CHAPITRE V
I. La situation de Manning après lavènement de Léon XIH. Il est bien reçu à Rome. 11 se plaint cependant des procédés du Saint-Office. Il se méfie de rintervention du Pape dans les aftaires d'Irlande. Il combat l'idée d'une nonciiture en Angleterre. Ses critiques sur la politique pontificale dans les atl'aires italiennes. Effet iiroduit à Rome par ce changement d'attitude. — IL Manning se pose en porte-drapeau du catholicisme social. Il y est poussé par une raison de sentiment et par une raison de tactique. Quel est le programme de sa politique sociale? Il saisit toutes les occasions d'agir en faveur de la classe ouvrière. Son intervention dans la grève des dockers. Son attitude est diversement jugée. — III. La popularité acquise par Manning apparaît à l'occasion de son jubilé épiscopal. Les protestants s'associent à ces démonstrations. — IV. Pendant ce temps. Xewman est rentré dans le calme et le silence. Presque rien n'est changé dans sa vie extérieure. II reçoit et fait quelques visites, .\dmiration persistante dont il est l'objet. Les témoignages lui en viennent même des protestants. Fin lumineuse et calme d'une vie traversée par tant d'épreuves. — V. Mort de Newman. Ses obsèques. Eloge prononcé par Manning. Hommages des protestants. Depuis lors, le temps a consacré la gloire de Xewman. — VI. Manning en face de la pensée de la mort. Ses retours sur le passé. 11 rédige des notes autobiogi-aphiques. On y entrevoit parfois je ne sais quoi d'un peu désabusé. La plus importante de ces notes est celle sur les « Obstacles à l'expansion de l'Eglise catholique en Angleterre ».Ce que sont ces obstacles. Manning va s'afîaiblissant. Sa mort et ses obsèques. C'est la fin d'une époque. Que sera l'époque suivante ?
L'élection de Léon XIII, qui a eu des conséquences si considérables pour Newman, ne pouvait pas être
sans effet sur la situation de Manning. Est-ce à dire que l'un dût perdre forcément ce que l'autre gagnait, comme par le jeu d'une balance où le plateau de droite baisse autant que monte celui de gauche? Rien de pareil ne s'imposait. Sans doute, Manning n'a pas chance de retrouver, auprès du nouveau pontife qu'il n'a pas connu avant son élévation, la prédilection paternelle que lui avait témoignée Pie IX. Mais, de là à se trouver, à son tour, frappé d'une sorte de disgrâce, il y a loin. Il craint, cependant, d'abord quelque chose de ce genre. Quand, en 1883, pour la première fois depuis le conclave, il se met en route pour Home, afin d'y rendre ses devoirs à Léon XIII, il s'attend à être reçu froidement; il s'imagine avoir été desservi et être tenu systématiquement à l'écart. Aussi est-il agréablement surpris de trouver, au contraire, le meilleur accueil'. Admis à des audiences fréquentes, consulté sur beaucoup de questions, il obtient, notamment, satisfaction sur un point qu'il avait très à cœur, la non-fréquentation des universités par les jeunes catholiques-.
En d'autres affaires, cependant, Manning rencontre, à Rome, des difficultés qui lui font sentir que sa situation n'est plus la même. A la suite du malheureux avortement de son université de Kensington, il a eu grandement à se plaindre de l'ancien recteur, Mt^'Capel, et les choses en sont venues à ce point qu'il l'a sus-
1 Life of Monninr), t. Il, p. 577 à 381. - Voy. p. 208.
pendu de ses fonctions sacerdotales dans le diocèse de Westminster. JVK"" Capel en a appelé à Rome, accusant rarchevéque d'avoir agi par passion ou même par mesquine jalousie, et il a trouvé moyen de gagner plus ou moins à sa cause des membres du Sacré-Collège. L'archevêque peut craindre, un moment, que le Saint- Office ne lui donne tort, et il doit menacer de sa démission pour obtenir que la suspension, prononcée par lui, soit confirmée.
