III
tenté, par scrupule de fidélité aux Rubriques, de rétablir l'usage du surplis. Le public, excité par le Record, organe des Evangellcals, se montra si hostile que le prélat recula '. Ce fut pis encore à Exeter : Tévêque de cette ville, de sympathies High Church plus prononcées que celui de Londres, crut devoir, en novembre 1844, rappeler à son clergé que le surplis était obligatoire pour le sermon. La clameur fut telle qu'il retira son injonction, en laissant toutefois, à ceux qui s'y croyaient tenus en conscience, la faculté de mettre le surplis. L'un des vicars de la ville, le Révérend Courtenay, prétendit user de cette faculté. Mal lui en prit. Meetings populaires, attaques de presse, tout fut employé pour soulever Topinion. Le ricar voulut tenir bon. Un dimanche de janvier 1845, il monte en chaire, revêtu du surplis : aussitôt les deux tiers des assistants sortent tumultueusement de l'église ; à la fin du service, il est assailli, dans la rue. par une sorte d'émeute : on le siflle, on le hue, et la police a peine à le protéger contre des violences matérielles. Vainement, sur le conseil de son évêque, renonce-t-il à renouveler sa tentative, on lui signifie qu'il a perdu la confiance de ses paroissiens et on l'oblige à donner sa démission. Il devait mourir, peu après, des suites de ces émotions. Cette question du surplis parut d'ordre assez grave pour que le Times s'en emparât et envoyât un correspondant spécial â Exeter. Une pétition saisit la Ciiambre des lords, en mars 184');
« Meinoir ofhishop Blomfield. t. II. p. 25 et sq.
ORIGINE ET PREMIÈRES LFTTES DU RITUALISME 323
l'évêque d'Exeter s'y défendit comme il put, mais un de ses collègues, Tévêque de Norwich, se déclara de cœur avec les agitateurs et proclama la nécessité de résister à toute innovation.
J'ai déjà dit comment la conversion de Newman, en ruinant le Tractarianisme à Oxford, contribua à en modifier le caractère. Le Mouvement ne fut pas arrêté, mais, au lieu d'être concentré dans une élite de scholars, il se dispersa dans les presbytères d'Angleterre ; moins universitaire, il apparut plus paroissial '. C'était fournir un terrain favorable aux innovations ritualistes. Celles-ci, en effet, bien que n'étant encore que des incidents isolés, intermittents et non concertés, devinrent plus fréquentes. Ajoutons que l'opinion protestante en était d'autant plus choquée et irritée que les éclatantes « sécessions » de 1845 l'avaient mise davantage en éveil sur le péril romain.
Dans le diocèse de Chichester, c'est le Révérend Neale, tractarien prononcé, membre zélé de la Camden Society, qui est, de 1846 à 1848, aux prises avec son évêque. Celui-ci lui reproche « la friperie au moyen de laquelle il a transformé la simplicité de sa chapelle en une imitation des superstitions dégradantes d'une fausse Église ». Il prétend lui interdire toute fonction cléricale dans son ressort. La Cour des Arches, saisie,
' Voyez deuxième partie, p. 76 et 77.
déclare ?^eale coupable d'offense ecclésiastique ^ Dans le diocèse d'Oxford. Févèque, qui est Wilberforce, n'était pas l'accusateur, mais l'accusé. On prétendait que, par complaisance, sinon par complicité, il laissait se répandre des pratiques romanisantes que le terrible Goligbtly, l'ancien dénonciateur de Newman, énumérait ainsi dans un pamphlet tapageur : « Confesfession auriculaire, croix d'autel et crucifix, processions, croix et bannières de procession, autels en pierre, l'hostie romaine, mélange de l'eau avec le vin dans l'Eucharistie, élévation des Éléments, génullexion devant les Eléments, le prêtre faisant le signe de croix sur lui-même, onction pour les malades, messes pour les morts, vêtements et ornements romains, couvents de femmes. » Le collège théologique de Cuddesdon, sorte de séminaire fondé par Wilberforce, était signalé comme le foyer principal de cette infection romaine, et l'on y dénonçait plusieurs conversions au catholicisme''*. Dans le clergé du diocèse, agité et divisé par ces polémiques, se signaient des adresses contradictoires. L'évêque se défendit de son mieux, contestant certains faits, en désavouant d'autres, et donnant à ses accusateurs ce gage de changer les directeurs du collège théologique -^
Ce qui se passait à Londres avait naturellement plus de retentissement que les incidents de province. Tel fut
' llislofij of Ihe liomeirard movemenl. p. 290 ;i 292.
-' Life and Lctlers uf H. P. LUldon. ij.ir Johuston, p. 43, 44.
'■'■ Hislonj of Ihe Romeward movemenl, p. 388 à 404, et Life of Samuel Wilberforce. par Rep. Wilberforce, t. II, \>. 359 à 373, Life and Lellers of Liddon. ji. 30 h 48.
notamment, en 1850, le cas du Révérend Bennett, que les Ritualistes honorent comme un de leurs premiers confesseurs et martyrs. Vicar de Saint-Paul, Knightsbridge, il avait construit, dans un district de sa paroisse, l'église de Saint-Barnabas, et y pratiquait un ritualisme très « avancé ». Lui disait-on qu'on n'avait trouvé, à Rome et à Paris, rien de plus que dans ses éalises, il s'en félicitait comme d'un acheminement à l'unité. Quelque répugnance qu eùtTévêque de Londres, qui était encore Blomfield, à s'en prendre à un ministre dont il appréciait le zèle pastoral, il lui adressa des représentations et blâma, dans un mandement, '< ces continuels changements d'attitude, ces fréquentes génuflexions, ces signes de croix, ces singularités d'habillement, ces décorations d'église », qui tendaient à « rendre le service divin presque histrionic ». Le Rév. Bennett répondit qu'il ne pouvait rien changer à ses pratiques, tout en offrant de résigner ses fonctions, si l'évêque ne le jugeait plus digne d'avoir charge d'âmes dans son diocèse. Sur ces entrefaites, éclata la furieuse bourrasque de fanatisme protestant, soulevée par le Bref qui rétablissait la hiérarchie épiscopale en Angleterre '. Lord .Tohn Russell lança sa lettre à l'évêque de Durham, où il dénonçait « l'agression papale » et la trahison, plus dangereuse encore, des Ritualistes, qualifiés de « fils indignes « de l'Eglise d'Angleterre. L'effet ne s'en fit pas attendre à Saint-Barnabas. Plusieurs dimanches de suite, le 7nob assaillit les portes de l'église,
