‹ La Renaissance catholique en Angleterre au XIXe siècle (volume 2)Chapitre 4 sur 32 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

, Convocation du Concile. Les deux écoles en présence. Elles se retrouvent en Angleterre. Attitude de Newman. Ses rapports avec Ward. Sa lettre à Msr Ullathorne. — II. Pusey et le Concile. Il fait de nouvelles démarches auprès des évêques français. Ce qu'en pense Newman. Dispositions favorables de M«r Darboy et de Msr Dupanloup. Le P. de Buck. Pusey découragé par les nouvelles de Rome et par l'état d'esprit de ses coreligionnaires. Second et troisième Eirenicon. Pusey refuse d'aller à Rome et renonce à envoyer des propositions. — III. Les premiers travaux du Concile. Rôle important qu'y joue Manning. Proclamation de l'Infaillibilité. Impression faite sur Pusey. — IV. Accueil fait, en Europe, à la décision du Concile. Attitude des catholiques d'Angleterre. Les protestants anglais en coquetterie avec les Vieux-catholiques et avec les Eglises schismatiques d'Orient. — V. Lord John Russell et le meeting en faveur du Culturkampf. Gladstone et sa brochure contre les décrets du Vatican. Quel est son dessein? Comment a-t-il été amené à écrire cette brochure? — VI. Réponses des catholiques. Lettres et brochure de Manning. — VII. Newman se décide à intervenir. Sa Lettre au duc de Norfolk. Grand succès de cette lettre. Comment elle est appréciée par les catholiques. Attitude de Pie IX. — VIII. Nouveaux pamphlets de Gladstone. Son état d'excitation. Que résulte-t-il de tout ce tapage ?

Le 26 juin 1867, en présence de cinq cents évêques venus à Rome pour le dix-huitième centenaire de Saint- Pierre, Pie IX annonçait « le dessein, depuis longtemps agité dans son esprit, de réunir un concile œcuménique », et, un an après, la bulle d'indiction était solennellement promulguée à la porte de la basilique

vaticane. L'histoire du concile ne fait pas partie de mon sujet, et je n'ai pas à la raconter ; encore moins voudrais-je ici réveiller les polémiques ardentes, souvent douloureuses, qui ont mis aux prises des hommes ayant même foi, même attachement à l'Eglise. Sur les questions alors débattues, le concile a prononcé souverainement ; s'il a donné tort à ceux qui contestaient l'opportunité de certaines décisions, il n'a pas, pour cela, donné raison aux plus véhéments de leurs contradicteurs; s'il a proclamé l'infaillibilité du Pape, il a précisé les conditions et les limites dans lesquelles elle s'exerce. En tous cas, sa décision s'impose à tous les catholiques, et rien ne doit subsister, parmi eux, des anciennes controverses. De ce passé, je veux seulement retenir ici ce qui se rapporte au mouvement religieux de l'Angleterre. Il y avait là des conditions spéciales ; de l'état religieux et social, des habitudes d'esprit du monde anglo-saxon, naissaient des difficultés qui ne se rencontraient pas, au même degré, chez les peuples de formation latine. C'est en considérant les événements de ce point de vue d'outre-Manche que nous chercherons à comprendre comment un désaccord avait pu se produire entre des catholiques également fidèles, et peut-être apparaîtra-t-il alors qu'il y avait, entre eux, moins une opposition de doctrines qu'une diversité de sollicitudes. Les uns, conduits par la direction habituelle de leurs idées, par le milieu même où ils vivaient, à regarder surtout les parties du monde religieux où la foi catholique était la plus ardente, la moins contestée, la plus indemne ou même la plus

ignorante des crises de la pensée moderne, croyaient devoir, à ces croyants enthousiastes, des affirmations dogmatiques qui consoleraient leur piété et échaufferaient leur zèle. Les autres, par l'effet d'une tournure d'esprit et d'une situation différentes, avaient la connaissance et le souci des consciences hésitantes, des intelligences troublées par les idées du jour, des âmes de frontière et, notamment, de celles qui, du sein de l'anglicanisme, étaient travaillées du désir de se rapprocher de la véritable Église; ils s'inquiétaient de l'effet qu'auraient sur elles les affirmations sollicitées d'autre part ; ils craignaient de les voir ainsi désorientées et rebutées. Quoiqu'on doive penser de la justesse de ces inquiétudes, on ne peut méconnaître qu'elles venaient d'un sentiment élevé, qu'elles étaient inspirées par l'amour des âmes, et, si le langage de ceux qui les ressentaient n'a pas toujours été exempt d'amertume, si la vivacité de leur polémique a paru parfois dépasser la mesure, il convient souvent d'en chercher la cause principale dans l'angoisse de cette sollicitude apostolique. Telle est la considération qu'il importe de ne pas perdre de vue quand on tente, grâce au recul de l'histoire, de juger, avec sang-froid et équité, des conduites divergentes qui, sur le moment, ont suscité tant d'irritations et donné lieu à tant de malentendus. Il me semble que cette justice sera plus facile, après la connaissance des faits qu'il me reste à rapporter.

Aussitôt le concile convoqué, l'école qui paraissait, depuis quelque temps, dominer dans l'Eglise et qui

se félicitait naguère du coup porté au « libéralisme » par l'encyclique Quanta cura et par le Syllabus, ne tarda pas à faire connaître ce qu'elle en attendait. Ce fut l'objet d'un article publié, le 6 février 1869, dans une revue rédigée par les jésuites, la Civiltà cattolica, qui passait pour être le porte-parole des influences régnantes à Rome. On y exprimait d'abord le désir que le concile fût « très court », la majorité se concertant « pour que la minorité ne puisse pas, malgré son éloquence, faire une longue opposition » ; on espérait qu'il « proclamerait les doctrines du Syllabus, en énonçant, au moyen de formules affirmatives, les propositions qui y étaient émises sous forme négative » ; qu'il décréterait l'infaillibilité dogmatique du Pape, et même que « la manifestation unanime du Saint-Esprit par la bouche des Pères du concile établirait ce dogme par acclamation » ; enfin qu'il promulguerait le dogme de l'Assomption de la Vierge. Ce mot d'ordre qui semblait venir de haut, fut le signal d'une campagne menée avec ardeur par les journaux catholiques les plus répandus. 11 semblait qu'on voulût, en soulevant l'opinion religieuse, provoquer à l'avance une sorte de manifestation plébiscitaire sur les questions qu'on entendait faire résoudre par le concile. La mesure et la précision, coutumières aux théologiens de profession, étaient chose inconnue de ces improvisateurs du journalisme. Dans leur esprit, ou du moins dans leur langage, l'infaillibilité paraissait s'étendre à toutes les paroles du Pape et même parfois se confondre avec l'inspiration et l'impeccabilité. Au-

cune expression ne leur semblait trop forte pour exalter l'autorité pontificale, et ils allaient jusqu'à transformer les prières liturgiques pour appliquer au Pape ce qui y est dit de Dieu •. Le tout accompagné d'excommunications contre ceux qu'on supposait rebelles ou seulement tièdes, contre ces « libéraux » en qui l'on dénonçait les pires hérétiques du moment. A ces exagérations, en repondaient d'autres en sens contraire ; celles-ci avaient leur expression la plus retentissante, dans un livre publié en Allemagne, sous le titre : Le Pape et le Concile; l'auteur, qui signait Janus, avait écrit sous l'inspiration de Dôllinger ; non content de contester l'infallibilité du Pape, il bafouait son autorité avec une âpreté sarcastique qui semblait d'un ennemi. Entre ces violents, les modérés, comme toujours, avaient peine à se faire entendre, méconnus et maltraités des deux parts.

Ces controverses eurent leur prolongement parmi les catholiques anglais où l'on retrouvait les mêmes deux partis extrêmes. Ward, dont j'ai déjà eu occasion de faire connaître les idées en cette matière 2, rivalisait avec les partisans les plus ardents de l'infaillibilité; il la voulait à peu près illimitée, l'attribuant aux moindres directions du Pape ; il refusait aux théologiens le droit de discuter et d'interpréter le sens et la portée de chaque acte pontifical, et dénonçait qui-

1 C'est ainsi qu'on faisait une sorte de transposition des strophes du Veni Sancte Spiritus, où Pie IX était substitué au Saint-Esprit.

2 Voy. 2° partie, p. 342 et sq.

conque hésitait à le suivre, comme un minimiser, déloyal envers le Saint-Siège1. Manning, avec moins d'emportement, avec plus de tenue, s'associait à cette campagne, plus préoccupé d'étendre l'infaillibilité que d'en fixer les limites. A l'extrémité opposée, les idées de l'école anti-infaillibiliste d'Allemagne étaient soutenues, outre Manche, par les anciens rédacteurs du Rambler2. A défaut de leur revue qui avait été supprimée, ils recouraient à d'autres modes de publication. Oxenham écrivait, dans les journaux, des articles sarcastiques contre l'esprit régnant parmi les autorités ecclésiastiques. Sir John Acton insérait, dans le North british Review, un compte rendu approbatif du livre de Janus; non content de contester l'infaillibilité, il s'attaquait à la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception, critiquait même le concile de Trente dont il espérait que les décrets seraient remaniés par le nouveau concile.

Entre les deux écoles, Newman continue à garder l'attitude intermédiaire que nous lui avons vu prendre dès l'origine des controverses sur le libéralisme catholique 3. Il n'approuve ni les idées ni le ton d' Acton et de ses amis. Depuis sa conversion, il s'est plusieurs fois prononcé pour l'infaillibilité du Pape 4 ; mais il

i Cf. W.-G. Ward and the catholic Revival, ch. x.

2 Sur ce qu'ont été cette revue et ses rédacteurs, voy. 2° partie, p. 319 et suiv.

3 Voy. 2* partie, ch. vu.

4 Lui-même rappelait plus tard ce fait, en réponse à un critique qui l'accusait de n'avoir pas professé cette doctrine avant le concile du Vatican. {Cai-dinal Newman, the story of his life, par Jennings, p. U3.J

entend une infaillibilité s'exerçant dans des conditions strictement déterminées. Il n'a aucun goût pour l'infaillibilité illimitée, par laquelle certains semblent se plaire à provoquer et à effaroucher l'opinion. Le programme que la Civiltà a prétendu imposer au concile, lui paraît inadmissible; il ne s'en cache pas aux jésuites anglais, parmi lesquels il compte plusieurs amis1. A Ward qui l'a interpellé et prétend l'associer à sa campagne inlaillibiliste, il répond, dès février 1866 : « Quant à écrire un livre sur l'infaillibilité du Pape, je n'y ai jamais songé... J'ai toujours pensé que cette thèse était probablement vraie, mais pas certaine. Je pense aussi que la définition en serait inopportune et qu'il y a peu d'apparence qu'elle se fasse. Mais je n'aurais aucune difficulté à l'accepter si elle était faite. Je crois que ma raison n'ira jamais en deçà ou au-delà, sur ce sujet2. » Du reste, il est préoccupé «moins de savoir s'il y aura ou non définition, que de savoir quelle sera cette définition3 », et, à Pusey qu'il voit en peine sur cette question, il explique « qu'il est impossible qu'on ne précise pas, avec le plus plus grand soin, les conditions des décisions prises ex cathedra », et

1 Notamment le P. Coleridge, rédacteur en chef du Month, organe des jésuites en Angleterre. Newman a collaboré à cette revue et y était généralement jugé avec sympathie et respect. (Voir quatre articles intitulés The Month and J.-H. Newman, publiés dans le Month de janvier, février, mars, avril 1903.) C'est probablement à cause de ces rapports que Manning dénonçait à Rome les jésuites anglais comme suspects de favoriser a watered catholicism. (Voir plus haut, p. 79.)

