LES R1TUAL1STES PERSECUTES
Le poursuivant, c'est-à-dire en réalité la Church Association, n'accepta pas le jugement et le déféra au Conseil privé, qui, le 23 février 1871, sans que l'accusé se fût défendu, déclara illégales toutes les pratiques admises par le juge des Arches, notamment Yeasticard position, et condamna le défenseur aux dépens non seulement de l'appel, mais de la première instance. Purchas, qui avait eu la précaution de mettre tous ses biens sous le nom de sa femme, ne paya rien et ne changea pas ses pratiques. Vainement le Conseil privé prononça-t-il alors sa suspension pour douze mois, et cet ordre fut-il affiché sur la porte de la chapelle, Purchas continua comme si toutes ces décisions n'existaient pas. On ne sait ce qu'il en lut advenu, si ce clergyman ne fût mort, le 18 octobre 1872.
Cette décision du Conseil privé, s'ajoutant à celles qui venaient d'être rendues contre Mackonochie, causa une vive émotion, surtout en ce qui concernait Yeastward position: on y opposa les termes du Prayer Book, d'après lesquels le célébrant « se tenait devant la table » ; on s'indigna de cette rigueur à rétrécir la liberté du cérémonial, alors que ce même tribunal s'était montré, lors des Essays and Reviews, si latitudinaire en matière de doctrine ; enfin, dans la prétention de suspendre directement un ecclésiastique, on dénonça une usurpation sur le pouvoir épiscopal. Ce
ristique. » Un de ses amis, le chanoine Selwyn, écrivait, à la même époque : « 11 est notoire que la position eastwavd est l'expression de la croyance que le ministre consécrateur accomplit a sacrifical act. »
mécontentement débordait hors du groupe des Ritualistes extrêmes et gagnait la masse des High churchrtxen. Près de cinq mille clergymen signèrent une protestation où ils demandaient aux évêques de ne pas appliquer la décision relative à la position du célébrant ' . Deux chanoines de Saint Paul, dont le célèbre prédicateur Liddon, écrivirent à l'évêque de Londres qu'ils continueraient à célébrer dans la position qui leur paraissait imposée par les rubriques, et demandèrent à être compris dans les poursuites, que l'on jugerait à propos de faire pour assurer l'exécution du jugement. Il fut question, un moment, de relever ce défi ; mais on jugea plus prudent de ne pas le faire 2. Pusey déclara, dans une lettre publique à Liddon, que la résistance lui semblait un mal moindre que l'obéissance, et luimême, qui n'avait pas eu jusqu'alors, sur ce point, de pratique bien arrêtée, adopta Y easticard position, pour ne pas se séparer de ceux qu'on prétendait frapper 3. Des esprits modérés, comme Church et Coleridge, publièrent des critiques sévères du jugement4. Aussi l'évêque "Wilberforce, écrivant à l'archevêque de Canterbury, alors absent, ne pouvait cacher l'alarme que lui causait l'agitation des esprits : « La simple suppression des vêtements, disait-il, aurait passé assez tranquillement, mais l'injonction impérative de consacrer au north end atteint beaucoup plus profondément et ne
i Life of Tait, t. II, p. 96-97.
J Life and Lelters of Liddon, par Johnston, p. 45 à 151.
s Life of Pusey, t. IV, p. 223 à 225.
4 Church, Occasional papers, t. II, p. 48 et sq.
LES RITUALISTES PERSECI 375
sera pas obéie... C'est un temps bien troublant, et, à moins que Dieu n'écoute nos prières, cela finira par un grand schisme1. Cette impression pessimiste n'était pas nouvelle chez Wilberforce. Quelques annéesauparavant, en présence des premières difficultés suscitées par le Ritualisme, il écrivait déjà : « Dans cette crise, je suis souvent tenté de croire que les jours de notre Etablissement sont comptés et qu'ils sont en petit nombre2. » C'est qu'en effet ceux qui avaient à se plaindre des interventions vexatoires et oppressives des cours civiles en venaient à se demander si l'Église ne devrait pas acheter son indépendance, en sacrifiant les avantages matériels que lui valait sa situation d'Eglise d'Etat. L'idée du « désétablissement » gagnait non seulement chez les impatients du parti ritualiste, mais chez les vieux Tractariens. Pusey pressentait une inévitable révolution religieuse et, lui aussi, il croyait que « les jours de l'Etablissement étaient comptés ». Il lui semblait qu'il fallait, « à tout prix, délivrer l'Eglise de la tyrannie de l'Etat ». Et, si la crainte du mal temporel et spirituel qui résulterait, pour les paroisses de campagne, du « désétablissement », l'empêchait de coopérer avec ceux qui le poursuivaient, il ajoutait cependant : « Nous pouvons être conduits, et Dieu seul sait si ce sera bientôt, à décider si nous pouvons, en toute droiture et loyauté vis-à-vis de notre Dieu, pr opter vitam, vivendi perdere causas, et, par égard pour un Eta-
i Life of Tait, t. II, p. 94-95.
a Life of Wilberforce, t. III, p. 229.
tablissement qui a une existence si précaire, nous voir arracher ce qui seul donne aux Etablissements leur valeur * . » Liddon exprimait des sentiments analogues. Church, tout en s'efforçant, dans ses écrits publics, de mettre en garde ses amis contre la tentation de chercher, dans le « désétablissement » , un remède aux empiétements de l'État, et en insistant sur les déboires que leur réserverait une telle transformation2, ne croyait pas cependant, au fond, qu'il fût possible de longtemps la retarder, et, dans une lettre privée où il s'exprimait avec plus d'abandon, il écrivait : « Je pense quelquefois que nous sommes plus proches que nous ne le pensons, d'un grand brisement. On commence à se rendre chaque jour mieux compte de la difficulté de concilier une Eglise en possession de grands privilèges, avec les conditions générales de la politique moderne, de combiner une Eglise nationale, avec une Eglise qui ait la raison d'être d'une société religieuse, qui croie en une religion définie et qui l'enseigne3 ».
La Church Association ne voyait pas les choses à si longue distance. Peu lui importaient l'émoi des cons-
» Life ofPusey, t. IV, p. 199 à 202, 207-208, 223-224. — A la réflexion, cependant, Pusey semble avoir plus tard répudié toute velléité de désétablissement. En effet, en 1877, ayant appris qu'un millier de clergymen s'étaient prononcés pour celte mesure, il écrivait : « Us doivent avoir très courte vue, ou être aveuglés par self contemplation, s'ils ne voyent pas que le désétablissement les laisserait à l'état de petite minorité ou d'ecc/esiola... Le désétablissement serait une rupture sans espoir, à laquelle Rome serait seule à gagner. » (Ibid., p. 289.)
2 Occasional papers, par Church, t. Il, p. 48, 49, 59 à 61.
* Life and Letlers of dean Church, p. 186-187.