1 Cf. Seconde Partie, p. 202 et sq.
interrompant le service divin par ses clameurs et ses sil'llets. Le Rév. Bennett tint tête à l'émeute et adressa à lord Russell une lettre sévère et digne. Quant à Tévêque, il ne trouva d'autre moyen de mettre fin à ces désordres que de demander au vicar sa démission. Celui-ci s'exécuta et se retira dans une paroisse de province, laissant son évèque assez peu fier des éloges que lui valait son intervention'.
Aussi bien cette intervention n'avait-elle pas supprimé la difficulté. Le successeur de Bennett, le Révérend Liddell, ne se montra pas moins ritualiste, si bien qu'en 1834, des paroissiens, poussés par les meneurs protestants, portèrent plainte devant les tribunaux ecclésiastiques. Ceux-ci décidèrent, en 1855 et 1856, que plusieurs des innovations rituelles qu'on leur dénonçait étaient illégales. Liddell, encore imparfaitement éclairé sur les dangers de l'intrusion des cours civiles dans les affaires d'Eglise, déféra ces décisions au Comité judiciaire du Conseil privé, et lui fournit ainsi l'occasion d'inaugurer la longue série de ses décisions cultuelles. .Ces juges la'iques, assistés de l'archevêque de Canterbury et de l'évêque de Londres qui était alors Tait, se montrèrent plus larges que les premiers juges ecclésiastiques. Par décision du 21 mars 1837, ils admirent la légalité d'un autel sculpté et orné, pourvu qu'il fût en bois, de couvertures d'autel en couleurs variées suivant les saisons, de croix sur les murs du sanctuaire. Ce qu'ils
I Memoir of liloinfield, t. II, p. 136 à loi), Hislury of Ihe RomevMid movenieni, p. 317 à 320.
déclarèrent illégal, c'étaient les dentelles brodées sur la nappe de communion, la croix fixée sur la table de communion et surtout l'autel en pierre ^ Les motifs par lesquels les juges appuyaient leur décision sur ce dernier point méritent d'appeler l'attention, parce qu'ils mettent bien en lumière la question de doctrine qui était engagée dans ces contestations sur des formes extérieures. Voici ces motifs :
La distinctiou entre un aulel et une table de communion est, en elle-même, essentielle et fondée profondément sur la plus importante divergence, en matière de foi, qui sépare les prolestants et les romanistes, cest-à-dire sur la dilïérence existant entre lidt'e qui prévalait dans l'Église catholique romaine, au temps de la Réforme, sur la nature du LoïxVs Supper, et celle qui fut introduite par les réformateurs. Dans le premier cas, c'était considéré comme un sacrifice du corps et du sang du Sauveur; l'autel était la place sur laquelle le sacritice devait être fait, les éléments consacrés, et ensuite traités comme le corps et le sang actuels de la victime. Les réformateurs, d'autre part, considéraient la sainte communion, non comme un sacriflce, mais comme une fête célébrée à la table du Seigneur, quoique, pour la consécration des éléments, pour les elfets de cette consécration et pour plusieurs autres points, ils diffèrent grandement entre eux. Le changement apporté dans la façon de considérer le sacrement appelait naturellement un changement correspondant dans l'ancien autel. Il ne devait plus être un autel de sacrifire, mais seulement une table sur laquelle les communiants prendraient part au Lord' s Supper'^.
1 Life of Tait par Davidson, t. I. p. 217, 218. The Homeumrd inovement, p. 357 à 361.
- Les cours consistoriales prétendent encore aujourd'hui ap-
328 LA RKNAISSANCK CATHOLIQrH HN ANGLETHRRE
Loin d'être abattus par les difficultés qu'ils rencontraient, les Ritualistes devenaient chaque jour plus entreprenants. Le Révérend Skinner défiait publiquement les poursuites'. Le Révérend 'Stuart, personnage considérable du parti, déclarait « très respectueusement », à lévéque de Londres, qu'il ne pouvait lui obéir en ce qui concernait l'allumage des cierges, et l'évêque en était réduit à exprimer son regret de cette désobéissance-. Même résistance de la part du Révérend Uplon Richards, vicar de l'église AH Saints, Margaret Street, construite en place de la chapelle autrefois desservie par Oakeley^. « Je n'entends pas soutenir, écrivait-il à l'évêque. que l'usage des lumières soit, en aucune façon, essentiel ou ait. en lui-même, une vertu, mais je crois que c'est un des ouvrages extérieurs de la citadelle de l'Eglise, et qu'en luttant pour cet ornement, ainsi que pour tout autre rite que la loi de l'Eglise permet, je ne fais que lutter pour ces protections que la piété et la sagesse de nos pères avaient disposées autour des choses sacrées. » Aussi un calholi(|ue écrivait-il. dans
pliquer cette jurisprudence, non parfois sans des tempéraments rissez bizarres. Le D'^ Trisiraiii, juge de J.i cour consisturi;ile de Londres, av.iit, par applic.ition de cette règle, refusé (Tautoriser i'éreeliondun autel de uiarlireilanslaparoisseSaint-Luk.e.'Clielsea. Les paroissiens ne se sont pas découragés; ils ont présenté un autel composé d'un cadre en bois recouvert de plaques do marbre. Par décision, rendue en août 1904, le D' Tristram a bien voulu admettre qui' c'était la table en bois, seule légale aux yeux rlu Conseil privé. Une telle décision montre bien le terrain gagné par les Hilualistes. même devant les autorités les plus hostiles.
• 77(6 liumeirnril movrinenl, p. 340.
- /.//■(• nfTail, t. I. p. 21!l à 222.