2 Life of Manning, t. II, p. 322.

8 W.-G. Ward and the catholic Revival, p. 244.

il en conclut que « cela ajouterait très peu de chose à la croyance actuellement admise1 ». Ce qui, en tout cela, lui paraît déplorable, c'est la facilité avec laquelle certaines gens excommunient ceux qui ne pensent pas comme eux ; ces différences d'opinion lui paraissent chose toute naturelle ; le tort est d'en faire des montagnes. Il écrit, à ce propos, à Ward :

Le P. Ryder m'a montré votre lettre dans laquelle vous parlez de moi; et, bien que je sache que mes observations sur ce que vous dites seront aussi impuissantes à vous faire me comprendre que toutes celles que je vous ai faites dans ces quinze dernières années, je vais, au moins comme une protestation in memoriam, essayer, une fois de plus, de m'expliquer moi-même. Remarquez que toujours j'ai considéré les différences théologiques existant entre n >us comme peu importantes en elles-mêmes, c'est-à-dire en tant qu'elles sont simplement compatibles avec l'acceptation, à la fois par vous et par moi, de tout l'enseignement théologique de l'Église, dans le plus large sens du mot enseignement; et encore, aujourd'hui de même qu'autrefois, je considère comme un symptôme très fâcheux que vous persistiez à qualifier de haute importance les différences secondaires, permises, inévitables qui peuvent survenir entre un esprit et l'autre. Dans cette opinion, ou plutôt dans cette façon de sentir absolument uncatholic, vous vous êtes enfoncé davantage avec les années, tandis que je considère que je suis resté dans le même esprit de tolérance et de mesure que j'ai toujours désiré cultiver... Pardonnez-moi sije dis que vous êtes en train de faire une Église dans l'Église, comme firent autrefois les Novatiens dans le sein de l'Église, ou, en dehors, les Evangeli-

1 Life of Pusey, t. IV, p. 128.

cals de l'Église établie... Je proteste donc, une fois de plus, non contre vos opinions, mais contre ce que je puis appeler votre esprit schismatique..., et je prie Dieu qu'il fasse que jamais je ne dénonce, comme vous le faites, ce que l'Église n'a pas dénoncé '.

Ward n'était nullement insensible au fait d'être ainsi blâmé par son ancien maître. « Bon, disait-il dans une circonstance semblable, après avoir reçu une lettre comme celle-là, je vais être obligé de prendre, cette nuit, une double dose de chloral, si je veux dormir 2. » Il n'en baissait pas, pour cela, d'un ton sa polémique. Ce n'était pas qu'il éprouvât une sorte d'attrait pour les pugilats de presse. « Beaucoup de gens, disait-il, me regardent comme une sorte de gladiateur théologique qui se délecte dans le combat... Ils savent peu quel poltron je suis et combien je hais la bataille. » Encore moins était-ce animosité contre les personnes. C'est en toute sincérité qu'il écrivait à l'un des amis de Newman, M. Monsell : « Croyez, je vous en prie, combien je vous respecte véritablement, vous et plusieurs autres que je regarde comme étant, sans le vouloir, de funestes ennemis de l'Eglise, et en particulier combien sont immortelles ma gratitude et mon affection pour l'illustre leader de cette formidable et dangereuse bande. » Il craignait que son ancien maître « n'eût naturellement beaucoup de difficultés à croire » à la sincérité de ces protestations. Dana une certaine

1 Lettre du 9 mai 1867. (W.-G. Ward and the catholic Revival, p. 266, 267.)

2 Memorials of dean Lake, p. 27.

mesure cependant, Newman y croyait, et il écrivait, quelques années plus tard, tout en rappelant ce que Ward avait fait pour le contrecarrer et le dénoncer : « Je n'ai pas un mot à dire contre lui. 11 a toujours eu, pour moi, des sentiments meilleurs que moi pour lui... Il est tout à fait honnête... Il dit tout haut tout ce qu'il pense, et c'est de la façon la plus douce et la plus affectueuse qu'il m'appellerait un hérétique manifeste ' . »

Si déplaisantes que lui fussent les exagérations de quelques ultra-infaillibilistes, Newman ne songeait pas à intervenir dans la controverse publique. A son défaut, un de ses jeunes compagnons de l'Oratoire, le P. Ryder, qui devait en être plus tard le supérieur, fit paraître, en 1867, une critique sérieuse et mesurée des opinions excessives émises par Ward sur les encycliques pontificales. Newman l'envoya lui-même à Ward, en se déclarant d'accord avec l'auteur. « Maintenant que mon temps approche de sa fin, écrivait-il, je me réjouis de voir la nouvelle génération ne pas oublier la vieille maxime dont j'ai toujours désiré m'inspirer, dans mes écrits et dans mes actes : In necessariis unilas, in dubiis libertas, in omnibus charitas 2. »

Mais plus on approche de l'ouverture du concile, moins les idées moyennes de Newman semblent avoir chance de l'emporter. Manning, de plus en plus dans la confiance de Pie IX, prend une part importante aux

i W.-G. Ward and the catholic Revival, p. 226 à 228. « Life of Manning, t. II, p. 320.

préliminaires du concile, tandis que Newman est laissé en dehors. Le bruit a couru d'abord que le Saint-Père l'appellerait en qualité de consulter, et cela même a empêché certains évêques anglais de se l'attacher; mais, si le Pape a eu, un moment, cette pensée, les préventions régnant à Rome l'ont détourné d'y donner suite. Mgr Dupanloup propose alors à Newman de l'emmener comme son théologien ; celui-ci décline une proposition qu'il sent devoir déplaire à Pie IX. Il demeure à l'écart, impuissant, inactif, attristé des suspicions dont il se voit l'objet, inquiet du mal que peuvent, selon lui, faire à l'Eglise et aux âmes, les thèses excessives qui semblent en faveur. Toujours plein de déférence pour l'autorité religieuse, il ne prétend pas réagir contre la disgrâce dont il est frappé et ne veut pas plus que dans le passé, se jeter dans la polémique ; il se ferait scrupule de contribuer à l'excitation des esprits et au trouble des consciences. Toutefois, un jour où il est tout particulièrement ému de certaines exagérations, il ne peut s'empêcher de s'en ouvrir, dans une lettre confidentielle, à son évêque, Mgr Ullathorne, partisan de l'infaillibilité, mais esprit sage, pondéré, qui ne s'associait pas aux thèses extrêmes et ne voulait qu'une infaillibilité soigneusement précisée, telle du reste qu'elle sortira des délibérations du concile'. Persuadé que rien n'en transpirera dans le public, Newman croit pouvoir s'épancher avec la liberté et l'abandon qu'autorisent des relations, des

1 Autobiografy of Archbishof Ullathorne, p. 46.

deux parts, très confiantes et très affectueuses. Mais une indiscrétion coupable livre aussitôt cette lettre aux journaux et lui donne ainsi une portée qui dépasse et dénature complètement la pensée de son auteur. On y lisait :

L'office propre d'un concile est, quand il y a menace d'une grande hérésie ou de quelque autre mal, de donner espoir et confiance aux fidèles. Mais, aujourd'hui, nous avons la plus grande assemblée qui ait jamais été vue, et, par l'idée que nous en donnent les organes accrédités de Rome, nous n'en ressentons que crainte et malaise. Alors que nous sommes tous en paix, que nous n'avons pas de doutes et que, au moins pratiquement, pour ne pas dire doctrinalement, nous tenons le Saint-Père pour infaillible, subitement retentit un coup de tonnerre dans un ciel pur, et on nous dit de nous préparer à quelque chose, nous ne savons pas à quoi, d'éprouver notre foi, nous ne savons pas comment. Aucun danger imminent n'est à écarter, mais une grande difficulté va être créée. Est-ce là l'œuvre propre d'un concile œcuménique?

Quant à moi personnellement, Dieu merci, je ne redoute là aucune épreuve; mais je ne puis m'empêcher de souffrir avec tant d'âmes qui souffrent, et je regarde, avec anxiété, la perspective d'avoir à défendre des décisions qui peuvent ne pas présenter des difficultés à mon propre jugement, mais qu'il peut être difficile de soutenir logiquement en présence des faits historiques.

Qu'avons-nous fait pour être traités comme les fidèles ne l'ont jamais été auparavant? Quand une définion de fide a-t-elle été un luxe de dévotion et non une rigoureuse et pénible nécessité? Pourquoi une aggressive et insolente faction serait-elle autorisée à « désoler le cœur des justes que le Seigneur n'a pas fait tristes »? Pourquoi ne peut-on

pas nous laisser tranquilles, quand nous n'avons voulu que la paix et n'avons pas pensé à mal ?

Je vous assure, Monseigneur, que quelques-uns des esprits les plus droits se sentent comme poussés tantôt dans une direction, tantôt dans l'autre, et ne savent où fixer leur pied; un jour, résolus à rejeter toute théologie comme une mauvaise besogne, à se laisser aller, avec une sorte d'insouciance, à croire presque désormais que le Pape est impeccable ; un autre jour, tentés de croire tout ce qu'un livre comme Janus dit de pire... Et songez aussi au tort fait à cette multitude d'anglicans, ritualistes, etc., qui, peut-être eux-mêmes, — au moins leurs chefs, — ne deviendront jamais catholiques, mais qui font, en quelque sorte, lever la pâte, dans les différentes dénominations religieuses et bien au delà de leur propre cercle, avec des principes et des sentiments qui tendent, en fin de compte, à les faire absorber dans l'Église catholique.

Avec ces pensées toujours présentes à mon esprit, je me demande sans cesse si je ne devrais pas rendre mes sentiments publics; mais tout ce que je fais est de prier les anciens docteurs de l'Église, dont l'intercession pourrait décider la question, — Augustin, Ambroise et Jérôme, Athanase, Chrysostome et Basile, — d'écarter une grande calamité. Si c'est la volonté de Dieu que l'infaillibilité du Pape soit définie, alors la volonté de Dieu est de rejeter plus loin « les temps et les moments » de ce triomphe qu'il a destiné à son royaume, et je sentirai que je n'ai qu'à courber la tête devant son adorable et insondable Providence.

Les controversistes du parti extrême exploitèrent naturellement cet incident, affectant de voir un manifeste de révolte dans ce qui n'était que l'alarme d'un fidèle qui s'ouvrait secrètement à son évêque. Quant à Newman, il fut très mécontent de voir divulguer ce

qu'il a appelé plus tard, dans sa Lettre au duc de Nor* folk, « l'une des lettres les plus confidentielles qu'il eût jamais écrites » ; il ajoutait ne pouvoir soupçonner comment elle avait pu être livrée à la presse : s'il n'avait rien pu faire pour empêcher cette sorte de trahison, il affirmait du moins « retirer cet écrit autant qu'il pouvait le faire, en déclarant qu'il n'avait jamais été destiné aux yeux du public ».

On a pu remarquer que, parmi les âmes pour lesquelles Newman ressentait l'angoisse qui se trahissait, avec une vivacité si poignante, dans sa lettre à Mgr Ullathorne, il désignait les anglicans alors en voie de se rapprocher du catholicisme. C'était évidemment une allusion à cette campagne de YEirenicon, dans laquelle il était intervenu, non qu'il se fît beaucoup d'illusion sur le succès immédiat de l'entreprise, telle qu'elle avait été conçue, ni qu'il eût grand espoir de détacher son vieil ami Pusey de l'Eglise à laquelle celui-ci se cramponnait avec une obstination et un aveuglement si sincères ; mais il n'en jugeait pas moins commandé par la prudence et la charité, d'éviter soigneusement tout ce qui rejetterait en arrière une telle âme, et, avec elle, d'autres âmes inconnues, peutêtre moins difficiles à ramener, que ce mouvement avait ébranlées. Il savait du reste, par les confidences de Pusey lui-même, que celui-ci, ne se laissait pas décou-

rager par le mauvais accueil d'une partie des catholiques, non plus que par les attaques des protestants qui répandaient dans les rues de grands placards l'accusant « de conspiration pour livrer l'Angleterre au Pape » ; qu'il persistait au contraire dans sa tentative et qu'il se flattait même de trouver, dans le concile, l'instrument possible de la re-union désirée.