De cet incident, Manning garde, sur l'esprit régnant au Saint-Office et sur ses procédés, une impression peu favorable. Dans une note rédigée après des entretiens avec le cardinal Bilio, il écrit : « Ces trois conversations m'ont convaincu, plus profondément encore, de l'incapacité du Saint-Office dans de semblables affaires et de l'injustice essentielle de ses pro cédures et de son secret. » Et, plus loin, à propos d'une sorte de réparation qu'il ne parvient pas à obtenir des cardinaux : « Leur orgueil ne leur laissera pas dire, après tout, que la terre remue. Mais il n'y a aucune chance de voir corriger tout cela. Voilà pourquoi les Italiens sont dans Rome, et la divine Providence fera cette réforme; seulement, sera-ce par le feu ' ? »
Même défiance des directions romaines dans les affaires d'Irlande. Manning, converti au Home ride, se montrait sympathique au « plan de campagne » de Parnell. Léon XIII, au contraire, croyait voir, dans le Fenianisrn, des procédés révolutionnaires, et il les
1 Note de février iS87 {Life of Manning, t. 11, p. 582 à o84).
condamnait. L'archevêque supporte impatiemment cette intervention de Rome qu'il juo^e être mal éclairée. Quelques années après, il écrit, sur ce sujet, une « note autobiographique » où ce même homme, naguère si ardent à magnifier l'autorité du pape et son infaillibilité, s'applique maintenant à en marquer les limites. S'il admet que le magistère infaillible du Souverain Pontife s'étend aux choses politiques, il ajoute aussitôt :
N'y a-l-il en cela aucuiii- limite?... U est inJénialile que les pontifes étaient moralement dans leur droit, dans le cas des croisades, de l'Armada, de la condamnation du boycottage et du plan de campagne... Mais c'est une chose d'être ou non moralement dans son droit, une antre de rester dans les limites de la prudence naturelle et surnaturelle. Il ma toujours été impossible de croire que certains de ces actes aient été pruilents... La condition politique du monde n'est pas contenue dans le Deposit. Les pontifes n'ont pas d'infaillibilité dans le monde des faits, sauf des faits dogmatiques. Et la prudence est la première des vertus cardinales. De ])his. les faits sont plus sûrement connus et plus sainement jugés sur place. Prenez le cas de M»'''" Capel ou ceux de Toronto et Saint-Louis; dansions, Rome n'a pas vu clair, a agi de travers et a dû modifier ses décisions. Comment de semblables questions de fait peuvent-elles être décidées judiciairement, sans témoins, au moyen de documents de l'authenticité desquels il n'y a pas de |)reuves? C'est pourquoi il me semble que le magisterium du pontife romain est limité par les quatre vertus cardinales, dont la prudence est la première, et par les sept dons du Saint-Esprit, spécialement par les dons de conseil et de sagesse... C'est une limite très absolue et je ne sache pas que cette prudence puisse être assurée autrement que
par les précautions et les conditions communes à tous les hommes. Je ne connais pas d'assistance spéciale. C'est pourquoi les théologiens disent que le Pape peut errer comme homme, comme théologien privé, comme évèque de Rome, mais non comme pontife définissant ex cathedra; ils ajoutent : '< en matière de foi et de morale ^>. Cela ne comprend évidemment pas toutes les questions de fait. Le « plan de campagne » n'est pas un fait dogmatique '...
Rien de plus naturel, sans doute, que de cherchera préciser les limites des privilèges exceptionnels conférés par Dieu à son vicaire, et je serais le dernier à m'en formaliser. L'une des manières de défendre ces privilèges est d'empêcher qu'on n'en exagère la portée. Mais qu'eût pensé Manning, quelques années auparavant, de celui qui aurait tenu un semblable langage ? Ne se serait-il pas entendu avec Ward et Talbot, pour le dénoncer comme un minimiser^ suspect de tendances antiromaines ?
