PUSEY ET MANMNG AU LENDEMAIN DE LA CONVERSION DE NEWMAN
(ISi-ii-lSi-T)
I. Détresse des amis de Newman, demeurés anglicans. Pusey est devenu le personnage le plus en vue du parti. Son attitude. Lettre publique où il s'explique sur la sécession de Newman. — II. Pusey est suspect aux autorités anglicanes. Échange de lettres entre lui et l'évèque Wilberforce. — III. Pusey prêche devant fUniversité sur la pénitence et l'absolution donnée par le prêtre. Etîet produit. — IV. Keble se refuse aussi à suivre Newman. Par quelles raisons ? Son union avec Pusey. Marriott les seconde. — V. Rogers et Church. Articles publiés par J.-B. Mozley. Fondation du Guardian. Le Mouvement n'est plus concentré dans Oxlord. — VI. Importance prise par Manning. Ses origines. L'évolution de ses idées et ses rapports avec le Mouvement. Après la conversion de Newman, il travaille à retenir dans l'anglicanisme les esprits ébranlés. Son influence, Tout lui présage un rôle considérable dans son Église. — VII. Etïorî fait pour donner une vie religieuse plus intense à l'anglicanisme et y implanter des institutions et des dévotions catholiques. Pusey et les fondations de couvents de femmes. Pusey, Keble, Manning et la confession. La première confession de Pusey. Austérité de son règlement de vie. Môme progrès de piété et de vertu chez Manning et chez d'autres anglicans. Comment ces progrès ddivent être jugés et expliqués au point de vue catholique.
Pendant que Newman et ses compagnons prennent pied sur la rive catholique où ils ont abordé, que deviennent ceux de leurs amis, demeurés sur la rive anglicane ? Leur cause ne semble-t-elle pas irrémédiable-
ment ruinée? Leurs adversaires, evangelirah ou libéraux, ne parlent plus d'eux qu'avec une compassion di'daigneuse et comme de gens finis. Comment en effet, se relèveront- ils du coup que leur portent tant de défections, dont celle de leur chef le plus illustre ? Leur armée n'est-elle pas en pleine débandade ? Ils avaient déjà peine, avant les récents événements, à se défendre contre ceux de leurs coreligionnaires qui reprochaient à leurs idées de tendre au romanisme " que répondre maintenant que les faits ont donné , aison à leurs accusateurs? Peuvent-ils eux-mêmes avoir conservé foi dans ces idées ? La via média entre le protestantisme et le catholicisme, si péniblement cherchée pendant plus de dix ans, ne leur a-t-elle pas été démontrée impossible ? Se ilattent-ils de garder une position que leur maître a dû reconnaître intenable? Et puis tant d'émotions, le chagrin des séparations consommées, l'angoisse de celles qui menacent de suivre, n'est-ce pas plus qu'il n'en faut pour abattre les cœurs? Aussi voit-on, par le témoignage de ceux qui ont passé par cette épreuve, que le souvenir qui leur est resté de ces jours, même après beaucoup d'années écoulées, est celui d'une infinie détresse. C'est le mot qu'emploie Church, l'un des esprits les plus élevés du parti, en parlant, longtemps après, de cette époque; il s'étend sur le désarroi, le découragement, 1 anxiété douloureuse qui régnaient alors chez ses amis, sur la « triste figure » qu'ils avaient conscience de faire, aux yeux des gens du monde, comme à ceux des penseurs. « Des pai'vres Puseyiles^ dit-il, on parlait
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clan Ion môle' de pitié et de ricanement. Il semblait qu'ils eussent joué et perdu leur partie et qu'il n'y eût plus rien à faire d'important avec eux'. « Le témoignao-e de Church est confirmé par celui d'autres hommes du même bord. ■< Newman, dit Ro<^ers, avait laissé ceux qui lavaient jusque-là suivi, décapités, désorganisés, suspectés par les autres et se suspectant les uns les autres. Personne en effet ne savait encore qui voudrait le suivre où il allait. Pour un temps, une sorte de désespérance perplexe prévalut. Qui aurait eu confiance en nous-? «Marriott écrivait, quelques mois après la conversion de NeAvman : « On ne sait que faire du présent état de choses, ni où peuvent s'attacher ceux qui ont besoin d'un point d'appui. » Toutes les perspectives immédiates lui apparaissaient sombres et amères. « Je ne puis voir, ajoutait-il, quelle espérance nous avons à concevoir des choses en général, si ce n'est ce que pourra produire la persécution. Encore la redoute-t-on pour le plus grand nombre-^. » L'événement a cependant donné tort à ces prévisions qui semblaient alors si justifiées. Pour avoir été un moment désorienté, le » Mouvement » par lequel on avait tenté de catholiciser l'anglicanisme, ne s'est pas arrêté; il a continué, sans l'homme qui l'avait
' Tlie Oxford Movemenl, p. .393 à 406. — A ceux de ses lecteurs qui s'étonnaient de trouver, dans son récit, un accent de découragement, et ce qu'ils appelaient une « langueur de défaite », Church répondait qu'il ne pouvait dire autre chose, et que cela seul rendait exactement ce qu'était alors l'état des esprits. {Life and Lellevs of dean Churck, p. 321-322).
■- Lettevs of Frederick lord Black ford, p. US.
■' Life and J^etlers of dean Church. p. *>[.
40 LA KKNAISSANTE (WTIIOLIQUH KN ANGLKTKRRE
L'omnioncé. Ici le rôle (le Pnsey deviriit important. Jusqu'alors, son inllui'iice avait été tout à fait eiïacée par celle de Newman '. Après le départ de celui-ci, il se trouve être le personnage le plus en vue du parti qui, désormais, mérite bien ce nom de « puseyite », que plusieurs lui avaient d(''jà donné un peu prématurément dans les années précédentes. C'est de lui que Gladstone, à la première nouvelle de la " sécession », attend une déclaration qui rafïermisse les esprits. Non qu'on lui reconnaisse toutes les (pialités d'un leader ; mais il en possède quelrpies-unes : s'il n'a pas le génie supérieur do Xewman, son ouverture d'idées, sa pénétrante compréhension de tous les étals d'esprit, son charme séducteur, sa prestigieuse action sur les âmes, il a l'autorité que lui donnent sa situation, sa science et surtout sa vertu.
Xul n'a plus soufîert que Pusey d'être séparé de celui qu'il persiste à appeler le <> cher Newman»; nul n'est moins tenté de le suivre. Si attaché qu'il lui demeure, il n'est pas un moment ébranlé par les lettres qu'il en reçoit-. Il ne saurait concevoir même un doute sur cette Église d'Angleterre qu'il aime d'un amour
' J.-A. Froiule, le frère d'Hiirrell, en dépit de ses préventions antiromaines, a écrit de Puse^- et des autres, que « comparés avec Newman. ils nélaient tous (jue de simples ctiilfres, et que lui, était le noml)re indicateur. » [Tlie Oxford Court ler-Refunuation, dans Short Sludies on Gveul Suhjecfs. p. 189, 191.) Le dean Lake a dit de Xewman, en évoquant ses souvenirs d'Oxford : « Nous sentions instinctivement qu'il était l'esprit dirigeant. Quelque respect qu'on eût pour Pusey et Kebic, ils n'étaient, particulièrement pour nous, étudiants, rien en comparaison de Newman. » [Memorifils of dean Lake. p. oO.)
- Voyez cette correspondance plus haut, p. 12 à lii.
lilial. Il ne se fait pas illusion sur quelques-uns de ses défauts : il déplore son anarchie doctrinale, sa tolérance deriiérésie, la défaillance do sesévêques, la froideur et les nég-ligences de son culte ; il confesse qu'elle n'égale pas l'Eglise romaine pour la constitution de l'autorité religieuse, l'unité de la doctrine, la profondeur du système spirituel ; mais de ces constatations, il conclut à la nécessité d'améliorer son Église, non au devoir de la quitter. Malgré tout, il persiste à croire qu'elle est une partie de la véritable Kglise, héritière légitime de celle que Dieu a établie en Angleterre pour le salut des des âmes. Par le malheur des temps, elle se trouve momentanément séparée des autres parties ; c'est un état anormal, châtiment douloureux des péchés de tous, auquel il faut s'efTorcer de mettre un terme, par un retour de ferveur et de sainteté, mais qui n'empêche pas qu'il ne subsiste une sorte d'unité immatérielle. A ceux qui demeurent inquiets de cette séparation, il fait observer qu'un devoir domine leurs doutes, celui de rester dans l'Eglise où Dieu les a placés et qui est le canal par lequel leur a été départie sa grâce ; prétendre juger, à eux seuls, entre les différentes Eglises, serait un usage téméraire du jugement privé, il insiste, — et c'est l'argument auquel il revient toujours quand les autres paraissent lui échapper, — sur la vie religieuse qui anime l'Eglise anglicane, en dépit de ses lacunes, sur le bien qui s'y fait, sur les grâces que personnellement il a conscience d'y avoir reçues, et il voit là une preuve visible que Dieu est avec elle. Enfin, setrouvc-t-il en face de quelque objection à laquelle il
n'a pas réponse, de quelque manifestation trop évidente de Tinconsislanoe de l'anglicanisme, il se borne à répondre qu'il doit y avoir im moyen d'écarter celte difficullé et il attend patiemment qu'on Tait découvert'. C'est ainsi (|u';i une époque où tout le monde est plus ou moins ébranlé, il est seul à ne pas l'être : qvite nnshaken, dit de lui Faber qui s'étonne de sa « tran- <]uillité"- ". Ce lui est une faiblesse pour agir sur certains esprits chercheurs et perplexes, qui ne se sentent pas compris par lui, comme ils l'étaient naguère par Newman ; mais cela en impose à ceux dont la conscience ne demande qu'à être rassurée par son exemple. Cet exemple agit, en elïet, sur beaucoup, et Churcli ne se trompait pas en notant, comme l'un des faits les plus importants du moment, que « Pusey et Keble ne bougeaient pas, thot Puscy and Keble did not move. »
Pusey ne perd pas un moment pour parler à ceux qui attendent sa direction. Au lendemain même de la « sécession » de Newman, il entreprend de raffermir et de consoler ses amis. Son manifeste, publié le 16 octol)re iSio dans VEnglish CliurcTimnn, a la forme d'une lettre adressée à un correspondant imaginaire. Chose curieuse, dans ce long morceau, où il n'est question que de Newman, on ne rencontre jamais son nom ; on dirait que ce nom, si cher à Pusey, lui est devenu trop douloureux à prononcer; tout au plus, une fois où le
1 Sur Tétat d"esprit de Pusey, à cette époque, voyez notamment une lettre au Rév. Ilarrison, du 16 septembre 1845, et une autre à Spencer Northcote, du mois de novembre suivant. [Life of l'useï/. t. II. p. 4o6 et p. oOi.)
- Lettre du 21 octol)rc 1845. {Life and Lellers of Faher. p. 233.)
tour de la phase l'y ol)]ii>e, le désigne-l-il par son initiale A^. Il a également répugnance à nommer les catholiques romains; il emploie, en parlant d'eux, cette périphase : « Ceux qui l'ont gagné. »
Le début de la lettre est un gémissement d'un accent touchant; l'auteur ne cherche pas h dissimuler la gravité du coup porté à son Eglise, mais sa droiture comme son affection rempèchent de rien dire qui puisse tourner on hlàmc pour celui de qui vient ce coup :
Mon cher ami, vraiment « sa voie est dans la mer; ses '< sentiers sont dans les grandes eaux, et les traces de ses « pas ne sont pas connues >■. Dans de tels moments, il semble presque mieux « de se taire, de s'abstenir même de « bonnes paroles ». C'est un mystère qui nous dépasse, qu'une confiance comme celle qu'il avait en notre Église, s'en soit allée. Mrme au milieu de nos chagrins présents, cela va au cœur de considérer ce qu'il était au début, de penser au dévouement avec lequel il a travaillé pour notre Eglise et s'est efforcé de la relever! On a comme Timpression que quelque bon dessein, formé pour notre Église, a avorté, qu'un instrument, suscité pour elle, n'a pas été employé selon le vouloir de Dieu et a été, pour cela, retiré. 11 y a quelque chose de dérangr. On ne peut s'empêcher de penser que sa nature, si vivement sensible au mal, n'était pas faite pour ces temps troublés. Ce qui, pour des esprits émoussés comme le mien, paraissait affaire ordinaire, nécessité du moment qu'il sullisait de laisser passer, d'endurer, lui faisait l'effet, vous le savez, de << pointes d'épée ». Vous n'avez jias oublié comme tout son être en [laraissait transpercé. Mais c'est affaire avec Dieu; nous, nous avons affaire avec nous-mêmes. La première inquiétude me vint, il y a des années déjà, quand je n'avais aucune raison de
craindre, mais que j'ai appris qu'on priait pour lui nomniéniont dans tant d'églises et de maisons religieuses du continent. J'en vins ù me dire avec crainte : « S'ils prient avec tant de ferveur pour (ju'il puisse devenir parmi eux un instrument de la gloire de Dieu, tandis que, chez nous, il y a tant d'indifTérence et même, chez certains, d'éloignemenl, ne peut-il pas arriver que leurs prières soient entendues, que Dieu leur donne celui pour lequel ils prient el iju'Il ne nous rt'lire celui que nous ne désirons pas retenir? » El maintenant, ne doivent-ils pas croire qu'elles sont exaucées, ces prières qu'ils ont répandues si longtemps, parfois nuit et jour, j'imagine, et en célébrant la sainte Eucharistie? Ne l'avons-nouspas perdu, parce que, comparativement, il v avait, de notre côté, si peu d'amour et de prières. El aussi, aujourd'hui, dans cet état critique de notre Eglise, dans cette crise, la plus périlleuse qu'elle ait jamais traversée, la première leçon ù tirer n'est-elle pas qu'il nous faut prier davantage?