Dès la première heure, en effet, le concile paraît à Pusey devoir être un événement très considérable : « Combien, écrit-il à son ami Liddon, cette initiative du Pape absorbe toute attention et éveille l'anxiété ! Cela rejette dans l'ombre toute autre préoccupation1. » Il voit là une raison de reprendre des pourparlers avec ceux des évêques français qui l'ont le mieux accueilli après son premier Eirenicon2, notamment avec Mgr Dupanloup et Mgr Darboy. « Je l'aime beaucoup, écrit-il du premier de ces prélats ; il est si merveilleusement doux et tendre, quoique peut-être il n'ait pas la maîtrise politique (je ne veux pas dire séculière) de l'archevêqtie de Paris. » A première vue, il semble qu'il eût été plus simple pour Pusey de s'adresser, tout près de lui, à ses compatriotes, les évêques catholiques d'Angleterre; mais il s'en méfie; il estime notamment n'avoir rien à attendre de Manning « qui, dit-il, en appelle à Dieu pour écarter le grand malheur que serait à ses yeux l'union en corps ». A ce point de vue, il regrette le cardinal Wiseman ; « si nous l'avions main-

i Lettre du 6 octobre 1868. (Life of Pusey, t. IV, p. 161.) 2 Voir plus haut, p. 42 et suiv.

tenant, ajoute-t-il, on pourrait faire beaucoup en Angleterre1. » Son plan paraît être de rédiger des propositions indiquant le maximum de ce qu'à son avis les anglicans seraient en mesure d'admettre, et d'obtenir qu'à Rome on examine si le rapprochement peut se faire sur ces bases.

Newman, tenu fidèlement au courant par son ami, l'encourage. Ce n'est pas qu'il approuve cette façon de poser des conditions. « Vous ne devez pas supposer, lui écrit-il, que, pour mon compte, j'eusse jamais été conduit à agir ainsi. Je me dirais : Ou la communion romaine est la véritable Eglise, ou elle ne l'est pas; si elle ne l'est pas, ne cherche pas à te joindre à elle; si elle l'est, ne marchande pas avec elle : qui mendie ne choisit pas. » Néanmoins, il lui paraît bon que les pourparlers continuent et que tout soit dit sans réserve ; il a confiance que la cause de la vérité y gagnera. Mais il avertit Pusey que, s'il veut avoir chance d'obtenir une réponse de Rome, il doit lui faire entrevoir, au cas où cette réponse serait favorable, la certitude d'un résultat important : il faut que ses propositions soient présentées au nom d'un groupe d'anglicans notables, évêques et clergymen, avec assurance qu'au cas où elles seraient admises, les signataires seraient prêts à entrer dans l'Eglise romaine; autrement, s'il ne s'agit que d'une consultation individuelle, on n'y regardera même pas. Newman, qui sait d'ailleurs où gît la plus grosse difficulté, insiste sur ce « qu'il est un principe

1 Lettre de septembre 1868. {Life of Pusey, t. IV, p. 175.)

primordial que personne ne peut espérer voir mettre de côté, à savoir que le Pape est le centre de l'unité, tolius Ecclesise caput et omnium christianorum pater et doctor, et qu'il a une juridiction universelle ' ».

Ce n'est pas ainsi que Pusey comprend les choses. Il sait bien qu'il ne dispose pas, d'ores et déjà, d'un groupe d'anglicans prêts à présenter avec lui et à souscrire ces propositions, encore moins à promettre d'avance leur soumission au cas où elles seraient admises. Lui-même répugnerait à toute démarche impliquant sa sortie éventuelle de l'Eglise anglicane. Il entend que ces propositions soient soumises à Rome in tracto, sans nommer ni compromettre personne. Il se «Préserve seulement, si la réponse est favorable, d'en faire part à ses coreligionnaires, et il espère qu'elle les disposerait au rapprochement. Il ne présente pas ces propositions « comme les conditions auxquelles lui et ses amis se joindraient individuellement à Rome », mais il indique son désir « d'être en mesure de dire à ses coreligionnaires ce qu'ils seraient obligés de croire comme articles de foi ». Pour son compte, il se défend, avec insistance, d'être mal à l'aise dans son Église et d'éprouver le besoin de se joindre à celle de Rome ; il écrit, à ce propos, à Newman :

Mon sentiment est juste le même que le vôtre. Si je croyais que l'Église romaine fût l'Église, je ne songerais pas à faire une enquête ou à poser des conditions. Je me

1 Lettre de Newman à Pusey, en date des 21 juillet, 4 et 9 août 1867, et 4 septembre 1868. {Life of Pusey, t. IV, p. 148, 152 et 154.)

soumettrais comme un petit enfant... Je ne sens personnellement aucun besoin d'être en union avec Rome, mais je sens le malheur de la division... J'aurais été content de dire au peuple anglais : « A telles conditions, la division peut finir. Vous craignez ceci et cela. Mais vous voyez que tout ce que vous avez besoin d'accepter, tout ce qui est pratiquement requis de vous, est de croire ceci et cela. Examinez-le et voyez si vous y avez objection. »

Il tient le même langage à Mgr Dupanloup, à son ami Liddon, et c'est ainsi qu'il rassure ceux qui, comme le Rév. Mackonochie, ont entendu dire qu'il avait des doutes sur l'Eglise d'Angleterre1. Plus tard, il écrit à lord Acton2, dans une lettre destinée à être communiquée à Mgr Darboy :

Voici la grande difficulté ; quand même on accepterait nos propositions, nous n'entendons pas quitter l'Église anglicane. Notre intention serait de faire marcher l'Église anglicane; mais il faudrait du temps. Ce n'est pas comme au concile de Florence où, si certaines conditions étaient établies, l'union s'en suivait immédiatement. Notre affaire est bien plus compliquée, le malentendu plus considérable, les points à régler plus nombreux... Nous serions heureux d'être en communion avec Rome, si cela pouvait se faire sans renoncer à notre propre Église... Comprenez notre conviction que nous sommes déjà dans l'Église, que nous croyons jouir de tous les avantages spirituels que nous

1 Lettres de Pusey à Newman, veille de saint Jacques, 1867, septembre 1868: lettres de Pusey à Liddon, 6 octobre 1868 et 24 mars 1869. {Life of Pusey, t. IV, p. 150, 157, 159, 175.) Lettre de Pusey à Mackonochie, du 5 août 1867. {A.-H. Mackonochie, A memoir, p. 196.)

2 Sir John Acton fut fait baron en novembre ;i 869, sur l'initiative de son ami M. Gladstone.

aurions dans la communion romaine. Nous voulons la fin du schisme, commeles bons catholiques la voulaient du temps des antipapes. Je ne me soustrais pas aux conséquences de mes principes, en refusant de renoncer à mon Église dans laquelle la Providence de Dieu m'a placé. Je ne ferais rien pour mettre fin au schisme, si j'entrais, moi ou mes amis, dans la communion romaine. L'Église anglicane a une puissance sur ses membres qui m'a souvent surpris, et surtout quand j'ai vu que le départ de mon cher ami Newman produisait si peu d'effet '.

Si sincère que soit ce désir d'union, est-il de nature à satisfaire les catholiques? Au fond, l'idéal de Pusey serait une intercommunion entre deux Églises autonomes qui, traitant de puissance à puissance, s'uniraient en une sorte de fédération. Sur ce terrain, il ne pouvait aboutir. Newman s'en rend compte; il ne cache pas à Pusey les « difficultés insurmontables, insurmontables du moins pour le moment », auxquelles il va se heurter, et, comme exemple de ces difficultés, il lui dit : « Vous ne pouvez appartenir à deux communions à la fois; mais, si vous ne pouvez vous engager au nom de l'Eglise d'Anglerre, comment pouvez-vous être en communion avec Rome, sans vous séparer de l'Eglise anglicane? comment être en communion avec la dernière, sans demeurer séparé de la première? » Newman se ferait cependant scrupule de décourager Pusey, et il s'offre à continuer de lui donner toutes les informations qui peuvent lui être utiles 2.

1 Lettre du 25 janvier 1870. (Documents inédits.)

2 Lettre de Newman à Pusey, du 4 septembre 1868. (Life of Pusey, t. IV, p. 156.)

En dépit de ce que, au point de vue catholique, on peut relever d'insuffisant ou de défectueux dans l'attitude de Pusey, M^r Darboy et Mgr Dupanloup, soucieux de ne pas rebuter une bonne volonté, au moins très sincère, et de ne laisser échapper aucune chance de réunion, si faible soit-elle, se montrent toujours disposés à donner leur concours ; ils offrent de soumettre à Rome les propositions, telles que Pusey entend les présenter, in abstracto, sans nommer personne, et à obtenir qu'elles y soient examinées. L'évêque d'Orléans l'a déclaré à un ami de Pusey, confident de toutes ses démarches, Forbes, évêque de Brechin*, qui venait de publier un gros traité sur l'interprétation catholique des XXXIX Articles. De son côté, l'archevêque de Paris a écrit à ce même Forbes, le 21 mars 1868 :

Il ne me semble nullement difficile d'obtenir la chose spéciale dont vous parlez dans votre lettre, à savoir qu'une congrégation romaine se prononce sur la valeur doctrinale des propositions quilui seraientsoumises et quireprésenteraient le maximum de vos concessions possibles. Si cela peut vous être agréable, je me chargerai très volontiers de mener très discrètement l'affaire à bonne fin et de vous faire avoir une réponse authentique. Voyez si vous voulez rédiger, à votre point de vue, les propositions et me les adresser : je les présenterai en mon nom et sans rien dire qui fasse penser que vous ou les vôtres y soyez pour quelque chose, et je serai heureux de vous transmettre la décision qui me sera donnée2.

i Life of Pusey, t. IV, p. 156.

