PUSEY ET L EVÊQUE WILBERFORCE
ceux qu'il appelait les ultras du puseyisme et les protestants du Low church. Mais, si fortes que fussent ses répugnances contre les premiers, il n'allait pas, pour leur échapper, jusqu'à se livrer aux seconds. Le Rev. Ilook, vicar de Leods, lui avait écrit, un jour où il était particulièrement afîolé par ses préventions antiromaines : « J'ai eu la mauvaise fortune d'être regardé commennhighchurchman ;je pense que le temps estvenu ou qu'il va bientôt venir où tous les bons chnrchmen devront aller à lord Shaftesbury ' et à ses associés, pour faire cause commune avec eux contre ces traîtres. Ce sera pour moi une pilule amère, mais je suis prêt à l'avaler. » Wilberforce lui répondit par un conseil de patience. « Notre lutte avec des hommes comme lord Shaftesbury, lui dit-il, est une lutte pour notre existence comme Église; ce qu'ils dénient, c'est le principe fondamental de l'Eglise catholique... Vous et moi, ne pouvons honnêtement faire campagne avec ces hommes, même pour nous débarrasser des dégoûtantes singularités romanisantes de ces singes grimaçants -. »
Quoi qu'il en fût, d'ailleurs, des efforts de Wilberforce pour se tenir entre les deux partis, l'opinion ne s'arrêtait pas à ces nuances et s'habituait, peu à peu, à ne faire guère aucune différence entre lui et les puseyites avec lesquels il était si soucieux de ne pas se laisser compromettre. Golightly, l'ancien dénonciateur de
' Lord Shaftesbury, comme je l'ai déjà dit, était le rhef reconnu du parti evangelical et protestant.
- IJfeof WiUiL'r force, t. II. p. SOG-SOl.
240 I.A RICNAISSANCK CATlIOl.l(^)rE i:X AXCI.KTKRRK
Newnian et de Pusey, attaquait violemment, une première fois, \\^ilberforce à cause de l'esprit régnant au iollègo de Cuddesdon ', une seconde fois, à raison de son altitude générale-; il déclarait que, par son fait, le diocèse d'Oxford était devenu « le centre du mouvement romanisant » et il allait jusqu'à faire le compte de tous ceux de ses proches qui étaient passés à Th^glise de Rome. Vn autre jour, les journaux, le Times en tête, prenaient à partie l'évèque d'Oxford, à raison de faits de confession imputée à un ecclésiastique de son diocèse^. Mais, si ces violences jetaient un moment quelque trouble dans l'esprit d'un homme qui redoutait à ce point d'être suspecté de romanisme. elles n'ébranlaient pas son autorité, et le clergé de son diocèse y répondait par des adresses de confiance.
Ce n'était pas seulement dans le gouvernement particulier de son diocèse, mais aussi dans ce qui concernait l'organisation générale del'Église, que ^Yilberforce se montrait disposé à servir les idées Iligh church. De ses premiers rapports avec les Tractariens, il avait gardé une certainenotion de ce que devait être l'indépendance et l'autorité doctrinales d'une véritable Eglise, et il se rendait compte que rien n'en était plus loin que l'Eglise anglicane, telle qu'elle s'était montrée dans l'affaire Gor-
> Life of Wllher force, t. II. p. 3o8 à 373.
