III. n
qu'il appelle les niiracolisti, de cet " aveuglement qui prétend être le catholicisme parfait » et qui « est en train de perdre le peuple d'Italie pour la foi », comme le peuple d'Angleterre l'a été autrefois c par la politique espagnole, par les conspirations politiques et par le règne de Jacques II ». Il constate que <• tout cela est l'œuvre des catholiques, des ultra-catholiques ». « Peutêtre, ajoute-il. est-ce permis par notre Divin Maître pour l'expiation du péché et pour la purification de l'Italie, fût-ce par le feu. » Et il s'écrie avec angoisse : « Quousque Domine ? » Il n'ignore pas que ses nouvelles idées font une sorte de scandale dans le monde de la Curia et il raconte lui-même que l'éditeur d'une publication dirigée par les Jésuites a reçu pour consigne de « ne pas prononcer avec éloge le nom du cardinal Manning >^. « Oui, dit-il non sans quelque amertume^ maintenant, à Rome, ils me regardent comme un italia-
nissimo
Est-il surprenant, en effet, que les prélats de la Curie soient un peu déroutés, quand quelque rapport sur les conversations intimes du cardinal leur permet d'entrevoir où en est venu celui qu'ils ont été halntués si longtemps à regarder comme le défenseur de toutes les idées « romaines » ? Mal préparés à comprendre les causes complexes du changement qui s'est accompli dans cet esprit, ils sont parfois portés à le considérer comme une sorte de défection. Est-il besoin de dire que rien ne j ustifiait une telle façon de voir ? Au début, Manning,
' Life nf Manninrj. t. II. p. 612 à «47.
comme beaucoup d'autres convertis, dans l'ardeur de sa foi nouvelle et par réaction contre l'esprit protestant dont il se dépouillait, avait cru ne pouvoir aller trop loin dans le sens de ce qu'on appelait les idées ultramontaines. La séduction personnelle de Pie IX qui lui témoignait une paternelle confiance, l'autorité dont il était ainsi investi dans le gouvernement de l'Eglise, l'excitation des polémiques ayant précédé et suivi le concile, lavaient confirmé dans cette attitude. Mais plus tard, le temps, l'âge, l'expérience plus complète des hommes et des choses, l'apaisement des anciennes controverses, et aussi, dans une mesure qu'il faut se garder d'exagérer, certains mécomptes personnels, d'autant plus impatiemment supportés qu'il avait pris davantage l'habitude et le goût du commandement, lui ont fait voir les choses sous un jour un peu différent. 11 a compris, à ses dépens, l'inconvénient de certaines thèses un peu extrêmes ; il a éprouvé le besoin d'être garanti contre des interventions insuffisamment éclairées, et alors, tout naturellement, l'Anglais, au premier moment, un peu effacé derrière l'ultramontain, a reparu avec ses préventions de race contre l'esprit italien. De là l'évolution dont on a dû noter les divers symptômes ; quoi qu'on en pense, force est de reconnaître qu'elle n'est pas sortie des limites où peut se mouvoir la légitime liberté de la conscience catholique et qu'elle laissait entiers, chez l'archevêque, le dévouement à l'Église et la fidélité au Saint-Siège.
Cette évolution n'est pas la seule que Ton remarque alors dans les idées et dans lattitude du cardinal Manning. A cette même époque et un peu par l'effet de causes analogues, uneautre s'accomplit qui est mieux aperçue de la foule et y produit beaucoup plus d'effet. Le prélat, en qui le public avait vu autrefois le représentant de causes rétrogrades et autoritaires, lui semble maintenant devancer hardiment lavenir, au lieu de sattacher au passé ; il lui apparaît comme le champion d'idées avancées et populaires. Là aussi, la transformation n'a pas été aussi brusque qu'ont pu le croire ceux qui n'en jugeaient que par certaines manifestations retentissantes. J'ai déjà eu occasion de noter, chez Planning, dans les années qui ont précédé la mort de Pie IX, une tendance à se mêler davantage à la vie sociale de son pays, à saisir les occasions de collaborer aux œuvres d'intérêt public, à réagir contre les vieilles habitudes qui faisaient craindre aux catholiques de sortir de leurs sacristies'. Mais il fait aujourd'hui un pas de plus et un pas si considérable que le public ne voit pas en quoi ce nouvel état d'esprit serattache à l'ancien. Il ne se pose plus seulement en citoyen occupé de toutes les questions générales; il afliche une couleur nettement démocratique et se fait le porte-drapeau, sinon du socialisme chrétien, tout au moins du catholicisme social.