2 Ibid., p. 154. De la correspondance suivie que les deux prélats français ont, paraît-il, entretenue sur ce sujet avec Pusey,

Bientôt même, au commencement de 1869, un nouvel intermédiaire s'offre spontanément, le P. de Buck, jésuite appartenant au savant petit groupe des Bollandistes. C'est lui qui, à l'apparition de YEirenicon, en avait parlé favorablement dans les Éludes religieuses. Ayant à remercier l'évêque Forbes de l'envoi de son livre, il saisit cette occasion pour le presser d'envoyer les propositions qu'il est question de soumettre aux congrégations pontificales ; il conseille même aux auteurs des propositions de se rendre à Rome et leur fait espérer le meilleur accueil. 11 leur affirme « ce fait immense, qu'un des motifs déterminants de convoquer le concile a été d'essayer d'opérer une réconciliation avec l'Eglise haute d'Angleterre ». Son optimisme n'est pas sans illusion, et il ne fait pas preuve de la sûreté de critique qui lui était habituelle dans ses travaux historiques, quand il donne à entendre que le parti « modéré » tend à prendre le dessus dans les conseils du Saint-Siège, que Mgr Dupanloup y exerce une grande influence et qu'il ne faut pas s'attendre à une définition de l'infaillibilité. A l'entendre, les anglicans peuvent obtenir, en cas de réunion, les conditions suivantes : réordination conditionnelle de leurs prêtres, communion sous les deux espèces, maintien du Prayer Book avec un petit nombre de modifications doctrinales, permission aux

cette lettre est malheureusement la seule que le biographe anglais de ce personnage ait pu retrouver (Ibid., p. 153). D'autre part, j'ai dit que rien n'a été découvert, en France, dans les papiers de Msr Darboy et de M*' Dupanloup.

ecclésiastiques mariés de conserver leurs femmes, fixation du minimum exigé de croyances en ce qui touche le culte de la Vierge, condamnation possible de certains développements excessifs de ce culte. Le P. de Buck se rend personnellement à Rome, s'ouvre au général de sa compagnie et remet, en juin 1869, au cardinal Bilio, un mémoire confidentiel où, sans pronon cer aucun nom, il fait connaître les dispostions de ceux qu'il désigne sous ce vocable : episcopus Z et doctores Oxonienses, et il suggère les mesures à prendre. Dans le récit qu'il fait de ce voyage à l'évêque Forbes, il dit avoir été étonné de la faveur avec laquelle ont été accueillies à Rome les nouvelles qu'il apportait. Aussi insiste-t-il plus vivement encore pour que les anglicans fassent enfin connaître leurs propositions. Sa communication au cardinal Bilio ne paraît pas cependant avoir eu grand succès ; le 17 novembre 1869, une décision du Saint-Office prescrit au général des jésuites d'inviter le P. de Buck « à cesser complètement les démarches qu'il a entreprises en vue d'une conciliation avec quelques hérétiques anglicans ». Apportet-on quelque lenteur à transmettre cette décision au révérend père, toujours est-il qu'en décembre nous le trouvons encore fort occupé à presser Forbes de venir à Rome avec ses amis, et l'assurant qu'il a pris toutes ses mesures pour lui réserver un bon accueil1.

1 Sur cette intervention du P. de Buck, nous n'avons malheureusement, comme pour les pourparlers avec M^r Darboy et M8' Dupanloup, que les renseignements de source anglaise. (Cf. LifeofPuseij.t. IV, p. 173 à 186.)

Qu'attend donc Pusey pour rédiger les propositions qu'on lui réclame? Il semble qu'au moment de passer à l'exécution du plan que lui-même a conçu, des doutes lui soient venus. Il est désorienté par les nouvelles qui lui arrivent sur les préliminaires du concile. Son ami Forbes qui, sur son conseil, est allé à Rome au printemps de 1868, aussitôt après la publication de son livre sur les XXXIX Articles, en est revenu « absolument découragé », et lui a rapporté que l' « ultramontanisme » prévalait partout, même là où jusqu'alors on y avait été réfractaire ' . Le mécompte de Pusey s'aggrave encore, à la fin de cette même année, quand il voit dans quelles conditions se font les invitations au concile. A la Bulle convoquant les patriarches, évêques et autres ayant droit à siéger dans l'assemblée œcuménique, le Pape a joint deux actes distincts, d'abord un appel aux évêques orientaux « qui ne sont pas en communion avec le siège apostolique » : ensuite une lettre adressée omnibus protestanlibus, aliis que acatholicis, qu'il n'invite pas au concile, mais qu'il presse de se joindre au « seul troupeau ». Pusey constate, non sans amertume, qu'ainsi les évêques anglicans ne sont même pas mis sur le rang des évêques schismatiques d'Orient et qu'ils sont dédaigneusement confondus dans la masse des acatholici; c'est, à ses yeux, le signe que Rome leur dénie la succession apostolique ; cela seul ne ruine-t-il pas tout espoir de réunion corporative2 ?

i Life of Pusey, t. IV, p. 146, 156, 151, 160. 2 Ibid., t. IV, p. 159, 180.

Les conditions que lui fait entrevoir le plus optimiste des négociateurs, le P. deBuck, sont loin de le pleinement satisfaire. On lui parle de « réordination conditionnelle ». «Cela, dit-il, pourrait suffire à chacun de nous individuellement; mais, par là même, nous frapperions, d'une tare imméritée et inquiétante, tous nos actes sacerdotaux dans le passé et ceux des autres membres de notre communion. Ce serait, de notre part, admettre que tout ce passé est douteux,... qu'il serait très possible que nous n'eussions pas été prêtres, et que, quand nous consacrions et absolvions, nous n'avions pas reçu du Christ le pouvoir de consacrer et d'absoudre '. »

Les difficultés devant lesquelles hésite Pusey ne viennent pas uniquement des dispositions qu'il rencontre chez les catholiques. Elles viennent aussi de ses propres coreligionnaires. Lui-même, énumérant les obstacles qui l'arrêtent, indique la « tempête ultraprotestante «qui sévit alors dans son Église2; il fait ainsi allusion aux violentes attaques et aux persécutions judiciaires qui commencent alors à être dirigées contre les Ritualistes accusés de « romaniser » l'Église établie3. En dépit de la fermeté avec laquelle il est habitué à confesser sa foi catholique, il ne laisse pas que d'être un peu intimidé à ridée d'être surpris, par

i Life of Pusey, t. IV, 175, 176.

2 Lettres à Liddon, du 6 octobre 1868 et du 24 mars 1869. (Ibid., t. IV, p. 160 et 175.)

3 Je raconterai cette crise du Ritualisme dans une autre partie de cette étude.

une opinion à ce point surchauffée, en flagrant délit de négociation avec Rome ; d'autant que, jusqu'à présent, il a eu grand souci de tenir toutes ses démarches secrètes et ne s'en est ouvert qu'à Keble, maintenant mort, à Forbes et à Liddon'. Et puis il semble bien qu'au moment de rédiger ses propositions, la chose lui paraît plus malaisée qu'il ne l'imaginait. Peut-on, en effet, trouver des formules acceptables des deux côtés? Qui le suivra parmi les anglicans? Il lui faut reconnaître que personne ne l'a autorisé à parler en son nom. « La première difficulté, écrit-il à un de ses amis, est que nous ne représentons pas un corps défini ; nous représentons un large x qui, avec le temps, peut finir par être gagné2. » Il hésite à se lancer sur la foi d'une espérance incertaine. Tous ces motifs contribuent, au moins autant que les nouvelles venues de Rome, à ses ajournements.

Au printemps de 1869, à défaut des propositions qu'il ne se décide pas à envoyer, Pusey fait paraître un second Eirenicon, sous forme d'une « Première lettre au Très Rév. J.-H. Newman ». Il y travaillait depuis longtemps, mais en avait retardéla publication, disaitil, à cause de l'excitation de l'opinion protestante et du dédain avec lequel les catholiques avaient repoussé son premier Eirenicon. Ce second écrit, qui ne fait .guère que ressasser les critiques contre le culte de Marie et particulièrement contre le dogme de l'Imma-

1 Lettre à Liddon, du 6 octobre 1868. (Life of Pusey, t. IV, p. 161.)

2 Lettre du 17 juillet 1869. (Ibid., t. IV, o. 181.)

culée Conception, n'a pas chance d'être mieux reçu du côté catholique. Newman ne le lui cache pas. « Je n'agirais pas en ami, lui écrit-il, si je ne vous disais que je n'ai trouvé personne qui n'ait été rebuté par ce qu'on a jugé être votre ton hostile... Les gens semblent penser que vous cherchez à controverser, non à faire la paix. Vous pouvez être assuré que je prends votre défense, sans mérite de ma part, car je sais combien aimant est votre cœur. Mais l'idée est entrée profondément dans l'esprit de tous les catholiques, que vous avez une arrière-pensée1. » Pusey cherche à effacer cette impression, en publiant, quelques mois plus tard, en novembre, sous ce titre ils healthful Reunion impossible? une « Seconde lettre » à Newman, qu'il estime, cette fois, être un véritable Eirenicon et qu'il envoie aussitôt à plusieurs évêques catholiques. Il y examine les difficultés qui peuvent être soulevées des deux côtés contre la réunion, et il tâche, pour chacune, de suggérer un moyen d'accord. Une partie notable de cet écrit est consacrée à la question de l'infaillibilité. L'auteur termine par un appel ému à la réconciliation de ceux qui sont « fils des mêmes pères », et il en montre la nécessité, en face « des jours mauvais et des temps d'épreuves qui semblent venir sur la terre ».

Plus, aux approches de l'ouverture du concile, la définition de l'infaillibilité et la confirmation dogmatique du Syllabus sont annoncées comme certaines, moins Pusey paraît disposé à s'avancer. « Je n'attends

» Lettre du 4 juillet 1869. {Life of Pusey, t. IV, p. 165.)

rien sous le présent Pape, écrit-il. Sous le Pape futur, il pourra y avoir de grands changements. » L'invitation pressante que le P. de Buck lui adresse, ainsi qu'à Forbes, d'aller à Rome, éveille plutôt sa méfiance. Il soupçonne qu'on vise ainsi uniquement à obtenir des conversions individuelles et qu'on compte sur l'impression que ferait à des anglicans isolés le spectacle de cette immense réunion d'évêques, venus de tous les pays '. « Je sais, écrit-il à Newman qui lui a également conseillé ce voyage, que je trouverais, personnellement à Rome, une grande bonté dont je suis indigne, une croyance exagérée de ma propre influence, un grand intérêt pris au progrès de la vérité, et aussi la conviction du devoir de conversion individuelle 2. » Et, un peu plus tard, il écrit encore à lord Acton : « J'ai peur que vos évèques ne songent seulement qu'à nous absorber individuellement. Ils nous accorderaient, individuellement, tout ce qu'ils pourraient, pour cette courte vie, de sorte que nous disparaîtrions comme des gouttes d'eau dans l'océan, et tout redeviendrait tel qu'auparavant3. » De ces fameuses propositions qui devaient êtres soumises à Rome, il n'est plus guère question. En septembre 1869, Pusey écrivait encore à Newman : « Je suppose que quelquesuns d'entre nous enverront des propositions, confiées aux soins de Dupanloup. » Mais il ajoutait : « Je crois

1 Lettres à Forbes et à Littledale. (Life of Pusey, t. IV, p. 176, 180.)

2 Lettre du 17 septembre 1869. (Ibid., p. 182.)

3 Lettre du 25 janvier 1870. (Doc. inédits.)

que cela n'aura aucun résultat, excepté, s'il plaît à Dieu, pour plus tard1. » Vainement, depuis, le P. de Buck a-t-il réclamé, avec plus d'insistance encore, cet envoi, Pusey fait la sourde oreille et se borne à faire écrire au jésuite, par l'évêque Forbes, une lettre où ce dernier précise la situation que veulent prendre les anglo-catholiques, réaffirmant leur désir d'union, mais aussi la conviction qu'ils ont de la validité de leurs ordres et de leurs sacrements, ainsi que l'assurance où ils sont de pouvoir faire leur salut dans leur Eglise 2.

Les délibérations du concile s'ouvrent le 8 décembre 1869. Ceux qui, d'Angleterre, observent les événements et prêtent l'oreille aux bruits qui leur arrivent de Rome, ont tout de suite l'impression que les infaillibilistes vont l'emporter : ceux-ci sont nommés seuls, à l'exclusion de tous les opposants, membres des grandes commissions chargées de soumettre des propositions au concile, notamment de la plus importante de toutes, la commission de flde. La composition de cette dernière commission et, entre tous, le fait que Manning a été appelé à en faire partie, confirment Pusey dans le sentiment qu'il n'y a plus rien à tenter : « Depuis la réunion du concile, écrit-il à lord Acton,

i Life of Pusey, t. IV, p. 183.

