‹ La renaissance catholique an Angleterre au XIXe siècleChapitre 4 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Accueil fait aux convertis dans le monde catholique. Leur attitude. — H. Écrits dans lesquels les convertis expliquent leur chan<.fement. Newman et son Essai sur le développement de la Doctrine chrétienne. II publie un article sur un livre de Keble. Sa réserve vis-à-vis de ses anciens amis. Sa correspondance avec Pusey. — 111. Que vont devenir les convertis ? Newman à Rome. 11 se décide à établir TOratoire en Angleterre. Faber et ses disciples se joignent à lui. — IV. Wiseman vicaire apostolique du district de Londres. 11 y développe la vie catholique. Newman publie Loss and Gain. Grand etlet de sa prédication. Son action sur les individus. Sa correspondance avec Allies et Hope.

La conversion de Newinan et de ses compagnons, à la lin de 1845 et au commencement de 18i(i, était, pour le catholicisme en Angleterre, un gain tel qu'il n'en avait pas connu depuis la Réforme; mais elle était aussi un embarras. En général, quand TÉglise acquiert de nouveaux fidèles, ce sont des hommes qu'elle est allée chercher, le plus souvent un à un, qu'elle a instruits, guidés, et qui se sont accoutumés peu à peu à II. 1

devenir ses disciples. Ici, rien de pareil. Les convertis se sont formt's oux-mèmes, sous l'action mystérieuse lie la <^r;\ce divine; dans leur ('volution théologique, aucune iniluence des prêtres catholiques. De plus, ils arrivent en nombre, par une sorte d'afflux soudain, tout échauffés des controverses parlesquelles ils ont passé, lis sortent d'une Eglise puissante et aristocratique et d'une Université fière do sa prééminence intellectuelle. Ils ont conscience de leur importance ; quelques-uns sont des esprits supérieurs, de ceux que Dieu a mar- (jués pour guider les autres. Or la communion à laquelle ils se joignent, est, en -Vngleterre, petite, mal assise, affaiblie et humiliée par trois siècles d'oppression, résignée, semble-t-il, à n'occuper qu'une situation sociale subalterne, représentée par un clergé dont l'origine et la culture sont inférieures à celles des ministres anglicans. Dans ces conditions, n"est-il pas à craindre que les nouveaux venus n'entrent dans cette Eglise, en conquérants qui prétendent imposer leur influence, plutôt qu'en vaincus qui font leur soumission, et que, volontairement ou non, ils n'y fassent pénétrer des idées ou tout au moins des habitudes d'esprit se ressentant de leur formation protestante"?

Tels que nous connaissons les catholiques anglais de cette époque, avec ce que les siècles de persécution leur avaient laissé d'impressions craintives, de vues parfois étroites et routinières, ces inquiétudes devaient se présenter naturellement à leur esprit. Dès l'origine, ils avaient tenu en suspicion le Mouvement d'Oxford, quand ils ne l'avaient pas complètement ignoré. Les.

conversions qui en ont ("té le couronnement et qu'ils s'étaient refusés à espérer, ne leur ouvrent pas les yeux. Plusieurs sont même disposés à croire le danger plus grand, parce que l'ennemi a pénétré dans la place. Il est des prêtres qui se félicitent, comme d'une heureuse chance, de n'avoir pas de convertis dans leur paroisse. Le prélat qui est alors à la tète du clergé catholique en Angleterre, M«'' Griffiths, vicaire apostolique du district de Londres, est le type de cette vieille école : de vie grave et digne, mais sans intelligence du mouvement contemporain, en métiance de toute entreprise nouvelle, ne sMnquiétant que de garder religieusement les traditions des années de persécution et de préserver son petit troupeau des influences mauvaises du dehors; quand l'un des néophytes, M. Ward, se présente à lui, impatient de savoir quelle tâche sera proposée à son zèle, l'évéque se borne à lui dire : <; Nous sommes heureux de vous souhaiter la bienvenue, monsieur Ward. Du reste, nous n'avons rien à vous donner à faire '. »

Heureusement, il est, pour ouvrir largement leurs bras et surtout leur cœur aux nouveaux convertis, des catholiques à vues plus larges : tels des laïques iniluents comme lord Shrewsbury et M. Phillipps de Lisle, ou un saint religieux comme le P. Spencer; tel, par-dessus tous, M^' Wiseman qui, pour n'être encore que président du collège d'Oscott, n'en a pas moins une autorité de jour en jour plus considérable sur ses

• \y. r,. Wfii-d cnifl Ihc fdlholic revluaf^par Wilfrid Ward. p. 8.

coreligionnaires. Avec quelle émulion triomphante il salue, dans ces conversions sans précédent, la réalisation des espérances qu'il avait conçues dès le début, et auxquelles il était demeuré fidèle, en dépit de ceux qui les traitaient d'illusions! C'est, à ses yeux, l'ouverture d'une ère nouvelle qui lui paraît pleine de promesses '.

I^es convertis donnent, par leur attitude, raison à ceux qui se sont portés leurs garants. Tous, les plus illustres en tète, se montrent, dès la première heure, enfants humbles et soumis de l'Eglise dont ils ont reconnu la divine autorité. Ce n'est pas qu'ils y soient arrivés sans préventions et que tout ce qu'ils y trouvent, choses et hommes, convienne à leurs habitudes d'esprit. Longtemps, par exemple, ils seront gênés et humiliés de ce que le clergé catholique n'a pas la même éducation sociale, la même culture intellectuelle que le clergé anglican ; Ward, avec son habitude de tout dire, ne s'en cache pas, même dans ses conversations avec des protestants^. Du moins, Newman et ses amis sont-ils

' Voyez un article publié dans la Revue de Dublin de décembre 1845. Vers la même époque, dans une sorte de Memoi'andum écrit pour lui-même, M" AViseman laissait voir tout ce que l'opposition des vieux catholiques contre les cons^ertis éveillait en lui de sentiments amers et attristés. {Life of Wiseman. par Wilfrid Ward, I, 447). — Je suis heureux d'annoncer aux lecteurs français, que M. l'abbé Gardon a publié chez Lecoffre. une traduction bien faite de cette Vie de Wisemmi.

2 « Les catholiques anglais, disait un jour M. Ward à 'SI. Jowett, ne savent pas ce que c'est que l'éducation. Beaucoup d'entre eux ne peuvent écrire l'anglais. Quand l'un d'eux entre en controverse avec un protestant, c'est un barbare se rencontrant avec un homme civilisé. » (VV. G. Ward and Ihe CathoUc revlval, p. Ti.)

profondômont touchés de ce qu'ils découvrent, cliez les membres de ce clergé, de foi prok)nde, de désintéressemenl, d'esprit de dévouement et de sacrifice. Ils sont, notamment, tout surpris de les trouver simples, droits, ouverts, sans trace de cette hypocrisie onctueuse et rusée qu'on leur avait appris à considérer comme la marque de tout prêtre romaine Ce qui les aide plus encore à prendre leur parti de manières d'être qui peuvent, au premier abord, les effaroucher chez quelques-uns de leurs nouveaux coreligionnaires, ce qui les console aussi des sacrifices parfois cruels qu'il leur a fallu accomplir, — brisement de carrière, ruine financière, rupture avec leurs familles et leurs amis, — c'est la paix intérieure dont ils jouissent. Dans les longues angoisses des années précédentes, aux heures où ils se sentaient le plus attirés vers le catholicisme, ils se demandaient avec terreur, si le pas fait, ils ne découvriraient pas qu'ils s'étaient trompés. Tant de fois déjà, ils avaient dû reconnaître la fragilité des idées sur lesquelles ils s'étaient appuyés! Eh bien, au témoignage de tous, la conversion accomplie, ils se sentent pleinement heureux; c'est la lumière, après tant d'obscurité; le repos, après tant d'agitation. Un protestant qui les observe alors, ne peut s'empêcher de constater

