faisait partie. Il lui écrivait à lui-même, quelques jours plus tard, pour excuser ou plutôt expliquer son procédé : « Rien de plus touchant que d'apprendre que vous priez pour nous... Pourquoi donc ai-je refusé d'entretenir avec vous des rapports conformes à ces sentiments ? Par cette simple raison, si je puis me permettre de le dire, que vos actes sont en opposition avec vos paroles. Vous nous invitez à l'union des cœurs, au moment même où vous employez tous vos efforts, non à restaurer, ni à réformer, ni à réunir, mais à détruire notre Eglise... Vous êtes ligué avec nos ennemis. La voix est la voix de Jacob, mais les mains sont les mains d'Esaù. » À l'appui de cette accusation, Newman reproche aux catholiques de s'être unis, en Angleterre, « aux infidèles, aux railleurs, aux sceptiques, aux rebelles >>,
1 Un petit livre de Prières pour Vunion était alors en vente à Oxford. Plusieurs de ces prières étaient empruntées à un livre catholique, publié peu auparavant à Londres.
'•* Lett, and Corr., t. Il, p. 2'J5.
contre les anglicans, de « s'être alliés à ceux qui ne croient à rien, contre ceux qui croient à quelque chose ». Et il conclut en ces ternies : « C'est là ce qui cause à mon esprit une douleur si grande, que, sauf des restrictions qu'il n'est pas besoin de mentionner ici, je ne puis avoir de rapports familiers avec aucune personne influente appartenant à la communion romaine, et encore moins quand une mission religieuse la conduit près de nous. Rompez, vous dirai-je, rompez avec M. O'Connell en Irlande, avec le parti libéral en Angleterre, ou ne venez pas à nous, avec des offres de prières mutuelles et de sympathie religieuse i . » A cette lettre si rude, le doux Spencer ne répondit rien. Quant à Newman, il ne se contentait pas de ces duretés à huis clos : sous l'empire des mêmes préventions, il écrivait dans le British Critic, à l'adresse des controversistes de Rome :
A leurs fruits, vous les connaîtrez... Nous voyons l'Eglise romaine s'efforcer de faire des prosélytes au milieu de nous, à l'aide de faux exposés de ses doctrines, d'affirmations plausibles, d'assertions hardies, d'appels faits à la faiblesse de la nature humaine, à nos revers, à nos excentricités, à nos craintes, à nos frivolités, à nos fausses philosophies. Nous voyons ses agents sourire, s'agiter, faire le plongeon pour attirer l'attention, comme les bohémiens qui captivent les écoliers vagabonds en leur présentant des contes de nourrice, de belles images, du pain d'épice doré, des drogues cachées dans des confitures et des sucreries pour les bons petits enfants. Qui pourrait voir, sans rougir, la religion de Ximenès, de Borromée et de Pascal, travestie de la sorte ?
1 Apologia
Nous autres Anglais, nous aimons la noblesse, la franchise, laconstance, la vérité. Home ne nous gagnera point, qu'elle n'ait appris à connaître et à pratiquer ces vertus... Jusqu'à ce qu'elle cesse d'être ce qu'elle est en pratique, une union est impossible entre elle et l'Angleterre.
La violence même de ce langage ne témoigne-t-elle pas d'un défaut de sang-froid, et n'y a-t-ilpas là comme un ressentiment du trouble où Fauteur avait été un moment jeté, à la pensée d'être obligé de confesser les droits de cette Rome si longtemps maudite ? Newman, toutefois, ne pouvait pas finir sur des paroles de haine, et il ajoutait :
Si Rome se réforme (et qui peut prédire qu'une si vaste partie de la chrétienté ne se réformera jamais*?), alors ce sera le devoir de notre Eglise d'entrer en communion avec es Eglises du continent... Et, bien que nous puissions ne pas vivre assez pour voir ce jour-là, nous sommes tenus de prier pour qu'il arrive... Rien de plus touchant assurément que d'apprendre, comme nous l'avons appris récemment, que des chrétiens, sur le continent, prient ensemble pour le bien spirituel de l'Angleterre. Puissent-ils arriver à la lumière, en aspirant à l'unité, et croître dans la foi, en manifestant leur amour ! Nous aussi, nous avons nos devoirs envers eux; nous devons, non outrager, calomnier, haïr, quoique les intérêts politiques le demandent, mais aimer avec plus d'ardeur encore, selon l'esprit, des frères dont, pour nos péchés et les leurs, il ne nous est pas donné de voir les visages.
Parmi les jeunes hommes entrés si nombreux, si ardents dans le Mouvement, plusieurs y avaient apporté des idées, des tendances fort différentes de celles des traetarians de l'origine. Ceux-ci, fils dévoués de l'Eglise d'Angleterre à laquelle tout leur passé les liait étroitement, n'avaient eu d'autre dessein que de la ramener à ce qu'avaient voulu en faire ses théologiens du xvne siècle; loin de songer à l'ébranler, ils croyaient ainsi la vivifier, la rendre plus forte contre ses rivales, notamment contre l'Eglise de Home, et il ne leur venait même pas à l'esprit que les droits de cette dernière pussent être reconnus. Les nouveaux adhérents, au contraire, par leur âge, par leur formation, n'étaient pas aussi profondément attachés à leur Eglise. Au moment où ils étaient venus au Mouvement, la controverse avait déjà singulièrement ébranlé plusieurs des thèses anglicanes : tout en persistant à combattre l'Eglise romaine, Newman avait été contraint de reconnaître que, par plus d'un point, la situation de cette Eglise était beaucoup plus forte qu'il ne l'avait d'abord supposé ; quoique le doute où l'avait un moment jeté l'histoire des vieilles hérésies n'eût pas été connu, chacun avait eu le sentiment que l'étude des Pères des premiers siècles conduisait à des conclusions différentes de celles auxquelles on s'était attendu ; enfin les Remains de Froude, récemment publiés et si bien faits pour agir
198 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oxEORID
sur de jeunes âmes, pouvaient être pris comme un encouragement à détester les hommes de la Réforme, à admirer, à envier l'Eglise romaine. Etait-il donc surprenant que ces nouveaux venus ne parussent pas aussi enracinés dans l'anglicanisme, aussi prévenus contre Rome, que l'avaient été les premiers tractarians? Il était d'ailleurs de leur âge de se montrer plus ardents, plus absolus, plus dédaigneux des précautions devant lesquelles les chefs du Mouvement s'étaient souvent arrêtés, plus impatients d'aller vite, plus ambitieux d'aller loin.
Ceux qui pensaient ainsi n'étaient pas les moindres des disciples de Newman; nommons entre autres : Oakeley, Faber, Dalgairns, et le plus agisssant de tous, celui qui donnait aux autres le ton, l'impulsion, et qui apportait à cette campagne son impétuosité accoutumée, son goût des solutions extrêmes, son mépris de tout compromis et de toute prudence, ses excentricités d'enfant terrible, W.-G. Ward. De lui, plus que de tout autre, on pouvait dire qu'il n'avait jamais eu de tendresse particulière pour l'Eglise d'Angleterre : elle n'était pas pour lui un être aimé dont il ne se séparerait pas sans déchirement; ce n'était qu'un système à garder ou à rejeter, suivant les conclusions auxquelles le conduirait le raisonnement. A considérer cette Eglise dans le présent, son esprit logique était rebuté par ce qu'elle avait d'inconséquent; de son passé, il ne se piquait pas de savoir grand chose, faisait profession d'ignorer et de dédaigner l'histoire, et n'avait pas étudié les théologiens anglicans
du xvne siècle. « Votre père ne fut jamais un kigh-churchman », a écrit plus tard, à son fils, le cardinal Newman*. S'il était ardemment dévoué à Newman, s'il se proclamait son disciple et croyait n'avoir pas d'autres idées que les siennes, il ne se faisait pas faute de le pousser, de le compromettre, de tirer les conséquences les plus extrêmes de ses principes. Il était le premier à souligner la divergence qui commençait à poindre ent^e lui et Pusey, et, au scandale des anciens tractarians, il semblait plus pressé d'en prendre acte que soucieux de la voiler. Il était sincère, sans doute, en déclarant alors n'avoir jamais envisagé comme une éventualité possible sa soumission à l'Eglise de Rome, mais il était visiblement séduit par la consistance dogmatique de cette Eglise, par son principe d'autorité, par son idéal de sainteté, par ses habitudes de piété ; à tous ces points de vue, il lui reconnaissait des avantages qui manquaient à l'anglicanisme; il étudiait de préférence, et avec une sorte de passion, les grands docteurs scolastiques du moyen âge, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure, les théologiens jésuites du xvie siècle, Suarez et Vasquez, les maîtres de la dévotion mystique et ascétique, entre autres les Exercices spirituels de saint Ignace. Il avait beau répudier pour lui-même toute pensée de conversion au romanisme, cette conclusion semblait sortir des idées qui fermentaient dans son intelligence toujours bouillonnante, qui débordaient dans ses conversations d'une verve si
1 W.-G. Ward and Ihe O.rford Movemen/, pnr Wilfrid Ward, p. 136,
étonnante, dans ses ardentes et interminables argumentations. « Quand je me promène avec Ward, racontait un de ses amis, il commence par établir un certain nombre de principes si simples qu'on dirait des truismes ; je les accepte l'un après l'autre, quand soudain la porte s'ouvre et me voilà sur le chemin de Rome1. »
Déjà, au commencement de 1839, dans son article sur VEtat des partis religieux, Newman avait reconnu les exagérations de quelques-uns de ses partisans. « Il y aura toujours, disait-il, parmi ceux qui professent les opinions d'un parti de Mouvement, nombre de gens qui parleront à voix haute et d'une façon étrange,... gens trop jeunes pour être sages, trop généreux pour être prudents, trop chaleureux pour être modérés. » Toutefois, à cette époque, ces dissonnances ne lui avaient pas semblé bien dangereuses, et il n'y avait attaché que peu d'importance. C'est plus tard, sous l'impression du trouble où le jettent ses propres doutes, que le péril lui apparaît. Si lui-même a pu entrevoir, un moment, Rome comme le terme où il serait forcé d'aboutir, que ne doit-on pas craindre pour des esprits plus jeunes, plus ardents, plus aventureux? « Depuis que j'ai lu l'article du Dr Wiseman, écrit-il à Pusey, le 15 janvier 1840, j'ai été fort découragé; car, si je me sens moi-même péniblement pressé, que sera-ce pour d'autres qui n'ont pas autant réfléchi sur le sujet, ou qui ont moins de motifs
1 W.-G. Ward (nul the Oxford Movement, p. 34.
de se retenir1?» Pour la première fois, il envisage comme possibles des conversions au catholicisme. Cette inquiétude l'obsède tellement qu'il y revient sans cesse dans ses lettres. 11 écrit à sa sœur, le 17 novembre 1839 : « La question des Pères devient de plus en plus troublante... Je ne saurais être surpris de voir des individus passer au romanisme. » 11 écrit encore à son ami Bowden, le 10 janvier 1840 : « Les choses avancent rapidement. Mais gare les écueils î Le danger d'une chute dans le romanisme devient plus grand chaque jour. Je m'attends à entendre parler de victimes. » Quatre jours plus tard, il exprime la même crainte à sœur. Le 21 février, il revient sur le danger de voir « les meilleurs de ses partisans se faire catholiques romains ». Eniin, le 25, il écrit : « Sans doute, les bons principes ont fait de merveilleux progrès, mais je ne suis pas certain qu'ils ne tendent pas vers Rome2. » Newman ne se dissimule pas que ses écrits, ses sermons, les idées qu'il a répandues autour de lui, sont la cause principale de cette tendance au romanisme. Dans le danger que courent ces jeunes âmes, il se sent donc une particulière responsabilité. C'est à lui de les préserver, de les retenir, de les diriger. Mais comment? Le rôle de chef de parti lui avait toujours répugné, et
1 Life of Pusey, t. Ier, p. 154.
2 Lett. and Corr., t. Il, p. 292, 293, 297, 298, 299, 300. - Pusey n'est pas moins préoccupé des sécessions possibles. A un ami qui lui demande s'il est vrai que quelques-unes se soient déjà produites, il répond que, jusqu'à présent, il n'y a eu, grâce à Dieu, rien de pareil, mais, ajoute-t-il, « personne ne sait ce qui arrivera, et nous ne pouvons nous vanter. » (Life of Pusey, t. II, I». 167.)
il était loin d'en posséder toutes les qualités. Pour imposer aux autres une direction ferme, il avait lui-même l'esprit trop chercheur, trop inquiet, trop subtil, trop prompt à considérer toutes les faces des questions, il avait la conscience trop délicate et trop perplexe, il avait trop le scrupule de l'indépendance des autres, trop le respect du travail intime de chaque âme. Fautil ajouter aussi une sorte d'indolence dont il s'est confessé? « Mon grand principe, a-t-il dit, fut toujours : vivre et laisser vivre. Je n'étais pas homme à prendre le gouvernement d'un parti. Je ne fus jamais qu'un écrivain influent dans une école, et je n'ai jamais désiré autre chose... J'étais, non le chef d'un pouvoir, mais le promoteur d'une opinion flottante1. » Or si, de tout temps, Newman avait été peu propre à imposer sa direction, il l'était moins encore après l'ébranlement que venaient de subir ses idées. Comment commander aux autres, s'il n'avait plus confiance en soi ? « Je n'avais jamais eu le poignet vigoureux, a-t-il écrit, mais précisément, au moment où j'en aurais eu le plus besoin, les rênes s'étaient rompues entre mes mains. Mon esprit pressentait avec inquiétude le résultat définitif de toutes ces recherches, et ce pressentiment, il m'était presque impossible de le cacher à des hommes qui me voyaient chaque jour, entendaient mes conversations familières et venaient peut-être avec le dessein formel de me sonder et d'obtenir à leurs questions un oui ou un non catégorique ; dans ces conditions, comment pouvais-je espérer donner, sur ma croyance réelle,
1 Apoloqia.
positive, présente, aucune explication propre à soutenir ou à consoler ceux que poursuivaient déjà des doutes personnels * ? »
Le sentiment que Newman a de sa responsabilité et de son impuissance pèse à ce point sur lui, qu'il en vient à se demander si son devoir n'est pas de résigner la cure de Sainte-Marie. Il s'en ouvre, en octobre 1840, à l'ami qui lui paraît devoir être du meilleur conseil en une telle affaire, à Keble : il lui expose, comment, par ses sermons, il s'est trouvé, sans le vouloir, agir beaucoup plus sur les jeunes membres de l'Université que sur ses paroissiens, comment les autorités universitaires, mécontentes de cette action, ont cherché par tous les moyens à la contrarier, puis il continue ainsi :
Je ne puis me dissimuler que mes prédications ne se proposent pas la défense de ce système religieux, reçu depuis trois cents ans, et dont les chefs de Collèges sont ici les soutiens légitimes... Ce n'est pas tout : je crains d'être obligé de reconnaître que, volontairement ou non, je les tourne vers Rome... La plupart des doctrines soutenues par tuoi s'appuient principalement ou uniquement sur le système romain. Les arguments que j'ai formulés contre le romanisme me paraissent aussi forts qu'ils l'ont jamais été, mais les hommes se laissent guider par des sympathies, non par des arguments ; et, si je sens moi-même la force de cette influence, moi qui m'incline devant les arguments, pourquoi d'autres, qui n'ont jamais eu la même déférence poulies arguments, ne pourraient-ils subir cette influence bien plus encore? Je ne puis non plus conjurer le danger, eu
1 Âpologia.
prêchant ou en écrivant contre Rome. Je crois avoir tiré ma dernière llèche, dans l'article sur la « Catholicité de l'Eglise d'Angleterre ». 11 faut ajouter que le fait môme de m'être compromis, en attaquant Rome, a pour effet d'endormir les gens qui pourraient avoir des soupçons contre moi, ce qui m'est pénible, maintenant que je commence à avoir des soupçons contre moi-même*.
Keble, fort ému du conseil qui lui est demandé, estime que la retraite de Newman serait une sorte de scandale et troublerait encore plus les esprits. Jl lui conseille donc de rester : « Puisque votre avis est que je puis continuer, répond Newman, il semble en résulter que, dans les circonstances actuelles, je dois le faire. » Et il résume ainsi les considérations principales qui le décident à se conformer à l'avis de son ami:
1° Je ne crois pas que nous ayons encore éprouvé tout ce que l'Eglise d'Angteterre peut supporter. C'est une expérience hasardeuse, je le sais, comme l'épreuve d'un canon. Cependant, nous ne devons pas regarder comme prouvé que le métal doive éclater dans l'opération. Elle a supporté, sans accident, plus d'une fois déjà, pour ne point parler d'aujourd'hui, une forte charge de vérité catholique. Quant au résultat, quant à savoir si ce procédé ne rapprochera pas l'Eglise d'Angleterre, tout entière comme corps, de l'Eglise romaine, cela n'importe pas. Qui sait si ce n'est pas là le moyen providentiel pour ramener l'Eglise entière à l'unité, sans nouveau schisme et sans autre action du jugement privé?
2° Je fais naître, dit-on, des sympathies pour Rome. Mais n'est-ce pas dans le même sens qu'agissent Hooker, Taylor,
1 Apologia.
Bull, etc.' ? Leurs arguments peuvent être contre Home, mais les sympathies qu'ils font naître doivent être en faveur de Home. Je puis, si vous le voulez, aller plus loin qu'eux, je puis exciter les sympathies davantage, mais je ne fais que pousser les esprits dans la même direction qu'eux.
3° Le rationalisme est le grand mal du jour. Ne puis-je nie considérer, dans mon poste de Sainte-Marie, comme appelé à protester contre ce rationalisme ? Il n'est pas douteux pour moi que l'esprit protestant, auquel je m'oppose, ne conduise à l'incrédulité, bien plus sûrement que l'esprit dont je suis le champion ne conduit à Home2.