2 Ihid., t. II, p. 415 à 417.
3 Ibid., t. Il, p. 38o à 404.
PUSEY ET L EVEQÎ'E WII.BERFORCE 241
ham. Il ressentait le profond discréditqui en était résulti' pour elle, et notamment pour Tûpiscopat. Pouvait-il en douter quand un churchnian, aussi considérable et aussi dévoué que JNI. Gladstone, lui faisait, en 1852, confidence de la tristesse et du désarroi où le jetait cette constatation. « Par le jugement Gorliam, disait M. Gladstone, un principe est posé qui permettra d'ùter toute leur force aux articles du Credo, Yun après l'autre, à mesure que, par degrés successifs, l'opinion publique l'admettra et l'encouragera. Ainsi également un principe est posé qui permettra à l'Etat d'assumer habituellement la charge d'interpréter le Credo, aussi bien que les autres documents de l'Eglise. » Il indiquait ensuite pourquoi il n'espérait rien du corps épiscopal ; il rappelait comment on n'avait trouvé, pour protester contre ce jugement, qu'une minorité des évêques et du clergé, commentle primat avait institué un prêtre rejeté par son cvêque, comment celui-ci avait admis, dans son clergé, le prêtre ainsi institué, comment les évêques n'avaient pu s'entendre pour revendiquer le pouvoir de décider des points de doctrine. « Tout fait prévoir, ajoutait-il, que, dans les années qui vont suivre, le ton du Banc épiscopal, en ce qui concerne le dogme ou l'autorité enseignante, ira déclinant, au lieu de se relever. » A cette impuissance des évêques à s'unir pour défendre la doctrine de l'Eglise en péril, M. Gladstone opposait l'unanimité et la véhémence de leurs protestations contre le rétablissement de la hiérarchie catholique ou contre certaines innovations du ritualisme qui commençait alors à se montrer. « Le monde, disait-il, en II. 16
concluera quele proteslantisme clelÉglise crAnglelerre» tel qu'il est représenté par son épiscopat vivant, a un côté ri<:^icle et un élastique : rigide envers l'ancienne Eglise dont il devrait être la continuation et à laquelle il devrait être identique; élastique envers le système qui détruit la doctrine, en détruisant l'autorité enseignante '. »
Wilberforcr était fort éiiui d'entendre, dans la bouche de M. Gladstone, des plaintes qui semblaient emporter condamnation d'une Église aussi infidèle à sa mission; et, à considérer l'état actuel de cette Eglise, il ne savait que répondre. Force lui était de confesser qu'il y avait une « grande part de très triste vérité dans ceque disait M. Gladstone ». Il avouait les défaillances, les divisions, l'impuissance de l'épiscopat, les attribuant aux <■ misérables choix d'évèques faits par lord .lohn liussell el à l'effrayante faiblesse de caractère du primat ». Tout au plus tàchait-il d'établir que quelques prélats isolés comprenaient mieux leur devoir. A un si grand mal, il fallait donc trouver un remède. Lequel ? Il implorait à cet effet laide de Gladstone"-.
Il parut à NYilberforce que la première chose était de faire que l'Église d'Angleterre ne fût plus « sans voix », voiceless, comme elle l'avait été en présence du jugement Gorham. Dans ce dessein, il prit aussitôt fort à cœur l'idée de faire revivre une institution d'origine très ancienne qui s'appelait la Convocation. Avant la réforme, la ou plutt'it les Convocations. — car il y en
1 Life of Wilher force, t. II. p. 123 à 133.
2 Ibid., t. II. p. 123. 128. 129.
PUSEY ET i/kvÊQUE WILBERFORCE 243
avait une dans chacune des deux provinces de Canterbury et d'York, — constituaient une sorte de parlement ecclésiastique, divisé en « Chambre haute », où siégeaient les évêques, et en u Chambre basse », composée des représentants du clergé inférieur. Elles votaient les impôts à payer par l'Eglise, et délibéraient sur toutes matières Tintéressant. Après la rupture avec Rome, la couronne, investie de la suprématie religieuse, n'avait pas toléré que le clergé eût, à côté d'elle, une représentation indépendante. Tout pouvoir avait donc été enlevé aux Convocations, devenues une vaine formalité, une « farce » au même titre que les prétendues élections épiscopales. L'apparence qui subsistait encore au seizième et au dix-septième siècles, s'était même presque complètement évanouie au dix-huitième ; et, depuis lors, il n'en était guère resté qu'un nom. Restaurer cette institution était une entreprise malaisée. On se heurtait aux défiances des ministres qui, tous, sans distinction de parti, avaient pris goût à avoir une Eglise « sans voix ». La presse était malveillante et railleuse. Dans le sein de l'Eglise anglicane, tous ceux qui tenaient au Loïc churcli ou au Broad rhurch voyaient de mauvais œil une émancipation sacerdotale qui ne devait pas profiler à leurs idées. Enfin, par habitude de domesticité politique, et aussi par crainte de manifester leurs divisions et leur impuissance, un bon nomijre des évèques, dont le primat, n'étaient nullement curieux qu'on leur rendît un droit de délibération.