' <' Lorsque je suis devenu catlinlirjiie, a écrit plus tard Newman dans son Apolor/ia. rien ne m'a plus frappé, dès le premier abord, que la manière d'être tout anglaise et la franchise des ])rèlres catholiques. Elle était la même à Oscott, à Old Hall Green et à Ushaw; elle n'avait rien de ce caractère doucereux ou affecté qu'on leur impute d'ordinaire. Ils étaient plus naturels et moins affectés que beaucoup de ministres anglicans. »

0 LA KKNAISSANCE CATllOl.IQlE EN ANCiLETERRE

avec quelle sécuritt' les convertis se senlenl sous une vérilahle aulorilé religieuse, la joie qui les inonde à la pensée qu'ils l'ont désormais partie du v< tout de la chrétienté' ». Plus tard, iXewman comparait ce qu'il avait alors éprouvé, au sentiment » du voyageur qui entre au port après la tempête », et il ajoutait : <> Du jour où je suis devenu catholique..., j'ai été dans une paix et un contentement parfaits. Je n'ai jamais éprouvé un seul doute-. » Faber écrivait, au lendemain même de son abjuration : « L'ne nouvelle lumière semble répandue sur toutes choses et plus spécialement sur ma position passée, une lumière si claire qu'elle me surprend, et, bien que je naie plus ni home ni situation et que mes perspectives mondaines soient faites pour me troubler, j'éprouve un tel repos de conscience que cela fait plus que compenser le rude combat qui a commencé mardi et n'a lini que le lundi suivant. » Et après avoir dicté une autre lettre que la maladie lempéchait d'écrire lui-même, il ajoutait, de sa main, ces mots : « Paix, paix, paix-^! »

Plusieurs des convertis se font un devoir de donner des explications publiques à leurs anciens coreli-

' Lettre de F. D. Maurice, de janvier 1846. {Life of F. D. Maurice, par Fred. Maurice, t. I. p. 423.) - Apologia, o' partie.

•' Life and Lellers of F. W. F«/>e;-, par J.-E.Bowden, p. 239, 2i0.

gionnaires. Dès août 184o, Ward a donné l'exemple, en faisant circuler, parmi ses amis protestants, une lettre où, avec ses formes accoutumées de dialectique, il présente son ai)juration comme la conséquence logique des idées qu'il a toujours soutenues. Dans les derniers mois de celte même année, Oakeley publie une lettre où, après avoir rappelé qu'il s'était longtemps llalté de concilier les deux systèmes anglican et romain, il déclare avoir enfin reconnu qu'essayer d'infuser l'esprit romain dans le corps anglican, c'était mettre le vin nouveau dans les vieilles outres, et que l'effet était de rompre les outres et de répandre le vin. A la même époque, un autre converti, Marshall, expose « les vingt-deux raisons » qu'il a eues u d'entrer dans l'Eglise catholique ». Peu après, c'est Faber qui, sous forme d'une lettre à un ami, démontre rinanité des raisons que certains esprits allèguent pour demeurer dans l'anglicanisme, et repousse, en passant, le reproche adressé aux convertis de s'être montrés ingrats envers leur ancienne Eglise. Dans l'ardeur de leur zèle, <iuelques-uns de ces néopliytes engagent des polémiques dont le ton n'est pas toujours fait pour gagner ceux à qui ils s'adressent. La conscience qu'ils ont d'avoir trouvé la vérité, donne à leur parole une exaltation qui semble mêlée de quelque orgueil. Aux anciens amis qui ne les ont pas suivis, ils témoignent une compassion dédaigneuse, appuyant durement sur les points faibles de l'anglicanisme, sur l'inconséquence de ceux qui prétendent le catholiciser : tel, par exemple, un article où Oakeley prend à parti Pusey, sans les mena-

"•i^mcnls que somblaioiil commander et le caructère du personnage et leurs anciens rapports*. Les catholiques éclairés ne tardent pas à s'apercevoir de la faute ainsi commise ; en janvier 1847, l'un des convertis, .1 .-B. Morris, publie, dans la Revue de Luhlin, un article sur « les raisons qui commandent l'indulgence à l'égard de (nielques-uns de ceux qui ne se sont pas encore convei-lis » ; il y blâme Tàpreté de certaines brochures : " Que savons-nous de l'état de ces âmes? dit-il. Nous avons, non le droit de les juger, mais le devoir de prier pour elles. »

Le plus illustre de ces convertis, Newman, semble, à celte première heure, avoir aussi peu de goût à entretenir de soi le public qu'à batailler avec ses anciens amis. Il croyait s'être suffisamment expliqué, en publiant, au moment même de son abjuration, cet Essai sur le développement de la Doctrine chrétienne, auquel il travaillait depuis deux années et dont la composition même avait déterminé progressivement sa conviction : livre extraordinaire qui se trouvait apporter à l'Église catholique, en dehors de laquelle il avait été écrit, un système nouveau d'apologétique, le plus efficace qu'elle pût opposer aux attaques modernes. L'effet en fut considérable. La première édition fut enlevée aussitôt que parue. Un ministre anglican, qui devait, cinq ans plus tard, se faire catholique, a raconté avec quelle curiosité impatiente lui et beaucoup d'autres avaient attendu ce livre, où ils

' Revue de Dublin, de mars 1846.

LES CONVKHTIS 9

comptaient trouver la direction et la lumière dont ils sentaient le besoin ; ainsi écrivait-il, dans son journal, à la date du 27 novembre I8io: « Venu à Oxford pour acheter le livre de J. 11. N., si anxieusement attendu, avec un mélange de sentiments contraires : amour, crainte, curiosité ; retourné le soir avec mon trésor'. » Les fidèles de l'Hlglise établie n'étaient pas les derniers à saisir Fimporlance, redoutable pour eux, de ce livre; Gladstone pressait ses amis théologiens d'y répondre; mais la tâche leur paraissait malaisée; ils étaient désorientés par une thèse si nouvelle, et tel qui, comme ÎNIanning, entreprenait une réfutation, ne tardait pas à y renoncer.

Si désireux que fût Newman de ne pas se mêler aux polémiques, il ne put refuser à ^Yiseman, qui l'en pressait vivement, d'écrire un article pour la Revue de Dublin. Il prit pour sujet un volume de poésies pieuses, récemment publié par son ancien ami Keble, Lyra innocentiitm, sorte de complément du Christian Year. Dans cet article, publié en juin 1846, rien des âpretés indiscrètes qui ont choqué sous d'autres plumes. Si l'auteur fait, au début, une courte allusion aux polémiques du moment, aux attaques dirigées contre les convertis et dont il se félicite de ne trouver aucune trace dans le livre de Keble, c'est avec vme réserve fière et attristée. « Nous ne sommes pas ici demandant merci, écrit-il; nous réclamons la justice que doit à tous la loyauté anglaise. Nous avons droit d'attendre, mais nous ne

' A Life's décision, par T. W. Allies, p. 70.