2 Lettre de fin décembre 1869. {Ibid., t. IV, p. 187 à 189.)

le 25 janvier 1870, les choses ont pris une tournure très décourageante pour nous... Connaissant Mgr Planning d'ancienne date, je désespère que des propositions, telles que je pourrais en conscience les préparer, puissent être acceptées par une commission dans laquelle il serait le personnage principal '. » Il dit de même, trois jours après, dans une lettre à Newman : « La composition de la commission du dogme nous a découragés : ceux en qui nous aurions eu le plus de confiance, NN. SS. Dupanloup et Darboy, sont omis, et Manning en fait partie. Ce serait absolument sans espoir qu'on enverrait des propositions quelconques à une commission dont Manning serait le membre dirigeant 2. » Toujours Manning ! Ce nom apparaît alors, dans toutes les lettres de Pusey, comme une sorte d'épouvantail.

Pusey, en tout cas, ne se trompe pas en attribuant à l'archevêque de Westminster un rôle considérable dans le concile. Dès le début, ce prélat y prend position comme un des leaders de la majorité. Agé de soixante-trois ans, en pleine possession de tous ses dons d'intelligence et de volonté, il s'emploie, avec une énergie passionnée et une habileté supérieure, à faire triompher l'infaillibilité du Pape. S'il ne prend la parole que deux fois dans les délibérations plénières, ses discours font grand effet, notamment celui qu'il prononce dans la discussion générale sur l'infaillibilité

1 Documents inédits.

2 Life of Pusey, t. IV, p. 189.

et qui tient, pendant près de deux heures, l'assemblée attentive ; il s'y applique à réfuter l'objection tirée de ce que la définition indisposerait l'opinion en Angleterre et entraverait les conversions ; il soutient que les non-catholiques en veulent plus encore à ceux qui professent croire l'infaillibilité en ne voulant pas la proclamer, et qu'à leurs yeux les ultramontains sont seuls consistants, francs et sans équivoque. Il agit plus encore hors séance, dans les conversations individuelles, dans les démarches de chaque jour, sans cesse en mouvement, habile à persuader, à séduire, comme à s'imposer, déployant, dans ces manœuvres, au point d'étonner et d'effaroucher parfois certains vieux prélats, les qualités qui eussent fait de lui, dans la Chambre des communes, un « parliamentary tohip » de premier ordre. Très avant dans la confiance de Pie IX, il le voit aussi souvent qu'il veut et a accès dans ses appartements par les petites entrées. Les opposants, qui ont le sentiment de son influence, ne le ménagent pas ; il voit, dans leurs attaques, un titre d'honneur, et il n'est jamais plus fier que quand les journaux italiens l'appellent : Il diavolo del concilio *.

Manning ne s'enferme pas dans l'intérieur du concile; il veille aussi aux dangers du dehors. Un effort, parti surtout de Munich et inspiré par Dôllinger, se faisait pour obtenir des gouvernements qu'ils témoignassent du déplaisir avec lequel ils verraient la pro-

1 « Ils m'ont donné, écrit-il, le plus noble des titres. » (Life of Manning, t. II, p. 457.)

clamation de l'infaillibilité. Lord Acton, de Rome, où il suivait, avec une attention passionnée, les délibérations conciliaires, profitait de son intimité avec Gladstone, alors premier ministre, pour essayer de le gagner à cette politique interventionniste1. Manning, ayant saisi le secret de ces démarches, s'applique à les contrecarrer. Relevé par le Pape de l'obligation de ne rien révéler des travaux du concile, il se met en rapports avec M. Odo Russell, agent d'informations du gouvernement anglais à Rome, se rencontre avec lui, tous les samedis, sur une des routes solitaires des environs de Rome, et, pour prix des renseignements qu'il lui donne, obtient qu'il combatte, auprès du ministre des affaires étrangères, lord Clarendon, la politique suggérée au premier ministre par lord Acton. A l'en croire, il aurait ainsi grandement concouru à faire échouer, dans le ministère anglais, le projet d'intervention auquel le chef du cabinet était disposé à adhérer.

Cependant les délibérations conciliaires suivaient leur cours, et, après diverses péripéties, le dogme de l'infaillibilité papale est définitivement proclamé, le 18 juillet 1870. Il semble, au premier moment, que cette décision donne raison à ceux qui, dans les récentes polémiques ont le plus bruyamment soutenu l'infaillibilité, et beaucoup de spectateurs croient y voir la victoire du parti extrême et la défaite des modé-

i Letters of lord Acton to Mary Gladstone, Introductory Memoir, p. XLII à XLV1.

rés. Pusey le comprend ainsi et juge que cela met fin à tous les projets de réunion. Peut-être oubliait-il un peu trop que ces projets avaient auparavant rencontré, de son propre côté, d'autres obstacles qui eussent suffi probablement à les faire échouer. Il modifie aussitôt le titre de son troisième Eirenicon, et, au lieu de : Is healthful Reunion impossible ? il met : Healthful Reunion, as conceived possible before the Vatican Council. « J'ai fait ce que j'ai pu, écrit-il à Newman, et, maintenant, j'en ai fini avec les controverses et les Eirenica*. » Il ajoute plus tard : « Le concile du Vatican a été le plus grand chagrin que j'aie jamais eu dans ma longue vie2. » Dix ans après, il ne sera pas encore remis de ce coup, et il écrira à un de ses amis : « La majorité du concile du Vatican m'a brisé; je n'ai touché, depuis, aucun livre de controverse romaine3. » Pusey, comme beaucoup d'autres alors, se méprenait sur la portée véritable de la décision prise. Plus tard, quand on a pu juger les choses avec plus de sangfroid et qu'on a mieux connu les délibérations du concile4, on s'est rendu compte qu'en dépit de certaines apparences, loin d'avoir consacré la victoire d'un parti, la haute assemblée s'est élevée dans une région supérieure à celle des rivalités de personnes et des querelles d'écoles, qu'elle a écarté les idées excessives que certains

1 Life of Pusey, t. IV, p. 193.

2 Spiritual Letters of Pusey, p. 220.

3 Life of Pusey, t. IV, p. 362.

4 Notamment par l'écrit de M?r Fessier, secrétaire du concile, sur la Vraie et la fausse Infaillibilité .

prétendaient lui imposer, que, si elle a donné tort à la minorité sur l'opportunité de la définition, elle a tenu un large compte de ses observations, en écartant les formules trop absolues, d'abord proposées, en précisant et en limitant les cas très exceptionnels où s'exerce l'infaillibilité, si bien que le dogme ainsi défini diffère notablement des thèses soutenues par les plus véhéments des controversistes infaillibilistes d'avant le concile, et que cette définition est moins un succès pour eux qu'une garantie contre leurs exagérations. Ainsi, en dépit des passions des hommes, s'est réalisée la divine promesse de l'assistance de l'Esprit-Saint. C'est ce qui a fait dire à l'un des historiens du concile, d'ordinaire pourtant peu indulgent pour les opposants de cette assemblée : « Les efforts des doctes et éloquents prélats delà minorité n'ont point été perdus : on leur doit, en grande partie, l'heureuse sagesse de la définition ; sans leur résistance, les formules extrêmes auraient peutêtre prévalu1. »

Au lendemain du vote par lequel le concile du Vatican venait de définir l'infaillibilité du Pape, on pouvait se demander quel accueil y feraient l'opinion et les gouvernements. On sait quelle soudaine et tragique diversion fut aussitôt produite par la guerre éclatée

1 L'Église et VÊlat au concile du Vatican, par Emile Ollivier, p. 311.

entre la France et l'Allemagne. Si cette guerre eut pour premier effet l'envahissement de Rome par l'armée italienne et la destruction définitive du pouvoir temporel de cette Papauté dont la puissance spirituelle venait d'être exaltée, elle eut aussi ce résultat de détourner violemment l'attention publique des questions théologiques ; chacun n'eut plus de regards que pour les champs de bataille où se rencontraient les armées, et quand, après plusieurs mois de heurts sanglants, la paix se fit, la proclamation de l'infaillibilité apparaissait déjà comme un événement du passé, un fait accompli.

Ce n'est pas que l'Église échappât complètement aux dangers redoutés par ceux qui eussent voulu écarter la définition. En Allemagne, un groupe de catholiques peu nombreux, mais comptant quelques savants notables, refusèrent, à la suite de Dôllinger, de se soumettre et tentèrent d'organiser une Eglise schismatique. Bismarck les appuya et prit prétexte du vote conciliaire pour entreprendre, contre les catholiques, ce Kulturkampf auquel il devait s'acharner pendant plusieurs années, y employant toutes les ressources d'un gouvernement autoritaire, tout le prestige d'un empire victorieux, secondé par une opinion en majorité protestante, jusqu'au jour où, devant la résistance invincible des consciences, force lui sera de s'avouer impuissant. Mais, ce qui s'est passé en Allemagne n'est pas de mon sujet : seul, l'effet produit en Angleterre nous intéresse.

Naturellement, du côté des infaillibilistes anglais, on

triomphe. Manning, plus animé que jamais, s'emploie à célébrer, à expliquer, à justifier les décisions du concile. Son zèle s'étend au pouvoir temporel du Saint-Siège, contre la destruction duquel il s'élève; et il ne craint pas de faire, sur son rétablissement prochain, des prédictions * que l'événement ne devait pas réaliser. 11 provoque, à Londres, d'importantes et retentissantes réunions de catholiques, pour protester contre la persécution bismarckienne. Quant à ceux qui, tant que le concile n'avait pas prononcé, avaient cru pouvoir contester l'opportunité de la définition, ils n'hésitent pas en présence de la décision prise; ils se soumettent, comme l'ont fait les anti-opportunistes de France. Le personnage qui publie une brochure avec ce titre : « Que va faire le docteur Newman?» se trompe absolument sur la situation de ce dernier. Pour Newman, une telle question ne se pose même pas. A peine la nouvelle du vote du concile lui est-elle parvenue, que, dès le 24 juillet 1870, il écrit à un ami : « J'ai vu la nouvelle définition hier et je suis satisfait de sa modération, en admettant du moins que la doctrine en question dût être définie. Les termes sont vagues et compréhensifs, et, personnellement, je n'éprouve aucune difficulté à l'accepter. » 11 s'applique à rassurer les esprits troublés et leur expose qu'eussentils, à raison de l'opposition de la minorité, des doutes sur l'œcuménicité du concile — doutes auquels la soumission ultérieure de chacun des membres de

i Life of Manning, t. IT, p. 462.

cette minorité devait ôter toute raison d'être — ils n'en seraient pas moins tenus d'accepter le dogme comme proclamé par le Pape, assisté d'un grand nombre d'évêques'. Au malheureux P. Hyacinthe qui s'enfonce davantage dans la révolte, il écrit une lettre touchante, pour tâcher de le retenir. « Rien de ce qui s'est passé, lui dit-il, ne justifie notre séparation de l'Église unique... L'Eglise est la mère des grands et des petits, des gouvernants aussi bien que des gouvernés. Securus judicat orbis terrarum. Si elle déclare, par ses diverses voix, que le Pape est infaillible en certaines matières, il est infaillible en ces matières. Ce que les évêques et le peuple proclament par toute la terre, est la vérité, quelque sujet que nous puissions avoir de nous plaindre de certains procédés ecclésiastiques. Ne nous opposons pas nous-mêmes à la voix universelle2. » Si quelques autres, d'opinion plus avancée, comme lord Acton, demeurent en sympathie avec Dôllinger et en méfiance contre les influences dominantes à Rome, ils ne vont pas jusqu'à la révolte : état d'esprit complexe, malaisé à définir, où une hostilité très âpre contre ce qu'on appelle l'ultramontanisme s'unit au souci de ne pas rompre avec l'Eglise. Le Times a dit assez justement d'Acton que, « pour juger sa situation religieuse, il fallait toujours se rappeler que son opposition à la Curia romana s'appuyait

1 Ces lettres ont été reproduites, quelques années plus tard, par Newman lui-même, dans sa Lettre au duc de Norfolk, en réponse à M. Gladstone.