3 Ibid.. p. 416 à 422.
une lettre publiée en 18o7 : « Allez dans des églises comme Saint-Barnabas, Pimlico, et Sainte-Marie. Osnaburgh Street, et dites-moi en quoi elles diffèrent de nos propres églises ' ? »
Ce qui contribuait à affermir et à enhardir les Ritualistes, c'est qu'ils commençaient alors à s'organiser en associations, les unes, plus ou moins secrètes pour l'impulsion du dedans, les autres publiques pour la lutte du dehors. En 1855, se fondait la « Société de la Sainte-Croix », qui devait avoir, peu après, pour filiale, la « Confrérie du Saint-Sacrement » : la première exclusivement ecclésiastique, la seconde renfermant clercs et laïques, toutes deux s'enveloppant d'un certain mystère pour échapper aux curiosités malveillantes des protestants. Elles groupaient les partisans les plus ardents du mouvement anglo-catholique. Leur idée maîtresse était la foi et la dévotion au dogme eucharistique : de là, un effort constant pour restaurer, avec ses anciens rites et son ancienne solennité, la Messe, dont elles ne craignaient pas de prononcer le nom si décrié depuis la Réforme ; elles encourageaient aussi la « réserve » et l'adoration des espèces consacrées. C'était du reste, dans tous les actes du culte et de la piété, qu'elles tendaient à se rapprocher du modèle catholique. L'intluence de ces deux sociétés se fera sentir dans toutes les entreprises ultérieures du Ritualisme^.
' Union, 14 août IS-jT.
- De cette influence, on ne vent pour preuve que la véhémence avec laquelle ces associations sont dénoncées par les adversaires
C'est aussi vers cette époque, en 18o9, que les partisans du High Church fondaient, par la concentration de diverses associations locales préexistantes, VEuglish Church L^nion ; celle-ci se donnait pour tâche de soutenir la lutte publique, sur tous les champs de bataille de lopinion. Elle n'avait alors, à ses débuts, que quelques centaines dadliérents : bientôt ses membres se compteront par milliers, et son action sera des plus considérables. L"un des articles de son programme était « dapporter conseil et protection à toutes personnes, laïques ou clercs, injustement attaquées ou entravées, en matière spirituelle- >>. Par là surtout, elle sera d'un précieux secours aux Ritualistes, en leur procurant les moyens de résister aux persécutions diverses dont ils seront l'objet.
Dès la première année, VEnglish Church Union, fidèle à son programme, faisait paraître un tract intitulé : Remèdes et Loi contre les perturbateurs du service divin. Cette publication était motivée par le renouvellement, en 1859, à l'église Saint-Georges in the East, dans l'un des quartiers les plus misérables de Londres, des troubles dont, neuf ans auparavant, Saint-Barnabas avait été le théâtre. Les protestants, irrités des innovations du vicar qui avait notamment installé un chœur pour le chant des psaumes et inauguré les vêtements eucharistiques, avaient mis en mouvement la
protestants du Ritualisme. Cf. Walsli, The Secvel Hislory of the Oxford movement, p. 46 à 79 et 202 à 226.
' The Hislory of the Enqlish Church t'/H«H, par Bayûeld Roberts, p. 12.
populace du quartier, secondés par les cabaretiers que le zèle du clergé inquiétait sur la conservation de leur clientèle. Chaque dimanche, des désordres prémédités et organisés venaient interrompre le culte : cris, sifflets, tapage de tout genre, bouffonneries outrageantes, coussins jetés du haut des galeries, peaux d'orange et morceaux de pain lancés contre l'autel ou la table de communion, bousculades dirigées contre les membres du clergé. Sous les yeux de la police impuissante, ces désordres se prolongèrent, avec quelques intermittences, pendant près d'une année. Le Parlement s'en occupa à plusieurs reprises, en 1860. Tous les efforts de pacification, tentés par l'évêque ou par d'autres personnages, échouèrent. Le calme ne se rétablit que le jour où le vicar^ découragé, consentit à échanger sa cure pour une autre à la. campagne '. Il semblait que ce fût une victoire pour le parti protestant et une défaite pour le Ritualisme. L'effet d'opinion fut tout autre. L'infamie des moyens employés suscita, non seulement sur place, mais dans le pays entier, et jusque chez des hommes d'opinions fort opposées, comme lord Brougham et le doyen Stanley ■^, un mouvement de sympathie en faveur du vicar et de son clergé. Pour la première fois, les Ritualistes se trouvaient être presque populaires.
1 Ces événements ont été racontés, sur le moment même, par le vicar, le Rév. Bryau King ; Sacrilège and Its Encouragement (1860). C. aussi, Lifeof Tait, 1. 1, p. 228; The Romevxird nwrement, p. 405 à, 408 ; Life and Correspondence of Stanley, par Prothero, 1. II, p. 25 à 30.
- A.-H. Mackonochie. A Memoir, p. 63.
332 LA REXAISSANCK CATHOLIQUK EN' ANGLKTKRRK
Aussi, dans les années qui suivirent, ne semble-t-il plus que personne soit bien empressé de se porter accusateur public des Ritualisles, de les dénoncer aux violences de la foule ou aux rigueurs des autorités. De cette abstention, il était d'ailleurs une autre cause. On sait quelle tempête souleva, en 1860, la publication des Essays and Revieics, les polémiques et les procès qui s'ensuivirent et qui passionnèrent, pendant cinq ou six années, le monde relig-ieux'. Cette diversion détourna l'attention des questions d'autel, de surplis et de cierges, d'autant que ceux qui avaient été naguère les plus ardents adversaires de ces nouveautés cérémonielles, les Loic-churchmen, n'étaient pas maintenant les moins animés contre le Broad Church, et que, dans cette nouvelle campagne, ils se trouvaient être les alliés de leurs ennemis de la veille, les High-churchmen. Ces motifs divers expliquent comment, après 1860, l'apaisement s'était fait momentanément autour du Ritualisme et comment celui-ci put continuer, quelque temps, à se développer silencieusement, sans soulever d'émeute ni de procès.