m I.A UENAISSANCK ('ATll()I,I(,)rK KN ANGLKTHRRK

mu'iiiilroiis pas, sur la conduite des convertis, ce jti^eniont réiléclii, compatissant, large, qui, au lieu de s'arrêter à ipieiques laits isolés, considère cette conduite dans son ensemble, sattache au bien qui en est le caractère général, en laissant dans lombre les fautes accidentelles. » Quant aux sentiments qui ont inspiré à ses anciens amis, demeurés protestants, leurs censures contre les convertis, il y voit une conséquence nécessaire de leur position. Quand, dit-il en substance, des hommes instruits, de vie sans reproche, l'ont de grands sacrilices, abandonnent leur position dans la société, leurs amis, leurs moyens de vivre, pour se joindre à une autre communion, c'est un fort argument en faveur de cette communion, surtout pour ceux qui étaient unis à ces hommes par des liens d'amitié et de gratitude ; dès lors, pour contrebalancer l'effet de cet exemple, il fallait trouver quelque chose de fautif dans le mode par lequel ces hommes s'étaient détachés de leur communion, d Bons amis, s'écrie alors Ne^vman, vous n'avez pas à chercher loin; Habetis confilenteni reum. 11 plaidecoupable. Dansle cours de sa conversion, il a eu à lutter avec l'incertitude d'esprit, avec les devoirs d'une position actuelle, avec le soupçon que cette position était intenable, avec l'anxiété de remplir des devoirs multiples et de concilier ceux qui étaient contradictoires. 11 n'est pas parfait. Souhaitons à ceux qui ont parlé ou écrit durement des récents convertis, qu'on leur applique, au grand jour du jugement, une mesure plus douce que celle dont ils ont usé dans ce cas. » N'entrevoit-on pas là un peu de l'accent de cette Apolo-

gia que Newnian ne devait se décider à écrire que dixsept ans plus tard? Mais il n'insiste pas; ces courtes paroles dites, il laisse toute polémique et se complaît à louer le livre de Keble, les sentiments dont il s'inspire, à mettre notamment en lumière plus d'un passage touchant sur la Vierge Marie. 11 ne méconnaît pas, sans doute, que Keble, par son exemple personnel, par la vertu même de ses poèmes, a été d'un grand secours à l'Kglise anglicane ; cpTil a fait pour elle ce que personne autre n'eût pu faire, qu'il l'a rendue poétique; qu'il lui a donné l'apparence de ce dont l'Église catholique possède seule la réalité ; mais Newman croit que cet effet n'aura qu'un temps et que le résultat tinal sera le catholicisme. « Un tel livi-e, déclare-t-il, est la preuve évidente que ce qui est appelé le Mouvement, dans l'Eglise anglicane, n'est pas à sa fin. Nous ne disons pas qu'il va s'étendre, qu'il s'i'tablira d'une façon permanente dans la communion où il est né, qu'il provo({uera ou non une reaction protestante... Nous ne sommes point prophète. Encore moins nous hasardons-nous à prédire la destinée des individus engagés dans ce Mouvement.. . Nous voulons dire seulement, qu'il y a beaucoup à attendre des opinions qui ont naguère trouvé un tel accueil dans l'Elglise d'Angleterre, car ces opinions sont encore vivantes dans son sein. «

En même temps qu'il se refuse, en public, à toute polémique irritante, Newman est singulièrement réservé dans ses relations privées avec ses anciens amis et disciples, demeurés anglicans. On a déjà eu

12 I.A KKNAISSANCH CATIK (LK^'H KN AN(;L1-:TERRE

occasion do noter son respect scrupuleux de rindépendance de cluupie conscience. S'étanl converti à lui seul, par l'aclion de la grâce, et n'ayant jamais supporté qu'avec impatience les interventions extérieures, il lui semble quil doit en être ainsi pour les autres'. Il a eu la grande douleur de ne pas se voir suivi |);ir ceux qui lui tiennent de plus près au cœur, par les membres de sa famille, par ses frères, ses sœurs, par ses amis les plus anciens et les plus inliiiics, Kel)le, Pusey, Cliurch, Marriott, Rogers, etc. Sur ces âmes qui lui ont été si proches, il se défend d'exercer aucune pression. A Pusey seul, il ne peut s'empéclier de laisser voir son désir, mais avec quelle délicatesse et quelle discrétion 1 Ses premières rencontres avec lui, après sa conversion, n'avaient pas été sans quelque gêne, et il en avait conclu lui-même tristement qu'il valait mieux ne plus se voir^. Peu après, cependant, le 2() février 18 i6, en réponse à un mot de Pusey, il lui écrit :

Merci de voire mot affectueux. Je veux seulement dire que je ne puis concevoir et que je ne concevrai jamais que celui qui est le sujet de tant de prières, maintenant ofTertes pour vous, depuis Rome jusqu'à TAngleterre et

' Newman <e reprochera même, quelques années plus tard, d'avoir peut-êlre poussé trop loin cette réserve. «Ma grande tentation, écrira-t-il le 20 novembre 1850, est de demeurer en paix, de laisser les choses aller comme elles veulent, et de ne pas me troubler pour les autres. » (Memoirs of J. R. Hope Scott, t. Il, p. 61.)

'■^ Voy. la première partie de la Renaissance catholique en An- (jlelerre au AV.V" siècle, p. 324, 32.").

Constantinople, doive demeuioi', jus(iii'à la fin, où vous êtes. Et je suis couliriiu' dans cette attente, en observant combien vous avez chane;é vos vues, d'année en aniire. Je crois qu'on trouverait ditlicilement une annre que vous ayez finie, en ayant de l'Kglise romaine la même vue que celle avec laquelle vous l'aviez commencée. Et chacun de ces changements vous a i'a[)[)roch('' de cette religion.

Puis, après s'être défendu d'être impatient du retard apporté à la conclusion finale, « car Dieu, dit-il, a son bon temps pour chaque chose », il ajoute :

Ce qui me rend anxieux, c'est d'apprendre qu'en dr|iit de votre évident i^approchement du système romain, vous agissez contre lui d'une façon hostile, et que vous retenez les âmes dans un système que vous ne pouvez formuler, à ce qu'il me paraît, ni fonder sur aucune autorité autre que la vôtre. Excusez cette liberté et ne vous attristez pas de ce que je vous dis. Je suis dans une maison où le Christ est toujours présent, comme il Tétait au milieu de ses disciples, et où l'on peut aller, à tout moment, dans la journée, se fortifier auprès de lui. C'est peut-être cette pensée qui me rend hardi et pressant.

Pusey tarde à répondre; quinze jours plus tard seulement, il termine ainsi une lettre où il donne des nouvelles d'un ami malade : « Merci de votre mot très affectueux. J'ai beaucoup réfléchi sur moi-même, à propos de certaines questions; mais je n'ai pas le temps de vous l'expliquer maintenant. Et puis une explication ne pourrait que vous faire de la peine. )> Une telle réponse n'était pas faite pour encourager Newman ; cependant il saisit l'occasion des fêtes de Pâques j)our écrire, le 15 avril, à son ami : « Je n'aimerais pas que

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IWques se pass;\t sans que vous aj'ez de moi un mot vous assurant que je vous aime et que je pense constamment à vous. » Puscy ne n'-pond pas. Newman attend jusqu'au 11 juillet, pour lui écrire de nouveau ; il est chargé de lui annoncer la conversion dune de ses amies ; il s'en excuse en commençant : « Je désirerais qu'il ne fût pas dans mon lot de vous écrire des lettres qui chagrinent votre bon cœur. Il n'en sera pas toujours ainsi, je dois l'espérer. Nos chagrins présents sont l'acheminement nécessaire à une fin joyeuse. » (^ette fois, Pusey croit devoir ne laisser aucune illusion à son ami ; il lui répond :

Je ne vous ai pas t'-crit jihis tnl, en partie parce que j'étais surchargt'' d'ouvrage..., en partie parce que je sentais ne pouvoir, à peine rien écrire qui ne vous fît de la peine. Car vous n'avez qu'un désir pour moi, et je ne suis pas plu.s près de cela qu'auparavant. Je ne puis me refaire, .le ne puis voir autrement que je n'ai vu dans beaucoup d'.innres. .l'en suis venu à penser différemment sur quelques détails ; mais, sur le point d'oîi tout dépend, je ne suis pas plus près de penser que l'Église anglicane ne fait pas vraiment partie de l'Église... Ainsi je dois aller de l'avant, me réjouissant des signes d'une vie plus profonde parmi nous, m'attristant de nos pertes, m'étonnantque T)ieu tout-puissant puisse ni'employerà quelque chose.