Pusey no s'en lient pas à celte expliealion qui devait sonner étrangement aux oreilles protestantes ; il reprend une idée qu'on a déjà vu poindre dans sa correspondance, à l'époque où la sécession devenait menaçante ' : c'est que Xewman, en passant à l'Église de Rome, a obéi à une vocation spéciale, qu'il a reçu, d'En-IIaut. à ce sujet, une mission exceptionnelle :
Ceux qui l'ont gagné savent sa valeur. Ce peut être une consolation pour nous qu'ils le sachent. Bien avant qu'il nous ait quittés, alors que j'étais fort triste de la perspective de cette perte, on me rapporta un propos d'un de leurs
1 Cf. la première partir Je la Renaissance calholique en Angleterre au XIX' siècle, \i. :'.12.
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plus émiiR'iils liisldiifiiis : celui-ci, confessant qu'ils étaient impuissauLs; à i'aiie tète aux maux qui les assaillaient, déclarait qu'il leur fallait un mouvement qui infusât une vie nouvelle dans leur Église; il ajoutait que, pour cela, il ne voyait qu'un homme et que cet homme unique était N. Je ne puis dire quel rayon consolateur illumina alors mon esprit. Je vis, du même coup, que ce que je redoutais pouvait arriver, et quelle en serait la fin. Chez nous, il étail mis de côté... .Notre Église n'a pas su l'employer. Et, depuis qu'il en était ainsi, on eût dit qu'une épée reposait dans son fourreau ou qu'elle était suspendue dans le sancluaire, parce qu'il n'y avait personne pour la manier. Il y avait là un homme marqué du signe des grands instruments de Dieu, préparé, par toute une formation dont une amitié de trente-deux ans m'a permis d'avoir quelque connaissance, à conduire à honne fin un grand dessein pour la restauration de l'Église. Or, après qu'il avait commencé cette œuvre parmi nous, dans la retraite, son travail lui a été enlevé des mains. Il ne peut plus agir directement sur notre Église. Je ne veux pas dire que ceci ou cela ait été senti par lui et Tait influencé. Je n'en parle que comme d'un fait. Il est parti, inconscient, comme le sont tous les grands instruments de Dieu, de ce qu'il est lui-même. Il est parti simplement pour accomplir un devoir, sans aucune vue personnelle, se remettant entièrement aux mains du Seigneur. Or, c'est ainsi que sont les hommes que Dieu emploie. Aussi ne me paraît-il pas tant nous avoir quittés, qu'avoirété transplanté dans une autre portion de la vigne, où toute l'énergie de sa puissante intelligence pourra s'utiliser, ce qui n'eût pu avoir lieu ici. Et qui sait les conséquences que doit avoir, dans les desseins de la bonne Providence, la présence d'un tel homme parmi eux? Vous aussi avez compris que c'est ce qu'il y a d'imparfait des deux côtés, qui fait notre séparation. Ce n'est point contre ce qu'il y a de \Tai dans le système de Rome que proteste
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rorleiiit'iil le seiilinifiil ut'-ni'-i al des unies religieuses parmi nous, mais contre ce qu'il y a d'imparfait dans ses pratiques. D'autre part, qu'est-ce «jui, dans notre Église, les empêche de nous admettre, sinon l'hérésie qui existe plus ou moins chez nous? A mesure que, par la grâce divine, chaciue Kglise croîtra en sainteté, elle reconnaîtra de plus en plus la présence du Saint-Esprit dans l'autre Église, et ce qui actuellement empêche l'union de l'Église occidentale, disparaîtra. Alors que la lutte contre l'incrédulité devient plus redoutable, les Églises qui ont reçu et transmis la substance de la foi, renfermée dans nos Credo communs, doivent se trouver du même côté dans cette lutte. « Si l'un des membres soulTre, les autres souffrent avec lui '-; tout comme chacun bénélicie de la santé prospère de l'autre. Tout cela n'est point comme nous l'aurions voulu; mais que la volonté de Dieu soit faite! Il marche à ses fins par les voies que sa souveraine sagesse Juge les meilleures. On peut voir ainsi à (|uelles grandes tins peut aboutir ce chagrin pressant, d'autant plus que lui, l'instrument choisi pour les accomplir, ne les voit pas pour lui-même. Qu'un tel homme, formé dans notre Église, sous l'action de l'Esprit de Dieu qui demeure en elle, soit transplanté dans la leur, c'est peut-être le plus grand événement qui se soit produit depuis que la communion des Églises a été brisée. Si quelque chose pouvait leur ouvrir les yeux sur ce qu'il y a de bon chez nous et atténuer, de notre côté, quelques faux préjugés à leur endroit, ne serait-ce pas la présence d'un tel homme, nourri et parvenu à une telle maturité dans notre Église, puis maintenant passé dans leurs rangs? Si nous avons, par nos méfaits (personnels ou autres', (< vendu notre frère », Dieu, j'en suis sur, veut lui conserver la vie.
Pusey ne voudrait pas cependant que cette explication, celte sorte de justification de la sécession de
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Newnicin autorisât d'autres à suivre son exemple. Aussi, tout en invitant ses coreligionnaires à « s'humilier » pour les fautes par lesquelles ils ont attiré ce <( lourd châtiment » sur leur Église, tâche-t-il de leur prouver qu'ils ne doivent pas en être abattus. « Le& châtiments de Dieu sont aussi miséricorde », dit-il, et il déclare « avoir plus d'espérance pour son liglige qu'à aucune autre époque antérieure, alors qu'extérieurement les choses semblaient le plus prospères ». La raison de cette espérance, ce sont les signes de grâce, les fruits de sainteté, qu'il constate, depuis dix ans surtout, dans cette Église: réveil des consciences, progrès de la dévotion, reconnaissance du « pouvoir des clefs » (il entend par ces mots le rétablissement de la confession). 11 voit là une preuve que Dieu est présent dans l'Eglise d'Angleterre, qu'il y demeure au milieu même des crises par lesquelles il la châtie. « Ce n'est pas ainsi qu'il agirait, dit-il, s'il avait dessein de l'abandonner. » — « Donc, conclut-il, quelles que soient les mystérieuses dispensations de la Providence au milieu desquelles il nous faut vivre, nous pouvons, en pleine sécurité et avec pleine espérance, nous abandonner, nous et notre œuvre, à Celui qui nous a aimés jusqu'à ce jour. Lui, qui nous a aimés au milieu de nos négligences, jusqu'à nous donner le plus ardent désir de lui plaire, ne nous abandonnera sûrement pas, maintenant qu'il nous a donné ce désir et que nous, quelles que soient nos infirmités individuelles ou nos défauts comme corps, nous désirons plus vivement sa o:loire. »
V8 LA RENAISSANCE CATIIoLIQlE EN ANliLETERRE
(A'Ur lin OÙ récrivaiii aflirmait sa fidrlité à IKglise d'Angleterre, n'ciïac^ait pas TefTet de la première partie de la lettre où il exprimait, à l'égard de l'Église romaine, des sentiments bien éloignés de Thoslilité régnante. Vainement les récentes conversions avaientelles encoreexaspéré celtelioslilité, Puseyne voulait pas s'y associer et entendait s'en tenir à la neutralité que, peu auparavant, le 46 septembre 1845, il définissait en ces termes: « Je puis seulement prendre le terrain positif de l'amour pour notre propre Église, de nos devoirs envers elle ; je ne puis plus aucunement prendre le terrain négatif contre Rome ; je ne puis que demeurer neutre. » Il ajoutait qu'en faisant plus, « il aurait peur de combattre contre Dieu » et n'aurait pas conscience d'agir utilement pour retenir les esprits ébranlés^. Certes, il ne fallait pas une médiocre fermeté d'àme pour affronter les suspicions et les accusations auxquelles une telle attitude allait l'exposer. Si quelques-uns, comme Keble, le félicitaient, beaucoup d'autres l'attaquaient, dont plusieurs de ses anciens amis; tel le révérend Sewell qui, dans un sermon sur les « sécessions de l'Église catholique au schisme romain, en Angleterre », faisait une allusion sévère à ceux qui semblaient regarder « comme chose indifférente de s'attacher à l'une ou à l'autre des trois branches de l'arbre de vie ».
1 Life of Ptiseï/, t. II, p. 4.j6, 4o7.
inSEY ET MANNIXG iO
Pusey ne fut pas longtemps à se rendre compte que c'était aux yeux des chefs mêmes de son Eglise qu'il était devenu suspect. Il en eut la preuve, dès sa première rencontre avec l'évêque qui venait d'être nommé, en octobre 1845, au siège d'Oxford. Cet évêque était Samuel ^Vilberforce, fils du célèbre philanthrope, frère de Robert et d'Henry Wilberforce, si cliers et si dévoués à Newman, et beau-frère de Manning. En dépit des traditions evangelical de sa famille, il s'était tout de suite affiché high churchman, avait paru s'associer aux débuts du Mouvement tractarien, et avait entretenu des relations amicales avec ses promoteurs ; mais, dès 1838, il commençait à marquer des divergences, devenues plus tranchées à mesure que les tractariens inclinaient davantage vers le romanisme qu'il abhorrait, et, dans les conflits provoqués par le tracl 00, il n'avait pas hésité à prendre position contre Newman et ses amis. D'ailleurs, homme d'action plus que de doctrine, moins sdiolar que politique, non insensible à l'ambition bien que sérieusement attaché à ses devoirs ecclésiastiques et animé d'une piété sincère, il semblait principalement occupé de suivre sa carrière et s'y était élevé rapidement par son habileté, par son talent, par l'estime de ses chefs et par la faveur de la cour où il avait été appelé à remplir les II. 4
fonctions de chapelain du prince Albert'. Ainsi s'élait-il trouvé, à quarante ans, appelé à Timportant évéché d'Oxford. Il y arrivait fort prévenu contre Pusey. S't'xidiquant à son sujet, le 9 novembre 1845, dans une lettre écrite à une amie, il ne niait pas que ce ne lût un « très saint homme » ; mais il lui reprochait « de ne pas voir clair sur beaucoup de parties de l'Evangile du Christ », et d'avoir concouru à former dans l'Église un <' parti semi-romanisant ». Quant à la cause qui avait pu égarer un si excellent homme, il la voyait dans « un grand manque d'humilité, qui se voilait, à ses propres yeux, sous l'apparence d'un complet abaissement ». Il constatait ce mal « dans tous ses écrits et dans tous ses actes », notamment dans sa dernière lettre sur Newman qu'il qualifiait de « profondément triste, tout à fait sophistique et fausse- ».
Pnsey, toujours imparfaitement inform.é des choses extérieures, ignorait ces sentiments. Il s'imaginait que Wilberforce, en dépit de quelques dissidences, lui gardait quelque chose de la sympathie et même de la déférence qu'il lui avait autrefois témoignée. Aussi» avant même que l'évêque ait pris possession de son siège, le 15 novembre 1845, lui adresse-t-il une lettre où il insiste, avec une liberté affectueuse et confiante, sur les grands ménagements dont il convient d'user envers les esprits, nombreux à Oxford, que la séces-
' Voyez sur ces débuts, Life of bis/iop Wilberforce^ par Ashwell, t. I.
■' Ibi(/., t. 1, p. 3H.
sion de Newman a si fort troublés. La réponse, en date du 2i novembre, est tout autre que l'attendait Pusey. ^Vilberi"o^ce y déclare, avec une brièveté sévère, qu'il a été « profondément peiné » des récents écrits de Pusey, particulièrement de sa lettre à VEnglish churchman, et qu'il ne voit pas comment « le langage qui y est tenu sur les erreurs de l'Église de Rome, peut se concilier avec les formulaires doctrinaux de l'Eglise réformée d'Angleterre ».
Surpris qu'on lui parle sur ce ton et qu'on mette en doute sa fidélité à son Eglise, Pusey réplique, le "27 novembre, par une longue lettre où, loin de rien désavouer de sa doctrine, il l'expose sans aucun tempérament. A son avis, un Anglican peut, tout en repoussant les erreurs pratiques comprises sous le nom Ae popery, croire toutes les doctrines formellement décrétées par l'Eglise romaine, et cette croyance n'a rien d'inconciliable avec la souscription des « Trente-neuf articles » ; il fait notamment application de celte idée àla doctrine d'un état intermédiaire entre le ciel et l'enfer et à l'invocation des saints. 11 estime que donner à la souscription des Articles une autre portée ferait « perdre à l'Eglise le concours de beaucoup d'hommes de valeur et de piété » , et il ne cache pas que, quant à lui, il serait obligé de résigner son office. Cet accord possible des Articles et de la doctrine romaine lui paraît d'ailleurs providentiel. « Je ne puis m'empêcher de penser, dit-il, que Rome et nous,nousne sommespas séparés par des divergences inconciliables, mais que, dans la grande lutte imminente contre l'incroyance, nous serons du même
côté et (|ue même, à Tlieurc de Dieu et par la voie qu'il choisira, nous ne ferons qu'un. »
Ce langage n'était pas pour plaire à un homme qui avait Rome en abomination : aussi la réponse de Wilherl'oroe, datée du 5 décembre, est-elle plus dure encore que sa première lettre. C'est une condamnation de tout le Mouvement d'Oxford. Non qu'il méconnaisse que ses promoteurs aient eu, au début, des vues élevées, mais il estime qu'ils se sont ensuite égarés. <( Ils se sont trouvés, dit-il, s'éloigner de Dieu, au lieu d'aller à lui; tout en se figurant qu'ils s'abaissaient volontairement, ils ont perdu leur humilité; avec un extérieur de grand ascétisme, ils ont été conduits par une volonté non mortifiée; ils ont formé un parti ; et s'y trouvant ainsi grandement prédisposés, il a suffi du penchant perverti d'un maître esprit pour les attirer près du schisme romain, avec ses terribles erreurs doctrinales, ou même pour les y faire entrer entièrement. » Puis, s'adressant directement à Pusey, l'évèque ajoute : « Il m'apparaît qu'il y a, en vous, beaucoup trop de traces de ce mal, une forme subtile et, par cela même, la plus dangereuse, d'attachement à sa volonté, une tendance à se regarder comme le membre, si ce n'est même maintenant comme le chef d'un parti. Cela me semble vous conduire à juger l'Église dans laquelle vous devriez obéir, quelquefois à la blâmer, d'autres fois presque à la patronner * . »
Sur ce ton, la correspondance ne peut se prolonger
1 Life of Pusey, t. III, p. 40 à 48; Life of W"ill)ev force, t. I, p. 299 à 309.
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sans aboutir à une rupture ouverte. Pusey ne répond pas. Mais il sait à quoi s'en tenir sur les sentiments de la partie même de Tépiscopat qu'on peut croire la plus favorable aux idées High ehiirch. Il en a du reste, à cette époque, une autre preuve. L'évêque de Londres, Blonifield, dans son mandement de 1840, parle sévèrement des cJergymen qui pu])lient des livres de dévotion écrits par des catholiques romains, en prétendant les « adapter à l'usage de l'Kg'lise anglicane ». Pusey n'est pas nommé, mais chacun sait qu'il est visé; c'est lui, en effet, qui, depuis quelques années déjà, a entrepris ces « adaptations' ». L'évêque déclare une telle conduite inconciliable avec les engagements du clergyman envers son Eglise, et il ajoute qu'elle lui paraît « plus à blâmer et à craindre qu'une hostilité ouverte, honnête et non déguisée- ».
On se rappelle que Pusey, en 1843, à la suite d'un sermon sur l'Eucharistie, avait été dénoncé au vicechancelier et suspendu, pendant deux ans, du droit de prêcher dans l'enceinte de l'Université ^. Cette suspension avait pris fin en juin 18 4o, et le roulement normal
• La Renaissance catholique en Anf/leterre au XIX siècle, première partie, p. 293, 296.
•-' Memoir of hishop Blomfield, t. II, p. 73. 76.
* La Renaissance calhollque en Ancjlelerve au XIX' siècle, première partie, p. 2lJi A 266.
appelait Pusey à monter en chaire, le 1*^'' février 1846. Plusieurs de ses amis, Manning entre autres, effrayés de l'état des esprits, lui conseillaient de choisir un sujet do morale, absolument étranger aux controverses du jour. Pusey ne l'entend pas ainsi. S'il renonce, sur lavis de Keble, à son premier projet, par trop provoquant, <le prêcher de nouveau le sermon condamné, c'est pour choisir un sujet non moins significatif : « le Pouvoir des clefs et l'entière absolution du pénitent >>. Cela lui paraît être la suite logique de son enseignegnement : il a commencé, en 183.j, dans un Iract qui a fait quelque bruit, par rétablir la notion altérée du baptême^ ; ensuite, se plaçant en face de l'homme qui a péché après le baptême, il a entrepris d'exposer ce qu'il appelait the comforls lo Ihe pénitent ; c'est à ce titre qu'il a prêché, en 1843, sur l'Eucharistie, et qu'il veut maintenant traiter de la pénitence et de l'absolution donnée par le prêtre, autant dire de la confession : sujet bien nouveau pour un auditoire anglican et quaucun tract n'avait même effleuré.
Pusey, qui se sent surveillé, prépare à l'avance son sermon avec le plus grand soin, et en soumet l'ébauche à ses amis. Ses adversaires sont aux aguets. L'un des plus acharnés, Golightly, ne voudrait même pas attendre, pour sévir, que le sermon fût prononcé; il écrit une lettre, aussitôt publiée, où, rappelant les récents écrits de Pusey, notamment son explication de la sécession de Newman, il demande au vice-chancelier
1. La Renaissance catholique en Angleterre au dix- neuvième siècle, première partie, p. 94.
PUSEY ET MANNING bîi
de le mettre en demeure, avant toiite prédication, de souscrire rArlicle XXII ' ; il exprime même le doute que Pusey soit « capable d'apporter une souscription honâ fide et ex animo aux formulaires de rb'glise ». Le vice-chancelier, bien qu'au fond aussi mal disposé, ne croit pas à la possibilité et à rellicacité de mesures préventives; il aime mieux laisser venir le sermon, convaincu, assure-t-il, qu'au cas d'émission de doctrines erronées, les statuts de l'Université permettront d'y porter remède : sorte de menace dont il donne communication à Pusey, en ne lui cachant pas à quel point les récents incidents l'ont rendu suspect à ses yeux 2.