8 Cité par le Tablet du 20 mai 1905.

sur des fondements moraux et historiques, plutôt que sur des divergences doctrinales ». Il devait demeurer jusqu'à la fin dans les sentiments qui, quelques années auparavant, lui avaient fait déclarer à un de ses amis libres-penseurs, sir Mount Stuart Grant Duff, qu'il « n'avait jamais éprouvé le moindre doute sur aucun des dogmes de l'Eglise catholique » et que « rien n'avait, à ses yeux, un plus haut prix que de rester en communion avec cette Eglise ». Aussi, malgré des hardiesses de critique qui le rendront toujours suspect aux autorités religieuses, n'encourra-t-il jamais leurs censures, et donnera-t-il même, à l'occasion, sur ses croyances dogmatiques, des explications qui satisferont son évêque, Mgr Browne, de Shrewsbury1. Il mourra, en 1902, en communion avec l'Eglise catholique. Ainsi fera, après quelques péripéties parfois plus inquiétantes, son ami Oxenham.

Quant aux protestants anglais de toute nuance, ils ne peuvent que voir de très mauvais œil la décision conciliaire qui exalte les prérogatives du Pape. Les Highchurchmen de l'Église établie ne se montrent pas les moins hostiles. Chez plusieurs, ce sentiment se traduit en sympathie témoignée aux Vieux-catholiques d'Allemagne. Dôllinger est nommé docteur de l'université d'Oxford. Au congrès que les Vieux-catholiques tiennent à Cologne, en 1872, se rendent plusieurs clergymen dont deux évêques, Wordsworth de Lincoln

1 Letters of Lord Acton, to Mary Gladstone, Introductory memoir, p. L1V.

et Brown d'Ely ; leur démarche, il est vrai, n'est pas universellement approuvée ; l'archevêque de Canterbury, Tait, tout en protestant de « sa profonde sympathie » pour Dôllinger et ses amis, se soucie peu de voir son Eglise se compromettre officiellement dans un mouvement dont l'avenir lui paraît fort incertain '. Parmi les hommes disposés à se rapprocher des Vieuxcatholiques, est le confident le plus intime de Pusey dans ses récentes tentatives de réunion avec l'Église romaine, le chanoine Liddon. Une controverse, sur laquelle j'aurai occasion de revenir en parlant du Ritualisme, agitait alors vivement les esprits dans le sein de l'Église anglicane : fallait-il ou non maintenir, dans le service du dimanche, la récitation du symbole d'Athanase? Pusey et Liddon, partisans décidés du maintien, furent amenés à déclarer qu'au cas de décision contraire, ils se retireraient du ministère de l'Eglise d'Angleterre. Pour où aller? Liddon semblait alors tourner les yeux du côté des Vieux-catholiques. Il écrivait en effet à Pusey, en février 1872 :

Moi aussi, je ne puis devenir un catholique romain, parce que je me refuse à croire à l'infaillibilité du Pape et à d'autres choses encore. Et, comme vous, j'ai pensé sérieusement au mouvement vieux-catholique. Si, par exemple, je suis à la côte au milieu de l'été (les choses ne me paraissent pas devoir en venir à un dénouement avant cette date), j'irai, je pense, à Munich, je ferai ce que je pourrai

i Life of Tait, t. II, p. 82 à 85.

pour Dollinger et j'acquerrai ainsi les connaissances qui pourront m'être utiles plus tard en Angleterre1.

Le début de cette lettre tendrait à faire croire que Pusey, lui aussi, envisageait cette éventualité d'un rapprochement avec les Vieux-catholiques. Si cette velléité a existé un moment, elle n'a pas duré : quelques mois plus tard, on le voit au contraire témoigner d'une réserve assez méfiante à l'égard de ce mouvement, refuser de se rendre au congrès de Cologne, et blâmer ceux de ses coreligionnaires qui y vont a.

Certains anglicans se flattaient qu'en se rapprochant des Vieux-catholiques, ils faciliteraient leur union avec des groupes bien plus importants, avec les diverses Églises d'Orient, notamment avec l'Eglise russe. Il y avait longtemps que des esprits qui souffraient de l'isolement d'une Eglise exclusivement anglaise, rêvaient de cette union, et, dans ce dessein, avait été fondée, en 1864, YEaslern Churck Association. A la fin de l'année suivante, deux mois après la publication du premier Eirenicon de Pusey, plusieurs membres de l'Église d'Angleterre, dont l'évêque Wilberforce, le personnage le plus considérable du High Church dans l'épiscopat, s'étaient réunis en conférence avec des réprésentants de l'Église russe. Mais vainement Wilberforce, avec son impétuosité accoutumée, avait-il offert d'admettre à la communion les membres de l'Église russe et demandé la réciprocité pour les an-

1 Life and Letlers of Liddon, p. 167.

* Life of Pusey, t. IV, p. 292, 293.

glicans en Russie, on n'avait pu aboutir à autre chose qu'à un vague échange de politesses. Après 1870, quand les anglicans eurent, suivant le mot de Pusey, l'impression que « le concile du Vatican venait de leur fermer au nez la porte à demi ouverte », l'idée d'une entente avec les Orientaux revint sur le tapis. « Il y a ici, écrivait encore Pusey, un sentiment dominant : l'union à tout prix1. » Sur l'initiative de Dôllinger, des conférences eurent lieu à Bonn, auxquels prirent part des anglicans, des orientaux et des Vieux-catholiques. Tant qu'il ne s'agit que de médire du Pape, l'entente fut facile; mais quand il fallut préciser les croyances, les divergences éclatèrent, notamment sur la clause du filio que, que les Orientaux excluaient du symbole de Nicée et que les anglicans maintenaient. Pour en finir, Dôllinger présenta une rédaction équivoque que les Orientaux adoptèrent parce qu'ils y voyaient l'abandon de cette clause, et que, de guerre lasse, les anglicans présents parurent accepter. Mais Pusey, qui avait vu avec déplaisir quelques-uns de ses amis, entre autres Liddon, prendre part à ces conférences, s'éleva vivement, dans plusieurs lettres au Times, contre ce qui lui paraissait une atteinte à l'intégrité de la foi, et fit tant qu'aucune suite ne fut donnée à cette tentative de conciliation. Fait curieux, ce fut auprès de Newman qu'il chercha conseil et appui pour cette protestation 2.

i Life of Pusey, t. IV, p. 300.

2 Ibid., t. IV, p. 292 à 301.

Les politesses et les coquetteries devaient cependant continuer, par la suite, entre anglicans et Vieux-catholiques. En 1878, la Lambeth conférence, réunion des évêques anglicans du monde entier, charge une commission, composée des deux archevêques de Canterbury et d'York et de plusieurs évêques, de se mettre en communication avec les Vieux-catholiques qui peuvent désirer le secours de l'Eglise d'Angleterre. En 1881, Tait, en dépit de ses premières méfiances, fait bon accueil aux deux évêques vieux-catholiques, Reinkens et Herzog, venus pour conférer sur les perspectives de leur œuvre, et surtout il prend sous sa protection spéciale l'ex-père Hyacinthe et sa mission en France1. Son successeur, Benson, est plus réservé; il a remarqué que l'Église d'Angleterre, en retour des sympathies qu'elle témoignait, ne recevait même pas la reconnaissance explicite de sa situation, et que l'Église janséniste de Hollande, dont relevaient les évêques vieux-catholiques d'Allemagne et de Suisse, persistait à ne pas admettre que l'épiscopat anglican fût en possession de la succession apostolique2. Cependant, après la mort de Benson, à la Lambeth conférence de 1898, on voit figurer, dans des cérémonies publiques, l'évêque Herzog, au milieu des évêques anglicans, et la conférence nomme des délégués pour suivre les congrès vieux-catholiques. Actuellement, il paraît que les anglicans qui désirent communier dans

i Life ofTait, t. II, p. 429, 514, 527, 528, 532, 544, 541. * Life of Benson, t. II, p. 198.

les églises des Vieux-catholiques d'Allemagne, de Suisse et d'Autriche, y sont admis, et qu'en Allemagne, où la communion sous une seule espèce est encore la coutume, ils sont reçus à communier sous les deux espèces1. Vainement a-t-on multiplié, en Angleterre, ces marques de sympathie, ils n'ont pu donner à un mouvement mort-né le principe de vie qui lui manquait. Aussi ceux des anglicans qui n'étaient pas uniquement poussés par la haine de Rome et le partipris de soutenir, sans y regarder, tous ceux qui se révoltent contre elle, n'ont-ils pas tardé à perdre leurs illusions du début. C'a été entre autres le cas de l'honnête Liddon, bientôt dégoûté de ces prétendus réformateurs sur lesquels il a, un moment, fondé beaucoup d'espérances 2.

Quant à l'union de l'Eglise d'Angleterre avec les Églises orientales, elle est restée le rêve de plusieurs anglicans, en peine de leur isolement. L'idée reparaît surtout aux heures où l'on croit avoir à se plaindre de l'Église romaine. UEaslern Church Association, qui s'était peu à peu désorganisée, a été reconstituée en 1893, en se donnant pour mission de promouvoir cette union, et un laïque, membre influent de YEnglish Church Union, M. Birkbeck, s'est voué à cette tâche. En 1896, un des membres les plus distingués de l'épiscopat anglican, le docteur Creighton, mort évêque de Londres, a été délégué officiellement par son Église,

1 Life ofBenson, t. II, p. 198.

8 Life and Letters of Liddon,

pour assister au couronnement du tsar, et on l'a vu prendre part, avec chape, mitre et crosse, à toutes les cérémonies religieuses, donnant sa bénédiction aux mougicks qui se prosternaient en lui baisant la main'. En 1898, c'est un autre prélat, l'évêque de Salisbury, qui est allé fraterniser sur place avec les Eglises orientales. Mais, en somme, on ne parvient pas à aller au delà de ces démonstrations extérieures, et l'union véritable n'est pas plus avancée qu'au début.

L'opposition que rencontrait en Angleterre la décision du concile ne se renfermait pas toujours dans le monde des théologiens ; parfois, elle débordait dans le monde politique. Ainsi, à la fin de 1873, et au commencement de 1874, les pseudo-libéraux, enragés de fanatisme antipapiste, imaginèrent de réunir à Londres un grand meeting, pour apporter au gouvernement allemand, dans sa politique de persécution religieuse, l'appui moral de l'opinion anglaise. Lord John Russell, alors octogénaire, mais toujours animé de la passion qui lui avait fait dénoncer si bruyamment, en 1850, lors du rétablissement de la hiérarchie catholique, « l'agression papale », promit de présider le meeting. Empêché par sa santé de tenir sa promesse,

1 De curieux détails sont donnés sur ces faits, dans The Life and Letters of M. Creighton, volume publié récemment par sa veuve.

il écrivit une lettre publique où il déclara que « la cause de l'empereur d'Allemagne était celle de la liberté et la cause du Pape celle de la servitude ». 11 mérita ainsi les remerciements de M. de Bismarck, peu habitué à se voir décerner un brevet de libéralisme, et ceux de l'empereur Guillaume1. Cet incident ne parvint pas, toutefois, à remuer beaucoup la masse du public anglais. Il fallut l'intervention soudaine de Gladstone pour l'échauffer un moment sur ce sujet.