Plus loin, à propos du séjour que Newman va faire à Rome, il ajoute : « J'ai foi que tout ira bien, en quelque endroit que vous soyez, bien que je ne voie pas comment ; et tout, passé et présent, est pour moi un grand mystère sur lequel je soupire. « Il termine

ainsi : " La tête me tourne à moitié, avec toutes les pensées du passé, en vous écrivant, à vous, une lettre comme celle-ci. Que J3ieu soit toujours avec vous! » Quinze jours plus tard, il tombe dangereusement malade à Tenby ; de son lit, il écrit au crayon à Newman : « Vous prierez instamment Dieu d'avoir pitié de mon corps et de mon àme, d'éparc^ner un pécheur et de lui donner un vrai repentir de ses fautes. » Newman, très ému de cette nouvelle, accourt auprès de son ami qu'il ne veut pas laisser mourir sans le revoir. De cette entrevue, on ne sait rien, sinon que le malade en a été remué. Il ne tarde pas à se remettre, mais pour se trouver plus définitivement que jamais séparé de Newman. Désormais, entre les deux anciens amis, les rapports cessent; ils ne se renoueront pas avant sept ans '. Newman a fini par se rendre compte qu'avec la nature d'esprit un peu immobile de I^usey, avec son absence de toute perplexité intellectuelle, avec sa confiance obstinément tranquille dans la situation où il se croit placé par la Providence, avec son inaptitude à mettre en doute ce dont une fois il a fait le fondement de sa vie morale, aucune chance ne reste de l'amener au catholicisme, si proche qu'il paraisse en être. Faisant allusion, un jour, à ce jeu d'enfants où l'on fait chercher un objet caché, il dira de Pusey « qu'il avait cette particularité de ne jamais savoir

' Sur ces r.'ipporls entre Pusey et Newman, voy. />//e o/'L'. />'. Pus,-!!, par Liddon, t. ll.nOS à 512.

16 i.A i;i:naissanck catholique en Angleterre

(liiiiiiil il Iirnlail " >■, et, dans VApo/of/ia, il confessera n'avnii' jamais vu, clie/ son ami, la moindre tendance à faire ce ([u'il avait l'ail lui-même.

Un difficile problème se posait devant les convertis. Quelle allait être leur nouvelle existence? Ils avaient entièrement brisé avec leur passé ; liens de famille, situation sociale, ils avaient tout sacrifié ; ceux qui étaient dans les ordres avaient perdu le bénéfice dont ils vivaient. Où aller, où trouver un nouveau foyer, une nouvelle situation, et parfois môme le gagne-pain indispensable ? Plusieurs de ceux qui n'étaient pas mariés désiraient retrouver, dans la véritable Eglise, ce titre de prêtre auquel ils avaient toujours aspiré et qu'ils avaient, pendant un temps, cru posséder comme ministres anglicans. Impossible de les admettre au sacerdoce sans une préparation préalable, et cependant n'était-il pas évident qu'il ne pouvait être question de les mettre au régime normal des jeunes séminaristes?

Wiseman est très en sollicitude sur tous ces points. 11 en entretient ses amis et leur signale la nécessité d'assister, au moins temporairement, ceux qui ont tout

' Recd/lecfions, par M. Aubrey de Vere {Nineleenth Centunj, septembre 1896).

perdu par amour de la vérité'. Il tâche de garder sous sa main lélile destinée au sacerdoce. A Newman et à ses huit ou neuf compagnons, ceux qu'on appelle les Litltemortans, il ofîre tout d'abord un asile dans une dépendance de son collège d'Oscott, appelée Old Oscott et, bientôt après, baptisée Maryvale par ses nouveaux liabilants. Newman y transporte la bibliothèque théologique de trois mille volumes qu'il a achetée, quelques années auparavant, avec le produit de la vente du tract 90. Toutefois, il ne s'enferme pas dans cette retraite. Wiseman, qui désire lui faire connaître ses nouveaux coreligionnaires et aussi l'en faire connaître, l'engage à visiter les principaux centres de vie catholique en Angleterre, notamment les collèges ou séminaires de Old Hall, Prior Park, Ushaw, Stonyhurst. Newman s'y prête docilement, prend en bonne part tout ce qu'il voit, charme chacun par son affabilité, par sa piété, par son esprit catholique. " Vous ne sauriez croire, écrit ^Yiseman, combien Newman est maintenant joyeux, combien il se sent at Jiome chez nous... Il sera bientôt connu de tous les membres du clergé et deviendra populaire parmi eux. » Et, peu après, quand l'expérience est plus complète : « Partout, chacun est enchanté de lui; de son côté, il désire visiblement se jeter complètement dans le corps catholique et devenir l'un de nous. » Plus tard encore, il ajoute au sujet de la vie menée à Maryvale : (c Vous serez enchanté de Maryvale. Nous avons

' Cf. lettre à M. Walker de Scarborougli. fui de l«4o. [Life of Wiseman, t. 1, p. 444).

IS LA KKNAISSANCH CATIIOLIQri-: EN ANGLETERRE

commencé là sérieusement notre théologie. Tous les amis de M. Newman sont charmés de son enjouement et de son anuiMliti' qui semblent croître de jour en jour'. »

Wiseman comprend de quel intérêt il est de ne pas disperser le petit groupe formé autour de Newman. Sur rœuvre à lui proposer, il hésite entre deux partis : ou bien fonder, en Anglelerre, un Oratoire sur le modèle de celui de saint Philippe de Néri, ou y établir un collèo-e théologique. Seulement, dans les deux cas, pour mettre Newman à môme de dominer les préventions des anciens catholiques, il juge nécessaire de lui faire préalablement donner l'estampille romaine; aussi Tengage-t-il à se rendre à Rome, pour y compléter sa préparation aux saints ordres. Toujours docile, Newman se met en route pour l'Italie, à la fin de septembre 1816; il a avec lui le plus cher et le plus fidèle de ses jeunes compagnons, Ambrose Saint-John. La traversée de Paris lui est une occasion de faire la connaissance de quelques catholiques éminents qu'il remercie des prières faites pour sa conversion. 11 arrive à Rome, le 28 octobre, au début du pontificat de Pie IX. Descendu au Collège de la Propagande, il y mène la vie du plus humble des étudiants : réponse à ceux qui, pour jeter du doute sur le désintéressement de sa conversion, prétendaient qu'il se rendait à Rome pour y recevoir la pourpre. Le temps de formation, requis dordinaire pour la réception des saints ordres, est

' Life of Wiseman, t. 1, p. 443, 4'i6.

abrégé pour lui, et, au printemps de 1847, il est ordonné prêtre *.