Des deux cotés, les esprits sont dans l'attente. Au |er février, jour désigné pour le sermon, la foule se presse dans la cathédrale d'Oxford ; pas un coin qui ne soit occupé. Pusey se dirige lentement vers la chaire, les yeux baissés; le visage est pâle, creusé par le chagrin et la mortification; mais les traits, immobiles comme le marbre, témoignent d'une sérénité contrastant avec la curiosité anxieuse des regards qui s'attachent à lui. Le sermon, débité sans aucun signe de nervosité, ne dure pas moins d'une heure et demie; l'auditoire demeure, jusqu'au bout, attentif et recueilli. !^usey n'a cependant aucune action oratoire ; les yeux fixés sur son manuscrit, il lit, sans un mouvement, sans
' Cet article iini'ti' <[ui' « 'a duclriiir <le Ironie [oiictiaiit le pui'gatoii'e, les indulgences, le culte et rudorafion tant des images ([ue des reliques, aussi bien que l'invocation des saints, est une chose vaine, inventée sans fondement, et qui, loin de s'appnyer sur riOci'ilure, est en contradiction avec la parole de Dieu ».
- Lifi' iif l'iiseij. t. m. p. ;i;i h :;(;.
50 l.A RKNAISSANOK CAT1I0LI(,)I"K KN AN(iLETERRE
une iiillexion, sans même iiiu' pause, d'une voix monotone, mais ])leinc, forlc, qui a, disait un auditeur, « quehpie chose comme les vibrations d'une cloche profonde ». Dans le développement des idées^ plus de science (pic dOrij^inalité ; rien surtout pour piquer l'allontion, amuser les esprits; mais une îJiTande puissance morale, une sincérité d'accent qui faisait dire à J.-B. Mozley cette phrase expressive, difliciie à traduire mol à mot en français : « Pusey seemed to inltabit hi.s sentences. » Le prédicateur a pris pour texte la parole du Seigneur aux apôtres : « Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez. » De là, il fait sortir le pouvoir d"absoudre que possèdent l'Eglise et ses ministres. Il a soin d'indiquer qu'il retrouve trace de ce pouvoir dans les formulaires de son Kg-lise, non seulement dans l'absolution générale donnée à toute la congrégation, durant le service de la communion, mais aussi dans l'absolution individuelle que le Frayer huoh prévoit pouvoir être donnée aux malades, après la confession privée de leurs péchés. C'est cette confession dont il veut rétablir la pratique, et il montre à son Eglise tout ce qu'elle a perdu par sa négligence de la pénitence et de l'absolution, à quel point elle souffre du manque de discipline publique et privée.
Par ces idées. Puscy heurte plus encordes préjugés protestants que quand il prêchait la Présence réelle. Depuis longtemps, il ne restait aucune trace de la confession dans la religion anglicane, et, si l'on en parlait, c'était comme d'une pratique odieuse et dépra-
l'USEY ET MANNING 57
vée du romanisme. Dès lo .'i lévrier, le Tiincs attaque violemment ce sermon où il montre la « conclusion naturelle et appropriée " de celui qui avait été condamné trois ans auparavant; il y lelrouve la môme « tendance vers des doctrines répudiées par l'Église d'Angleterre ", les mêmes « subtilités énigmatiques », le même « contentement de soi, liabituel aux prêtres », la môme « ténacité à combattre pour les droits sacerdotaux .1. Les méconleiils vont-ils donc solliciter de nouvelles rigueurs du vice-chancelier? Ils le feraient volontiers, mais ils se sentent gênés par ces formulaires de rKglise sous lesquels le prédicateur a eu soin de s'abriter. En effet, si la confession a pratiquement disparu dans l'anglicanisme, on ne peut nier qu'elle n'ait place dans le Prayer look. Celui-ci contient un office intitulé : Ordre pour la visite des malades, où il est dit que le ministre" doit engager le malade à faire une confession spéciale de ses péchés, s'il sent sa conscience troublée, et l'absoudre, s'il le demande humblement et du fond du cœur ». Suit une formule d'absolution, à peu de chose près semblable à celle de l'Église catholique. 11 est vrai que, d'autre part, l'un des Trente-neuf articles nie qu'il y ait un sacrement de pénitence institué par Notrc-Seigneur Jésus-Christ, et déclare que ce (ju'on appelle de ce nom, est le produit de la corruption qui s'est glissée dans l'Eglise, après les temps apostoliques. INlais ce n'est pas la seule contradiction qui existe dans les formulaires de cette Eglise faite de com[»romis, et il n'en reste pas moins que la confession peut s'autoriser d'un texte formel. Pusey
se montre d'ailleurs très résolu, s'il est de nouveau poursuivi, à ne pas se laisser, cette fois, condamner sans «'•tre entendu; il saisit d'avance l'opinion, en publiant aussitôt son sermon, avec préface et notes justificatives. Force est à ses adversaires de reconnaître qu'ils ne sont pas bien placés pour engager une instance et que les relies of Popery dont le Frayer hook n'est malbeureusement pas débarrassé, couvrent celui qu'ils voudraient frapper; ils s'abstiennent à regret, et le mot d'ordre, chez les chefs de collège, est de dire que le sermon « est très à déplorer, mais non à poursuivre ».
Les amis de Pusey voient là, pour lui, une victoire morale; il a porlé à ses adversaires un défi que ceuxci n'osent pas relever. Ce succès paraît avoir apporté un peu de diversion à ses chagrins. « Pusey est in liiyh .spi)-ils, écrit J. B. Mozley, ou plutôt in good spirils, et je pense qu'un petit sentiment de satisfaction d'avoir ainsi effectivement réduit au silence ceux qui voulaient l'empêcher de parler {al having ■si/enccd Jtis silencers^^se mêle quelque peu à ses autres sentiments '. »
Pusey ne peut cependant se tlaller qu'en imposant son sermon, il ait mis ses adversaires hors de combat. Les hostilités et les méfiances dont il était l'objet depuis la conversion de Newman, persistent, plus vives, plus âpres que jamais. Parmi les chefs de collège, à Oxford, il en est plusieurs qui craindraient de se compromettre, s'ils lui adressaient la parole dans la rue. La poste lui
I Lelters »f ,/. ii. Mozle;/. p. 176.
apporte, chaque jour, des lettres d'insultes, signées ou anonymes. De ceux qui prétendent défendre contre lui l'anglicanisme, il en est qui s'impatientent de ne pas le voir s'en aller à Rome comme les autres; ils demandent quelle raison le retient et voient là un signe de duplicité. De vieux amis, d'opinions High chnrcli^ comme Hook, Cliurton, W. Palmer, s'éloignent plus ou moins ouvertement. Ceux qui continuent à le voir croient devoir, au moins dans certains cercles, s'en excuser. Avec la jeunesse universitaire, ses rapports qui ont toujours été très réservés, deviennent à peu près impossibles ; un undergraduale se ferait mal noter de ses chefs, s'il le fréquentait. Est-il invité, pendant les vacances de Noël 18i0, à prêcher dans une église de campagne, des paroissiens menacent de sortir avec éclat du temple au moment où il montera en chaire : on ne peut permettre, dit-on, que ce loup, venu de terre ennemie, dévore à son loisir les moutons ' . En un endroit où il vient de prêcher, on surprend ce dialogue entre deux paysannes : « Qui donc a prêché? demande l'une ; un homme bien gentil, mais mortellement long. — Vous ne savez donc pas, répond l'autre, c'est ce ^I. Pewdsey qui est tant l'ami du Pape. » Ceux mêmes qui lui gardent leur estime, demeurent inquiets de ce qu'il va devenir; ils s'attendent à ce qu'il ne résiste pas aux voix familières et longtemps aimées qui l'appellent maintenant à Rome. « On dirait, écrit l'un d'eux, quelque colonne isolée, la seule de toute une magnifique rangée qui
1 Life of Piisen, t. III. p. 138.
00 I,A IIKNAISSANCK (WTIIOLIQUE EN ANGLETERRE
(•niait \c purlique d'une g-randc académie. Toutes les autres, une à une, par une suite de malheurs, se sont aiïaissées, ruinées, ou gisent renversées. Il reste encore debout, (juoique seul. C'est avec une impression de solitude, solennelle, mais ti'ist(',([ue vous le contemplez, tandis qu'en même temps, il y a, dans son isolement même, une sorte d'insécurité, comme s'il était à craindre que le sort ([ui a rasé les autres, ne lui fût également réservé, et comme s'il fallait s'attendre chaque jour à apprendre ([ue lui aussi a disparu '. »
Pusey était-il donc vraiment aussi isolé VlNon ; il avait, à coté de lui, des amis, peu nombreux, mais dont quelques-uns était de haute valeur : par-dessus tous, John Keble. Autant que Pusey, Keble, dont on connaît la nature si tendre, avait eu le cœur déchiré par l'exode de >;e\vman. En vint-il à douter, un moment, de l'anglicanisme et àse demander s'ilne suivraitpas sonami? Quelques-uns l'ont cru. En 18il, quand Newman avait commencé à être ébranlé, Keble, bien plus que Pusey, avait été associé à ses doutes et à ses angoisses. S'il repoussait l'idée de « passer à Rome », tant au moins que celle-ci ne serait pas « grandement transformée ><, il admettait l'éventualité de quitter Tanglicanisme dont
' Artirle publié daii- le Urislol Tiiiiea et reproduit dans le <iu(iv(l'tan du 3 février lbi47. {Life of l'use//, t. III. p l'-'iS ù 14Û.)
l'CsKY i:t manning 01
il constatait avec douleur, la faiblesse, et, comme il disait, la <■ faillite' ». Mais bientôt sous Tinfluence de sa femme qu'il aimait tendrement, par TefTet aussi d'une humilité grandissante qui le portait à se méfier de soi-même, à se considérer comme un pécheur indigne de juger les autres e( surtout son Eglise, il avait pris le parti d'écarter des doutes où il voyait une tentation mauvaise. La conversion de son clierNewman ne sullit pas à ébranler cette résolution, d'autant qu'à ce moment même les circonstances se trouvèrent resserrer quelquesuns des liens qui le retenaient. Dans l'automne de 184."), il fut sur le point de perdre en même temps sa femme et son frère, tous deux gravement malades. Le calme et la piété de ceux qu'il croyait être en face de la mort, lui parurent la preuve que Dieu était avec IF^glise d'Angleterre. 11 écrivait à Newman, le 30 octobre 1845 :
A de pareils moments, on est plus près des réalités, et il faut que je vous avoue que j'ai senti davantage la réalité des choses au milieu desquelles la Providence m'a placé. Si parfois elles m'ont paru insutfîsantes, c'était ma faute et non la leur. Cette impression se fortifie en moi, dans ce voisinage de la mort, et. de plus en plus, il me paraît trop dur de supposer que Dieu puisse permettre que des âmes, comme celles que je viens de voir et d'entendre, vivent et meurent dans l'illusion et se persuadent à faux qu'elles ont la grâce des sacrements!
' Lettres ù Coleridge. Life nf Keble par Coleridge, l. I, p. iOT, 299. — Le P. Bremond a fait une étude singulièrement pénétrante et perspicace de la crise d'.'mie par laquelle a |iassé Keble. (Voir le premier essai du volume intitulé Ames religieuses.)
62 LA RENAISSANCE (WriIOLIQUE EN ANGLETERRE
Il ajoulail, le 11 octobre, après avoir su l'abjuration de Newman :
J'avais commencé cette lettre, il y a huit jours, et, de fatigue, Je l'avais laissée. Comme j'allais la reprendre, j'apprends que la foudre vient de tomber sur nous, et que ce que non?; redoutions si fort est arrivé. Je ne vous tourmenterai doiii- pas du récit que j'allais vous faire, de ce qui s'est passé entre ma femme et moi, à votre sujet, il y a quinze jours... Elle va mieux, grâce à Dieu, et nous la conserverons, j'espère : mais les paroles qu'elle me dit alors, étaient telles que je dois les regarder toujours comme les derniers mots d'une sainte. Je voulais vous en répéter quelques-unes, mais, certes, ce n'est pas le moment. ... iVlon frère, que nous avons failli perdre, va mieux. Et, là aussi, tout s'est passé de façon à nourrir en nous, à confirmer l'illusion — est-ce une illusion?— que Dieu ne nous a pas abandonnés, que notre religion n'est pas vaine. Et vous, pourtant, vous êtes sûr du contraire. C'est bien mystérieux et déconcertant ! Mais, puisqu'il en est ainsi, mon devoir est de rester oîi je suis, jusqu'à ce qu'un nouvel appel se fasse entendre. Si je n'avais d'autre lumière que mes sentiments à moi, je n'aurais aucune confiance ; car je sais très bien que je ne suis pas digne d'être guidé par Dieu; mais, quand je vois la fin d'autres personnes que je sens si près de lui, je suis sûr que ce serait une sorte d'impiété de songer à m'en séparera
Le lendemain, Keble écrivait encore à un autre ami : « Chaque jour, des choses arrivent, spécialement dans nos deux chambres de malades, qui me rendent déplus
1 Life of Kvble. t. II, p. 305 à 310.
en plus impossible de faire ce qu'il (Newmau) a fait ' ». Peu de mois après, il publiait sa Lijra innocenlimn^ où il chantait la grâce et la candeur des enfants; on eût dit qu'il sentait le besoin de se réfugier dans la poésie, pour échapper aux controverses doctrinales. « Ce livre, disait-il, a été pour moi une grande force au milieu de la désolation et de l'angoisse de ces deux dernières années ». Il en envoya un exemplaire à Newman, avec une lettre témoignant qu'il lui gardait son affection, mais aussi qu'il acceptait tristement et résolument la séparation consommée ; il lui disait :
Vous recevrez avec bontù ce livre, comme le gage d'un amour et d'une gratitude qui, je l'espère, ne sont pas abattus, ainsi que d'un souvenir persistant, quoique la confiance, chose triste à dire, ne puisse plus être ce qu'elle était. C'est un sentiment très amer, mais ce sera un lùen, si celui qui l'éprouve en arrive à se rendre compte et à sentir que c'est sa propre faute. Puis-je dire que Dieu vous bénisse, très, très cher ami? Demeurant toujours votre affectionné et reconnais sauf-.
L'attitude et le langage de Keble rassurèrent donc promptement ceux qui, autour de lui, avaient pu un moment trembler de le voir suivre Newman. J.-B. Moz-
' John Kehle. par Lock, p. 14."j. — C'est sans doute en se plaçant à ce point (le vue, que Abbott, fort malveillant pour lestractariens, a pu dire que si Keble n'avait pas suivi Newman, c'était uniquement parce qu'il était marié. {The AnfjUcan career of cardinal Xeirman, t. I, p. 134.)
•- J. Keble, par Lock, p. 139. liO.
04 I.A KF.N.MSSANCH CATIlOLIQL'H KN AN(;I,I:TI-:RRK
lev, venu le voir vers cette épO(|ue, écrivait an retour de celte visite : « Kehle paraissait très ferme sur le devoir de rester dans notre l'^^lise, et non abattu, bien que très meurtri, par les récents événements' ». Plus tard, à Piisey ([ui l'informait que le bruit courait de sa prochaine sécession, Keble répondait : « Je ne puis croire que ce bruit fasse grand mal; c'est si complètement sans aucun fondement! Néanmoins, j'ai autorisé deux personnes à le contredire aussi publiquement <[u'il leur plaira'-. » Dans la suite, quelque velléité pourra lui traverser l'esprit de résigner ses fonctions ecclésiasti(jues ou même de rompre sa communion avec l'Église, mais ce ne sera pas pour se joindre à Rome; il ne songera jamais à rien de plus qu'une situation analogue à celle des Noujxu-ors de la fin du xvii* siècle.
Séparé de Newman, Keble sent le besoin de se rapprocher plus encore de Pusey. Ces deux hommes tâchent de se soutenir et de se consoler l'un l'autre. Pusey ne fait pas une démarche importante, sans l'avis de Keble. Il cherche auprès de lui l'appui et le conseil qu'il déplore de ne pouvoir plus demander, comme autrefois, à celui qu'il appelle toujours the dear N^. Entre eux, l'accord est complet sur toutes les questions du jour. Keble est un des rares amis qui félicitent Pusey de sa lettre à VEnglish churchman sur la sécession de Newman ; il le remercie du comfort
1 LeltersofJ. B. Mozley.\). 170.
- J. Kehle, par Lock. p. 148.