Cette trêve ne devait durer qu'un temps. Les témérités bibliques du Broad Church ne pouvaient toujours absorber l'attention du monde religieux. Aussi bien,
• Cf. Srcnnde l'ortie. \i. 422 et si|.
en 1864 et 1S65, les cours de justice, d'une part, les évêques, de l'autre, s'étaient prononcés sur les questions soulevées par les Essays and Revieics et par le livre de Colenso. Le débat était sinon tranché, du moins épuisé, et, sur ce sujet, se produisait, dans les esprits, à défaut d'apaisement, une sorte de lassitude. Dès lors, il n'y avait plus de raison d'être à l'alliance momentanée qui s'était faite entre le Hir/h Church et le Loio Church, et celui-ci, redevenu libre de suivre sa tendance naturelle, recommençait à exercer sa vigilance, non plus contre ceux qu'il jugeait n'être pas assez chrétiens, mais contre ceux qui lui paraissaient être trop catholiques.
Ce qu'il voyait de ce côté était de nature à l'émouvoir. Des témoignages contemporains nous informent sur ce qui se passait, en 1866, dans les églises ritualistes. Pour l'ordre des oflices, on s'inspirait des souvenirs d'avant la Réforme ou des rites actuels de l'Eglise romaine. Cela était vrai surtout du service eucharistique, où l'on remettait en usage la chasuble, l'aube, l'étole, le manipule, l'amict, les cinq couleurs •canoniques, les positions et les gestes prescrits par les anciennes rubriques, les prières du missel romain, en un mot le cérémonial de la messe '. On se servait de crucifix, d'images de saints, parfois d'eau bénite. La confession était remise en honneur : à la veille des fêtes, les ministres étaient parfois obligés de passer la
1 Aussi l'une des accusations habituelles contre les Ritualistes -était-elle qu'ils transformaient les temples en mass-houses.
nuit à entendre les pénitents. Des confréries entretenaient et développaient les diverses dévotions catholiques, notamment celle du Saint-Sacrement. Des manuels étaient publiés à l'usage des laïques ou du clergé, pour les initier à cette vie religieuse. Les clergymen se faisaient honneur de reprendre le nom de prêtres; plusieurs portaient la soutane et se faisaient tonsurer ; il n'était pas jusqu'au célibat ecclésiastique qui ne commençât à avoir ses adeptes : ceux-ci constituaient la section supérieure de l'Association de la Sainte-Croix. Le Church congress, tenu à York, en 1866, était l'occasion dune exposition d'art religieux, où de magnifiques ornements d'église, chasubles, bandeaux d'autels, crosses, mitres, crucitîx, images de saints, étaient offerts à la curiosité du clergé. L'évêque de Londres disait dans un de ses mandements : « Il y a, parmi nous, des églises dans lesquelles les ornements autour de la table de communion, les vêtements, les altitudes et toute la manière d'être du clergé officiant rendent difficile, pour un étranger qui y entre, de savoir s'il est dans un lieu de culte catholique romain ou anglican '. » Jowett écrivait à un de ses amis, le 24 décembre 1865 : « Si vous vous promeniez dehors, vous seriez très surpris du changement qui s'est fait dans les églises de Londres ; il y a, en elles, une sorte de revival esthético-catholique^. » Sans doute les églises où se pratiquait un culte si nouveau, étaient
' Cité, en 1867, par .Mannini: (Englaiid and Chrislendom. Introduction, p. LV, LVl).
2 Life and Letfers of /?. Jowett. t. I. p. 381.
encore assez rares ; mais c'étaient les plus fréquentées, les plus en vue, les plus vivantes. De ce nombre, étaient presque toutes celles que de pieuses libéralités élevaient dans les quartiers jusque-là déshérités de Londres : telle entre autres la belle église de Saint- Alban, Holborn, qui venait d'être consacrée en 1863 et qui devait être, sous la direction de son vicai\ le Révérend Mackonochie, le foyer le plus ardent du Ritualisme.
Dans les couvents de religieuses, sislerhoods, qui s'étaient fondés d'abord timidement en petit nombre, sous l'influence des premiers Tractariens, de Pusey notamment', et qui, depuis, s'étaient développés, le Ritualisme se manifestait plus hardiment encore^. Tout y était copié sur le modèle romain : costume, cérémonial des professions et des prises d'habit, livres de prière, dévotions, scapulaire, triple règle ou vœu de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, confession habituelle, mortifications et même usage delà discipline que Pusey recommandait^, — au grand scandale de ces Anglais qui ne s'effarouchaient pas de voir conserver le fouet dans les écoles et dans l'armée, — observance des fêtes catholiques jusque-là ignorées dans l'Anglicanisme, comme le Corpus Christi et la Commémoration des morts, adoration de la Croix le
1 Cf. Seconde Partie, p. 94 à 97.
2 Voir la surprise indignée avec laquelle les adversaires du Ritualisme constatent le développement de ces couvents et la façon dont les pratiiiues romanistes s'y sont introduites [Secret History of the Oxford movement , par Walsli, p. 162 et sq.).
■ Ihid., p. 39 à 41 et p. 185.
336 LA RENAISSANCK CATHOLIQTE EN ANGLETERRE
Vendredi saint, parfois même, usage du latin dans le chant des hymnes et dans la célébration de la messe ', tabernacle au-dessus de Tautel, les Espèces conservées dans un ciboire, bénédiction du Saint-Sacrement, etc. Que, dans ces couvents, le défaut d'expérience, l'absence d'une autorité dirigeante, d'un contrôle supérieur aient amené, de temps à autre, des abus, des excès, des désordres, ce n'est pas à nier; mais, malgré tout, la vie religieuse y était intense, le zèle ardent et généreux^. Le crédit que les Sœurs acquéraient ainsi sur les populations, notamment sur les enfants parles écoles, elles l'employaient à propager les croyances et les pratiques du Ritualisme le plus avancé.