' Voy. p. l'J3 el suiv.
Deux raisons ont conduit Manning à prendre cette attitude : une raison de sentiment et une raison de tactique. La raison de sentinnent est sa compassion très sincère et très profonde pour les misères des classes populaires. Cette compassion n'était pas nouvelle chez lui. Dans des notes autobiographiques écrites en 1880 et en 1890', il se fait honneur d'avoir toujours eu de « fortes tendances populaires » ; il les fait remonter jusqu'à ses impressions d'enfant et à ses lectures de la Bible, disant plaisamment que '< Moïse l'avait rendu radical ». Mais c'est surtout dans l'exercice de son ministère que s'est développée sa sollicitude à l'égard des souffrances des travailleurs. « Pendant plus de cinquante ans, dit-il, j'ai vécu au milieu du peuple, dix-sept ans parmi les laboureurs et les bergers du Sussex et dixneuf ans au milieu du peuple de Londres. J'ai vu, entendu et connu leurs besoins, leurs souffrances, leurs misères, l'échec de leurs réclamations et de leurs espérances, et toute mon àme est avec eux. « C'est le motif qui Fa porté, de tous temps, à s'intéresser aux œuvres populaires, et de là notamment sa ligue contre l'alcoolisme. A l'époque où nous sommes arrivés, cette sollicitude se manisfeste avec plus d'éclat et devient plus dominante. Et surtout elle se traduit en critique de l'organisation actuelle de la société. 11 ne se contente plus de dire, dans une lettre au président d'une union ouvrière, qu'il « a toujours présente à l'esprit cette parole du Sauveur : J'ai compassion du peuple. » 11 se
1 Life ofManuinr/, t. II, p. 620 et 634.
plaint, en outre, que, « nulle part, richesse et pauvreté ne sont aussi extrêmes qu'en Angleterre ». Il veut une réforme. « La condition de ces misérables crie vers le ciel », dit-il.
Après la raison de sentiment, la raison de tactique. Manning s'en est expliqué, dans ces mêmes notes autobiographiques. « Ma conviction, dit-il, est que l'Eglise ne se répandra en Angleterre, que si elle manifeste de larges sympathies populaires qui l'identifient, non avec ceux qui gouvernent, mais avec les gouvernés. » Il demande qu'à l'exemple du Saint-Père, « les évêques prennent, sous leur protection, les millions de travailleurs ». Dans une lettre adressée à M. deMun, le 25 janvier 1891, il montre l'Eglise « dépouillée et rejetée par tous les gouvernements », et il en conclut que « sa vraie demeure est chez le peuple ». ^ Le siècle qui vient, ajoute-il, appartiendra non aux capitalistes, ni à la bourgeoisie, mais au peuple. » 11 a peur que ses coreligionnaires, enlisés dans les traditions du passé, ne comprennent pas cette nécessité des temps nouveaux. « Les catholiques d'Angleterre, écrit-il, me paraissent ressembler, dans leur politique, aux Sept dormants. S'ils sont quelque chose, ils sont royalistes genre Charles 1". Mais il n'y a plus de Charles I". » Et encore : « Dieu veuille que le peuple ne nous regarde jamais comme des tories, appartenant au parti qui fait obstacle à l'amélioration de sa condition, que nous ne lui paraissions pas les serviteurs de la ploutocratie, au lieu d'être les guides et les prolecteurs des pauvres ! » Il croit que <( l'Eglise catholique est la seule puissance
qui puisse gagner la confiance du peuple; elle l'a déjà en Irlande; elle estentraindela gagner en Angleterre». Elle peut faire ce que l'Église anglicane est empêchée de faire à raison de ses liens avec le pouvoir. Se reportant à son cas personnol, Manning ajoute : « Si je n'étais pas devenu catholique, je n'aurais jamais pu travailler pour le peuple, en Angleterre, comme celui-ci pense que je l'ai fait. L'anglicanisme m'aurait enchaîné. La liberté de la vérité et de l'Eglise m'a élevé au-dessus de toute dépendance et limitation '. »
Ainsi Manning, tout en estimant que l'Eglise doit se tenir absolument étrangère aux partis tory ou whig, tout en déclarant qu'il « méprise la politique et le moulin à paroles de Westminster )>, tout en se vantant de n'avoir usé qu'une fois, depuis un demi-siècle, de son droitde vote, pousse les catholiques à faire ce qu'il appelle de la « politique sociale^ ». « Ma politique, répète-t-il souvent, est une politique sociale-. » Quel est le programme de cette politique sociale? Manning l'a exposé dans des écrits nombreux, lettres aux journaux, articles de revue, lettres pastorales, et dans des conférences dont une est devenue un livre important, sous ce titre : De la Dignité et des Droits du travail. Ces manisfestations ne s'adressent pas au seul public anglais ; elles ont un retentissement considérable dans le monde entier, oùles socialistes chrétiens de toute langue
1 Passim dans les notes précitées de 1880 et de 1890. et dans une autre, datée du !• novembre 1890. {Life of Manniiif/. t. II, p. 631, 632, 631, SOI.)