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ciences et le péril qui en résulterait, dans l'avenir, pour l'existence même de l'Eglise anglicane. Loin de se modérer, elle ne songeait qu'à profiter de sa victoire pour pousser plus avant et pour obtenir d'autres condamnations. Elle invitait ses adhérents à redoubler de vigilance à l'égard des Ritualistes, à n'épargner personne, à multiplier les plaintes, à en faire grand bruit, et elle engageait de nouvelles poursuites dans divers diocèses. Et cependant, à regarder les choses avec un peu de sang-froid, elle eût pu se convaincre à quel piètre résultat aboutissait ce grand effort de persécution. Loin d'abattre les Ritualistes, il semblait les fortifier. Sur ce point encore, je me plais à citer le sage Church dont le témoignage a d'autant plus de prix que personnellement il avait peu de goût pour la forme nouvelle du High-churchism. Il écrivait, dans un article publié en avril 1871 :
La position du parti Hlgh Church est vraiment remarquable. 11 a eu, contre lui, plus que ses rivaux ; cependant il est probablement le plus fort de tous. On dît, sans doute avec raison, que c'est le parti impopulaire. Il a été en butte aux injures et aux sarcasmes d'une grande portion de la presse. Il a été également odieux aux petits boutiquiers radicaux, aux truc blue fermiers et à leurs squires. Il a été assailli par l'émeute, dans les églises, et censuré dans le Parlement. Les choses ont tourné contre lui, presque uniformément, devant les tribunaux. Et malheureusement; on ne peut pas dire qu'il n'ait pas eu sa pleine part de folie et d'extravagance chez quelques-uns de ses membres. Cependant c'est le parti qui a grandi, qui a attiré à soi quelques-uns de ses antagonistes et qui a réagi sur les
idées et les habitudes des autres; ses membres se sont graduellement et comme naturellement élevés en importance et en pouvoir *.
Pusey, tout en continuant à prendre publiquement parti pour les Ritualistes persécutés, ne laissait pas, à part lui, que d'être toujours un peu étonné, effarouché, impatienté de leurs procédés. En novembre 1867, parlant dans une assemblée de YEnglish Church Union, il avait insisté sur la nécessité de ne pas introduire de nouveau cérémonial, dans une église, contre la volonté des paroissiens : or il n'avait pas fait accepter sans difficulté cette façon de voir. « J'avais, écrivait-il à un ami, les trois quarts ou les quatre cinquièmes de l'assemblée contre moi. Ils ne cédèrent que quand je leur dis que, si une telle proposition était rejetée, je ne pourrais plus servir YEnglish Church Union ni le Ritualisme... Les frottements de pied, pendant la discussion, montraient que mes adversaires avaient avec eux les cœurs des assistants2. » Plusieurs fois, depuis, il avait eu la même impression3. Il se Sentait donc mal à l'aise sur le terrain où la lutte était portée et il eût préféré qu'au lieu de se battre sur des formes de culte, on se battît sur les doctrines
1 Occasional papers, par Church, t. II, p. 61-62. » Life of Pusey, t. IV, p. 216.
» Ibid., t. IV, p. 271-272.
LES RITUALISTE8 PERSECUTES 379
que ces formes représentaient, particulièrement sur la doctrine eucharistique que paraissaient avoir en vue les adversaires aussi bien que les tenants duRitualisme. Etait-ce donc impossible ? La C hure h Association ne répétait-elle pas à satiété que, si elle repoussait le nouveau cérémonial, c'est qu'il impliquait, qu'il exprimait la doctrine de la présence, du sacrifice et de l'adoration eucharistiques ' ?
Sous l'empire de ce sentiment, Pusey avait relevé, en 1807, une phrase de la résolution des évoques où les Ritualistes étaient accusés de « favoriser des erreurs délibérément rejetées par l'Eglise d'Angleterre ». Il avait demandé si l'on entendait, par ces « erreurs », la doctrine catholique sur l'Eucharistie qu'il professait avec les Ritualistes. Et il saisissait cette occasion de porter une sorte de défi public à ses contradicteurs et aux évêques eux-mêmes. « Si, par impossible, déclarait-il, il était décidé par une autorité compétente que la présence réelle objective, ou le sacrifice eucharistique, ou le culte du Christ présent dans le sacrement étaient contraires à la doctrine de l'Eglise d'Angleterre, je résignerais ma charge. » Ce défi ne fut pas relevé. Vainement Pusey le renouvela-t-il peu après, en provoquant un de ses accusateurs, Golightly, celui-ci se tint coi 2.
L'année suivante, cependant, la Church Association consentit à s'avancer un moment sur le terrain doctrinal
1 Cette affirmation se retrouve presque à chaque page des tracts publiés par cette société.
3 Life of Pusey, t. IV, p. 214-215..
où la provoquait Pusey. Elle fit poursuivre le Rev. Bennett1, à raison de la doctrine qu'il avait exposée, sur la présence réelle, dans une lettre publique à Pusey. Celui-ci, à son grand regret, ne put obtenir d'être impliqué dans la poursuite. Il n'en prit pas moins l'affaire très à cœur et en suivit, avec anxiété, les longues péripéties. La Cour des Arches qui ne statua que le 23 juillet 1870, jugea qu'il était loisible, dans TÉglise d'Angleterre, d'enseigner la présence « objective réelle, actuelle et spirituelle », et que les assertions de M. Bennett, sur le sacrifice eucharistique et sur le culte eucharistique, n'outrepassaient pas la liberté résultant des formulaires et du langage des théologiens. Appel fut fait au Conseil privé ; l'anxiété de Pusey redoubla. Enfin, le 8 juin 1872, ce tribunal suprême confirma la décision de la Cour des Arches. Pusey triompha. « C'est, en vérité, une grande défaite pour la Church Association », avait-il déjà écrit, au lendemain de la décision de première instance. Que le Conseil privé, dont on connaissait les sentiments hostiles à tout ce qui semblait catholique, se fût prononcé dans le même sens, n'était-ce pas plus considérable encore ? Pusey se rappelait le temps où, en 1843, pour avoir exposé ces mêmes doctrines dans un sermon, les autorités universitaires l'avaient privé, pendant deux ans, du droit de prêcher dans l'Université5. 11 constatait le terrain gagné depuis lors et s'en
1 C'est le même clerrjyman dont il a été question lors des troubles suscités, en 1850, dans l'église Saint-Barnabas. a CS. Première Partie, p. 264 ù 266.
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félicitait'. Et cependant, à y bien regarder, y avait-il tant sujet de triompher? Pusey n'obtenait, pour cette vérité, primordiale à ses yeux, de la présence réelle, qu'une sorte de tolérance, accordée également à la doctrine contraire qu'il estimait être la pire des hérésies. Était-ce de quoi satisfaire des hommes qui se piquaient de restaurer l'autorité du dogme? Qu'étaitce que cette Eglise où, sur un tel sujet, l'arbitre «uprème déclarait licite d'enseigner le pour et le contre? Pusey n'en paraissait pas troublé et sa conliance dans la situation de l'Anglicanisme demeurait entière.
Sur ce terrain doctrinal, les adversaires les plus prononcés et les plus redoutables que rencontrait Pusey, n'étaient pas les Low-churchmen, mais les hommes du Broad Church qui poursuivaient audacieusement leur campagne anti-dogmatique. Depuis que le Conseil privé leur avait donné raison, dans l'affaire des Essays and Reviews et dans celle de Colenso, ils portaient la tête haute. Les ministres, qu'ils fussent tories ou libéraux, se montraient disposés à faire large part, dans le gouvernement de l'Eglise, aux personnages qui passaient pour être plus ou moins ouvertement favorables à cette école. En 1868, Disraeli élevait Tait au siège primatial de Ganterbury. A la fin de
i U'B of Pusey, t. IV, p. 216 à 219 et 225-226.