Tous ces faits, surtout ceux qui se passaient dans les églises ouvertes au public, ne pouvaient pasnepas éveiller l'attention et par suite l'indignation des tenants du protestantisme. LordShaftesbury, personnage considérable du parti erangelical, conseiller écouté de plus d'un ministre dans les nominations d'évèques, philanthrope zélé, homme de foi, mais imbu de tous les préjugés puritains, avait entrepris, avec quelques amis, une enquête personnelle. Ayant ainsi assisté, le 23 juillet 1860, au service du dimanche, dans l'église Saint- Alban, il ne pouvait, en en sortant, contenir 'son indignation. « C'est le culte de Jupiter et de .Junon », écrivait-il. Le cérémonial, à son avis, dépassait tout ce
' Sur ce i)oint. voir It- témoignaffc foruu-l duii converti. {Secret Historij, ji. 1!)3.)
- Voj'ez p.'ir oxempli' la vie t'difiaiiU' de l'une île ces religieuses, Harriet Monsell, a Memoir, par le Rév. Carter.
qu'il avait vu dans les « temples romains » et lui faisait l'effet d'une « scène de gymnastique théâtrale », d'une parade « histrionique », d'une sorte de « mélodrame au terme duquel on était surpris de ne pas voir tomber le rideau ». Et il s'écriait : « Conduisons-nous ainsi les âmes au Christ ou à Baal ' ? » Le Times, qui faisait également son enquête et qui envoyait des correspondants dans les églises suspectes, déclarait ne pas voir de différence entre le Ritualisme et le Catholicisme romain le plus avancé. Il concluait à des mesures répressives •et demandait à quoi servaient les évêques, s'ils ne pouvaient empêcher cette invasion du Romanisme. Ce sentiment trouvait rapidement écho dans les parties protestantes de l'Anglicanisme : on y proclamait que de si scandaleuses nouveautés ne devaient plus être tolérées et qu'il importait d'en débarrasser l'Eglise établie. Aussi bien, pour la lutte à engager, un puissant instrument venait d'être constitué : la Church Association, fondée en novembre 1865, était la contre-partie de VEnglish Church Union, établie six ans auparavant ; elle groupait les éléments les plus militants du Low Church, et se proposait de combattre le Ritualisme, non seulement par les moyens ordinaires de controverse, mais en provoquant toutes les mesures de coercition, notamment les poursuites judiciaires, ce qui lui fît donner plus tard le surnom de Persécution Company limited. A peine instituée, elle procédait,
1 The Life and Work of the seuenth Earl of Shaflesbury, par Edwin Hodder, p. 618.
elle aussi, à des enquêtes dans les églises, afin d'y trouver matière à procès.
Il n'y avait donc pas à s'y tromper : de toutes parts, les adversaires des innovations rituelles se disposaient à la lutte. Il ne s'agissait plus seulement, comme naguère, de quelques escarmouches, locales, accidentelles, intermittentes ; c'est une guerre générale, permanente, méthodique où l'on s'engageait. Sur le but, aucune hésitation ; on voulait abattre, ]:)ut dotcn, le Ritualisme.
Pour résister à cette attaque, quelle était la force des Ritualistes? Ils croyaient avoir trouvé un fondement légal à leurs entreprises. Ils ne pouvaient nier, sans doute, qu'ils revenaient à un cérémonial depuis longtemps disparu sous l'action des idées de la Réforme, et qu'en le faisant, ils allaient au rebours de ces idées; mais ils invoquaient un texte : c'était la rubrique qui, dans le Prayer Bûo/i, précédait l'ordre à suivre dans les prières et qui était ainsi conçue : « Il faut observer ici que les ornements de l'Eglise et de ses ministres seront tels, pendant tout le service, qu'ils ont été spécifiés pour cette Eglise d'Angleterre, par l'autotorilé du Parlement, la seconde année du règne du roi Edouard VI. » Or, il paraissait facile d'établir que ces ornements étaient ceux que les Ritualistes cherchaient à remettre en usage '. Si celte rubrique semjjlait peu en harmonie avec d'autres textes et surtout
' Cr. TIti' cal/iolic relif/ion, a manual of instruction fur meml)erst)/' tli>' Aiir/lican Clmrclt, p.ir St.iloy. \>. 3o6 et 357.
avec les tendances qui avaient prévalu depuis, il fallait n'y voir qu'une preuve, entre beaucoup d'autres semblables, des influences contradicdoires qui s'étaient rencontrées à l'origine de la Réforme en Angleterre et de l'équivoque, souvent préméditée, à laquelle certains politiques avaient eu alors recours pour ne rebuter ni ceux qui se flattaient de rester plus ou moins catholiques, ni ceux qui entendaient aller au protestantisme. Newman n'a-t-il pas parlé, à ce propos, des « lèvres qui bégayaient des formulaires ambigus » ? Les Ritualistes ne constestaient pas cette ambiguïté, mais ils croyaient être fondés à en recueillir le bénéfice, du moment où ils s'autorisaient d'un texte formel. « Dans l'Eglise d'Angleterre, écrivaitl'un deux, il y a toujours eu, comme il y a maintenant, deux partis ayant des façons de voir distinctes, et je crois que le grand objet des compilateurs de la Liturgie a été de la disposer de telle sorte qu'il y eût place pour l'expression des vues des deux partis. La Liturgie et les Articles doivent, je pense, être regardés comme un grand compromis,... etde même que les deux partis ont liberté de conserver leurs opinions propres, de même ils ont liberté de les mettre en pratique comme il leur plaît, pourvu qu'ils se renferment dans la lettre de la loi, l'un ne l'excédant pas, l'autre ne restant pas en deçà '. »
' Life of Tait, t. 1. p. 418. — Parmi les légistes, le plus grand nombre, même quelques-uns de ceux (|ui avaient des sympathies High Ckurch, comme Roundell Palmcr. contestaient, au point de vue juridi(iue, la tlièse des Ritualistes, et, si formelle que t'ùt la ndiri(|ue du Prayer Dool,-, ils croyaient pouvoir y opposer d'autres textes et des considérations historiques qui leur paraissaient en
Si intéressante que fût la question de légalité, il importait davantage encore de savoir quelles sympathies le Ritualisme pouvait espérer rencontrer dans l'opinion. Au début, il n'avait guère été pris au sérieux; ces querelles de cierges et de surplis paraissaient mesquines et ridicules. Mais, avec le temps, cette impression s'était, au moins chez certains esprits, un peu modifiée. J'ai déjà eu occasion de noter, à ce point de vue, la réaction favorable, provoquée par les troubles de Saint-Georges in the East. Ajoutons que si, en s'accentuant et en s'étendant, le nouveau cérémonial éveillait, chez certains, des répugnances plus vives, il produisait, chez d'autres, un effet d'accoutumance. C'est ce que constatait un clergyman de Londres, dans une lettre adressée, en février 1806, à l'évêque de cette ville. « Dans ma propre église, disait-il, les vêtements et autres pratiques high-ritualistic auraient, il y a six mois, effarouché beaucoup de gens et n'auraient plu à presque personne ; aujourd'hui, on en cause tranquillement, on s'instruit de leur signification et de leur usage, et plusieurs même les réclament. » Aussi ce clergyman croyait-il pouvoir affirmer que « le High ritual était un fait établi qu'on ne pouvait supprimer' ». Vers la même époque, lévêque Wilberforce, fort soigneux cependant d'éviter toute compromission avec le romanisme, reconnaissait « qu'il y avait, dans 1 esprit
détruire la portée. Ceux (jui seraient curieux de connaître cette argumentation, la trouveront Afvns Monurïals personal and puliticai, fie loril Selhorne, t. I, p. 379 à 397. ' Li/e o/Tail, t. I, [). 414 et -415.