2 IbiiL, t. II, p. 633.
sont heureux de s'autoriser d'un patronage si éminent. Manning se pose en adversaire absolu de la vieille économie politique, fondée sur la libre concurrence et sur le laissez faire. Il lui oppose que la fin de la société n'est pas la production de la richesse, mais la production du plus grand bonheur possible pour la masse des hommes. 11 proclame hautement que tout homme « a droit au travail et au pain ». A son avis, la prétendue loi de la concurrence n"a abouti qu'à l'écrasement et à l'exploitation des travailleurs, hors d'état de se défendre contre la puissance du capital. Le travail, trop longtemps subordonné, doit être relevé et protégé. 11 ne peut l'être que par l'intervention de l'État et de la loi. Jusqu'où s'étendra cette intervention? Manning semble lui reconnaître un domaine très étendu : il la réclame non seulement pour la protection de la femme et de l'enfant, mais aussi pour régler la durée du travail de l'ouvrier adulte. Sur la fixation du salaire, dans une lettre fameuse écrite en 1890, à l'occasion du congrès de Liège, il émet l'idée, — i^ peut-être violente et hardie », dit-il lui-même, — que « les rapports pacifiques n'existeront pas entre ouvriers et patrons, tant qu'on n'aura pas reconnu, fixé et établi publiquement une mesure juste et convenable, réglant les profits et les salaires, mesure d'après laquelle seraient régis tous les contrats libres entre le capital et le travail ». Et il propose de reviser ce tarif tous les trois ou cinq ans, en suivant les variations des valeurs des choses. De ce langage, plusieurs conclurent que l'archevêque se prononçait pour la fixation légale d'un salaire minimum, et des contradictions vives s'éle-
DERNIÈRES ANNEES DE NEWMAN ET DE MANNING 26o
vèrent, notamment de la part de M^' Freppel. Manning se défendit, en disant qu'il prévoyait une fixation publique^ non une fixation légale, et que « le recours au législateur devait être, autant que possible, évilé en cette matière ». La justification ne parut pas à tous décisive, et Ion remarqua que l'intervention législative était écartée seulement « autant que possible ».