3 Lettre à Keble du 20 janvier 184(;. [Life of Puseij, t. III, p. 57).
PUSEY KT MAXNINCt 65
quelle lui apportait », et reconnait, avec lui, que la v< neutralité envers Home devait être leur position naturelle' >;. Comme lui également, il rêve d'une réunion avec l'Eglise romaine, sans en préciser les conditions, et se flatte que le passage de Newman à cette Eglise pourra y aider. Aussi s'attriste-t-il quand il voit les rapports s'aigrir entre les nouveaux convertis et leurs amis demeurés anglicans. Ce lui est un aro-ument contre les conversions isolées. « Tout indique, dit-il, que, quelles qu'elles soient d'autre part, elles ne sont pas le chemin de la paix et de l'unité -. » Il cherche donc à en détourner, sans pour cela se laisser aller à aucune attaque contre Rome. C'est le sujet de la préface qu'il met en tête d'un volume de Sermons academical and occasional, publié en 1847. S'adressant aux anglicans qui sont attirés vers Rome et qui doutent de leur droit à demeurer dans leur Eglise, il ne prétend pas prouver que cette Eglise possède seule toute la vérité et que Rome est dans l'erreur; il se borne à rappeler que l'Église est divisée et que la question des titres des diverses branches est au moins sujette à controverse; il se demande quelle est, dans cette situation, la voie la plus sûre pour les esprits troublés de l'anglicanisme : c'est, répond-il, de rester oîi Dieu les a placés ; ainsi ils pratiqueront plusieurs vertus : soumission à la volonté divine; modestie intellectuelle, en ne prétendant pas trancher, par leur jugement privé, des questions si controversées ; générosité, en demeu-
' Lettre chi '21 octobiL' ISi.i. {Life of l'usci/. t. Il, p. i(i;i. iiil ) -' J. Kehle, par Lock, p. 220.)
firt I.A RKNAISSANCE (A rilOMQrE KN' ANGLETERRE
raiiL dans une religion (jui tlalte moins rimagination, un peu comme ceux qui ne rougissent pas d'une humble parenté ; respect du passé, en se refusant à décrier les saints de l'Eglise anglicane, tandis qu'ils demeurent libres de révérer tous les saints de la communion romaine; enfin, charité qui leur fait éviter de peiner beaucoup de gens et d'en jeter d'autres dans le scepticisme. Keble insiste, d'ailleurs, sur ce que l'Église d'Angleterre, vraie branche de l'Eglise catholique, est séparée de Rome par des divergences de détail plutôt que de principe, divergences qui iront probablement s'atténuant. Il ne nie pas, sans doute, qu'on ne puisse lui reprocher le manque dune forte discipline, la tolérance de l'erreur, l'idéal de vie trop bas ; mais il en conclut seulement qu'elle est comme en pénitence et sous le coup d'un appel au concile œcuménique. Argumentation assez modeste, on le voit, qui tend à prouver aux anglicans, sinon que tout est au mieux dans leur Eglise, du moins qu'il leur est sage de se contenter de ce qu'ils ont et d'attendre avec confiance. Encore l'auteur semble-t-il admettre que quelques-uns peuvent entendre un appel qui les force à passer outre à toutes les petites raisons qu'il leur donne de rester.
Tout en venant ainsi à l'aide de Pusey, Keble n'aspire pas à lui disputer le rôle de leader : il reste volontairement dans l'ombre, au second plan. Sa vie retirée, au fond d'un presbytère de campagne, l'éloigné du champ de bataille. Et puis la catastrophe qui a frappé son Eglise, n'a pas seulement jeté, dans
son âme, une tristesse profonde qui contraste avec la joie confiante qui l'animait naguère ; elle a redoublé son humilité naturelle et son esprit de pénitence. Il se reproche les pertes faites par son Kglise, comme s'il y était pour quelque chose et qu'elles fussent le châtiment de ses péchés. 11 lui semble, ainsi que l'a écrit Newman, qu'il s'est laissé engager dans de profondes questions religieuses sans une préparation suffisante, qu'il s'est avancé, en compagnie ou à la tète de beaucoup d'autres, sur une route qu'il n'avait pas explorée, et qu'il a été « l'aveugle conduisant les aveugles ».
Tout près de Pusey, était encore Marriott. Nous l'avons vu, collaborateur dévoué de Newman ', le suivant avec confiance, rassuré sur les épreuves, les contradictions, les hostilités qu'il entrevoyait, par la pensée qu'il pourrait s'appuyer sur lui, et ne se doutant pas que la voie où était engagé ce maître si aimé et si admiré, pût le conduire hors de l'anglicanisme-. Absorbé d'ailleurs dans ses travaux théologiques, il savait peu des choses du dehors. La conversion de Newman fut donc, pour lui, un coup inattendu et terrible. Sa foi dans l'Eglise d'Angleterre n'en fut cependant pas ébranlée. Ayant par nature besoin de suivre un chef, il transféra entièrement à Pusey l'allégeance qui l'avait lié jusqu'alors à Newman. « Le cher et bonMarriott, a écrit un de ses amis d'alors, M. Allies,
' La Renaissance catholique en Angleterre, première partie, p. 158.
•^ Voyez la lettre de Marriott à Moberly, en date du 23 mars 1840. (Li/e and letlers of dean Church, p. 61.)
était le plus consciencieux des hommes ; mais son premier principe, son àp//I d'existence était que Pusey et l'anglicanisme devaient être dans le vrai;... son grand fait, contre lequel rien ne pouvait prévaloir, était... l*usey ». 11 apportait au chef auquel il s'attachait, le concours, très précieux à cette heure, d'un dévouement sans réserve, d'un conseil sûr, dun travail infatigable. Chez lui, aucun des dons brillants qui permettent d'exercer une grande action publique; ses gaucheries, ses distractions l'eussent même rendu un peu ridicule, si sa vertu n'eût commandé le respect; et pourtant, il se trouvait, par les vides produits, presque investi d'un premier rôle, et parfois on parlait de lui comme s'il occupait, à côté de Pusey et de Keble, la place laissée par Newman dans le triumvirat tractarien ; les initiales des trois personnages étaient réunies dans plusieurs publications, sur une sorte de pied d'égalité. Marriott, d'ailleurs, à défaut d'une action bruyante et extérieure, exerçait, par sa science, par sa candeur même, sur les jeunes gens qui ne se privaient pas de sourire de ses bizarreries, une inlluence morale que Newman avait déjà constatée au cours des années précédentes '.
' « Marriott, disait Ne-^-inan, a plus d'influence sur les jeunes gens qu'aucune autre personne dans sa situation. » [Lifes of twelve good men, par Burgon, t. 1, p. 345.)
PUSEY ET MANNTNfi 69
Parmi les hommes fidèles aux idées tractariennes, il en était qui, tout en témoignant d'une respectueuse sympathie pour Pusey, gardaient une certaine réserve, plutôt ses amis ou, si Ton veut, ses alliés, que ses partisans et ses disciples. Tels deux des hommes quet Newman avait le plus aimés et avec lesquels il avait eu le plus d'intimité, Rogers et Chureh. On a vn que, dès 1843, Rogers, iii(|uiet des tendances romanisantes de son maître, s'était éloigné de lui'; depuis lors, établi à Londres, occupé de sa carrière juridique et administrative, il n'avait plus été mêlé activement au Mouvement d'Oxford. Chureh^, au contraire, était demeuré, jusqu'à la fin, en relations affectueuses avec Newman; nul ne paraissait mieux préparé à le suivre, par sa piété, par sa droiture désintt'ressée dans la recherche de la vérité, par son ouverture d'esprit et de cœur aux croyances catholiques, par le sentiment profond qu'il avait des mutilations accomplies par la Réforme et de ce qui manquait depuis lors à l'Église anglicane. 11 ne semble pas cependant avoir été ébranlé. Déjà, en 1843, à sa mère qui s'inquiétait de l'entendre accuser de tendances romaines, il répondait " qu'il ne se croyait pas en danger» et « qu'il n'avait
■ La Renaissance catholique en Anf/leterre, première parlie, p. 262, 26;{.
- Sur les débuts de Ctiurch, voy. ibid., p. l.";8,
jamais «Hé tente de cliantçer ' •. Km octobre 1845, à la nouvelle de la conversion de Newman, il écrivait de nouveau à sa mère : <> Je vous prie de me pardonner, une fois pour toutes, ma réserve sur ces questions; il m'est si profondément pénible d'en parler avec ceux qui ne savent pas toute l'affaire et qui, naturellement de loin, ne peuvent pas bien s'en rendre compte, qu'il m'a semblé mieux de m'en abstenir avec eux. Je vous dirai seulement que, pour moi personnellement, vous n'avez pas sujet de vous faire de chagrin-. » La déception fut grande chez les convertis. Poor denr CJmrch.' disaient-ils de lui, avec un accent dont ils n'usaient pas pour parler des autres, même de Keble et de Puscy. Lorsque, en février 1846, Newman passa par Oxford, en cpiittant définitivement Littlemore, Church fut de ceux qui vinrent lui dire adieu à l'Observatoire où il s'était arrêté un moment. « Des deux parts, rapporte la lille de Churcli, sa digne biographe, il y eut le sentiment d'une séparation qui avait une signification plus qu'ordinaire^ » De cette date, les relations furent entièrement rompues ; elles ne devaient reprendre que quinze ans plus tard.
Les raisons plus empiriques que théologiques, plus de fait que d'idées, plus de sentiment que de principe, par lesquelles Church se décida en cette circonstance, il les a lui-même exposées après coup, dans sa belle
' « / never f'ell a letilalion lo move ». écrivait-il. 'Lifemni letten; of deon Church. p. t-ï.
•-' Ihifl.. p. .Vl.
^ Ibid.. p. OU.
PUSKV ET M.VNNING 71
histoire du Mouvement d'Oxford ; ce doivent être les mêmes par lesquelles beaucoup de consciences troublées sont alors parvenues à se rassurer. Churcli ne prétend pas avoir découvert enfin un fondement solide à la cia média de l'école tractarienne; il se défend, d'autre part, de tout « retour à la vieille méthode démodée, ignorante, grossière, antichrétienne de controverse contre Rome » ; mais, tout en reconnaissant ce que Rome peut avoir d'excellent et sans se faire illusion sur les inconséquences et les contradictions de l'Eglise d'Angleterre, il voit, dans celle-ci, une réalité historique et vivante à laquelle il se sent lié par un sentiment analogue à celui du patriotisme. Son impression est donc que Newman « en use trop sévèrement avec elle ». 11 continue en ces termes :
Après tout, l'église anglaise était aussi digne de vivre et de combattre que toute autre. Ce n'était pas seulement en Angleterre que la lumière et l'ombre, dans l'enseignement et dans la vie, étaient largement mêlés, et il convenait de supporter largement ce mélange. Mous avions notre Sparte, noble, quoique rude et incomplète. Agir de notre mieux pour elle valait mieux que l'abandonner à son sort, pour obéir à des apparences et à des raisonnements que la chaleur de la lutte pouvait bien rendro illusoires... Dans ces jours de détresse et de chagrin, fui'ent Jetés les fondements d'une école qui avait appris par l'expérience à se défier des admirations et des iléiiigrements mal fondés,... qui ne craignait pas d'honorer tout ce qui est grand et bienfaisant dans Rome, ni de critiquer librement, avec la franchise anglaise, ce qui se fait chez nous, mais qui ne se laissait pas entraîner, dans un cas, par les bonnes choses, à |i,ir(l(iiiiipr ot à accpptpr Ips mauvaises, oi qui ne se lais-
72 I,.\ UKXAISSANCK CATIlol.K^rK KX ANGLHTHRRE
sail pas tltHouiiiiT, ilaiis rautri' cas, du soivice, du laiiiour, du sai'i'ilice d(> soi, par la |)résence des choses nombreuses qui l'taient à regretter ot à combattre ^.
S'il est demeuré fidèle à son Eglise et aux idées tractariennes, Chui'ch ne cherche plus cependant à jouer un rôle actif dans le Mouvement, Sous le coup des chagrins qui déchirent son cœur, des suspicions dont il se sent enveloppé, il estime qu'il n'a qu'à se « tenir coi » et à « parler peu '^ ». Il vit à l'écart, enfermé dans ses études ; s'il publie quelques articles, c'est sur des sujets de critique historique ou littéraire, sans lien avec les redoutables controverses soulevées par les événements récents. Dans ses lettres privées elles-mêmes, nulle allusion à ces controverses. Son désir est, d'ailleurs, de quitter Oxford, pour se dévouer au ministère sacerdotal dans une paroisse de campagne ; c'est ce qu'il fera quelques années plus tard.
La crise qui détermine un homme comme Church à se retirer au second plan, se trouve au contraire porter au premier, dans le même milieu, un personnage jusqu'alors moins en vue: c'est J.-B. Mozley, felloïc de Magdalen depuis 1840, disciple de Newman dont son frère a épousé la sœur •'*. Bien qu'il ait trente-deux ans
' Tlie Or forci Moveme.nl , p. 401 et 402. — Church exprimait la
même idée, quand il écrivait ailleurs, après avoir reconnu les
lacunes de son Église : « La croyance a été obscurcie, mais elle
st là. Là nous sommes: là, par la grâce de Dieu, nous devons
rester et faire notre devoir. Spartam nuctus es, Junic exorna.»
•i Life and Lelters of dean C/ntrc/i, p. .322.
3 J. B. Mozley occupera plus tard divers bénéfices, et finira par être nommé, en 1871. professai- reg'nis de théologie à Oxford.
en 18-45, il n'a pas encore donné la mesure du talent qui fera dire de lui, plus tard, à Church, « qu'il était, après Newman, le plus puissant et le plus pénétrant des écrivains d'Oxford ». A la nouvelle de la sécession du maître, il a une attitude qui le distingue aussitôt de la plupart de ses amis : il n'est pas, comme eux, abattu et désorienté ; si ému qu'il soit de ce dénouement, il déclare que cela vaut mieux encore que l'ang-oisse de l'attente, et il juge de la conduite à suivre, avec une liberté d'esprit que beaucoup d'autres, autour de lui, sont loin de posséder au même degrés Faut-il, dans le Christian reynemhrancer ^ prendre position en face de Newman devenu catholique, c'est à lui qu'on s'adresse ^. Il accepte la tâche et l'accomplit d'une main qui ne tremble pas, comme eût fait celle de plus d'un de ses amis. Il explique lui-même, dans une lettre écrite à ce sujet, qu'il a pris son parti du « changement de ton )i qui s'impose désormais dans les rapports avec Newman, et qu'il a assumé la tâche de marquer ce que doit être ce ton. « Je sens fortement, ajoute-t-il, que, demeurant dans l'Eglise, comme je le fais, j'y demeure pour la soutenir et non pour la lâcher ou me tenir mollement à côté d'elle 3. » Etait-ce une critique des explications par lesquelles Pusey avait cherclié à concilier l'estime qu'il ne pouvait s'empêcher de conserver pour New-
' Lelters ofJ. B. Mozley, p. 170.
2 Christian remembrancer de janvier 1846. Cette revue trimestrielle étîiit l'organe de l'école tractarieiine, depuis la suppression du Brilish crilic.
■^ Lelters of J. H. Mozleij, p. 173.
man, avec la fidélité qu'il prétendait garder à son Église? Mozloy, au contraire, marque nettement la rupture avec celui qui s'en est allé :
Prendre congé de M. Newman, est une lourde tâche. Sa démarche n'était pas imprévue. Et cependant, quand elle est survenue, ceux qui le connaissaient ont ressenti cet événement comme si un chanii;ement s'opérait réellement en eux, comme s'ils entraient sur une nouvelle scène de leur propre vie. Puisse ce véritable changement tourner à leur profit et les instruire par sa rigueur même! Cela se peut, s'ils le veulent. Que personne ne se plaigne! Un temps doit venir, plus tôt ou plus tard, dans la vie de tout homme, où il doit se séparer des avantages, des attaches, des supports, des consolations qu'il a eus jusque-là, et où il doit regarder en face un nouvel élat de choses... Une vie plus réelle et plus grave commence, un désintéressement plus ferme, plus sévère, capable de faire sa route à lui seul. Qu'ils voient, dans ce changement, un appel à un zèle plus grand, à une simplicité plus sincère, à une virilité plus forte! Ce qui était faiblesse auparavant, sera maintenant pt'ché'.
