CHAPITRE VII
DIVISIONS ENTRE CATIIOLIQUES
I. Les progrès des catholiques anglais sont entravés par leurs divisions. Préventions des catholiques de naissance contre les convertis. UUraniontanisme parfois exagéré de ces derniers. Ce qu'en pense Newman. — II. Conflit entre Errington et Manning. Le débat est porté à Rome. Manning se sert de iMs' Talbot. Sa défense habile. Intransigeance maladroite d'Errington auquel le Pape finit par retirer son office. — III. La question du libéralisme. Le Rambler, organe des catholiques à tendances libérales. Ses témérités. VVard le combat. Ses opinions extrêmes. Attitude de Newman entre les deux partis. Les évêques, mécontents du Ramhler, demandent à Newman d'intervenir. Newman commence à être suspect à certains ultramontains. — IV. Premières relations de Manning avec Newman. Opposition des deux natures. Le désaccord se produit entre eux, notamment à propos du Pouvoir temporel du Pape. — V. Le Home and Foreign Revieu:, qui a succédé au Rambler, est blâmé par les évêques. Newman adhère à l'acte épiscopal, mais en se tenant toujours en dehors des deux partis qu'il désapprouve. Montalembert au Congrès de Malines, et Dôllinger au Congrès de Munich. Le Bref à l'archevêque de Munich et le Si/llabiis. Contrecoup de ces actes pontificaux en .Vngleterre. Le Home and Foreign Review suspend sa publication. Ward soutient des thèses de plus en plus exagérées. — VI. Une attaque de Kingsley détermine Newman à écrire VApulof/ia. Caractère de ce livre. Eliet extraordinaire produit sur l'opinion anglaise. — \ll. \)ès avanl VAjjolorjia, Newman avait renoué des relations atl'ectueuses avec (|uelques-uns de ses anciens amis, Churcli, Rogers, Williams, Pusey, Keble. Son entrevue avec Keble et Pusey. — VIII. Bien que très profitable au catholicisme, le succès (le VApolof/iu est vu avec méfiance par certains catholiques. Comment, dans ce livre, Newman s'était expliqué sur l'autorité de 1 Église et sur le libéralisme. — IX. Les préventions de certains catholiques contre Newman se manifestent à l'occasion du projet de fondation d'un Oratoire à Oxford. Raisons (jui avaient conduit Newman à former ce pro-
jet. L'opposition qui y est faite. iiriiici|ialement par Manning, détermine les êvèques à le désapprouver et à se prononcer contre la fréquentation des Universités nationales par les catholiques. Newman souffre de la médance qui lui a été léuioi^Miée en cette circonstance. Injustice et maladresse de cette méfiance. Les amis anglicans de Newman s'en aperçoivent. — X. Wiseman semblait appelé à dominer et à pacifier ces divisions. Fatigué et vieilli, il fuit la lutte et se laisse conduire par Manning. Sa popularité croissante auprès du ]»ublic anglais. Sa mort. Éclat de ses funérailles.
A voir, dans les années qui suivirent 1850, l'importance et le prestige reconquis, outre-Manche, par le catholicisme, il semblait que de brillants espoirs lui fussent permis. Pourquoi faut-il que les chances qui lui étaient ainsi offertes, aient été contrariées par les fautes mêmes de ses partisans ? Un tel accident n'était malheureusement pas chose nouvelle dans l'histoire religieuse de l'Angleterre. Déjà, au xvi® siècle, si la rupture avec le Saint-Siège était imputable principalement au crime de la royauté, les défenseurs et les représentants de la cour romaine n'y avaient-ils pas contribué par plus d'une maladresse ? Est-ce donc la persistance de cette même mauvaise fortune, qui, au milieu du xix* siècle, quand la conversion d'un Newman et celle d'un Manning apportaient aux catholiques des ressources inattendues, suscitait parmi eux un esprit de division qui devait trop longtemps entraver leur action ?
J'ai déjà eu l'occasion de noter que beaucoup d'anciens catholiques avaient été plus effarouchés que con-
soles du soudain afflux des convertis. Mal préparés à les comprendre, parleur passé, parleur formation, par leurs habitudes d'esprit et de vie, ils se méfiaient d'eux et voyaient, non sans inquiétude ni jalousie, la faveur extraordinaire que leur témoignait Wiseman. Eux qui avaient conscience d'avoir si longtemps souffert pour la foi, ils ne pouvaient souffrir que ces ouvriers de la onzième heure fussent traités sur le même pied qu'eux, encore moins, qu'ils leur fussent préférés. Quand, par exemple, Manning, au lendemain de son abjuration, était admis à franchir, en quelques semaines, tous les degrés de la cléricature, ils ne se retenaient pas de critiquer une précipitation qui leur paraissait si contraire aux usages, et l'un de leurs journaux publiait, à ce propos, cet entrefilet, d'une malice non déguisée : « Le Rév. H.-E. Manning, récemment ordonné prêtre, est sur le point de se rendre à Rome, pour commencer ses études ecclésiastiques. » La nomination de Ward, comme professeur de théologie dans le principal séminaire d'Angleterre, souleva des plaintes plus vives encore ; ces plaintes furent portées jusqu'au Saint-Siège, sans succès d'ailleurs, et Pie IX répondit, avec son humour accoutumé, à un prélat qui lui dénonçait l'inconvenance d'avoir confié une chaire de séminaire à un homme marié : « I/objection est nouvelle ; on ne savait pas encore. Monseigneur, que le fait d'avoir reçu un sacrement de la sainte Eglise que ni vous ni moi ne pouvons recevoir, dût empêcher quelqu'un de travailler à l'œuvre de Dieu. » Peu après, le Pape conférait à Ward le grade de docteur en philosophie, en même
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temps qu'il faisait d'un autre converti, Faber, un docleur en théologie.
On eut pu croire qu'entre les anciens catholiques et les convertis, l'une des causes de divergence et de malentendu était que les premiers s'attachaient, dans les doctrines ou les dévotions catholiques, à ce qui tranchait davantage avec le protestantisme, tandis que les seconds gardaient, de leur formation première, quelque répugnance pour ces doctrines et ces dévotions. Le contraire se produisait. Beaucoup de catholiques de naissance avaient, dans la longue dépression d'une persécution séculaire, contracté l'habitude de voiler, comme s'ils en étaient gênés et un peu honteux, certains aspects de leur religion. Les pratiques de piété les plus courantes en pays catholique, — rosaire, litanies, exposition et bénédiction du Saint-Sacrement, vénération des images de saints, — abandonnées par leurs pères, aux époques d'oppression, comme n'étant pas essentielles, avaient fini par leur faire l'effet d'exagérations, et ils en regardaient la désuétude graduelle comme une heureuse victoire du bon sens anglais sur l'extravagance italienne. En même temps, sur la mesure dans laquelle devait s'exercer, chez eux, l'intervention du Pape, ils en étaient venus à penser à peu près comme les gallicans les plus avancés. Au contraire, plusieurs des convertis, par réaction contre le défaut d'autorité dogmatique et disciplinaire ou contre la sécheresse et la froideur du culte dont ils avaient souffert dans l'anglicanisme, étaient portés à exalter, à magnifier la souveraineté papale, et à faire refleurir
toutes les dévotions catholiques, même celles dont semblait devoir le plus s'offusquer le préjugé britannique ; c'étaient eux qui se montraient les plus ardents ultramontains.
Telle fut entre autres l'œuvre du P. Faber, comme supérieur de l'Oratoire de Londres. Libéré, depuis 1850, de toute dépendance hiérarchique à l'égard de Newman et de la maison mère de Birmingham, il pouvait suivre ses vues particulières. Il partait de cette idée que le modèle de la vie catholique devait être cherché, non dans un pays où la persécution avait forcé le catholicisme en quelque sorte à se déguiser, mais dans ceux où il avait pu s'épanouir, et particulièrement dans sa vraie patrie, à Rome. Reproduire ce modèle en Angleterre était toute son ambition. L'autorité de sa vertu, le charme de son commerce, son zèle d'apôtre, ses dons rares de prédicateur, d'écrivain, de poète, de causeur, de directeur spirituel, tout lui servit à répandre, à populariser, parmi ses compatriotes, une spiritualité mystique et ascétique, avec toutes les formes du culte et de la piété italiennes. En des cœurs où il lui semblait que le souffle froid du protestantisme ambiant avait tout éteint, il s'efforçait de rallumer la ilamme d'enthousiasme dont il était lui-même embrasé. 11 entendait substituer à la sobriété dont on avait paru jusqu'ici se faire honneur, une sorte d'ivresse d'amour divin. En dépit d'une santé chancelante, il fut, jusqu'à sa mort, survenue en 1863, d'une activité extrême, sans cesse prêchant, confessant, publiant de nombreux livres de spiritualité, présidant aux somptueux offices
lie l'église de l'Oratoire, devenue le foyer le plus ardent de la vie catholique à Londres. Ceux-là mêmes (|ui ne partageaient pas ses idées, reconnaissaient sa grande inlluenoe. Après sa mort, un anglican de large et noble esprit, sir Roundell Palmer, depuis lord Selborne, écrivait de lui : « Plus qu'aucun autre des modernes convertis, il posséda le don d'influencer les sentiments des autres hommes ; l'amour avec lequel il fut regardé par ceux qui subirent son influence, fut grand, et il fut bien digne de cet amour '. »
Pour être, à certains points de vue, justifiée, la transformation provoquée par Faber et d'autres convertis, dans la vie religieuse anglaise, n'a-t-elle pas parfois dépassé la mesure? Frappés de ce qui manquait aux demeurants de l'ancienne école, ils oubliaient trop souvent les égards dus à leur passé de fidélité héroïque, à leur foi austère et profonde, à leur dignité simple et discrète. S'il était bon de rajeunir, de réveiller, de réchauffer leur piété un peu vieillie, sommeillante et froide, ne convenait-il pas de se demander si, dans les im.portations étrangères et surtout italiennes, quelquesunes n'étaient pas de nature à entretenir et à aviver les vieilles préventions anglaises contre le catholicisme ? L'un des prélats les plus sages et les plus respectés d'Angleterre, M^'' Ullathorne, évêque de Birmingham, laissa voir qu'il blâmait ces imprudentes exagérations. Le cardinal Wiseman lui-même, si favorable qu'il fût aux convertis, jugea parfois nécessaire de leur recom-
1 Roundell Palmer. comte de Selborne, Memovials, Part. I, Family and Personal, t. II, p. 463.
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mander la modération. Enfin, le plus illustre de ces convertis, Newnian, qui, au début, par affection pour Faber, n'avait pas voulu le désavouer, ne devait pas tardera marquer son désaccord; en I860, dans une lettre publique au docteur Pusey, il s'exprimait ainsi :
Je préfi.'re les habitudes anglaises de piélé el de foi à celles des étrangers, pour les mêmes causes et du même «iroit que les étrangers préfèrent les leurs... Et, à ce point de vue, je ne fais que m'autoriser des enseignements que J'ai reçus en devenant catholique, et c'est un phaisir pour moi de penser que les doctrines que Je professe maintenant et que je voudrais transmettre après moi, si je le pouvais, ne sont, en somme, que celles que j'ai reeues alors... Les avertissements qui me vinrent de toutes parts, furent empreints de la plus grande délicatesse. Un seul de ces avis m'est resté dans la mémoire; il me vint du D"" (îriflîths, l'ancien vicaire apostolique du district de Londres : il me mit en garde contre les livres de piété de l'école italienne, (jui précisément venaient d'être introduits en Angleterre... Je compris qu'il me prémunissait contre un caractère et un ton de piété, excellents dans leur lieu d'origine, mais ne convenant en rien à l'Angleterre. Quand jje fus à Rome, si étrange que cela puisse vous sembler, je n'y découvris rien de contraire à ce jugement...
Toutefois, de ce langage, il ne faudrait pas conclure que celui qui le tenait, eût la piété un peu sèche et décolorée de quelques-uns de ses compatriotes ; il ne blâmait qu'un défaut de mesure. Sur ses goûts personnels, on peut s'en rapporter à un exquis petit livre, publié peu après sa mort, et renfermant ses plus chères dévotions'. Or, comme on l'a fait observer,
' Medilalions and Dévotions.
u. ao
une bonne partie des prières contenues dans ce livre (■tait tirée de la RaccoWu recueil italien, fort peu en faveur chez la plupart des anciens catholiques anglais de cette époque *.
L'opposition d'idées entre les catholiques de naissance et les convertis devait fatalement tourner en conflit de personnes. Ce conflit éclata, dans l'entourage immédiat de Wiseman, et y mit aux prises deux hommes considérables, M^' Errington et Manning. Errington était, depuis 18p5, coadjuteur, avec succession future, du cardinal auquel l'unissait une vieille amitié. C'était un prélat de vie grave, de doctrine savante, de conscience scrupuleuse, administrateur exact, à cheval sur le droit canon, mais esprit absolu, rigide, étroit, obstiné, plein de préventions contre les convertis et fort mécontent de l'influence qu'il leur voyait prendre. En acceptant, non sans hésitation et sur le désir exprimé par Wiseman, le titre de coadjuteur, il s'était flatté que, grâce aux rapports familiers qu'il entretenait avec le cardinal et au laisser-aller habituel de ce dernier, il serait, non un subordonné, simple agent d'exécution, mais le directeur indépendant de toute la partie administrative qui lui semblait ressortir à ses fonctions. Il
' VInguiéfucle religieuse, p.ir le P. Brémond p. 247.
comptait ainsi arrêter des complaisances qu'il jugeait dangereuses. Larchevêque comprenait tout autrement la situation : très jaloux de son autorité, il entendait être secondé, non suppléé, se réservait le dernier mot dans toutes les questions, les tranchait même parfois avec une brusquerie peu soucieuse de la rigueur canonique. 11 était d'autant moins disposé à laisser le champ libre à son coadjuteur, qu'il traitait les affaires dans un esprit tout différent, esprit moins exact, plus mobile mais aussi plus large, plus ouvert aux généreuses sympathies, aux vues élevées et lointaines. Dans de telles conditions, le heurt était inévitable ; il se produisit tout de suite, notamment à propos de Ward, qu'Errington voulait forcer à descendre de sa chaire de théologie et que ^Viseman entendait maintenir.
Déçu dans ce qu'il avait attendu de son coadjuteur, le cardinal sentit le besoin de chercher ailleurs une force qui lui fît contrepoids et sur laquelle il pût s'appuyer; il la trouva chez Manning. Il devinait en lui une volonté plus armée que la sienne pour le combat. De là, cette confiance que nous l'avons vu, dès le premier jour, lui témoigner, la part croissante qu'il lui donnait aux affaires générales du diocèse, l'empressement qu'il mettait à susciter et à utiliser le zèle de sa nouvelle communauté des Oblats de Saint-Charles. On pouvait même dès lors deviner, à plus d'un propos du cardinal, que ce converti lui paraissait un successeur beaucoup plus désirable au siège de Westminster, que le coadjuteur dont il regrettait de s'être embarrassé. Plus
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grandissait la silualion de Maniiiiig-, |)lus s'avivait riiosliliti' que, dès Torigiiie, Errington lui avait vouée. Kien qu'à voir leur extérieur, on était frappé de leur dissemblance; l'un, l'ancien catholique, de manières un peu rudes, trapu, le regard sévère à travers ses lunettes bleues; Taulrc, le converti, (jentleman de belle allure, au visage pâle et délicat; tous deux, du reste, également passionnés, tenaces, ambitieux pour leur cause, en même temps très sincères, et convaincus que tout ce qu'ils faisaient n'était que pour le grand bien du catholicisme. C'était de la meilleure foi du monde qu'Errington dénonçait, derrière la gravité énigmatique de Manning, l'esprit d'intrigue, d'ambition, de domination, avec lequel l'ancien archidiacre anglican lui paraissait chercher à dominer le cardinal et son clergé, pour introduire, chez les catholiques anglais, des nouveautés étrangères qui répugnaient à leurs traditions. C'était avec une égale sincérité que Manning regardait Errington comme la personnification <« d'une espèce abaissée de catholicisme anglais, national et antiromain », qu'il déclarait que « son accession au siège de ^^'estminster déferait tout l'ouvrage accompli par Wiseman, depuis le rétablissement (le la hiérarchie, ferait reculer le progrès du catholicisme pour toute une génération », et qu'il ajoutait que le coadjuteur et ses amis étaient mus, non par « le zèle de la gloire de Dieu et le salut des âmes », mais par « leur jalousie et leurs préventions à l'égard des convertis ' ».
1 Li;e of Manninrj, t. II. p. S9. 13(i, Hi.
Erringlon avait conscience d'èlre en communion avec les sentiments d'une bonne partie de Tancien clergé. Des prêtres respectables, comme le j)résident du collège d'Ushaw, allaient jusqu'à dire de INIanning : « Je hais cet homme'. » Le coadjuteur comptait même sur les sympathies de plusieurs des évècpies. Le cardinal, facilement impatient quand il se voyait aux prises avec les petites dillicultés administratives, avait eu le tort, dans les délimitations de juridiction et les partages financiers auxquels avait donné lieu l'établissement des nouveaux diocèses, de vouloir traiter ses suflragants avec un sans-grne trop autoritaire. De là, chez ces derniers, des ressentiments qui les portaient à donner l'aison au coadjuteur, quand il se plaignait de procédés analogues.
L'opposition se manifesta, avec une particulière vivacité, dans le chapitre de Westminster, fort blessé du motu proprio par lequel le Pape avait, en 18.")7, placé Manning à sa tête. Les chanoines, soutenus par Lrrington, entrèrent en lutte ouverte contre la nouvelle congrégation des Oblats, et prétendirent obliger son fondateur, devenu prévôt de leur chapitre, à soumettre à leur examen les règles qu'il lui avait données. Manning repoussa hautement celte prétention. Il se sentait fort de l'appui de \\'iseman. Ce n'était pas que de grands efforts n'eussent été faits pour détacher de lui le cardinal ; les familiers les plus intimes de ce dernier, son vicaire général, le D'' Maguire, et son secrétaire de
1 l.if,' of Miniiiiii;/. t. II. p. Ti.