Les considérations par lesquelles Newman se décide à garder sa cure et à poursuivre sa tâche ont pour effet, sur le moment, de le remonter un peu. Il écrità Rogers, en lui rendant compte de la consultation qu'il vient de prendre auprès de Keble : « Je me sens beaucoup plus comfbrtable que je n'étais auparavant. Je ne crains plus qu'un certain nombre de personnes soient sur le point d'aller à Rome, si je suis rassuré pour ce qui me touche moi-même. Que je puisse avoir confiance en moi, et je pourrai avoir confiance dans les autres3! » Seulement, du moment qu'il demeure à son poste, il en résulte pour lui des devoirs auxquels il ne se dérobe pas. 11 lui faut faire de son mieux pour calmer, chez ses jeunes disciples, les esprits troublés, donner une direction à ceux qui sont désorientés, retenir ceux qui menacent de se dévoyer. C'est la raison d'une publication dont le retentissement va être immense, et qui se
1 Théologiens anglicans du xvr ou du xvir siècle, dont se réclame l'école High Chuvch.
*J Apologia.
3 Leti. and Corr., t. II, p. 319.
trouvera produire un effet bien différent de celui que Fauteur en attendait : je veux parler du dernier des tracts, le fameux tract 90, paru le 27 février 1841, sous ce titre : Remarques sur certains passages des XXXIX Articles.
Les « XXXIX Articles de religion », approuvés et promulgués par Elisabeth en 1571, ne renfermaient pas un corps de doctrine, un credo complet. Amalgame assez disparate, ils avaient eu seulement pour objet de remédier quelque peu à l'anarchie religieuse de l'époque, en imposant une croyance uniforme sur certains points alors très discutés, et ils l'avaient fait moins encore en affirmant des vérités positives qu'en répudiant ce qu'on prétendait être des erreurs. Si la forme en était parfois violente et agressive, surtout quand ils s'attaquaient à certains dogmes de l'Eglise romaine, s'ils traitaient ces dogmes de « choses vaines, en contradiction avec la parole de Dieu », et s'ils déclaraient la messe une « fable blasphématoire », le texte était loin d'être toujours précis; il semblait que les rédacteurs eussent eu peur de s'aliéner tel ou tel parti, en s'exprimant trop nettement. De là les commentaires parfois assez divergents qui avaient été faits, par la suite, pour établir le vrai sens des Articles. Avec le temps, l'interprétation protestante et anticatholique, qui paraissait en effet la plus naturelle, avait prévalu.
Tous les clercs étaient tenus, en recevant les ordres,
de souscrire ces Articles. L'usage avait longtemps été de le faire sans y attacher grande importance, et les autorités ecclésiastiques étaient souvent les premières à ne voir là qu'une sorte de formalité'. Mais, depuis que, sous l'influence du Mouvement, les idées religieuses devenaient plus sérieuses et plus profondes, il fallait s'attendre à ce qu'on regardât de plus près à cette souscription, et à ce qu'elle parut incompatible avec les principes catholiques qu'on prétendait restaurer dans l'Eglise anglicane. Newman savait, par divers indices, que ce doute commençait à s'élever autour de lui, chez les plus avancés de ses disciples. « Qu'allezvous faire des Articles? » lui demandaient-ils. N'étaitil pas à craindre que des consciences déjà ébranlées ne vissent là une raison de sortir de l'Eglise ? Ce fut pour écarter ce danger qu'il écrivit le tract 90.
Il entreprend d'y démontrer que les Articles, endépit de leur origine et de leur apparence protestantes, sont susceptibles d'une interprétation catholique. A qui lui oppose qu'ils ont été dirigés contre la doctrine romaine, il répond par une distinction. A son avis, par doctrine romaine, on peut entendre trois choses fort différentes: 1° Y enseignement catholique des premiers siècles ; 2° les dogmes formels de Rome tels qu'ils sont définis dans les derniers conciles, notamment dans le concile de Trente ; 3° certaines croyances ou coutumes
1 Stanley, au moment de son ordination, avait été fort troublé de souscrire celui des Articles qui imposait comme règle de foi le symbole d'Athanase. 11 passa outre, sur la déclaration de son archidiacre qui lui expliqua que cette adhésion ne l'engageait pas à jjrand'chose.
actuellement sanctionnées par Rome, qu'il appelle les erreurs dominantes. Or il soutient que les Articles ne condamnent rien de Y enseignement catholique, qu'ils sont compatibles avec une partie des dogmes formels, et qu'ils ne repoussent entièrement que les errews dominantes. Ils ne portent donc aucune atteinte à ce qui est de l'essence de la vérité catholique. Entrant ensuite dans le détail, Newman cherche à établir (piécette interprétation peut s'appliquer aux Articles qui semblent le plus y répugner, à ceux c;ù il est question de F Ecriture, de l'Eglise, des conciles généraux, de la justification, du purgatoire, de l'invocation des saints, des messes, du célibat des prêtres, etc. La tâche est parfois malaisée, et il n'en vient à bout que par des arguments singulièrement subtils. Son dessein avoué est d'aller, pour chaque Article, aussi loin que possible dansla direction romaine. Il se défend de forcer le sens des mots, mais le sollicite deson mieux pourl'élargir. Ce qu'il cherche, c'estmoins ce que le souscripteur des Articles doit croire que ce qu'il peut croire. Il ne veut pas prouver que la doctrine catholique y est imposée ; il lui suffit d'établir qu'elle y est tolérée. Que son interprétation soit contraire aux opinions connues des rédacteurs des Articles, peu importe ; il ne s'agit pas de savoir ce qu'ils pensaient. « C'est pour nous, dit Newman, un devoir à la fois envers l'Eglise catholique et envers notre propre Eglise de prendre nos confessions prolestantes dans le sens le plus catholique qu'elles pourront admettre; nous n'avons point de devoir envers ceux qui les ont rédigées.» A son avis, d'ailleurs, cette inter-
prétation n'est pas aussi contraire qu'on veut Lien dire aux intentions des rédacteurs. Si ceux-ci répudiaient le papisme, ils cherchaient à gagner les papistes, et le moyen n'était-il pas de rester dans une équivoque ([ni rassurât leurs consciences, d'user d'expresssions qui « mordissent en réalité moins fort qu'elles n'aboyaient»? L'auteur conclut donc que les Articles, «quoique produit d'une époque anticatholique, sont, par la providence de Dieu, tout au moins non anticatholiques, etqu'ils peuvent être souscrits par ceux qui aspirent à être catholiques de cœur et de doctrine ».
Newman se rendait compte de la gravité de sa tentative : l'issue déciderait de ce que l'anglicanisme pouvait porter de catholicisme ; c'était l'épreuve du canon dont il parlait, peu auparavant, dans une lettre à Keble. Si la réponse était négative, des résolutions extrêmes pouvaient s'imposer aux consciences. « La question, a-t-il écrit depuis, était pour nous une question de vie ou de mort... Je reconnaissais que j'étais engagé dans un experimenlum cruels '. » Et cependant, s'il avait conscience de poser un problème redoutable, il ne s'attendait nullement à l'orage qu'il allait soulever. Il avait soumis son travail à Keble, qui n'y avait trouvé rien à redire. Ward, à la vérité, l'avait prévenu que ce tract mettrait le feu aux poudres ; il ne l'avait pas cru, et, comme les premiers jours après la publication s'étaient passés sans explosion, il lui disait: « Vous le voyez, vous êtes un faux prophète. » Il ne se doutait pas qu'à ce moment même, la mine était chargée et sur le point d'éclater.
: Apologia,
Le matin du 27 février, jour de la publication du tract 90, Ward était entré en coup de vent chez son ami Tait et avait ieté la nouvelle brochure sur la table, en lui criant : « Voici qui vaut la peine d'être lu ! » Tait avait commencé la lecture, à demi éveillé ; mais, bientôt heurté, blessé dans se^ préventions protestantes, il se levait et courait répandre l'alarme chez ses amis. Un autre membre de l'Université était plus animé encore : c'était Golightly, autrefois partisan dévoué, maintenant adversaire acharné du Mouvement, à ce point aveuglé par sa passion qu'il se croyait exposé à être assailli et maltraité, à quelque coin de rue, par une bande de tractarians*. Ce fut lui surtout qui mit les autres en branle. Sous son impulsion, les choses allèrent vite. Dès le 8 mars, quatre senior tutors de divers collèges, dont Tait, publiaient une lettre adressée à l'éditeur des Tracts for the Urnes, où ils dénonçaient le dernier tract comme « suggérant et ouvrant, au moins à ceux qui avaient des tendances romaines un moyen de violer leurs engagements solennels envers l'Université ». Deux jours après, le conseil des chefs de Collèges (heads of houses) s'emparait de la question et nommait un comité pour l'examiner. Vainement Newman, se proclamant l'auteur du tract qui, comme tous les autres, avait paru sans signature, fit-il savoir qu'il allait faire parvenir sa défense au conseil; celui-
1 Lell. and Cuir. ofJ.-H. Newman, t. Il, p. 444.
ci, avec une précipitation inconvenante, se refusa à attendre cette défense et, dès le 15 mars, prononça sa sentence. Elle portait « que les modes d'interprétation suggérés par ledit tract, esquivant (evading) plutôt qu'expliquant le sens des XXXIX Articles, et conciliant la souscription de ces Articles avec l'admission des erreurs qu'ils avaient dessein de contredire, en annulaient l'objet et étaient incompatibles avec l'obéissance due aux statuts de l'Université » . C'était reprocher àl'auteur du tract, non seulement une opinion incorrecte, mais une sorte d'escamotage sans loyauté. Pour aggraver encore la mesure, le vice-chancelier fit aussitôt placarder la censure sur la porte du réfectoire de tous les collèges : c'était là où l'on affichait le nom des marchands malhonnêtes auxquels les étudiants ne devaient plus s'adresser. Le lendemain, 16 mars, Newman publia, sous forme de lettre au Dr Jelf, chanoine de Christ- Church, la défenseque l'impatience de ses jugesn'avait, pas voulu attendre : il y maintenait la nécessité d'interpréter les Articles dans un sens catholique, tout en répudiant les « erreurs romaines », et rappelait, en ces termes, le motif qui l'avait déterminé à écrire son tract :
Le siècle est en mouvement vers quelque chose, et, très malheureusement, la seule communion religieuse parmi nous qui, dans ces dernières années, a été pratiquement en possession de ce quelque chose, est l'Eglise de Rome. Elle seule, au milieu de toutes les erreurs et de tous les vices de son système pratique, a donné libre place aux sentiments de crainte; de mystère, de tendresse, de véné-
ration, de dévotion, et aux autres sentiments qui peuvent être appelés spécialement catholiques. La question es de savoir si nous devons abandonner ces sentiments à l'Eglise romaine, ou les réclamer pour nous-mêmes, comme nous pouvons le faire, en revenant à ce vieux système qui, à la vérité, a été répudié dans ces dernières années, mais qui a été et qui est tout à fait concordant avec notre Eglise, je pourrais plutôt dire qui lui est propre et naturel, ou même nécessaire. Mais, si nous les abandonnons, nous devons abandonner en même temps les hommes qui y sont attachés. Nous devons consentir ou à abandonner les hommes, ou à admettre leurs principes... Le tract est fondé sur la croyance que les Articles n'ont pas besoin d'être aussi fermés qu'ils le sont dans l'enseignement généralement admis, et il soutient qu'ils ne doivent pas l'être par égard pour beaucoup de personnes. Si nous les fermons, nous courons le risque de soumettre les personnes que nous aimerions le moins à perdre, à la tentation de se joindre à l'Eglise de Rome.
Quel fut, sur Newman, l'effet des procédés si violents et si soudains des heads of homes? « Je n'étais nullement préparé à l'explosion, a-t-il raconté plus tard, et sa violence me fit tressaillir ; je crois cependant n'avoir pas eu du tout peur. » C'est bien, en effet, l'état d'esprit que révèlent ses lettres du moment. Dès les premières menaces, il proteste « ne pas se repentir » et « ne pas craindre pour sa cause ». « Que cela tourne au bien, écrit-il le 13 mars, je n'en doute pas. Nous avions été trop heureux. Je suis seulement chagrin que mes amis soient exposés à souffrir par moi. » Le 15 mars, pendant que les chefs de Collèges délibèrent : « Je m'efforce à me préparer au pis. Pour le moment, je suis aussi tranquille et aussi heureux que
je peux le désirer. » Le même jour, à la première nouvelle de la censure : « Les chefs de Collèges, je crois, viennent de faire un acte de violence ; ils ont dit que mon interprétation des Articles était une évasion. Ne croyez pas que cela m'afllige. Vous le voyez, aucune doctrine n'est censurée, et mes épaules s'arrangeront pour porter le fardeau. Si vous saviez tout, ou si vous étiez ici, vous verriez que j'ai proclamé un grand principe pour lequel il est juste que je souffre. » Le lendemain : « J'ai de quoi, grâce à Dieu, me garder du trouble intérieur ; personne n'a jamais fait une grande chose, sans souffrir. » Le 21 mars : « Je suis maintenant dans ma vraie place, celle où j'ai longtemps désiré être, que je ne savais comment atteindre et à laquelle j'ai été porté, sans le vouloir, providentiellement, je l'espère, bien que je me rende très bien compte, en même temps, que c'est une humiliation et un châtiment pour mon secret orgueil et ma nonchalance... Je ne puis pas prévoir ce qui résultera de tout cela, ici ou ailleurs, en ce qui me regarde. En tout cas, je ne crains pas pour la cause. » Enfin, le 25 mars : « Je me trouve bien, dans une paix complète, mais nous ne sommes pas encore sortis de la forêt4. » Pusey, de son côté, écrit le 17 mars : « Newman est très calme. »
L'auteur du tract 90 sent, du reste, autour de lui, chez ses disciples, chez ses amis connus ou inconnus, des sympathies d'autant plus émues, plus empressées à se manifester, qu'il a été plus indignement traité. Keble écrit au vice-chancelier de l'Université, pour se
1 Apolof/ia et Lelt. and Corr., t. II, p. 326 à 336.
$14 NEWMAN ET LE ÎVIOtT VELENT D'OXFORD
solidariser avec Newman. Pusey a pu être un peu contrarié d'une publication qui dépassait sur quelques points ses vues d'alors ] ; mais il s'indigne des procédés dont on a usé envers son ami et il n'hésite pas à prendre sa défense ; il est plein d'admiration pour son altitude. « Newman, écrit-il, peut supporter seul la chaleur du jour. Celui à qui il se confie fera éclater son innocence, tôt ou tard. Pendant que la tempête est sur lui, les gens qui peuvent l'apprécier, n'auront que plus de respect pour lui. » Newman a même la surprise d'être chaudement approuvé par certains high-churchmen qui s'étaient séparés de lui en plus d'une circonstance, par exemple lors de la publication des Remains de Froude : tels Hook, Perceval, Moberly, Palmer. C'est ce qui lui faisait écrire, le 4 avril : « 11 m'est très doux d'avoir, de la solide vérité et de l'importance du tract 90, un témoignage pareil à celui que j'ai reçu de tant d'amis, de ceux mêmes en qui j'espérais le moins, à cause de l'extrême prudence de leur esprit2. »
Mais, si les amis de Newman sont révoltés des procédés dont ont usé à son égard les autorités universitaires, ses adversaires se sentent encouragés. Dans la masse protestante, il y a comme une explosion de fanatisme, sentiment mêlé de colère et de panique. Sous la censure qui vient de le frapper, le tracta apparaît comme la preuve et la manifestation du complot
1 Plus tard, après la conversion de Newman, Pusey adoptera pleinement les idées du firtcl *J0, et, pour manifester avec plus d'éclat son adhésion, il entreprendra de le rééditer.
- Apologia. — Lett. and Corr. of J.-H. Newman, t. Il, p. 326 à 344. — Life of Pusey, t. 11, passim.
LA CRISE 21 o
romaniste que les polémiques des années précédentes ont fini par faire soupçonner derrière le Mouvement tractarien, et qu'au même moment lord Morpeth dénonçait de nouveau à la Chambre des communes. Parmi ceux qui s'en effrayent ou s'en indignent, peu se donnent la peine d'étudier et de discuter l'argumentation historique et théologique du tract; ils y voient, sur la foi des chefs de Collèges, une sorte de subtilité ambiguë et perfide, la manœuvre d'un traître masqué qui cherche à livrer l'Eglise qu'il feint de défendre. Les Anglais aiment à faire grand état de la franchise, ils se piquent de fair play et s'en attribuent même volontiers le monopole. L'accusation portée contre Newman était donc de celles qui pouvaient lui faire le plus de tort à leurs yeux. Du tract 90, date cette note de dùhonesty et, comme plusieurs disaient alors, de «jésuitisme1 », qui devait longtemps peser sur le plus sincère et le plus délicat des hommes, jusqu'au jour où, en 1864, cédant enfin à un mouvement d'éloquente et vengeresse indignation, il s'en débarrassera victorieusement par son immortelle Àpologia.