C'est aussi en grande partie à Mozley qu'est due, à cette époque, la fondation d'un journal destiné à tenir une place considérable dans la presse religieuse d'Angleterre, le Guardian. Déjà, au cours de 1844 et de 184o, il avait été question, chez les tractariens, de doubler d'un journal hebdomadaire la revue trimestrielle
• Christian remembrancer de janvier 1846. — Un an plus tard, quand il s'agit de réfuter, dans la même revue, ÏEssai sur le développement de la doctrine chrétienne, ce livre de Newman, devant lequel tant d'autres s'arrêtent un peu décontenancés, c'est encore à Mozley qu'on s'adresse. CNuméro de janvier 184*.)
PUSE\ ET MANNING 75
qui était leur seul organe. Cette création parut encore plus nécessaire et plus urgente, après la sécession du chef do l'école. On se concerta entre quelques amis, tous anciens disciples de Newman et gradés d'Oxford : c'étaient, avec J.-B. Mozley, deux légistes, Frederick Rogers et Thomas Haddan, un autre laïque destiné à être chef d'une importante librairie, Montague Bernard; enfin, deux clergynien, Church que nous connaissons, et Arthur Haddan, tutor à Trinity, autrefois curatede Newman. Leur préoccupation principale était de réagir contre le désarroi trop visible de leur école, ou tout au moins de le masquer ' . Ils entendaient que le nouveau journal soutiendrait les idées tractariennes, mais avec une nuance d'indépendance et sans s'inféoder à aucun chef de parti. Pusey et Keble restaient en dehors. Les préliminaires ne furent pas longs. Sans s'arrêter à leur peu de ressources et à leur inexpérience, les promoteurs lancèrent le premier numéro, le ^1 janvier 1846. Les débuts furent difficiles. Au bout de six mois, devant le peu d'accueil du public, il fut question de tout abandonner; on persista cependant, et le succès finit par venir-. Il fut dû, pour une bonne part, à Mozley qui était généralement chargé des questions se rattachant aux controverses du jour; il fut dû aussi à Church dont les articles littéraires étaient très goûtés. Le journal traitait d'ailleurs tous
' « C'était quelque chose, a dit à ce propos Rogers, d'atriter un drapeau et de paraître non découragé. » (Note autol3iograpld(|ue citée dans Uf'e (uid l.etlers of dea» ('hurch, p. 62.)
■-• Lflfers of.f. H. Muzlei/. p. 17S.
70 I.A RENAISSANCE CATHOUQUE EN ANGI-ETERRE
les sujets avec une gravité, une élévation de vues, un esprit de justice et de modération qui ne contribuèrent pas peu à son autorité.
Bien que tous les fondateurs du Gunrdian fussent des Oxford men, ce journal avait son siège, non à Oxford, mais à Londres; plusieurs de ses collaborateurs résidaient dans cette dernière ville et tous avaient en vue, non le public spécial d'une Université, mais des lecteurs dispersés dans le pays entier. C'est un signe, entre beaucoup d'autres, du cliangement qui commence à s'accomplir dans le Mouvement. Ce Moumont avait été, jusqu'alors, concentré dans Oxford ; c'était en cherchant à s'emparer de la citadelle universitaire occupée par une élite de schoJars-, qu'on avait prétendu agir sur le reste de la nation ; Newman ne professait-il pas que « les Universités étaient les centres naturels des mouvements intellectuels? » Mais voici que les crises récentes et la catastrophe qui en a été le terme, ont eu pour résultat d'enlever Oxford au parti qui avait cru, un moment, s'en être rendu maître. Le Mouvement n'est pas pour cela arrêté, comme on aurait pu le craindre ; seulement il se déplace. Au lieu de continuer à se concentrer, il se disperse. C'est à Londres, c'est par toute l'Angleterre, dans des presbytères éloignés les uns des autres, qu'il tend à avoir ses centres de rayonnement. Des noms nouveaux vont être mis en lumière, presque tous du clergé paroissial. Parmi les anciens champions eux-mêmes, plusieurs, par dégoût des déboires qu'ils ont subis à l'Université, l'ont quittée, ou se disposent à la quitter, pour occuper, au dehors
PISEY ET MANNING 77
quelque poste ecclésiastique. Quant à Keble, depuis longtemps, il ne communiquait qu'à distance avec l'Université dont il avait été autrefois l'honneur; les derniers événements l'ont décidé à s'en détacher plus encore. N'objectez pas que le principal leader, Pusey, demeure professeur à Oxford et occupe toujours, dans le vieux cloître de Christ-Church, l'appartement oii s'écoulera toute sa vie ; en fait, son action s'exerce, non pas tant, dans l'intérieur de l'Université, sur les jeunes étudiants qu'il ne fréquente guère, que sur le monde ecclésiastique du dehors où se répand, avec ses écrits, le renom de sa science et de sa vertu. En sortant ainsi d'Oxford, le Mouvement ne subit pas seulement un déplacement géographique, il s'apprête à changer de caractère ; il va devenir peu à peu moins académique et plus paroissial, moins savant et plus pratique, soucieux surtout de transformer le culte et la piété : évolution curieuse dont il conviendra de suivre les phases diverses, jusqu'à son terme dernier, le ritualisme.
Du caractère nouveau que tend à prendre le Mouvement, il est alors un signe : c'est l'action exercée par un personnage que je n'ai eu jusqu'ici l'occasion de nommer qu'en passant, mais qui va désormais tenir une grande place dans cette histoire : gradé d'Oxford, sans doute, mais ayant quitté l'Université de bonne
lieure |30ur s'élever rapidement dans la hiérarchie ecclésiastique, plus homme d'action et de gouvernement qu'homme de pensée et d'étude, plus pasteur que docteur, plus politique qu'intellectuel, plus curieux d'agir sur les hommes vivants que de disserter sur les idées abstraites, il s'appelait Henry-Edward Manning.
Né en 1S07, six ans après Newman, Manning était, comme lui, fils d'un banquier de la Cité. En 1827, au sortir de l'école d'Harrow, il entra au Balliol Collège d'Oxford. Il y arrivait résolu à percer; sa devise était : Aut Cxsar, aut nihil. La carrière ecclésiastique vers laquelle, par convenance purement mondaine, ses parents l'eussent volontiers dirigé, n'éveillait en lui que des répug^nances; bien qu'ayant conservé de son éducation de famille une certaine régularité religieuse, il ne s'inquiétait guère des questions théologiques, alors agitées dans certains cénacles. L'objet unique de son ambition était la vie politique, où il rêvait d'un premier rôle de debaler et d'homme d'Etat; en attendant et pour s'y préparer, il se mêlait avec ardeur aux débats de Y Union, sorte de parlote où les étudiants jouaient au Parlement. Les succès qu'il y put avoir ne suffirent pas à fixer sur lui les yeux de ses camarades : il n'était pas, à cette époque, de ceux auxquels la voix publique pronostiquait un brillant avenir; on fut plutôt surpris, quand on le vit terminer brillamment ses études universitaires, en 1830, en enlevant un diplôme de « première classe ».
Vers ce même temps, les idées intimes de Manning commencèrent à se modifier : sous le coup de certains
déboires et aussi sous l'intluence d'une amie, fervente eoangeiical, miss Bevan, il sentit, en lui, un premier éveil de vie religieuse, étudia les théologiens et prit des habitudes plus pieuses. Peu après, au commencement de 1831, la fortune déjà ébranlée de son père s'écroula. Force lui fut, dés lors, à son grand désappointement, de renoncer à la vie politique. Il ne se résigna pas, pour cela, tout de suite, à se tourner du côté de l'état ecclésiastique; il préféra accepter une modeste place de surnuméraire au ministère des colonies ; mais il en fut bientôt las. Un mariage manqué ajouta à son découragement. Lui-même dépeignait alors, dans une lettre à son beau-frère, son état d'àme « maladif, sauvage, aigri, enragé, indolent, mal à l'aise », son besoin « d'être partout autre part que là où il était, de faire, d'entendre toute autre chose que ce qu'il faisait ou entendait, en un mot, d'être tout autre chose que ce qu'il était ^ ». L'épreuve du moins lui fut salutaire; il finit par y discerner une voix d'En-Haut. La semence jetée par miss Bevan avait germé; ne lui avait-elle pas répété maintes fois qu' " à défaut des espérances terrestres qui lui échappaient, il en était de célestes qui lui restaient? »
Ces pensées nouvelles le ramenèrent enfin vers cet état ecclésiastique qu'il avait jusqu'alors si vivement repoussé, et, après une courte préparation, il reçut les ordres, le 23 décembre 1832. Son cas n'était pas,
' Lettre du VA juin 1831. [Life of cardiuul Manning, par Purceil, t. 1, p. 8-2.;
(|uoi (ju'on en ait. dit, celui (r\iiie ambition humaine (jui, faute d'autre issue, se reportait vers TK^lise. Jl a écrit lui-nièuie, dans des notes intimes dont on n'a pas le droit de contester la sincérité, qu'il n'avait pas alors « la moindre étincelle d'ambition ecclésiastique », qu'au contraire, il ressentait toujours aussi vive sa « répulsion » pour le « dergyman mondain, pédant, sans vie spirituelle, vivant à l'aise » et que « la seule vue d'un dignitaire, avec son petit, tablier et ses guêtres', le dt-g-oûtait et le mettait hors de lui». «Mon unique pensée, ajoutait-il, fut d'obéir à la volonté de Dieu, de sauver mon âme et les âmes des autres... Personne n'a jamais recherché l'ordination avec moins d'attrait pour tout ce qui n'était pas Dieu, sa parole, autant que je la connaissais, et les âmes. « Et il terminait par cette déclaration : « Ce fut un appel de Dieu tout aussi clairement que pas un de ceux qu'il m'adressa depuis lors, un appel ad veritatem et ad seip-sum'-. »
I Costume des évêques anglicans.
- Life of Manning. par Purcell, t. I, p. 69, 93, 96, 97. — Purcell est de ceux qui insinuent que Manning s'est décidé par ambition : mais il est sujet à caution. Son livre, mal composé, est plein de laits et de documents curieux dont ou a intérêt à se servir, à la condition toutefois de reviser les conclusions qu'il eu tire. Je ne lui reproche certes pas d'avoir voulu tout dire, le fort et le faible, au lieu de faire un panégyrique de convention; mais je lui reproche d'avoir inconsciemment jugé les actes de .Manning à sa propre mesure, c'est-à-dire à une mesure étroite et mesquine; oi', cette méthode s'applique mal à un homme qui avait ses défauts et ses passions, mais qui n'avait rien de petit. — J'ai plaisir à signaler, à ce propos, et à recoumiander aux lecteurs français la Vie du cdvdinal Manning, par M. l'abbé Hemmer. L'auteui' s'est principalement servi de l'ouvrage «le Purcell, mais en l'allégeant et en le corrigeant.
A peine ordonné, Manning fut nommé, en janvier 1833, ciirate de la paroisse de Laving-ton, dont le recteur et en même temps le châtelain était John Sargent, l'un des membres les plus considérés du clergé efangelical. Dès le mois de mai suivant, M. Sargent succombait à une maladie imprévue, et le jeune curate, qui avait tout de suite été très bien vu chez le recteur, fut appelé à lui succéder. Du même coup, il obtenait la main d'une de ses filles. Les demoiselles Sargent étaient des partis recherchés : l'aînée avait épousé Samuel Wilberforce, le futur évèque d'Oxford ; une autre était fiancée à Henry Wilberforce ; une quatrième devait épouser Georges Ryder : ces deux dernières destinées à se faire catholiques avec leurs maris. Manning était, à cette époque, sans opinion bien formée sur les problèmes théologiques du moment. Des idées qui allaient se manifester dans le Mouvement tractarien, il n'avait pas le moindre soupçon. Ses tendances, sous l'inlluence de miss Bevan et de la famille Sargent, paraissaient être evangelical^ et, dans quelques incidents d'ordre général, il prit alors position comme membre de ce parti. Il était d'ailleurs plus occupé de pratique que de doctrine, plus soucieux de développer la moralité et la piété de ses paroissiens, de consoler leurs douleurs, de soulager leurs misères, que de se mêler aux controverses. Jeune, d'allure très distinguée, en possession d'un beau bénéfice, marié à une femme qu'il aimait et qui charmait son intérieur, en mesure de se payer certains luxes que l'usage permettait aux clergymen, amateur de beaux chevaux, sachant les choisir
82 LA RENAISSANCE CATHuLK^UE EN ANGLETERRE
et les conduire, il se trouvait, tout en remplissant avec zèle ses devoirs de pasteur, mener une vie douce, confortable ; il se sentait heureux. Peut-être, comme tant d'autres dans le clergé anglican, sefùt-il engourdi et amolli dans ce bonheur. Dieu, qui avait ses vues sur lui, l'en tira par un coup qui l'atteignit au plus intime de son cœur. Le 24 juillet 1837, après quatre ans d'une union sans nuage, sa femme lui fut enlevée par une maladie de consomption. Avec une sorte de fierté farouche, il s'attacha à ne laisser voir à personne la profondeur de sa blessure : ce fut une douleur muette qui devait, pendant longtemps, se réveiller à chaque retour du funèbre anniversaire. A son chagrin, il ne chercha du reste d'autre diversion que de se donner plus complètement et plus généreusement à ses devoirs de pasteur.
Vers cette même époque, un changement s'accomplissait dans les opinions religieuses de Manning. Le 13 juin 1838, à l'occasion d'une première visite de son nouvel évèque, il prononça, dans la cathédrale de Chichcster, un sermon sur la >■ Règle de la foi », bientôt après publié avec notes ; il y professait, sur des points capitaux, la doctrine tractarienne. L'effet en fut encore augmenté par les plaintes amères des evangelicaLs qui, dans leurs journaux et leurs meetings, dénoncèrent la défection du recteur de Lavington. Un éyêque, celui de Chester, lan(,a contre lui une diatribe. L'évolution n'était pas aussi brusque qu'elle pouvait le paraître au public. Dès 1830, par l'entremise de Wood, ancien ecanyetical rallié à Newinan, Manning avait eu
PUSEY ET MANNINO 83
connaissance des premiers tracts et s'était trouvé en rapports avec leur auteur ; ainsi lui avait été révélée l'importance de certaines questions qu'il n'avait pas jusqu'alors songé à se poser. Ses propres réflexions l'avaient, du reste, conduit à douter de la doctrine qui croyait pouvoir fonder toute la foi sur la seule Bible ; il avait senti le besoin d'une tradition pour interpréter cette Bible. Une fois entré dans celte voie, il se laissa peu à peu gagner à l'ensemble des idées tractariennes ; il entretenait, avec Newman, une correspondance de jour en jour plus amicale et lui offrait de collaborer à plusieurs des publications de l'école. Sur certains points toutefois, il résistait à suivre ses nouveaux amis ; il gardait le culte des réformateurs du XVI'' siècle et l'aversion pour l'Église romaine. Etant allé passer une partie de l'hiver 1838- 1839 à Rome, avec M. Gladstone, il y suivit avec curiosité les offices catholiques, rendit visite au docteur Wiseman, mais revint de là tout aussi ancré dans sa foi anglicane et dans ses préventions antipapistes. Il insistait, en toute occasion, auprès de Newman et de Pusey, pour qu'ils marquassent davantage leur opposition au romanisme<. Ses opinions étaient alors à peu près celles de M.Gladstone, avec lequel il nouait
' « J'ai promis à quelques étrangers en Italie, écrivait iManning à Newman, le 2:J octobre 183i), île vous dire que vous n'en aviez pas fait assez pour la polémique contre le ronianisme. Je leur ai bien dit que vous aviez fait beaucoup et leur ai expliqué ce que c'était; mais ils répondent que les romanistes se servent telleuient de vous pour tromper les gens, que vous devez faire plus. C'est aussi mon avis. >> (Life of Mannin;/, t. 1, p. 232.)
84 1,.\ RENAISSANCE rATHOLIQrK EN ANGLi:TERRE
une amitié étroite; comme lui, il se rapprochait des tractariens, en ayant soin de ne pas se confondre avec avec eux. " Je vous considère comme un témoin du dehors^ », lui disait Newman.