anglais, un grand mouvement vers un plus haut rituel, toicards a hlgherritual ». 11 invoquait, dans ce sens, le témoignage d'un député de Manchester qui, au cours de sa campagne électorale, avait noté, non sans étonnement, l'intérêt pris par le peuple de cette ville aux choses d'église, et « le fort accroissement de son amour du rituel ^ ».
C'est que les préventions que le puritanisme était parvenu, depuis la Réforme, à susciter contre le cérémonial religieux, suspect à ses yeux de rappeler les superstitions romaines, loin d'être en harmonie avec les habitudes générales d'esprit des Anglais, avec leurs goûts, avec leurs usages sociaux, y faisaient plutôt violence. Elles avaient quelque chose d'artificiel et d'imposé. La nudité du temple et la sécheresse du culte étaient une anomalie au milieu de tout ce qui les entourait. En effet, nul peuple n'a plus curieusement et plus scrupuleusement conservé, dans sa vie civile, l'antique et parfois bizarre somptuosité du cérémonial et du costume. On n'en veut pour preuve que les rites du couronnement du roi, de l'installation du lord-maire, de l'ouverture des sessions du Parlement, le costume des présidents des Chambres législatives, des magistrats, etc. Si donc les Ritualistes avaient, contre eux, des préjugés vieux déjà de trois siècles, ils ne faisaient cependant que réintroduire, dans l'ordre religieux, un cérémonial maintenu et goûté partout ailleurs, renouer d'antiques traditions auxquelles, en dehors du temple,
I Life of Wilberforce, t. III, p. 189.
on sétait fait un point d'honneur de demeurer imperturbablement fidèle. Sans supprimer complètement la difficulté de leur tâche, il y avait là quelque chose qui latténuait.
Notons encore qu'on commençait, dans quelques parties du monde religieux, à se rendre mieux compte des mobiles qui déterminaient les Ritualistes. On comprenait que. si certains d'entre eux obéissaient à une préoccupation un peu frivole d'esthétisme liturgique et d'archéologie médiévale, d'autres ne s'attachaient au cérémonial que parce qu'ils y voyaient une expression naturelle et nécessaire de la doctrine, une façon de professer leur foi et de l'imprimer dans l'esprit et dans l'imagination d'un public toujours sensible aux formes extérieures. Comme le disait l'un d'eux, c était une manière de rendre « les vérités visibles elle catholicisme intelligible aux masses* ». « Je suis assuré, disait le vicar de Saint-Georges in tlie Easf, que. sans l'aide de tous les accessoires extérieurs du rituel, nous ne réussirons jamais à enseigner à notre troupeau, spécialement à la partie la plus pauvre de ce troupeau, ce qu'est au fond la doctrine de la Sainte Eucharistie, et la place que tient ce sacrement dans l'économie de la grâce chrétienne, comme le seul acte de culte et de sacrifice offert par l'Eglise au Dieu tout-puissant-. » Les Ritualistes rappelaient, avec insistance, la raison d'être €t le sens du cérémonial. Ils recommandaient aux fidèles
• Life of Puseji, t. IV, p. 272.
2 Ilislory of /lie liomeward tnocemeni . p. 406.
ORIGINE ET PREMIERES LUTTES Dr RITIALTSME 343
de ne jamais perdre de vue la réalité que ces formes recouvraient ; ils les mettaient en garde contre « l'erreur qui consisterait à prendre l'ombre pour la substance, le signe pour la chose signifiée, et à s'en tenir aux symboles extérieurs' ». Mackonochie lui-même déclarait que « la pure question de rituel tenait très peu de place dans ses pensées ». « Nous attachons, ajoutait-il, de l'importance à ces cérémonies, non pour elles-mêmes, mais à cause du service spécial où elles sont en usage ; cela doit signifier quelque chose; cela signifie quelque chose ^. »
Un fait surtout frappait les observateurs de bonne foi et les inclinait à un jugement favorable : c'est que l'introduction, dans une église, du nouveau cérémonial, coïncidait presque toujours avec une intensité plus grande de vie religieuse. Ils remarquaient en outre que les promoteurs du Ritualisme, au lieu de rechercher les paroisses riches et mondaines, comme ils l'eussent fait s'ils n'avaient été que des dilettantes en quête des jouissances artistiques, leur préféraient ces quartiers du centre et de l'est de Londres dont la détresse morale et matérielle dépassait alors tout ce que nous connaissons aujourd'hui. Là, dans des ruelles sordides, dans une atmosphère de vice, de crime, de saleté et de maladie, grouillait une population misérable et sauvage avec laquelle la plupart des ministres anglicans de l'ancien type s'étaient sentis trop gentle-
' Lettre du Rév. Cliambers. [Memories ofa Sister ofS. :<avioiir's Pviovij, l^. 166-167.)