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confiance, M^"" Searle, s'étaient jetés, avec une âpreté extrême, dans la campagne du chapitre, et se ilattaient, grâce à leur situation, de finir par influencer l'esprit de leur chef. Mais Wiseman tint bon ; loin d'écouter les opposants, il sévit contre eux, ferma la bouche à M^-'"" Searle, destitua le D"" Maguire et cassa les délibérations du chapitre. Celui-ci ne se soumit pas ; toujours soutenu par le coadjuteur, il fit appel à Rome. Le cardinal, lui aussi, se tourna vers le Saint-Siège et demanda à être débarrassé d'un coadjuteur avec lequel toute collaboration lui paraissait désormais impossible. Rome se trouvait ainsi saisie des contestations qui mettaient si malheureusement aux prises les catholiques d'Angleterre. Sur ce terrain, Wiseman et Planning se croyaient forts de la faveur personnelle que Pie IX leur avait toujours témoignée. Mais il fut tout de suite visible que le préfet de la Propagande, le cardinal Barnabe, appelé par ses fonctions à connaître du conflit, prêtait assez volontiers l'oreille aux plaintes des opposants, particulièrement à celles qui venaient des évêques anglais ; certaines incorrections canoniques de l'archevêque de Westminster le choquaient, et il craignait que ses procédés n'amenassent une scission ouverte dans l'épiscopat d'Outre-Manche. Wiseman ne fut donc pas long à reconnaître que son succès serait loin d'être facile et assuré. Il engagea sa campagne avec ardeur, mais l'âge, la fatigue, la maladie avaient encore accru sa naturelle nervosité; il passait par les impressions les plus contraires, joyeux à l'extrême d'une bonne parole du Pape et croyant alors la partie
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gagnée; désolé, blessé, démonté par toute froideur de Barnabo. Manning surveillait ces alternatives, et ce n'était pas la moindre de ses tâches de soutenir cette volonté impatiente et variable. En même temps, il manœuvrait habilement à Kome où il s'était ménagé un précieux agent d'information et de transmission, en la personne de M^"" Talbot. Celui-ci, fils cadet de lord Talbot, s'était converti en 1S47 et était devenu l'un des camériers de la cour romaine, filialement attaché au Saint- Père qui le tenait en haute faveur et l'admettait à lui parler en grande liberté, si bien qu'on le chargeait de préférence de lui annoncer les mauvaises nouvelles. Avec beaucoup de foi, de piété, de droiture, il avait l'esprit court, violent, excessif, à la façon des vieux squires tory, et un tempérament mal équilibré qui devait finir dans la folie. Manning, avec la maîtrise de son caractère, n'avait pas eu de peine à s'emparer complètement de lui. Sachant ses préoccupations ardemment ultramontaines, il lui répétait à satiété qu'Errington et ses amis étaient « teintés de gallicanisme, déloyaux envers le Saint-Siège >■> et que « leur triomphe anéantirait toute espérance d'avoirun sacerdoce foncièrement romain ' o. C'était la même idée qu'exprimait Faber, quand il écrivait : « Si le D"" Errington revient à Westminster en qualité d'archevêque, il faudra cinquante ans au Saint-Siège pour ramener l'Angleterre au point d'ultramontanisme où elle est maintenant"^. » W^' Talbot colportait ces accusations à Rome, en les exagé-
1 Life of Manning, t. II, p. 87 à 80, 99, 171. - Ibicl., t. II, p. 370.
rant encore. Il ne se faisait aucun scrupule d'écrire de Mt^' Cirant, évèque de Soitliwark, prélat fort respectable, mais suspect de syuipatliie pour Krrinii^ton r « Dans les dix-sept années (pi'il a vécu à Rome, iP s'est imbu de tout ce qu'il y a d'intrigue et de duplicité dans le caractère italien, sans prendre sa noble loyauté envers le Saint-Siège ^ » Un autre jour, il répondait à Maiiniiiy: «Je suis de plus en plus de votre avis, et je vois qu'on ne peut espi'rer grand progrès de la religion en Angleterrre, tant (jue l'ancienne génératior> d'évèques et de prêtres n'aura pas été enlevée, — enlevée au ciel, je lespère, car ce sont de bonnes gens-. )>■ Cette accusation de déloyauté envers le Pape blessait profondément Errington; il se plaignait d'être ainsr méchamment calomnié. De son côté, il ne se privait pas de dénoncer, en Maimins?, un at>ent d'intrio^ue et dediscorde, qui avait mis la main sur Wiseman. Ainsi,, de jour en jour, la lutte devenait plus violente. Et cependant ceux-là mêmes qui y étaient engagi's ne pouvaient se dissimuler Feifet fâcheux qu'elle risquait de faire sur les adversaires du catholicisme. « Tout cela est très triste, écrivait Manning à Talbot; remerciez Dieu que les protestants ne sachent pas que la moitié de notre temps et de nos forces est perdue en contestations inler domeslicos fldei^ . »
Vu de loin, Manning, à cette époque, paraissait surtout un homme de combat, habile, résolu, vaillant, im-
1 Li fe of Manning. t. Il, p. 8.").
ï IhiiL, t. II. p. 101.
" Ihil.. t. H. p. lui.
DIVISIONS ENTKF, CATHOLIQUES 313
placable, l'esprit tendu vers le but qu'il voulait adeindre. Et pourtant, à qui se trouvait l'approcher, il laissait parfois une impression moins âpre. Ainsi se révéla-t-il alors à un religieux rédemptoriste, le P. Coffin, qui, bien que converti lui-même, avait d'ahord partagé, contre l'ancien archidiacre anglican, les préventions des catholiques de naissance. Conduit un jour à causer avec lui, il prit le parti de lui dire ouvertement tous ses griels. Loin de s'en blesser, Manning fut touché de cette franchise; il écouta son accusateur, avec une parfaite humilité, puis, lui prenant les mains : « Maintenant, dit-il, vous devez me promettre une chose. — Oui, si elle est en mon pouvoir. — C'est que, pour la gloire de Dieu, vous me disiez ainsi toujours la vérité. — Je le ferai. » Depuis lors, l'intimité la plus confiante subsista entre les deux hommes '.
Rome, cependant, ne se pressait pas de statuer. La temporisation a souvent été une des formes de sa sagesse. La Propagande essaya même de faire résoudre la difficulté par un synode des évèques anglais, auquel elle renvoya le jugement à rendre sur les prétentions du chapitre de Westminster. Le synode, sur la plupart des points, se prononça contre le cliapilre. Sur quelques autres, notamment en ce qui touchait les droits respectifs des évéques et du métropolitain dans la direction des collèges ecclésiastiques, il donna tort à Wiseman. Malgré la soumission très prompte et très honorable du chapitre, ces décisions ne firent pas la
' />//■(• of Mitmiinçi, t. II, p. "IS, V.).
paix. I/atlilude ouvertement hostile au cardinal, prise par Krrlngton dans le synode, avait fait scandale, et Wiseman en concluait plus instamment encore à Timpossibililé de lui conserver ses fonctions de coadjulenr. De ce chef, le conflit fut de nouveau soumis au Saint-Siège. Errington et Manning se trouvaient, de plus en plus, personnifier les deux causes en présence.
Wiseman, tout fatigué qu'il fût, se rendit à Rome, bientôt suivi par Manning. Ce dernier, dans les divers écrits qu'il fît parvenir à ses juges, se défendit avec adresse et dignité. Aux attaques contre les Oblats, il répondait en rappelant n'avoir agi, dans leur fondation, que sur les conseils du Pape et de Wiseman. Passant à des griefs plus personnels, il ajoutait, avec une fierté émue et éloquente :
Ou m'accuse d'aimer le puuvoir. Je demanderai à connaître ce qui, dans mes actes passés ou présents, peut démontrer que je me suis enrichi, que j'ai agi en rival de quelqu'un, marché sur les biisées d'autrui, privé quelqu'un de ses droits, recherché les honneurs, les titres ou les dignités, cédé au calcul de raml)ition ou fait, de mon élévation personnelle, le but de mes démarches. Ceux du moins qui connaissent mes épreuves passées, auront peine à croire cela de moi... Mais je ferai un sincère et libre aveu. Il est un pouvoir que Je désire ardemment, que je poursuis, qui fait l'objet de mes prières : c'est le pouvoir (le réj)arer les années passées dans une ignorance qui, je puis l'atlirmer devant Dieu, n'avait rien de volontaire; le pouvoir de répandre en Angleterre la connaissance de la seule vraie foi, de faire partager au.\; autres la grâce que j'ai reçue moi-même, de gagner le plus d'âmes que je
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pourrai à l'unité de l'Église, et de procurer, de toute façon, avec un plus grand dévouement de vie et une plus grande efficacité d'efîorts, le salut des ànies et la soumission de l'Angleterre au Saint-Siège. En tout autre sens, je ne puis ijualifier cette accusation que de basse et méchante interprétation de ma vie, si fautive et si inutile que je la connaisse.
Manning se défendait « d'avoir jamais levé la main ni dit un mot » contre M^"' Errington, qu'il accusait d'avoir, sans provocation, commencé la lutte contre lui et contre son œuvre. Non qu'il contestât que « cette œuvre ne fût directement opposée à une certaine manière d'agir, à un certain esprit traditionnel parmi les ecclésiastiques anglais », et il ajoutait que, « si beaucoup d'entre eux lui inspiraient du respect, il n'en était pas de même de tous ». Enfin, élevant la question au-dessus de la querelle faite aux Oblats, il concluait ainsi:
Il s'agit de savoir si l'Angleterre développera en elle et s'assimilera les dévotions romaines et l'esprit romain, ou si elle s'immobilisera dans son cercle insulaire. Et, sur cette question, s'en gi^efTe une autre dont je ne m'aventurerai pas h parler, c'est à savoir si l'Église d'Angleterre, oui ou non, se contentera de se confiner dans une dispensation un peu meilleure des sacrements à la petite communion des catholiques établis dans ce pays, ou bien si elle se mêlera à la vie de la nation, agissant sur son esprit par une sérieuse culture catholique, et sur sa volonté par un plus large et plus vigoureux emploi des énergies qu'a mises en jeu la restauration de la hiérarcliie '.
' Ufeof Wiseman. t. II. p. SoO à 354.
316 L\ kknaissanck: catiioi.iquk ex angleterrk
De son côtt'. \\iscman, dans un long mémoire, tt-moigna liautoment en faveur de Manning; après avoir énuméré les œuvres fécondes accomplies par lui et par ses Oblals, il ajoutait :
Je crois pouvoir deinandor mainlenanl si un homme, je ne dirai pas qui a accompli, mais dont Dieu s'est servi pour accomplir de si grandes clioses en vue de sa gloire, mérite d'iHre méprisé et traité de personnage ambitieux, fourbe, tiiailnMinéte, ne clierclianl qu'à promouvoir ses propres intérêts et à gagner de rinfluence... Sont-ce là les signes d(> l'esprit de Dieu ou de l'esprit d'orgueil et d'hypocrisie, ainsi ([u'on b's a [lubliiiufiiieiil (lualiliés? Je n'hésite pas à proclamer que, dans toute l'Angleterre, il n'y a pas un autre prêtre qui, en deux fois plus de temps, ail fait ce fpie le D"" Manning a accompli pour le bien de l'Église catholique'.
Autant Manning était habile, autant Erringlon l'était peu. Son intransigeance décourageait ceux qui eussent voulu le ménager. Pour lui éviter la mortification dune mesure de rigueur, on lui avait proposé d'échanger volontairement sa coadjutorerie contre un siège épiscopal dans une colonie anglaise. Vainement le cardinal Barnabo et le Pape lui-même insistèrent-ils pour lui faire accepter cette solution amiable. Il s'y refusa, se déclarant prêt à obéir aux ordres du Pape, mais résolu à ne pas se démellre motu p)-op7Ho. « Maintenant, écrivait-il, que j'ai été accusé par M^"" Talbot et d'autres, d'antiromanisme, d'anglo-catholicisme et autres méfaits qui, s'ils existaient réellement, seraient
1 Life of Wiseiaan, t. Il, p. 3 3. "5.
incompatibles avec l'acconiplissement fidèle de mes devoirs épiscopaux, il ne me semble pas que je puisse, de moi-même, prendre rinilialive de me retirer, puisque ce sont ces accusations que Ton allègue pour justilier mon éloignement '. » A de nouvelles instances, il se borna à répondre: Vim x>alio)\ palior injusd/iam. Le Pape, poussé à bout par cette obstination, i-ésolu d'en lînir. Bien qu'il ne trouvât pas matière à un procès canoni([ue, il crut devoir mettre un lei-nie à une collaboration qui ne pouvait plus servir au bien de l'Église; par un acte d'autorité (ju'il qualifiait lui-même de colpo (li slalo di Dominidio^ il déchargea le coadjuleur de son office et lui retira tout droit de succession à rarchevèclié de Westminster.
Manning triomphait. Plus que jamais Wiseman s'en remettait à lui pour toutes les aiïaires importantes. 11 le chargea notamment de suivre les négociations engagées à Rome, sur les difficultés pendantes entre lui et ses suiïrajrants. L'habileté et le crédit du néo^ociateur ne purent empêcher que, sur l'une de ces questions où le cardinal s'était mal engagé, sur le régime des collèges ecclésiastiques, la cour de Rome ne lui donnât tort. Cet échec mortifia Wiseman ; il ne pouvait cependant lui faire oublier le succès obtenu dans le débat principal. Quant à Erringlon. il s'honora par la dignité silencieuse de sa soumission; retiré dans le diocèse de son ami, l'évèque de Clifton, il s'abstint d'apporter aucune entrave au gouvernement de ceux que l'autorité lui avait préférés.
' Life of Wiseman. t. Il, p. 3."J4 à 36.j.
:{iH LA KKNAISSANCK CATIIOLIQLE KN ANGLETERRE
Ce long et pénible conflit était donc bien fini. Entre catholiques de naissance et convertis, si toute méfiance et tout malentendu n'avaient pas disparu, du moins il se faisait, peu à peu, une sorte de pacification extérieure; le temps, d'ailleurs, en amenant de nouvelles générations, aidait à éteindre les préventions anciennes. Ne nous flattons pas cependant que les catholiques d'Angleterre en aient fini avec les discordes intestines. Non, nous allons les retrouver divisés sur une autre question, plus redoutable encore et d'une portée plus générale, celle du « libéralisme ».
Sur le libéralisme, les catholiques anglais ne se partageaient plus en catholiquesde naissance eten convertis ; on trouvait des uns et des autres dans chaque camp. Il ne s'agissait pas, d'ailleurs, de difficultés spéciales à l'Angleterre. Partout, le même problème se posait et amenait des divergences analogues. Partout, des croyants, inquiets du désaccord qui se manifestait, sur des questions de liberté politique ou scientifique, entre certaines aspirations de la pensée moderne et la forme souvent donnée à la doctrine catholique, se préoccupaient d'élargir, de rajeunir, de « libéraliser » en quelque sorte cette forme, tout en se piquant de demeurer fidèles à ce qui était substantiel dans la foi; il n'y avait, à leurs yeux, qu'un malentendu à dissi-
DIVISIONS ENTRE CATHOLIQUES :i\'J
per, pour le plus grand bien de cette foi. C'était l'œuvre tentée, dans des conditions très diverses selon les hommes et les pays, par Lacordaire et Montalembert en France, par Gœrres et Doelliiig-er en Allemagne. D'autres catholiques, au contraire, effrayés et choqués de ces nouveautés, ne voyaient dans la crise qu'une raison d'affirmer, parfois en les exagérant encore, tout ce qui, dans les formes traditionnelles de la doctrine, heurtait le plus direclement ce qu'ils jugeaient n'être que la révolte orgueilleuse delà pensée moderne. Qu'il y ait eu, des deux côtés, dans des proportions variables, un mélange de vérité et d'erreur, de clairvoyance et d'aveuglement, c'est ce qui se produit presque toujours dans les controverses de ce genre. Le temps seul devait faire le départ et dégager, des exagérations respectives, ce qui devait subsister des anciennes traditions et ce qui devait être admis des aspirations nouvelles.
En Angleterre, les catholiques à tendance libérale avaient alors pour organe une revue mensuelle, le Rambler, dont les deux principaux rédacteurs étaient Richard Simpson et sir John Acton, plus tard lord Acton : le premier, ancien clergyman, converti de I84o, gradé d'Oxford, lettré distingué, esprit subtil et pénétrant, mais un peu combatif, et qui, au temps où il était anglican, avait eu constamment maille à partir avec son évèque; le second, catholique de naissance, né d'une mère allemande, disciple de Dœllinger auprès duquel il avait fait ses études universitaires, intelligence puissante et hardie, et, bien que tout jeune
320 l.A RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE
encore, d'une érudition historique déjà fort remarquée. A eux se joignirent divers collaborateurs, la plupart convertis et Oxford-men. Prétendant se renfermer dans un domaine de science laïque où l'autorité religieuse ne leur paraissait pas avoir à intervenir, ces écrivains abordaient hardiment les problèmes de pliilosophie, de critique, d'histoire, et y donnaient les solutions les plus libérales, sans s'inquiéter s'ils étaient toujours en accord avec les idées jusqu'alors admises chez les catholiques. Leur thèse fondamentale était la nécessité d'user, dans ces études, d'une liberté absolue, et d'en faire connaître les résultais avec une entière sincérité, quelque contradiction qu'ils parussent apporter à certaines idées préétablies. Ils se piquaient d'être de leur temps, se disaient fiers de ses progrès, jaloux de ses conquêtes. " 11 n'est rien, déclaraientils, dans tout ce que la société moderne a fait pour assurer la liberté, pour créer des instruments de progrès, des moyens d'arriver à la vérité, que nous regardions avec indifférence ou suspicion. » Par les questions auxquelles il s'appliquait de préférence, comme par les principes dont il s'inspirait, le libéralisme du Rambler, moins politique que scientifique, tenait plus de l'école allemande que de l'école française, plus de Dœllinger que de Lacordaire et de Montalembert. Beaucoup de science et de talent y était dépensé; jamais publication catholique n'avait eu, en Angleterre, un aussi brillant succès. Mais ce qui s'y trouvait d'idées généreuses et fécondes ne tarda pas à être compromis par des exagérations et des témérités.