Tout en poursuivant ses études, Newman a examiné les deux partis que lui a suggérés Wiseman, l'Oratoire ou le Collège théologique. Il n'a pas tardé à se rendre compte qu'à Rome on ne verrait pas, sans quelque ombrage, un enseignement théologique aux mains de convertis si récents ; l'idée de l'Oratoire y est, au contraire, très favorablement accueillie ; Newman, d'ailleurs, a vivement goûté la figure de saint Philippe de Néri, et son institut lui paraît approprié aux besoins actuels de l'Angleterre. Sur tous ces points, il est en correspondance fréquente avec Wiseman - ; il se donne comme son collaborateur et l'exécuteur de ses desseins. « Je crois pouvoir dire, lui écrit-il, que vous n'aurez jamais à vous repentir de la confiance que vous m'avez témoignée, et vous ne me trouverez jamais autrement que très désireux de travailler de mon mieux au succès dos grandes entreprises dont Votre Seigneurie est, en Angleterre, le

' A propos de la prêtrise de Newman, il courait, parmi certains anglicans, d'étranges histoires qui donnent la mesure deleur état d'esprit. On prétendait que Newman avait été ordonné prêtre catholique romain, dès 1833, lors de la visite cju'en compagnie de Froude, il fit alors, à Rome, au D' Wiseman, et qu'il avait été autorisé à tenir cette ordination secrète pendant douze ans, afin de pouvoir plus sûrement débaucher les fidèles de l'Église établie. Ce conte absurde, publié, en 1S66, par un certain M. Collette, a trouvé encore un certain écho dans le livre tout récent d'un écrivain fort en crédit dans le monde evaiu/elical. (History of the Romevufd Moveine7il, par M. Walsh, p. 2(il, 262 .

^ Life of Wiseman, t. 1, p. 451 à 464.

•20 l.A HHNAISSANCl': CATll()LI(,)UIi ''^N ANCiLKTKKRE

chef, ou mieux le seul promoteur. » \li plus loin : « Je me suis toujours dit (|ue je ne pouvais rien faire sans avoir Uomc df mon euh-. Il y a tant de discordes, de jalousies en Angleterre, que je ne puis avancer, sans avoir cet appui pour me porter. C'est là ce qui porte Votre S('i}.^neurie. Je vois ici que presque personne n\'sl rej^ardé comme faisant quelque chose en Ang-lelerre, en dehors de ceux qui vous sont attachés '. »

Kn juin 1847, sur l'oi'dre du Pape, Newman quitte la Propagande et va s'installer au couvent de Santa Croce, oii il doit, avec ceux qui s'associent à son dessein, se préparer à la vie oratorienne, sous la direction d'un enfant de saint Philippe de Néri, le P. Rossi. 11 y est rejoint par quel(|ues autres convertis, entre autres, par un de ses anciens amis d'Oxford, Dalgairns, qui vient de passer plus d'un an à Langres, et qui y a reçu les saints ordres. Dans les derniers jours de 1847, la formation est jugée suffisante ; Newman quitte Rome avec ses compagnons et, précédé par des lettres apostoliques qui louent son entreprise, il débarque en Angleterre et fonde, à Birmingham, la première maison de l'Oratoire.

La nouvelle congrégation rencontre tout de suite, auprès de cette ville, un groupe important de recrues. En se convertissant peu après Newman, Faber avait amené, avec lui, à l'Eglise romaine, plusieurs de ses paroissiens, habitués, depuis quelque temps déjà, à mener, sous sa conduite, une vie de prière et de mor-

' Life of Wisenian, t. I, p. 4o6.

tificalion. Réfugiés à Birmingham, sans ressources, ils s'y étaient trouvés former, dès le mois dedécembrel845, une sorte de communauté dont Faber était le supérieur. Singulier couvent qui ne contenait que des convertis de la veille, encore laïques, sans expérience aucune de la vie monastique, mais où régnaient la ferveur, l'enthousiasme, Tesprit de sacrifice et de pauvreté. Bien vu de l'évèque et de quelques prêtres éclairés, il était tenu en suspicion par d'autres membres du vieux clergé catholique. Au retour d'un voyage que Faber fît en France et en Italie, de février à mai 1816, et où il eut occasion de s'initier davantage à la vie catholique, la jeune communauté, fortifiée par les encouragements apportés de Rome, s'organisa plus régulièrement. Ses membres, connus sous le nom de « Frères de la Volontc'de Dieu » ou plus communément de « Wilfridiens »', se distinguaient en Frères de chœur qui se destinaient à la prêtrise, et en Frères lais. En septembre 1846, ils quittèrent Birmingham, pour s'établir plus au large dans le domaine de Cotton Hall, dont lord Shrewsbury leur avait généreusement fait don. Six mois, d'octobre 1846 à avril 1847, suffirent à Faber pour franchir tous les degrés de la cléricature, depuis les ordres mineurs jusqu'à la prêtrise. Quelquesuns de ses compagnons le suivaient dans cette voie, d'un pas un peu moins rapide. Tous, prêtres ou simples frères, se dévouaient à évangéliser la popula-

' Faber avait pris pour l'un des patrons de sa communauté saint W'ilfrirl. dont il avait écrit la vie, alors qu'il était encore anglican.

lion du voisinag-e et se félicitaient, après quelques mois d'apostolat, d'en avoir ramené une bonne partie auoatliolieisme. Ce lut alors qu'apprenant le retour de Ni'WMian en Angleterre et la fondation de l'Oratoire de Birniini^^JKun, Faber se sentit inspiré de se joindre à lui avec sa communauté. L'offre fut acceptée. Faber sacrifia de grand cœur son autorité de supérieur et son amour-propre de fondateur, pour redevenir simple novice. « Depuis mon admission, écrivait-il le 17 février 1848, il me semble que je n'ai plus d'attachement à rien, si ce n'esta l'obéissance; je pourrais danser et chanter tout le jour, tant je suis joyeux'. » Six mois après, sa formation était jugée à ce point complète qu'il était nommé maître des novices. L'adjonction de Faber et de ses compagnons donna une grande impulsion à la nouvelle congrégation. Dès le mois d'août 18 'i8, elle comptait plus de quarante membres, dont ilix prêtres. Les postulants lui arrivaient en nombre, la vie spirituelle y était intense et l'apostolat s'y exercjait actif et efficace. Faber pouvait écrire : « L'Oratoire est extrêmement llorissant. »

Tous les convertis de marque n'étaient cependant pas avec Newman. Oakeley, résolu à prendre rang dans le clergé séculier, s'était retiré, aussitôt après sa conversion, au collège Saint-Edmund, principal séminaire de l'Angleterre, pour s'y préparer à la prêtrise. Ward, auquel son mariage ne permettait pas d'aspirer au sacerdoce, ne s'en installa pas moins à la porte de

' Life and Lellers of F. \\ . Faber, p. 337.

ce même collège, menant avec sa femme une sorte de vie conventuelle, assidu à tous les offices dont il goûtait fort la beauté liturgique, absorbé par l'étude de la théologie scolastique, plein d'ardeur pour la conversion de l'Angleterre, souffrant peut-être, après avoir été si ardemment mêlé aux controverses d'Oxford, de ne pas trouver d'emploi à son activité, mais jouissant de la vérité enfin possédée et y gagnant de vivre dans une grande paix, ce qui faisait dire, un an plus tard, à son ami Oakj'ley : « La façon dont l'Eglise catholique s'est assimilé nous autres convertis, est, par elle-même, une preuve de sa divinité. Considérez ce que doit être une Eglise qui a pu dompter et maintenir dans l'ordre deux hommes comme Ward et moi-même. Pas n'est besoin d'une meilleure preuve K » D'autres convertis, après plus ou moins de tâtonnements, entrèrent dans diverses congrégations religieuses : Lockhart se fit rosminien; Coffin, rédemptoriste ; Tickell, Purbrick et Christie, jésuites.