'^ A -H. Maclionochie. A Memoir, p. 101.
me^i pour se commettre et qui, par suite, vivait en dehors de toute influence chrétienne. Les Ritualistes s'instituaient apôtres de cette population; ils s'établissaient au cœur de leurs repaires, à Saint-Georges in the East, à Saint-Peter, London Docks, à Sainl-Alban. Ilolborn, pauvres eux-mêmes parmi les pauvres, mortifiés parmi les souffrants, ne se laissant effrayer par aucune violence, dégoûter par aucune laideur, rebuter par aucun déboire, inlassablement charitables et dévoués : tels les Lowder, lesChambers, les Mackonochie, les Stanton, et beaucoup d'autres. Ils appelaient, pour les aider, quelques-unes de ces communautés de religieuses, récemment fondées par leurs amis, qui s'installaient à côté d'eux dans ces quartiers, se vouaient au service des enfants, des pauvres et des malades, le plus souvent dénuées elles-mêmes de tout, se heurtant à mille obstacles du dedans ou du dehors, mais oubliant leurs épreuves dans l'enthousiasme de leur vie de bienfaisance, de prière et d'austérité ^ L'épidémie de choléra qui ravagea, en 1866, les quartiers pauvres de Londres, fut, pour ces religieuses, une occasion de mettre en œuvre leur charité. Elles s'inquiétaient des misères spirituelles, non moins que des matérielles; la sœur, suivant l'expression de Pusey, était « le pionnier du prêtre », lui préparant et lui ouvrant la voie. Tout cela, qui n'eût pas surpris en terre catliolique, était chose nouvelle dans l'Anglicanisme ; ceux que leurs préjugés n'aveuglaient pas absolument devaient recon-
1 Cf. Meniories of a Sisler o/ S. Saviour's Priori/.
naître un idéal de vie apostolique supérieur à ce qu'ils étaient habitués à voir autour d'eux, et, quoi qu'ils pensassent de la doctrine et des procédés, ils ne pouvaient refuser à un tel zèle leur estime et leur respect. Force était d'ailleurs de constater que ce zèle n'était pas sans efficacité. S'il n'opérait pas, dans ces quartiers, une transformation complète qu'un miracle seul eût pu obtenir, il parvenait, ce qui était déjà beaucoup, à y allumer, de place en place, une petite flamme de vie chrétienne. Clergymen et religieuses se faisaient aimer et considérer par ces misérables qui s'accoutumaient à les appeler father et sister. Et, fait remarquable, il apparaissait que les nouveautés rituelles contribuaient à ce succès, que ce qui avait prise sur le populaire londonien, ce n'était pas une religion amoindrie, terne, humanisée, naturalisée, mais, au contraire, la religion présentée dans la plénitude de son dogmatisme surnaturel et aussi dans la pompe de son symbolisme liturgique. Le culte attirait d'autant plus ces pauvres gens qu'il contrastait davantage, par sa beauté et sa poésie, avec la hideuse vulgarité de leur vie coutumière '.
Du progrès du Ritualisme, du crédit plus grand
' Un écrivaiD, qui vient, de publier une enquête justement remarquée, sur l'état matériel et moral du peuple de l^ondres, a fait une constatation analogue. 11 insiste, sans doute, sur l'indifférence religieuse qui domine dans ce peuple; mais il recoimaît que ce sont les pasteurs Hiyh Church qui, avec les prêtres catholiques, ont le plus d'action sur lui, et que le cérémonial est pour quelque chose dans cette action. (Charles Booth, Lifp and Labour of Ihe people in London, t/iird séries, Religions Influences, vol. VIT, Summary.)
346 LA RENAISSANCK CATHOLIQTK lîN ANGLETERRE
qu'il avait fini par obtenir dans une partie du monde religieux, il n'est pas alors de signe plus caractéristique que l'adhésion publique et solennelle qui, en juin 1866, y est donnée parPusey. C'est le moment où celuici est engagé dans une grande controverse avec les catholiques, à la suite de la publication de son premier Eirenicon, paru en septembre 1865 '. J'ai dit comment, à l'origine, Pusey, ainsi que iSewman. avait envisagé, plutôt avec ennui et méfiance, les innovations liturgiques. Le temps n'avait pas paru d'abord atténuer ce sentiment, bien au contraire. Dans des lettres de 1849 et de 1851, Pusey se montrait disposé à croire que l'avantage de ces changements ne valait pas les difficultés qui en étaient la conséquence -. 11 protestait, quand on paraissait le confondre avec les Ritualistes. Ainsi avait-il fait, notamment, lorsqu'il avait vu les manifestants de Saint-Georges in the East partir en guerre, au cri de : « A bas les Puseyites ! » et il avait alors écrit à l'évêque de Londres :
Jt' suis dans critc l'iianirc position que mon nom fst appliqué fU sobri(iuiL à ( r pour quoi ji- n'ai jamais i-u tlf sympathii', à ce que les rédacteurs des Traces, avec lesquels jai été autrefois associé, ont toujours blâmé, je veux dire toutes les innovations dans la faconde conduire lè'service, toutes les alîaires du Ritualism»-, et particulièrement la reprise des vêtements (jui né-taienl plus iii usagi'. .le n'avais aucune fonction dans rKi;lise (pii luaulorisàl à paiI» r piibliquemeni... Dans ces deinières aiiutMs, ijuand le Hiliia-
' Cf. pins li.uil. ctiap. 1.
- Life of l'tiseij, t. Itl, p. W^ et 310, t. IV, ]<. 210 et 211,
lisme est devenu plus eu vue, j'ai eheiehé une occasion naturelle de m'en st'-parer, je ne l'ai pas trouvée. J'ai été obligé, pour cette raison, de m'en tenir à des protestations privées qui oui pu ne pas être entendues, ou à des avertissements donnés au jeune clergé', du haut de la chaire de rUniversilé', pour le mettre en garde contre le danger de changer le rituel par caprice personnel'.