Si injurieuses que fussent ces accusations, elles n'auraient pas suffi à détruire chez Newman cette tranquillité, cette confiance qu'on a vues demeurer si entières, sous le coup de la censure. Une question le louche et l'inquiète bien autrement. Que vont faire
1 Pusey exprimait la « crainte » qu'il ne restât, dans les esprits, l'impression du «jésuitisme » des fractarians. (Le/f. andCorr. of J.-H. Newman, t. II, p. 334.) Ward, de son côté, constatait que beaucoup considéraient le tract comme : a jesuitical play upoii words. {W.-G. Ward and the Oxford Movement, p. 167.)
les évêques? Les meneurs hostiles, Golightly entre autres, les ont fort excités à intervenir. L'évêque d'Oxford, que la chose regarde plus particulièrement, est 1res embarrassé. Il ne cache pas sa désapprobation du tract, mais il voudrait ménager l'auteur qu'il estime et n'entend pas s'associer à ceux qui mettent en doute sa loyauté envers l'Eglise. Il consulte l'archevêque de Canterbury, qui lui recommande surtout d'arrêter une controverse dangereuse, d'éviter ce qui fournirait à Newman et à ses amis occasion de la prolonger ; à ses yeux, l'apaisement vaut mieux que toutes les explications. Dès le 17 mars, au lendemain de la censure, des négociations se sont engagées, principalement par l'entremise de Pusey, entre l'évêque d'Oxford et Newman ; elles se prolongent péniblement pendant près de deux semaines. L'évêque, poussé par la cabale hostile, voudrait obtenir la suppression et le désaveu du tract ; Newman résiste : il cédera sans doute devant un ordre formel, mais alors il résignera sa cure. Cette menace effraye l'évêque. On aboutit à une sorte de compromis : Newman consent à ne pas continuer les tracts, mais le tract 90 n'est ni supprimé ni condamné, et, pour le mieux marquer, une nouvelle édition avec notes justificatives est mise en vente1. Le 31 mars, Newman publie une longue lettre adressée à son évêque et dont le texte a été approuvé d'avance. Il y explique les doctrines du tract, sans en rien retirer, mais en insistant sur ce qu'il a dit contre Rome. Dans sa sou-
1 Sur ces négociations, voir Life of Pusey, t. 11, p. 183 et sq., et Le//, (nul Corr. of J.-H. Neunnan, t. 11. p. 337,338.
mission au désir exprimé par le chef du diocèse de voir cesser les tracts, il croit pouvoir montrer une preuve de la haute idée qu'il se fait de l'autorité des évêques et de son attachement à l'Eglise. « Je n1ai rien à regretter, dit-il en terminant, si ce n'est d'avoir causé de l'inquiétude à Votre Seigneurie et à d'autres personnes que je suis tenu de révérer. Je n'ai rien à regretter, mais tout, au contraire, m'invite à la joie et à la reconnaissance. Je n'ai jamais pris plaisir à paraître capable de mener un parti, et, quelque influence que j'aie eue, je l'ai trouvée et je ne l'ai point cherchée. J'ai agi, parce que d'autres n'agissaient pas, et j'ai sacrifié un repos qui m'était cher. Que Dieu soit avec moi dans l'avenir, comme il l'a été jusqu'à ce jour ! Et il sera avec moi, si seulement ma main peut demeurer sans tache et mon cœur sans souillure. Je crois pouvoir supporter, ou, tout au moins, je ferai mes efforts pour supporter toute humiliation personnelle, pourvu que je sois préservé de trahir les intérêts sacrés que le Dieu de grâce et de force a remis en mes mains. » L'évêque écrit à Newman pour le remercier et le féliciier. « Ce m'est une consolation, ajoute-t-il, — maintenant que le calme, je l'espère, a succédé à la tempête redoutée, — de me sentir assuré que, si j'ai fait peut-être de la peine à un homme auquel je porte grand intérêt et pour lequel j'ai beaucoup de considération, vous n'aurez jamais lieu de regretter de m'avoir écrit cette lettre. » Newman, de son côté, reconnaît que l'évêque a été « toute bonté » avec lui 1 .
v Lett. and Corr. of J.-ll. Newman, L II, p. 337 à 343.
Newman se rend compte qu'il vient d'abdiquer. « Je compris clairement, a-t-il raconté plus lard, que ma place dans le Mouvement était perdue ; mon rôle était fini, o A un certain point de vue, il n'en est pas fâché. La défiance de soi-même et de ses idées qu'il a gardée de ses récentes crises intimes, lui fait ressentir une sorte de soulagement à être forcé de s'éloigner du champ de bataille. Comme il l'a dit encore, il lui semble « qu'une Providence secourable le lire d'une position qui menaçait de devenir impossible1 ». Ce n'est pas qu'il se désintéresse des idées qu'il a tant travaillé à faire prévaloir : mais il se flatte d'avoir, par sa résistance même, sauvé son tract d'une condamnation épiscopale, d'avoir assuré aux doctrines qu'il y soutenais sinon l'approbation, du moins la tolérance des chefs de l'Eglise. Et puis, par le silence auquel il se condamne, il croit avoir acheté celui de ses adversaires; c'est un traité de paix, tout au moins une trêve qu'il s'imagine avoir conclue2.
Newman ne garde pas longtemps l'espérance qui lui a fait consentir à cesser les tracts. Au lieu de la paix qu'il attendait, la guerre continue plus violente que jamais. En avril, en mai, dans les mois qui suivent, les publications des deux partis se succèdent et se heurlent. Le tutor Nilson, le professeur Faussett,
1 Apologia.
- Lelt. and Corr. <*/' .1 .-il. Newman, t. II, p. 341, 352.
Robert Lowe qui devait marquer dans la politique, les écrivains « libéraux » de la Revue cl 'Edimbourg s'acharnent contre le tract 90, insistant sur le reproche de dishonesty . Tous développent plus ou moins l'idée qu'Arnold exprimait alors en ces termes : « Mes sentiments vis-à-vis d'un catholique romain sont tout différents de mes sentiments envers un newnianiste, parce que j'estime le premier un ennemi loyal et l'autre un traître. L'un est un Français dans son propre uniforme et dans sa garnison ; l'autre, un Français déguisé en uniforme rouge et tenant un poste dans nos domaines, avec le dessein de nous tromper. J'honorerais le premier et je pendrais le second ] . »
À défaut de Newman qui se tient à l'écart, Keble, Pusey, Palmer,Hook, Ward, Oakeley prennent, tour à tour, la défense du tract attaqué. Ils ne le font pas tous, il est vrai, par les mêmes arguments. Pusey justifie l'interprétation donnée aux Articles, par les sentiments catholiques qu'il prête aux reformera; il aime à se couvrir de l'autorité des théologiens anglicans du xvnc siècle et insiste sur ce qui le sépare de Rome. Ward, au contraire, étale nettement, presque brutalement, ce que le tract a voilé par prudence ou ménagement; il admet que les reformers avaient des sentiments anticatholiques et proclame qu'il prend les Articles « dans un sens qui n'est pas le sens naturel » ; sans nier les « corruptions pratiques » reprochées par Newman à l'Eglise de Rome, il tend à atténuer, à effa-
1 Lettre du 30 octobre 1841. {Life of Th. Arnold, par Stanley, t. II, p. 245.)
cer la distinction l'aile entre Terreur romaine et la vérité catholique ; il ne cache pas que cette Eglise lui paraît, par plus d'un point, supérieure à l'Eglise d'Angleterre , dont il confesse l'état misérable et le péché de rébellion. Pusey et Ward, en cette circonstance, prétendaient, de très bonne foi, ne faire qu'exposer les idées de Newman ; seulement l'un s'attachait à les « minimiser » pour ne pas donner prise aux préventions protestantes; l'autre s'appliquait à les pousser à leurs conséquences les plus extrêmes pour répondre au reproche de subtilité, d'inconséquence et de duplicité. Naturellement les autorités universitaires continuent à peser de tout leur poids dans le sens des adversaires du tract. Elles traitent en suspects les jeunes gens qui leur paraissent « teintés de tractarianisme ». Ward est obligé de se démettre des fonctions de lecturei* en mathématiques et en logique qu'il occupait à Balliol collège. Le prévôt à'Oriel collège avertit Church qu'il ne peut le maintenir dans la position de tutor. Avis est ainsi donné aux under graduâtes qu'en demeurant attachés à Newman ils ne pourront obtenir les situations enviées dans les collèges. Plus d'un, — ambitieux ou timide, — s'éloigne d'un parti devenu suspect. D'ailleurs, comme pour notifier avec plus d'éclat, à cette jeunesse, que la faveur et l'influence ne sont plus du coté de Newman, au moment où celui-ci abdique, son plus passionné adversaire fait une entrée triomphale à Oxford: Thomas Arnold y est nommé, à la fin de 1841, professor regius d'histoire moderne; à sa leçon d'ouverture, le 2 décembre 1841, l'affluence est telle qu'on
esl obligé do se transporter dans la salle du théâtre. « Le lion du jour, écrit Church à Rogers, est Arnold avec ses lectures qui ont fait grand tapage dans le monde exalté, littéraire et fashionable d'Oxford L » Ce succès semblait marquer l'avènement d'une influence nouvelle sur la jeunesse universitaire. A la vérité, elle ne devait pas durer longtemps : peu après, en juin 1842, Arnold mourait presque subitement d'une angine de poitrine.
Quelque pénible que dût être à Newman le revirement d'Oxford, il attachait toujours beaucoup plus d'importance à l'attitude des évêques. S'il avait consenti, dans la transaction conclue avec l'évêque d'Oxford, à suspendre les tracts, c'était surtout pour écarter le danger des condamnations épiscopales, et il avait cru obtenir à ce sujet des assurances plus ou moins formelles. Or voici que, dans des mandements publiés au cours de l'automne de 1841, plusieurs évêques censurent le tract, 90. Le signal une fois donné, d'autres suivent ; c'est comme une traînée de poudre. En août 1842, on en comptera quarante-deux, et ce ne sera pas encore la fin. Tous, sans doute, ne vont pas jusqu'à déclarer, comme l'un d'eux, que le tract 90 est le « chef-d'œuvre de Satan ». Mais tous répudient sévèrement une interprétation des Articles qui leur paraît entachée de romanisme, déloyale envers l'Eglise, propre à susciter le schisme ou l'apostasie. L'évêque de Londres et l'archevêque de Canterbury qui, au début, tout en n'admettant pas la
1 Life and letters of Dean Church, p. 34.
doctrine du tract, se refusaient à frapper les tractarians et paraissaient soucieux d'étouffer la polémique, cèdent à l'entraînement général. Le Dr Phillpots, évoque d'Exeter, le plus High Church de l'épiscopat, déclare le tract « offensant et indécent à l'égard de l'Eglise, malséant et injuste à l'égard des reformers ». Enfin l'évêque d'Oxford lui-même, au mépris des engagements que Newman croyait avoir été pris envers lui, n'estime pas pouvoir garder le silence ; son mandement contient, au milieu de quelques compliments à l'adresse des tractarians, une répudiation de l'interprétation donnée aux Articles. De la part de ces prélats, ce n'était pas une censure en l'air, sans portée pratique. L'évêque de Londres, qui était cependant des plus modérés, disait en présence de plusieurs jeunes clergymen : « Après avoir lu le tract 90, aucun pouvoir sur la terre ne me déterminerait à ordonner une personne qui en soutiendrait systématiquement les opinions. » Et il repoussait, en effet, de l'ordination, des clercs suspects de penser comme la nouvelle école sur le sacrifice eucharistique et sur d'autres points'. L'évêque de Winchester refusait d'admettre à la prêtrise le révérend Young, citrate de Keble, parce qu'il avait, sur la présence réelle, les idées de ce dernier et de Pusey; Keble, si pacifique qu'il fût, protestait et songeait sérieusement à résigner sa cure2. Aucun doute n'était donc plus possible : c'était bien l'interprétation catholique des Articles, c'était toute la doctrine catho-
1 Lelt. and Cor r. of J.-B* Newman, t. II, p* :>77»
a fbicl., p, :j.jU à 390.
lique des tractarians que les évêques répudiaient avec éclat, et ils déclaraient qu'il n'y avait plus place dans leur Eglise pour qui pensait ainsi.
A la même époque, et comme pour ne plus permettre aucune illusion sur son véritable caractère, l'Eglise d'Angleterre se déclarait, par un acte public, en communion avec les luthériens et les calvinistes. Sous l'inspiration du ministre de Prusse, le baron de Bunsen, et avec l'approbation de l'archevêque de Canterbury et de l'évêque de Londres, le gouvernement faisait voter, dans les derniers mois de 1841, un bill établissant un évêque anglican à Jérusalem : cet évêque, choisi alternativement par l'Angleterre et par la Prusse, consacré par les évoques anglais, devait exercer sa juridiction sur les protestants d'autres confessions qui désireraient se placer sous son autorité, sans que ceux-ci fussent pour cela tenus de répudier leurs symboles particuliers et d'adhérer à celui de l'Eglise d'Angleterre. On ne pouvait afficher plus ouvertement la volonté de se confondre avec les hérésies continentales et de n'attacher aucune importance aux divergences dogmatiques. Arnold le comprit ainsi et triompha de voir admise et pratiquée par l'épiscopat l'idée, depuis longtemps soutenue par lui, « qu'une Eglise nationale pouvait réunir des personnes professant des articles de foi différents 1 ». Newman, par contre, ne tarissait pas, dans ses lettres, sur ce qu'il appelait « cette atroce affaire de l'évêché de Jérusalem ». « Je suis persuadé, écrivait-il, que celte mesure aura plus
» Lettre du 21 septembre 1841. (Life of Th. Arnold, t. II.)
fait pour nous ôter le caractère d'une Eglise, to unchurch us, que tous les événements qui se sont produits depuis trois cents ans. » Si désireux qu'il fût de rester à l'écart, il crut de son devoir d'adresser à son évêque, une protestation solennelle contre cette compromission avec Tliérésie qui « privait son Eglise du droit d'être considérée comme une branche de l'Eglise universelle » et lui enlevait ainsi tout titre à « l'allégeance des catholiques »,
La crise, de jour en jour plus grave, que traversait le Mouvement tractarien, était faite pour fixer l'attention des catholiques clairvoyants, de celui surtout qui, dès le premier jour, en avait eu, presque seul entre tous ses coreligionnaires, l'intelligence sympathique. Wiseman se trouvait précisément, depuis quelque temps, en mesure d'observer les événements de plus près et d'y intervenir plus efficacement. En 1840, par suite d'une décision pontificale ayant porté de quatre à huit le nombre des vicaires apostoliques en Angleterre, il avait été nommé, avec le titre d'évêque de Melopotamus, coadjuteur du vicaire apostolique du district central de l'Angleterre et président du collège d'Oscott, près de Birmingham. « Bénissez, ô Seigneur, s'était-il écrié en mettant le pied sur le sol anglais, bénissez mon entrée dans cette terre de mes désirs1. » Tout le
1 Life and Times of Card. Wiseman, par Wilfrid Ward, t. Ier, p. 341,
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préparait au rôle qu'il allait avoir à remplir, le prestige d'une réputation devenue européenne, ses relations étendues, son esprit ouvert, généreux et brillant, le point de vue élevé d'où il avait observé jusqu'alors le problème religieux dans les pays étrangers comme dans sa patrie. Tl avait tout de suite manifesté son intention de ne pas s'absorber dans la direction scolaire d'Oscott et de porter ses regards au dehors, surtout vers Oxford. « Non, se disait-il en se promenant devant son collège, ces bâtiments n'ont pas été élevés pour faire l'éducation de quelques jeunes garçons, mais pour être le centre de ralliement du mouvement vers l'Eglise catholique, mouvement encore silencieux, mais vaste, qui a commencé et qui doit aboutir1. »
Vivement intéressé par le tract 90 et par les polémiques qui suivirent, Wiseman jugea qu'il convenait aux catholiques d'y prendre position. Il le ht par une lettre adressée à Newman ; avec beaucoup d'égards et de marques de sympathie, il y protestait contre la distinction que ce tract prétendait établir entre la doctrine officielle de l'Eglise romaine et certaines corruptions tolérées par elle. Newman laissa à Palmer le soin de répondre. En même temps, Wiseman cherchait, par l'entremise de deux récents convertis, M. Lisle Phillips et l'architecte Pugin, à entrer en relations avec les tractarians romanisants, Ward, Oakeley, Bloxam; il ne désespérait pas d'atteindre Newman lui-même. Il écrivait à M. Phillips des lettres destinées à être montrées à Oxford, où il s'efforçait
1 Life and Times of Card> Wiseman, t. 1, p. 348.
d'éclaircir les malentendus, de désarmer les préventions; ainsi tàchait-il de s'expliquer sur l'alliance des catholiques avec O'Connell ; ainsi encore disait-il à l'adresse des tractarians qui conseillaient aux catholiques romains de commencer par se réformer euxmêmes : « Notre réforme est entre vos mains... Puissions-nous compter parmi nous un nombre, si petit qu'il soit, d'hommes tels que ceux qui écrivent les tracts! Que quelques-v.ns seulement de ces hommes, avec le haut caractère ecclésiastique que je crois qu'ils possèdent, entrent pleinement dans l'esprit de la religion catholique, et nous serons bientôt réformés et l'Angleterre vite convertie. Je suis prêt à reconnaître qu'en toutes choses, sauf le bonheur de posséder la vérité et d'être en communion avec la vraie Eglise de Dieu, nous sommes leurs inférieurs. Ce n'est pas à vous que je dis cela pourla première fois. J'ai dit, depuis longtemps, à ceux qui m'entourent, que si les théologiens d'Oxford entraient dans l'Eglise nous devrions être prêts à retomber dans l'ombre et à passer au second plan1. » Avec quelle anxiété Wiseman attendait le résultat de ses démarches ! Grande était sa joie, quand il recevait, à Oscott, la visite de quelques-uns desjeunes tractarians. Grande, au contraire, sa tristesse, quand une lettre, directement adressée à Newman, recevait une réponse qu'il qualifiait de distressing2. Ainsi passait-il par des alternatives d'espérance et de découragement, poussé par l'ardeur généreuse et un peu
> Life and Times ofCard. Wiseman, t. I, p. 384 à 38G. -' lbid., t. Ier, p. 392.
impatiente de sa nature, à se mettre en avant, assez clairvoyant cependant pour se rendre compte qu'à trop se montrer il risquait d'effaroucher et de compromettre ceux qu'il voulait gagner, d'autant plus ému qu'il sentait que les événements se passaient en un monde où il avait peine à atteindre, mais comprenant qu'à défaut de son action personnelle une force mystérieuse agissait sûrement et puissamment au plus intime des âmes. « Ce qui apparaît à la surface, écrivait-il, n'est rien à côté du travail qui se fait au fond. Les tractarians deviennent de jour en jour plus dégoûtés de l'anglicanisme, de sa stérilité, de son défaut de solidité, de son enseignement bégayant... Ils s'avancent d'un pas si constant, si régulier, qu'il doit forcément en résulter ou qu'ils amèneront et pousseront leur Eglise avec eux ou qu'ils la laisseront derrière eux1. »
Les difficultés auxquelles se heurtait Wiseman n'étaient pas toutes du côté des anglicans. La plupart des catholiques anglais, sous l'empire de méfiances et de ressentiments séculaires, ne parvenaient toujours pas à comprendre qu'il pût leur venir quelque chose de bon de leurs anciens persécuteurs. Les espérances de Wiseman leur paraissaient chimériques, ses démarches compromettantes. On ne pensait pas autrement, même tout près de lui, à Oscott. Ses meilleurs amis croyaient devoir lui crier gare, tel l'historien Lingard qui lui rappelait quelle avait été, du temps de Laud, la déception de ceux qui s'étaient laissés gagner à une semblable espérance. D'autres ne se gênaient pas pour le blâmer
1 Life and Times of Card. Wiseman, t. Ier, p. 387, 388.
et le dénonçaient à Rome. Ces sentiments dominaient dans les journaux catholiques. Dans une brochure intitulée : Les Puseyistes sont-ils sincères ? un prêtre déclarait que le baiser de Newman était une trahison. Wiseman déplorait une attitude qui semblait faite pour empêcher tout rapprochement. Dans ses lettres, dans ses conversations, il ne se lassait pas d'affirmer, à Fencontre des doutes et des méfiances de ses coreligionnaires, la sincérité, la pureté d'intention, la hauteur de vertus de Newman et de ses amis.