Pendant que ces néophytes cherchaient ainsi leur voie et se préparaient à l'action, leur principal protecteur, Wiseman, voyait sa situation grandir. En août 1847, il succédait à M^' Griffith comme pro-vicaire apostolique du district de Londres, en attendant d'être nommé,

1 W. G. Wcu'd and llte Oxford Movement, par Wilfrid Ward, p. 368.

24 LA RKNAISSANCK rATimi.lQri-; EX ANGLETERRE

doux ans plus lard, vicaire en litre, à la mort de M'-''' Walsli. Devenu ainsi le personnage le plus consid(''rable de l'Eglise calliolique en Angleterre, il s'appliqua à y réveiller le zèle un peu endormi. Ce n'était pas sans se heurter à plus d'une résistance. Beaucoup de membres do l'ancien clergé ne s'étaient pas encore défaits de la timidité passive et inerte à laquelle les avaient habitués des siècles de persécution ; ils étaient en outre plus ou moins imbus de cet esprit de particularisnn' ot d'indépendance à l'égard de la Papauté, qui, au xvin'" siècle et au commencement du xix'^, avait produit en Angleterre quelque chose d'analogue à notre gallicanisme. Autant de raisons de s'effaroucher de la hardiesse avec laquelle le nouveau vicaire apostolique prétendait ranimer le culte public et rétablir les manifestations oubliées de la piété catholique; ils se méfiaient de son romanisme et lui reprochaient de vouloir introduire en Angleterre une religion italienne qui répugnait au tempérament national. Wiseman lutta victorieusement contre ce vieil esprit. L'un de ses moyens d'action fut de provoquer le rétablissement des congrégations religieuses, depuis longtemps détruites outre Manche ; deux ans lui suffirent pour en introduire dix dans son diocèse. Sous cette impulsion, le catholicisme anglais sortit de sa torpeur et de son effacement. Rn juillet 1848, l'inauguration de léglise Saint-Georges à Southwarlc, la plus grande que les catholiques eussent cdifiée à Londres depuis la Réforme, témoigna, par son éclat même et son retentissement, du progrès accompli : deux cent quarante prêtres, quatorze

LES CONYKRTIS 25

évêques, dont plusieurs étrangers, les représentants de nombreux ordres religieux prirent part à cette cérémonie qui Irappa jus(|u'au public protestant.

Les convertis furent, dans ce réveil de la vie catholique, les auxiliaires très appréciés du vicaire apostolique. Oakeley, entré dans le clergé paroissial, y commençait un apostolat eflieace et publiait, dès 1848, un premier volume de sermons. En cette même année, NcAvman et Faber étaient appelés à prêcher une mission à Londres. Wiseman eût désiré qu'au moment où il s'établissait lui-même dans cette ville, l'Oratoire y fût transféré ; Newman jugea plus sage de demeurer à Birmingham; toutefois la fondation, désirée parle vicaire apostolique, n'était que différée ; en 1830, quand le nombre des Oratoriens se sera accru, un essaim, conduit par le P. Faber, viendra fonder la maison de Londres.

D'ailleurs, si Newman refusait do quitter Birmingham, son action n'était pas pour cela confinée dans cette ville; par ses écrits, il l'exerçait sur toute l'Angleterre. Loss and Gain qu'il publia en 1848, excita tout de suite une vive curiosité : il y mettait en scène un jeune universitaire d'Oxford, anglican d'origine, qui, après s'être longtemps débattu, se faisait catholique par besoin d'une autorité qui fixât la foi au milieu de tant de contradictions, par besoin aussi d'une religion qui pratiquât l'ascétisme et la pénitence. Ce n'était pas une autobiographie, et l'auteur lui-même protestait que son livre « n'était pas fondé sur un fait ». Néanmoins, dans la peinture vi-

•2fi l,A IJKNAISSANCK CATHOLIQUE KN ANGLETERRE

vaille et parfois liiiemenl satiruiuc quil faisait de la société d'Oxford, des idées qui y fermentaient, despersonnap^es-types qui y représentaient chacune de ces idées, dans les crises intellectuelles et les drames de conscience cpi'il fiiisait revivre avec une émotion pénétrante, il usait naturellement de sa propre expérience; bien qu'il n'eût pas voulu alors faire au public la confession à laquelle il ne se décidera que plus tard, on entrevoyait, dans ce livre, ses doutes, ses angoisses intimes, ses heurts douloureux, ses illuminations progressives, la probité consciencieuse de ses hésitations et de ses décisions, et ce n'était pas la moindre raison du charme et de l'intérêt qu'on avait trouvés dès l'origine et fiu'on trouve encore aujourd'hui à cette fiction. Si grand que fût l'écrivain chez Newman, le prédicateur exerçait plus d influence encore ; c'était le mode d'action qui lui paraissait convenir le mieux à son caractère, et rien ne lui eût plus répugné que d'être pris pour un littérateur. 11 apportait, dans la chaire catholique, la renommée qu'il avait autrefois acquise à Sainle-.Marie d'Oxford. Partout où il parlait, soit dans la chapelle de l'Oratoire, soit dans les églises diverses où il était appelé, on accourait pour l'entendre, et les protestants n'étaient pas les moins empressés. Benson, jeune cleryyman qui devait ètra archevêque de Cantorbéry, se trouva assister à un de ses sermons du carême de 1848 ; il en sortit tout remué. « C'est un homme, écrivait-il à un ami, dans lequel revivent les sévères mortifications du moyen âge. Le Christ lui soit en aide! 11 m'a enseigné

LES CONVKRTIS 27

d'admirables leçons. » Et comme son correspondant était un peu scandalisé et inquiet d'une telle admiration, Benson revenait sur ce sujet, dans une lettre postérieure; il ne tarissait pas sur le charme de cette voix faible, mais très douce, sur ces pensées si touchantes et si compatissantes. >< Il a parlé, disait-il, avec une éloquence d'ange... Une telle prédication, je n'en ai jamais entendu, et je n'espère pas en entendre de semblable. » Benson se plaisait ensuite à dépeindre cette figure émaciée, creusée de lignes si profondes, d'une expression à la fois si fine et par moments si redoutable, et cette tlamme du regard quand le prédicateur se tournait vers l'autel et, avec un accent qui n'était ([u'à lui, prononçait le nom du Seigneur, si bien qu'à constater l'effet produit sur l'assemblée, le jeune clerçjyriian en venait à se dire : « Sûrement, s'il y a, dans cette génération, un homme doué, par Dieu, de dons extraordinaires pour glorifier son nom, c'est celui-là ^ )>

L'action de ces sermons, — on l'avait déjà vu durant la carrière anglicane de leur auteur, — ne se renfermait pas dans l'enceinte plus ou moins étroite où ils étaient prononcés. Une fois imprimés, ils avaient le don de pouvoir encore remuer au loin d'innombrables âmes. En 1849, Newman publiait, sous ce titre : Sermons addressed lo mio^ed nongre(j allons, le premier volume

' Benson ajoutait, il est vrai, (|u"il avait été aussitôt choqué de le voir prononcer, avec les mêmes signes de vénération, le noni de la Vierge. [Life of Benson, par A. C Benson, t. 1, p. 39, 62 à 64.)