Manning ne se contente pas d'exposer des théories parfois contestables, bien que toujours d'une inspiration généreuse. Il saisit toutes les occasions d'agir en faveur de la classe ouvrière. En 1884, des révélations faites sur l'effroyable misère des logements, dans certains quartiers de Londres, ayant ému l'opinion, une commission royale d'enquête est instituée. Appelé à en faire partie, en compagnie de plusieurs personnages considérables dont le prince de Galles, le cardinal s'y fait remarquer par son assiduité et sa compétence. Quand, en 1887, le cardinal Gibbons est attaqué pour s'être prononcé en faveur de la société ouvrière, les « Chevaliers du travail », Manning prend hautement sa défense. Ce n'est pas seulement à des catholiques, c'est à des hommes de toutes croyances qu'il est prêt à tendre la main, dès qu'il faut soulager une infortune populaire. En 1885, il s'agit de ces jeunes enfants pauvres dont il a dit « qu'une larme d'enfant non essuyée criait à Dieu aussi haut que le sang répandu à terre » ; un prédicant non conformiste ayant fondé une « Société pour la protection de l'enfance », le cardinal, sans égard à la différence de confession, lui apporte publiquement sa collaboration. Une autre fois, c'est
encore en compagnie de protestants qu'il prend part à des manifestations en faveur des ouvriers sans travail. Le Pall Mail Gazette, peut-être autant par calcul de réclame que dans une pensée philanthropique, entreprend, avec accompagnement de révélations singulièrement scabreuses, une bruyante campagne contre la prostitution des tilles mineures à Londres. Manning ne voit là qu'une affreuse plaie populaire à guérir, et, sans seffaroucher de procédés et d'accointances que d'autres auraient peut-être trouvés suspects, il se fait intrépidement, devant l'opinion un peu étonnée, la caution du promoteur de cette campagne. A ceux qui s'en scandalisent, il répond : « Quand même douze tribus de pharisiens et de docteurs se lèveraient contre moi, on ne m'empêchera pas de faire ce que je regarde comme un devoir. » Un sentiment analogue lui fait, à plusieurs reprises, exprimer sa sympathie pour les chefs de l'Armée du Salut. Dès 188-2, parlant deux dans un article du Contemporary, il souhaite la récompense éternelle « à ceux qui dépensent leur vie pour le salut des âmes w. Et, en 1890, à l'occasion d'un livre du général Booth intitulé : Dans la sombre Angleterre, il se déclare d'accord avec lui pour critiquer la société moderne. Et comme, cette fois encore, plusieurs s'étonnent, il répond : « Que voulez-vous ? dans un désert où le berger fait défaut, toute voix qui dispense une parcelle de la vérité, prépare Tarrivée de Celui qui est la vérité même. » Tous ceux qui font montre de se vouer au redressement des injustices sociales et au soulagement des souffrances du
peuple, trouvent, à rarchevêché, porte ouverte et sympathique réception. Parmi eux, se glissent parfois des ag'itateurs ou des sophistes dont la compagnie ne laisse pas que d'être un peu compromettante^ tel, entre autres, le fameux socialiste américain, Henri Georges : le cardinal, en lui faisant un accueil dont Georges fait ensuite état comme d'une approbation, ne se rendait sans doute pas compte qu'il avait affaire à un adversaire radical de la propriété individuelle.
L'épisode le plus marquant de l'action sociale du cardinal Manning est son intervention dans la fameuse grève des dockers, en 1889. Ces ouvriers, généralement composés de déclassés, de vie fort misérable, jusque-là sans organisation et, par suite, sans défense contre les patrons, avaient fini par se grouper sous la conduite de meneurs habiles et énergiques, dont était John Burns, aujourd'hui ministre dans le cabinet libéral, et ils avaient déclaré une grève qui mettait sur le pavé deux cent mille travailleurs des docks et des métiers connexes. La crise était grave pour le commerce ainsi suspendu, la misère cruelle pour les chômeurs. Trois semaines s'étaient passées, sans approcher d'une solution ; les esprits s'exaspéraient et les pires violences étaient à redouter. Une menace de guerre civile pesait sur la grande ville. C'est dans ce péril que, sur l'invitation du lord-maire, des personnages sur l'influence desquels on comptait, sont invités à s'interposer. Du nombre sont le cardinal Planning et l'évéque anglican de Londres. Au bout de peu de temps, ce dernier, découragé devant les difficultés qu'il juge insurmontables et
devant les responsabilités qui lui semblent trop lourdes, lâche la partie. Manning-, ému du péril général et des soulTrances des ouvriers, tient bon, redoublant d'activité et d'énergie. En dépit de ses quatre-vingt-deux ans. il va sans cesse d'un camp à l'autre, arrache aux patrons des concessions que la justice et l'humanité lui paraissent commander, conseille ensuite aux ouvriers de modérer leurs exigences. Après de longs et laborieux pourparlers, les deux parties restent encore divisées sur la date où les ouvriers commenceront à jouir de certains avantages. On se bute de part et d'autre, et, après s'être cru sur le point d'aboutir, on se voit condamné à une prolongation du conflit. Nouvel effort de l'infatigable cardinal qui obtient des patrons que le délai soit rapproché ; mais il lui faut aussi amener à cette transaction les ouvriers qui s'obstinent à exiger une jouissance immédiate. Plus que jamais, un conflit violent et sanglant est à craindre. Le cardinal se transporte au quartier général de la grève et réunit, dans une salle de l'école catholique, les chefs des ouvriers. La réunion est d'abord assez houleuse et laisse peu d'espoir. Manning use, pendant cinq longues heures, de toutes ses habiletés de diplomate et d'orateur ; il use surtout de l'ascendant que lui assure le dévouement très sincère dont il a donné des preuves aux ouvriers. 11 les adjure, en termes pathétiques, de songer au mal général et d'avoir pitié des souffrances de leurs femmes et de leurs enfants. « Si vous refusez de remplir cette mission de paix, dit-il aux meneurs, j'irai moi-même
haranguer la foule des grévistes; vingt-cinq mille d'entre eux sont mes fils spirituels ; ils m'écouteront. » Ij'émotion est grande parmi les rudes auditeurs du vieux cardinal; plusieurs versent deslarmes ; l'un d'eux s'imagine voir la Madone qui est fixée au mur, audessus de la tête du prélat, donner un signe d'approbation. La transaction est acceptée, et la grève prend fin, après s'être prolongée pendant trente-trois jours. 11 y en avait onze que Manning travaillait à amener un accord.