Conformément à ses habitudes, Wiseman estima que le meilleur moyen de faire face aux diilicultés qu'il rencontrait, aussi bien chez les anglicans que chez les catholiques, était de s'en expliquer publiquement. En septembre 1841, sous forme de lettre au comte de Shrewsbury, catholique notable, il fait paraître une brochure où il examine les diverses questions soulevées par la crise religieuse de l'Angleterre. Il s'y défend contre ceux qui le traitent de « visionnaire », parce qu'il attache de l'importance au mouvement de rapprochement qui s'est produit chez les « théologiens d'Oxford » ; il s'autorise de l'exemple de Bossuet qui avait « regardé comme un devoir d'entamer avec Leibnitz une discussion sérieuse sur la possibilité de réunir l'Allemagne à l'Eglise romaine ». Il insiste sur tous les faits qui témoignent que non seulement les individus se rapprochent des doctrines et des pratiques catholiques, mais qu'il y a tendance vers « l'union en corps ». A ceux qui prétendent que c'est une manœuvre intéressée, <|ue les anglicans « désirent prendre aux eatlio-
liques assez pour affermir leur Eglise, sans avoir l'idée d'aller plus avant », il répond que « ce soupçon est injuste et repose sur l'ignorance du caractère et des vrais sentiments de ces écrivains ». A l'appui, il fait de longues citations de Newman et de Ward. Il y constate à quel point ces esprits sont mécontents du système de l'Eglise anglicane ; ce n'est pas un blâme sur tel point, « c'est, dit-il, un dégoût absolu de tout; c'est l'accablement du bûcheron chargé de ramée : celui-ci ne se plaint en particulier d'aucune des branches qui composent son fardeau, c'est le faix entier qui le fatigue et l'accable. » Puis, après avoir mis ainsi en lumière cette attitude toute nouvelle des anglicans, Wiseman ajoute :
Je n'ai pas besoin de vous demander avec quels sentiments nous devons les accueillir ; n'est-ce pas avec ceux de la sympathie et de la charité, avec les efforts d'une cordiale coopération? Quoi ! tandis que de semblables regrets sont exprimés autour de nous, resterons-nous froidement assis, au lieu de nous lever, en criant à nos frères désolés : Ayez bon espoir! Assis dans les splendeurs de la lumière, pourrions-nous les voir essayant de s'ouvrir, en tâtonnant, un chemin vers nous, à travers la nuit qui les entoure, trébuchant faute d'une main amie qui les soutienne, ou s'écartant du sentier faute d'une voix qui les dirige, et rester tranquilles, muets, prenant un cruel plaisir au spectacle de leurs pénibles efforts, ou, de temps en temps peutêtre, insultant à leur détresse, en laissant arriver jusqu'à eux l'insolence d'un ricanement à demi étouffé ? A Dieu ne plaise! Si nous devons nous tromper, si nous devons faire un faux pas, la chute sera plus commode en tombant du côté de deux vertus théologales que sur le froid terrain de
la prudence humaine. Si j'ai eu trop de confiance dans mes motifs d'espérer et trop de charité dans mes manières d'agir, j'accepte le danger de voir sourire de ma simplicité et sur la terre et dans le ciel. Là-haut, du moins, il n'y aura point de dédain dans les sourires.
Wiseman tâche de toucher d'une main légère aux pratiques catholiques qui éveillent des préventions chez les anglicans; il évite de désavouer ses propres coreligionnaires, mais se garde de laisser croire que toute réforme est impossible. 11 insiste sur la nécessité, pour les catholiques, de devenir meilleurs et surtout d'être charitables. « La dureté, dit-il, le sarcasme, l'aigreur ne contenteront jamais les intelligences et ne gagneront pas les cœurs. » Sans doute, il ne se fait pas illusion sur les difficultés que l'on rencontrera :
Le chemin, dit-il, est plein d'ennuis et de fatigues. La terre promise se trouve de l'autre côté du désert. Dans le désert, nous rencontrerons de durs rochers et des plaines de sable, également difficiles à traverser, pour des causes différentes. Il faudra de l'énergie pour les uns, une persévérance infatigable pour les autres... 11 y aura de vastes solitudes sans eau, des sources amères, des découragements, des murmures et des infidélités. Les tables seront plus d'une fois jetées à terre et brisées, puis écrites de nouveau. Enfin on pourra mourir sur le Nébo, tout en regardant avec de tendres regrets la terne où surabondent le lait et le miel, sans espoir d'y entrer. (îrace à Dieu, ni la manne ne nous manquera, ni l'espérance, ni la confiance dans le Seigneur d'Israël.
Pour Newnian et ses amis, il y aurait eu certes plus d'une réflexion à faire sur le contraste entre le ton
La crise 231
dont parlait d'eux cet évêque catholique et le langage qu'à cette même époque leur tenaient leurs propres évêques. On ne saurait dire, cependant, que cette publication ait, sur le moment, exercé grande action sur la conduite des tractarians. Elle n'en honorait pas moins son auteur, dégageait sa cause des voies étroites et périlleuses où d'autres tendaient à la fourvoyer ; elle traçait un programme et donnait une leçon dont, encore aujourd'hui, les catholiques d'Angleterre ne peuvent mieux faire que de s'inspirer.
Newman avait été surpris et profondément blessé des censures épiscopales. Beaucoup d'écrivains anglicans ont cru trouver là l'explication de son changement d'Eglise. Si l'on veut dire que ce changement a été l'effet d'une sorte de ressentiment personnel, ce n'est pas exact, et Newman a pu écrire, au moment de sa conversion, « qu'il n'avait conscience d'aucun ressentiment ». Mais il est très vrai que sa confiance dans l'Eglise d'Angleterre a été grandement ébranlée par l'attitude de ses évêques. « Ah! Pusey, disait-il peu après à son ami, nous nous sommes appuyés sur les évêques, et ils se sont effondrés sous nous, they hâve brohen doion under us ' . » Par le tract 90, il avait voulu éprouver si son Eglise pouvait porter la charge de vérité catholique qu'il jugeait indispensable à la véritable Eglise du Christ. Les chefs autorisés de cette Eglise
1 Life of Pusey, t. II, p. 2'S1.
répondaient qu'elle ne le pouvait ni ne le voulait, et, en même temps, par la constitution de l'évêché de Jérusalem, ils déclaraient vouloir être en communion avec les hérétiques.
Malgré tout, Newman se refuse encore à condamner définitivement l'Eglise qu'il a si longtemps regardée comme sa mère. Il reprend péniblement, sur des bases devenues plus étroites, le travail auquel il s'épuise, depuis des années, pour établir les titres de l'anglicanisme. Sur les ruines et avec les fragments brisés de ses premiers systèmes, il essaye d'élever un édifice plus humble, mais qui paraisse habitable. Obligé de confesser que la situation de son Eglise est « anormale », il tâche de se persuader qu'elle n'est pas illégitime, et qu'on peut, qu'on doit lui rester fidèle. Il n'admet pas surtout l'idée d'une conversion individuelle à l'Eglise romaine dont il persiste à dénoncer les « abus » et les « corruptions ». Son devoir lui semble être d'user de son autorité sur ses disciples pour les détourner d'une telle conversion. Sa correspondance nous le montre très occupé de cette préservation *. C'est à lui que Pusey s'adresse pour retenir ses amis tentés d'aller à Rome2. Son intervention est généralement efficace. A cette époque, un seul lui échappe, et encore n'est-il pas de ses intimes : c'est un certain Sibthorpe, fellow de Magdalen, qui, étant allé, vers la fin d'octobre 1841, faire visite à Oscott, sans arrière-pensée d'abjuration, en revient, quelques jours après, au grand
1 Lelt. and Corr.ofJ.-H. Newman, t. II, p. 346, 348, etc. •-' Life of Pusey, t. H, p. ±1\).
étonnement de tous, catholique romain ; conversion hâtive et peu réfléchie, car, deux ans après, il devait retourner à l'anglicanisme1.
Newman, très mécontent de cette défection, en parle sévèrement et s'inquiète de mettre les siens en garde contre un exemple qu'il juge funeste. Il ne lui suffit pas de le faire dans ses lettres privées ; il se détermine à aborder le sujet en chaire, et, en décembre 1841, dans une suite de quatre sermons, il tâche de démontrer qu'en dépit de ses faiblesses l'Eglise anglicane a encore des titres suffisants à la fidélité de ses enfants. Dans cette vue, il imagine une théorie nouvelle, celle de Samarie. Si malheureusement séparée que soit son Eglise, il estime qu'elle ne peut être comme si elle n'avait jamais été une Eglise; «elle est, dit-il, Samarie. » Il rappelle alors comment, en dépit de leur schisme manifeste, les tribus rebelles du royaume d'Israël avaient continué à être traitées en peuple du Seigneur, comment Dieu leur avait envoyé les prophètes Elie et Elisée, comment, au moment où tant de miracles s'étaient opérés devant elles, ni la foule sur le mont Carmel, ni la Sulamite et sa maison n'avaient reçu l'ordre de se séparer de leur peuple, de se réconcilier avec la race de David et de se rendre à Jérusalem pour adorer; comment, en un mot, les sujets d'Israël, sans être dans l'Eglise, avaient cependant gardé les moyens de salut. Or, plus encore que Samarie, l'Eglise angli-
1 Sibthorpe reviendra une seconde l'ois au catholicisme, en 1804, et mourra dans cette communion, en 1879. {Life of Bis/top Wilberforce, t. I", p. 202.)
cane lui parait posséder les marques d'une présence et d'une vie divine«; il déclare le constater tous les jours, dans la réception des sacrements et particulièrement au lit des mourants *. Il en conclut que cette Eglise, elle aussi, est dans l'alliance, ou qu'elle jouit, en dehors de l'alliance, de grâces extraordinaires. Par suite, dût-on admettre qu'elle n'est pas une portion de l'Eglise une, on n'est pas plus tenu de la quitter pour Rome, que le sujet d'Israël n'était tenu de quitter Samarie pour Jérusalem. Les paroles qui terminent ces sermons trahissent l'angoisse avec laquelle le prédicateur tâche de faire accepter aux autres, et aussi à lui-même, ce dernier essai de justification de son Eglise. « De quoi avons-nous besoin, s'écrie-t-il, si ce n'est de foi dans notre Eglise? Avec la foi, nous pouvons tout; sans la foi, nous ne pouvons rien. Si nous avons à son égard de secrètes défiances, tout est perdu ; nous perdons notre nerf, nos pouvoirs, notre position, notre espérance. Un froid découragement, un malaise de l'esprit, une humeur mesquine et chagrine, la lâcheté et la nonchalance nous enveloppent, nous pénètrent, nous oppressent. Qu'il n'en soit pas ainsi pour nous! Ayons bon courage. Acceptons cette Eglise comme le don de Dieu et notre part. Imitons
1 C'est une idée sur laquelle Newnian, à cette époque, revenait avec persistance. Ainsi écrivait-il à son jeune ami Wood : « S'il n'est pas présomptueux de le dire, la présence intime du Christ en nous, par les sacrements, m'apparaît bien plus nettement, telle qu'elle nous est promise, au moment où les signes extérieurs de cette présence me sont retirés. Et je me résigne à demeurer avec Moïse dans le désert, ou avec Elie excommunié du temple. »
LA CRISE 2i3:i
celui qui, sur le bord du Jourdain, prit le manteau qu'Elie avait laissé tomber sur lui, frappa les eaux et dit : Où est le Seigneur, Dieu d'Elie? Cette Eglise est comme le manteau d'Elie, une relique de celui qui a été emporté là-haut. »Ne\vman, sans doute, ne se dissimulait pas qu'en comparant ainsi Rome à Jérusalem et l'Eglise d'Angleterre à Samarie il « abaissait le niveau de son Eglise et affaiblissait la base de sa controverse ». Mais il n'avait pas conscience de pouvoir mieux faire : c'était comme un dernier retranchement, élevé un peu à la hâte, pour essayer de prolonger la résistance.
Cette conviction que le devoir de tout anglican est de rester dans son Eglise, Newman se fait un point d'honneur de l'affirmer plus hautement encore aux quelques catholiques avec lesquels les circonstances le mettent en correspondance. 11 cherche visiblement à décourager, de ce côté, des espérances qu'il voit grandir et qui le troublent. « Que mes sympathies pour la religion de Rome, écrit-il à l'un de ces catholiques, se soient accrues, je ne le nie point; mais que mes raisons pour fuir sa communion se soient diminuées ou modiiiées, ceci serait probablement plus difficile à prouver. Or je désire prendre pour guide la raison, non le sentiment. » 11 ajoute, un autre jour: « Je vais vous affliger, je le crains, en vous disant que vous regardez le chemin que nous avons fait vers vous, sur le terrain de la doctrine, comme plus considérable qu'il ne l'est en réalité. » Il consent à envisager la possibilité d'une union entre les Eglises, mais pour plus tard. Tant que
Rome ne se réforme pas, cette union lui paraît impossible. « Beaucoup parmi vous, écrit-il toujours à un de ses correspondants catholiques, disent que nous sommes vos plus grands ennemis ; nous l'avons dit nous-mêmes ; nous le sommes, nous le serons, tant que les choses resteront dans l'état actuel. » En attendant, il déclare « ne pouvoir souffrir l'idée que les siens passent individuellement àl'Eglise romaine». « Nous avons, ajoutei-il, trop en horreur le principe du jugement privé, pour nous y confier dans une question aussi grave. » Et dans une autre lettre: « Je sais qu'il est tout à fait dans Tordre des possibilités que tel ou tel des nôtres vienne à passer à votre communion: toutefois, ce serait pour vous un grand malheur, bien plus encore qu'un chagrin pour nous. Si vos amis veulent mettre un abîme entre eux et nous, qu'ils fassent des conversions ! » On sent que Newman se raidit quand il a affaire à des catholiques, surtout à des prêtres. C'est bien le même homme qui, l'année précédente, avait si mal reçu Spencer. Cette raideur devient plus marquée encore, s'il croit entrevoir quelque dessein d'intervenir dans la crise intime de sa conscience. Wiseman en fait l'épreuve, le jour où il se risque à lui écrire directement. « Je ne pouvais souffrir, a rapporté Newman après sa conversion, que des catholiques charitables vinssent se mêler de nos questions d'Oxford, et je les repoussais durement quand ils tentaient de me faire du bien à moi person nellement. En vérité, il n'y avait rien, dans le moment, de plus propre à .me rejeter en arrière. De quoi vous mélcz-vous, avais-je envie de leur dire, ne pouvez-vous
me laisser en repos? Vous ne pouvez nie faire aucun bien; de moi, vous ne savez rien au monde; vous pouvez positivement me faire du mal; je suis en des mains meilleures que les vôtres. » Des prêtres catholiques alors en relations avec Newman, un seul trouve le chemin de son cœur : c'est le Dr Russell qui sera plus tard président du séminaire de Maynooth. Affable, discret, sobre de controverse, il évite de lui parler des questions en discussion, le laisse à ses propres réflexions et se borne à lui envoyer quelques livres pouvant l'éclairer sur les prétendus abus reprochés à Rome. Newman a dit de lui, dans son Apologia : « 11 a eu peut-être plus de part que tout autre à ma conversion h . »
Si ferme, si raide même qu'il affecte d'être quand il fait front à ceux qu'il regarde encore comme l'ennemi, Newman est loin de l'être toujours autant, une fois en face de soi et livré à ses propres pensées. Il ne peut pas s'empêcher de se demander si, après tout, ses arguments sont bien solides et si Rome n'a pas raison. Il a raconté depuis comment, au cours de l'été de 1841, le doute de 1839 était revenu; comment « le fantôme lui était apparu une seconde fois » : comment, en étudiant les ariens, il avait eu, tout à coup, la même illumination qui s'était produite, deux ans auparavant, à propos des monophysiles ; comment il avait vu clairement « que les ariens purs étaient les protestants, que les semi-ariens étaient les anglicans, et que Rome
1 Lettres des 8 et 26 avril, du 5 mai, du 18 juin, du 12 sept ambre 1841. (ApoloQia.)
était toujours la même ». Cette lueur, à la vérité, n'a pas été plus durable qu'en 1839 ; cette fois encore, Samuel n'a pas reconnu la voix de Dieu ; mais son trouble, son anxiété en ont été augmentés. Parfois ils se trahissent dans l'entraînement d'une conversation ou d'une correspondance intime. Ainsi, un soir, causant avec son curate, lsaac Williams, se laisse-t-il aller à dire, au grand scandale de ce dernier, « que l'Eglise d'Angleterre a tort et que le devoir est de se joindre à Rome1 ». Un autre jour, c'est à Robert Wilberforce qu'il confie « le soupçon que sa foi dans l'anglicanisme pourrait bien finir par se briser et que peut-être ils se trouvent tous deux hors de l'Eglise ». « Aucune communication, lui répond Wilberforce, ne m'a jamais bouleversé comme l'a fait votre lettre de ce matin2. » D'ordinaire il se refuse à rien dire qui engage l'avenir. Tout en se défendant, par les motifs indiqués plus haut, de songer, pour le moment, à quitter son Eglise, il ne veut plus répéter ce qu'il aimait naguère à dire : « Anglican je suis né, anglican je veux mourir. » A propos d'un ami qui lui demandait une assurance de ce genre, il écrit, le 25 décembre 1841 : « M. et ses pareils ne peuvent-ils comprendre qu'il n'est ni sage, ni juste, ni patient, de demander à d'autres : Que ferez-vous dans telles circonstances? quand ces circonstances ne se sont pas présentées, quand elles peuvent ne se présenter jamais ?... Je parle en toute sincérité, lorsque je dis qu'il y a des choses auxquelles je ne songe pas et ne veux pas
1 Autobiography of lsaac Williams, p. 110. - Apoloyia.
songer ; mais, si Ton vient dix l'ois m'interroger sur ces choses, je commence enfin à y songer... Notre marche la plus sûre n'est-elle pas de faire simplement, jour par jour, ce que nous croyons juste, sans nous inquiéter des conséquences x ? » A son ami Hope, il écrit, le 17 octobre 1841 : « Je vous avouerai que les mandements des évêques (sur le tract 90) sont chose fort grave... Je ne puis nier qu'il se fait une grande et inquiétante épreuve pour voir si notre Eglise est ou n'est pas catholique. L'issue peut ne pas se produire de notre vivant. Mais je dois dire nettement que, si cela doit aboutir au protestantisme, je jugerai de mon devoir, si je vis, de m'en séparer... Je crains d'être obligé de dire que je commence à croire que le seul moyen de garder l'Eglise d'Angleterre est d'envisager ouvertement la possibilité de la quitter et d'agir en conséquence2. » Plus tard, après sa conversion, quand il pouvait se rendre compte, mieux qu'il ne l'avait fait sur le moment, des crises par lesquelles il avait passé, Newman écrivait : « A dater de la fin de 1841, je fus sur mon lit de mort, en tant que membre de l'Eglise d'Angleterre. »
L'anxiété de Newman ne pouvait qu'être aggravée par les divisions croissantes qu'il voyait éclater entre ses amis. Il a écrit le tract 90 pour retenir les ardents
1 Apologia.
2 Lett. and Corr. of J.-H. Newman, t. H, p. 355. 356.
et leur rendre l'anglicanisme habitable. La condamnation du tract produit naturellement l'effet contraire. Ces ardents, loin d'être retenus, sont poussés du côté où ils penchaient déjà. La faiblesse de l'anglicanisme leur paraît plus manifeste, et ils sentent davantage la supériorité du catholicisme romain. Ward et Oakeley, dans le British Critic, devenu leur organe, attaquent violemment la Réforme, insistent sur ce qui manque à leur Eglise et établissent, entre elle et l'Eglise de Rome, nue comparaison qui se termine toujours à l'avantage de la dernière. Pas plus que Newman, ils ne concluent à changer de communion, mais leur langage n'en est pas moins assez menaçant. « Nous ne pouvons, écrit Oakeley, rester où nous sommes. Nous devons aller en arrière ou en avant, et ce sera sûrement ce dernier parti que nous prendrons. » Ward développe les mêmes idées, avec moins de ménagements encore, dans les conversations si bruyantes, si provocantes et, en même temps, de si belle humeur, dont il fait relentir tous les échos des eommon rooms.