1869, Gladstone lui-même nommait, à l'évêché d'Exeter, l'un des auteurs des Essays, le docteur Temple, non, il est vrai, sans soulever dans le monde religieux une tempête plus violente encore que celle qui avait accueilli, vingt-deux ans auparavant, la promotion épiscopale du docteur Hampden *. High churchmen et Loto churchmen se retrouvèrent momentanément unis dans une commune indignation, comme aux jours- de la lutte contre les Essays. Un comité de protestation se constitua, avec lord Shaftesbury pour président et Pusey pour vice-président. Ce dernier était à ce point ému qu'il rompit avec Gladstone. « S'il n'est pas fait quelque vigoureuse résistance, disait-il, des milliers de personnes quitteront une Eglise Essays and Revieics et chercheront un refuge à Rome 2. » Tous les moyens de procédure furent tentés pour s'opposer à la consécration du docteur Temple ; ils échouèrent, comme dans le cas du docteur Hampden, devant l'omnipotence ministérielle, et le nouvel évêque prit possession de son diocèse. Il devait monter plus haut encore et devenir, en 1885, évêque de Londres, puis en 1896, archevêque primat de Canterbury. A la surprise de ceux qu'avait tant effarouchés sa première promotion, il se montrera, dans ces hautes fonctions, administrateur énergique, intègre, impartial, de doctrines plutôtconservatrices et faisant la part large aux Hig h churchmen. Ce qui témoignait mieux encore des progrès du Broad
1 Cf. Seconde Partie, p. H 4.
2 Life of Pusey, t. IV, p. 207-208.
LES RITUALISTES PERSÉCUTÉS 383
Church, c'était l'importance croissante des hommes qui en étaient la personnification la plus accentuée. Jowett, naguère si contesté à Oxford1, y exerçait maintenant une influence prépondérante. En 1870, le mastership de Balliol étant devenu vacant, il s'emparait, sans aucune difficulté, de ce poste qu'en 1854, il avait brigué sans succès. Jusqu'à sa mort, il devait régner, avec une autorité reconnue, parfois même un peu dominatrice et arrogante, sur le vieux collège, et, par lui, sur une bonne partie de l'Université. Mais plus grandissait sa situation, moins il se sentait en mesure de formuler ses croyances, toujours en voie de dissolution. La critique, à laquelle il avait pris l'habitude de ne jamais opposer de résistance, ne laissait à peu près rien subsister de ses convictions théologiques. Il entreprit une Vie du Christ, avec le dessein de substituer au Christ historique et personnel qui n'avait plus de réalité dans son esprit, un Christ purement idéal ; mais il ne put parvenir à préciser sa pensée, et à qui lui demandait pourquoi il ne finissait pas cet ouvrage, il répandait, avec des larmes dans les yeux : « Parce que je ne peux pas. Dieu ne m'a pas donné le pouvoir de le faire 3. » Obligé par situation à prêcher, il évitait les sujets dogmatiques ou pieux, parlait de philosophie et de morale séculières, ou même transformait les sermons en conférences biographiques sur les personnages souvent les plus étrangers au
1 Sur les débuts de Jowett, cf. Seconde Partie, p. 407 et sq.
2 Life and Letters of Benj. Jowett, i. II, p. 440.
christianisme. Il faisait profession d'admirer Renan et de partager beaucoup de ses idées, avec cette différence que, grâce au latitudinarisme de l'Eglise d'Angleterre, il ne s'était pas senti obligé d'en sortir ; bien au contraire, il tenait plus que jamais à y conserver sa situation ecclésiastique. Il se piquait d'ailleurs d'être religieux, pieux même, fort occupé, à sa manière, de la pensée de Dieu et de l'amour du Christ, bien qu'il s'avouât impuissant à les prier. L'un des traits inattendus de la physionomie de Jowett, à cette époque de son apogée sociale, était ses velléités mondaines : le vieux scholar, timide et gauche, qu'on voyait à toute heure, à la campagne comme à la ville, circuler en habit noir et cravate blanche, se montrait friand de relations aristocratiques, et usait d'une diplomatie qui n'était pas sans finesse pour se les assurer, jamais plus heureux que quand il recevait de belles dames qu'une sorte de snobisme intellectuel rendait, à leur tour, fières de fréquenter chez le fameux master of Balliol.
Pendant que Jowett exerçait sa maîtrise à Oxford, son ami Stanley, nommé par la faveur de la reine dont il avait épousé l'amie, doyen de Westminster, devenait l'un des personnages les plus en vue de l'Angleterre'. En possession d'un opulent bénéfice qui l'exemptait de toute juridiction épiscopale, il en profitait pour faire de son abbaye la citadelle du Broad Church. Désormais, c'était avec une sorte de désinvolture indiffé-
1 Life and Letters of dean Stanley, t. U,passhn.
LES RITUALISTES PERSÉCUTES 385
rente aux mécontentements de l'autorité ecclésiastique ou aux elîarouchements de l'opinion religieuse, qu'il pratiquait et accentuait le latitudinarisme antidogmatique qui était, depuis longtemps, le fond de ses idées1. Un personnage suspect d'hérésie se voyait-il interdire la prédication par son évèque, Stanley se hâtait de l'appeler à prêcher dans son église : c'était sa façon de protester contre ce qu'il détestait par-dessus tout, l'intolérance orthodoxe. Dans son désir d' « élargir l'Eglise chrétienne », il imaginait de faire faire, dans la nef de l'abbaye, des lectures par des ministres non conformistes ou même par des savants non chrétiens. En une circonstance solennelle, en 1870, à l'inauguration des travaux de la Commission chargée de reviser la traduction de l'Ancien Testament, il admettait à la communion un ministre unitarien qui, comme tel, rejetait la divinité du Christ : le scandale fut si grand que la Convocation vota une motion de blâme, dont du reste Stanley ne s'inquiéta guère. Quelques années auparavant, en 1867, l'archevêque de Canterbury lui ayant exprimé le désir de célébrer, à Westminster, le service de clôture de l'assemblée à laquelle avaient été convoqués les évêques anglicans du monde entier, il s'y était refusé, parce qu'il se méfiait des décisions que prendrait cette assemblée sur l'affaire Colenso. Dans toutes les communions religieuses, c'était aux révoltés que ses sympathies allaient de préférence ; ainsi les témoignait-il très vives à l'ex-père Hyacinthe, à
1 Cf. Seconde Partie, p. 397 et sq.
in. 25
M. Renan, à Dôllinger. Cette attitude et l'ardeur souvent un peu âpre avec laquelle il se jetait dans les polémiques, lui valaient d'être de plus en plus suspect aux orthodoxes qui, en 1872, essayèrent, vainement il est vrai, d'empêcher son inscription sur la liste des sélect preachers de l'Université d'Oxford. Mais, en même temps, grâce au charme de son esprit et de son commerce, à l'attrait de son salon où il groupait des hommes distingués de tout pays et de toute opinion, à la bonne grâce avec laquelle il faisait à chacun les honneurs de sa chère abbaye, ce clergyman si contesté jouissait d'une universelle popularité mondaine, telle que n'en a connu aucun autre dignitaire de l'Eglise anglicane ; il était devenu, comme l'a dit Jowett, a delight of society, et Tait a écrit de lui : « Aucun ecclésiastique n'a exercé sur le grand public, particulièrement sur la partie lettrée et pensante de ce public, une influence aussi fascinante. »
Il en fut ainsi jusqu'à sa mort, qui arriva en 1881. Et pourtant, vers la fin, la pensée de cet homme, en apparence si heureux, paraît se voiler d'une sorte de mélancolie. Il s'aperçoit qu'il n'a plus l'oreille des générations nouvelles. Il avait cru que l'avenir, au moins le plus prochain, était acquis à ses idées de latitudinarisme compréhensif et tolérant, de sérénité dans l'indifférence dogmatique ; il sent que cet avenir lui échappe, que le monde religieux redevient plus que jamais le champ de bataille où se heurtent les croyants et les non-croyants, les hommes d'affirmation nette et ceux de négation brutale. C'est ce qu'il donne à en-
LES RITUALISTES PERSÉCl'TES 387
tendre, quand, en 1877, dans une adresse à l'Université de Saint-Andrews, il déclare que « le jour présent appartient aux destructeurs, aux cyniques, aux hommes de parti ». En octobre 1880, au retour d'une visite à Oxford, il dit : « Cette visite m'a rempli de pensées tristes; je sens combien complètement j'appartiens à une autre période d'existence. ». Il ajoute plus tard : « Les gens ne se soucient d'aucune des choses que j'entreprends ou que je soutiens. » Ou encore : « Tout ce que je fais est sûr d'échouer; le public a cessé de lire et d'écouter ce dont je puis lui parler. » Enfin, peu avant sa mort : « Cette génération est perdue ; elle est plongée, soit dans le dogmatisme, soit dans l'agnosticisme1. » En effet, Stanley, à la différence de ses adversaires du High Church, ne devait pas laisser, derrière lui, de descendance, d'école, de parti bien déterminé et ayant force de propagande. De la brillante figure du doyen de Westminster, il n'est resté qu'un souvenir charmant, mais stérile. Non, certes, que le doute et l'indifférence dogmatique, qui étaient la caractéristique de son état religieux, aient aujourd'hui disparu de l'Église anglicane. Mais ce qui tend à disparaître, à raison même de la façon plus sérieuse et plus profonde dont le Mouvement d'Oxford a fait concevoir la vie chrétienne, c'est cette tranquillité dans la ruine des croyances positives, grâce à laquelle Stanley ne s'était pas, un moment, demandé s'il pouvait correctement conserver ses dignités ecclé-