Non content de réagir contre les thèses rétrogrades, quelques-uns de ces écrivains semblaient prendre une opinion d'autant plus en gré qu'elle était plus opposée à la tradition. Tout ce qui venait de Rome leur paraissait volontiers vieilli etdémodé. En prétendant échapper à la routine, ils tombaient dans l'esprit de parti et de système. L'impartialité dont ils se targuaient, tournait en partialité pour les savants antireligieux, en prévention contre ce qui portait la marque romaine. Ils ne cachaient point leur dédain pour les anciens catiioliques d'Angleterre, suspects à leurs yeux d'étroitesse et de manque de culture.
S'étonnera-t-on qu'une telle campagne fût mal vue des évéques, non seulement de ceux qui étaient, par nature, peu favorables aux nouveautés, mais de ceux mêmes qui avaient l'intelligence des rajeunissements nécessaires? Wiseman, tout sympathique qu'il se montrât, en France, à ^Nlontalembert et à ses amis, si préoccupé qu'il fût de voir l'Eglise aider à dissiper les malentendus qui éloignaient d'elle le monde moderne, n'hésita pas, dès 1856 à blâmer, dans la Revue de Dublin, les idées et surtout le ton des écrivains du Rambler. Il releva, entre autres, leurs attaques, aussi peu justes que généreuses, contre les anciens catholiques, et défendit ceux-ci comme il avait naguère défendu les convertis. Il leur reprocha en outre leur parti-pris de critique et de raillerie contre tout ce qui était catholique ; qu'il pût y avoir, chez quelques croyants, des idées étroites et arriérées, il ne le contestait pas, mais ce n'était pas en se tenant à l'écart n. 21
322 LA RENAISSANCE CATIIOI.IQUR EN ANGLETERRE
du corps catholique, dans une attitude d'hostilité méprisante, qu'on y remédierait; pour agir sur un corps, il fallait participer à ses œuvres, respecter ses lois, travailler d'accord avec ses autorités hiérarchiques.
AViseman ne se contenta pas de cet avertissement, d'ailleurs peu écouté ; désireux de fortifier la rédaction de la Revue de Dublin qui lui paraissait devoir faire contrepoids au EaniLIer, il sollicita, pour cette revue, la collaboration des convertis les plus en vue, entre autres celle de Ward. Celui-ci venait, en 1858, de quitter la chaire de théologie du séminaire de Saint- Edmond, où il s'était maintenu pendant sept ans, malgré l'opposition persistante d'une partie du vieux clergé. Le cardinal se rendait-il compte qu'en appeler à Ward contre Simpson, c'était, pour combattre un excès, tomber dans un autre? Ward avait été attiré dans l'Eglise romaine, surtout parce qu'il y voyait un puissant instrument d'autorité doctrinale. De même que le spectacle de l'anarchie révolutionnaire avait conduit Joseph de Maistre à rêver d'une dictature politique de la Papauté, l'expérience de l'anarchie doctrinale de l'anglicanisme amenait AYard à ne voir de salut que dans la dictature spirituelle de cette même Papauté. Suivant son habitude d'esprit, il poussait cette idée à outrance. « Ce n"est pas dans l'indépendance intellectuelle, disait-il, mais dans la captivité intellectuelle que sont la vraie liberté et la perfection intellectuelles ^ » Il jugeait naturel et désirable que
' Article de la Revue de Dublin, cité par M. Wilfrid Ward, dan son livre W. G. Ward and llie Culholic Revival, p. 133.
celte dictature s'exerçât, à chaque moment, pour résoudre d'autorité toutes les questions où se débattait la pensée moderne, et il réduisait le rôle du croyant à attendre et à enregistrer docilement ces décisions toujours souveraines et infaillibles. Comme un de ses amis lui disait : « Mais, enfin, il y a une limite; vous ne voudriez pas de nouvelles décisions tous les mois? — J'aimerais, répondait-il, recevoir chaque matin à déjeuner, avec mon Times, une nouvelle Bulle papale ^ . » Fait curieux, en dépit de ces opinions extrêmes, Ward fut l'un des premiers, parmi les convertis, à renouer des relations avec ses anciens amis anglicans. Dès 1858, nous le retrouvons sur un pied de familiarité cordiale avec des protestants de nuances diverses, comme Stanley, Tait, Jowett, Rogers et beaucoup d'autres-. Il n'était pas homme à leur rien voiler de ce qui, dans ses nouvelles croyances, pouvait le plus les effaroucher. Mais n'était-on pas habitué de longue date à le trouver paradoxal? Et puis les contradicteurs à tournure un peu extravagante ne sont-ils pas, quelquefois, ceux qu'on supporte le plus volontiers, parce qu'on les juge les moins dangereux? Ward apportait d'ailleurs, dans l'exposé de ses idées, une belle humeur qui prévenait toute aigreur de controverse. On s'amusait de sa verve plaisante. « Ward a été un enormous fun », écrivait Rogers, au sortir de l'une de ces rencontres^. Ajoutons que tous sentaient et goûtaient en luilesqua-
• W. G. Ward and llie Catholic Revival, p. 14.
2 Ibid., p. 74 et suiv.
3 Lelters of Lord Blachford, p. 249.
:t24 I.A RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE
lités plus sérieuses de sincérité, de droiture, d'amour désintéressé de la vérité, qui faisaient passer par dessus bien des dissidences.
Ward n'était pas le seul des convertis à combattre le libéralisme du Rambler. Manning, Oakeley, Faber, Dalgairns, avec des nuances diverses, s'y montraient opposés. Si importante toutefois que fût leur opinion, il en était une plus intéressante encore à connaître, c'était celle de Newman '. Depuis qu'il avait, en 1858, abandonné le rectorat de l'Université catholique de Dublin, il vivait à Egbaston, en dehors de toute action publique, dans la simplicité, la régularité et le silence du cloître, son temps partagé entre la prière, l'étude, ses devoirs de supérieur de l'Oratoire, la haute direction de l'école classique annexée au monastère et la sollicitude des âmes qui venaient lui demander direction. Si retiré qu'il fût. tous les yeux n'en étaient pas moins fixés sur lui. Des deux côtés, on l'interrogeait. Les rédacteurs du Rambler se disaient ses amis, lui témoignaient
1 Sur le point de chercher à préciser le rôle de Xewman dans les questions qui divisaient les catholiques, je ne puis pas ne pas regretter que la correspondance de Newnian catholi(iue n'ait pas été publiée, comme l'a été celle de Newman anglican. La vie intérieure de Xewman nous est beaucoup mieux connue avant qu'après sa conversiim. C'est une anomalie que les catholiques ont intérêt à voir disparaître. Une plus grande lumière ne pourra que faire briller davantage celte belle figure. Les papiers de Newman sont, parait-il. aux mains d'un religieux de l'Oratoire, dont l'amitié pieusement Odèle. mais trop timide, redoute qu'il ne soit fait un usage maladroit et indiscret du trésor confié à sa garde. Peut-être ce que M. Purcell a fait des papiers de Manning a-t-il contribué à augmenter cette crainte. De telles considérations doivent rendre très prudent dans le choix de l'éditeur et du biographe; elles ne sauraient justifier l'abstention complète.
DIVISIONS ENTUI-: CATHOLIQUES 325
respect, cherchaient à obtenir son concours, à se couvrir de son autorité. Ward gardait du temps où il avait été son disciple à Oxford, l'habitude de le consulter sur ses écrits et ses démarches, tout en continuant, du reste, comme alors, à n'en faire qu'à sa tète, mêlant d'une façon singulière la déférence et la suspicion, le désir de se trouver d'accord avec un maître aussi cher et la promptitude aie contredire ^ Newman, sans rebuter les témoignages d"amitié qu'on lui apportait, n'était en réalité avec aucun des deux partis. Il avait toujours été opposé à ce qu'il appelait le « libéralisme » en religion, c'est-à-dire à un certain relâchement de la rigueur dogmatique. Il adhérait très fermement à l'autorité et à l'infaillibilité de l'Eglise enseignante, et le besoin de trouver cette autorité était précisément l'une des raisons qui l'avaient conduit au catholicisme; enfin il professait le plus grand respect pour la hiérarchie ecclésiastique, etdéjà, quand il était anglican, il avait étonné ses amis moins scrupuleux, par le trouble où le jetait la seule pensée d'être en contradiction avec son évêque. A tous ces points de vue, il y avait, dans les idées et surtout dans le ton du Rambler, bien des choses qui le choquaient. Mais il n'approuvait pas davantage les idées et le ton de Ward. Pour être respectueux de la tradition, il n'en concluait pas à l'obligation de se renfermer dans les formules scolastiques ; il croyait à une évolution de la science théologique, à
' Voyez la corresponflance de Ward avec Newman, à cette époque : W. G. Ward and llie CaUtollc Revival, chap. iv et vi.
ce <i développement de la doctrine chrétienne » dont l'observation avait secondé et éclairé sa conversion. Tout soumis qu'il fût à l'autorité, il répugnait à ce qu^ l'exagérait, admettait la légitime indépendance de l'esprit humain, non seulement dans les sciences profanes, mais même dans les sciences religieuses; au lieu de ne voir dans celles-ci, comme Ward, que les sentences et les définitions, en fait toujours rares, du juge suprême, il y appréciait tout particulièrement les recherches spontanées, parfois un peu aventureuses, les libres controverses, les tâtonnements de toutes sortes, par lesquels il était nécessaire que les théologiens, les historiens, les critiques devançassent et préparassent ces définitions.
Ce n'était pas de ce jour, d'ailleurs, que Newman se rendait compte à quel point sa façon de penser, de raisonner, de juger était différente de celle de son ancien disciple. Très droit, sans doute, à chercher la vérité, très généreux à la suivre partout où elle le menait, quelque sacrifice qu'il lui en coûtât, n'ayant rien du sceptique dilettante et un peu sophiste que des observateurs superficiels ont cru parfois entrevoir en lui, il n'en avait pas moins le goût et l'habitude de considérer, avant de conclure, tous les aspects d'une idée, de démêler ce qu'elle avait souvent de complexité subtile, de peser toutes les objections et d'en dégager la parcelle de vérité qui pouvait y être contenue. Rien ne lui déplaisait davantage que les jugements absolus et tranchants de AVard, sa façon de tout décider Dar les déductions de la logique, par l'application
de quelque principe unique et dominant. Ces excès de fond ou de forme ne répugnaient pas seulement à sa nature d'esprit ; ils le préoccupaient à cause du mal qu'ils pouvaient faire aux autres. Ce qu'il redoutait, par exemple, dans les définitions dogmatiques à jet continu queWard sollicitait si impatiemment de l'autorité religieuse,c'était moins une entrave pour sa propre raison, résolue par avance à toutes les soumissions nécessaires, qu'un trouble apporté aux consciences dont il était le confident ; il s'attristait de voir effaroucher et éloigner ces âmes en travail de conversion, dont on a pu dire qu'elles « voletaient, comme des colombes, à sa fenêtre », attendant qu'il leur ouvrît. Cette intelligence pénétrante et sympathique de l'esprit des autres, cette aptitude à se mettre en leur place, à se rendre un compte exact de leurs difficultés, cette susceptibilité éveillée au sujet de toute exagération qui pouvait les troubler, n'était pas l'une des particularités les moins remarquables de Newman. C'était là ce qui le séparait des outranciers de l'ultramontanisme, alors même qu'il admettait quelques-uns de leurs principes. C'était là ce qui lui faisait ménager les libéraux du Ramhler^ tout en regrettant leurs excès: il voyait la part de vérité qui se mêlait à leurs erreurs; il voyait surtout l'angoisse de leur foi et ne voulait pas l'augmenter '.
' Ce caractère de Newman a été excellciniuent mis en lumière parle H. P. Kent, membre de la congrégation des Oblals de Saint-Gliarles, fondée par Manning, dans un article publié par la Dublin Revieio d'avril 18!)(i, à propos du livre de Purcell. « L'esprit de Newman, a-t-il écrit, était sensible aux impressions
Au commencement de 18o9, les évêques, de plus en plus mécontents du Rambler^ délibérèrent sur les mesures à prendre; toutefois, avant de sévir, ils voulurent voir si l'influence de Newman ne pourrait pas amener un changement ; ils le firent donc solliciter, par son évêque, M'^''" Ullalhorne, d'intervenir auprès des rédacteurs. Toujours docile à l'autorité, Newman s'entremit et obtint de Simpson, plus particulièrement visé, qu'il abandonnât la direction du Rambler. Bien plus, il consentit à prendre lui-même en main cette direction. Wiseman lui en témoigna sa vive satisfaction. En assumant cette charge, Newman espérait faire œuvre pacificatrice. Mais il ne fut pas longtemps à se rendre compte combien l'excitation des esprits, de part et d'autre, rendait la tâche difficile ; bientôt même, il la jugea impossible, et quelques mois ne s'étaient pas écoulés, qu'il renonçait brusquement à la poursuivre. Le bruit ayant couru, à la fin de 1859, qu'il avait encore la direction du Rainble\\ il tint à le faire démentir. Rebuté dans sa tentative de médiation, il résolut désormais de demeurer à l'écart des deux partis en lutte, sans se laisser compromettre, ni par l'un, ni par l'autre. Sa correspondance et son journal
qui venaient de tous les vents de la pensée, sans pourtant jamais quitter le vrai courant. Parmi ceux qui ont cnseii,mé le monde, peu ont eu, comme lui, le don de voir d'une manière si vive et (le sentir si intimement les ténèbres et les difficultés qui entourent les points lumineux de la vérité. 11 pouvait, dans une certaine mesure, entrer dans l'esprit de ses adversaires ou de ceux qui étaient perplexes et errants, et voir les choses comme ils les voyaient eux-mêmes. De là, chez lui, un sentiment intense du mal que peut faire un dogmatisme rigide et impitoyable. »
intime nous le montrent, dans les années suivantes, de 1859 à 1861, de plus en plus mécontent du Rambler , ne lui ménageant ni les reproches, ni les avertissements'. Il n'était pas plus satisfait de l'autre parti, et ne pouvait notamment supporter sa promptitude d'excommunication. « Je sens vivement, disait-il, la grande injustice de ceux qui, après s'être complu à mettre en avant leurs vues particulières, accusent de manquer à la paix et à la charité, ceux qui, ainsi provoqués, se croient obligés de montrer qu'il y a une autre opinion sur ce sujet et que de bons catholiques la professent-. »
Vainement Nowman s'était-il séparé du Rambler, certains catholiques s'obstinaient à l'en rapprocher et commençaient à témoigner d'étranges défiances au sujet de sa fidélité et de son orthodoxie. Dans le déplaisir visible que lui causaient les exagérations de certains ultramontains, ces esprits soupçonneux croyaient découvrir une tendance à altérer ou, comme ils disaient.
• Ainsi voit-on Xewman. dans ce journal et dans cette correspondance, refuser de continuer sa collaboration au Ramfjler, si les articles théologiques n'y sont pas dorénavant revisés par un censeur qui lui inspire confiance; à plusieurs reprises, il déclare que, par leur attitude à l'égard de l'autorité religieuse, les rédacteurs de cette revue se mettent « dans une situation fausse », qu'ils s'exposent à être censurés dans des conditions où l'opinion commune leur donnera tort, qu'ils « perdent leur p(>sition parmi les catholiques », et (ju'ils feraient aussi bien d'arrêter leur publication avant qu'elle n'ait été frappée. De l'un de ces écrivains, — était-ce Simpson qu'il entendait désigner? — il disait qu'il était « incorrigible » et qu'il « désespérait de lui. »
'-' Sur les jugements ainsi émis par Ncwman entre lSo9 et 1861, voir les explications qu'il a données lui-même à Oakeley, dans uae lettre du 18 août 1867. {Life of Manning. t. Il, p. 334 à 338.)
à « minimiser » le dogme catholique. Ils arguaient des relations que sa charité tenait à conserver avec les rédacteurs de la revue libérale, pour insinuer qu'il était leur protecteur, leur complice, pour le rendre responsable d'excès que, pendant ce temps même, il blâmait. N'est-ce pas, après tout, le sort habituel des modérés? Newman, disposé par nature à se refermer sur lui-même quand il se sentait enveloppé d'une atmosphère d'exagérations et de violences, ne s'inquiétait pas toujours de prévenir, par des explications, ces faux jugements. Il n'admettait pas qu'on l'obligeât à se laisser classer dans l'un ou l'autre des partis en lutte, qu'on le mît en demeure de trancher, par quelque affirmation sommaire, des questions qu'il estimait être très complexes. Souvent alors, comme il lui était déjà arrivé à l'époque de ses premiers conflits à Oxford, il usait, à l'égard des questionneurs indiscrets, d'échappatoires ironiques qui les désemparaient, mais aussi qui donnaient prise à leurs suspicions.
Ces suspicions n'étaient pas seulement le fait de quelques polémistes passionnés. L'évêque de Newport, M^' Brown, dénonça à Rome, comme étant contraire à la doctrine de l'infaillibilité de l'Église, un article publié par Newman dans le Ramhler. Le Saint-Office demanda à l'auteur incriminé des explications que celui-ci s'empressa d'envoyer par l'intermédiaire du cardinal Wiseman. Par une de ces négligences dont ce dernier était malheureusement un peu coutumier, ces explications ne parvinrent jamais aux autorités romaines qui, sans prendre aucune mesure, n'en
restèrent pas moins sous l'impression de la dénonciation épiscopale. Qu'un évêque se fût laissé gagner à ces injustes méfiances contre un grand serviteur de l'Eglise, c'était sans doute chose fâcheuse. Mais il était plus fâcheux encore de les retrouver chez Planning et de voir ainsi commencer l'antagonisme qui devait diviser, pendant de longues années, les deux principaux champions du catholicisme en Angleterre.