En même temps, Ward et ses amis sont en correspondance affectueuse et en relations de visite avec des convertis catholiques, porte-parole de Mgr Wiseman, l'architecte Pugin et M. Phillips; ils confèrent avec eux sur les moyens de préparer la réunion des deux Eglises; ils se rendent, à plusieurs reprises, pendant le cours de 1841, à Oscott, s'y entretiennent avec Mgr Wiseman, visitent, à peu de distance de là, le monastère cistercien de la Gràce-Dieu, assistent aux offices et reviennent charmés des hommes et des
choses1. Ce n'est pas seulement par ces démarches privées qu'ils fraternisent avec les papistes. Le 13 avril 1841, Y Univers de Paris publie une longue lettre, aussitôt reproduite et commentée par tous les journaux catholiques d'Europe, dont l'auteur, demeuré anonyme, dit être un jeune membre de l'Université d'Oxford : la lettre a été en effet écrite par Ward avec l'assistance de Dalgairns. Elle commence par noter les signes qui, à Oxford notamment, paraissent annoncer la réunion de l'Eglise anglicane à l'Eglise catholique ; puis, rappelant les déclarations, les aveux du tract 90, elle ajoute : « Vous voyez que l'humilité, première condition de toute réforme saine, ne nous manque pas. Nous sommes peu satisfaits de notre position ; nous gémissons des péchés que commirent nos ancêtres, en se séparant du monde catholique ; nous éprouvons un désir brûlant de nous réunir à nos frères ; nous aimons d'un amour sans feinte le Siège apostolique que nous reconnaissons être le chef de la chrétienté... Nous reconnaissons encore que ce ne sont pas nos formulaires, ni même le concile de Trente, qui nous empêchent de nous y réunir. » La réunion qu'a en vue l'auteur delà lettre, c'est seulement la réunion en corps. 11 engage les catholiques à ne plus songer aux conversions particulières et à employer plutôt leurs efforts à se réformer eux-mêmes. « Qu'ils nous présentent, dit-il, ce que nous n'avons pas parmi nous, l'image d'une Eglise parfaite
1 Sur ces relations, voy. les deux ouvrages de YVilfrid Ward, \\ .-G. Ward and the Oxford Movement, p. 1U0 à 201, et Life and Times of Gard. Wiseman, t. i, p. 371, 372, 381 à 389, 393 à 397.
2t2 NEWMA.N ET LE MOUVEMENT D OXFORD
en discipline et en mœurs...; enfin qu'il se trouve, parmi eux, un saint tel que le Séraphin d'Assise, et le cœur de l'Angleterre est déjà gagné. » 11 termine, en demandant des prières : « Sachez que plusieurs d'entre nous tendent les mains, nuit et jour, vers le Seigneur et lui demandent, avec sanglots, de les réunir à leurs frères catholiques. Français ! ne manquez pas de nous assister en ce saint exercice, et je suis persuadé qu'il ne se passera pas beaucoup de carêmes, avant que nous chantions ensemble nos hymnes pascales, dans ces accents sublimes dont s'est servi, pendant tant de siècles, l'Epouse divine du Christ. » Aussitôt qu'elle est connue en Angleterre, cette lettre y fait scandale. Les susceptibilités britanniques sont particulièrement blessées de voir prendre les catholiques étrangers pour confidents de l'aveu de détresse, de la confession humiliée et pénitente que l'auteur de la lettre prétend faire au nom de l'Eglise d'Angleterre.
Plus les ardents se compromettent dans le sens catholique, plus ils se trouvent séparés de la fraction modérée des tractarians. Pusey s'en alarme et fait effort pour ramener ceux qu'il voit ainsi s'éloigner. Il demande des explications et adresse des représentations à Ward. Celui-ci révère sincèrement Pusey, mais il lui répond en homme qui ne s'embarrasse pas beaucoup d'être désapprouvé par lui. Loin de contester le désaccord, il déclare avoir parlé précisément pour qu'on ne juge pas des idées de Newman par l'interprétation qu'en eût pu donner Pusey. Loin de se défendre des opinions qu'on lui reproche, il s'en honore, confirme son
dégoût des misères de l'anglicanisme, son admiration pour Rome, son désir de lui être uni. 11 répète, sans doute, qu'il ne songe pas aune conversion individuelle, mais, quand Pusey lui fait demander « une assurance formelle qu'il ne se joindra pas à l'Eglise romaine », il s'y refuse. À l'entendre, beaucoup sont, comme lui, à ee point convaincus « des corruptions et des défauts de l'Eglise anglicane, que, n'était leur confiance en Newman, ils ne pourraient croire qu'elle fût une véritable Eglise ». Il affirme du reste être en conformité avec les vues de Newman, telles que celui-ci les a exposées, soit spontanément, soit en réponse aux questions qu'il lui a posées. Il ajoute être prêt à abandonner toute opinion qu'il saurait n'être pas admise par lui4. L'accueil que Ward a fait à ses observations n'est pas pour rassurer Pusey. Tous ceux qui l'approchent remarquent à quel point il est, chaque jour, plus préoccupé, plus triste. Un dimanche, sa mère le trouve tout en pleurs2. Il sent d'ailleurs que les soupçons de ronianisme s'étendent à tout le parti du Mouvement et ne l 'épargnent pas lui-même. Pendant les vacances de 1 844 , il fait une tournée en Irlande pour y étudier sur place la vie monastique qu'il désirait introduire dans son Eglise ; il suffit de ce déplacement pour donner occasion d'insinuer que lui aussi se dispose à trahir, et ses amis, inquiets, sollicitent de lui des lettres de démenti qu'ils puissent faire circuler. Rendons cette justice à l'honnête Pusey qu'il ne cherche pas à rentrer
1 W.-G. Wardand the Oxford Movement, ch. vm, passim.
2 Lif'eof Pusey, t. II, p. 247.
personnellement en grâce, en répudiant des amis devenus compromettants. Ce n'est pas seulement son cher Newman dont il prend la défense et dont il se porte caution auprès des high-churchmen qui le critiquent '. Ce sont les ardents eux-mêmes, — ceux qui avaient si peu d'égard à ses représentations, — qu'il tâche de couvrir dans une lettre publique, adressée, en février 1842, à l'archevêque de Canterbury. Cette lettre est d'un accent plus ému, plus vibrant que n'étaient d'ordinaire ses écrits. La thèse qu'il y soutient est que, par leurs censures, les évêques créent précisément ou, en tous cas, aggravent le mal dont ils se plaignent :
On a troublé, dit-il, la paix des plus humbles villages. Chacun se croit menacé de je ne sais quel grand danger. On a raconté que nous sommes tous sur le point de devenir papistes. C'est préparer les gens à quitter notre Eglise. On enseigne à d'autres à se défier des ministres qui ont travaillé fidèlement, parmi eux, pendant des années. Les négligents se croient justifiés par le cri populaire. Les bien intentionnés se tiennent à l'écart, tristes et perplexes... Si cela continue, mylord, quelle sera la fin ? Si nos propres évoques et d'autres encouragés par eux nous disent (quelque douloureux que ce soit à répéter, ce sont leurs propres paroles) : « Retire-toi, Satan », tandis que ceux de la communion romaine prient pour nous et nous invitent, n'est-ce pas gravement augmenter les tentations, je ne dis pas de nous, mais d'hommes plus jeunes? Si nous sommes ainsi mis à part du reste du troupeau de Notre-Seigneur, comme des brebis malades et gâtées qui pourraient, si on ne les séparait des autres, les corrompre ; si une marque
1 Voy., par exemple, une lettre de Pusey au Rev. Churton. {Life o/Pusey., II, p. 269.)
est mise sur nous et si nous sommes désavoués, une telle situation ne peut durer. Pour nous qui sommes plus vieux, il peut être facile de nous retirer de ce débat pénible, pour rentrer, si cela était jamais nécessaire, dans la communion laïque ou chercher une autre branche de notre Eglise qui nous recevrait ; mais, pour les jeunes dont les sentiments ne sont pas liés à leur Eglise par les habitudes et les miséricordes de beaucoup d'années et pour lesquels travailler à son service n'est pas une seconde nature, un élément de leur existence, leurs sympathies s'évanouiraient, et, s'ils se voient renvoyés de leur Eglise, ils se diront qu'ils doivent appartenir à une Eglise, et ils iront à Rome. Parmi ceux dans l'esprit desquels de sérieux doutes se sont élevés, il n'y a pas seulement ceux qu'on appelle généralement les jeunes gens; il y en a, on peut le dire, qui sont la fleur de l'Eglise d'Angleterre, des personnes que le sentiment du devoir lie à elle, qui voudraient, pour employer le langage de l'un d'eux, « sentir qu'il est de leur devoir de demeurer en elle le plus longtemps possible ». Ce que nous craignons, ce n'est pas une ébullition passagère, mais plutôt que la pensée de se séparer de notre Eglise ne devienne graduellement familière à la pensée des gens;... c'est qu'un profond découragement sur nous-mêmes et notre Eglise ne s'empare des esprits, et qu'ils ne l'abandonnent, en pensant que son cas est désespéré...
L'adjuration émue de Pusey ne change rien à l'attitude de l'épiscopat. L'évêque de Londres a probablement dessein de lui répondre, quand il dit, dans son mandement de 1842, que « l'apostasie de quelques fidèles, et même de beaucoup, serait un moindre mal que d'admettre qu'un membre de l'Eglise anglicane pût légitimement professer les erreurs romaines * ».
1 Memoir of bis hop Blomfield, t. II, p. 30.
Pusey est-il plus heureux dans l'appel qu'il adresse en même temps à Newman? Il se rend compte que nul ne pourrait avoir plus d'autorité sur les ardents, et il se refuse à croire que ceux-ci soient aussi fondés qu'ils le prétendent, à se couvrir de son approbation. Esprit peu chercheur, peu inquiet, volontiers immobile et comme figé dans la sereine tranquillité de ses affections et de ses préjugés anglicans, habitue'1 à vivre sur soi, absorbé par ses études, ne lisant rien en dehors, ne se mêlant pas aux libres conversai ions de la jeunesse universitaire, il n'est que très imparfaitement au courant du travail qui s'est fait dans l'esprit de Newman. Il se tourne donc vers lui et lui tient à peu près ce langage : « Voici ce que prétendent Ward et ses amis. Est-il donc vrai que vous les approuviez? Si, comme je l'espère, il n'en est rien, intervenez pour les arrêter, car ils sont en train de perdre le Mouvement *. » C'est mettre Newman à une difficile et pénible épreuve. Entre les amis qui se disputent son adhésion, pour qui se prononcer? A ne consulter que son cœur, il se rangerait du côté des modérés. Là sont ses plus vieilles, ses plus lendres, ses plus profondes amitiés. x\ulanl il se sent en sympathie avec la nature d'un Pusey, d'un Marriott, autant celle de Ward l'offusque. Il ne peut se faire à sa prétention de tout décider parla dialectique et tient pour la maxime de saint Ambroise : Non in dialecticâ complacuit Deo salvum facere popiilum saum. Cette logique à outrance est l'opposé de son tour d'esprit complexe et subtil; n'a-t-on pas pu
» Life of Pusey, t.fïJ, p. 218 à 226.
dire de lui qu'il communiquait volontiers ses pensées au public, à la façon des poètes, — dont il était, — sous une forme subjective et suggestive, souvent indéterminée et incomplète, laissant le lecteur ou l'auditeur développer et conclure, sans prétendre, pour son compte, tout raisonner et analyser ? Et, cependant, en dépit de ces déplaisances dont, après plusieurs années, YApologia porte encore la trace, il ne peut se dissimuler que Ward et ses amis sont des natures généreuses, courageuses, élevées ; que, s'ils sont des disciples peu commodes, ils sont des disciples très dévoués ; que, depuis qu'il est censuré, suspecté, ce sont eux qui se serrent le plus près de lui. Et surtout, à considérer non plus les personnes, mais les doctrines, il se sent poussé, par un instinct mystérieux, dans la direction où se précipitent les impatients; il a l'intuition qu'en fin de compte ils sont dans le vrai, et que la conclusion vers laquelle ils tendent est celle à laquelle doivent, tôt ou tard, aboutir les principes qu'il vient d'être forcé d'admettre. « Ce sont, dit-il, mes vieux amis que j'aime, leur 36o; et leur caractère, mais j'aime les opinions de mes nouveaux amis, quoique je ne les aime pas eux-mêmes '. »
Dans cet état d'esprit, comment Newman pourrait-il donner satisfaction à Pusey? Quand celui-ci se plaint des attaques violentes de Ward et d'Oakeley contre les reformers du xvic siècle, Newman lui répond que, sans doute, il vaut mieux, quand on n'y est pas obligé, laisser ces reformers en paix, mais que, pour son
1 Ai(tobiof/rap/iy of Isaac Williams, p. 113.
compte, il est bien près d'en penser autant de mal. Grand étonnement de Pusey qui ne s'en doutait pas. « Vous trouverez étrange, écrit-il à Newman, que je ne connusse pas votre opinion sur les reformers, mais la préface de la seconde partie des Remains de Froude ne m'étantpas tombée sous la main, je n'avais pas eu occasion de la lire. >> De même pour les autres griefs de Pusey. Newman est à la fois désireux de ne pas le laisser dans l' ignorance où il paraît être de ce que sont devenues ses opinions, et soucieux de ne pas le blesser par une lumière trop brusque et trop vive. Il se félicite d'apprendre que ses idées viennent d'être exposées complètement à Pusey par Ward, car, dit-il à Church, « rien n'est pire qu'un état d'obscurité ». « Je suis bien aise, écrit-il à Pusey lui-même, que Ward ait pu parler ouvertement de moi avec vous. Seulement, vous ne devez pas le prendre comme un bon rapporteur sur ce qui rne concerne. Chacun colore ce qu'il entend, avec son propre esprit... Sans doute, sur certains points, il sait plus que vous ce que je pense, parce qu'il m'a posé plus de questions, mais je suis sûr que souvent il n'a pas bien compris mon sentiment exact4. »
Si, au risque d'attrister un ami aussi cher que Pusey, Newman lui laisse voir qu'il est, sur plus d'un point, en accord avec les ardents, il n'est pas décidé, pour cela, à suivre ces derniers jusqu'où ils paraissent aller. Il n'oserait pas affirmer sans doute qu'ils sont dans l'erreur; mais il n'est pas assuré qu'ils soient dans le
1 Life of Pusey, t. II. p. 218 à 227. — Letl. and Corr. of J.-II. New-
mon. t. II. |). 351,
vrai. D'ailleurs, dût-il suivre la même direction, c'est à son propre pas qu'il entend marcher. Aussi n'est-ce pas sans impatience qu'il subit ces questions incessantes par lesquelles Ward prétend l'amener à dévoiler le dernier terme de toutes ses pensées, ce terme qu'il ne connaît pas lui-même. Son esprit est loin d'être fixé : il est en travail; que ne le laisse-t-on en paix, durant ce travail? De là, en face de ces interrogations, une attitude qui peut laisser quelque équivoque dans l'esprit de ceux qui l'approchent. « Quelquefois, a-t-il rapporté lui-même plus tard, dans ce que j'écrivais, j'allais exactement jusqu'où je voyais, et il m'était aussi impossible d'en dire davantage que de voir ce qui se trouve au-dessous de l'horizon; d'où il résultait que, quand on m'interrogeait sur les conséquences de ce que j'avais dit, je n'avais point de réponse à faire. Quelquefois encore, quand on me demandait si telles conclusions ne découlaient pas de tel principe, je ne pouvais le dire sur-le-champ ; et cela, par cette raison qu'il y a une grande différence entre une conclusion dans l'abstrait et une conclusion dans le concret... Ou bien encore, il pouvait m'arriver d'être positivement déroulé par la clarté même de la logique qu'on me présentait et de donner ainsi ma sanction à des conclusions qui, en réalité, n'étaient pas les miennes ; puis, quand ces conclusions m'étaient rapportées par d'autres, il me fallait les rétracter... Venir à moi avec les procédés méthodiques d'une logique abstraite était donc une sorte de provocation ; et, quoique je ne pense pas l'avoir jamais montré, la provocation me donna quelque indifférence
quant à la manière do combattre les systèmes et me conduisit peut-être, comme moyen de soulager mon impatience, à être mystérieux ou distrait, ou même à céder parce que je ne pouvais répliquer... En disant tout ceci, je n'attaque en rien la piété et le zèle profonds qui sont les traits caractéristiques de cette seconde phase du Mouvement à laquelle j'ai pris une part si prononcée. Ce que j'ai voulu marquer, c'est que celte phase tendait à troubler mon esprit et à me bouleverser, et que, au lieu de le dire avec simplicité, ainsi que je l'aurais dû, je puis avoir, par une sorte de paresse, donné au hasard des réponses qui m'ont fait paraître dissimulé ou inconséquent1. »
Ainsi tiraillé entre des amis de plus en plus divisés, hors d'état de leur imposer une direction impérative qui n'a jamais été dans ses moyens et qui l'est moins encore depuis qu'il a conscience que ses premiers systèmes se sont effondrés sous lui, s'entendant appliquer à lui-même ce vers d'un de ses poèmes : « Tu as pu soulever un peuple, mais tu n'as pas pu le gouverner », impuissant à rassurer les uns et à éclairer les autres, craignant de blesser ceux-ci et de troubler ceux-là, ne sachant comment dire ce qu'il croit utile à ceux qui sont ébranlés et impatients, sans surprendre et peiner ceux dont la foi n'a connu aucune incertitude, se demandant si « ce qui est nourriture pour l'un n'est pas poison pour l'autre », convaincu du danger de parler et de celui de se taire, plus sensible que tout autre, avec sa nature tendre, au chagrin et à la désap-