Grand fut le soulagement de tous, de voir, au moment oîi toute espérance semblait perdue, se conclure une paix que la reconnaissance publique appela la « paix du cardinal ». Sans doute cette intervention d'un évèque dans le règlement d'une question de salaire était chose anormale qu'on ne pouvait se flatter d'ériger en règle. Manning lui-même en convenait, expliquant son initiative et le succès qu'elle avait obtenu, par des circonstances exceptionnelles '. Toujours est-il qu'il en résulta pour lui, sur le moment, une popularité telle qu'au témoignage des protestants •eux-mêmes, aucun prélat anglican n'en avait jamais connu 2, popularité bien surprenante pour qui se souvenait de la défaveur dont ce même homme était frappé, quinze ou vingt ans auparavant. Les classes riches reconnaissaient en lui une puissance à laquelle ■elles savaient gré d'avoir éloigné un cataclysme
i Life of Manning, t. II, p. 665, 666.
- Studies in conlempmary Itiogmphi/, par Bryce, p. 258.
menaçant : les ouvriers sentaient en lui un protecteur aimant, efticace et désintéressé.
Ce n'est pas qu'à cette époque l'attitude et le langage du cardinal aient toujours rencontré une approbation unanime. Parmi les catholiques, il en était que ses théories inquiétaient, que ses fréquentations effarouchaient. Jusque dans son entourage, on risquait parfois des représentations, reçues, il est vrai, de telle façon qu'on n'était pas tenté de les recommencer. Manning n'était pas liomme à se laisser troubler par des critiques qu'il jugeait volontiers arriérées ou pharisaïques, inintelligentes des besoins du siècle et des intérêts du catholicisme. Il se croyait d'ailleurs une autorité suffisante pour imposer sa ligne, sans se soucier des mécontentements. «Prenez garde, Éminence, lui disait-on un jour, c'est du socialisme que vous faites là ! — Je ne sais pas. répondait-il, si, pour vous, c'est du socialisme, mais, pour moi, c'est du pur christianisme <. » Une autre fois, traité de « socialiste » et de « révolté » à cause de ses déclarations sur le « droit au travail et au pain », il raillait, dans un article, le « crime de lèse majesté » qu'on lui imputait et qu'il « se félicitait ■> d'avoir commis ^. Radical, il ne se défendait pas de l'être. « Mon radicalisme, disait-il. plonge jusqu'aux racines des souffrances du peuple. » Seulement, il tenait à bien marquer que ce n'était qu'un radicalisme social, que, s'il
' Cité par labbé Leniire, le Cardinal Manning et son action sociale, p. 114.
-' Cité par .M. HeuiQier, Vie du cardinal Mannmg, p. 405.