J'ai déjà eu l'occasion de dire en quoi Manning, pendant sa période anglicane, s'était souvent rapproché de Newman, et en quoi, cependant, il s'en était toujours distingué, sinon par le fond des idées, du moins par son allure, par la forme de son activité '. Il avait pu être un allié, non un disciple. L'action des deux hommes avait été presque toujours parallèle, sans être jamais confondue. Entre eux, il y avait eu plus d'estime réciproque que d'intimité et de sympathie. Parfois même, quelques froissements passagers s'étaient produits. C'est qu'au fond, en dépit de leurs convictions et de leurs aspirations communes, en dépit de l'analogie de leur destinée morale, on ne pouvait imaginer deux natures plus dissemblables : l'un, penseur subtil et profond, dédaigneux de l'action du
' Voyez plus haut, p. 82 et sq.
332 LA RKNAISSANCE CATIIOLIQUK KN ANGLETERRE
dehors, plus occupé des réalités du monde invisible que de celles du monde visible, habitué à retourner sa pensée sous toutes ses faces, apte à comprendre les élats d'àme les plus différents du sien, infiniment pitoyable aux perplexités de l'esprit humain ; l'autre, homme d'action et de gouvernement, peu curieux d'idées pures, n'y voyant que des bases d'opération, esprit puissant, courageux, élevé, mais absolu, facilement impérieux, ne cherchant que ce qu'il croyait le vrai et le bien mais y marchant droit, décidé à traiter en adversaire quiconque suivrait une direction différente, incapable d'entrer dans une pensée autre que la sienne ou de sympathiser avec les difficultés intellectuelles de ses contradicteurs. Cette opposition de nature suffit à expliquer, en dehors de tout petit motif, comment deux hommes de grand esprit, de vues droites et hautes, de rare vertu, ont pu être si malheureusement divisés. Newman, au cours de ses études sur les hérésies du quatrième siècle, avait eu à parler des différends qui s'étaient élevés entre saint Basile et saint Grégoire de Nazianze ; il en avait attribué la cause au contraste de leurs caractères qu'il définissait en ces termes : « Grégoire, l'affectueux, le tendre de cœur, l'homme aux amitiés vives et profondes, l'orateur exquis et éloquent ; Basile, l'homme des fermes résolutions et des rudes œuvres, le sublime conducteur du troupeau du Christ, l'actif ouvrier dans le champ de la politique ecclésiastique; certes, ils différaient beaucoup, mais non cependant sans avoir quelques traits communs ; tous deux avaient, ce qui était tout
ensemble une bénédiction et une croix, une àme sensitive, a sensilive mind; tous deux étaient saints. » Il a été souvent remarqué que ce double portrait s'appliqua! t assez exactement à Newman et à Manning ; on a notamment fait observer que l'un et l'autre, comme les deux Pères de l'Eglise grecque, avaient au plus haut degré ce sensitive mind qui rend les divergences plus douloureuses et fait facilement du moindre antagonisme d'idées une blessure de cœur'.
Quand Manning eut rejoint Newman dans le catholicisme, on put d'abord espérer leur bon accord. Newman, à peine devenu recteur de l'Université de Dublin, désireux de se donner un vice-recteur qui fût son locum tenens et sur qui il pût se reposer avec pleine confiance, avait offert ce poste à Manning qui venait seulement d'abjurer. Celui-ci, alors à Rome n'avait pas accepté, mais il s'était associé, dans les années suivantes, aux démarches faites auprès du Saint-Siège, pour obtenir que le recteur fût nommé évêque zn partibus. En 1857, Ne wman avait dédié un de ses volumes de sermons à Manning, « comme un mémorial de l'amitié qui les unissait depuis près de trente ans ». En 1861, Manning répondait par une dédicace analogue : « Envers vous, disait-il à Newman, j'ai contracté une dette de gratitude, plus grande qu'envers aucun homme de notre temps, pour la lumière et l'aide intellectuelles que vous m'avez apportées. »
' Cette remarque a été faite par le W. P. Brémond, dans sa très pénétrante et très équitable étude sur les ditférends de Newman et de Manning. {L'Inquiétude religieitse, p. 241.)
Déjà cependant, à l'époque oîi INlanning- tenait ce langage, une certaine gêne existait dans ses rapports avec Newman. Conduit, comme tant d'autres, au catholicisme, par le désir d'y trouver l'autorité et l'unité dont il avait déploré l'absence dans l'anglicanisme, il croyait répondre au besoin de son âme et aux nécessités de son temps, en exaltant, en magnifiant la puissance du Pape ; il ne lui semblait pas qu'on pût aller trop loin dans cette voie. Loin d'avoir égard aux perplexités des croyants que troublaient les revendications et les critiques de la pensée moderne, il voyait en eux des révoltés à soumettre, des suspects à rejeter. Ces idées l'avaient rapproché de Ward qu'il soutenait et encourageait. Les rédacteurs du Raynhler, lui paraissaient coupables et dangereux. 11 s'alarmait des ménagements qu'avait pour eux Newman, des témoignages de déférence qu'il en recevait, et il en venait à supposer, entre eux et lui, une sorte de complicité. Des incidents, survenus en 18G0 et 1861, lui parurent confirmer ses soupçons.
Les esprits étaient alors fort échauffés sur la question du pouvoir temporel du Pape, violemment soulevée parles événements qui avaient suivi, en Italie, la guerre de 1839. Manning se jeta dans la controverse, avec toute l'ardeur de son romanisme. En 1860 et 1861, dans des conférences faites à Londres et bientôt publiées en volume, il prit hautement, contre les préventions de l'opinion anglaise, la défense du pouvoir temporel. Dans l'entraînement de son zèle, il semblait parfois élever certaines convenances politiques à la
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hauteur d'une vérité dogmatique, et ne pas toujours distinguer la formation historique et l'institution divine. Newman, au contraire, était, sur ce sujet, plus réservé et plus froid. Non, certes, qu'il approuvât l'œuvre de spoliation ; dans un sermon qu'il fit alors sur « le Pape et la Révolution », il qualifiait l'armée piémontaise de « bande de voleurs sacrilèges » et, en prononçant ces paroles, il frappait du pied le sol. Mais il estimait que les avocats du pouvoir temporel usaient d'arguments excessifs ; comme d'autres catholiques illustres, Lacordaire, Ozanam, il gardait pour l'Italie de vieilles sympathies ; il la croyait fondée à réclamer des changements à son régime politique, et il rêvait, entre elle et le Pape, d'un accord sur des bases nouvelles'. Avait-il, sur ces points, des idées très arrêtées? En tous cas, il ne jugeait pas à propos de les faire connaître. Seulement il ne voulait pas être associé à des démonstrations qu'il jugeait trop intransigeantes. Ce parti-pris de réserve lui inspira, lors de la fondation, par AViseman, en 18G1, d'une académie de la religion catholique, une démarche que Manning devait voir d'un mauvais œil. Informé que celui-ci entendait faire, delà nouvelle académie, l'instrument de ses idées sur le pouvoir temporel, il l'avertit que, dans ces conditions, il ne pouvait y apporter son concours-. Vers la môme époque, le Rambler ayant publié une
1 Some of my Recollections of Carcl. Xewman, par sir Rowland Blemerhasset. {Cornhill Magazine, novembre 1901.)
- Life of Manninçj, t. II, p. 348; — Life of Wiseman, t. II, p. 421.
critique assez vive des conférences de Manning, celui-ci crut, sur la foi de certains rapports, que Newman en était l'auteur ou l'avait tout au moins inspirée. Il se trompait. Newman, alors étranger au Rambler qu'il blâmait, n'avait même pas connu cet article. Manning ne le sut que plus tard; sur le moment, il demeura convaincu que l'attaque venait de Newman ; il y vit, contre lui-même, un acte d'hostilité dont il fut blessé, et, à l'égard du Saint-Siège, un acte d'infidélité dont l'auteur méritait d'être traité tout au moins en suspect'.
En mai 186^, le 7?amJ/er changea de nom et de périodicité; sous le titre de Home and Foreign Revieio^ il devint un recueil trimestriel ; l'esprit était le même, de jour en jour plus téméraire. Les évêques ne crurent pas pouvoir retarder davantage la protestation à laquelle ils pensaient depuis longtemps; elle parut en octobre 1862, et fut, bientôt après, expliquée et justifiée dans deux brochures de Mgr Ullathorne. Vers la même époque, le cardinal Wiseman, toujours préoccupé de ranimer la Revue de Dublin, ne jugea plus suffisant de lui procurer la collaboration intermittente de Ward ; il en remit la pleine direction à ce dernier, sous l'autorité supérieure de Manning. Ward se jeta dans cette entreprise avec son impétuosité accoutumée.
1 Life of Manninçi, t. II, p. 332 à 336, 338. 348.
Sa direction qui devait se prolonger jusqu'en 1878, rendit une vie nouvelle à la revue, naguère moribonde. Il y attira des rédacteurs de valeur et multiplia ses propres articles, imprimant l'ortement à tout le recueil la marque de ses idées. S'il ne put lui donner l'éclat littéraire de la revue libérale, il en fit du moins un redoutable instrument de combat.
Plus le conflit devenait aigu entre les deux écoles, plus Newman répugnait à s'y mêler. \Yard lui ayant demandé, en prenant la direction de la Revue de Dublin, d'y donner quelques articles, il refusa : « Je ne pourrais, lui répondit-il, écrire pour la Revue de Dublin, sans écrire aussi pour le Home and Foreign, et je veux me garer, si je puis, de ces collisions publiques; non que je me flatte d'échapper aux méchantes langues des hommes, grandes et petites, mais les bruits qui courent finissent par mourir, et les actes demeurent'.» Néanmoins, quand son évoque, Mgr Ullathorne, censura le Home and Foreign Reviejo, Newman, toujours soumis à l'autorité, lui écrivit : « J'espère n'avoir pas besoin d'assurer Votre Seigneurie que je m'associe de cœur à votre condamnation des doctrines que vous trouvez dans ces publications et des articles qui les contiennent. Il s'ensuit que je dois considérer, comme je le fais en effet, qu'il est du simple devoir des auteurs de ces articles et de tous ceux qui y ont pris part, en premier lieu, de répudier les doctrines en question, en second lieu, de retirer les écrits dans lesquels elles ont été
' W. G. Ward and l/te Calholic Revloal, p. 155.
exposées'.» Mais à peine NeAvman eut-il écrit cette lettre, qu'il crut voir que certaines gens en abusaient pour lui attribuer, vis-à-vis des libéraux, une attitude plus tranchée que n'était la sienne et pour Fenrégimenter dans une armée dont il ne voulait pas être. Il jugea nécessaire de s'en expliquer dans une nouvelle lettre dont Mgr Ullathorne se déclara satisfait. Si convaincu qu'il fût des torts du Home and Foreign^ il ne se croyait pas qualité pour le condamner ex cathedra: il estimait surtout que le sujet était trop complexe pour être réglé par un jugement sommaire. « Celui, disait-il, qui a eu alîaire à deux personnages aussi différents que Ward et Simpson, ne peut s'expliquer sans écrire un volume-. » Le vrai sentiment de NeAvman, à cette époque, sur la revue libérale, on le trouve dans la correspondance qu'il entretenait avec M. Monsell, collaborateur de celte revue, mais person nellement plus modéré que les autres rédacteurs : on l'y voit se rattacher, par moments, à l'espoir que la revue allait s'assagir, mais, bientôt après, se décourager en constatant qu'elle suivait une ligne qui, disait-il, ne pouvait que faire les affaires de la Revue de Dîiblm ; il déclarait trouver, à plusieurs de ses articles, une « saveur protestante » et témoignait une désaprobation d'autant plus attristée que, comme il le rappelait, il avait autrefois, sur la foi des intentions annoncées, pris la défense des rédacteurs. Suivant l'expression de M. Monsell, le sentiment de Newman à l'égard du
1 W. G. Ward and Calhollc Revical, p. 199. •^ lôid.. p. 199 à 203.
Home and Foreiyn pouvait se résumer ainsi : « Intérêt et désappointement '. »
Pendant ce temps, hors d'Angleterre, en France, en Allemagne, en Belgique, en Italie, la controverse sur ce qu'on appelait, d'un nom équivoque, le « catholicisme libéral », devenait plus ardente. L'école, dont le journal l' Univers était l'organe très influent, pressait le Saint-Siège d'intervenir par des définitions et des condamnations. Les libéraux, de leur côté, en appelaient à l'opinion du monde religieux. Deux de leurs manifestations eurent alors un grand retentissement : dabord les discours de Montalembert, au Congrès de Malines, en août 18G3, sur « l'Eglise libre dans l'Etat libre » et sur la « liberté de conscience » ; ensuite, dans le mois suivant, l'adresse de Dœllinger au Congrès des savants catholiques allemands, réunis à Munich. Montalembert, dans ses discours, traitait une question politique, celle des rapports de l'Église avec l'État et la société modernes; il le faisait, avec un amour ardent et généreux de l'Eglise, avec intelligence des conditions dans lesquelles celle-ci pouvait aujourd'hui obtenir la liberté nécessaire à sa mission ; seulement la thèse parfois trop absolue, l'expression véhémente heurtaient inutilement les idées traditionnelles. Le sujet traité par Dœllinger était différent; il insistait sur la nécessité de substituer à la théologie scolastique, une théologie mieux en rapport avec les besoins de l'esprit moderne, avec les progrès de la
> W. G. Wardainl Ihe Calholic Revii'uL p. 20.". et 200.
crili(iue biblique et de riiistoirc du dogme. Une évolution de ce genre pouvait être légitime, à condition de n'affecter que les formes extérieures et accidentelles, non l'essence de la doctrine; elle était alors une manifestation de cette loi du « développement », signalée par Newman comme le caractère même d'une doctrine vivante ; mais elle pouvait aussi se présenter comme une répudiation méprisante de toute la tradition, une sorte de révolte contre la théologie officielle des autorités romaines. Quelle était au vrai la pensée des congressistes de Munich y Ils n'interprétaient évidemment pas tous de même les paroles de Dœllinger; on en veut pour preuve ce seul fait que les uns devaient rester fidèles au Saint-Siège, tandis que les autres s'apprêtaient à être, avec Dœllinger lui-même, les protagonistes du « Vieux catholicisme ».
Les deux congrès provoquèrent naturellement beaucoup de polémiques, et les adversaires des libéraux en tirèrent argument pour réclamer avec plus d'insistance un acte du Pape. Celui-ci, qui n'avait pas paru d'abord mécontent de ce qui s'était fait à Munich et qui avait répondu, par une bénédiction, à l'adresse de fidélité du congrès, ne tarda pas à s'inquiéter du sens que plusieurs donnaient, les uns pour les louer, les autres pour les condamner, aux idées émises par Dœllinger : dans un bref à l'archevêque de Munich, en date du 21 décembre 1863, tout en rendant hommage aux intentions des promoteurs du congrès et en exprimant l'espoir que les résultats en seraient heureux, il revendiqua l'autorité des congrégations romaines et de la théologie
scolaslique. Quant aux discours de Montalembert à Malines, dénoncés à l'Index, ils furent un moment en danger d'être censurés ; mais le Pape se refusa à frapper publiquement l'un des principaux défenseurs de rÉi-Iise; seulement, donnant suite à un projet depuis longtemps à l'étude, il se décida à publier, en décembre 1804, un Siillahus ou catalogue des « erreurs modernes » précédemment censurées par lui, et l'accompagna de l'encyclique Quanta curd où il renouvelait la condamnation déjà prononcée, en 1832, par Grégoire XVI, contre le libéralisme trop absolu de Y Avenir. On sait l'émotion immense, inattendue pour ses auteurs, que souleva le Syllahus : la presse irréligieuse affectant de croire que l'Eglise avait proclamé elle-même son divorce avec la société moderne, les gouvernements menaçant de prendre des mesures de représailles. On sait aussi par quelle initiative hardie et heureuse, Mgr Dupanloup improvisa, en quelques jours, un commentaire qui atténuait ce que cette œuvre de théologiens, mal informés de l'état de l'esprit public, avait d'effarouchant pour l'opinion et pour le pouvoir politique, commentaire qui fût aussitôt sanctionné par les remerciements publics du Pape.
Ces événements eurent leur contrecoup parmi les catholiques d'Angleterre et y avivèrent la lutte des deux écoles. Au lendemain des congrès et avant les actes pontificaux, l'un des plus modérés parmi les collaborateurs du Home and Foreign.^ M. Monsell, prononçait à la Chambre des communes, contre l'intolérance religieuse de l'Espagne, un réquisitoire qui
342 LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN AN<iLETERRE
semblait récho des discours de Malines. Mais c'était surtout lu côté de Munich (jue les rédacteurs les j)!us avanct's de la revue libérale, Simpson, Acton, avaient les yeux tournés. Ils saluèrent l'adresse de Dœllingcr comme un événement capital, et l'interprétèrent dans le sens le plus hostile aux autorités romaines. Aussi, quand parut le bref à l'archevêque de Munich, reconnurent-ils que ce que le Pape repoussait, c'était leur propre manière de voir ; ils résolurent alors de suspendre la publication de leur revue, non dans un esprit de soumission, mais en en appelant au temps pour les justifier et pourdémontrerl'crreurdu Pontife. Lors delà publication du SrjUabus^ ils n'avaient plus d'organe pour s'expliquer; ils ne cachèrent pas, dans leurs conversations, qu'ils ne trouvaient rien là qui pût lier leur conscience. Du côté opposé, Ward avait, dès le premier moment, montré, dans la concomitance des discours de Malines et de celui de Munich, un symptôme alarmant, et il avait dénoncé, en tous deux, un effort pour « décrier la légitime autorité de l'Eglise, en politique aussi bien qu'en philosophie ». Les auteurs de ces manifestations et ceux qui les approuvaient en Angleterre, étaient, à ses yeux, des « catholiques déloyaux », en « rébellion », peut-être « non intentionnelle », contre l'Eglise. S'il notait d' « hétérodoxie » le libéralisme politique de Montalembert, il estimait cependant que le libéralisme philosophique de Dœllinger était beaucoup plus dangereux. Sur l'avis de Manning, il renonça à faire paraître, dans la Revue de Dublin, le long article qu'il avait préparé contre les thèses de l'orateur français, et
il se borna à le faire circuler autour do lui. Au contraire, nul ménagement dans ses attaques contre le libéralisme allemand et ses adhérents anglais. Quand parut le Syllabu.s, il exulta, l.ui qui souhaitait recevoir une sentence pontificale, tous les matins, avec son Times, il se réjouit d'en avoir, d'un seul coup, un si grand nombre. Il parut prendre plaisir à leur donner l'interprétation la plus absolue, la plus eiïarouchante, et à exiger de tous, sous peine d'être convaincus de révolte, l'acceptation de cette interprétation. Ce lui fut, en outre, l'occasion de reprendre et de développer, sur l'infaillibilité papale, sur la soumission due à tous les actes émanés de Rome, des thèses dépassant singulièrement la doctrine que devait fixer et limiter, en cette matière, le concile du Vatican. Sur le terrain extrême où il se plaçait, Ward ne se sentait pas isole. 11 était en correspondance avec plusieurs controversistes ultramontains du continent. En Angleterre, il se voyait approuvé par Manning; celui-ci, en effet, fermant les yeux sur des exagérations qu'avec plus de réflexion et de sang-froid, il eût sans doute hésité à admettre sans réserve, encourageait Ward, louait ses écrits, app'ouvait ses interprétations: « Ce qu'il nous faut, lui écrivait-il, c'est une entière netteté et l'affirmation des plus hautes vérités. Je suis convaincu que l'audace est prudence, et que notre danger est la demi-vérité. Il me semble que nous ne pouvons rien faire de plus pratique et de plus sûr que de poursuivre la ligne que vous avez commencée et de nous y tenir à peu près exclusivement '. »
' IV. (/'. Ward and Calholic Revival, p. 187.