Gladstone venait de tomber du pouvoir, après un ministère de six années, pendant lequel il avait touché à beaucoup de questions, entrepris beaucoup de réformes, trop peut-être pour l'opinion, à la longue, un peu lassée et effarouchée. L'occasion, plutôt que la cause de sa chute, avait été le rejet du bill sur l'université de Dublin. Ayant déjà fait beaucoup pour l'Irlande, — abolition de l'Eglise établie, première loi agraire, — il avait voulu compléter son œuvre en abordant le problème, depuis longtemps posé et non encore résolu aujourd'hui, de l'instruction supérieure pour les Irlandais catholiques, et il avait proposé, dans ce dessein, de transformer l'université protestante de Dublin en université mixte où les catholiques auraient leur place. Mais cette combinaison n'avait pas été acceptée par les évêques qui réclamaient une université exclusivement catholique, et, sur leurs conseils, les députés irlandais se joignirent à l'opposition

1 Life of lord John Russell, par Spencer Walpole, t. II, p. 446 à 449.

conservatrice pour faire échouer le bill. Gladstone, blessé de cet abandon, voulut se retirer tout de suite, mais les conservateurs refusèrent de prendre le pouvoir avec une Chambre où ils n'avaient pas de majorité, et les ministres durent rester à leur banc, « comme des volcans éteints », disait malicieusement Disraeli. Impatient de cette situation, Gladstone résolut de brusquer les choses, et annonça, le 23 janvier 1874, la dissolution du Parlement. Il se jeta lui-même dans la mêlée électorale, avec une telle impétuosité que lord Shaftesbury, un peu interloqué, écrivait : « C'est une chose nouvelle et très grave de voir le premier ministre se démener ainsi. Rien n'est-il dû à la dignité de la position? En vérité, à le voir courir de Greenwich à Blackheath, à Woolwich, à New- Cross, à tout endroit où l'on peut installer un tonneau, on pense à Punch plus qu'au Premier1. » Tant d'efforts n'aboutirent qu'à un échec. Battu dans le pays, comme il l'avait été dans le Parlement, Gladstone non seulement céda le pouvoir à Disraeli, mais, par une lettre publique, non exempte d'amertume, adressée à lord Granville, il se démit de la direction du parti libéral, et, nouvel Achille irrité de l'ingratitude des Grecs, il se retira sous sa tente. Qu'allait-il y faire? De quel côté allait se porter sa fiévreuse activité?

Sur ces entrefaites, un bill est présenté, dont l'objet, de l'aveu même de ses promoteurs, est « d'abattre le

1 Cité par Mra* Dronsart dans son étude sur M. Gladstone.

Ritualisme l ». La question ainsi soulevée tenait grandement au cœur de Gladstone ; il reparaît, un moment, à la Chambre des communes, en juillet 1874, pour combattre le projet, et prononce un courageux et éloquent discours qui n'empêche pas du reste le vote de la loi à une immense majorité. Peu après, en octobre, il revient sur cette question, dans un article publié par le Contemporary ; au cours de cet article, sans que le sujet l'y conduise naturellement, il insère une violente sortie contre le catholicisme tel qu'il lui apparaît au lendemain du concile du Vatican ; après avoir rappelé, à la défense des Ritualistes, « qu'à aucune époque, depuis le règne de Marie la Sanguinaire », il n'eût été possible à une poignée du clergé de prétendre romaniser l'Église et le peuple d'Angleterre, il ajoute :

Mais, si ce projet eût été possible au vne et au xvme siècle, il n'en serait pas moins devenu impossible au xixe, quand Rome a substitué à sa fière devise : semper eadem, une politique de violence et de changement de foi; quand elle a refourbi et brandi toutes les armes rouillées dont on croyait qu'elle avait cessé de se servir; quand personne ne peut se convertir à elle, sans renoncer à sa liberté morale et intellectuelle, et sans mettre son loyalisme et son devoir de citoyen à la discrétion d'un autre; quand elle a répudié à la fois la pensée moderne et l'histoire ancienne. Je ne peux parvenir à m'alarmer de l'issue de ses croisades, bien que j'estime à toute sa valeur sa puissance pour le mal.

1 J'aurai occasion de reparler de ce bill, dans une autre partie de cette étude.

Une attaque si gratuitement outrageante irrite les catholiques qui ripostent. Il n'en faut pas davantage pour détourner sur ce sujet la combativité, alors sans emploi, de Gladstone. L'homme d'Etat, dépité de la politique, se jette à corps perdu dans la polémique religieuse et, dès novembre 1874, il publie un premier pamphlet sous ce titre : The Vatican Decrees in their bearing on civil allegiance ; a political expostulation. Quels sont sa thèse et son grief? A son avis, le concile a fait un catholicisme nouveau; l'Eglise qui en résulte n'est plus celle avec laquelle Pitt et Robert Peel ont traité; elle est désormais liée à « ce système plus politique que religieux qu'on appelle en Allemagne le Vaticanisme »; ce vaticanisme supprime tout contrôle, toute liberté de discussion; l'épiscopat gravement atteint dans sa dignité et dans son pouvoir, n'est plus, comme par le passé, en possession d'exercer une sorte d'arbitrage officieux entre Rome et les gouvernements; il est devenu l'instrument docile d'une volonté étrangère ; c'est le Pape qui a pouvoir de prononcer souverainement et infailliblement non seulement sur la foi et la morale, mais sur tout ce qui concerne la discipline et le gouvernement de l'Eglise, sur tout ce qui intéresse le salut des hommes. Où est la limite? Que ne peut-on pas faire rentrer dans cette catégorie, d'autant que le Pape se réserve le droit de fixer seul cette limite? En réalité, sa compétence est illimitée et s'exercera de plus en plus dans des matières que l'État considère être de son domaine. L'auteur rappelle, d'ailleurs, « que le pontife qui a

mis au jour cette doctrine, est le même qui a condamné la parole libre, la tolérance des autres Églises, la liberté de conscience, l'étude des matières civiles et philosophiques, indépendante de l'autorité ecclésiastique, la lixationpar l'Etat des droits civils de l'Église; qui n'a demandé, par conséquent, qu'à l'Église les titres qui établissent ses propres droits civils, en y ajoutant un droit divin à des immunités civiles, et le droit d'user de la force matérielle; qui, enfin, a orgueilleusement affirmé que les Papes du moyen âge, avec leurs conciles, n'avaient pas envahi sur les droits des princes ». Et alors, se tournant vers les catholiques anglais, Gladstone leur pose ce cas de conscience : Si demain le Pape déclare nulle et sans effet une loi votée par le parlement anglais, comme il a fait pour les lois ecclésiastiques votées par le parlement prusssien, comment les catholiques concilierontils l'obéissance qu'ils lui doivent avec leur devoir de citoyens anglais? Quelle conduite tiendront-ils, si demain le Saint-Père, en vertu de la bulle Unara sanctam, dépose la reine d'Angleterre? « L'Angleterre, conclut-il, est fondée à demander et à savoir par quel moyen l'obéissance requise par le Pape et le concile du Vatican est conciliable avec l'intégrité de l'allégeance civile. En un mot, est-il possible d'être à la fois un bon Anglais et un bon catholique? » Tout cela dit sans ménagement aucun, en s'emportant en gros mots sur la « dégradation actuelle de l'ordre épiscopal », sur la « servilité et la docilité du concile », sur « les hideuses mascarades, les folies du pouvoir ecclésias-

tique », sur « l'arrogance d'une caste étrangère », suf « les myrmidons de la Chambre apostolique ».

Où l'auteur veut-il en venir et quelle est sa conclusion pratique? Des protestants logiciens lui écrivent que, si sa thèse est juste, il faut rapporter le bill d'émancipation des catholiques et « leur remettre les fers aux pieds ». C'est un Kulturkampf à entreprendre, à l'instar de Bismarck. Il est évident que Gladstone ne vise à rien de pareil ; s'il n'exprime pas la réprobation qu'on eût attendue de lui, contre la persécution allemande, et s'il se borne à dire, en passant, « qu'il n'entrera pas dans l'examen du litige qui existe entre Rome et l'empire d'Allemagne », du moins il se garde d'offrir cette politique en exemple à ses compatriotes. Au fond, sans se demander à lui-même quelles devront en être les suites pratiques, il n'a voulu que produire un violent effet d'opinion et soulever les esprits contre l'ultramontanisme. Sur ce point, son but est largement atteint. Grâce au renom de l'auteur, à la véhémence entraînante et passionnée d'une argumentation qui flatte les préventions d'un peuple toujours facile à échauffer contre le papisme, le pamphlet a tout de suite un immense retentissement. En quelques semaines, on en vend 120.000 exemplaires. Il semble que toute l'opinion anglaise ait pris feu sur la question du « Vaticanisme ».

Ces attaques, qui eussent paru naturelles sous la plume d'un John Russell, étonnent de la part de Gladstone. Il était certainement l'un des hommes d'Etat les plus sérieusement chrétiens de l'Angleterre de ce temps, m. H

et, parmi les ministres dirigeants des autres pays, on en eût cherché vainement un ayant une foi aussi sincère, une aussi ardente piété, une préoccupation aussi dominante des choses religieuses. Sur le continent, il eût été traité de« clérical ». La théologie l'intéressait plus encore que la politique. Jeune, il avait eu le désir d'entrer dans les ordres et n'en avait été détourné que par la volonté de son père qui avait résolu de faire de lui un homme politique. Manning, que son attrait personnel eût au contraire porté vers le Parlement, disait de Gladstone, vers la fin de sa vie : « Il était plus proche de l'état ecclésiastique que moi-même ; je pense qu'il y était aussi apte que moi je l'étais peu. » Dans son zèle religieux, rien du bigotisme sectaire de certains protestants. En sympathie, et plus ou moins en communion avec les hommes du Mouvement d'Oxford, il semblait, par ses idées et par les formes mêmes de sa piété, incliner vers le catholicisme ; il avait été intimement lié avec plusieurs des convertis de 1845 et de 1850, notamment avec Manning et Hope, et, s'il ne les avait pas suivis dans leur suprême évolution, il était demeuré ou redevenu leur ami. Loin de paraître en vouloir à l'Église qui les lui avait enlevés, il avait, en plus d'une circonstance, et sans crainte de heurter de front les préjugés populaires, lutté pour lui faire rendre justice. Ainsi, en 1850, lors de l'explosion antipapiste provoquée parle rétablissement de la hiérarchie catholique, avait-il courageusement combattu YEcclesiastical titles Bill, et l'un des actes de son dernier ministère avait été de le faire abroger. Ne venait-il pas aussi de

faire voter le désétablissement de l'Église anglicane en Irlande? Comment un tel homme est-il donc devenu subitement un détracteur si violent du catholicisme ? Gladstone avait observé avec attention les tendances qui, depuis quelques années, prévalaient dans l'Église romaine et qui s'étaient manifestées dans le Syllabus et le concile. Son informateur habituel en ces matières, lord Acton, ne lui avait pas présenté ce mouvement sous un jour favorable. Pendant le concile notamment, dans les lettres qu'Acton écrivait de Rome au premier ministre, pour le gagner à l'idée d"une intervention des gouvernements dans les délibérations conciliaires, il s'appliquait à démontrer que la définition projetée de l'infaillibilité était grosse de menaces pour le pouvoir civil, et il ne serait pas difficile de découvrir, dans cette correspondance, le germe de toutes les thèses qui devaient être développées dans le pamphlet de 1874 {. Sous l'impression de ces renseignements, Gladstone se montrait chaque jour plus irrité du tour que prenait le concile, et, dès le 2 janvier 1870, il écrivait à un de ses amis : « Pour la première fois dans ma vie, je serai obligé de parler sur le papisme ; car ce serait un scandale d'appeler la religion qu'ils sont en train de fabriquer à Rome, du même nom que celle de Pascal, de Bossuet ou de Ganganelli. » Et plus tard, quand l'infaillibilité est proclamée : « Toute la procé-

1 Letters of Lord Acton to Mary Gladstone, Introductory memoir, p. XLVI. Notons cependant qu'au jour de la publication du pamphlet, lord Acton, loin de l'approuver, chercha à en détourner Gladstone. (Ibid., p. LI, LU.)