•2S I,.\ UKNAISSANCK CATIIOI.IQUR EN ANGLETKRRE

(le ses sermons catliDliques. Le succès en fut g-rand. Il n'i'tail pas jus(|u"a .lowetf, lesprit le plus avancé du lirfxid Chiircli, ([ui lU' conlessàl son admiration dans une lettre à sou ami Stanley : « Jamais, écrivait-il, le romanisme n'avait été autant glorifié ^. » A relire aujoui'd'luii ce volume, on y trouve les qualités de pénéti-alion et d'élévation, d'austérité et de tendresse, de pathétique et d'ironie qui avaient fait le succès du prédicateur anglican, et, de plus, renlliousiasme du nouveau converti en possession de la pleine lumière, la confiance que lui donne, après tant de tâtonnements et de déceptions, l'assurance d'être le porte-parole d'une 6!glise infaillible. Rien ne reste de l'inquiétude qui se trahissait autrefois dans ses discours, de cette hésitation à insister sur telle vérité par peur des conséquences où elle le conduirait ; sa parole a gagné en aisance, en autorité, en grandeur. 11 s'abandonne aussi, avec plus de liberté, aux émotions de sa piété, soit qu'il chante les douceurs enivrantes de l'amour divin, soit qu'il pleure les douleurs de la Passion, soit encore qu'il exalte les gloires de la Vierge Marie. Il ne se pique pas de flatter ou de ménager ses auditeurs. Tantôt, se plaçant en dehors des questions débattues entre catholiques et protestants, il démontre, avec une pénétration implacable, combien la prétendue « respectabilité » des gens du monde est loin du véritable christianisme ; il ne craint pas de leur rappeler la damnation menaçante, et trouve des accents pathétiques et

' Life antf Leilers ofli. .hnrelt, t. J. p. 168.

LES CO-WKRTIS 29

terribles pour les presser de penser au saluL de leur àme. Tantôt, à l'adresse des protestants ([u'il sait nombreux dans son auditoire, il proclame léminence de ri^g'lise calliolique, et met en regard cette E^^lise anglicane dans laquelle, dit-il, <' aucun de ses membres ne peut avoir une foi et une confiance entières », où il y a moins des •■<■ croyances » que des « opinions dont il semble permis et naturel de douter », ([ui a perdu «< ridée de la sainteté », dans laquelle « le soleil divin est à ce point é'clipsé, que le miroir de la conscience n'en peut recueillir et retléter (|ue peu de rayons » ; il traite, avec une sévérité dédaigneuse, cette « religion nationale » ([ui '< porte à la moralité, à Tordre, à la justesse des idées, à la félicité domestique », mais qui n'est qu'une « religion terrestre, n'indiquant pas à la foule la route du ciel, ne lui enseignant pas l'invisible » et, par suite, « impuissante à combattre le monde et ses maximes »; il constate « qu'elle n'a, en elle-même, aucune consistance interne, qu'elle n'a d'existence et d'unité que celles quelle tient de l'Etat, sorte d'appendice, d'accessoire, d'arme ou de parure du pouvoir l'oyal », et il déclare qu'elle « ne vivrait pas dix ans, si elle était abandonnée à elle-même ». Jugements durs à entendre aux oreilles protestantes, mais qu'arrachait au converti la force de ses nouvelles convictions. 11 semble alors, contre l'Eglise qu'il a quittée, en dispositions plus militantes qu'il n'était au lendemain même de sa conversion, et qu'il ne se montrera dans la suite. Ce n'est pas qu'il prenne plaisir à attaquer ses anciens coreligionnaires; s'il ne peut toujours

cacher la blessure que lui a faite la façon dont quelques-uns d'entre eux ont accueilli sa conversion, le sentiment (jui domine chez lui, à leur égard, est l'amour de leurs âmes, h' souci de leur salut, la crainte (|u"ils ne répondent pas à l'appel de la grâce, qu'ils laissent passer l'heure de Dieu. Aussi voyez de quel accent il leur parle, par quels arguments il les presse :

Eli levant les yeux, il vous semble voir une haute montagne à gravir, et vous dites : « Comment pourrai-je franchir CCS cimes gigantesques qui s'élèvent entre uioi et l'Église catlioiique, pour me fermer le chemin"? Je ne comprends pas telle doctrine; telle autre m'aillige ; celle-ci me semble impossible; je ne puis me familiariser avec cette pratique; cet usage me fait peur... » Ne tenez pas ce langage, mes chers frères, reprenez courage, comptez sur le secours du Seigneur qui vous appelle en avant. « Qu'êtesvous, ô grande montagne, devant Zorobabel? Vous n'êtes qu'une plaine. » Il vous conduira, comme il la fait pour plusieurs d'entre nous. Il redressera les sentiers tortueux et aplanira les raboteux. 11 détournera le cours des torrents, et tarira les rivières qui se trouvent sur votre chemin.

Le prédicateur accule l'anglican à cette alternative : catholicisme ou scepticisme :

0 mes frères, si vous fuyez l'Église catholique, oîi irezvous? Elle est votre seule chance de paix et de sécurité, dans ce monde tourmenté et changeant. Quelque effort que fasse la raison humaine, elle ne trouvera rien entre l'Église et le scepticisme. Les croyances particulières, les religions de fantaisie peuvent être pompeuses et imposantes en leur temps; les religions nationales peuvent être grandes bien que sans vie, elles peuvent couvrir le sol pendant des

siècles, distraire ralleiilion ou eml)arrassfr le jugeinenl des savants; mais, au bout du compte, on trouvera ou que la religion catholique est vraiment et réellement la descente du monde invisible dans ce monde visible, ou bien qu'il n'y a rien de positif, de dognialique, de réel, dans les notions que nous avons sur notre orii,'ine et sur notre destinée l'uture. Si vous no voulez [las entrer dans le sein de l'Église catholique, évitez toutes les recherches religieuses, car elles vous conduiraient où il n'y a ni paix, ni lumière, ni espérance.

Une idée que Newman sait très répandue dans le monde protestant et contre laquelle il met souvent en garde ses auditeurs, est que « le converti au catholicisme, une fois sa première ferveur passée, ne trouve que désappointement, ennui, amertume, dans sa nouvelle religion, et qu'il souhaite en son cœur de revenir sur ses pas ». 11 ne tarit pas, au contraire, sur « la confiance pleine et ferme » qui remplace, chez ce converti, « l'incertitude et le doute », sur la joie qu'il ressent à être « dans la région de la lumière, dans le séjour de la paix ». Quelque répugnance qu'il ait d'ordinaire à se mettre en scène, il n'hésite pas à le faire en cette circonstance :

Venez à nous, vous tous qui travaillez et êtes lourdement chargés, et vous trouverez la paix de l'àme... Comme vous, nous aussi, nous avons été sauvés par le sang rédempteur de Jésus-Christ; comme vous, nous serions aussi des pécheurs |ierdus, si .lésus-Christ n'avait étendu sur nous sa miséricorde, si sa grâce ne nous avait purifiés, si son Église ne nous avait reçus, si ses saints n'avaient intercédé pour nous. Soyez sauvés, comme nous avons été sauves.

.12 1,A KKXAISSANrK l'ATlIOLIQUE EN ANGLETERRE

« Vous tous (|iii crainiuv. Dieu, veiu;/. cl t'coulez, et nous vous dirons ce (ju'il a l'ail pour noire àinc. » Prêtez l'oreille à notre icinoi^naiie ; considérez la Joii; dr notre cœur et aui;nii'nl('/,-Ia en venant vous-mêmes la partager. (Choisissez la lionne part iiiie nous avons choisie..., vous ne vous en repentirez Jamais; croyez en notre parole ; vous ne vous en repentirez jamais, quelles que soient vos inquiétudes quelque urand i|ue soit le sacrifice que vous ayez à faire pour venii- à elle... 0 mes frères, quand vous aurez fait le grand pas, quand vous serez en p.ossession de votre lot de bénédictions, oh! alors n'oubliez pas ceux qui auront été les ministres de votre réconciliation. De même qu'ils vous prient maintenant défaire votre paix avec Dieu, ainsi vous, une l'ois réconciliés, priez pour eux, afin qu'ils obtiennent le don précieux de la persévérance, qu'ils puissent demeurer jusqu'à la mort dans l'état de grâce où ils sont maintenant, du |ieur (jue, après avoir prêché aux autres, ils deviennent des réprouvés.