344 l.A RENAISSANCE CATHOLIQUE KN ANGLETERRE
Si précieuses qu'elles fussent à ^^'ard, ces approbations ne lui suflisaient cependant pas. Il était toujours tourmenté de savoir ce que pensait son ancien maître Ne^vman, et ne se lassait pas de lui envoyer ses publications, de l'interroger, de tâcher de l'amener à se prononcer dans son sens. Nowman répondait patiemment, affectueusement, sans s'engager sur le terrain où Ward l'appelait, marquant d'un mot que, lors même qu'il était d'accord avec lui sur certains principes, il n'admettait pas toutes ses déductions ni surtout leur forme excessive. De la Revue de Dublin, il disait qu'elle « tendait les principes jusqu'à ce qu'ils fussent près de se briser » et qu'elle « présentait les vérités dans la forme la plus paradoxale ». 11 ne se solidarisait pas, pour cela, avec les hommes de l'autre école, faisant d'ailleurs entre eux des distinctions ; plus empressé, par exemple, à se porter fort, auprès de \Vard, des intentions de ]Montalembert que de celles de Dœllinger qui lui inspirait beaucoup moins de confiance et de sympathie. En somme, il entendait persister dans une réserve dont les exagérations des deux partis le disposaient, moins que jamais, à se départir*. Aussi bien, en ce moment, avait-il autre chose à faire que de se mêler à ces controverses; il était aux prises avec Kingsley et écrivait ÏApologia.
i \y. G. Ward and Ihe Cal/iolic Revival, p. 191 à 199, 4o4 à 459.
L'opinion protestante avait été fort irritée de la conversion de Newman : elle se refusait à admettre qu'un tel changement pût avoir des causes honorables. Pour elle, il n'y avait pas conversion, mais perversion. 11 lui eût été malaisé sans doute de contester le désintéressement d'une décision qui avait coûté de si cruels sacrifices à son auteur ; mais elle prétendait y relever des procédés empreints de duplicité. Celte duplicité, elle croyait l'apercevoir dans la complexité subtile d'un esprit qui aimait à prolonger l'analyse et la critique avant de conclure. Des longs combats intérieurs soutenus par ÎSewman, de 18il à 1815, de ses hésitations, — preuve de sa sincérité et de sa probité morale, — elle déduisait qu'il était devenu, longtemps avant son abjuration ouverte, un romaniste déguisé et qu'il n'était demeuré dans l'b^glise anglicane que pour la mieux trahir, pour y provoquer un déchirement plus considérable, une désertion plus nombreuse. Cette perfidie paraissait en harmonie avec l'idée qu'on se faisait du prêtre catholique, instrument et professeur de mensonge, d'intrigue et de dissimulation. Ceux-là mêmes qui répugnaient à penser si mal d'un ancien coreligionnaire, autrefois estimé, ne pouvaient s'empêcher de le croire plus ingénieux, plus subtil que franc d'allure. En tous cas, ils voyaient en lui la vie-
;rt6 I-A RKNAISSANCE CATHOLIQUI-: EN ANGLETERRE
time, à jamais perdue, dune erreur mortelle ; entre lui et son pays, il ne leur paraissait plus qu'il pût y avoir contact et sympathie.
Xewman soud'rait de ces préventions. Longtemps cependant, il ne manifesta aucune intention de les combattre ; il les subissait en silence. « Je les considérais, a-t-il écrit plus tard, comme une part du châtiment que j'avais naturellement et justement encouru par mon changement de religion, dût même la durée de ces accusations égaler celle de ma vie. Je remettais ma justification à des jours à venir où les sentiments personnels seraient éteints, où Ton verrait paraître à la lumière des documents alors enfouis dans des portefeuilles ou dispersés dans le pays. » Près de vingt années s'étaient ainsi écoulées, quand un incident, survenu à l'improviste, mit directement Newman en demeure de se justifier.
En janvier 1864, un ami lui communique un article qui vient de paraître dans le Moemillans Magazine, et où, à propos de l'histoire delà reine Elisabeth, l'auteur anonyme écrivait: « La véracité, pour elle-même, n'a jamais été la vertu du clergé romain. Le P. Newman nous apprend qu'elle peut et, en somme, qu'elle doit n'en pas être une, que la ruse est l'arme dont le ciel a pourvu les saints pour résister à la force brutale du monde mauvais. » Indigné de l'accusation ainsi portée contre le clergé catholique et plus indigné encore de voir son témoignage invoqué à l'appui de cette accusation, Newman demande au directeur de la revue sur quel fondement s'appuie l'accusateur. Celui-ci alors se
dévoile: c'est le révérend King'sley ; écrivain de talent, poète et romancier à ses heures, (ru{)inions très démocratiques, il s'est mêlé, en 1848, à l'agitation cliartiste et a été rédacteur du Chrétien socialisle ; après avoir fait, non sans succès, œuvre d'apôtre dans une paroisse rurale, il est devenu, depuis 1860, professeur d'iiistoire moderne à l'Université de Cambridge ; comme Maurice dont il était l'ami et le disciple, on le classait parfois dans le Broad chiirch, mais il se piquait d'une orthodoxie plus rigoureuse ; nature ardente, prompte aux entraînements, il était en sympathie facile avec les écoles les plus diverses, sauf avec les ritualistes et les catholiques romains qu'il délestait. A la réclamation de celui qu'il a accusé, il répond, en se référant à l'un des sermons prononcés par Newman, avant sa conversion, mais sans spécifier aucun passage qui justifie son accusation. Vainement Newman le presse-t-il, il n'obtient rien de précis. Perdant alors patience, il saisit le public de la question et rapporte, dans une courte brochure dont l'ironie mordante rappelle les meilleures pages des Provinciales, le dialogue qui vient d'avoir lieu entre lui et son accusateur. A cette brochure, parue en février 1864, Kingsley riposte, à la fin de mars, par un écrit de quarante-huit pages, intitulé : Que veut donc dire le B' Neunnan? Il y prétend avoir découvert, dans les écrits de Newman, des preuves multiples qu'il enseigne le mensonge et qu'on est fondé à mettre en doute sa sincérité. « Dorénavant, dit-il, je suis, autant qu'un honnête homme peut l'être, dans l'incertitude et la crainte touchant toute parole
(juc peut écrire le D' Xewman. Comment puis-je savoir si je ne suis pas la dupe de quelque finesse comprise dans une de ces trois espèces d'équivoque que saint Alphonse de Liguori et ses disciples présentent comme permises V... Et quand j'aurais formulé, dans celte brochure, une accusation reconnue au fond pour très vraie par le D'' Newman lui-même, comment puis-jc savoir si, ne me trouvant, à moi, protestant hérétique, aucun droit de la porter, il ne se trouverait pas, à lui, le plein droit de la nier? »
Newman frémit sous l'outrage. Voilà près de vingt ans qu'on le traite de « menteur », sans qu'il se justifie. Doit-il continuer à se taire, ou le défi qui lui est si injurieusement jeté, devant le pays, ne lui commande t-il pas de rompre enfin ce silence ? Et puis, il y a là plus que sa querelle personnelle ; l'honneur de ses frères du sacerdoce catholique est en cause ; n'estce pas son devoir de les défendre ? Sa délibération intérieure n'est pas longue. « J'accepte le défi, s'écriet-il ; je ferai de mon mieux pour y répondre, et je serai content quand je l'aurai fait. » Aussi bien, la façon dont a été accueillie sa première brochure, lui fait croire que le moment est favorable. Jusqu'à présent, s'il s'était tu, c'est qu'il n'avait vu, dans le public, aucune disposition à l'entendre. « J'avais désiré, dit-il, en appeler de Philippe ivre à Philippe à jeun; quand aurais-je le droit de dire que Philippe est redevenu lui-même? S'il m'est permis de juger, d'après le ton général de la presse, j'ai aujourd'hui de grandes raisons de prendre courage. » Il lui plaît, d'ailleurs,
d'avoir pour juges ses compatriotes : « Je considère, déclare-t-il, les Ang-lais comme les plus soupçonneux et les plus susceptibles des hommes ; je les crois déraisonnables et injustes, dans leurs moments d'excitation ; mais j'aime mieux être Anglais, comme je le suis réellement, que d'appartenir à aucune autre race d'hommes sous le ciel. Ils sont aussi généreux qu'ils sont prompts et brusques ; et leur repentir, après une injustice, est plus grand que leur péché. » Il ne se fait pas cependant illusion sur la force des préventions auxquelles il se heurte :
Ce qui fait la force de mon accusateur contre moi, ce ne sont pas les chefs d'accusation qu'il a tirés de mes écrits et que je réduirai facilement en poussière, c'est la partialité de la cour, c'est l'état de l'atiaosphère ; c'est l'écho qui vibre d'avance autour de nous et qui répétera son audacieuse assertion de ma déloyauté; c'est cette prévention contre moi qui fait admettre, sans un doute, que, lorsque mes raisonnements sont convaincants, ils ne sont qu'ingénieux, que, lorsque mes aiïïrraalions sont irréfutables, il y a toujours quelque chose que je fais disparaître ou que je cache dans ma manche, avec cette conclusion plausible, mais cruelle, que les liommes saisissent si volontiers, que là oîi l'on a imputé beaucoup de mal, il doit y en avoir beaucoup... Voilà les ennemis réels que j'ai à combattre et les auxiliaires auxquels mon accusateur fait des avances.
Cette perspective ne le décourage pas. « Eh bien ! s'écrie-t-il, je briserai, si je le puis, cette barrière du préjugé, et je crois que j'y parviendrai. » Mais comment? Il annonce d'avance son plan :
Quand je lus, pour la première fois, le pamphlet accusa-
3oO I,A RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE
leur, je désespéiai presque de répoiuhe ulilement à un tel amas de faits dénaturés el à l'expression véhémente d'une pareillo animosilé. A quoi bon répondre d'abord à un point, puis à un autre, et parcourir tout le cercle de ces injures, quand ma réponse au premier point serait oubliée, dès que je passerais au second?... Toutes les accusations secondaires, portées contre moi, n'avaient de force que parce qu'elles étaient des exemples à l'appui d'une seule et même accusation capitale... Mon adversaire demande quelle est mon intention. Il n'est plus question de mes paroles, de mes arguments, de mes actions ; il est question de cette intelligence vivante par laquelle j'écris, je raisonne, j'agis. Il m'interroge sur mon esprit, sur ce que mon esprit croit, sur ce qu'il sent. Je lui répondrai.
... Je reconnais ce que j'ai à faire, tout en frémissant de la tâche qui mest imposée et de la nécessité de paraître ainsi devant tous les yeux. Il faut que je donne la véritable clef de toute ma vie... Je veux que l'on connaisse on moi l'homme vivant et non le mannequin vêtu de mes habits... Je dessinerai, aussi largement que possible, l'histoire de ma vie; je dirai de quel point je suis parti, de quelle suggestion extérieure, de quel accident est née chacune de mes opinions, jusqu'où et comment le développement leur est venu de l'intérieur de mon âme, comment elles ont grandi, comment elles ont été modifiées, combinées, mises en collision les unes avec les autres, enfin changées... Je rendrai compte ainsi de ce phénomène dont tant de gens s'étonnent, que j'aie pu quitter « ma famille et la maison de mon père », pour une Église de laquelle je me détournais jadis avec effroi... Il ne m'est nullement agréable de parler de moi, ni d'être critiqué parce que je le fais. Je n'ai nul plaisir à révéler, à grands et petits, jeunes et vieux, ce qui s'est passé au dedans de moi, depuis mes premières années, ni à donner à tout adversaire superficiel ou bavard l'avantage de connaître mes pensées les plus intimes, et je
DIVISIONS ENTRE CATHOLIQUES ilSl
puis pi-esque le dire, les rapports (|ui existent entre moi el mon Créateur. Mais Je n'aime pas à être traité, en face, de menteur et de misérable. Je ne remplirais mon devoir ni envers ma foi, ni envers mon nom, si je le supportais. Je sais que Je n'ai rien fait pour mériter une pareille insulte; et si, comme je l'espère, Je réussis à le prouver. Je dois faire peu de cas des ennuis accessoires attachés à mon entreprise'.
Newman annonce donc sa résolution d'écrire ce qu'il appelle ouvertement : Apologia pro vild sud. A cette nouvelle, les rares amis qu'il a conservés parmi les anglicans et qui se rendent compte de l'état de l'esprit public autour d'eux, ne sont pas sans inquiétude. Church, chargé de surveiller l'impression du manuscrit, ne peut cacher à un ami commun combien il lui paraît malaisé que Newman fasse admettre par les juges, même les plus candides, la légitimité d'une situation qui choque à ce point toutes leurs idées et tous leurs sentiments. <■ Il n'y a rien, dans le monde, ajoute-t-il de si critique et de si difficile, que la position d'un homme qui change d'opinion et qui le fait lentement, avec délibération et réflexion. Plus il est soigneux, consciencieux, hésitant, plus les gens sont portés à lancer contre lui des accusations de déshonnêteté et d'inconsistance. S'iY Apologia qyxe Nevvman va présenter au public Ijritannique réussit à le faire juger avec impartialité par ce public, il aura accompli un remarquable exploit. C'est lui qui peut le faire, si la chose est faisable. Mais il court un risque... Les questions
' Préface de V Apologia, passim.
332 LA in-:.\AI.SSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE
publiques et personnelles sont si mêlées que quiconque est effrayé de Rome, se croira obligé de se prononcer contre Newman. Mais il doit aller de Tavant, et nous devons l'aider autant que nous le pourrons ' . »
Newman se met à l'œuvre, sans s'arrêter à ces craintes. Pris à l'improviste, il n"a pas sous la main de matériaux préparés à l'avance; il ne s'en embarrasse pas. La rapidité de son travail est prodigieuse. Il s'est décidé, dans le commencement d'avril; dès le 21 de ce mois, paraît une première parlie; les six autres suivent, de semaine en semaine ; la dernière est publiée le 2 juin. Et il se trouve que ces pages, écrites à la volée, forment un livre admirable, sans précédent, on dirait presque sans égal, si nous n'avions les Confessions de saint Augustin dont on peut le rapprocher sans témérité. Les circonstances mêmes qui ont commandé et précipité l'exécution de ce livre, lui donnent quelque chose de plus vivant et de plus poignant. On sent que l'auteur n'a pas posé à dessein et à loisir devant la toile où il se peint, mais qu'il s'est livré au public, malgré lui, poussé à bout par l'attaque de son adversaire, dans la vérité palpitante et frémissante de son émotion. Ne croyez pas cependant que ce ne soit qu'une œuvre de polémique personnelle, une sorte de pamphlet. Non, à peine s'est-il mis en train, que, porté, élevé par son sujet, il oublie sa querelle particulière et son insulteur. « Et maintenant, s"écrie-t-il à la fin de la première partie,
1 Lettre à Copeland du 2G avril 1SC4. {Life and Lellers of Dean Chnrch, p. 161, 168.)
DIVISIONS ENTRE CATHOLIQUES liW.i
je suis dans un cours de penséo;s trop liaut et trop serein, pour qu'aucun calomniateur puisse le troubler. Allez au loin, M. Kino^sloy, et envolez-vous dans l'espace! »
En effet, nous voilà transportés dans une région bien supérieure. C'est riiistoire d'une àrne, et de quelle àme! racontée par le seul homme peut-être qui fût capable d'en pénétrer les profondeurs et d'en analyser les délicates complexités. Nous suivons les étapes de son ascension progressive vers la pleine lumière, les dramatiques angoisses qui ont précédé sa conversion. Et cette émouvante auto-biographie se trouve être un chapitre d'histoire générale; elle éclaire l'une des crises religieuses les plus intéressantes et les pkis fécondes de l'Angleterre contemporaine ; elle donne la clef d'une transformation qui n'est pas terminée. A un point de vue plus abstrait, elle est une étude de haute et pénétrante psychologie sur l'évolution et la formation de la croyance dans un esprit naturellement critique, étude d'autant plus attachante et plus vraie qu'elle est prise sur le vif. Ajoutez par surcroît, une perfection de forme un charme de style qui, au témoignage de tous les juges compétents, font de VApologia l'un des chefsd'œuvre de la littérature anglaise.