1 Apologia.
LA CRISE 2r>l
probation de ceux qu'il aime, soucieux surtout, jusqu'au scrupule, des âmes qui ont eu foi en lui, incertain du point exact où en sont ses propres croyances, ne sachant pas et n'osant presque pas regarder où il va, passant par des alterna lives de lumière et d'obscurité, se rendant compte que toutes ces difficultés, ces anxiétés, ces tâtonnements fournissent prétexte aux accusations d'équivoque et de dissimulation, Newman sent plus lourd, plus douloureux, ce rôle de chef de parti que les événements lui ont imposé bien malgré lui. Il aspire à s'en décharger. Au lendemain de la publication du tract 90, il a commencé un mouvement de retraite, en interrompant les tracts sur la demande de son évêque. Vers la même époque, il a abandonné la direction du British Critic, mis fin aux conférences théologiques qui se tenaient chez Pusey et cessé les réunions du soir auxquelles il se plaisait à convoquer ses amis. S'il n'a pas résigné sa cure, comme il en avait eu l'idée, si, dans la dernière partie de 1841, il est monté encore plusieurs fois dans la chaire de Sainte-Marie, ses sermons se sont faits plus rares et leur accent trahit comme l'émotion d'un adieu. Au mois de février 1842, sous l'empire d'anxiétés croissantes, il se décide à faire un pas de plus vers la retraite complète : sans se démettre encore de son titre de vicar, il remet à son curate le soin d'assurer le service religieux à Sainte-Marie, renonce désormais à y prêcher, et se retire dans une dépendance rurale de sa paroisse, au petit hameau de Littlemore, situé à deux milles d'Oxford.
Littlemore était, depuis longtemps, particulièrement cher à Newman. Plein de sollicitude pour les besoins spirituels de cette partie la plus humble et, avant lui, la plus négligée de son troupeau paroissial, il y avait construit une église, consacrée en 1836 ' et y entretenait un curate. Au plus fort de ses luttes ou de ses troubles, il éprouvait une sorte de rafraîchissement et d'apaisementà passer quelques jours et, s'il lui était possible, quelques semaines dans cette retraite. Ainsi, au commencement de 18i0, peu après sa première crise de doute, avait-il saisi l'occasion du départ du desservant pour s'établir lui-même à Littlemore pendant tout le carême, se donnant à ses paroissiens paysans comme s'il n'avait nul autre souci, célébrant pieusement l'office, matin et soir, ornant avec amour la petite église aux jours de fête, occupé surtout des enfants, leur faisant le catéchisme, suppléant auprès d'eux une maîtresse d'école peu capable, leur apprenant à chanter, visiblement heureux, après tant d'émotions, de se croire un simple curé de campagne2.
En 1842, ce n'est plus un séjour de courte durée que Newman entend faire à Littlemore : il s'y installe et y transporte ce qu'il a de plus précieux, cette bibliothèque théologique et spécialement patristique, dont il écrit
' Lett. and Corr. ofJ.-H. Newman, t. II, p. 101, 112. 114. •-' Ibid., t. II, p. 300 à 304.
alors plaisamment qu'il craint de faire « son idole1 ». Quel est son dessein ? Tantôt il paraît prévoir que c'est un acheminement vers une retraite plus complète et notamment vers la résignation de sa cure2. Tantôt, au contraire, il semble avoir espoir de refaire une situation tenable à l'anglicanisme3, et il s'imagine ne reculer momentanément que pour forger des armes nouvelles et reprendre l'offensive ; c'est alors que, faisant allusion à un épisode célèbre des campagnes de Wellington en Portugal, il appelle Littlemore son Torrès Vedras''. Le vrai est qu'il ne voit clair ni dans sa position, ni en lui-même. Dans le désarroi où Fa jeté l'effondrement de toutes les thèses auxquelles il avait cru d'abord pouvoir s'attacher, il sent le besoin de se recueillir, de réfléchir, de travailler un peu en paix, de reprendre par le fondement ses études sur les titres de l'Eglise anglicane. Il sent surtout le besoin de chercher dans la prière, dans la méditation, dans la mortification, la lumière et la grâce nécessaires pour résoudre le problème qui le trouble. 11 veut se sanctifier, assuré que là du moins il ne se trompera pas. C'est la pensée qu'il exprimait, le 23 janvier 1842, dans un de ses derniers
1 Leti. and. Corr., t. 11, p. 390. — C'est avec l'argent provenant du tract 90, dont la vente avait tout de suite atteint des proportions inattendues, que Newman avait acheté la meilleure partie de ses livres. Cette bibliothèque deviendra plus tard la bibliothèque de l'Oratoire catholique d'Egbaston.
2 Ibid.,l. II, p. 409.
3 Newman écrit à Hope, le 22 avril 1842 : « Nous sommes tous beaucoup plus calmes et plus résignés que nous n'étions, et nous sommes remarquablement désireux de reconstruire une position et de prouver que la théorie anglaise, ou plutôt que l'état de choses anglais est tenable. » (lbid., t. Il, p. 395.)
4 Apologia.
234 NEWMAK et le mouvement d oxford
sermons de Sainle-Marie : « Détournons-nous, disait-il, des ombres de toutes sortes. Efforçons-nous, avec la grâce de Dieu, de faire avancer et de sanctifier l'homme intérieur. Là, nous ne pouvons avoir tort. »
La retraite qu'il cherchait pour lui-même à Littlemore, Newman l'offrait à ceux de ses disciples qui passaient par la même crise que lui. Depuis qu'il était atteint par le doute, il avait absolument renoncé à faire des prosélytes ; mais il se reconnaissait des devoirs envers les jeunes âmes qui avaient eu foi en lui et qui subissaient, en ce moment, le contre-coup de son propre trouble. De ces disciples, quelques-uns, d'ailleurs, étaient presque sans asile, étudiants auxquels, à raison de leurs opinions, les chefs de Collèges refusaient les certificats exigés pour les ordres, jeunes clergyynen qui avaient cru ne pouvoir plus, en conscience, exercer leurs fonctions paroissiales. A tous, Newman offrait l'hospitalité apaisante et méditative de Littlemore.
Les lieux se trouvaient avoir été disposés pour cette hospitalité. Depuis quelque temps, Newman, fidèle à une idée mise en avant par Kroude', se préoccupait de restaurer le monachisme dans l'Eglise d'Angleterre. 11 s'en était ouvert à ses amis, entre autres à Pusey. Celui-ci avait le môme désir ; il songeait surtout à établir des couvents de religieuses, de sisters of mercy, mais il se sentait fort embarrassé de s'avancer sur un terrain qui lui était si inconnu; il était même allé étudier sur
1 Lctt. and Corr. ofJ.-H. Xew/nau, l. Il, p. 444.
place, en Irlande, les couvents catholiques '. Newman n'avait pas un sens moins vif de ces difficultés. Toutefois, lors du séjour qu'il avait fait à Littlemore en 1840, ridée lui était venue d'y établir le monastère de ses rêves. Un endroit aussi retiré lui paraissait plus propre qu'un grand centre, à faire sans bruit un essai qui servirait ensuite d'exemple (which might preach to others2). 11 avait donc acheté, dans ce dessein, neuf à dix acres de terrain et dressé son plan : ce plan consistait à aménager cinq à six petits cottages de paysan : un cloître devait les réunir au bâtiment un peu plus grand, renfermantla bibliothèque, l'oratoire et le réfectoire. Mais, dès l'année suivante, devant l'orage soulevé parle tract 90, il avait compris qu'il devait renoncer à son premier dessein. Il se contenta de faire une partie de l'installation matérielle, sans constituer un monastic body3. Ce n'était donc pas dans un monastère avoué et organisé que Newman offrait l'hospitalité à ses disciples. Plusieurs furent heureux de répondre à son invitation. Un an plus tard, il écrivait : « Voilà des mois que tous nos lits sont occupés, et je pense qu'il nous faudra couper les chambres en deux''.» La vie était austère et pauvre. Rien du confortable anglais : des cellules étroites, basses de plafond, avec des murs blanchis à la chaux. Pas de domestique dans la maison : venaient seulement, chaque jour, une femme pour la cuisine et un jeune garçon pour quelques gros ouvrages.
1 Life of Pusey, t. II, p. 10, 37 à 40, 135 à 138, 155
s Ibid ,t. II, p. 135 à 138.
» Ibid., t. II, p. 224 et 268.
4 Lett. and Corr.of J.-H. Newman, t. Il, p. 400.
Abstinence presque continuelle ; jeûnes fréquents et rigoureux; pendant Lavent et le carême, on voulut retarder le repas jusqu'à cinq heures du soir ; sur l'avis du médecin, il fallut bientôt y renoncer. On observait exactement les fêtes et lse offices de la liturgie catholique; le bréviaire était récité en commun, aux heures canoniques, dans l'oratoire. Cet oratoire, qui ne servait qu'aux exercices intérieurs de la communauté et n'excluait pas la participation aux offices publics dans l'église du hameau, n'avait pas d'autel; sur une table, entre deux chandeliers, était placé un grand crucifix d'origine espagnole. Les matines se disaient à six heures du matin; sur le conseil de Dalgairns, admirateur de la règle cistercienne, on essaya de les réciter à minuit, mais Newman jugea plus sage d'interrompre cet essai. Une seule modification était faite au bréviaire : pour se mettre en règle avec celui des XXXÏX Articles qui réprouvait l'invocation des saints, au lieu de dire, en s'adressant directement au saint : Ora pro nobis, on disait, de ce saint, en s'adressant à Dieu :Oret pro nobis. La méditation et l'examen sefaisaientchaquejour, la confession toutesles semaines, la communion fréquemment. En dehors des prières et des offices qui prenaient ainsi une bonne partie du temps, chacun se livraitàsesétudes.Le silence régnait dans la maison. La lecture était faite pendant les repas. Dans l'après-midi, promenade en commun; après le repas du soir, réunion dans la bibliothèque ; grande était la joie de la communauté, quand le maître prenait part à ces récréations.
Si profondément que Newman cherchât à s'enfoncer et à se cacher dans cette vie de retraite et de silence, il ne parvenait pas à se faire oublier du public religieux dont les regards étaient, depuis plusieurs années, fixés sur lui. Il demeurait le centre vers lequel beaucoup d'âmes continuaient à se tourner. Une partie de son temps était occupée à répondre aux correspondants connus ou inconnus qui lui faisaient confidence de leur trouble et sollicitaient ses conseils. Si Ton ne pouvait plus aller l'entendre prêcher à Sainte-Marie, on se jetait sur ces anciens sermons, dont la publication se poursuivait, et le volume des University Sermons, paru à cette époque, avait un succès de vente qui dépassait encore celui des volumes précédents; l'auteur en était le premier surpris ' . A la vérité, l'attention dont Newman demeurait l'objet n'était pas toujours sympathique. Plusieurs regardaient avec soupçon cette retraite mystérieuse et racontaient toutes sortes d'histoires étranges sur ce qui se passait dans ce qu'on appelait communément le « monastère)» de Littlemore. A côté des amis qui y venaient en visite, des adversaires rôdaient autour et tâchaient d'en surprendre les secrets. Un jour, le chef de Wadham Collège, le Dr Symons, evangelical renforcé, sonnait à la porte et demandait à Newman, qui se trouvait lui ouvrir, si l'on pouvait voir le monastère. « Nous n'avons pas de monastère ici », lui fut-il répondu, en même temps que la porte lui était fermée au nez.
Newman était très blessé de cette curiosité indiscrète
1 Lett. and Corr. of J. -H. Newman, t. II, y. 409, 411.
et malveillante. Il le laissa voir, à l'occasion d'une démarche faite auprès de lui, en avril 1842, par l'évoque d'Oxford. Celui-ci assailli de dénonciations, étourdi des attaques des journaux, lui avait écrit une lettre où, tout en refusant de croire à ce qui était raconté et imprimé sur le prétendu monastère, il demandait des explications qui lui permissent de démentir cet essai de restauration monastique. Newman ne cacha pas à Tévêque « qu'il trouvait offensante, pour ce dernier, comme pour lui-même, l'explication que la turbulence de l'esprit public l'avait obligé à lui demander ». Il s'étonnait d'être, depuis un an, en dépit de sa soumission, de son silence, de la suspension des tracts, « l'objet de faux rapports incessants ». Au ton de cette réponse, il était visible que Newman supportait, avec une tristesse et une impatience croissantes, la situation qui lui était faite dans son Eglise. Lui-même a rapporté en quels termes il formulait alors intérieurement sa plainte contre ceux qui le relançaient jusque dans sa retraite : « Ne me suis-je pas retiré de vous, disait-il, nai-je pas abandonné ma place et ma position?... Suis-je, de tous les Anglais, le seul dont les pas doivent être suivis par les regards indiscrets et jaloux?... Lâches! si j'avançais d'un seul pas, vous vous enfuiriez. Ce n'est pas vous que je crains. Di me terrent et Jupiter hostis. Ce qui m'accable, c'est de voir les évêques continuer à m'attaquer, malgré ma complète soumission; c'est le doute secret du cœur, qui me dit qu'ils ont raison de le faire, parce que je n'ai plus rien de commun avec eux!... Pourquoi ne voulez-vous pas
me laisser mourir en paix ? La bête blessée se réfugie dans quelque tannière pour y mourir, et personne ne la lui dispute. Laissez-moi en paix, je ne vous tourmenterai pas longtemps ' ! »
Aux attaques acharnées des adversaires, aux censures persistantes des évèques, s'ajoutait pour Newman une cause de trouble qui lui était peut-être plus sensible encore : c'était la division de ses amis. Ward, dans le British Critic, affichait plus ouvertement que jamais son romanisme. Dans des articles écrits à la diable, mais qui agissaient puissamment sur les esprits, il exaltait la doctrine et la spiritualité pratique de l'Eglise de Rome; il semblait prendre plaisir à s'approprier sa phraséologie, en ce qu'elle avait de plus effarouchant pour les préjugés protestants ; à l'inverse des tractarians qui avaient fait appel à une sorte de patriotisme et d'esprit de corps anglicans, qui avaient présenté leur système comme un retour aux traditions de l'Eglise nationale et un moyen de la grandir, il abaissait l'orgueil de cette Eglise, insistait sur « sa condition dégradée » et lui signifiait rudement qu'il ne lui restait plus qu'à « implorer humblement, aux pieds de Rome, son pardon et son relèvement ».
Si choquant que ce langage parût à plusieurs de ses amis, Newman ne consentait pas à le désavouer. « Quant
1 Apologia.
à savoir s'il y a accord complet entre Ward et moi, écrivait-il à Pusey le 16 octobre 1842, je ne vois pas bien les limites de mes propres opinions. Si Ward dit que ceci ou cela résulte de mes paroles, je ne puis dire ni oui ni non. C'est plausible; cela peut être vrai... Je ne puis atïirmer que ce ne soit pas vrai, mais je ne puis m'en rendre compte avec cette vivacité de perception que possèdent certaines personnes. C'est un tourment, pour moi, (pie d'être forcé au-delà de ce que je puis convenablement accepter. » Peu auparavant, au mois d'août, Pusey lui avait écrit: « Chose étrange, on veut me faire croire que vous êtes moins convaincu que moi de la divinité de notre Eglise; je ne sais ce qui peut donner un fondement à cette idée; les catholiques romains mettent beaucoup d'empressement à la répandre. » Newman répondait aussitôt : « Je ne suis surpris ni blessé que des personnes aient des soupçons sur ma foi dans l'Eglise anglicane. Je pense qu'elles ont des raisons de le faire. 11 ne serait pas honnête, de ma pari, de ne pas confesser aux personnes qui ont le droit de m'interroger, que j'ai des doutes, non pas sur les ordres, mais sur les privilèges qui en découlent et q u'elle exerce, séparée , comme elle Test, de la chrétienté et tolérant l'hérésie. Mais je pense que peu de gens ont droit à connaître mon opinion. » De telles confidences désolaient Pusey, et cependant, avec sa difficulté de comprendre un état d'esprit autre que le sien, il finissait bientôt par se rassurer. Comment admettre qu'il pût se trouver sérieusement séparé de son cher Newman? Persuadé que celui-ci était surtout démonté
par les mauvais procédés des chefs de Collèges et des évêques, il tâchait d'effacer cette impression, en lui affirmant que beaucoup continuaient à l'aimer, à avoir confiance en lui et dans son œuvre, en redoublant de tendresse à son égard. Tel ce billet touchant qu'il lui écrivait, à l'occasion de Pâques, en 1843 : « J'aurais voulu vous écrire, la veille de Pâques. Cela me pèse souvent de penser que quelques-uns de ces misérables jugements qui circulent sur vous et cette triste privation de sympathies de quelques-uns doivent, par moment, vous être pénibles. J'aurais voulu obtenir quelque part à vos épreuves, mais je n'en ai pas été digne. J'aurais voulu, en vous souhaitant les fêtes de Pâques, vous dire quemonplus vif désir eût été d'avoir pour moi ces jugements, ces rudes paroles, ces soupçons qui sont tombés sur vous. J'espère, quelque aiguè qu'en soit la souffrance, que cela vous consolera, de penser que quelqu'un qui vous aime les regarde comme votre meilleur trésor1. »
Bien que vivant hors d'Oxford, Keb^ savait mieux que Pusey à quoi s'en tenir sur l'état d'âme de Newman. 11 avait l'esprit plus ouvert aux idées d'autrui, et nul n'attirait davantage la confiance. La crise par laquelle il voyait passer son ami l'inquiétait. Il cherchait à le retenir, lui demandait s'il était bien sûr de n'être pas trop sévère pour l'Eglise anglicane, trop admirateur de celle de Rome; il tâchait d'émouvoir sa conscience au sujet de ces milliers
1 Life of Pusey, t. II, p. 292 à 30"i. — Apologia. — Lett. and Corr.of J.-H. Newman, t. II, p. 396.
d'âmes habituées à attendre sa direction, et que telle résolution de sa part jetterait dans la perplexité et la confusion ; mais il le faisait avec une sorte d'hésitation modeste, de défiance de son propre jugement; surtout il tenait bien à marquer que rien n'était diminué « de r amour, de l'estime, de la reconnaissance » qu'il ressentait pour Newman, de l'assurance où il était de la droiture de ses vues et de la hauteur de ses inspirations. On eût dit qu'en 'ace du mystère qu'il pressentait s'accomplir dans cette âme, le sentiment qui dominait en lui était un sentiment d'humilité craintive et de tendresse respectueuse ' .