A la difîérence des chefs du Mouvement, Manning- n'habitait pas Oxford; il n'y venait presque jamais et ne connaissait pas la plupart des jeunes gens groupés autour de Xewman. Il était donc sans action sur le monde universitaire. Par contre, il commençait à compter dans le clergé paroissial. On appréciait son zèle pastoral, son habileté administrative, son tact prudent et courtois dans le maniement des hommes. En même temps que son renom s'étendait chez ses confrères, son crédit grandissait auprès de son évêque. Un moment, on put croire, de ce côté, sa situation compromise : cet évêque étant mort en 1840, son successeur, venu d'Oxford, se trouva être un Ion: churchinan très hostile aux tractariens et, par situation, au courant des rapports qu'ils avaient eus avec Manning. Celui-ci n'allait-il pas être traité en suspect ? Mais il avait si bien conquis l'estime et la confiance de tous les personnages importants du diocèse, y compris l'archidiacre Hare, evangelical prononcé, que le nouvel évêque laissa de côté ses préventions et, cédant au vœu de son clergé, nomma, en décembre 1848, le recteur de Lavinglon archidiacre de Chichester, position considérable qui faisait de lui, à trente-trois ans, l'un des deux lieutenants de l'évëque. Sa sphère d'action était
' Life of ManuliU), t. II, p. G88.
PIlSEY KT MANNING 85
ainsi élargie ; sans quitter sa cure, il devait mettre la main à Tadministration du diocèse, et était autorisé à intervenir dans toutes les questions tçénérales intéressant TEglise, à se mêler à cette haute politique ecclésiastique pour laquelle il se sentait admirablement doué. Si habile toutefois que fût le nouvel archidiacre, il ne pouvait pas ne pas se sentir un peu gêné entre ses amis d'Oxford et son évêque. Aussi bien les questions devenaient-elles plus brûlantes, par la puljlication, en janvier 1841, du fameux tract 90. Manning n'approuvait pas ce tract; encore moins approuvait-il les conséquences qu'en prétendaient tirer Ward et ses amis. Il croyait devoir à l'Église dont il était devenu le dignitaire, de ne pas se laisser compromettre avec de telles tendances. Dans les charges, sortes de mandements oraux, que ses fonctions l'appelaient à prononcer chaque année, il mettait une insistance significative à glorifier la Réforme, « ouvrage de la main purifiante de Dieu «, et à réprouver l'Eglise romaine. Cela ne l'empêchait pas, il est vrai, de continuer à affirmer avec éclat certaines des doctrines de l'anglo-catholicisme : tel, en 1842, un discours sur V Unité de VEgliseJori admiré de Gladstone, où il revendiquait, pour l'Eglise anglicane, la succession apostolique et le pouvoir sacramentel ; telle aussi son opposition très décidée à l'institution, faite de compte à demi avec la Prusse, de l'évèché protestant de Jérusalem '. Il n'en fallait pas
' Voyez sur cette cré.ition de révcché de Jérusalem, la He- /««/.s.sa/ice calholitjue en Angleterre au XIX" stét/e, première parlie, p. 223.
tant pour que les feuilles du parti evangelical se refusassent à le distinguer des hommes du xMouvement : le Record l'cpiait et ne manquait pas une occasion de le dénoncer comme infecté de Puseyism. Etait-ce pour se justifier d'une accusation nuisible à son autorité, ou bien était-ce, en dehors de toute préoccupation personnelle, pour dégager les idées Hijjh church de compromissions dangereuses, qu'il se décida, dans l'automne de ISiii, à une manifestation retentissante dont j'ai déjà eu loccasion de parler' ? Il accepta de prononcer, à Oxford, dans la chaire même que Newman venait de quitter pour se retirer à Littlemore, le sermon du Cinq novembre, anniversaire, cher au fanatisme protestant, de la découverte de la Conspiration des poudres, et il saisit cette occasion d'attaquer avec virulence l'Église romaine. Newman et ses amis en furent peines et ne le cachèrent pas. Toutefois, le refroidissement qui en était d'abord résulté entre eux, ne dura pas ; le réfugié de Littlemore était trop troublé lui-même pour tenir longtemps rigueur à autrui ; les rapports ne tardèrent pas à se renouer, moins fréquents, mais aussi affectueux que par le passé. Dans les deux années qui suivirent, Manning assista au développement de la crise, assez près des tractariens pour être témoin et même parfois confident de l'ébranlement de leur foi anglicane, assez séparé d'eux pour n'être nullement atteint lui-même par cet ébranlement.
1 Renaissance catholique en Angleterre nu À IX' siècle, première partie, p. 291, 298.
très triste, pour son Ef^liso, des déchirements (\n\\ pressentait, mais ne lui en demeurant que plus fidèle. En février 1815, lors des poursuites contre Ward dont il déplorait le livre, il vota contre la condamnation ; après que celle-ci fut prononcée, il se tourna vers (îladstone et lui dit assez haut, pour être entendu des voisins : « C'est le commencement des douleurs'. » Quand, vers la même époque, il fut question de prendre des mesures contre Newinan, il lui écrivit une lettre de sympathie dont Termite de Littlemore se montra touché-. En même temps, il s'appliquait à raffermir les âmes inquiètes, proclamait, à l'encontre de ceux qui en doutaient, les » droits historiques » de l'Église anglicane. Son mandement de juillet 1845 était un panégyrique de cette Eglise et un exposé des misères de l'Eglise romaine. A Pusey qui lui reprochait, à ce propos, sa dureté envers Rome, il ripostait par le reproche contraire •'.
Quand, en octobre 1845, Newman se décida à abjurer, il en fit part à Manning. Celui-ci lui répondit affectueusement, mais sans cacher qu'à ses yeux cette défection était un péché et, comme il disait ailleurs, une '< chute '' ». 11 affirmait à un intime « que rien au monde ne pouvait ébranler sa foi à la présence du
' Life of Manning, t. 1, p. 299.
•' Ibid., t. I, p. 30:i.
■' Ibid., t. 1, p. .'JOS.
' « Mon rher Newinan, écrivait Mnnninfj, si je connaissais des mots capables de vous exprimer toute l'aifection de mon cœur, sans ternir ma conscience, je voudrais en faire usage. » [Ibid., t. I. p. .•J09.)
S8 1,A RK.NAISSAXCE CATI10I,1(^)[;E EN ANCiLKTERRK
CUrisl dans l'Kf^-lise ang'licane et dans ses sacrements ». Kt il ajoutait : « Je me sens incapable d'en douter. Depuis trois cents ans, les saints mûrissent pour le ciel, autour de nos autels. Je ne puis pas ne pas me sentir en sûreté'.» Non, certes, qu'il méconnût la <j;-ravité du coup porté à cette Kglise; bientôt même, devant les sécessions qui se multipliaient, il se prit à trembler. « J'ai la crainte, qui est presque une certitude, se laissait-il aller à dire un jour à Gladstone, que l'Église d'Angleterre ne se brise en morceaux^. » Mais ce lui était seulement un motif plus impérieux de rendre témoignage à cette Église, d'employer son influence à retenir ses fidèles ébranlés. A peine le livre de Newman sur le Développement de la doctrine chrétienne paraissait-il, qu'il entreprenait d'en faire une réfutation, impatiemment attendue par beaucoup d'anglicans ; bientôt, il est vrai, il renonçait à poursuivre cette tâche qu'il sentait être au-dessus de ses forces^. Ce n'était pas, d'ailleurs, par la controverse théorique qu'il croyait possible de raffermir les consciences. Il aimait mieux réveiller en elles ce qui pouvait y vibrer d'amour filial pour leur communion; il leur affirmait sa propre foi ; il leur présentait cette communion « en possession d'une pureté de doctrine et de pratique qui faisait défaut à ces Églises occidentales où des esprits
' Life of Marmiiiij, l. 1, p. 504.
2 Ibid., t. I, p. 31".
•■* « Manning, a dit plus tard, à ce propos, M. Gladstone, n'était pas de force à lutter avec Newman;il était un homme d'État ecclésiastique, très ascétique, non théologien ni profondément instruit. » (M/r/., t. I. p. .118 )
impatients étaient allés chercher ce qu'ils n'y pouvaient pas trouver^ ». Il ne cachait pas cependant que son Eglise avait une imperfection : c'était la dépendance où l'avaient réduite les usurpations du pouvoir civil. Aussi appelait-il ses coreligionnaires à poursuivre l'émancipation de cette Eglise; une telle campagne lui paraissait non seulement une œuvre excellente en soi, mais aussi une utile diversion aux doutes nés des controverses. Tout cela était dit avec tant de zèle, d'énergie, d'assurance, d'autorité, que beaucoup de cœurs troublés reprenaient confiance. Chaque jour grossissait le nombre de ceux qui cherchaient auprès de Manning abri et soutien. C'était à lui que Keble venait demander conseil sur les moyens de prévenir, auprès de lui, une sécession menaçante"-. Nul, à cette époque, n'a davantage contribué à retenir ceux que l'exemple de Newman entraînait à Rome. Sans doute il n'y réussit pas toujours ; jusque dans son intimité et dans sa famille, des conversions se produisaient ; il en ressentait une douleur profonde ; c'était, à ses yeux, une séparation plus cruelle que la mort, et il se demandait avec angoisse, sans parvenir à le deviner, quel était, dans de tels événements, le dessein de Dieu.
Le vide produit par le départ de Newman avait conduit Manning à se rapprocher de Pusey. Celui-ci le consultait volontiers sur toutes ses démarches. Manning ne se refusait pas à cette intimité, mais, moins encore que dans le passé, il entendait se laisser con-
' Life of Manning. t. l, p. 321.
•■i Ihid.. t. I. p. 4oU.
fondre avec les hommes du Mouvement. Bien au contraire, il accentuait sa séparation. « La conversion de Newman mo rejeta en arrière», a-t-il dit plus tard, en évoquant ses souvenirs '. Sur le moment même, en novembre 1845, il notait, dans son journal intime, que tout concert avec les hommes d'Oxford était pour lui lini. « Désormais, ajoutait-il, je m'efforcerai, avec laide de Dieu, d'agir par moi-même, comme je l'ai fait jusqu'ici, sans aucune alliance. Mon devoir est de vivre et de mourir, en travaillant à édifier l'Eglise dans ma propre sphère-. » Pusey, d'ailleurs, ne lui paraissait pas toujours dans la juste note. 11 lui reprochait de trop ménager Rome et de trop heurter la bigoterie protestante, quand, par exemple, il choisissait la confession pour sujet de son sermon devant l'Université^. Il refusait aux publications de ce même Pusey sur les Ecritures, une collaboration qui lui eût paru compromettante*. Sans répudier les doctrines catholiques que l'école tractarienne avait voulu faire revivre dans l'anglicanisme, il jugeait inopportun d'irriter les préventions du vulgaire et d'inquiéter les autorités, en affirmant ces doctrines d'une façon trop provocante. 11 eût voulu, avant tout, rétablir l'union et le calme dans l'Eglise, faire œuvre de modération et de pacification. Grâce à ce zèle et à cette habileté conciliante, le renom de Manning grandissait dans l'Eglise anglicane.
' Life of Manniiifj, t. I, p. 324.
•■i Ibid.
■' Life of Pusey. t. 111. p. 51 à 53. '' Life of Mcuiniti;/. t. I, p. 32o.
Le clergc' avait les yeux fixés sur lui et ne doutait pas qu'il ne fût appelé aux plus hautes situations. Phillpotts, évêque d'Exeter, disait, en 1846, que « les trois hommes dont le pays avait le plus à attendre, étaient Manning' dans l'Eglise, Gladstone dans l'Etat et Hope dans la Loi », et il ajoutait: « Aucune puissance sur terre ne peut empêcher Manning de devenir évêque '. » C'était le sentiment universel. En dépit de son âge, le jeune archidiacre avait déjà, dans l'aspect, dans la tenue, je ne sais quoi qui en imposait. Longtemps après, un converti, le P. Lockhart, gardait encore très présente l'impression que lui avait faite la vue de Manning, « assis, en surplis blanc, à sa stalle d'archidiacre, avec sa grande tête déjà chauve, son visage plein de dignité » ; ce lui avait été comme i< une révélation du surnaturel dans l'homme )),et il avait été conduit à rapprocher cette figure de celles des anciens évèques des temps catholiques qui ornaient les vitraux de la cathédrale ^.
La réputation de Manning ne demeurait pas confinée aux sphères ecclésiastiques; ses fonctions le mettaient en rapport avec le monde séculier, particulièrement avec les hommes d'Etat qui ne tardèrent pas à reconnaître qu'il était un maître en leur partie. Il faisait de longs séjours à Londres, pendant l'hiver, devenait l'habitué d'un des clubs les mieux composés, le Slerling-club^ fréquentait la haute société,* se faisait présenter à la cour. Dans ce nouveau rôle, l'austère
' Meinoii-A of Hopp Sco/I . t. II, p. 14. '^ Dublin levieir, avril l!S9-2, p. 372.
02 I.A in-:NAISSANrK rATHOI.IQUK EN ANOLKTF.HRE
clerjjymau ap|iaraissait un </e)}tleman d'une bonne grâce charmante, sachant plaire aux gens de toute opinion, convive très recherché pour sa conversation brillante et enjouée, pour son art à conter mille anecdotes humoristiques. Il ne se mêlait à cette vie mondaine que parce qu'il y voyait le moyen de servir les desseins qu'il avait formés pour son Eglise. Mais ne risquait-il pas de se laisser ainsi gagner à des vues plus frivoles et moins désintéressées? H se rendait compte du danger et n'avait pas conscience d'y avoir toujours échappé. Rn tête de son journal, de 184i à 18/t7, on lit ces mots: « Décadence, trois aimées et demie de sécularité, vanité, colère. » En effet, dans les notes quotidiennes de ces années, se retrouve souvent l'aveu du plaisir qu'il prenait à la fréquentation du grand monde, et des rêves d'élévation par lesquels il laissait envahir son imascination. Toutefois n'exafférons pas la conclusion à tirer des reproches que s'adressait une conscience sévère à s'examiner. Si la tentation s'était présentée, Manning n'avait pas été sans la combattre ; on le vit dans une circonstance significative. A la fin de 1845, son beau-frère, Samuel Wilberforce, ayant été nommé évêque d'Oxford, la charge qu'il occupait de sous-aumônier de la reine, était vacante ; elle fut offerte à Manning : c'était lui ouvrir toute grande la porte des honneurs et de l'épiscopat. A la surprise générale, il refusa. Son motif qu'il ne révéla pas au public, il le laissa voir dans son journal et dans ses lettres à son plus intime confident, Robert Wilberforce : c'était « la crainte de la sécula-
PUSKY ET MANNIXO 03
rite », la volonté de se mortilier, de s'Iminilier. " Je me dois à moi-même, disait-il, je dois à mon divin Maître au moins un acte de renoncement, et jamais je ne me suis lenuncé moi-même... J'ai souvent prêché contre rorguoil, la vanité, l'envie, la jalousie, la rivalité, l'ambition, mais je n'ai jamais rien fait pour atteindre l'humilité... Je crains de m'aventurer hors de l'Église pour aller à la cour; j'en ai été éloigné jusqu'à présent et j'ai vu plus fort que moi y souffrir de grands donimaoes. « Oui se tenait un tel lanyag-e n'était pas sur le point de devenir un ambitieux vulgaire ^ .