Commencé comme une œuvre de combat, le livre se termine sur une note attendrie. Les dernières lignes sont un hommage de gratitude et d'affection au petit groupe dont l'attachement filial et confiant a consolé le maître des calomnies de ses adversaires et de ce •qui est plus cruel encore, des suspicions de certains II. 23
(Je ses coreligionnaires; il s'y mêle un souvenir ému à l'adresse des amis d'aulrelois :
J'ai Iciinini' celle liisldiic de iimi-inème, le jour de la frie de Saint-Philil)pe; et dès lors à qui puis-je mieux l'oirrir, comme témoignage d'afTeclion et de reconnaissance, qu'aux (ils lie snint IMulippe, mes cliers frères dans cette maison, les piètres de l'Oiatoire de Birmingham, Ambroise Saint- Joim, H. A. Mills, H. IJitlleston, Ed. Caswall, W. P. Neville, H. J. D. Hyder?à ces amis qui m'ont été fidèles, qui ont eu un sentiment si délicat de mes besoins, (jui ont été si indulgents pour toutes mes faiblesses, qui m'ont porté à travers tant d'épreuves, (jui n'ont hésité devant aucun sacrilice, lorsque je le leur demandais, qui ont supporté, avec tant de sérénité, les découragements dont j'étais la cause, qui ont fait tant de bonnes choses dont ils m'ont laissé tout le mérite, avec qui j'ai vécu si longtemps et avec qui j'espère mourir. Et à vous spécialement, cher Ambroise Saint-.John, que Dieu m'a donné, après m'avoir retiré tous les autres; à vous qui êtes le lien entre ma vie ancienne et ma vie nouvelle, qui, depuis vingt-quatre ans^ avez été, pour moi, si dévoué, si patient, si zélé, si tendre, qui m'avez laissé m'appuyer si pesamment sur vous, qui avez veillé sur moi de si près, qui n'avez jamais pensé à vous lorsqu'il s'agissait de moi. En vous, je réunis et je rappelle à ma mémoire ces compagnons, ces conseillers familiers et affectueux qui, à Oxford, m'avaient été donnés, l'un après l'autre, pour être ma consolation journalière et mon soulagement; et tous les autres, de grand renom, de noble exemple, qui ont été mes vrais amis et m'ont montré un attachement sincère, dans des temps déjà bien loin; et aussi tant d'hommes plus jeunes qui ne m'ont jamais été infidèles, ni en parole ni en action ; et, parmi tous ces amis, liés à moi par des relations si diverses, je pense surtout à ceux qui se sont réunis, après moi, à
DIVISIONS ENTRE CATHOLIQUES .35o
l'Église catholique. Je prie ardeminent pour tous, espérant, contre toute espérance, que nous, qui étions autrefois si unis et si heureux de notre union, nous pourrons être amem-s, par le pouvoir de la divine i*rovidence, à ne former « qu'un seul troupeau sous un seul pasteur».
Tous les témoignages contemporains constatent l'effet extraordinaire produit par V Apoloyia. La parole deNewmanvaau cœurde l'Angleterre et, d'un seul coup, retourne complètement l'opinion. S'ilyaencore quelques voix discordantes, elles sont étouffées et couvertes par l'applaudissementuniversel. Jamais livre, croyons-nous, n'a eu un tel résultat : c'est un écrivain très protestant, le docteur Fairbairn, qui en convient lui-même, en s étonnant qu'un homme ait pu ainsi déterminer luimême le jugement d'une époque sur sa propre vie, et faire accepter du public, et d'un public hostile, l'interprétation qu'il donnait de sa conduite. Newman a accompli ce tour de force, de faire comprendre, admettre par une opinion si prévenue contre le papisme, l'honorabilité, la légitimité des motifs qui l'y avaient conduit. Des accusations portées contre lui, de son accusateur lui-mêm,e, personne ne se soucie plus, si bien que, dès la seconde édition de son livre, il supprime, comme étant devenu sans objet, ce qui est controverse personsonnelle avec Kingsley. Après avoir été, pendant près de vingt ans, si contesté, si suspect, si décrié même, il retrouve, auprès de ses compatriotes, une faveur qui le suivra jusqu'à sa mort, bien plus, qui lui survivra. Désormais, il n'est plus considéré comme un transfuge, un traître qui s'est disqualifié lui-même ; la nation
la réadmis au nombre de ses enfants et de ceux qui lui font le plus d'honneur. Le secret de cet étonnant succès, c'est sans doute le génie de l'écrivain; c'est plus encore sa sincérité, sa candeur iiianil'esle, la beauté devenue visible et lumineuse de son âme ; mais c'est aussi ce je ne sais quoi dans l'allure, dans l'accent, qui prouvait que, tout papiste qu'il fût devenu, il était demeuré un Anglais ; ce qui faisait dire, peu après, au Salnrday Reviaic : « Le docteur Newman écrit comme il est et comme il sera toujours, c'est-à-dire comme un homme qui est, par la pensée, par le sentiment, par l'éducation, anglais jusqu'à la moelle des os'. »
Si l'on est fondé à dire que V Apologia seule a rendu à Newman crédit et faveur auprès de l'opinion anglaise, il n'en faudrait pas conclure que, dès avant cette publication, un changement n'eût pas commencé à s'opérer dans ses rapports avec certains Anglicans. Il avait eu, en effet, la consolation de renouer peu à peu des relations affectueuses avec quelques-uns des anciens amis dont il lui avait été si douloureux d'être séparé par son changement de religion : rapprochements, il est vrai, purement individuels et non connus du public. Newman, pour son compte, n'avait pas cessé, un seul jour, d'aimer ces anciens amis, de les estimer, de re-
• 20 mars 1866.
connaître leur bonne foi, mais, par une sorte de fierté discrète, au lendemain de sa conversion, se rendant compte que c'était lui qui s'était éloigné, il s'était cru tenu d'attendre, sans le devancer, le jour où il leur conviendrait de rentrer en communication avec lui. Certains d'entre eux qui ne souffraient pas moins que lui de la séparation, finirent par s'y décider. En 1861, la correspondance reprenait sur le ton de la vieille affection, avec Churcli alors vicar dans une paroisse de campagne '. Ce devait être, jusqu'à la fin, la plus tendre des amitiés protestantes de Newman. Carissime, c'est ainsi que celui-ci commence ses lettres à Church, En 1870, il lui dédiera un de ses volumes de sermons, en rappelant, avec une gratitude émue l'appui reçu de lui autrefois à Oxford. Un converti a pu dire de Church que, s'il fût devenu catholique, il aurait été choisi pour recevoir, comme un nouvel Elisée, le manteau du maître, avec lequel il avait, plus que personne, des traits de ressemblance-. En 1863, c'est un autre ami très cher d'autrefois, Rogers, que nous trouvons en visite chez Newman, à Birmingham, causant affectueusement du passé '^ A la même époque, Isaac Williams échangeait avec lui des lettres amicales'. Quelques années auparavant, en 1858, nous voyons Pusey écrire à iSewman, pour l'interroger, comme il eût pu le faire autrefois, sur la façon de réfuter les
' Life and Lelters of Dec.n Church, p. 158. " Article de Kcgun Paul [Monl/i, février 1895). ^ Lelters of lord lilacliford, p. 246.
^ Aulobior/raphy of Lsuac Williams, p. 130.
objections tirées des découvertes géologiques, et Newman s'empressait de lui répondre'. Pusey n'était pas sans |)révention contre les convertis qu'il ne comprenait pas, mais il faisait exception pour Mewman : il disait volontiers que « tous avaient été gâtés par leur conversion, sauf Newnian dont la nature était si parfaite que rien, même son passage à Rome, ne pouvait l'altérer, et sauf Ward qui était déjà si mauvais que rien ne pouvait le rendre pire- ». Keble tarda un peu plus, mais, le 4 août 1863, il adressait, à son ancien ami, cette lettre où respirait la tendresse si délicate et si chaude de son cœur :
Mon cher Xew.man,
C'est une grande chose pour moi, jo le sais, de demander, après tant d'annt'-es, que vous regardiez avec bienveillance ce qui vient de moi... Ce que J'ai occasionnellement appris de Cranley et de Copeland sur l'impression que vous faisait le silence de votre vieil ami, me touche peutêtre autant ou plus que tout; et c'est une des nombreuses choses que maintenant je désire voir changer. J'aurais dû sentir, plus que je ne l'ai fait, quel douloureux fardeau vous portiez par raison de conscience, et que c'était le devoir de nous tous de le diminuer plutôt que de l'aggraver, autant, du moins, que d'autres devoirs le permettaient. A vrai dire, je crois que la dernière communication a été, de mon côté, avec la Lyra Innocentium. Depuis lors, j'ai été, plus d'une fois, sur le point de vous écrire. Mais quelque chose survenait toujours qui semblait m'arrèter. Je sup-
1 Life ofPuseij. t. IV. p. 78, 79.
2 Ce propos était rapporté par Ward lui-même qui s'en amusait. [\V. <:. Ward and fhe Oxford Movement, p. 36S.)
pose que Je me suis dit que co ne pouiTail èlie que froid et contraint, et ainsi je m'abandonnai à mes habitudes dilatoires, et cela m'ellraie maintenant de penser comme le temps s'est écoulé. Je puis seulement demander que, si j'ai été, avec vous, trop comme si vous étiez mort, vous veuillez maintenant être, envers moi, comme si j'étais mourant, ce f|ui doit être naturellement presque ma condition ; car, quoique, yràce à Dieu, étonnamment bien, je suis dans ma soixante-douzième année. Pardonnez-moi donc, mon cher vieil ami, ce qui a été mon tort en ceci, — je jieux le voir en une certaine mesure, mais je crois qu'il y en a plus que je ne vois pas, — et laissez-moi avoir la con;^olation de penser que votre souvenir de moi ne sera jilus. dorénavant, rendu amer par rien de plus que ce qui est inséparable de notre triste condition, comme je suis sur que votre bonté pour moi a toujours été la même. Et maintenant, cher Newman, laissez-moi dire : « Dieu soit avec vous, et puisse-t-II nous pardonner et nous réunir tous, comme il veut et quand il veut! » Je sais que vous voudrez bien m'écrire une ligne ou deux, pour me dire que vous me croyez encore et toujours a(Tectueusenient vôtre
J. Keiîle '.
De telles paroles trouvaient écho dans le cœur de Newnian, ([ui avait gardé une particulière vénération pour les vertus de Keble. N'avait-il pas écrit à sa sœur, en 1847, alors qu'il se disposait à devenir le fils spirituel de saint Philippe de Néri, que " ce grand saint lui rappelait, sous beaucoup de rapports, Keble », qu'il leur trouvait la môme physionomie morale, et que cela lui permettait de « se figurer ce que Keble eût été, si
' John Keble, par Lock. p. 18;J.
3f)0 LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE
la volonté de Dieu l'avait fait naître en un autre lieu et dans un autre temps ' » ?
Cependant Kcble, comme Pusey, se borna tout d'abord à échanger des lettres avec Newman. Les anciens amis ne devaient se revoir qu'après VApologia, à la fin de 1865. Newman a raconté lui-même cette entrevue, après la mort de Keble, à la demande de son biog'raplie. sir John Coleridg-e-. On me permettra de reproduire son récit ; tout est intéressant, quand il s'agit de telles âmes et de telles amitiés:
Ke])lp avait dt'siré que je vinsse à hii ; mais la maladie de sa femme qui les retint à Rournemoutli, l'obligea à remettre ma visite. A son retour à Hursley^, je lui écrivis à ce sujet et je proposai un jour. Ayant appris ensuite que Pusey, de son côh'', devait se rendre à Hursley, au jour choisi par moi, j'écrivis à Iveble que je renvoyais à plus tard ma visite. Je crois lui en avoir donné la raison : je ne les avais vus, ni l'un ni l'autre, depuis vingt ans; les revoir tous deux à la fois, c'eût été, je le craignais, plus que je n'aurais pu supporter. En conséquence, je lui mandai que je quittais Birmingham pour m'en aller, tout d'abord, chez des amis dans l'île de Wight, et que je me rendrais à Hursley au retour. Cela se passait en septembre 1865. Mais quand, le 12 de ce mois, je me trouvai dans le train de Birmingham à Reading, je sentis qu'il y avait une sorte de couardise à éviter cette rencontre, et je changeai encore de résolution. En dépit de ce que j'avais écrit, j'allai couchera Southampton, et, le lendemain, sans être attendu, je me présentai à Hursley. Keble était sur sa porte, causant avec un ami. Il
I Lelters and Correspondence of Xew7)ian. t. Il, p. 474.
- Memoirs of Rev. J. Keble, par sir J. Coleridge, p. 528 à 530.
•'• C'était la paroisse de Keble.
DIVISIONS ENTRE CATHOLIQUKS 361
ne me reconnut pas et nie demanda ni(in nom. I,e jilus étoniianl est (jue moi, qui venais sciemment dans sa demeure, je ne le reconnus pas non plus, et n'osant lui demander (|ui il était, je lui tendis ma carte sans rien dire. Ouand, à la lin, nous nous fûmes retrouvés lun l'autre, il me dit, avec celle tendresse émue que je me rappelais si bien, que sa femme avait élé prise, le malin même, d'un accès de son mal, qu'il ne pouvait me recevoir comme il eût désiré le faire ; ([ne, d'ailleurs, il ne m'attendait pas du tout, (' car, murnmra-t-il tout bas, Pusey, comme vous le savez, est dans la maison ». 11 me fit alors entrer dans son cabinet de travail, m'embrassa avec la plus grande affection; il ajouta qu'il allait préparer Pusey et me l'envoyer.
Je crois que j'étais arrivé dans la matinée et que je restai quatre ou cinq heures. Le dîner eut lieu à une ou deux heures. Tout le temps que je fus cliez lui, Keble alla et vint, veillant sur sa femme; je restais avec Pusey. Je me souviens très peu de la conversation qui eut lieu pendant le repas. Pusey était plein de la question de l'inspiration des saintes Ecritures. Keble exprimait sa joie qu'il y eut là un sujet commun sur lequel je ne pouvais avoir d'opinion bien différente de la leur...
Un peu avant mon départ, Pusey nous quitta pour aller lire le service du soir à l'église et je restai en plein air, seul avec Keble. Celui-ci me dit qu'il m'écrirait à l'île de Wight, dès que sa femme irait mieux; qu'à ce moment, je devrais m'arranger pour venir passer une journée avec lui. Nous nous promenâmes un peu, puis nous nous arrêtâmes à regarder en silence l'église et le cimetière, qui formaient un tableau si beau et si calme. 11 se mit alors à causer avec moi, avec presque plus encore d'intimité qu'autrefois, eomme si nous n'avions jamais été séparés. Je fus bientôt obligé de m'en aller.
Je restai dans l'île de Wight, jusqu'à l'arrivée de la lettre
promise. Keble m'y apprit que la maladii' de sa femme s'était aggravée et qu'il devait renoncer à recevoir ma visite. Si donc je n'avais pas été le voir, le 13 septembre, comme j'avais été sur le point de ne [las le faire, je ne l'aurais jamais revu'.
Les journaux, sur le moment, parlèrent de cette rencontre avec quelque malveillance envers Keble et Pusey ; celui-ci en fut peiné ; il écrivit au directeur du Guardian pour prolester contre ceux qui parlaient de « réconciliation » entre lui et Newman. « L'affection profonde qui nous unit, ajouta-t-il, et qui remonte maintenant à plus de quarante ans, n'a jamais été le moins du monde obscurcie. L'acte par lequel il nous a quittés, a été l'un des profonds chagrins de ma vie ; mais il entraînait une séparation dans les situations, non une diminution daffection -. »
YIII
Le succès de VApolog/a profitait naturellement au catholicisme. N'était-ce pas pour venger l'honneur de ses frères autant que le sien propre, que Newman s'était décidé à parler? Quelque chose de son prestige, de sa popularité reconquise, rejaillissait sur tous les catholiques. De cette date, le nom de « converti » a cessé d'être décrié. « J'ose dire, a écrit un biographe protestant de Xewman, que ce livre a plus fait que tout le
1 Keble, en effet, mourut peu après cette visite. - Life of Pusey, t. IV. p. 112.
DIVISIONS KNTRE CATHOLIQUES 363
rt'ste de la littérature religieuse de notre temps, pour abattre la défiance des Anglais à Tégard des catholiques romains, et pour amener, entre ceux-ci et les membres des autres Kglises, de jjonnes et cordiales relations'. » Aussi n'est-on pas surpris de voir alors les catholiques se réjouir d'une victoire dont ils partageaient les profits et en témoigner leur reconnaissance à celui qui s'est fait leur champion : tel le synode du diocèse de Birmingham, qui, en juin 1864, vote une adresse à Newman, pour le remercier. On a le droit au contraire d'être surpris, quand on voit des catlioliques, et non des moindres, bouder ce succès et s'en alarmer. Ils n'osent le faire ouvertement, de peur de trop heurter le sentiment général, mais ils s'épanchent dans l'intimité. Manning, en écrivant à M^' Talbot, se plaint qu'à propos de ce qu'il appelle un peu dédaigneusement « cette affaire Kingsley », le chanoine Oakeley et le D'' Maguire se soient follement engoués de Newman ; il craint que l'inlluence, à son avis, dangereuse, de ce dernier n'en soit accrue; cette Aj^ologia tant admirée et dont il ne peut lui-même, par moment, contester le passionnant intérêt, lui paraît l'œuvre d'un minimiser de la doctrine catholique, et il déclare que l'un de ses effets sera de « faire rester les anglicans oii ils sont - ».
Une si étrange attitude n'avait pas seulement pour cause la méfiance générale où, depuis quelque temps, Manning et ses amis étaient de Newman. Elle tenait à
' Ciinlinal Seirman. par Richard H. Hulton, p. 230. - Life of Manninrj^ t. Il, p. 206 et 326.
3(14 l.A RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE
ce que celui-ci, dans la dernière partie de VApologia, avait abordé quelques-unes des questions débattues entre les « libéraux » et les « ultramontains ». Non qu'il eût voulu, plus que par le passé, se mêler à des polémiques oii il n'approuvait aucune des thèses en conllit ; mais, toujours préoccupé de l'accusation de mensonge, il avait jugé nécessaire de ne pas laisser sans réponse ceux qui, prenant prétexte de certaines exagérations, prétendaient que sa nouvelle religion l'obligeait à des croyances qu'il ne pouvait sincèrement accepter, et que dès lors il devait ou abdiquer sa raison dans une servitude dégradante, ou se soulager par une infidélité secrète et hypocrite. Comme dans le reste de VApologia^ il paraissait doncn'avoir en vue que ses accusateurs protestants. Je n'affirmerais pas cependant qu'il n'eût saisi avec plaisir cette occasion de marquer sa ligne entre les deux fractions extrêmes de ses coreligionnaires, sans les provoquer directement à aucune controverse. En tous cas, c'était la première manifestation publique de ses opinions sur ces questions brûlantes, et, à ce titre, elle mérite que nous nous y arrêtions.