L'action publique n'était pas la seule qu'exerçât Newman ; on sait quel était son don extraordinaire pour agir sur chaque âme qui l'approchait. Ce don n'était pas aiï'aibli par sa conversion, bien au contraire. A lui s'adressaient naturellement tous les anglicans troublés dans leur foi. Si réservé qu'il fût avec ses anciens coreligionnaires, il ne manquait pas de faire sentir à ceux qu'il voyait touchés par la grâce le devoir étroit d"y correspondre. Du nombre de ces âmes hésitantes était M. Allies. Esprit brillant, nature ardente, il était entré dans les ordres au sortir d'une crise dincrédulité et était devenu, vers 1838 et 1839, partisan convaincu de ce qu'il appelait lui-même le Newmanism. Il n'éprouvait alors aucun doute sur la position

de son Kglise et se déclarait « fortement antiromain ». Ce fut dans Tété de 1843, au cours d'un voyajçe en France, qu'il eut une première révélation du catholicisme et que se posèrent, dans son esprit, sur les droits de l'Église anglicane, des questions toutes nouvelles; mais, le fait que Newman demeurait dans cette Kglise lui était une sécurité suffisante : en Newman était, comme il le disait, « son véritable point d'appui ». Aussi sou trouble fut-il grand quand, en mai 1845, des confidences reçues à Littlemore lui révélèrent ce qui se passait dans l'àme de son guide. Un second voyage sur le continent, dans l'été de 1845, aviva encore le sentiment qu'il avait des faiblesses de l'anglicanisme. Et cependant, quand la sécession de NcNvman s'accomplit, il ne se décida pas à le suivre immédiatement. Il crut pouvoir se donner trois années pleines pour approfondir la « terrible controverse romaine », et il s'interdit tout changement, durant ce temps, quoique pussent devenir ses convictions. Ce n'est pas que son affectueuse déférence pour Newman fût affaiblie. Bien au contraire, il vint lui demander de le diriger dans cette étude et de lui fixer, pour ces trois années, une règle de discipline morale et intellectuelle. Il fut alors frappé du changement qui s'était produit chez le converti : naguère quand on consultait Newman sur des doutes au sujet de l'anglicanisme, il recommandait toujours la circonspection, l'ajournement des résolutions décisives; maintenant son ton était fort différent : tout en reconnaissant que la conduite à suivre dépendait de l'état d'esprit de chaque individu, il ne se u. 3

34 I.A RENAISSANCE CATIIOI.KJUE KN ANGLETERRE

croyait plus le droit de prêcher aussi uniformément l'attente; le point, disait-il, est de savoir si la conscience est touchée, auquel cas le délai ne serait pas permis. Cette attitude persista dans les années qui suivirent ; Newman demeura en correspondance avec M. Allies, mais ce fut pour lui faire sentir Tinconséquence de sa situation; ainsi lui écrivait-il :

Dire que l'ÉgUse catholique n'est pas, quelle a été brisée, cela, Je le comprends. Je ne comprends pas qu'on dise qu'il y a une Église et une seule Église, et qu'on agisse comme s'il n'y en avait aucune ou comme s'il y en avait plusieurs. C'est rêver, assurément. Excusez cette liberté. Je ne désire pas, comme vous pouvez bien le supposer, engager une controverse, quand nous avons tous deux tant à faire; mais, quand. je pense à votre position et à celle des autres, je vous assure que vous melfrayez.

Même avertissement répété un peu plus tard par Newman, même aveu de l'angoisse qu'il éprouvait en pensant à ceux qui demeuraient dans cette position, o Mais, ajoutait-il, des hommes comme vous, mon cher Allies, je veux toujours mieux augurer, espérer contre l'espérance, et croire qu'un jour viendra, excusez-moi, où vous confesserez que vous avez été dans un rêve. En attendant, je ne cesserai pas de dire la messe pour vous et pour tous ceux qui sont dans votre situation, le 10 de chaque mois '. » Allies devait se convertir en

' Voyez sur toute la crise d"àme traversée par M. Allies, le brillant et vivant récit qu'il en a écrit lui-même sous ce titre : A Life s Décision.

M. J. R. Hope, qui s'appellera plus tard Hope Scott, était aussi du nombre des ang-licans troublés avec lesquels Newman était demeuré en rapport. Légiste renommé, de haute intelligence et de rare vertu, M. Gladstone devait en parler, après sa mort, comme de l'un des quatre ou cinq hommes les plus remarquables qu'il eût connus '. En apprenant la conversion de Newman, M. Hope, lui écrit, le 20 octobre 1845, qu'il était préparé à cette nouvelle, qu'elle le force à un examen plus résolu de ses propres sentiments, et qu'il compte sur son livre pour le guider ; il l'assure, d'ailleurs, que ses sentiments pour lui sont inaltérables et même plus profonds-. Au mois de décembre suivant, il parle de sa propre venue à l'Eglise romaine comme d'une chose possible ; mais il sent qu'il lui faut faire un grand effort intellectuel, avant d'arriver à une conclusion ; il a lu le livre de Newman sur le Développement de la Doctrine chrétienne, mais ce livre, en le transportant dans une région d'idées toute nouvelle pour lui, l'a jeté dans une grande perplexité^. Le :23 avril 1846, à une lettre de Newman, il répond :

Je m'unis à vous de grand cœur pour désirer quelque fin à mes doutes présents ; mais sera-ce dans la direction que vous jugez bonne, ou par un retour à l'anglicanisme, là est la question. Je suis étonné de voir combien Keble est résolu à maintenir sa position actuelle. D'autres aussi qui

1 Memoirs of ./. R. Hope Scolf. t. 11. p. 274.

2 Ibid., t. III, p. 63.

^ Ibnl.. t. II. p. (54.

ont plus de lerveur et de science que moi, sont en voie de recul, et cela me trouble, car je ne puis que regax'der autour de moi, pour y cherclicr une autorité*.

Newman se garde de brusquer et de violenter cette âme. Toutefois, il ne la perd pas de vue. Il lui écrit, le 23 février 1847 :

Nous ne vous avons pas oublié, mon clier Hope. Laissezmoi le dire : Oh! que Dieu veuille vous faire le don de la foi ! Pardonnez-moi de vous dire cola. Je sais que vous me le pardonnerez. Ce n'est pas mon habitude de vous fatiguer de beaucoup de paroles. J'ai besoin de vous pour lÉglise, en Angleterre, et l'Angleterre a besoin de vous. Mais je dois faire ma propre besogne à ma place et abandonner tout le reste à cette volonté inscrutable que nous ne pouvons qu'adorer"^.

Là aussi, le germe jeté par Xewman ne devait pas demeurer stérile. A vrai dire, pas une conversion à cette époque, où Ton ne puisse ainsi discerner son influence directe ou indirecte. Il en sera de même jusqu'à sa mort. Cette action lui a survécu, et aujourd'hui encore, par ses écrits, par les idées qu'il a répandues, par le souvenir qu'il a laissé, par le prestige grandissant dont son nom est entouré, Newman est demeuré l'instrument principal de l'évolution mystérieuse et, malgré tout, persistante qui conduit tant d'àmes de l'anglicanisme au catholicisme.

1 Memoirs of J.-R. Hope Scott, t. II, p. 77. - Ibid., t. II, p. 63, 66.

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