Les hommes qui continuaient la tentative abandonnée par Newman, de catholiciser l'anglicanisme en le maintenant séparé de Rome, ne pouvaient se faire illusion sur ce que le fondement doctrinal de cette via média avait de fragile et dillogique. Aussi les avonsnous vus presque tous, quand ils étaient serrés de trop près sur ce terrain, se dérober à la controverse théorique et tâcher de montrer, en fait, la grâce de Dieu présente et vivante dans leur Eglise. 11 leur paraissait qu'après tout le meilleur moyen de retenir les âmes tentées de quitter cette Eglise, était de leur
1 Life of Mannlnrj. t. 1. p. 240. 2H. 2'~ à 283, ".03. G.30. (;.■?!.
aflinnur (jiielles y liouvtMaieiil laide et la consolation spirituelles (luelles vovilaient chercher ailleurs. Seulement une aftirmation ne suffisait pas; il fallait que la réalité y fût conforme. De là, TelTort où s'appliquent alors tout particulièrement Pusey et Manning, pour sortir la religion anglicane de sa léthargie et de sa sécheresse, pour y ranimer la piété privée et le culte public, pour y susciter une vie religieuse qui ne paraisse pas trop inférieure à celle de l'Eglise rivale. En cela, d'ailleurs, ils ne font que poursuivre une transformation commencée, dès la première heure, par les initiateurs du Mouvement. Seulement, il ont beau être, au lendemain de tant de conversions, plus que jamais désireux de ne pas se confondre avec l'Eglise romaine, c'est toujours elle que, dans cette transformation, ils sont amenés à copier ; ils ne savent que se remettre à son école, lui emprunter ses pratiques et ses dévotions, effacer tout ce par quoi le protestantisme avait prétendu s'en distinguer. Déjà, dans les années précédentes, nous les avions vus s'appliquer à refaire, de l'Eucharistie, jusque-là si scandaleusement négligée, la partie principale du culte, à en rendre la « célébration » plus régulière, plus fréquente et plus honorée. Maintenant, ils font un pas de plus; ils prétendent rétablir deux institutions dont la répudiation avait semblé être l'essence même de la Pu'forme : l'état monastique et la confession.
Depuis quelque temps déjà, Pusey, d'accord avec les premiers chefs du Mouvement, rêvait de couvents anglicans. » Newman et moi, écrivait-il, le 18 dé-
cembre 1839, en sommes venus, chacun de notre côté, à juger nécessaire d'avoir quelques Sœurs de charité ' dans rKglise ang-lo-catliolique-. » Il se rendait compte que cette l^^glise serait incomplète, tant qu'elle n'ouvrirait aucune issue aux âmes qui se sentaient appelées à pratiquer les conseils de perfection de l'Kvangile. De ces âmes, plus d'une l'avait pris pour confident et conseiller; n'en avait-il môme pas une tout près de lui, et sa fille Lucy ne s'était-elle pas vouée en pensée à cette vie religieuse^? Seulement, comment opérer une telle réforme? 11 ne se dissimulait pas à quelle montagne de préjugés il se heurterait dans ce monde protestant où le célibat religieux était, en lui seul, quelque chose de suspect et d'odieux. Et puis il ne savait à peu près rien sur l'organisation et la direction de ces couvents ; c'était pour remédier à cette ignorance qu'en 1840, il avait parcouru l'Irlande et y avait fait une sorte d'enquête sur les monastères catholiques; il avait poursuivi ensuite cette enquête sur le continent, par l'entremise de ceux de ses amis qui y voyageaient, et avait tâché notamment de se procurer, par eux, les règles des divers ordres. Le 22 avril 1844, devant le lit de mort de sa fille, il l'avait chargée de « prier, une fois en présence de son Rédempteur, pour ces institutions auxquelles elle avait espéré elle-même appartenir », et, sur l'instant, il en informait son cher
' Les mots soiil i'W français dans le texte île Piisey. 2 lAfe of l'tiseï/, t. III, p. .'j.
" Voyez Z« Renaissance caDirjliqueen Anf/le/erreau XIX siècle, première pnrtie, p. 293.
W l.A KKNAISSANCK ('ATIIoLlQIM-; KX ANGLETERRE
Newman '. Ne dut-il pas croire que celle intercession pruduisail son effel, quand, Tannée suivante, en 18io, il voyait eidin se fonder, dans une paroisse de Londres, une petite communauté de « Sœurs », destinées à visiter les pauvres, à secourir et à instruire les enfants délaissés, à assister les mourants? 11 leur donna une règ-le inspirée de celle de Saint-Augustin et fixa leurs offices, prières et dévolions d'après le Bréviaire romain. Durant ses séjours à Londres, il consacrait une partie de son temps à la direction spirituelle des Sœurs ; en son absence, il était suppléé par le vicaire de la paroisse, le révérend Dodsworth, qui devait, quelques années plus tard se convertir au catholicisme. Les débuts furent difficiles. Si peu de bruit que fît cette fondation, encore très modeste et à peine connue hors de la paroisse, c'en était assez pour éveiller toutes toutes sortes de préventions : ce qu'on savait des dévolions et des règles des Sœurs, ou même seulement ce qu'on voyait de leur costume, suffisait à faire crier au romanisme. Les embarras ne vinrent pas que du dehors. A l'intérieur de la communauté, on s'essayait en tâtonnements pénibles. Le zèle ne pouvait suppléer l'expérience qui manquait à tous et l'autorité qui n'existait nulle part dans l'Eglise anglicane. Pusey avait le sentiment plus vif de ces difficultés, depuis qu'il était entré dans la pratique. Aussi, pour le moment, tendait-il plutôt à décourager les clergymen qui rêvaient d'improviser, eux aussi, quelque sùierhood dans leur
1 Life of Piiseï/. Il, p. 38G.
paroisse, simajjiuaiil (|ue ce n fiait pas plus malaisé que de fonder un club philanthropique. Et, cependant, telle était rexcellence de ce g^erme emprunté à la tradition catholique, que, bien que semé dans une terre ingrate, il n'y périt pas. La petite plante se développa et poussa des rejetons, d'abord à Devonport, dans le diocèse d'Exeter, où, en 1847, miss Sellon fonda, sous les auspices de Pusey, une autre communauté qui devait faire plus de bruit et subir plus d'orages que celle de I-ondres, ensuite à Wantage et à Clewer, dans le diocèse d'Oxford, où s'établirent deux autres couvents. Dès lors, l'impulsion était donnée ; dans les années qui suivirent, on ne compta plus les établissements de ce genre, et, à l'heure actuelle, si les couvents d'hommes sont encore rares dans l'Église anglicane, ceux de femmes s'y sont multipliés à ce point que plus d'un protestant s'en alarme et les voit déjà aussi nombreux qu'avant la Réforme.
Le confessionnal, plus encore que le couvent, était fait pour effaroucher les préjugés. Aussi les Tractariens n'en avaient-ils pas parlé, au moins tout haut, et ceux d'entre eux qui avaient tenté de le rouvrir ne l'avaient fait qu'en secret. Malgré tout, par l'effet, logique du mouvement qui ramenait ces hommes à toutes les habitudes catholiques, la confession avait pris peu à peu place dans leur vie religieuse. Ce n'est pas que les évèques n'en fussent effarouchés, et celui de Londres, Blomheld, refusait, en 18i3, la licence d'officier à un clergynian qui avait insisté, dans un sermon, sur la nécessité de la confession auricu-
9S LA KKNAISSANCK t'ATlloIJQri-; KN AN(;LKTF,RRK
laire'.Pusey a rapporUWjue, dès 1838, il avait commencé à entendre les aveux des pénitents et à leur donner l'absolution-. Quelques années après, dans ses adaptations des livres de dévotion catholique, il recommandait la confession. Enfin, nous l'avons vu, en février 1846, proclamer cette doctrine avec plus d'éclat, dans le fameux sermon qu'il prê(;ha, devant l'Université, sur « le Pouvoir des clefs et l'entière absolution du pécheur ». Dès lors, son action comme confesseur et directeur de conscience va grandissant. Par toute l'Angleterre, de jeunes clergymen^ des femmes soupirent après le moment oîi ils pourront ouvrir leur conscience à celui qu'ils appellent « le Père-'». Suspect aux évêques, sans titre ni autorité dans aucune paroisse particulière, Pusey a, de par la confiance des âmes qui s'adressent à lui, une sorte de juridiction sans limite et, suivant son expression, « comme une grande paroisse^ ». dont les membres sont dispersés dans le pays entier. Il confesse, partout oi^i il va. Ecrivant à Keble, en 1847, de Londres où il est venu passer quelques jours, il lui raconte qu'il doit y entendre six confessions générales ■'. Dans ses couvents de Sœurs, la confession est de pratique régulière. 11 la recommande particulièrement pour les jeunes enfants *.ès l'âge de sept ans. « Tous les cas de pénitence dont j'ai eu connaissance, écrit-il, ont commencé par un péché
' Memoir of hisliop Bloinfield, t. II, p. 84.
■J LifeofPuseji, t. III, p. 269.
^ Home side lir/htson the Oxford Movemenl, p. 49.
•i Life nf Hu.'^e;,, t. TU, 445.
•'■ Ihid , p. 169.
ITSEY ET MANNINCt 99
de jeunesse dont la conCession aurait été le remède. Je connais des milliers de pécheurs, qui ont commis, jeunes, des pécliés mortels et que la confession, par la bénédiction de Dieu, aurait pu sauvera» Pour le fonctionnement de ce tribunal do la pénitence, il copie les règles et le cérémonial do l'Eglise catholique, ce qui lui vaudra, peu après, ce reproche de l'évêque Wilberforce : « Vous me semblez habituellement prendre la place et faire l'œuvre d'un confesseur romain, non celui d'un clevfjyman anglais-'. » 11 suffit d'ailleurs de parcourir les lettres de direction de Piisey, récemment publiées'\ pour voir que, sauf quelques rares dissonances protestantes, elles sont inspirées des traditions de la spiritualité catholicjue.
Keble, lui aussi, estimait que celui qui parviendrait à réintroduire la confession dans l'Église anglicane, « ferait l'une des meilleures choses qui pussent être faites pour cette pauvre Église, dans l'état où elle était ». « Notre grand malheur, écrivait-il, est d'avoir négligé la confession. » Et il répétait, dans une autre lettre : « Nous travaillons dans la nuit, et cela durera tant que nous n'aurons pas rétabli Fusage de la confession... Dans nos paroisses, nous tâtonnons comme des hommes dont la lanterne est éteinte. » Il ajoutait que les habitudes de communion plus fréquente ne pouvaient s'établir '< sans la discipline d'une confession plus ou moins stricte ». Quant à lui. il (lounait
' I/ife of l'use;/, p. 68.
- Life of bishop Wilberforce, l. II, p. '.10.
•^ ^Spiritual Letters of l*usey.
iOO LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANfiLETERRE
l'exemple, en enleiulaiil dt.'S confessions et en remplissant, [tour plusienrs âmes, rolfice de directeur spirituel. 11 ne formulait qu'une réserve : c'était que le confesseur anf»-lican devait laisser plus à la discrétion et à la responsabilité du pénitent que ne le faisait, croyait-il, dans la pratique, l'Eglise romaine '.
Parmi les rénovateurs de la confession, nommons encore Manning. non qu'il on proclamât la doctrine aussi publi(iuemenl que Pusey, mais il la recommandait dans ses entretiens privés, déclarait que « ce n'était pas un simple conseil de perfection, mais bien im précepte de pénitence », et il ne s'arrêtait pas aux objections tirées du conllit des droits du prêtre et du mari. Depuis 1840, il entendait des confessions à Lavington et ailleurs. 11 y apportait un certain mystère, clioisissait le moment où il n'y avait personne dans l'église et en fermait la porte ; mais ce mystère n'excluait pas la solennité grave avec laquelle il remplissait cet oflice; revêtu de son surplis, il s'asseyait en face du pénitent à genoux, faisait sur lui le signe de la croix et terminait par la formule catholique de l'absolution. Sa réputation de sagesse attirait à lui beaucoup de pénitents, de ceux surtout qui cherchaient à combattre la tentation de passer à l'Eglise romaine. Sa vertu leur en imposait. ^ 11 avait en lui, disait une de ses pénitentes d'alors qui devait se convertir après lui au catholicisme, je ne sais quoi de particulièrement iL-sj 10 table qui vous eût fait honte d'une pensée mau-
' .!.,:. n Keble, par Lock. p. iùl à 211. Life of Kehle. par Colew.-.ix. l. H, p. 299,300.
PISEY ET MANNIXG 101
vaise ou triiiie parole légère; et il était néanmoins affectueux et tendre comme une femme'. » C'était une véritable direction spirituelle qu'il exerçait : il précisait les exercices de piété, les pratiques de dévotion, les mortifications extérieures ou intérieures ([ui lui paraissaient appropriés à chaque état d'àme"-'. 11 avait d'ailleurs le sentiment qu'à cette pratique d'origine catholique, il gagnait lui-même. Recherchant, en 1847, qut^ls étaient les agents principaux de ce qu'il appelait alors sa « conversion », il indiquait, notamment, l'habitude qu'il avait prise d'entendre des confessions^.
D'autres clergymen, encore en petit nombre, commençaient à suivre l'exemple (|ui leur était ainsi donné par leurs chefs de file ; comme eux, ils se mettaient à faire olïice de confesseur, non sans beaucoup de tâtonnements, d'inexpérience et de maladresses. Tout se faisait en dehors des évêques, à leur insu ou contre leur volonté ; nul ne s'inquiétait d'obtenir d'eux un pouvoir de juridiction que chacun s'attribuait à sa guise; aucune autorité ne réglait ni ne surveillait l'exercice de celte délicate et redou^ table magistrature. Plusieurs abusaient d'un pouvoir qui se trouvait ainsi sans limite et sans contrôle. Les confidences de ceux qui furent à même de connaître ces débuts du confessionnal anglican, témoignent que
' ('ommeni j'entrai nu bercail, parlady Herbert of Le •i lAfe of Maniiiiui, par Piirccll, t. I,^. 4S'J à i'.W. •* Ibid., t. 1, p. 334.
Ilf2 I.A lîKNAtSSANcK CA IHOI.IQIF EN AN(;LETERRE
|>lus (iuiioàme en sortit iilors singulièrement troublée, lorturre et dévoyée.
("/était, (lu reste, jusque chez les meilleurs, que les habitudes protestantes mêlaient à cette recherche sincère d'une vie plus catholique, je ne sais quoi d'indiscipliné et dinconst-quenl. Ainsi, Pusey. apôtre si convaincu de la confession, attendit jusqu'à la fm de iSili pour se confesser lui-même. Nul, cependant, n'avait le sentiment plus profond de ses propres péchés : il en voynit le châtiment dans chaque épreuve qui lui arrivait; il aimait à se qualifier de « pénitent » et se regardait comme couvert aux yeux de Dieu d'une sorte de « lèpre ». Le scrupule qui le retenait de se confesser était étrange et prouvait à (juel point était encore imparfaite son intelligence du sacrement catholique : il sentait, disait-il, ses péchés si lourds et si hideux qu'il hésitait à s'en décharger sur un autre'. 11 lui fallut la détresse produite par la sécession de Newman, le travail préparatoire de son sermon sur '< l'entière absolution du pécheur », et enfin les méditations d'une maladie survenue à cette époque, pour mettre fin à ces hésitations. Le l'"' novembre 1846, il annonça à Keble son désir d'être entendu par lui en confession. Il s'y prépara très sérieusement pendant un mois, s'humiliant intérieurement et extérieurement, insistant auprès de celui qu'il appelait son « Père » pour qu'il le traitât, non plus en ami, mais en pénitent. La confession eut lieu le V décembre.
' lAfe of l'usey. t. III. p. 'J3 à 9S.
l'tlSEV HT MAXNIN(4 103
Pusey en sortit très consolé et avec le sentiment d'y avoir pnisé beaucoup de g-ràces. Il entendait d'ailleurs que cet acte eût une suite pratique, et il soumit à l'approbation de son confesseur une règle de vie fort détailb'e qui témoigne à quel point il s'était, de lui-même, avancé dans la voie de l'ascétisme catholique. Voici quelques-unes des résolutions (pi'il se proposait de prendre :
Lever malin, (milice, sauf en cas de maladie. Siège dur pendant le Jour, lit ilur pendant la nuit. Pas de gants. Voyager aussi pauvrement que possible. Ne prendre ni vin ni bière, sauf ordre du médecin. Abstinence, autant que le médecin le iiermeltra. Ne jamais noter quelque chose de déplaisant dans les mets servis, mais le prendre de pn-férence en esprit de pénitence. Mortifier toutes les curiosités. Ne jamais |iarler de moi ou de mes travaux, excepté quand cela pourra aider les autres. Ne blâmer personne, sans s'être demandé : " Mon Seigneur voudrait-il que je dise cela? » etaccompagner le blâme d'un acte de propre humiliation. Renoncer à toute argumentation, quand ce n'est pas un devoir de maintenir mon opinion. Eviter l'excitation ou la plaisanterie en parlant, excepté avec les enfants. S'adresser à chacun, spécialement aux inférieurs, en les considérant comme des supérieurs au regard de J)ieu. Faire toutes mes prières dans un esprit de pénitence pour mes péchés. l'rèvoir des prières pour tous les actes de la journt'e. lîéciter les psaumes de la pénitence en marchant. Répéter chez moi toute jirière dite à l'église avec distraction. Ne commencer aucun acte de mon ministère, sans confesser intérieurement que je suis indigne d'être le ministre de Dieu. En me rendant à ma place dans la cathédrale ou en allant à l'autel, faire un acte d'humilité comme de quel(|u'un ijui ilevrait en être repoussé. P^coutei' les
lOi LA RENAISSANCE CATHoI,l(,)rE EN ANGLETERRE
confessions des mi'-cliants, dans un esprit de pénitence, comnïe étant un méchant moi-même. Offrir tous mes actes à Dieu, avant de les commencer, par exemple les conversations tandis que les gens entrent dans la chambre ou au moment dy entrer moi-même. Faire mentalement des actes par lesquels je me reconnais inférieur à tous, particulièrement aux pauvres, aux dégradés, à ceux aux quels je prêche. Faire un acte d'humiliation intérieure, toutes les fois qu'on me donne une marque de respect extérieur. Considérer, de temps à autre, le feu comme le type de l'enfer'...