1 Life and Letters of dean Stanley, t. II, p. H, 463, 534, 550.
siastiques. Aujourd'hui, la plupart de ceux qui pensent comme lui n'entrent plus dans les ordres, ou, s'ils y sont, en sortent, comme Robert Elsmere, le héros du roman de Mme Humphry Ward.
Les hommes du Broad Church n'avaient naturellement aucun goût pour les innovations cérémonielles des Ritualistes. Toutefois ils n'apportaient pas à les combattre l'acharnement des Low-churchmen. Ils étaient plutôt disposés à considérer ces querelles avec une indifférence quelque peu méprisante. Tel était, entre autres, le sentiment de Stanley à l'égard de ce qu'il appelait « le matérialisme de l'autel et de la sacristie ». Un jour que ce sujet était discuté dans la Convocation, il déclarait « n'avoir pas à intervenir, d'une façon sérieuse, dans un débat aussi ridicule ». « Voilà sept ans, ajoutait-il, que la Convocation, négligeant beaucoup de réformes importantes, anxieusement attendues par l'Eglise, s'arrête à la question des vêtements ecclésiastiques... Quand nous entendons parler de cela comme d'une des choses essentielles de la religion, cela nous montre à quel point notre religion s'est abaissée. Je ne désire rien de plus que d'appeler votre attention sur ce nouvel et lamentable fait. » Toutefois, son aversion sincère de toute intolérance le faisait protester contre les violences populaires dont les Ritualistes étaient victimes, et, empruntant une expression de Calvin, il qualifiait leurs pratiques de tolerabiles ineptise '. Quant à Jowett, Tait écrivait de lui, à
« Life and Lellers of Stanley, t. Il, p. 184-185 et 208 à 214.
LES RITUALISTES PERSECUTES 389
un moment où les questions ritualistes étaient le plus brûlantes: « Il a un étrange esprit; c'est amusant d'observer à quel point il ne prend absolument aucun intérêt à tous les sujets particuliers qui maintenant occupent l'esprit du clergé; il vit à part, dans une région de théologie critique et métaphysique '. »
Chaque fois, au contraire, que les controverses soulevaient, outre la question de forme, une question de doctrine et de dogme, les Broad-churchmen se montraient d'humeur fort batailleuse, et les Ritualistes les rencontraient au premier rang de leurs adversaires. On le vit alors dans ce qu'on a appelé la « question du Symbole d'Athanase ». Ce Symbole, qu'on reconnaît aujourd'hui être l'œuvre, non du saint évêque d'Alexandrie, mais d'un auteur inconnu ayant vécu probablement entre la fin du ve siècle et le vne, est consacré, par la tradition de l'Eglise latine et de l'Eglise grecque, comme l'un des monuments primitifs de la foi catholique, à peu près au même titre que les Symboles dits « des Apôtres » et « de Nicée». Il avait eu spécialement pour objet d'établir, avec une précision rigoureuse, à l'encontre des hérétiques du ve siècle, la doctrine de la Trinité et de l'Incarnation, telle qu'elle avait été définie par les conciles. Pour donner plus de force à cet exposé, le rédacteur du Symbole y avait ajouté ce qu'on a appelé les « clauses damnatoires », c'est-à-dire l'affirmation solennelle et répétée que « quiconque veut être sauvé doit croire à
1 Life of Tait, t. 11, p. 430.
ces vérités » et que « celui qui ne les conserverait pas entières et inviolées périrait sans aucun doute éternellement » ; affirmation qui, après tout, n'était pas pour surprendre les esprits tant soit peu familiarisés avec le langage théologique, et qui n'était rien autre chose que l'équivalent des anathèmes accompagnant d'ordinaire les définitions conciliaires. Dans la liturgie romaine, ce Symbole est récité à l'office de Prime, le dimanche, quand il n'y a pas de fête plus considérable. D'après les rubriques du Prayer Book anglican, il doit être récité au moins vingt-trois fois par an, au service du matin1.
De bonne heure, des réclamations s'étaient élevées, dans le sein de l'Église d'Angleterre, contre la récitation publique d'un document dont la rigueur dogmatique effarouchait le latitudinarisme plus ou moins avoué de ses membres. Si vives que ces réclamations eussent été à certaines époques, elles n'étaient pas parvenues à faire modifier les rubriques, mais, en fait, dans beaucoup de paroisses, l'usage s'était introduit peu à peu d'omettre ce Symbole jugé gênant. Le Mouvement d'Oxford, en réchauffant le zèle du clergé,
1 Ceux qui veulent faire supprimer, de la liturgie anglicane, ce symbole, ont souvent argué de ce que seule cette liturgie lui donne place dans les offices publics, tandis que, d'après la liturgie romaine, il ne figure que dans le bréviaire récité privément par les prêtres. C'est une erreur qui vient de ce que, dans l'Eglise anglicane, le service du matin est devenu, au détriment de la célébration de l'Eucharistie, l'office principal, suivi de préférence par les fidèles, tandis que, chez les catholiques, l'office de prime n est célébré que dans certaines églises et devant une assistance généralement peu nombreuse.
LES RITUALISTKS PERSÉCUTÉS 391
amena une réaction contre cette négligence. Le Symbole d'Athanase fut plus régulièrement récité, non sans fournir, du même coup, aux réclamations, de plus nombreuses occasions de se produire. Des assistants,, en signe de protestation, s'asseyaient et fermaient ostensiblement leur livre, quand on en venait à cette récitation. Ce n'était pas le seul point par où ce Symbole faisait difficulté. Parmi les trente-neuf Articles que devaient souscrire tous les candidats aux ordres, il en était un, le huitième, qui obligeait à recevoir et à croire en entier les trois Symboles de Nicée, d'Athanase et des Apôtres. Or, plusieurs de ces candidats témoignaient scrupule à souscrire le Symbole d'Athanase, parce que, disaient-ils, ils ne pouvaient croire à toutes ses assertions ni surtout s'associer à ses anathèmes; tout au plus consentaient-ils, avec Arnold, à le conserver, dans les archives de l'Église, comme un témoignage historique de l'ancienne foi de la société chrétienne. De cette difficulté de conscience, ils ne se tiraient que par des restrictions mentales dont deshommes comme Stanley et Jowett étaient les premiers à donner l'exemple et qui réduisaient cette souscription à une formalité sans sérieux et sans conséquence. Toutefois, on ne laissait pas que d'être gêné d'avoir à user de ces équivoques, et il y avait là un grief de plus contre le malencontreux Symbole.