Le même sentiment qui fait désirer à Manning que Rome n'intervienne pas dans les affaires d'Irlande, lui fait prendre ombrage de la mission de M^' Ruffo Scilla, chargé, en 1887, d'apporter les compliments du Pape à la reine, lors de son jubilé. Et comme certains catholiques, flattés de voir le catholicisme reprendre ainsi place dans les cérémonies officielles, agitent, à ce propos, l'idée d'une représentation diplomatique permanente du Saint-Siège auprès du gouvernement anglais, Manning s'y montre très opposé. Il fait parvenir à qui
J Life of Manning, t. II, p. 62o, 626.
de droit des notes montrant les graves inconvénients de cette mesure. Dans son intimité, il ne parle pas sans impatience des « intrigants » qui mènent cette campagne. « Ces bonnes gens, dit-il un jour, s'imaginent travailler dans l'intérêt de l'Eglise catholique. Mais quel bien ferait un légat du Pape à Londres, que ne pourrait faire infiniment mieux un évèque, avec plus d'efficacité et sans provoquer de suspicion ou d'antagonisme populaire?... Que savent-ils de ces choses à Rome? Je ne connais à peu près personne à Rome, en haut ou en bas. qui comprenne la position de l'Église en Angleterre, ou qui ail une idée du sentiment populaire à notre égard. Les gens traitent amicalement les catholiques, parce que nous ne nous occupons que des choses religieuses; mais, que nous devenions politiciens sous la conduite d'un légat du Pape, et tout le vieil antagonisme éclatera de nouveau. Que savent-ils de tout cela à Rome? La vue d'un habit rouge au Vatican leur tourne la tête. " Tout cela dit, dans un grand état d'excitation, en marchant à grands pas dans sa chambre; il tombe alors, épuisé, dans son fauteuil, en s'écriant : « Le peuple d'Angleterre peut supporter un envoyé spécial, pendant un jour ou deux ; mais la présence permanente d'un légat serait la ruine de toute mon œuvre en Angleterre durant les trente dernières années. " Puis, inclinant la tête, avec un accent de tristesse, il conclut : « Fiat voluntas tua*. »
' Life 0/ Manninf/. t. H, p. 741. — A la niriiie époque, dans une note rédigée à tète reposée, Manninir exprime les mômes idées, aver plus de sang-l'ioid, mais avec autant de décision. II
Ce n'est pas seulement dans les affaires d'Angleterre que Manning doute des lumières des hommes qui dirigent à Rome la politique ecclésiastique; c'est aussi dans les affaires italiennes. Ce doute avait déjà commencé à poindre chez lui, quelques années auparavant, avant même la mort de Pie IX, preuve, soit dit en pas-*
montre l'Eglise catholique d'Angleterre devenue « comme une étrangère » dans son pays, mais ayant acheté, au prix de tout ce qu'elle a ainsi perdu, <\l.i pureté de sa foi et son indépendance »; il raconte ensuite conunent, invité personnellement à rencontrer la reine en trois endroits, il a toujours refusé, et il continue en ces termes : « Je ne pouvais y aller comme une personne privée, et ne pouvant y aller en ma qualité, je pense qu'il est mieux de ne pas y aller du tout. Une autre raison pesait sur moi. Nos fortes têtes sont tout feu pour établir des relations diplomatiques entre Rome et la cour de Saint-James. J'ai pensé alors qu'il était mieux de marquer que l'Eglise catholique était complètement exclue de la cour et des événements publics. L'Eglise catholique, dans le monde de langue anglaise, représente non les cours, mais le peuple, et son indépendance à l'égard de tous les pouvoirs civils fait sa force... Je voudrais que cela fût compris à Rome... Mais je ne connais presque personne à Rome qui comprenne la condition de l'Eglise dans l'empire britannique et aux Etats-Unis. Ils se figurent toujours il governo comme s'il était absolu ou dynastique... La bigoterie anticatholique de l'Angleterre n'est pas morte, mais seulement désarmée yar l'admission des non-conformistes et des catholiques sur un pied d'égalité absolue, dans la vie publique du royaume. Dans la vie sociale, elle existe encore et est très répandue. Quand elle est mitigée, c'est en tant (^u'il s'agit d'une religion ; et, aussi longtemps que nous nous tenons dans la sphère de la religion, nous avons une entière liberté. .Mais, si nous étions pour entrer dans la sphère politique, pour poursuivre un intérêt catholique particulier, ou pour chercher à oblenii' quelque privilège eu dehors de la loi commune du pays, nous soulèverions une tempête de suspicion et d'antagonisme. Les trois siècles de persécution sont passés, et la paix est venue pour l'Eglise. Nous lâcherions la proie pour l'ombre, si nous risquions la liberté fondée sur l'égalité devant la loi, pour l'avantage de quelques relations diplomatiques. » {Life of Manning, t. II, p. 742, 743.)