Koble, fort embarrassé d'avoir à se prononcer sur ces généreuses et austères résolutions, s'appliqua plutôt à les modérer, par crainte que Pnsey n'altérât sa santé ; il le détourna notamment de se donner la discipline toutes les nuits, comme il en avait eu la pensée. En même temps, il lui demandait la permission de copier son projet de règle de vie, pour s'en inspirer lui-même-. Jusqu'à la mort de Keble, en 1866, Pusey devait continuer à se confesser à lui, trois fois par an.
Ce même progrès de piété et de vertu, avec une physionomie de plus en plus catholique qui tranchait avec le pharisaïsme protestant, apparaît aussi, à cette époque, chez Manning. Il frappe ceux qui l'approchent. « C'est l'homme le plus saint que j'aie rencontré », dit de lui M. Sidney Herbert^. Au printemps de 1847, une grave maladie qui l'arrache à ses occupations,
1 Life of Pusey, t. IIL p. 104 à 108.
- Ibid , p. 108 à 111.
^ Comment f en Irai au bercail, par ady Herbert <>f Lea.
PUSEY ET MANNING lOo
pendant plusieurs semaines, et le met en face de la mort, lui est l'occasion d'un long examen de conscience dont son journal intime a conservé l'émouvant et édifiant compte rendu '. H y scrute et note ses tentations, ses péclK'S, avec une sévérité dont les saintes âmes ont seules le secret. Ainsi y lit-on, à la date du 2o mars : « Le vide et l'inutilité de ma vie sont seulement égalés par ma vanité et la satisfaction que j'ai de moi-même. J'ai discouru comme un saint, rêvé de moi-même comme d'un saint, je me suis flatté moimême comme si je faisais l'œuvre d'un saint, et maintenant je trouve que je ne suis pas digne d'être appelé un pénitent. » Il prend des résolutions de réforme morale, de vie austère, précise les mortifications et les pratiques de dévotion aiixquelles il entend s'astreindre: jeûnes pendant le carême, lectures des saintes Ecritures faites à genoux, récitation fréquente des psaumes de la pénitence, confessions. 11 veut surtout « mourir au monde », suivant la parole de saint François, à ce monde dont il se reproche d'avoir trop subi les séductions. Ainsi sa maladie s'est transformée en une retraite spirituelle dont il sort avec le sentiment d'y avoir reçu de grandes grâces. « Temps béni! écritil; je n'ai jamais été si seul à seul avec Dieu, jamais si près de lui, jamais si visité par lui, jamais si éveillé de tout songe, jamais si en garde contre la vaine apparence au milieu de laquelle je m'étais mû, jamais si convaincu de la réalité du monde au delà de la
1 Life "/■ ^l"'iniii;,. t. I. p. :i;!0 .'i 341.
106 I.A UKNAISSANCK CATIloLIQrK KN ANGLRTKHKE
tombe... ■' Il rcviont sans cesse à cette action de grâces : " Je ne puis écrit-il, assez bénir Dieu pour cette maladie, sans laquelle je serais mort éternellement. »
(]equi nous est révélé sur i^usey et Manning-, on eût pu le constater chez plusieurs de leurs amis, chez Keblc, chez Church, chez d'autres plus obscurs dont l'histoire n'a pas été écrite. Dans ces âmes encore anglicanes, quel([ues-unes destinées à le rester toujours, il s'accomplissait donc, en dépit de leur erreur dogmatique, un travail réel de sanctification. Certains catholiques ont eu peine à admettre ce fait, ou tout au moins en ont été surpris et comme scandalisés. C'était avoir une vue étroite et fausse de ces phénomènes de conscience. De la réalité du fait, les meilleurs témoins n'ont pas douté, et ils n'ont pas été embarrassés d'en donner lexplication théologique. Newman, peu après sa conversion, en 1850, à l'époque de ses polémiques les plus aigui's contre ses anciens coreligionnaires, disait en s'adressant à eux:
Vous me dites, mes l-'rères, que vous avez réviilence manifeste des influences de la grâce sur vos cœurs, par ses effets sensibles, au moment même où vous l'avez reçue. Vous me dites que vous avez été convertis du péché à la sainteté..., bien que vous n'ayez pas fait votre soumission à rF]glise catholique. Plus encore que cela, vous me parlez de la pai.x, de la joie et de la force que vous avez éprouvées dans racconiplissement de vos propres préceptes... Je ne suis pas homme, mes chers Frères, à révoquer en doute la véracité de vos paroles, .le ne suis pas homme à être jaloux de cps faits... Ne puis-je pas, en regardant en arrière dans
PUSEY ET IMAXNÎNG 107
ma vie, y voir de nombreux événements où jai éprouvé moi-même ce qui fait votre conliance? Puis-Je oublier la vie heureuse que J'ai menée pendant ces jours..., sans obscurité d'esprit, sans doule sur i"aiiinur de Dieu pour moi, sur la providence iju'ii étendait sur moi? Puis-je oublier, — non, Je ne roul)lieiai jamais. — ce Jour de ma Jeunesse où Je me liai, jiour la première fois, au ministère de T)ieu, dans cette vieille église de Sainte-Frideswide, la liatronui- d'Oxford ? Puis-Je oublier les larmes abondantes et si douces que Je vei'sais en pensant à ce que j'étais devenu?... Puis-Je Jamais effacer ou désirer d'effacer de ma mémoire ces heureuses matinées du dimanche, claires ou sombres, où, pendant des années successives. Je célébrai votre service de la communion dans ma propre église de Sainte-Marie, à ce point heureux de ces Joies que Je n'entendais rien des disputes de langues qui entouraient ses murs? Et aussi ne puis-Je pas ne pas sentir combien est doux le souvenir de ces chères années que je passai dans la retraite, préparant m.a délivrance d'Egypte, implorant la lumière, l'obtenant peu à peu, sentant diminuer la tentation dans mon cœur et le péché sur ma conscience? 0 mes cliers Frères, ô mes amis anglicans, j'ajoute foi, croyez-le, à ce que j'ai éprouvé moi-même.
Newman expliquait ensuite qu'un pareil l'ait n'avait rien qui ne fût en accord avec la doctrine catlioliquc de la g-râce, que cette grâce agissait sur les âmes de bonne foi qui, bien que n'appartenant pas visiblement à la véritable Eg-lise, cherchaient sincèrement à faire la volonté de Dieu, et il rappelait, à ce propos, la distinction scliolastique de la grâce ex opère operato, quand elle est donnée par le rite sacramentel, et de la grâce ex opère operanlis, quand elle a pour instrument l'action intérieure de celui qui la
108 I.A RKNAISSANCK < ATIKH.KjrK EN AN(iI,ETERRE
reçoit. Il mettait seulement les consciences en pcarde contre le sophisme qui les ferait conclure de la réalité de cette grâce et de la sanctification qui en est la suite, à la légitimité des Eglises séparées, ou tout au moins à la possibilité d'y demeurer sans mettre son salut en péril. << Apprenez, mes Frères, leur disait-il, à trembler pour vos âmes. C'est quelque chose que d'avoir la paix intérieure, mais ce n'est pas tout; ce peut être le calme de la mort '. »
Manning n'a pas manqué une occasion de professer la même doctrine et de rendre le même témoignage. 11 protestait, lui aussi, contre les catholiques qui ne pouvaient croire à la vertu et à la piété des anglicans, et, après avoir rappelé la doctrine de la grâce telle que Xewman l'avait exposée, il ajoutait :
Mon expérience personnelle de ceux qui sont en dehors de rÉglise, confirme tout ce que J'ai écrit à propos des doctrines de la grâce. .J'ai connu intimement, parmi eux, des Ames vivant par la foi, l'espérance, la charité et la grâce sanctifiante avec les sept dons du Saint-Esprit, dans l'huniilité, la pureté absolue de vie et de cœur, la méditation constante de l'Écriture sainte, la prière continue, le renoncement complet deiix-mèmes, le travail personnel consacré aux pauvres, ayant, en un mot, une vie d'une sainteté visible, aussi évidemment l'oeuvre du Saint-Esprit que j'en aie jamais rencontré"-...
' (Certain di/ficullips- fi'll hy Ain/Urnyis in Cafholtc leachinfj. Lecture fil.
- (le passnge est tiré d'une note trouvée ilans les papiers du cardinal Manning. ' Li/'e of Manninq, par Purcell. t. II, p. 780.) Voyez aussi ilu même Manning, Vlnlrodaclion au volume intitulé : Kiif/land and Chr'islendom, et, dans ce volume, la lettre à Pusey sur Tlie loor/cings of the llobj Spiril in tke Church of Enyland.
Le cardinal N'auglian ne parle pas autrement : « Nous n'avons pas la moindre difficulté, dit-il, à croire que des anglicans ont reçu la visite de la grâce et qu'ils l'ont reçue précisément alors (ju'ils fréquentaient des sacrements absolument invalides et nuls. » Il explique en quoi la situation et la responsabilité de ces liommes, élevés dans le protestantisme, diffèrent de celles des schismatiques et des hérétiques du XVI" siècle, puis il ajoute :
Us se trouvent liois de l'unité de l'Église, sans qu'il y ait aucune faute de leui' part. Ils sont là où ils sont, parce qu'ils ont été déshérités. Ils ont été élevés dans une atmosphère de préjugés traditionnels contre l'Eglise de lionie... Il est impossible de connaître ces hommes et ces femmes, appartenant au rang des simples lidèles et une foule de leurs cleryijmcn, sans être fiappé des preuves de leur ferveur, de leur bonne foi, de leur zèle, de leur esprit de sacrince,de leurpiété,de leur amour pour Notre-Seigneur... Il doit être merveilleuseinenl agréable à Dieu que nous priions et travaillions pour lésâmes qui se sont donné tant de peine elles-mêmes et qui s'efTorcent de pratiquer de si excellentes vertus, des hommes et des femmes qui souvent nous couvrent de confusion par leur ferveur et leur zèle '.
Loin donc d'être embarrassés et comme chagrinés de cette sanctification de leurs frères séparés, les catholiques doivent en bénir Dieu. Ainsi Manning-,
' Discours prononcé à la cunTcrence annuelle do la Catholic Triilh Society, le 28 septembre 1896, et lettre adressée au P. Hagey et insérée en tête du livre publié par ce dernier sur VAiiylo-cnthoiicisme.
11(1 I.A RENAISSANTH; catholique en AN(tLETKKRE
on IHOC», proclamait-il •■ sa cordiale et confiante synipatliio pour cette ascension persévérante de l'esprit de l'Kglise dWng-leterre ». Il déclarait se réjouir de tout cœur " à chaque instinct qui s'ouvrait dans cette l^g'lise, à ohacpie pulsation qui battait dans ses veines, à chaque aspiration qui s'y élevait, à chaque trait de conrormité avec l'Kj^lise catholique qui s'imprimait en elle. » i^t il ajoutait :
.II' piiu ([u'uiic [)luio de Ijénédictions tombe « sur l;i lerre qui l'Iail désolée » et que le désert puisse » fleurir comme le lis ". Chaque lumière nouvtdle qui jaillit, chaque rayon de la vraie foi qui se répand sur l'Angleterre, est une raison de remercier le Père des lumières. Nul de ceux qui ont l'amour dos âmes ne peut considérer cette résurrection de l'Esprit de vie dans le système anglican, sans une tendre et afiéctueuse solliiitude- '.
Cette même appréciation clairvoyante, généreuse, nous la retrouvons encore dans un article récemment publié par la Revue des Jésuites anglais. L'auteur de cet article, le P. Rickaby, étudiant les lettres spirituelles de Pusey, rendait hommage à la bonne foi et à la sainteté de ce personnage, puis il ajoutait ces paroles remarquables :
Le progrès de l'Église catholique ne consiste pas seulement dans l'accroissement du nombre de ses fidèles par des conversions. Que des hommes qui ne sont pas catholiques aient un sens profond de la présence et de la majesté de Dieu, qu'ils le prient continuellement, qu'ils
' Ennland and Chrlstemlom, Iniroduction. p. xlii, xliii.
ptjsf:y et manxing Hl
craignent son éternelle colère, qu'ils tiennent fermementà l'enseignement dogmatique particulièrement sur la Trinité, rincarnation, la nécessité de la grâce, qu'ils soient anxieux de confesser leurs péchés aux ministres du Christ et d'en recevoir l'absolution, qu'ils aient un désir impatient de so nourrir de la chair du Christ présent dans l'Eucharistie, que des jeunes hommes fassent elTort pour garder leur pureté, que des hommes dans l'aisance se donnent du mal ptiur faiie des œuvres de miséricorde, tout cela est un gain pour le catholicisme, tout cela réjouit le cœur du Pape, tout cela prépare et laboure le champ qui finit par rapporter des conversions : car c'est d'hommes de cette marque (juc sont faits les convertis au catholicisme romain ^.
Voilà bien l'idée vraiment catholique à la lumière de laquelle il convient de considérer l'évolution qui s'accomplit, depuis plus d'un demi-siècle, dans l'anglicanisme. Ne la perdons pas de vue ; elle nous mettra plus a l'aise pour rendre justice à de nobles âmes; elle nous aidera à garder l'espérance, même en présence de déceptions momentanées ; elle nous donnera, autant que notre esprit peut s'y hausser, une plus complète intelligence du dessein providentiel.
' T/ie Mont/t. février 18'J'J.
ghapitiip: III
LKS MÉCOMPTKS DU PIISKYIS.ME (1846-1850)
I. Démentis apporti-s par les faits à ceux qui, comme Pusey, voudraient prouver que l'Église d'Angleterre se sépare de riierésie protestante. Lùvèclié de Jérusalem. Ilampden nommé évêque. impuissance des protestations. — 11. Pusey ne reçoit pas un moindre démenti, (juand il veut soutenir que ses doctrines ne conduisent pas à Rome. Conversion au catholicisme du clergé de l'église S. Saviour's, fondée par lui à Leeds. Il se refuse cependant à rien changer à son attitude. — III. Manning commence à avoir des doutes sur l'Anglicanisme. Son état d'esprit. Sa conduite envers ceux qui sont tentés de passer au catholicisme. Son voyage à Rome. L'atlaire Ilampden lui parait une nouvelle preuve de la situation intenable de son Église. Il se croit néanmoins tenu par sa charge d'en atténuer le mauvais etfet. — IV. L'atlaire Gorham. Le comité judiciaire du Conseil privé se prononce pour Gorham. Émotion produite chez tous ceux qui voudraient se persuader que l'Église anglicane a les caractères d'une véritable Église. Toutes les tentatives faites pour réformer cette décision ou en dégager l'Église échouent.
Pusey et ses amis ne pouvaient justifier leur position intermédiaire que s'ils trouvaient réponse à la fois aux catholiques qui leur reprochaient le protestantisme irrémédiable de l'ang-licanisme, et aux anglicans qui les accusaient de conduire les âmes au romanisme. Il leur fallait prouver aux premiers que TÉglise d'Angleterre se séparait de Thérésie protestante, aux se-