La réunion de la Commission royale d'enquête sur les rubriques parut, aux adversaires du Symbole d'Athanase, une occasion d'obtenir qu'il fût écarté de la liturgie ou tout au moins amputé de ses clauses damna-
toires1. La commission, sous l'influence de l'évêque Wilberforce, refusa d'entrer dans cette voie et se borna, dans son quatrième rapport, publié en 1870, à proposer d'ajouter au Symbole une rubrique portant que « les condamnations de cette confession de foi ne doivent pas être entendues autrement que comme un solennel avertissement à ceux qui rejettent volontairement la foi catholique ». Trente-sept membres de la commission signèrent le rapport, mais dix-sept dissidents, dont le primat Tait, formulèrent une protestation par laquelle ils se prononçaient pour la suppression du Symbole dans les offices de l'Église. Du coup, la question était posée et livrée aux controverses publiques.
La polémique s'engagea tout de suite, avec une vivacité singulière. Contre le Symbole, les plus ardents étaient les Broad-churchmen, Stanley en tête. Ils parlaient, en termes méprisants, de cette « production barbare d'une époque barbare », de ces «formules qui ne pouvaient plus représenter à l'esprit aucune idée intelligible», et ils réclamaient lalibération des consciences torturées par l'obligation de souscrire et de réciter une profession de foi à laquelle personne ne pouvait adhérer sincèrement ; ils insistaient sur les « clauses damnatoires » qu'ils affectaient d'entendre dans un sens excessif qu'aucun théologien n'aurait admis ; le fond de leur opposition était que l'ancienne rigueur théolo-
1 Sur cette question et sur les incidents qui vont suivre, voyez Life of Tait, t. II, p. 125 à 162; Life of Pusey, t. IV, p. 22S à L'60; Life and Letters of Stanley, t. II, p. 222 à 235 ; Life of Wilberforce, t. III, p. 388 à 393.
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gique ne leur paraissait plus de mise, que les dogmes ne devaient plus être considérés comme une partie essentielle de la religion, qu'il importait peu au salut d'avoir telle ou telle croyance, que, dès lors, il était abusif de condamner quelqu'un de ce chef. Face aux Broad-churchmen, se dressaient, comme défenseurs du Symbole intégral, Pusey et ses amis du High-Church. Ils dénonçaient, chez leurs contradicteurs, « l'hérésie du jour » suivant laquelle il était « indifférent de croire une chose ou l'autre». Si l'un des Credo était abandonné, disaient-ils, les autres le seraient bientôt; on aurait «donné au tigre le premier goût du sang ». Pourquoi donc, « ceux qui ont la foi, seraient-ils toujours sacrifiés à ceux qui n'en ont aucune » ? En cherchant à satisfaire ces derniers, ne risquerait-on pas d'écarter les premiers de l'Eglise d'Angleterre et de les précipiter en masse vers Rome ? Pusey refusait de prendre au sérieux l'effarouchement causé par les « clauses damnatoires » ; il ne voyait pas autre chose, dans ces clauses, que ce que le Seigneur avait dit maintes fois, dans l'Évangile, contre ceux qui refusaient de croire à ce qu'il enseignait. Il ne faisait pas du reste d'objection à une note explicative, où il serait indiqué que le Symbole n'entendait pas condamner ceux qui « étaient empêchés de croire par ignorance involontaire ou invincible préjugé ».
Les défenseurs du Symbole en voulaient surtout à Stanley, d'autant que c'était à cette même époque qu'il scandalisait les croyants par ce qu'on appelait, dans le monde orthodoxe, la communion sacrilège de West-
minster », celle à laquelle il avait admis un ministre unitarien. Pusey le traitait « d'ennemi fanatique de tout dogme », et, en pleine Convocation, un autre de ses contradicteurs l'accusait de trahison envers l'Eglise et l'avertissait que « s'il s'était conduit au service d'un souverain de la terre avec le même dérèglement, il aurait été inévitablement traduit en cour martiale et fusillé ». Tait n'était guère jugé avec moins de sévérité ; on le taxait publiquement d'infidélité, et des pétitions se signaient, dans le clergé, pour protester contre son attitude; un des personnages respectés du High CJiurch, le doyen Burgon, déclarait, dans le Guardian, « être contraint de voir dans l'archevêque l'un des ennemis de l'Eglise ».
Pusey s'était un moment flatté d'avoir pour alliés, dans cette question, comme lors de la publication des Esays and Reviews ou lors de la promotion épiscopale du docteur Temple, les Low churchmen. Lord Shaftesbury ne déclarait-il pas « qu'il regardait le Symbole d'Athanase comme un document presque divin et qu'il en croyait chaque mot de la première à la dernière syllabe » ? Mais ce même personnage était alors si échauffé contre les Ritualistes, qu'il ne put se faire à l'idée de se trouver dans le même camp qu'eux, et il finit par faire signer, à sept mille de ses partisans, un mémoire adressé aux deux archevêques, pour demander que la récitation du Symbole dans les offices publics ne fût plus obligatoire.
Trois ans durant, cette controverse se prolongea, de plus en plus passionnée et confuse. Meetings, pétitions,
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articles de journaux, brochures, volumineux traités se succédaient, se mêlaient, se heurtaient. A plusieurs reprises, la question fut débattue dans les deux Chambres des Convocations. On essaya même d'en saisir le Parlement. Les évêques auxquels il semblait appartenir de dire le mot décisif, abasourdis par le tapage des polémiques, divisés entre eux, embarrassés souvent de savoir que penser eux-mêmes, multipliaient leurs délibérations et y agitaient, sans aboutir, les diverses solutions proposées : suppression radicale du Symbole d'Athanase dans les services publics, récitation facultative ou réduite à un jour par an, omission des clauses damnatoires, revision de la traduction, maintien avec rubrique explicative. Sous la poussée de l'opinion du dehors, les prélats les plus favorables au High Church étaient ébranlés; l'un d'eux, Moberly, capitulait ; Wilberforce lui-même hésitait.
C'est devant ce danger que deux des plus zélés défenseurs du Symbole prirent un parti extrême ; Pusey et son ami et disciple, Liddon, annoncèrent, pour le cas où le Symbole serait supprimé ou altéré, leur résolution de se démettre de leurs prébendes et de se retirer du ministère de l'Eglise d'Angleterre. Pusey ne se dissimulait pas la gravité de cette déclaration. u Jejoue mon tout, écrivait-il, sur le Symbole d'Athanase. »11 ne croyait pas pouvoir faire autrement. « J'ai combattu le combat de la Foi, disait-il, pendant plus de la moitié de ma vie ; je me suis efforcé de rallier les gens à l'Église, quand d'autres courages défaillaient ; mais, si le Symbole d'Athanase est touché, je ne vois
rien à faire que résigner mon canonicat et abandonner mon combat pour l'Eglise d'Angleterre. Ce ne serait plus la même Eglise que celle pour laquelle j'ai combattu jusqu'ici ;... le terrain me serait coupé sous les pieds. » Seulement, que ferait-il, après avoir résigné ses fonctions ? Quelques personnes, dont le primat, avaient cru pouvoir augurer qu'il rentrerait dans la vie laïque. Il protesta, dans une lettre au Times, contre une telle hypothèse. « Ce qui serait mis en question, disait-il, ce ne serait pas l'exercice des ordres que j'ai reçus ; ce serait le caractère de l'Eglise d'Angleterre. » Et il ajoutait, non seulement dans cette lettre publique, mais dans une autre adressée, en même temps, à l'évêque Wilberforce : « Je n'ai considéré que le premier pas à faire, c'est-à-dire que je devrais abandonner la défense de l'Eglise d'Angleterre et, avec cela, la position que j'y occupe. Ce que serait le pas suivant, je ne le sais pas encore. » Toutefois, à l'entendre rappeler que « des politiques avisés s'étaient complètement trompés dans leurs calculs, au sujet de l'affaire beaucoup moins importante qui avait donné naissance à la Free Kirk », on pouvait entrevoir, chez lui, l'arrière-pensée de fonder une Eglise indépendante' . Pensa-t-il, un moment, à chercher un refuge chez les Vieux-Catholiques2? En tous cas, il croyait au grand effet que produirait, dans le monde religieux, la sécession « d'un homme en pleine force, comme Liddon, et
1 Life of Pusey, t. IV, p. 233 à 248.
L Voir une lettre de Liddon que j'ai eu occasion de citer ailleurs, p. 150.