Mais, en 1866, l'attitude de Pusey est toute différente. Il se décide à s'affilier à VEnglish Church Union, dont il était demeuré jusque-là éloigné, probablement parce qu'il la trouvait trop engagée dans la campagne ritualiste, et, le 14 juin, dans la séance solennelle où est célébré le septième anniversaire de cette association, il prend la parole et explique ainsi les raisons de son changement :
Il est bien connu que je n"ai jamais été un ritualiste... A nos débuts, nous étions très inquiets au sujet du rituel... Nous le découragions, en privé, [lar crainte que tout le Mouvement ne devint superilciel... Nous sentions (ju'il était beaucoup plus facile de changer un vêtement que de changer le cœur, et que les choses extérieures pouvaient être obtenuesau.x: dépensdes doctrines elles-mêmes. Introduire le rituel avant que les doctrines n'eussent pris largement possession des cœurs, aurait été entraver leur marche. C'aurait été comme des enfants enfonçant des fleurs dans le sol, pour les y voir périr aussitôt. Notre rôle était plutôt, pour ainsi dire, de planter le bulbe là où, par la bénédiction de Dieu, il pouvait prendre racine, croître et fleurir magnifiquement et naturellement... Nous pensions encore que rien ne devait être fait par le clergé,
1 Life of Pusey, t. IV, p. 211 et 212.
avant que ce ne fût «lemand»'- par une grande parlie du peuple... Autrement on suscitait, non seulement des désordres, mais une idée de tyrannie clérieale... Maintenant, beaucoup des difficultés contre lesquelles nous avions eu d'abord à lultei ont •'•tt- écartées. Tout d'abord, je suppose que nous sommes en présence d'un véritable mouvement laïque. Le clergé a enseigné cela au i»euple, et le jteuple l'a demandé au rlergé. Nous le leur avons enseigné; ils ont senti que c'était vrai, et ils nous ont dit : « Metteznous cela devant les yeux ». Il n'j a maintenant aucun danger que ce soit superficiel. Après trente années de soufTranre , trente années de mépris, trente années d'épreuves, rien ne peut plus èlre superficiel*.
Vers la même époque, Pusey écrivait à Mackonochie: '< 11 est très vrai que. de moi-même, je n'aurais pas suivi la ligne des Ritualistes; mais il est complètement faux que je ne sympathise pas avec eux. de grand cœur, pour notre foi commune et pour leur œuvre -. » Un an plus tard, en 1867. dans une autre séance de TE. C. U., il protestait contre la distinction que lord Shaftesbury avait prétendu établir entre les anciens Tractariens et les Ritualistes; il affirmait qu'ils n'avaient été divisés que sur une question de conduite et de prudence. « En matière de foi, ajoutait-il, il n'y a pas eu la plus légère différence. La seule question pratique, entre nous et les Ritualistes. était que nous enseignions par l'oreille et qu'ils enseignaient aussi par les yeux...
' Life of Pusey. t. IV, ].. 212-213. Uislory of tl,e Enrjlish Cluivch Union, p. 78-"9.
■i A. -H. Mackonoc/iie. A. Memoii\ y. l'.t3-i!U.
La persécution a eu pour effet de réunir ceux qui auparavant suivaient leur ligne séparée '. »
Est-ce à dire qu'une fusion complète se fût accomplie entre les anciens Tractariens et les jeunes Ritualistes? Non ! il y avait là des origines, des formations, des vues et, comme on dit aujourd'hui, des mentalités trop dissemblables. D'un côté, des hommes d'université, théologiens et scholars^ lettrés et savants, graves, mesurés, corrects, un peu solennels, de pensée et de foi profondes, préoccupés surtout de doctrines, s'adressant à une élite intellectuelle; de l'autre, des hommes d'action, de culture moins affinée, d'allure plus démocratique, d'un tempérament de missionnaires, plus soucieux de pratique que de science, pieux, intrépides, ardents, même aventureux, pressés d'aller au peuple qu'ils veulent gagner à Dieu, et n'en redoutant pas le contact et les violences. De ce contraste, résultait un certain manque de sympathie réciproque et un peu de gêne qui se manifestaient jusque dans les rapprochements. La chose fut visible en cette année 1866, à l'enterrement de Keble, où se rencontrèrent, dans un même pieux hommage, les représentants des deux écoles. L'un des Tractariens présents, Church, notait, dans une lettre écrite sur le moment, l'impression que lui avaient causée « cet étrange assemblage » et « cette rencontre de deux courants, le vieux et le nouveau ». Il s'était rendu compte que les anciens amis de Keble faisaient, aux hommes plus jeunes qui s'étaient joints à eux en cette circons-
' Hislory of Ihe Englisli Church Union, p. 89-90.
350 LA RENAISSANCE CATHOLKJTE EN ANGLETERRI-:
tance, aux Mackonochie, aux Lowder et à leurs compagnons, l'effet dliommes dun autre âge et d'une autre physionomie K Au cours des années suivantes, les Tractarîens devaient, plus dune fois, dans leurs épanchements intimes, laisser entrevoir ces mêmes sentiments d'étonnement un peu inquiet et méfiant-, mais sans, pour cela, dénoncer l'alliance solennellement proclamée, en juin 1866, par Pusey.
Cette alliance était un fait considérable pour les Ritualistes. surtout venant à l'heure où se formait, contre eux, une attaque si générale et si redoutable. Ils y gagnaient de ne plus être une avant-garde d'irréguliers plus ou moins isolés; ils se voyaient rejoints par le gros de l'armée du IIi(/h Church; en réalité même, ils entraînaient celle armée, l'absorbaient, lui imposaient leur drapeau et leur façon de combattre. Plus n'était question de Tractarianisme, sinon comme d'un souvenir historique. Désormais, c'est le Ritualisme qui va occuper la scène; c'est pour lui ou contre lui qu'on se battra.
' Lettre Ai' Cliurch à Copeland. en d.ite du 7 ;ivril 186(). {Life and Lefters of dean Clatrcli, p. 172.)
•■i Li/e »f Fuseij, t. IV, p. 216, 271 ; Letlevs of lord Blac/,ford, p. 37:j.