L'auteur déclare d'abord que " du jour où il est devenu catholique, il s'est senti dans une paix et un contentement parfait et qu'il n'a jamais éprouvé un seul doute ». 11 affirme sa foi entière à toutes les vérités catholiques, même à celles autour desquelles peuvent s'élever ce qu'il appelle des <» difficultés intellectuelles » ; « car, dit-il finement et justement, je n'ai jamais pu voir aucune connexité entre le sentiment, si
DIVISIONS i:\TRE CATHOLIQUES 365
vif qu'il puisse être, de ces difficultés, entre leur nombre, si g-rand qu'on le suppose, et le doute sur les doctrines auxquelles elles sont attachées ; suivant moi, dix mille difficultés ne sont pas un doute ; difficulté et doute ne se jug^ent pas d'après la même mesure ». Abordant ensuite Tune des vérités catholiques qui éveillait le plus d'ombrages, rinfaillibililé de l'i^lglise, il en montre la convenance, la nécessité, le bienfait, et déclare y être « absolument soumis ». Il proclame sa foi à tout le dogme révélé, « tel qu'il est infailliblement interprété par l'autorité à laquelle il a été confié, et, implicitement, tel qu'il sera interprété par cette même autorité, jusqu'à la fin des temps ». 11 ajoute, évidemment avec la pensée de se séparer de certaines témérités du Rambler :
Je me soumets de plus aux traditions de l'Eglise, univex'sellement reçues, dans lesquelles se trouve la matière des nouvelles définitions dogmatiques qui sont faites de temps en temps et qui sont, à toutes les époques, le vêtement et la manifestation du dogme catholique déjà défini. Et je me soumets à ces autres décisions du Saint-Siège, Ihéologiques ou non. prononcées par les organes qu'il a lui même désignés; lesquelles, même si Je laisse de côté la question de leur infaillibilité et si je les considère au point de vue le moins élevé, se présentent à moi avec un droit à être acceptées et obéies. .Je considère aussi que, graduellement et dans la suite des temps, l'investigation catholique a pris certaines formes déterminées et est devenue une science, avec une méthode et une phraséologie qui lui sont propres, sous l'action de grands esprits, tels (jue saint Athanase, saint Augustin et saint Thomas ; el Je ne me sens
3(16 I,A KKNAISSANCE CATHOl.IQI'E EN ANGLP^TKRRE
nullemenl lenti- Je mctire en pièces ce grand legs intellectuel tjui nous a été transmis pour les temps où nous sommes.
Mais, non moins préoccupé des exagérations de l'école opposée, Newinan s'attache à démontrer que rinfaillibilité n'a nullement pour conséquence l'espèce de « captivité intellectuelle » préconisée par Ward, qu'elle n'implique, à aucun degré, ces définitions multipliées et, en quelque sorte, continues, qui décourageraient tout travail indépendant, cette surveillance ombrageuse et oppressive de tous les actes, de toutes les paroles du fidèle, qui le réduirait « à combattre, comme les soldats perses, sous le fouet, de telle sorte qu'on pourrait dire de lui, avec vérité, que la liberté de son intelligence est morte sous les coups ». 11 expose toutes les raisons de droit et de fait qui limitent l'exercice de cette infaillibiliti' ; il montre, par l'histoire, que les définitions sont rares, lentement préparées pendant des siècles et qu'elles ne font jamais que constater des croyances admises antérieurement ; il insiste notamment sur ce que l'infaillibilité laisse subsister le libre travail préparatoire des esprits et qu'on se fait une idée fausse et incomplète du catholicisme, en n'y voyant que le principe de l'autorité ' .
1 <i Chaque fois, dit Newman, que l'infaillibilité s'exerce, son action résulte d'une opération intense et variée de la raison, agissant à la fois comme son alliée et comme son adversaire ; et, son œuvre accomplie, elle provoque, ù son tour, une réaction de la raison contre elle ; et comme, dans un gouvernement civil, l'État existe et se soutient par le moyen de la rivalité et de la collision, des empiétements et des défaites des partis qui le com-
DIVISIONS KNTRE CATHOLIQUES 367
De ce qu'il existe un don d'infaillibilité dans l'Église catholique, Newman n'en conclut pas que les autorités en possession de ce don soient infaillibles dans tous leurs actes; il admet, au contraire, que « l'histoire de l'Eglise fournit des exemples d'un pouvoir légitime, exercé avec dureté ». Mais il estime que, d'ordinaire, ceux qui ont été ainsi frappés avaient tort, sinon au fond, du moins au point de vue de l'opportunité. Seulement, il comprend que, dans le cas de quelques-unes de ces interventions, l'autorité soit jugée défavorablement, surtout quand « elle se trouve momentanément soutenue par un parti exagéré et violent, qui exalte des opinions jusqu'à en faire des dogmes et qui a surtout à cœur de détruire toute école de pensée autre que la sienne ». Ici, Newman n'est plus seulement dans l'histoire ; il est en face de la crise du moment, de celle dont il souffre et dont il voit souffrir autour de lui :
Un tel état de choses peut être, pendant qu'il existe, irritant et décourageant pour deux ordres de personnes :
posent, de nit^nie la chrétienté catholique n'est pas une simple manifestation d'absolutisme religieux, mais elle présente un spectacle continuel de l'autorité et du jugement privé, avançant ou reculant alternativement, comme le flux et le reflux de la marée. C'est un vaste assemblage d'êtres humains, aux intelligences indociles et aux passions sauvages, réunis par la beauté et la majesté d'un pouvoir surhumain, dans ce qu'on pourrait appeler une grande école do correction ou d'éducation; non comme dans un hôpital ou une prison, non pour être couchés dans un lit ou pour être ensevelis vivants; mais, s'il m'est permis de changer ma métaphore, pour être rassemblés dans quelque grande manufacture morale où se fond, s'afOne et se moule, par un incessant et bruyant travail, la matière brute de la nature humaine, si excellente, si dangereuse, si propre à réaliser la pensée divine. »
pour les hommes modérés qui voudraient réduire, autant que loyalement elles peuvent l'être, les différences entre les opinions religieuses, et aussi pour ceux qui perçoivent vivement les maux de leur époque et sont honnêtement avides d'y remédier, maux que les théologiens de tel ou tel pays étranger ignorent absolument, et que, même aux lieux oîi ils existent, il n'est pas donné à tous d'apprécier. C'est là l'état des choses, à la fois dans le passé et dans le présent. Nous vivons dans un siècle surprenant; l'élargissement du cercle des connaissances profanes, aujourd'hui, cause une vraie perplexité, d'autant plus qu'il promet de s'élargir encore et cela avec plus de rapidité et des résultats plus frappants. Or, ces découvertes, certaines ou probables, ont, en fait, une action indirecte sur les opinions religieuses, et alors surgit cette question : Gomment les droits respectifs de la révélation et de la science naturelle pourront-ils se concilier?
Xewman entrevoit, pour beaucoup d'àmes « séduites par le ton audacieux des écoles de la science profane, le danger de se laisser entraîner dans l'abîme sans fond du libéralisme de la pensée ». Parmi ces « libéraux II. il distingue des éléments très divers. Il en est qui ont une sorte d'irritation, d'animosité personnelle contre la vérité révélée. D'autres sont indifférents et étrangers aux questions religieuses. Ceux dont il se préoccupe davantage, sont « ces hommes nombreux, appartenant aux rangs élevés de la société et animés d'un esprit sincère, lesquels, suivant la disposition particulière de chacun d'eux, sont, ou simplement troublés, ou effrayés et conduits au désespoir, par la confusion entière oii les découvertes et les théories récentes ont jeté leurs idées les plus élémentaires sur
la religion ». Suit un morceau que je tiens à citer, car Newman s'y révèle tout enlier, avec son âme droite et. son esprit complexe, avec sa foi ferme et sa compréhension sympathi([ue des idées de son temps, avec sa généreuse sollicitude des consciences troublées et son sens aigu des difficultés à surmonter pour leur venir en aide, avec ses aspirations d'apôtre, ses intuitions de voyant, et aussi avec ses hésitations à conclure, ses répugnances à agir :
Qui ne sérail ému en pensant à la situation de tels hommes? Qui pourrait avoir contre eux une parole sévère? Je rappelle, en leur faveur, ces belles paroles de saint Augustin : Illi in vos sœvicDit, etc. : « Que ceux-là soient, pour vous, sévères qui n'ont pns connu les dillicullésqu"on •'prouve à distinguer Terreur de la vérité et à trouver le vi\ii chemin de la vie au milieu des illusions du monde! » Combien de catholiques se sont, dans leur pensée, attachés à de tels hommes, dont beaucoup sont si bons, si vrais, si nobles! Combien de fois ne s'est pas élevé, dans leur cœur, le désir de voir sortir des rangs catholiques, un champion pour défendre la vérité révélée, contre ceux qui l'attaquent ! Bien des personnes, catholiques ou protestantes, m'ont demandé de le faire moi-même; mais j'ai été arrêté par de graves ditlicultés. Une des plus grandes est que, dans le moment actuel, il est fort embarrassant de préciser ce qu'il faut attaquer et renverser. Je suis loin de nier que les connaissances scientiliques ne soient réellement en progrès; mais c'est par accès et par bonds: des hypothèses s'élèvent et tombent ; il est difficile de prévoir quelles sont celles qui resteront debout, ou quel sera l'état de la science par rapport à elles, d'année en année. Dans cet état de choses, il m'a paru peu digne, pour un catholique, de s'appliquer à celte œuvre vaine, de poursuivre ce qui ne II. 24
3T(» LA KKNAISSANCE rATHOLIQIK KN ANGLETERRK
sera peut-être bientôt plus que des fantômes, et de cliercher, en vue de quelques objections spéciales, à inventer intîénieusenient une théorie qui, avant d'être achevée, aura peut-être l'ait place à (juelque autre théorie plus récente, et cela parce (|ue ces objections premières auront été mises à néant par Tapparilion d'objections nouvelles. Il m'a semblé (|ue nous étions dans un temps oi^i les chrétiens étaient appelés à la patience, et où ils n'avaient d'autres moyens de venir en aide à ceux qui s'alarment que de les exhorter à avoir un peu de foi et de courage et à « se garder » comme dit le poète « de tout pas dangereux ». Plus J'ai réfléchi sur cet ordre d'idées, plus il m'a paru évident, et J'ai été conduit à supposer que, si je tentais ce qui promettait si peu de succès, Je trouverais la plus haute autorité catholique opposée à cette tentative, et que J'aurais perdu mon temps et le travail de ma pensée à faire ce qu'il serait imprudent, sous quelque forme que ce fût, de mettre sous les yeux du public, ou ce qui, si Je le faisais, ne servirait qu'à compliquer davantage des choses déjà trop compliquées sans mon intervention. C'est dans ce sens que j'interprète les actes récents de cette autorité. Je les comprends comme liant les mains d'un controversiste tel que Je l'eusse été moi-même, et nous enseignant cette vraie sagesse que Moïse enseignait à son peuple, lorsque les Égyptiens le poursuivaient : « Ne craignez pas et restez en repos; le Seigneur combattra pour vous, et vous vous tairez. » Et, bien loin de trouver aucune ditiiculté à obéir en cette circonstance. J'ai toute raison d'être reconnaissant et satisfait d'avoir une direction si claire dans un cas difficile.
C'est ainsi que Newman, sans vouloir traiter le sujet à fond et surtout sans engager de controverse, marquait, à l'adresse, non seulement des protestants, mais aussi des catholiques, les grandes lignes de la via média où
il entendait se tenir, entre les témérités de certains libéraux et les exaspérations des ultras. Que ces derniers vissent là une répudiation de leurs thèses extrêmes, je n'en suis pas surpris. INIais qu'ils y trouvassent motif à suspecter l'orthodoxie et la fidélité du grand converti, c'est ce qu'on aurait peine à comprendre, si Ton ne savait jusqu'où peuvent aller, dans les esprits même les plus sincères et les plus élevés, les préventions de parti.
Ces préventions allaient se nianifesler, à ce moment même, en une affaire qui devait être particulièrement pénible à Newman. Celui-ci, dès sa conversion, avait été frappé de la nécessité de faire cesser l'infériorité où, par suite des anciennes proscriptions, les catholiques étaient demeurés dans le domaine de la haute culture universitaire. C'est pour cette raison quil avait accepté le rectorat de l'Université fondée par les évêques irlandais, et qu'en dépit de tant de causes de découragement, il avait prolongé son effort durant sept années. 11 professait alors qu'une Université pleinement et exclusivement catholique, comme celle à laquelle il cherchait à insuffler la vie, était bien préférable à l'Université mixte ou neutre, sans nier cependant que, dans certains cas et faute de mieux, il ne pût devenir opportun de recourir à cette dernière solution; seulement alors, certaines précautions s'imposeraient. En 1854, l'aboli-
'M2 1,A RKNAISS.VNCI-: CATHOLIQUE KN AN(iLETERRE
lion des tests religieux, exig-és jusfiue-là pour l'immatriculation aux Universités d'Oxford et de Cambridge, le conduisit à envisager de plus près cette éventualité de la fréquentation des Universités protestantes; il ne lui échappait pas, en effet, que les jeunes catholiques anglais, qu'il avait tant de peine à attirer à Dublin, seraient tentés de profiter de la porte qui leur était ainsi ouverte; ce pouvait être la ruine de l'œuvre à laquelle il se dévouait en Irlande. Il s'en expliqua, à cette date même, dans une lettre à l'un des évêques anglais, M^'"" Grant : il lui signala quels dangers courrait la jeunesse catholique, si on la laissait se mêler aux étudiants protestants, sans avoir préalablement fondé, dans la ville universitaire, un collège catholique, ou tout au moins une maison d'éludés, un hall qui lui servît de centre et de point d'appui ; il ne put se retenir d'ajouter que, si l'on tentait quelque fondation de ce genre à Oxford, il s'y sentirait plus à sa place qu'à Dublin. C'est qu'au fond, cet Oxford qui avait occupé tant de place dans sa vie, et dont, depuis le 22 février 1846, « il avait, disait-il, seulement aperçu les flèches de loin, en passant «, lui tenait au plus intime de l'âme, par des liens que rien n'avait pu rompre. « De toutes les choses humaines, écrivait-il à un de ses anciens amis anglicans, Oxford est peut-être celle qui est le plus près de mon cœur, et je ne puis parvenir à me convaincre que je ne reverrai jamais ce que j'aime tant'. » En dépit du grand
1 Autobio(jraphy of Isaac Williams, "p. 130.
changement survenu dans sa vie, il était demeuré un Oxford-man.
Après sétre démis, en J858, de son rectorat irlandais, Newman se sentit encore plus porté à regarder du côté de son cher Oxford. Quelques jeunes étudiants catholiques commençaient à y arriver, encore peu nomhreux, parce que les collèges, toujours maîtres des admissions, ne s'étaient pas encore habitués à les recevoir. Mais il fallait s'attendre à ce que ce nombre augmentât. Les familles catholiques d'un certain rang attachaient grand prix aux avantages sociaux (|ue la fréquentation des Universités devait assurer à leurs enfants*. Certains membres du clergé, dont plusieurs évèques, n'en paraissaient pas trop effarouchés et rêvaient d'un collège catholique à établir à Oxford. Le cardinal Wiseman, entre autres, avait été tout d'abord séduit à l'idée de voir ses coreligionnaires rentrer ainsi dans cette métropole intellectuelle dont ils étaient exclus depuis trois siècles; cette rentrée lui semblait faire partie de l'œuvre de réparation et de rapprochement qu'il avait si largement conçue. Naturellement, à ceux qui pensaient que les catholiques pouvaient revenir à Oxford, le nom de Newman se présentait tout de suite, comme celui de l'homme qui aurait qualité pour présider à ce retour, et serait le mieux placé pour en écarter ou en atténuer les dangers. Newman, de son côté,
' Voyez notamment l'opinion d'un ancien converti, fort mêlé à toute l'action catholique, M. Amhroise Phillippsde Liste, et d'un converti plus récent, légiste éniinent, M. Hellasis. (Life and letfers of Ambrose P/iillipps de Liste, p. 2 à 4, et Memorials of Sergeatit Bellasis, p. 1!U, 19'j.)
:\''t I.A KKNAISSANCE CATIIOLIQUK KN AN(;I,ETI-:RRE
était prêt à répondre à l'appel qui lui serait adressé ; sans idée arrêtée sur ce que les circonstances permettraient d'eiil reprendre, il était tout frénnissant à la pensée de se retrouver sur le théâtre de son premier apostolat, et il avait Tinstinct que le souvenir encore vivant de la domination morale qu'il y avait si longtemps exercée, l'aiderait à y faire plus de bien qu'ailleurs.
En 1864, l'occasion attendue parut s'offrir. Newman trouva à acheter à Oxford un terrain assez étendu. D'accord avec son évèque. Mgr Ullathorne, et avec plusieurs catholiques de marque, il annonça l'intention d'y élever une église et d'y établir un couvent de l'Oratoire. Point n'était question, pour le moment, d'y fonder un collège ou une maison d'études, ni de rien faire qui impliquât mie coopération quelconque à l'œuvre universitaire. Partant de ce fait que des jeunes gens catholiques venaient à Oxford, et qu'ils y étaient sans protection contre le danger réel des fréquentations protestantes, le fondateur du nouvel Oratoire entendait seulement leur apporter cette protection, sans se prononcer sur le point de savoir si leur venue à Oxford devait être ou non approuvée et encouragée. Son but était donc bien limité, bien modeste. Mais Newman de nouveau à Oxford, cola seul était en soi un événement considérable, gros de conséquences. Que ne pouvaient pas en craindre les protestants, en espérer les catholiques?