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d'un vétéran qui, comme lui-même, avait supporté tant de tempêtes ». « Ce serait, disait-il, la répétition de l'écroulement de foi survenu à la suite de la résignation de Newman. Ce serait même davantage, parce que nous avons été très en vue dans la défense de la foi. » Il prévoyait que « beaucoup de ceux qui étaient en train de venir à la foi, s'en iraient à la dérive, les uns à l'incrédulité, les autres à Rome ». Aussi, dans sa lettre au Times, ne craignait-il pas de faire entrevoir, dans la crise dont souffrait l'Eglise d'Angleterre, le risque « d'un déchirement plus profond qu'aucun de ceux qui s'étaient produits depuis 1688 ». « L'Etablissement résisterait-il à ce choc, c'est, disait-il, ce que seul l'événement pourrait montrer ' ».
La menace de Pusey et de Liddon eut un effet considérable, notamment sur l'épiscopat. Elle raffermit les défenseurs ébranlés du Symbole, intimida les adversaires. Tait, fort dépité de voir ainsi faire échec à son dessein, « réprouva », dans un mandement, « la conduite déraisonnable de certaines personnes éminentes qui déclaraient qu'elles briseraient l'Église en deux, si l'on adoptait un moyen autre que le leur de résoudre une grave difficulté » ; mais il n'en sentit pas moins la nécessité débattre en retraite, et, au risque de se faire reprocher sa couardise par Stanley, il finit par se rallier à l'expédient, proposé par Pusey dès l'origine, d'une note explicative. Comment la rédiger ? Plusieurs formules furent examinées. Pusey suivit de près ce
i Life of Pusey, t. IV, p. 240-241.
travail, fort attentif à ne rien laisser passer qui affaiblît la portée dogmatique du Symbole. Il est curieux de le voir, dans l'exercice de cette sorte de surveillance, tenir à prendre l'avis de Newman et à s'assurer, par lui, que telle interprétation serait admise dans l'Eglise romaine. Newman, de son côté, en dépit de la séparation accomplie, s'intéressait aux honnêtes efforts de son ancien ami, pour défendre la part de vérité dont l'Anglicanisme était resté en possession, et il avouait ressentir « un véritable attendrissement, en voyant un homme qui avait fait tant de bien à l'Église d'Angleterre, contraindre un homme comme Tait à suspendre sa main1 ». Enfin, en mai 1873, les évêques adoptèrent, sous la forme d'une déclaration synodale, la note suivante :
Pour écarter les doutes et prévenir l'inquiétude dans l'usage du Symbole appelé communément le Symbole de saint Athanase, ce synode fait solennellement cette déclaration :
1° Que la confession de notre foi chrétienne, communément appelée le Symbole de saint Athanase, ne fait aucune addition à la foi telle qu'elle est contenue dans la Sainte- Écriture, mais met en garde contre les erreurs qui, de temps à autre, se sont élevées dans l'Église du Christ.
2° Que, comme la Sainte Écriture, en diverses places, promet la vie à ceux qui croient et déclare la condamnation de ceux qui ne croient pas, de même l'Église, dans cette confession, déclare la nécessité, pour tous ceux qui veulent être dans l'état de salut, de garder fermement la foi chrétienne, et le grand péril de rejeter cette foi. Aussi les avertissements de cette confession de foi ne doivent-ils
1 Life of Pusey, t. IV, p. 252, 256 à 258.
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pas être compris autrement que les avertissements semblables qui sont dans la Sainte Écriture; car nous devons recevoir les menaces de Dieu, de même que ses promesses, de la manière qu'elles sont généralement présentées dans les Saintes Lettres. D'ailleurs l'Église ne prononce pas là de jugement sur une ou des personnes en particulier, Dieu étant seul le juge de tous.
Le succès était grand pour Pusey qui, avec son ami Liddon, et par la seule menace de leur départ, avait sauvé le Symbole en péril, et rien ne pouvait faire mieux mesurer quelle autorité il avait acquise dans TÉglise d'Angleterre, depuis ces jours où, au lendemain de la sécession de Newman, ses coreligionnaires le regardaient comme un suspect à écarter ou tout au moins à surveiller. On ne saurait affirmer que ce fût un succès définitif et sans retour. Les adversaires du Symbole ne désarmaient pas, et, dans la suite, on devait les voir, à plusieurs reprises, revenir à la charge et trouver appui auprès de membres considérables de l'épiscopat. Jusqu'à présent, cependant, leurs tentatives n'ont pas abouti.
Les Ritualistes étaient évidemment de cœur avec les défenseurs du Symbole d'Athanase. Toutefois, dans cette controverse, ils étaient demeurés au second plan et avaient laissé à Pusey et aux anciens Tractariens la charge et l'honneur de faire tête aux Broad-church-
men. Ce n'était pas que leur ardeur fût affaiblie et qu'ils eussent tentation de s'effacer. Bien au contraire. En mai 1873, au moment précis où la décision synodale clôturait, au moins provisoirement, le débat sur le symbole, ils soulevaient eux-mêmes, avec hardiesse, on dirait même avec une témérité inconsciente, la question, irritante entre toutes, du confessionnal.
C'était, sans en faire aucun bruit, qu'à l'origine les Tractariens s'étaient peu à peu mis à entendre les confessions de quelques-uns de leurs fidèles les plus pieux ', Encore leur réserve n'avait-elle pas suffi à éviter tout éclat fâcheux. On l'avait éprouvé, en 1852, à Plymouth, quand des agitateurs protestants avaient tâché de provoquer un bruyant scandale au sujet du sisterhood de miss Sellon et de la façon dont la confession y était pratiquée sous l'autorité de Pusey2. Plus tard, les Ritualistes avaient continué à propager la confession, sans s'astreindre à la même discrétion. 11 était apparu tout de suite que la restauration du sacrement de pénitence était, avec celle du culte eucharistique, leur grand instrument d'apostolat et de rénovation religieuse, et cela non seulement pour quelques rares consciences délicates et affinées, mais pour la plèbe grossièrement pécheresse des faubourgs de Londres. Dans leurs nouvelles églises, ils ne se montraient pas moins empressés de rétablir le confessionnal que de relever l'autel. D'après les statuts de la Société de
i Cf. Seconde Partie, p. 53 et sq, et p. 97 et sq. 2 Life of Pusey, t. III, p. 187 à 200.