Ces ditTicult(''s n'arrêtèrent pas ^Vill)erforce. 11 se
244 LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN AN(iLETERRE
mit à l'œuvre et y déploya ces qualllcs d'homme d'État qui faisaient dire, un jour, de lui, à Richard Cobden : « S'il n'avait pas été un prêtre, il aurait été un premier ministre '. » Il agit fortement sur ses collègues du Banc épiscopal, réveillant, pressant, entraînant les uns, discutant, bataillant avec les autres. En môme temps, il négociait adroitement avec les hommes politiques et usait, dans ce dessein, de ses relations à la cour, notamment avec le prince Albert.
Un premier pas fut fait, en 1852, par lautorisation donnée à la Convocation de siéger un jour pour rédiger une pétition à la couronne. I/arrivée au pouvoir de lord Aberdeen, à la fin de cette même année, fut, pour les partisans de la Convocation, une bonne fortune, non seulement parce que cet homme d'Etat apportait, dans les questions religieuses, son habituelle droiture et sa largeur de vues-, mais aussi parce que son fils et secrétaire de confiance, Arthur Gordon, était entièrement dévoué à Tévêque d'Oxford et à ses idées. Toutefois, même avec cet appui, les progrès furent lents, laborieux, pénibles-^. Lord Aberdeen, en dépit de ses bonnes dispositions personnelles et des sollicitations pressantes do son fils, était sans cesse arrêté par l'opposition des autres membres du cabinet; de plus, il redoutait les divisions des évêques, leur impuissance à
1 LifeofWilberforce, t. I, p. 283.
2 Voyez le magaiflque hommage rendu à lord Aberdeen, par M. Guizot {Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps, t. VIII, p. 276 et suiv.).
^ Sm' les progrès de la Convocation, voyez Li fe of Wilber force, t. Il, p. 136 à 201, 267 à 296, 437 à 445.
PUSKY ET L EVKQUE WILBERFORCE 245
s'accorder sur aucune question de doctrine, ce ([ui lui faisait dire un jour que « Tblg-lise d'Angleterre était en réalité composée de deux Eglises qui n'étaient maintenues ensemble que par les forces extérieures ' ». Ajoutons que, même parmi les churdimen soucieux de rendre une voix à leur Eglise, les idées sur le rôle des Convocations étaient loin d'être concordantes. Tandis que les uns, comme Hort, contestaient l'autorité de cette assemblée en partie démocratique, et rappelaient que le gouvernement de l'Eglise appartenait de droit divin aux seuls évêques^, d'autres, au contraire, en critiquaient la composition exclusivement ecclésiastique et demandaient qu'on y fît une place aux laïques ; ils y étaient encouragés, en voyant, à cette époque, fonder, dans divers diocèses, des Chiirch Unions où les laïques avaient une large part et qui prenaient la défense des droits de l'Eglise avec une énergie qu'on ne rencontrait pas dans le clergé-'. M. Gladstone était de ceux qui insistaient pour cette participation des laïques à l'action synodale; Pusey et Keble y étaient opposés*. \Yilberforce, cependant, poursuivait avec persistance son entreprise. Quand, en 1855, il parvint à faire siéger la Convocation pendant trois jours, il eut le sentiment d'avoir remporté une grande victoire. Dans les années qui suivirent, la Convocation continua à
1 Life>if Wilber force, i. Il, p. 162.
2 Life and Letters of T. J. Anlkoinj Hort, par A.-F. Hort, t. I, p. 267.
^ The Ilislori/ of llie E/if/lish Church Union, par Bayfield Roberts, p. 6 et siiiv.
^ Life of Vuseu. t- Hl. p. 3il à 3.j4.
246 I.A KENAISSANOli CATHOLIQUE EN ANGLETERRE
gagnerquelque terrain, mais très lentement ; elle n'avait toujours aucune autorité propre, aucun droit de prendre des décisions exécutoires et demeurait entièrement subordonnée à la couronne ([ui seule la convoquait, limitait la durée, l'objet et la portée de ses délibérations. Rien du synode d'une Église maîtresse de sa doctrine et do sa discipline ; l'essence de l'anglicanisme s'y fût opposé.