A la première nouvelle de ce projet, Pusey se montra in(iuiet, troublé. 11 comprenait sans doute que les catholiques romains l'eussent conçu, il s'étonnait même
qu'ils n'y eussent pas pensé plus tôt ; mais, à son point de vue, il redoutait l'action de Newman sur la jeunesse; il craignait que sa présence à Oxford n'y ruinât l'influence du parti High chiirch et ne réveillât les passions ultra-protestantes. Il chercha donc, par des moyens indirects, à le faire renoncer à son dessein^. 11 n'y avait pas là de quoi arrêter Newman. Des difficultés plus sérieuses et plus inattendues s'élevèrent du côté catholique. C'est que la question de la fréquentation des Universités nationales était devenue vine de celles sur lesquelles portait la controverse entre les libéraux du Rambler ou du Home and Foreign et leurs adversaires de la Revue de Dublin. L'ardeur avec laquelle les premiers préconisaient cette fréquentation, la nature de quelques-uns de leurs arguments, l'agitation indiscrète de tel de leurs partisans, par exemple d'un certain Ffoulkes qui devait bientôt retourner au protestantisme, rendaient la thèse suspecte aux esprits qu'inquiétait le libéralisme. Manning, Ward s'étaient prononcés hautement contre elle, dans la Revue de Dublin. Ils arguaient des condamnations tout récemment encore prononcées par Pie IX, contre l'éducation mixte. Sans doute il y avait réponse à cet argument, et la preuve on est qu'aujourd'hui les autorités religieuses, à commencer par celles de Rome, permettent aux <'atlioliques, en Angleterre, la fréquentation des Universités nationales; il leur paraît que, somme toute, étant données les conditions particulières de ce pays,
I Ufe ofPuseij, t. IV, p. 103 à lOo.
37G LA KKNAISSANCE CATHOLIQUE EX ANGLETKRHE
elle a encore inoiiis tlineonvénieiils que d'avantages^ et rexpérience de chaque jour leur donne raison. Mais il a fallu du lenq)s pour arriver à cette conclusion. Sur le premier moment, beaucoup selaissaient troubler par les objections des adversaires de la fréquentation.
Aussitôt annoncé, le projet de Newman se heurte donc à une opposition puissante, conduite par ^^'ard et Planning. Ce dernier emploie, à le faire échouer, tout son crédit et toute son habileté. \ ainement fait-on observer que l'entreprise, réduite à la fondation d'une maison de l'Oratoire à Oxford, ne tranche pas la question de la fréquentation universitaire et que NcAvman a eu soin de ne pas émettre d'opinion à ce sujet, les opposants répondent que le seul lait de la présence de Newman à Oxford aura pour résultat d'y attirer la jeunesse catholique; ils la voient déjà se pressant en foule sur les pas d'un tel maître, et le danger qu'ils redoutent pour elle, ce n'est pas seulement la contamination protestante des professeurs et des étudiants de l'Université, c'est aussi, peut-être surtout, l'influence de Newman lui-même, devenu suspect à leurs yeux. Des représentations sont portées jusqu'à Rome où l'on dénonce le danger d'une éducation qui rendra les jeunes catholiques plus anglais et moins romains, et où Ton ne manque pas de faire apparaître, derrière Newman, le spectre du libéralisme, alors si suspect au Vatican. La congrégation de la Propagande, saisie de ces plaintes, invite l'épiscopat anglais à se réunir pour en délibérer. Manning agit sur les évèques, et telle est son influence sur Wiseman vieilli, que celui-ci se prononce contre la
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fréquentation universitaire quil avait d'abord vue de bon œil. A ceux d(»s évêques qui, sentant la nécessité d'un enseii;nement supérieur pour la jeunesse catholique, étaient disposés, à défaut de solution meilleure, à examiner les conditions d'une participation aux Universités nationales, il fait entrevoir, comme une solution possible et même prochaine, la création d'une Université purement catholique. Quelques jours avant la réunion épiscopale, il rédige, sur l'opportunité de la fréquentation des Universités, un questionnaire signé du cardinal ; ce questionnaire est adressé aux convertis, anciens Oxford-men.Qi généralement aux prêtres ou laïques en mesure de donner un avis autorisé. Tel est l'esprit qui préside à cette enquête qu'on omet précisément d'interroger celui de ces Oxford-vien qui est à la fois le plus interressé et le plus compétent : Newman est tenu systématiquement à l'écart, sans que personne lui demande son avis. Ainsi préparée, la délibération des évêques, qui a lieu le 13 décembre J8G4, aboutit à déclarer inopportune la fondation projetée d'un Oratoire. Dans une lettre adressée à la Propagande, les évêques insistent sur la nécessité de décourager les catholiques d'envoyer leurs enfants à Oxford; toutefois plusieurs d'entre eux qui, au fond, répugnent aux mesures extrêmes, déclarent que, dans l'état des choses, il y aurait lieu de beaucoup rélléchir avant d'édicter une prohibition formelle'. S'inclinant
1 Life of Manniiui. l. 11, p. 289 à 297: — W. H. \yard andlhe Cathollc BevivaL p. 189 à 104; — Li/'e of Wisemaji, t. H, p. 475 à 477; —Life and Letters of Auibr. l'Inllipps de Uxle\ l. 11. p. 1 à 9.
378 J,A KKNAISSANCK CAT110]-I<^1:K EN ANGl-ETKRRK
(levant le jiii-emeïit des évêques,Ne\vman écrit aussitôt à M*^"" Ullathorne qu'il abandonne son projet. Peu après, il revend son terrain à l'Université.
Newman, dont nous avons di'jà pu observer plus d'une fois l'àme « sensitive », prompte à se replier douloureusement sur elle-même quand elle se sentait mal comprise et mal jugée, fut fort attristé, moins encore de l'échec du projet lui-même, que de la défiance qui lui avait été témoignée par les chefs de son Eglise. A M. Phillipps de LisK' qui lui reprochait d'avoir abandonné la partie, il écrivait: « La raison de ma conduite est que je savais l'opposition dirigée, non pas tant contre un Oratoire à Oxford, que contre moi '. » Il avait conscience de mériter mieux. Et comment se serait-il défendu d'une certaine amertume, en voyant qu'à l'heure où ceux qu'il avait quittés, convaincus par VApologia, lui rendaient justice, cette même justice lui était refusée par ceux auxquels il était venu, au prix de si grands sacrifices? Il n'ignorait pas la part considérable prise par Manning à cette affaire ; il en garda une impression qui tendit plus encore ses rapports avec lui. Quant au revirement de Wiseman, il fut d'autant plus affecté, qu'il l'avait en plus haute estime. Peu de mois après, au lendemain de la mort de ce prélat, il écrivait à un de ses amis : « Le cardinal a accompli une grande œuvre. Hélas ! je voudrais bien qu'il n'eût pas accompli son dernier acte. II a vécu juste assez, pour mettre ua éteignoir sur le projet d'Oxford,
• Life and Letters of Arnbr. Phillipps de Lisle, t. II, p. 9.
DIVISIONS KNTRE CATHOLIQUES 379
conli-airement à tout ce qu'il avait désiri" et dit, les années précédentes '. »
Comme on le verra plus tard, cette question d'Oxford n'était pas définitivement terminée; elle devait renaître. Mais les décisions auxquelles elle avait donné lieu, dans cette première phase, étaient regrettables ; ce n'était pas seulement à raison de la solution trop timide et trop étroite, donnée à un problème, après tout, nouveau et embarrassant ; c'était surtout parce qu'on y avait vu naître, chez les autorités religieuses, prévenues par des dénonciations mal fondées, un parti-pris de tenir à l'écart et comme en état de suspicion le plus illustre et non le moins pur des catholiques anglais, celui qui méritait le plus d'être honoré par elles, et cela, à l'heure mêmeoii l'étonnant succès de V Apologia leur montrait qu'elles ne pouvaient avoir un plus puissant champion, une meilleure caution auprès de l'opinion britannique. Et ce n'était là que le point de départ d'une situation qui allait se prolonger. Cette quasi- mise à l'index devait se continuer, en s'aggravant, pendant plusieurs années, jusqu'au jour, malheureusement tardif, de la grande réparation, quand Newman, devenu presque octogénaire, recevra la pourpre des mains de Léon XIII. A ce spectacle, on a le sentiment douloureux et humiliant, non seulement d'une injustice, mais d'une inexplicable maladresse. On se rappelle le pronostique de Stanley, s'écriant,à la nouvelle de la conversion de Newman : " Les conséquences en
• /,//■(' of \\ iseiiiunA. Il, p. 477.
38'1 LA KKNAISSANn-: CATHOLIQUE EN ANGLETERRE
seront incalculables. Après tout ce qua fait NeAvman anglican, on ne peut dire ce que, s'il vit, ne peut pas faire un Xewman romain '. » Devait-on supposer que ce seraient dos catholiques qui s'appliqueraient à entraver cette action de Xewnian romaine
Notre humiliation s'accroît encore, quand nousvoyons (pie les anciens amis anglicans du grand converti n'étaient pas sans s'apercevoir de l'espèce de disgrâce 011 il était auprès d'une partie de ses nouveaux coreligionnaires, et qu'ils s'apitoyaient à son sujet. Dès 1861, ("Jiurcli, à propos d'une lettre affectueuse qu'il recevait de Newman, y notait la réserve que celui-ci gardait sur sa situation présente. « Sûrement, ajoutait-il, il n'y a pas eu plus de gratitude chez nos frères romains qu'il n'y en avaiteu chez nous-mêmes-. » Deux ans plus tard, en septembre 1863, Rogers, au retour d'une visite faite à Newman, dans sa maison d'Egbaston, tout en rappelant l'accueil charmant et touchant de son ancien maître, disait ne pouvoir penser sans tristesse à sa situation, telle qu'elle lui était apparue dans cette visite et telle que la lui avait montrée, peu après, une convertion avec Ward. « Là, disait-il, il est presque seul, sans aucun de ses vieux amis auprès de lui, surmené de travail, et dans une voie qui n'est pas la sienne, qui ne rentre pas dans les plans qu'il avait formés pour lui et auxquels il semblait préparé, rejeté par la communion à laquelle il s'est dévoué, et évidemment sensible
1 IJfe ofDertn Stanley, t. I, p. 313.
- Life ami Le II ers of Dean Cliurch, p. lo8.
DIVISIONS ENTRH CATHOLIQUES 381
à ce fait d'ùlre rejeté. » Peu de temps après, dans une autre lettre, il disait que Newman lui paraissait « un poisson hors de Teau » ; il insistait sur son isolement, séparé qu'il était de presque tous ses amis d'autrefois, en froid avec les anciens catholiques romains, n'ayant plus d'intérêt que dans les soixante-dix ou quatre-vingts enfants de convertis, élevés dans son école. Il le voyait délaissé par Dalg-airns, par Faber, n'ayant plus que Saint-John qui lui demeurât attaché. Il rappelait enlin l'opposition qu'il avait rencontrée chez les évêques irlandais, qiiand il était à la tête de l'Université de Dublin. « Après avoir, disait-il, abandonné l'Eglise anglaise pour la romaine, et l'Angleterre et ses amis anglais pour l'Irlande et les Irlandais, il doit avoir été mortifiant et triste d'être renvoyé à la place qu'on avait quittée en brisant tous ou presque tous les liens qui vous y attaeliaient '. » Que, dans ce taljleau, la compassion de l'ami ou les préventions du protestant aient forcé quelques traits, je le veux bien ; mais combien il était fâcheux d'avoir fourni aux anglicans l'occasion de telles réflexions ! Etait-ce le moyen de les déterminer à se convertir à leur tour ?
Du moins, Rogers et Churcli ne se faisaient pas l'illusion de croire, comme quelques autres qui voyaient les choses de plus loin, que de tels désappointements pussent ébranler la foi de Newman et le ramener à son ancienne commiunion. ('elui-ci, d'ailleurs, avait pris soin de ne laisser, sur ce point, aucun doute. Il ne
' Letlersof lorc/ îibickford, p. 24G à 230
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maïKiiiait aucune occasion d'affirmer sa fidélité catholique. Dés 186;2, il avait écrit, à l'adresse de ceux qui le croyaient tenté de revenir à l'anglicanisme :
in n";ii pas eu une hr^sitaliou d"un uionienl, dans ma foi en rÉglise calholique, depuis que j'ai été reçu dans son bercail. J'éprouve el.j'ai toujours éprouvé une suprême satisfaction dansson culte, daiissadiscipline etdanssadoctrine... Je déclare, au contraire, que le protestantisme est la plus triste des religions possibles; que la pensée du service anglican me fait frisonnor et que celle des « Trente-neuf Articles » me fait frémir. Retourner à l'Église d'Angleterre ! Non! << Le filet est rompu, et nous sommes délivrés.» Je serais un fou achevé 'pour me servir d'un terme modéré) si, dans ma vieillesse, je quittais " la terre où coulent le lait et le miel », pour la cité de confusion et la maison de servitude'.
Un homme eût pu paraître appelé, par sa situation, par ses idées, à s'interposer dans les malheureuses divisions des catholiques, à mettre à la raison les partis extrêmes, à faire prévaloir une politique de conciliation et de pacification ; c'était le chef de l'Église d'Angleterre, l'archevêque de Westminster, le cardinal Wiseman. Il n'aimait pas les partis extrêmes et violents. Sa belle humeur, pleine de cordialité, avait besoin de se
' Cité dans le livre de Henry Jennings sur le Cardinal Sewmaiu p. 103.
sentir en paix et en bonne entente avec tout le monde. Son intelligence ouverte aux idées larges et généreuses, répugnait aux exagérations, aux étroitesses, à l'esprit d'exclusivisme et d'excommunication. Loin de se plaire à maudire son temps, son désir avait toujours été de dissiper les malentendus qui le séparaient du catholicisme; il rêvait de voir l'Kglise s'associer aux grands mouvements du monde moderne, en y infusant son esprit, en les sanctifiant. Il professait qu'il avait toujours été dans le génie et dans la tradition de cette Église, de s'assimiler ce qu'avaient de bon les civilisations successives au milieu desquelles elle devait vivre. C'était la thèse qu'il avait développée, en 1861, dans le discours d'inauguration de l'Académie de la religion catholique, fondée sous ses auspices, à Londres.
Mais, à l'époque où nous sommes arrivés, la volonté du cardinal qui n'avait jamais été très énergique, était encore affaiblie par l'âge et la maladie. Loin de chercher à dominer la bataille, il était plutôt soucieux de se tenir à l'écart des luttes et des tracas. Obligé souvent, par sa santé, de se retirer à sa maison de campagne, il y prolongeait volontiers ses séjours, se plaisant alors à vivre des souvenirs du passé, ou bien trouvant son repos et sa distraction dans la composition d'hymnes latines et de drames destinés à être joués par des pensionnaires de couvents. L'impression pénible qu'il gardait du long conflit avec son coadjuteur, augmentait encore cette soif de tranquillité. « 11 est timide, disait de lui, en 18G3, Manning, dans une lettre à M*''' Talbot, et il désire finir ses jours en n'ayant plus
3SV ],A RENAISSANCE CATIIOLIQTE KN ANGLETERRE
(Ir troubles'. » Et plus tard, le même Maiining- évo- ([uant les souvenirs de ce temps, rappelait que la vieillesse de Wiseman apparaissait à ses amis, « comme ces dernières heures de l'après-midi, où le travail commence à languir, où le silence du soir approche ». 11 ajoutait ailleurs : « On eût dit qu'il se reposait, après vingt années d'incessant labeur. C'était pour lui le temps de se souvenir et de faire un retour sur soi-même. Avec ceux qui l'entouraient, il aimait à revenir sur le passé et à rappeler les changements dont il avait été le témoin ^. » Manning profitait de cet état d'esprit, pour imprimer à l'administration ecclésiastique une direction conforme à ses vues propres. Depuis Talfaire Errington, le cardinal avait, plus que jamais, pris l'habitude de s'en remettre à lui pour beaucoup de questions à traiter ; il avait confiance dans son zèle, avait expérimenté son habileté et subissait l'action de sa volonté plus forte. Que souvent il fût ainsi conduit là où il ne fût pas allé de lui-même, on ne saurait le contester. En ahandonnant à Ward la direction de la Revue de Dublin., il couvrait d'avance de son patronage toutes les thèses extrêmes qui allaient y être exposées. Il en venait même, sous la pression de Manning, à se prononcer personnellement pour quelques-unes de ces thèses, parfois au risque de se donner un démenti; ainsi l'avonsnous vu faire, quand il s'agit de faire échec au projet d'Oratoire à Oxford. Il en fut de même dans une autre affaire dont j'aurai l'occasion de parler au cours de ces
' Life ùf Manning, t. II, p. 175.
-' Life of Wiseman, t. II, p. 453.
DIVISIONS ENTRE CATHOI-IQUES 385
études, raiïaire de « rAssocialion pour [)romouvoir l'union de la chrélienté ».
Dans le camp où le prélat vieilli se laissait ainsi entraîner, il devait éprouver parfois un certain malaise et se sentir hors de sa voie. Après le congrès de Malines, quand le discours de Montalembert fut dénoncé à rindex, les liens existant entre Ward et le cardinal firent croire et dire que ce dernier avait appuyé cette dénonciation. Informé de ce bruit, Wiseman se hâta de le démentir, déclarant que, s'il ne partageait pas toutes les idées politiques de ]Montalembert, il ne voyait, dans son discours, « aucune erreur sur les choses de foi et de morale, de nature à provoquer une dénonciation», et il le fit assurer que « le respect et Taffection qu'il lui portait, n'étaient en rien diminués ' ». Quand parurent le Syllahus et l'Encyclique, il souffrit évidemment des interprétations qui semblaient prendre plaisir à proclamer, entre l'Eglise et la société moderne, un divorce contraire à toutes ses vues. Les efforts de l'épiscopat français pour faire prévaloir une interprétation différente, l'intéressèrent vivement. Il eut la velléité de faire, lui aussi, quelque chose, mais sans aboutir. « Les évèques français ont agi, disait-il, avec regret, au cours de sa dernière maladie, mais je n'ai encore rien fait-. »
Si d(''sireux qu'il fût de repos, Wiseman sortait encore parfois de sa retraite, pour quelque démonstration publique. Ainsi, au congrès de Malines, avait-il, à côté
1 Life of Wiseman, l. II, p. 402.
2 Ibid., t. M, p. 312.