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la Sainte-Croix, fondée par eux en 1855, les ecclésiastiques qui en étaient membres s'engageaient non seulement à « fréquenter » eux-mêmes « le sacrement de pénitence », mais aussi « à se vouer diligemment à la science du soin des âmes et à s'efforcer de faire comprendre aux jeunes et vieux placés sous leur influence, la valeur de ce sacrement f. »
Plus ces idées s'affichaient et entraient dans les faits» plus s'irritait le vieux préjugé protestant, habitué à voir, dans le confessionnal, l'instrument mystérieux de toutes sortes d'infamies, ou, pour le moins, une atteinte à l'indépendance chère à tout Anglais, une intrusion indiscrète et abusive du sacerdotalisme dans les rapports de l'âme avec Dieu; et ce préjugé était si fort qu'un clergyman, du haut de la chaire, dénonçait cette pratique comme une offense capitale pour laquelle la transportation ne suffisait pas et qui méritait la peine de mort : « That is my sober conviction », disaitil2. En 1858, l'un des curâtes de cette église de Saint- Barnabas, où, dans les années précédentes, les pratiques ritualistes des Rev. Bennett et Liddell avaient donné lieu à des poursuites, le Rev. Poole, était dénoncé pour la façon indiscrète et inconvenante dont, en confession, il avait interrogé ses pénitentes; l'accusation fut démontrée fausse, mais Poole, convaincu de cherchera inculquer aux fidèles l'habitude de la confession», avait été, de ce chef, blâmé par son évêque, Tait; ce-
1 Secret History of the Oxford Movement, p. 54 à 58.
2 William Ward and the catholic Revival, par Wilfrid WardT p. 3.
lui-ci saisissait cette occasion d'exposer, dans un mandement solennel, combien cette pratique lui paraissait contraire aux traditions de l'Église anglicane, et il retirait au curate sa licence. Cette décision, déférée au primat, avait été approuvée par lui. Elle avait, il est vrai, suscité de vives protestations de la part non seulement de Liddell et d'autres c^-^r/menritualistes, mais aussi des paroissiens de Saint-Barnabas qui revendiquaient, pour le peuple chrétien, le droit d'obliger le clergé à entendre les confessions '.
A la suite de ces incidents, pendant plusieurs années, un silence relatif se fit sur la question; non que le progrès des confessions fût arrêté ; mais d'autres querelles occupaient l'opinion. Tout à coup, en mai 1873, sans que rien eût fait prévoir cette démarche, quatre cent quatre-vingt-trois clergymen ritualistes adressèrent, à la Convocation de la province de Canterbury, une pétition où, arguant « de l'usage de plus en plus répandu de la confession sacramentelle », ils invitaient « la très révérende Chambre à examiner s'il ne conviendrait pas de pourvoir à l'éducation, au choix et à l'institution de confesseurs dûment qualifiés, en accord avec les prévisions de la loi canonique ». Quels motifs avaient déterminé les pétitionnaires? Voulaient-ils répondre, par une sorte de bravade, aux démonstrations de leurs adversaires ? Ou bien était-ce seulement souci de remédier aux inconvénients, très réels en effet, du
l Life ofTait, t. 1, p. 222 à 228 ; History of the Romeward Movement, p. 37i à 381.
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défaut de préparation des confesseurs? Quoi qu'il en soit, l'effet produit dépassa sûrement leur attente. Les protestants furent à la fois stupéfaits et indignés de voir présenter la confession comme une pratique admise dont il ne sagissait plus que de régler les détails d'exécution1. 11 ne leur sembla pas être seulement en face d'une erreur à combattre, mais d'une insolence à châtier. Parmi les Ritualistes eux-mêmes, beaucoup et des plus importants n'avaient pas signé la pétition des 483, et, s'ils consentaient à reconnaître que cette démarche était crâne, ils ne la jugeaient ni adroite ni prudente ; un de leurs journaux y appliquait le mot prononcé à l'occasion de la charge de Balaklava, au début de la guerre de Crimée : « C'est magnifique, mais ce n'est pas la guerre. »
Des évêques auxquels ils s'adressaient, les pétitionnaires n'avaient rien à espérer. Les prélats, qui s'étaient déjà expliqués sur ce sujet, n'avaient pas caché leur hostilité. Celui même d'entre eux qui était le plus favorable aux idées High Church, Wilberforce, avait souvent reproché à ceux qui pratiquaient la confession, d'imiter plus ou moins les habitudes romaines2. Aussi, la Chambre haute de la Convocation,
1 Sur toute l'agitation qui va suivre, cf. Life of Tait, t. II, p. 163 à HO ; Life of Pusey, t. IV, p. 261 à 270 ; Life of Wilberforce, t. III, p. 418 à 420; Life of Shaftesbury, p. 678, 679.
2 Parfois, cependant, dans ses entretiens particuliers, Wilberforce paraissait encourager ses jeunes clergymen à user de la confession, qu'il laissait pratiquer dans son collège théologique de Cuddesdon. Quelques personnes n'ont pas cru pouvoir expliquer ce double langage à l'honneur du prélat. Cf. VAme angli-
dès qu'elle fut saisie de la pétition, témoigna-t-elle de son mauvais vouloir, et le primat, Tait, pût-il, sans soulever de contradiction, faire tout d'abord cette déclaration : « Je suis heureux de savoir que tous les membres ici présents de ce synode sont d'accord pour répudier la pratique de la confession habituelle, et qu'ils professent tous, de la façon la plus nette, que la notion sacramentelle de la confession est une très grave erreur. » Toutefois, les évêques ne se crurent pas en mesure de répondre immédiatement à la pétition, et ils se bornèrent, pour le moment, à nommer un comité chargé de préparer un rapport qui leur serait soumis, à leur prochaine réunion, en juillet. Si désireux qu'ils fussent, comme disait Tait, de « jeter bas la confession sacramentelle, to put doion sacramental confession », si convaincus qu'ils fussent d'être ainsi en accord avec l'usage de l'Anglicanisme et avec plusieurs de ses formulaires, ils ne pouvaient ignorer que le Prayer Book, dans l'Office « pour la Visite des malades », prévoyait expressément cette confession et l'absolution qui la suivait' ; de là, dans la rédaction de leur réponse, une difficulté qui leur parut sans doute exiger quelques semaines de réflexion.
En attendant, les protestants se démenèrent pour ameuter l'opinion. La presse fit rage. Des contre-péti-
cane, par M. Chapman, ministre anglican converti, traduction du P. Ragey, p. 122 à 125 et 129 à 135.
1 Pusey avait mis ce fait en lumière, en 1846, dans son fameux sermon sur « le Pouvoir des clefs et l'entière absolution du pé nitent » (Voy. Seconde partie, p. 57).
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tions furent présentées aux deux archevêques qui se déclarèrent en communion d'idées avec les adversaires du « système du confessionnal » et affirmèrent leur résolution de « faire tout ce qui serait en leur pouvoir pour en décourager l'introduction dans l'Eglise d'Angleterre ». Partout se tinrent des anti-confessional meetings où les orateurs rivalisèrent de violence souvent grossière. Fait curieux, ces orateurs ne s'en prenaient pas seulement aux « prêtres traîtres » qui avaient osé, par leur pétition, « insulter à la parole de Dieu » ; ils en voulaient presque autant aux évêques, qui, à leurs yeux, étaient trop mous et trop lents. Lord Shaftesbury, dans une immense réunion, à Exeter Hall, leur reprochait d'avoir consenti à examiner la pétition des 483, au lieu d'avoir rejeté aussitôt, avec un mépris indigné, ce « document dégoûtant » et de s'être écriés : « Au loin cet immonde chiffon, cette pollution de la femme écarlate de l'Apocalyse! » Ce mécontentement contre les évêques trouvait écho à la Chambre des lords, où l'archevêque de Canterbury était obligé, pour se défendre, de faire observer que la question n'était pas aussi simple que se plaisaient à le croire ceux qui critiquaient l'épiscopat. Bien qu'un peu étourdis par la violence des attaques, les défenseurs du confessionnal ne demeuraient pas bouche close. Eux aussi signaient des adresses et tenaient des meetings où ils revendiquaient, pour les prêtres, le pouvoir d'absoudre et déniaient aux évêques, qui personnellement ne pratiquaient pas la confession, toute compétence pour en apprécier le bienfait.