Parmi les premiers tractavians, tous ne témoignaient pas à Newman une confiance aussi persistante : quelques-uns ne jugeaient plus possible de demeurer avec lui sur le même pied d'amitié. De là des refroidissements, des éloignements, particulièrement sensibles à la nature aimante de Newman. Ce n'était pas seulement son curate, Isaac Williams, qui s'effarouchait de ce qu'il entrevoyait de ses idées et qui quittait Oxford ; c'était Rogers, longtemps son confident le plus intime et le plus aimé, celui qu'il avait eu, pendant tant d'années, à Oriel, porte à porte, sur le même palier, qui s'effrayait, lui aussi, de son romanisme ; sous cette impression, il allait s'établir à Londres et, de là, lui écrivait, le 3 avril 1843 :
Mon cher Newman, je n'aimerais pas à vous rencontrer de nouveau, sans vous avoir dit, une fois pour toutes, ce
' Lettres du 14 mai et du 29 juillet 1843. (John Keble, par Lock, p. 119 à 122.)
dont, je l'espère, vous comprendrez la sincérité : c'est que je ne puis pas me dissimuler combien il est improbable, et peut-être impossible, que nous nous retrouvions dans les mêmes termes qu'autrefois. Mais je désire, avant que ne soit passé le temps de faire une telle constatation, vous avoir dit combien je sens profondément et douloureusement, — et je puis ajouter que je l'ai plus ou moins senti depuis plusieurs années, — la grandeur de ce que je perds, et vous remercier de tout ce que vous avez fait et avez été pour moi. Je sais que c'est, dans une grande mesure, par mon propre fait que je fais cette perte. Je ne saurais, sans doute, me persuader que je fusse dans mon tort sur le fond des clioses, et que je pusse longtemps éviter ce qui est arrivé. Mais je crois, si je puis oser le dire, que Dieu aurait trouvé un moyen de me garder une aussi grande bénédiction que votre amitié, si j'en avais été moins indigne. Je sens combien je vous dois de reconnaissance pour ce que vous avez été dans ma formation, combien vous avez été toujours, pour moi, plus que bon, tendre, combien il est improbable que je puisse jamais rencontrer rien qui approche en valeur ce qu'a été pour moi votre intimité. J'aurais été peiné de vous avoir quitté, sans vous avoir dit cela. Mais je ne vous l'écris pas dans l'idée de vous forcer à me répondre : cela n'appelle pas une réponse, et je n'attacherai aucune signification à votre silence1.
Si douloureux que fût à Newman l'éloignement d'un tel ami, il ne fit rien pour le retenir. Leurs relations ne devaient reprendre que de longues années après; mais, alors, l'ancienne tendresse se trouvera avoir survécu : en 1889, quand Rogers, devenu lord Blachford, se verra sur le point de mourir, il écrira trois lettres à ses amis les plus chers, Gladstone, Church et New-
1 Lelters of lord Blachford. p. 110, 111.
20 i- NEWMA.N ET LE MOUVEMENT D OXFORD
man; et celui-ci, à son tour, léguant à un ami un objet que lord Blacliford lui avait rapporté d'Italie, y joindra un message rappelant tout ce que le donateur avait été pour lui, ses rares qualités, et comment, de toutes les intimités qu'il avait formées à Oxford, nulle n'avait approché de son intimité avec le jeune Rogers.
Les modérés du Mouvement avaient beau se distinguer des ardents, ils n'en étaient pas mieux traités par les autorités d'Oxford. Celles-ci, ne se contentant plus de taquiner quelques under graduâtes suspects de tractarianisme, voulurent de nouveau atteindre un chef et firent tomber leur coup sur Pusey. Ce fut à l'occasion d'un sermon que ce dernier prêcha, le 14 mai 1843, dans l'église de Christ-Church, sur l'Eucharistie '. Il n'avait eu nulle idée de faire une manifestation extraordinaire et provocante : bien au contraire. Voulant traiter des Comforts lo the pénitent, il lui eût été naturel de parler d'abord de l'absolution des péchés ; il avait préféré commencer par l'Eucharistie, qui lui semblait devoir moins inquiéter. Son sermon était surtout pratique et visait à rendre plus fréquente, à Christ-Church, la célébration eucharistique, qui n'y était autorisée qu'une fois par mois. Toutefois, si peu controversiste qu'il se montrât en cette circonstance, il ne cachait pas sa croyance à une présence réelle objective. Il n'en fallut pas plus pour fournir un grief à certains esprits. Cette croyance, aujourd'hui assez répandue dans l'anglicanisme, semblait, aux préjugés protestants qui dominaient dans la première moitié du 1 Sur cet incident, cf. Life of Pusey, t. TF, ch. xxix.
LA CRISE 2Gr>
siècle, une nouveauté suspecte1. Quelques jours après, le Dr Faussett, déjà connu par ses polémiques contre Newman, dénonçait le sermon de Pusey au vice-chancelier. La procédure suivie témoigna du même parti-pris, de la même précipitation dont les chefs de Collèges avaient fait preuve, deux ans auparavant, à propos du tract 90. Cinq des six docteurs chargés par le vice-chancelier d'examiner le sermon étaient des adversaires notoires du tractarianisme, et le dénonciateur lui-même en faisait partie. Vainement Pusey leur demanda-t-il d'entendre ses explications, ils s'y refusèrent et décidèrent, le 27 mai, par cinq voix contre six, « qu'il avait prêché certaines choses qui étaient soit en dissonance, soit en contradiction avec la doctrine de l'Eglise d'Angleterre ». Quelles étaient ces « choses »? Où portait la contradiction? Ils se gardaient de le dire. Sur la peine à infliger, ils hésitèrent quelque temps ; après avoir essayé vainement de s'entendre avec Pusey sur les termes d'une rétraction, ils prononcèrent contre lui, le 1 juin, une suspen-
1 Newman lui-même n'était venu à cette croyance que peu à peu, sous l'influence de Froude, et Keble, tout High Church qu'il fût d'éducation et de tradition, n'avait pas sur ce point, lors de la rédaction de son Christian Year, d'idée bien nette. Il avait écrit, en effet, dans une pièce célèbre de ce recueil :
0 corne to our communion feast
There présent in the heart, NOT in the tiands, the Elernal Priest Will Ris Irve self impart.
Ce n'est que sur la fin de sa vie qu'il consentit à écrire As au lieu de Not. (Cf sur cette question, qui a donné lieu à beaucoup de discussions, John Keble, par W. Lock, p. 56, et un article du Church Times du 26 novembre 1891.)
sion du droit de prêcher, pendant deux ans, dans l'enceinte de l'Université.
Surpris par cet orage, Pusey n'en avait pas été troublé. Dès le 18 mai, à la nouvelle de la dénonciation, il écrivait à Newman : « Vous serez chagrin que la tempête m'ait enfin atteint moi-même. Que Dieu me guide au travers, car elle peut être fâcheuse, non pour moi, mais dans ses effets sur les autres. » Chez ses amis, l'indignation fut vive, et des protestations, signées de noms considérables, furent adressées au vice-chancelier. Cet épisode laissa les esprits, à Oxford, singulièrement excités. Chacun se regardait avec méfiance et ressentiment. C'était un état de guerre. Du côté des tractarians, personne ne pouvait plus se croire en sûreté. Si Pusey, avec sa modération et la grande considération dont il jouissait, était ainsi traité, que ne pouvaient craindre les autres? Newman que, durant cette crise, Pusey avait traité comme son confident et son conseiller le plus sûr1, prenait plus à cœur les épreuves de son ami qu'il n'avait fait des siennes propres. Il ne s'en indignait pas seulement comme d'une injustice, il ne pouvait s'empêcher d'y voir un argument de plus contre l'Eglise au nom de laquelle on répudiait de tels hommes et de telles doctrines.
1 Lorsque Pusey publia son sermon, après sa condamnation, sa première pensée fut de le dédier à Newman, afin de manifester leur union; il n'y renonça que sur l'avis de Keble, qui avait craint de voir ainsi exciter davantage les esprits.
J'aidil que l'un des desseins de Newman en se rendant à Littlemore avait été d'y soumettre à un examen approfondi ses idées religieuses, de se rendre à soi-même un compte exact de ses croyances et de ses doutes. Plus il poussait avant cette étude, plus il sentait la faiblesse de l'anglicanisme et la force de Rome. Il n'y voyait sans doute pas encore assez clair pour conclure à l'obligation de passer de l'un à l'autre. Lui-même a défini ainsi quel était alors son état d'esprit : « Supposons que je traverse une étendue de glace, rencontrée sur mon chemin : j'ai de bonnes raisons de la croire solide, et une foule de gens la traversent devant moi, sans accident; supposons que, de la rive opposée, un étranger, d'une voix pleine d'autorité et avec un accent sincère, m'avertisse que le passage est dangereux, puis se taise ; je crois que cela me ferait tressaillir et regarder autour de moi, avec inquiétude, mais je crois aussi que je continuerais, jusqu'à ce que j'eusse de meilleures raisons de douter : telle fut, ce me semble, ma situation jusqu'à la fin de 18421. »
Dans cette incertitude, Newman ne croyait pas devoir d'explication au public : convenait-il de lui parler, pour ne lui faire part que de doutes et de pressentiments ? Et, cependant, il se faisait scrupule de lui laisser croire qu'il était toujours dans les mêmes idées qu'autrefois. Ce fut sous l'empire de ce scrupule qu'en février 1843
1 Apoloffia.
il se décida à publier, dans le Comervative Journal d'Oxford, une rétractation de ses plus violentes attaques contre l'Eglise de Rome. Après y avoir rappelé quelques-unes de ces attaques, il en rejetait la responsabilité sur les théologiens anglicans qu'il confessait avoir eu le tort de suivre sans les contrôler, et il ne cachait pas son ressentiment contre ceux qui l'avaient ainsi abusé. Il s'est comparé lui-même, à ce propos, au condamné qui, sur l'échafaud, mordit l'oreille de sa mère. « Par cet acte de fureur, ajoutait-il, ce condamné ne niait pas son crime pour lequel il allait être pendu, mais il montrait que l'indulgence de sa mère à son égard, quand il était enfant, y avait beaucoup contribué. De même, j'avais porté une accusation ; mais je reprochais à d'autres de m'avoir conduit, par leur exemple, à y croire et à la publier. Et certes j'étais d'humeur à leur mordre l'oreille, à tous. Je le confesserai franchement, j'étais irrité contre les théologiens anglicans '. » L a rétractation de Newman ne parait pas avoir eu, sur le moment, un grand retentissement. Son auteur qui avait voulu seulement libérer sa conscience, mais qui redoutait de troubler celle des autres, avait évité tout éclat ; il avait choisi, avec intention, un journal peu répandu. Quelques mois plus tard, les convictions de Newman étaient plus ébranlées encore. Il écrivait, le 4 mai 1843, à un ami : « Je crains maintenant, si je me rends bien compte de mes propres convictions, d'en être venu à regarder la communion catholique romaine comme l'Eglise des Apôtres et à considérer la part de grâce
1 Apulogin.
qui nous est donnée (part encore considérable par la grâce de Dieu), comme provenant du superflu des miséricordes providentielles. » Il en revenait alors à Tidée de résigner sa cure. « Etre infidèle à la charge qui m'a été confiée, disait-il, est assurément mon grand sujet de crainte, et cela, depuis longtemps, vous le savez. » Il ajoutait, le 18 mai : « Quelle sincérité puis-je apporter dans mon obéissance à Févêque? Comment agir, dans le cas si fréquent où, d'une façon ou d'une autre, l'Eglise de Rome est mise en discussion?... Si je conserve Sainte-Marie, je deviens un scandale et une pierre d'achoppement ' . »
Newman ne s'en croyait pas moins le droit et le devoir de retenir ceux de ses disciples qu'il voyait tentés d'aller à l'Eglise de Rome. Il s'y croyait obligé par loyauté envers l'Eglise, dont il tenait son office, envers les parents qui lui avaient confié leurs enfants, et par intérêt pour les jeunes gens eux-mêmes qu'il craignait de voir agir avec précipitation. L'une de ses thèses préférées, quand il avait affaire à une de ces âmes troublées, était de l'engager à se perfectionner elle-même, au lieu de chercher à juger les Eglises. « Quelles que soient, disait-il en substance, les faiblesses de l'Eglise d'Angleterre, elle contient certainement les moyens de devenir beaucoup plus saints que nous ne le sommes. Travaillons-y. En le faisant, nous sommes sûrs de ne pas nous tromper2. »
En fait, l'influence de Newman était, pour plusieurs,
1 Apoloyia.
'-' Le 1 1. and Corr. ofJ.-H. Newman, t. 11, p. 389,410.
le dernier et unique lien qui les attachait à l'Eglise d'Angleterre. Ward répondait alors à un prêtre catholique qui s'étonnait de le voir rester dans l'anglicanisme, alors qu'il était si romain de croyance et de cœur : « Vous autres, catholiques, vous savez ce que c'est d'avoir un pape. Eh bien, Newman est mon pape ; sans sa sanction, je ne puis remuer1. » Même action sur Fabcr. Celui-ci, à la suite de voyages sur le continent et surtout d'un séjour à Rome, s'était de plus en plus rapproché du catholicisme romain2. En juin 1843, il avait une audience de Grégoire XVI. Le Pape s'y montra occupé et ému des événements religieux d'outre-Manche. A la nouvelle que son visiteur arrivait d'Angleterre : Inghilterra, Inghilterra ! s'écriat-il, et il fondit en larmes. « Vous ne devez pas, dit-il à Faber, vous leurrer vous-même, en aspirant à l'unité et cependant en attendant votre Eglise pour vous mettre en mouvement. Pensez au salut de votre propre âme. » Et comme Faber se défendait d'obéir à son jugement individuel : « Vous êtes tous individuels, dans l'Eglise d'Angleterre, reprit le Pape ; vous n'avez qu'une communion extérieure et cet accident d'être sous l'autorité de la reine. Vous savez cela, vous savez cela; vous savez que, parmi vous, toutes les doctrines sont enseignées n'importe comment. Vous devez donc penser à vous-même et à votre âme. » Le vieux pontife posa alors ses rnains sur les épaules du jeune clergy-
1 W.-G. Wavd and the Oxford Movement, p. 241. -' Life and Letters ofF.-W. Faber, par Bowden, p. 89, 90, 102, 150, 164 à 209.
man qui s'agenouilla aussitôt. « Que la grâce de Dieu, dit-il, corresponde à vos bons désirs, qu'elle vous délivre des filets de l'anglicanisme et qu'elle vous conduise à la vraie Eglise ! » Faber quitta le Pape, profondément touché1. Plus que jamais, il se disait « romain, très romain2 ». On pouvait le croire proche du dénonement. Ne racontait-il pas que, deux fois, à Rome, il avait pris son chapeau pour aller au collège anglais prononcer son abjuration 3 ? Et cependant il ne faisait pas ce dernier pas. L'autorité qui le retenait et qui devait le retenir deux ans encore, c'était celle de Newman, c'étaient ses conseils et son exemple. Vainement souffrait-il de rester dans une Eglise sur laquelle il avait tant de doutes, vainement se rappelait-il l'avertissement du Pape et des prêtres italiens sur l'obligation de penser à son propre salut et tremblait-il à la pensée d'être « damné », sa déférence pour les avis de Newman était la plus forte. « Malgré tout, écrivait-il à ce dernier, j'attendrai, réconforté de voir que vous me recommandez le délai, même dans mon état d'esprit, heureux de savoir que, pendant ce temps, j'aurai vos prières4. » Il tâchait de tromper sa soif de catholicisme, en étant aussi catholique que possible dans l'exercice de son ministère paroissial, en « faisant toutes choses dans sa paroisse, disait-il lui-même, comme s'il était un romain». 11 entretenait une correspondance suivie avec Newman, lui exposait ses angoisses,
1 Life and Letters of Faber, p. 196.
-' Ibid., p. 197,209.
- Ibid., p. 199.