sant. qu'il n'en faut pas chercher la raison unique et déterminante dans le dépit que pouvait lui causer la diminution de son influence sous le nouveau pontificat. Cela ressort très clairement d'une note intime que, dès décembre 1876, Manning avait écrite à Gênes, au retour dun voyage à Rome ' ; il y trahissait l'impression assez pessimiste qu'il rapportait de tout ce qu'il venait de voir : vieillesse un peu « garrulous » du Pape; médiocrité et divisions des cardinaux; inaction à laquelle on était conduit par les illusions de ceux qui attendaient le « miracle », par l'inertie des incapables et des fatigués et par les suspicions répandues contre ceux qu'on accusait d'être des conciliatori. Manning penchait visiblement du côté de ces derniers. 11 ajoutait :
Le Saint-Siège, la foi et ses traditions sont immuables, mais le monde n'est pas immuable, et ce sont des changements du monde que proviennent nos épreuves et nos conflits. Devons-nous nous enfermer comme Noé et attendre? Ou devons-nous agir sur le monde, comme ont fait tous les pontifes depuis saint Léon le Grand? Si le monde a faiUi et est devenu corrompu, comment peut-on le sauver? Est-ce en le laissant clans sa corruption, jusqu'à ce qu'il revienne par lui-même à un état plus sain? Sûrement ce serait en contradiction avec la parabole de la brebis perdue, avec la vie de Notre-Seigneur, avec la foi, avec la raison nalur»'Ile.
En somme, déjà à cette époque, dans ce monde romain où il avait naguère tenu une si grande place,
' Life of Manninr/, t. 11, p. 574 à 576.
Mannin^ ne se sentait plus qu'un « spectateur » impuissant et dépaysé, et, devant tant « d'obscurité, de confusion, de dépression », il « comprenait, disait-il, le Trislis est anima mea usqiie ad niorlem^ ».
Ces impressions se sont confirmées et précisées dans les années qui ont suivi la mort de Pie IX. L'ancien défenseur du pouvoir temporel, défenseur si absolu qu'il en faisait presque un dogme, semble désormais prendre son parti de sa disparition ; tout au moins, il la considère comme un fait inéluctable ; il rêve d'une entente avec le gouvernement italien, blâme vivement le mot d'ordre du Saint-Siège : ne eleiti, ne eleltori, et croit que la suppression de cette prohibition aurait toutes sortes de conséquences merveilleuses pour l'Eglise. Il écrit, pour les autorités dirigeantes de Rome, des notes dans ce sens, qui, du reste, ne sont pas bien accueillies. Par déférence pour le Saint- Père, il évite de manifester publiquement ces opinions-, mais il ne s'en cache pas dans ses conversations privées. <■ Il ne peut y avoir, dit-il, un jour à son futur biographe, de restauration du pouvoir temporel, jusqu'à ce que Dieu change les esprits et les cœurs du peuple; mais nous n'avons ni droit ni raison de compter sur un tel miracle, en Italie, dans notre génération. » 11 parle, avec amertume et dédain, de ceux
' C'est à la suite de ce voyage que Manning avait rédigé, en 1877, sur la question romaine, une note officieuse dont j'ai eu occasion de parler et où ses anciennes idées paraissaient assez changées (Voir plus haut. p. 199).
- 11 avait même publié, en 1880, une 3" édition de son ancien iivre sur le Pouvoir temporel, en y changeant peu de chose.