Pendant ce temps, le comité, nommé parla Chambre haute de la Convocation, était à l'œuvre et préparait le rapport qu'on attendait de lui. Plusieurs évêques concoururent à ce travail, entre autres Tait et Wilberforce, cette fois d'accord. Leur rédaction, soumise, le 23 juillet 1873, aux évêques assemblés, rencontra une approbation unanime. Le dessein manifeste du rapport était de restreindre le plus possible ce que le Prayer Book obligeait à laisser subsister en fait de confession. Il commençait par rappeler que le « trentecinquième Article affirmait que la pénitence ne devait pas être comptée comme un sacrement de l'Evangile » et « qu'à en juger par ses formulaires, l'Eglise ne connaissait pas les expressions de confession sacramentelle ». Il indiquait qu'aux yeux de l'Eglise, le moyen normal pour le pécheur d'obtenir le pardon de ses péchés, par le sang de Jésus-Christ, et de trouver la paix, était de les déplorer et de les confesser soimême au Dieu tout-puissant, avec volonté de s'amender; ce n'est qu'exceptionnellement et au cas où quelques-uns ne parvenaient pas à rassurer leurs consciences, qu'ils pouvaient s'ouvrir au ministre, et recevoir de lui, avec des conseils et avis spirituels, le bienfait de l'absolution. Encore faisait-on remarquer que, pour ce cas, le Prayer Book n'avait prévu aucune forme d'absolution. Obligé de constater que, d'après ce Prayer Book, le malade pouvait, s'il se sentait troublé, faire une confession spéciale de ses péchés, le rapport déclarait que l'absolution ne devait être donnée que quand le malade le désirait. Il ajoutait que « le
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ministre ne pouvait requérir du pénitent une énumération particulière ou détaillée de ses péchés, qu'il ne pouvait non plus requérir une confession privée préalablement à la communion, ni enjoindre ou même encourager la confession habituelle, qu'il ne pouvait enfin enseigner que cette pratique de la confession habituelle et la soumission à ce qu'on appelait la direction du prêtre étaient une condition pour atteindre à la plus haute vie spirituelle ».
Cette déclaration des évêques fut naturellement fort critiquée du côté ritualiste. Les laïques eux-mêmes joignirent leur protestation à celle des clergymen. Pusey assistait, non sans angoisse, à cette crise. «C'est une terrible tempête, écrivait-il... Le vaisseau la supportera-t-il, lui que tant de gens voudraient briser en morceaux? 0 Seigneur, vous le savez M » Cette lois encore, comme en plusieurs autres circonstances, il jugeait la conduite de ceux qu'il appelait les « ultraritualistes » excessive et compromettante, et, en même temps, il sentait que, dans leur cause, étaient engagés des principes qui lui étaient très chers. Il lui répugnait à la fois de se confondre avec eux et de paraître abandonner les vérités qu'on prétendait atteindre en leurs personnes. Dès le début de l'agitation, il avait été question, entre lui et ses amis, de faire une déclaration où ils auraient manifesté leurs opinions sur la question controversée; mais on n'avait pu se mettre d'accord sur l'opportunité de cette démarche. Après la publica-
i Life of Pusey, t. IV, p. 266.
tiondu rapport épiscopal, en juillet 1873, la déclaration ne parut plus pouvoir être retardée. La rédaction en fut laborieuse, et quatre mois furent employés à en peser les termes. Pusey comprenait quelle était, en face des préjugés régnants, la difficulté de la tâche. « Il nous faut, ajoutait-il, regagner la confiance du vrai peuple anglais, et, pour cela, nous devons, je pense, appuyer notre proposition sur des autorités anglaises, — le Prayer Book ou secondairement les Homélies, — et aussi sur le sens commun. » La déclaration fut publiée le 6 décembre 1873, signée seulement de vingtneuf noms, mais tous noms considérés et appartenant presque exclusivement à l'ancienne école tractarienne. « Nous avons exclu les hommes de l'école avancée, écrivait Pusey. Mackonochie est le seul ritualiste parmi les signataires. C'est, en fait, un ralliement de la vieille école ' . »
Dans ce document assez étendu, Pusey et ses cosignataires déclarent « croire que Notre-Seigneur Jésus-Christ a institué, dans son Eglise, des moyens spéciaux pour la rémission du péché après le baptême et pour le soulagement des consciences, moyens spéciaux que l'Eglise d'Angleterre conserve et met en œuvre, comme une part de son héritage catholique». Ils s'efforcent d'établir, en s'appuyant sur les formulaires de l'Eglise et sur les paroles de l'ordination, le pouvoir d'absolution conféré aux prêtres. Des passages du Prayer Book relatifs à la confession des ma-
1 Life of Pusey, t. IV, p. 266.
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lades, ils concluent qu'il est dans l'esprit de l'Église de ne pas retarder jusqu'au lit de mort ce qui serait reconnu bon pour les âmes. Ils affirment que les ministres ont le droit et le devoir d'offrir aux consciences troublées, le secours de la confession, et que « l'usage de cette confession peut, au moins dans certains cas, être assez fréquent ». Ils estiment que « l'Eglise laisse à la conscience des individus le soin de décider, suivant le sentiment qu'ils ont de leurs besoins, s'ils veulent ou non se confesser ». Ils ajoutent que « l'Eglise d'Angleterre n'a nulle part limité les occasions dans lesquelles ses prêtres exerceraient leur office de confesseurs ». Enfin, s'ils admettent que des prêtres ne sont pas autorisés à enseigner que la confession est une condition indispensable pour le pardon du péché après le baptême, ou à l'exiger comme une condition à la réception de la communion », ils professent que « tous ceux qui réclament le privilège de la confession privée, y ont droit, et que les membres du clergé ont charge, dans certaines circonstances, de pousser les personnes à faire de semblables confessions ».
Si circonspecte qu'en fût la rédaction, ce document s'inspirait manifestement d'un esprit contraire à celui de la déclaration épiscopale, et il la contredisait formellement sur des points importants. Que pouvaient les évêques pour détruire l'effet de cette contradiction? Ils n'étaient ni d'humeur ni de force à mettre hors l'Église les plus respectés de ses membres. Il ne leur restait alors qu'à subir cette affirmation, faite à leur face, du droit et du fait de la confession. Aussi bien,
celle-ci continuait-elle à se pratiquer dans les églises ritualistes, absolument comme si les évêques n'avaient pas parlé.
La constatation de ce fait, jointe à plusieurs autres symptômes dénotant le progrès constant du nouveau cérémonial1, n'était pas pour calmer les passions protestantes, chauffées à blanc par les dernières polémiques. On entendait, chaque jour, retentir plus haut le cri : « Les Ritualistes à la porte de l'Eglise! A Rome, les papistes déguisés ! Qu'on nous délivre des traîtres! » Seulement, comment y arriver? Les évêques et les cours de justice venaient de démontrer une fois de plus leur impuissance. Il ne restait, semblait-il, qu'à demander au Parlement d'intervenir et de forger exprès une arme nouvelle contre ceux qu'on voulait abattre.
1 Un premier essai de statistique, donné au commencement de 1874, sous ce titre : The Tourist's Guide, comptait plus de 1.250 temples ritualistes. Ce progrès était constaté aussi dans d'autres publications de la même époque (Church Times, 6 février 1874).