4 Ibid., p. 210, 211.
sollicitait de lui, par exemple, la levée de l'interdiction qui lui avait été faite d'invoquer les saints, mais toujours en promettant de se soumettre, si la défense était maintenue. 11 demeurait convaincu, sur la foi de Newman, que son devoir était d'attendre. « La conclusion, lui écrivait-il, est que je ne dois pas décider par moi-même, mais, comme vous dites, être patient, jusqu'à ce que le chemin soit miséricordieusement éclairé pour nous ' . »
Du poste où il observait, avec une attention sympathique et anxieuse, les vicissitudes du Mouvement d'Oxford, Wiseman ne laissait pas d'apercevoir par quelles raisons ces âmes, si proches de la vérité, cherchaient à se soustraire à l'obligation de consommer leur conversion. 11 en était vivement préoccupé. Quelque désireux qu'il fût de ménager Newman et ses amis, de ne pas contrarier leur campagne, de rendre justice à leurs intentions, il ne pouvait laisser croire qu'il tenait leurs ajournements pour justifiés. Dans ses lettres aux laïques catholiques qui lui servaient d'intermédiaires avec Oxford, il déclarait ne pouvoir s'imaginer que la divine Sagesse permît aux tractarians romanisants de rester dans le schisme pour y faire du bien ; il les mettait en garde contre l'illusion, qui leur faisait croire que Newman avait reçu, soit par une sorte d'illumination intime, soit par la constatation de l'action de la grâce autour de lui, une indication providentielle de demeurer dans l'Eglise d'Angleterre; et surtout il se refusait à promettre de ne pas solliciter de conversions
1 Life and Lelf. of Faber, p. 211 à 223.
individuelles : un catholique lui paraissait avoir, en ces matières, des devoirs auxquels il ne pouvait manquer; il ne lui était pas loisible de négliger, sous prétexte d'on ne sait quelle voie extraordinaire de la Providence, l'occasion qui se présentait à lui de ramener une âme à l'unité1.
Ce fut ainsi qu'à la fin de 1842 Wiseman, prêta les mains à une conversion qui fit alors assez grand bruit, celle du révérend Bernard Smith, recteur de Leadenham, ancien fellow de Magdalen. Celui-ci, gagné depuis plusieurs années aux tendances catholiques du Mouvement, s'était trouvé récemment en rapport avec les prêtres d'Oscott et avait été surpris de les trouver tout autres que, sous l'empire de vieilles préventions, il se les était figurés. En même temps, son propre évêque, en réprouvant comme entachées de romanisme, les pratiques dont il usait dans son ministère paroissial, semblait lui signifier qu'il y avait incompatibilité entre ses croyances et l'Eglise d'Angleterre; un tel procédé n'était pas pour raffermir sa fidélité. Newman, informé de son trouble, lui écrivit pour le détourner de sejoindre à l'Eglise de Rome, non certes en cherchant à déprécier cette Eglise, mais en insistant sur le devoir de rester là où la Providence l'avait placé ; il l'invita même à venir à Littlemore. Smith déclina l'invitation, et, au contraire, se rendit à Oscott, où, après une retraite dirigée par Wiseman, il lit son abjuration. La « sécession » d'un cîergyman était alors chose rare, et l'émoi fat vif parmi les anglicans. L'évêque de Lincoln, dont
* Life and Times of'Caid. Wisernan, t. I, p. 415 à 419.
27 y NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD
dépendait la paroisse de Smith, songea un moment à le faire condamner à la prison pour avoir abandonné sa cure. Les protestants s'en prirent aux tractarians, particulièrement à Newman : ils lui reprochèrent d'être de connivence avec le transfuge et, dans certains journaux, l'accusèrent de lui avoir conseillé de garder sa cure après son abjuration : nouvelle preuve, à leurs yeux, de cette dishonesty dont ils prétendaient marquer Newman et ses discip^s. Informé que l'évêque de Lincoln avait accueilli et colportait cette accusation, Newman lui adressa une lettre de protestation attristée ; il n'y cachait pas combien de tels procédés contribuaient à le détacher de l'Eglise d'Angleterre. « Croyez bien, Monseigneur, lui disait-il, qu'il y a des limites très précises au-delà desquelles les hommes tels que moi ne voudraient ni donner le conseil de conserver, dans l'Eglise anglicane, des fonctions élevées, ni les conserver eux-mêmes, et que le blâme dirigé contre eux, par tant de chefs de l'Eglise, influe considérablement sur ces limites ' . »
Smith, après tout, n'avait jamais été de l'intimité de Newman, et ce dernier pouvait se défendre d'avoir à répondre de lui. Il n'en était pas de même du jeune Lockhart. De famille écossaise, Lockhart était arrivé à Oxford, en d839, peu disposé à s'embarrasser des questions religieuses et plus porté à chercher ses rela-
'• Apologia.
tions dans la partie frivole de la jeunesse universitaire 1. Bientôt, cependant, l'exemple de sa mère et de sa sœur déjà conquises au Mouvement2, la lecture des Remains de Froude, les écrits de Pusey sur le baptême, le tract 90, et surtout l'assistance assidue aux sermons de Sainte-Marie, changèrent complètement la direction de son esprit. Une fois dans cette voie, il y avança plus vite que ses guides; il ne tarda pas à laisser voir que l'anglicanisme ne suffisait pas aux besoins de son âme et que Rome l'attirait. Peut-être, à raison de son origine écossaise, avait-il des attaches moins fortes que d'autres à l'Eglise d'Angleterre. 11 en voulait surtout à cette Eglise d'avoir négligé la confession et l'absolution. A une heure de trouble, ayant demandé à un haut dignitaire qu'il croyait imbu des idées High Church de recevoir l'aveu de ses fautes, il le voyait se dérober, tout effaré d'une demande si insolite. Il recourut alors à Manning, qui entendit sa confession et l'engagea à se retirer à Littlemore. Il s'y installa en 1842 : il avait alors vingt et un ans. Ebranlé lui-m3me, Newman était-il en mesure de raffermir celui dont on lui remettait la garde ? A Lockhart qui lui demandait « s'il était sûr de pouvoir donner l'absolution », il n'osait pas répondre affirmativement. « Pourquoi vous adressez-
1 Sur ces débuts de Lockhart, voir les Réminiscences publiées par ce dernier, dans le Dublin Review d'avril 1892, à l'occasion de la mort de Manning, et un article publié, en novembre 1893, dans le Mortth, sous ce titre : On the road to Rome.
2 Retenues, pendant plusieurs années, dans l'anglicanisme, par l'influence de Manning, ces deux femmes devaient finir par se f.iire catholiques, la mère en 1845, la sœur en 1850 : celle-ci mourut religieuse franciscaine.
vous à moi ? lui disait-il. Demandez à Pusey '. » Il ne s'en croyait pas moins tenu envers ceux qui le lui avaient confié de l'empêcher d'aller à Rome : il ne voulait pas surtout qu'une telle sécession se produisît à Littlemore. Il s'en expliqua avec son jeune hôte et le mit en demeure ou de s'engager à écarter toute idée de changement pendant trois ans, ou de quitter immédiatement Littlemore. Comme Lockhart hésitait, Newman lui conseilla d'aller à Oxford, en causer avec Ward. L'entretien eut lieu au cours d'une promenade à travers les parcs et ne dura pas moins de trois heures : Ward insista sur la défiance que son jeune interlocuteur devait avoir de son propre jugement, en une matière aussi redoutable. De retour à Littlemore, Lockhart déclara à Newman avoir pris son parti d'attendre trois ans avant de faire aucun pas vers Rome2. Il tint bon pendant une année, mais avec des perplexités croissantes. Un religieux rosminien, le P. Gentili, qui se trouva alors en rapport avec lui, n'eut pas de peine à voir que, seule, la promesse faite à Newman empêchait sa conversion ; il l'engagea à faire une retraite de trois jours. Elle eut lieu dans la seconde quinzaine d'août 1843. L'issue en fut son abjuration et son entrée au noviciat des rosminiens.
La nouvelle de cette conversion surprit et mécontenta Newman. Il en informa aussitôt son évêque, en ayant soin de lui raconter rengagement qu'il avait exigé de son hôte, et la façon dont celui-ci y avait manqué.
1 W.-G. Ward and the Oxford Movemenf, p. 210.
2 Ibid.
Mais, s'il se justifiait de tout soupçon de déloyauté envers son Eglise, il n'en était pas moins convaincu que désormais sa situation ecclésiastique n'était plus tenable, et il jugea le moment venu de résigner sa cure. On sait que cette pensée le travaillait depuis longtemps. « Tel est le scandale causé par cette affaire Lockhart, écrivait-il à Keble, que, bien que je ne m'en sente pas responsable, je ne pourrai tenir la tête haute, tant que j'aurai Sainte-Marie4. » 11 prévoyait d'ailleurs que Lockhart aurait des imitateurs. « Des gens que vous ne soupçonnez guère, écrivait-il à un autre ami, ou du moins que je ne soupçonnais pas, sont dans une voie presque désespérée. Réellement, nous pouvons nous attendre à tout2. » A peine connue, l'intention de Newman fut combattue par Pusey, par plusieurs autres de ses amis, par ses sœurs, qui pressentaient, avec alarme, une séparation plus complète encore. L'une de ces dernières lui rappelait tous « ces esprits habitués à guetter ses moindres mouvements, qui interpréteraient sa démarche comme un commencement de rupture formelle avec l'Eglise3 ». Elle lui transmettait, en même temps, la lettre suivante qu'elle venait de recevoir d'une dame et dont l'accent de trouble et d'angoisse était bien fait pour remuer le cœur de Newman :
J'ai pensé que, parmi les opinions et les sentiments avec lesquels votre frère est appelé à sympathiser, ceux dont il entend le moins parler, qu'il connaît le moins et qui sont
1 Lett. and Corr., of J.-H. Newman, t. II, p. 422.
- Apologia.
3 Lett. and Corr., t. Il, p. 418, 419.
cependant les plus nombreux, sont ceux des gens qui vivent loin de lui, dispersés dans le pays, sans moyen de communiquer avec lui..., et qui pourtant ont été habitués à le regarder comme un guide. Ces gens ont un droit sur lui ; il a porté témoignage devant le monde, et ils ont reçu son témoignage; il a enseigné, et ils se sont efforcés d'être des pupilles obéissants... 11 s'est chargé d'eux, et il ne peut plus s'en défaire. Ses paroles ont été dites en vain pour plusieurs, non pour eux... Il y a quelque chose d'assez triste et décourageant à être évité, regardé avec défiance par les voisins, par les amis, par le clergé; mais, tant que nous avons eu quelqu'un à qui nous confier et de qui recevoir instruction, nous l'avons supporté aisément. Il nous semblaitque tout son qui partait de Littlemore et de Sainte-Marie nous parvenait jusqu'ici, et qu'il réconfortait beaucoup d'entre nous, aux jours de tristesse. Mais, si cette voix se tait, les paroles mêmes qu'elle a prononcées naguère perdront quelque chose de leur pouvoir. Nous aurons des pensées tristes en les lisant. Tel était notre guide, nous dirons-nous, mais il nous a laissés chercher nous-mêmes notre chemin ; notée champion nous a abandonnés; notre homme de guet, dont le cri avait coutume de nous réjouir, ne se fait plus entendre '.
Newman fut touché jusqu'aux larmes; il souffrait cruellement du chagrin qu'il causait aux âmes qui avaient eu confiance en lui. Il redoublait de tendresse émue dans ses réponses à sa sœur, sa « très chère », sa « très douce Jemmina ». Mais sa résolution n'était pas ébranlée. Il invitait sa sœur à avoir foi dans les motifs qui le faisaient agir ; il ne lui cachait pas d'ailleurs que son parti était déjà arrêté depuis plusieurs mois2. C'est, en effet, que l'incident Lockhart
i Le//, and Corr., t. Il, p. 420, 421. - Ibid., t. 11, p. 421, 422.
n'était que l'occasion de sa retraite : la cause en était plus lointaine, plus profonde. Cette cause, il se détermina à la dévoiler à J.-B. Mozley, dans une lettre sur laquelle il mettait lui-même cette note : Confidentielle. « En réalité, lui écrivait-il, ce n'est ni un sentiment personnel, ni un ennui, sous l'empire duquel j'agis. Je crois pouvoir vous parler ouvertement, — cequej'aifaità très peu de personnes, — et vous dire la vraie cause... La vérité est donc que je ne suis pas un assez bon fils de l'Eglise d'Angleterre, pour pouvoir garder en conscience le bénéfice que je tiens d'elle. J'aime trop l'Eglise de Rome. Et maintenant, je vous en prie, brûlez ceci1. » A d'autres amis, s'il n'osait rien préciser, il laissait tout entendre : « Je pourrais vous dire des choses très douloureuses, mandait-il à son cher Bowden ; mais, après tout, il vaut mieux ne pas aller au-devant de cette peine. Que peut-il arriver de pis? C'est qu'elle se réalise. Et que savons-nous si elle ne nous sera pas épargnée? Vous êtes si bon que, parfois, en vous quittant, je suis ému presque jusqu'aux larmes, et ce me serait un soulagement que de pleurer à la fois sur votre bonté et sur ma dureté. Je ne crois pas que personne ait jamais eu des amis aussi bons que les miens 2. » Dans une lettre à l'une de ses sœurs, Mrs Thomas Mozley, il s'exprimait ainsi : « Je désespère tellement de l'Eglise d'Angleterre, et je suis si évidemment rejeté par elle ; d'autre part, je suis si attiré vers l'Eglise de Rome, que je juge plus swr, au point de vue
1 Lett. and Corr., t. II, p. 423.
2 Ibid., t. II, p. 425.
280 NEWMAN ET LE MOUVEMENT I) OXFORt)
de l'honnêteté, de ne pas conserver mon bénéfice... Je ne pourrais plus, sans hypocrisie, me présenter comme un docteur et un champion de notre Eglise. Très peu de personnes savent cela, à peine une à Oxford, James Mozley. Je pense que ce serait cruel et troublant de le dire aux autres. Ma chère Harriett, il vous faut apprendre la patience, comme nous tous, et la résignation à la volonté de Dieu '. »
Sa résolution prise, Newman en précipite l'exécution. Dès le 18 septembre 1843, il va, à Londres, signer sa démission. Le 24, il remonte, une dernière fois, dans la chaire de Sainte-Marie, à Oxford ; son discours est d'un accent particulièrement ému et grave, mais sans allusion à sa retraite. C'est le lendemain, à Littlemore, qu'il fait réellement ses adieux à ses auditeurs anglicans. Lesamissontvenusnombreux,beaucoupd'Oxford, bien que l'Université soit en vacances, quelques-uns de plus loin, comme Bellasis, accouru de Londres2. La petite église est toute fleurie, en l'honneur du septième anniversaire de sa consécration; les fleurs recouvrent notamment la tombe de la mère de Newman. Quand celui-ci monte en chaire, un silence mêlé d'une sorte de crainte remplit l'église : chacun comprend qu'il va se passer quelque chose de très grave et de très solennel. L'orateur a pris comme sujet la séparation des amis, the parling offriends. Sa voix est basse, parfois un peu hésitante, avec de longues pauses où il semble
i Lett. and Corr., t. II, p. 125, 426.
- Bellasis a écrit à M" Bollnsis un récit ému de cette journée. [Memorials of M. Serjeant Bellasis, p. (>2 à 65.)
faire effort pour se contenir, et pourtant toutes les paroles sontdistinctement entendues. 11 passe en revue les scènes d'adieu racontées par la Bible, entre autres celle de David et de Jonathan . On devine, à l'accent de ses paroles, l'angoisse de son âme, le douloureux ressentiment des traitements qui l'obligent à se retirer, la détresse où le réduit la ruine de tant d'espérances. A la fin, il éclate en une plainte déchirante à l'adresse de cette Eglise qu'il a tant aimée et qui le rejette :
0 ma mère, ma mère! D'où vient que tant de belles choses ont été versées sur toi et que tu ne peux pas les garder? D'où vient que tu portes tes enfants et que tu n'oses pas les avouer? Pourquoi n'as-tu pas l'habileté d'utiliser leurs services, ni le cœur de te réjouir dans leur amour? Pourquoi tout ce qu'il y a de généreux dans le propos, de tendre et de pénétrant dans la dévotion, tes fleurs et tes promesses, tombe-t-il de ton sein et ne trouve-t-il aucun asile dans tes bras? Qui t'a marquée de cette note, d'avoir « des entrailles qui avortent et des mamelles desséchées », d'être étrangère à ta propre chair et d'avoir l'œil cruel à tes petits ? Tes enfants, le fruit de tes entrailles, qui t'aiment et voudraient travailler pour toi, tu les regardes avec crainte, comme un présage de malheur, ou bien tu les as en aversion, comme une offense, ou, au mieux, tu ne fais que les supporter, comme s'ils n'avaient droit qu'à ta patience... Tu les fais « se tenir, tout le jour, oisifs »; c'est à cette condition que tu les supportes. Ou bien tu les invites à aller là où ils seront mieux reçus, ou tu les vends pour rien à l'étranger qui passe. Et, avec tout cela, où veux-tu donc en venir à la fin?
En terminant, cependant, l'orateur se dégage de ces souvenirs amers; il se retourne, avec une pensée d'une
mélancolie plus douce, vers les fidèles qui l'entourent pour la dernière fois : « Et maintenant, leur dit-il, mes amis, mes chers amis (ici une longue pause), si vous avez connu quelqu'un qui, par son enseignement, par ses écrits, par sa sympathie, vous a aidés ou a paru vous comprendre, sentir avec vous, oh! mes amis (ici encore une longue pause), souvenez-vous de lui et priez pour lui ' » Tous pleuraient, excepté l'orateur, raconte un témoin. Descendu de la chaire, Newman vient recevoir la communion, puis se tient à l'écart. C'est Pusey qui continue l'office, mais les larmes l'obligent souvent à s'arrêter.
La cérémonie finie, chacun quitte Littlemore profondément ému et troublé, avec le sentiment plus ou moins net que tout un passé et quel passé ! est définitivement clos. « Je rentre le cœur brisé, écrit Pusey le soir; le sermon était du pur Newman... La foule sanglotait sans contrainte. Si nos évêques savaient seulement quels cœurs fidèles, dévoués au service de Notre- Seigneur dans cette Eglise, ils sont entrain de briser'-! »
1 J'emprunte pour cette lin du sermon le compte rendu écrit sur le moment même par Bellasis. {Menwviah of M. Serje.ant Bellasis, p. 64, 65).
'■'■ Life of Pusey, t. II, p. 374 et sui.v. Le chanoine Scott Ilolland a pu écrire récemment, à propos de ce sermon, que la littérature anglaise ne connaissait pas d'adieu plus pathétique et que « l'écho en sonne pour toujours aux oreilles de tous ceux qui ont aimé John Henry Newman. >> (Life and Lett. of Dean Church, p. 208.)