Parvint-on d'ailleurs ù rendre un peu de vie à la Convocation, la subordination de lÉglise à l'Etat subsistait toujours par ce seul l'ait que le tribunal d'appel, dans les questions religieuses, était le Conseil privé. Depuis qu'en 1850, ce vice de l'anglicanisme s'était manifesté, on sait avec quel éclat, avec quel trouble pour les consciences, rien n'avait pu être fait pour y remédier. Ce n'était pas qu'on ne sentît la nécessité et l'urgence de ce remède, ne fût-ce que pour arrêter les conversions au catholicisme. Les évêques s'en préoccupaient. On se rappelle que, dès 1850, au lendemain même du jugement Gorham, l'évêque Blomfield avait proposé, sans succès il est vrai, à la Chambre des lords, une nouvelle organisation de cette juridiction suprême'. Dans les années qui suivirent, notamment en 1856 et 1857, la question fit l'objet de plusieurs délibérations épiscopales^. Wilberforce était naturellement un de ceux qui désiraient le plus vivement trouver la solution de ce problème. Mais, à chaque effort fait pour mettre sur pied un projet de réforme,
• Voir plus haut, p. lo3.
i Lifeof Wilberforce. t. II, p. 3.j0 ù 3.j6.
PUSEY ET l/ÉVKQUE WILBERFORCE 247
on se heurtait à des difficultés insurmontables. Et celles-ci ne venaient pas seulement des résistances prévues du gouvernement et du parlement; elles venaient de ce que les évèques n'arrivaient pas à se mettre d'accord, et que ceux-là mêmes qui sentaient le besoin d'une modification ne savaient à quel système «'arrêter. Proposer un tribunal exclusivement composé d'évèques, nul d'entre eux n'y songeait; cela leur •eût paru inconciliable, en droit avec la suprématie royale qu'ils acceptaient comme le fondement de leur Église, en fait avec la conscience qu'ils avaient de leurs propres désaccords, de leur faillibilité et de leur manque d'autorité. Ajoutons que les partisans du High rJiurch, avaient sujet de craindre qu'un tel tribunal ne fût pas favorable à leurs idées. On avait alors songé à se rabattre sur une solution mixte et à adjoindre aux légistes du Conseil privé, non plus à titre consultant, mais en qualité de juges, un certain nombre d'évèques; à la réflexion, Wilberforce et ses amis se demandèrent si cette adjonction ne serait pas plus compromettante qu'efficace, si elle n'aurait pas le tort d'engager la responsabilité de l'Eglise dans des jugements auxquels il valait miesx après tout ne laisser qu'un caractère civil. Devait-on donc, en fin de compte, se résigner au slalu qno et s'avouer impuissant à trouver le remède, jugé si nécesaire et si urgent?
Il était des évèques qui, loin de regretter cette impuissance, s'en félicitaient et voyaient, dans ce staiii quo^ l'application normale des principes de l'anglicanisme. De ce nombre et au premier rang ('taitTait. Nous
-»18 LA RKN'AlSSANi'K CATIIOI.IQUK KX ANGI.ETEHKE
l'avons (It'jà entrevu, jeune felloir, dans la common /■nom de Balliol, fraîehement débarqué de Glasgow^ encore impréii,'né de presbytérianisme écossais, observateur crili(iue des débuts du Mouvement Iractarien, l'un des rares jeunes hommes d'Oxford qui fussent alors absolument rél'ractaires à la séduction et à l'inlluence de Newman'. Nommé, en 1845, à la mort d'Arnold, headmaster de l'école de Rugby, il fut loin, d'égaler son prédécesseur et eut peu de succès. En 1849v il échangea ce poste pour le di'canat de Carlisle. C'est là que lord Palmerston alla le chercher, en 1856, pour l'élever d'emblée, par une faveur exceptionnelle, à l'important évèché de Londres. Le nouveau prélat t'tail ambitieux, et ne se [)iquait pas d'un détachement ascétique des choses de ce monde. NVard lui ayant alors demandé « s'il ne trouvait pas la responsabilité de cette position très lourde ». — « Oui, sans doute »,^ répondit-il; puis, après une pause : « Je dois cependant, en toute franchise, ajouter que les entours en sont très agréables-. » Il était entré dans la carrière ecclésiasti({ue. comme il fût entré dans toute autre, avec la volonli' d'en remplir exactement et dignement les obligations, mais sans rien d'une vocation inspirée par des motifs surnaturels. Il était fonctionnaire ecclésiastique, plutôt que prêtre ou évoque, et répugnait à tout ce qui paraissait trop clérical ou sacerdotal. Ce n'était pas que, dans son for intérieur, il manquât de
' Voyez la Pienaissance callioliqiie e>iAnf/lelcr)-c an XIX' siècle^ 1" partie, p. 170.
- IV. Ward iiiirl l/te Culholic Hevical. p. "4.