« désirait la législation la plus large pour le bien-être du peuple », il « n'était pas démocrate ni radical, dans le sens de ceux qui combattent et cherchent à affaiblir l'autorité ». 11 disait encore à ce propos: < Il n'y a jamais eu une teinte ou une ombre de politique subversive ou destructive dans tout ce que j'ai dit. écrit ou fait. Nul homme n'est plus résolu à fortifier et à conserver toute loi juste et toute tradition, même quand les inégalités sont le plus saillantes, comme dans la défense d'une Chambre héréditaire '. » Ajoutons que, tout occupé qu'il fût ainsi des problèmes ouvriers, Manningne perdait pas de vue la partie purement ecclésiastique, religieuse et pieuse de sa tâche. Il se montrait toujours aussi occupé de la multiplication des églises et des écoles confessionnelles, du développement et de la formation du clergé, s'intéressait à toutes les œuvres d'apostolat et de dévotion, poursuivait avec succès, à Rome, la béatification des martyrs anglais du xvi*^ siècle, et trouvait encore le temps de publier divers écrits sur des sujets de doctrine ou d'édification. Le réformateur social n'avait pas, chez lui, effacé le prêtre. Du reste, dans ces formes diverses de son activité, il avait conscience d'avoir toujours un but unique, qui était le relèvement et le progrès du catholicisme en Angleterre, et par suite le salut des âmes.
' Notes autobiographiques {Life ofManning, t. II, p. 631 et 636),
Dans ces dernières années, en dépit des contradictions qu'il pouvait parfois rencontrer, la situation de Manning a singulièrement grandi en Angleterre. Aux yeux de tous, catholiques ou non, partisans ou adversaires de ses idées sociales, le cardinal est devenu l'un des personnages les plus en vue et les plus populaires du royaume. On peut sen rendre compte quand, en juin 1890, est célébré le jubilé de ses vingt-cinq années d'épiscopat. De toutes parts, affluent les hommages et les adresses. Le prévôt du chapitre le loue d'avoir su «élever l'état ecclésiastique et la charge pastorale » dans l'opinion du public et dans l'esprit du clergé luimême, et il rappelle les immenses progrès accomplis, sous sa dii'ection, dans la vie religieuse du diocèse. Au duc de Norfolk qui lui apporte les félicitations des laïques. Tarchevêque, qui sent bien que, de ce côté, il n'a pas toujours été également approuvé, répond que, durant ses longues années de ministère, il a eu affaire à tant d'hommes et de choses, k qu'il est impossible que certains actes n'aient encouru le blâme de beaucoup, ou déplu personnellement à d'autres ». «Tout cela, ajoute-t-il, votre affection l'a couvert de son silence. Etant sur le point de rendre compte à Dieu de ma vie, je déclare n'avoir volontairement offensé personne. » Puis, faisant allusion aux dons généreux que lui ont remis les fidèles : " Pendant ces vingt-cinq ans, que de
choses ont passé par mes mains I mais rien nest demeuré sous ce toit ; tout est revenu à l'œuvre qui m'est confiée. Je souhaite de mourir, comme il convient à un prêtre, sans argent ni dettes. » L'ancien ministre de l'instruction publique dans le cabinet conservateur rappelle qu'il y a collaboré avec le cardinal, dans la commission d'enseignement, et témoigne de l'heureuse influence qu'il y a exercée. « Je sens profondément, ditil, que, si l'Angleterre reste un pays chrétien par l'enseignement public, nous le devons, pour une grande part, à l'action de Votre Eminence. » Les Irlandais, conduits par Parneli, ne sont pas les moins empressés dans leur hommage. « Chaque goutte de mon sang est -anglaise, leur répond Manning; j'aime l'Angleterre, •comme enfant de son sol... Quant à l'Irlande, je ne l'aime pas seulement parce qu'elle est apparentée avec l'Angleterre, mais aussi à cause de sa foi et du martyre qu'elle a enduré. » Des adresses arrivent également des évêques d'Allemagne, d'Amérique, d'Australie.
Les catholiques ne sont pas seuls à prendre part à ces manifestations. C'est appuyé sur le bras du lord maire, protestant, que le cardinal fait, au jour solennel, son entrée dans la grande salle de réception de l'Archevêché. Les ouvriers des docks qui n'ont pas oublié ce qu'il a été pour eux, lors de la grève de l'année précédente, et qui, suivant la parole d'un de leurs chefs, lui font honneur « d'avoir éveillé chez eux la conscience de leur dignité d'homme », lui apportent une adresse touchante, accompagnée d'une offrande, fruit de leurs