dure a été monstrueuse... Le fanatisme du moyen âge est vraiment modéré, comparé à celui du xixe siècle 4. » Aussitôt le schisme des Vieux-catholiques éclaté en Allemagne, Gladstone y prend un vif intérêt ; il est en relations avec Dôllinger et se trouve auprès de lui, à Munich, en septembre 1874, deux mois avant la publication de son pamplet; il écrit de là à sa femme : « J'ai passé les deux tiers de mon temps avec le docteur Dôllinger qui est, en vérité, un homme bien remarquable, et cela me glace le sang de penser que, dans sa vénérable, mais, grâce à Dieu, saine et forte vieillesse, il est excommunié. Je ne connais personne avec qui je sois plus d'accord sur la façon de juger et de traiter les choses religieuses2. » Et son biographe ajoute qu'il revint de Munich « dans le même état de fermentation, où il se trouvait, vingt mois auparavant, à son retour de Naples ». Alors, cette « fermentation » avait abouti aux fameuses lettres où il dénonçait, aux indignations de l'Europe, les atrocités des prisons napolitaines. Cette fois, elle produit le réquisitoire contre le Vaticanisme. Dans les deux cas, se manifestent cette facilité et cette puissance d'emballement qui caractérisaient cette nature généreuse, mais excessive. Son imagination, une fois échauffée sur un sujet, flambait violemment. Tout prenait alors à ses yeux des lueurs étranges et des proportions démesurées. Il voyait rouge et énorme, et, tout en croyant n'obéir

i Life of Gladstone, par Morley, t. JI, p. 510, 512. 2 lbid.. p. 513.

qu'aux inspirations les plus nobles, il s'abandonnait aux plus extrêmes emportements. Ajoutons qu'en 1874, sa combativité naturelle est encore exaspérée, sans qu'il en ait bien conscience, par l'amertume qui lui laissent ses récents déboires parlementaires. Du reste, de la meilleure foi du monde, il se défend, dans ses lettres à un de ses amis catholiques, Ambrose Phillipps de Lisle, d'avoir voulu attaquer la religion catholique romaine; il prétend n'en vouloir qu'au Vaticanisme*.

L'apparition du pamphlet de Gladstone et le retentissement qu'il a tout de suite dans l'opinion, jette un grand émoi parmi les catholiques. De toutes parts jaillissent les ripostes, émanant d'évêques, de prêtres, de laïques qui protestent avec indignation contre la mise en doute de leur loyauté envers la reine. Il n'est pas jusqu'à lord Acton qui ne s'associe, dans le Times, à ces protestations, tout en s'accordant avec Gladstone pour récriminer historiquement contre la conduite des Papes, et non sans laisser voir quelque satisfaction du coup porté à 1' « ultramontanisme 2 » . Au commencement de février 1875, Gladstone écrit qu'il vient de

1 Lettre du 14 décembre 1874 et du 1" mars 1875. (Life and LettersofAm.br. Phillips de Lisle, t. II, p. 43, 47.)

2 Ibid., p. 91 et 92, et Letters of Lord Acton lo Mary Gladstone, Inlroductory memoir, p. LI à LV.

lire la vingtième des réponses qui lui ont été faites *. Manning, par sa haute situation comme par la responsabilité qu'il a eue dans les décisions du concile, était particulièrement qualifié pour intervenir. Aussitôt le pamphet paru, il adresse au Times, le 7 novembre 1874, une lettre courte mais ferme, où il affirme que « les décrets du Vatican n'ont pas changé un iota aux obligations et aux conditions de l'allégeance civile », que sans doute cette allégeance n'est illimitée pour aucun de ceux « qui croient en Dieu et sont gouvernés par leur conscience », mais que les catholiques sont, sous ce rapport, dans la même situation que tous les chrétiens, et il proteste que « leur allégeance civile est aussi pure, aussi vraie, aussi loyale que celle de l'auteur de la brochure ou de tout autre sujet de l'empire britannique ». Trois jours après, interrogé par un autre journal, il répète la même protestation et y joint quelques paroles sévères sur l'acte de M. Gladstone, « le premier événement, dit-il, qui ait troublé une amitié de quarante-cinq ans2 ». L'archevêque n'entend pas se borner à ces brèves protestations, et, après une préparation de huit à dix semaines, dans le courant de janvier 1875, il fait paraître une réfutation plus étendue. La thèse qu'il y développe

I Life of Gladstone, par Morley, t. II, p. 520.

3 A cette dernière plainte, Gladstone, piqué, répondit que l'archevêque oubliait la séparation de douze années qui avait suivi sa conversion au catholicisme. 11 en résulta un échange de lettres assez aigres et une nouvelle rupture qui, du reste, ne devait pas durer indéfiniment. Au bout de quelques années, les relations se rétablirent à peu près sur l'ancien pied. {Life of Manning, t. II, p. 478 et 479, 489 à 491.)

est, comme dans sa lettre au Times, que le concile n'a rien changé à la situation des catholiques par rapport à leur allégeance civile. 11 affirme, l'histoire en main, que les conflits entre l'Église et les pouvoirs civils sont toujours venus de ce que ces derniers ont tenté d'envahir le domaine spirituel. Des droits revendiqués, dans le passé, par les Papes, fût-ce dans la bulle Unatn sanclam, il n'abandonne rien, tout en donnant, non sans quelque ironie dédaigneuse, l'assurance que, dans les conditions actuelles de la société, la reine d'Angleterre n'a rien à en redouter. Puis, passant aux événements plus récents, il explique comment le concile a été amené à définir l'infaillibilité du chef de l'Église. La conclusion est une remontrance attristée à l'adresse de Gladstone:

Il y a quelques mois, je n'aurais pas cru que j'eusse jamais à écrire ces pages. Je n'ai jamais rien écrit avec plus de chagrin... Personne n'a suivi la carrière politique de M. Gladstone avec plus de bon vouloir généreux et désintéressé que je ne l'ai fait; personne n'a plus joyeusement reconnu ses dons; personne n'a plus équitablement interprété certains actes de sa vie politique, ni salué ses succès avec plus de joie. Mais, quand il dépouille ce caractère d'homme d'État pour lequel il a fait preuve de tant de capacité, en vue de faire le canoniste et le théologien, ce dont il s'est montré ici si peu capable, et cela avec la volonté de semer la discorde et les animosités parmi six millions de ses compatriotes, et aussi, je dois l'ajouter, avec des intempérances de langage difficiles à égaler, je suis contraint de dire qu'il s'est laissé entraîner à un acte pour lequel je ne puis trouver aucune excuse valable... M. Gladstone peut faire beaucoup de choses; mais il ne peut pas

i68 LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE

faire toutes choses; il a une forte main, mais il est un arc qu'il ne peut tendre. Il s'est ici essayé à une tâche pour laquelle, sans quelque chose de plus que les pures connaisances littéraires, ses dons variés eux-mêmes ne suffiront pas...

J'ai écrit ces mots avec une pénible contrainte ; mais, quoi qu'il m'en coûte, je dois remplir mon devoir, et je crois que c'est mon devoir de porter ce jugement, au nom des catholiques de ce pays, sur un acte injuste en lui-même et, pour cela, non seulement stérile en bons résultats, mais plein de graves dangers pour la chose publique.

Mais je ne peux finir sur une note si triste. Si cette Expostulation a renversé beaucoup d'espérances, à la fois d'ordre public et privé, nous ne pouvons toutefois regretter sa publication. Du moment où de telles méfiances et méprises existaient dans l'esprit de nos compatriotes, le plus tôt et le plus ouvertement qu'elles sont rendues publiques, est ce qui vaut le mieux. Nous ne nous contentons pas d'être tolérés comme des gens suspects et dangereux... Nous remercierons M. Gladstone, pour nous avoir fait avoir audience devant la justice publique de notre pays, et nous avons confiance que son accusation sera revisée. Son esprit est trop large, trop juste, trop droit, pour refuser de reconnaître une erreur, quand il s'aperçoit qu'il a été trompé... Je vois en cela l'augure d'un avenir plus heureux et plus pacifique que si ce conflit momentané n'était jamais né. Nous nous comprendrons mieux l'un l'autre. Notre paix civile et religieuse sera affermie par cette épreuve.

Quelque autorité qu'eût la parole de Manning, il était un écrivain qui avait bien davantage l'oreille du

public anglais, c'était Newman ; vers lui se tournaient naturellement les catholiques d'outre-Manche, toutes les fois qu'ils se voyaient aux prises avec les préventions deleurs compatriotes protestants. Ceux-làmêmes qui naguère lui en voulaient de son attitude avant et pendant le concile, n'étaient pas les moins prompts à comprendre que nul n'était plus qualifié pour expliquer aux gens du dehors les décisions de ce concile. Newman n'eut pas, un moment, la tentation de bouder ceux qui l'avaient tenu à l'écart ou en suspicion. Vainement, sous l'influence pacifiante de l'âge, répugnait-il encore plus qu'en 1865 — quand il avait dû répondre à YEirenicon de Pusey , — à se jeter dans une bataille de presse ; vainement lui en coûtait-il particulièrement de s'attaquer à Gladstone, avec qui il entretenait de bons rapports, et qui venait, par un procédé chevaleresque, de lui faire parvenir d'avance les épreuves de sa brochure, pour lui permettre d'y répondre plus promptement *, tout s'effaçait devant ce qui lui paraissait être un devoir de sa situation ; comme il l'écrivait peu après, sa conscience lui disait qu'après avoir été cause que tant d'hommes s'étaient fait catholiques, il n'avait pas le droit de les laisser sur la sellette, quand des accutions aussi graves qu'inattendues étaient dirigées contre eux 2. Et puis, du moment où, contre son avis, l'infaillibilité avait été définie, il jugeait d'un intérêt capital de redresser, sur ce dogme, les fausses inter-

1 Life and Letters of Ambr. Phillipps de Lisle, t. II, p. 41.

2 Lettre du 17 janvier 1875. {Life of Gladstone, par Morley, t. II, p. 522.)

prétations auxquelles avaient fourni prétexte les exagérations de certains écrivains catholiques et que les adversaires de l'Eglise trouvaient profit à répandre et à exploiter ' .

Newman ne se dissimule pas qu'il a affaire à un redoutable adversaire. A la première lecture de la brochure de Gladstone, il écrit à Phillipps de Lisle : « M. G. me semble avoir dit, dans son écrit, certaines choses très injustifiables et cruelles, mais je crains que

1 C'est par ce motif que, déjà deux ans auparavant, en septembre 1872, à propos d'une polémique sur l'approbation que l'on prétendait avoir été donnée par le pape Grégoire XI11 au massacre de la Saint-Barthélémy, Newman avait écrit au Times : « Récemment, dans votre article sur le massacre de la Saint-Barthélémy, vous nous avez jeté un défi sur un très grave sujet. Je n'ai aucun titre à parler au nom de mes frères; mais je parle, à défaut de quelqu'un de meilleur. Aucun Pape ne peut faire que le mal soit le bien. Aucun Pape n'a de pouvoir sur ces éternels principes moraux que Dieu a imprimés dans nos cœurs et nos consciences. Si quelque Pape avait, les yeux ouverts, approuvé la perfidie et la cruauté, que ceux-là approuvent ce Pape qui le peuvent. Si quelque Pape, à quelque époque, avait eu l'esprit si possédé du désir de voir l'Eglise triompher sur ses ennemis, qu'il en fût insensible aux actes perfides et sauvages par lesquels serait consommé ce triomphe, que ceux-là qui s'y sentent disposés disent que, par cette conduite, il a rempli son haut office de justice et de miséricorde. Ruse et cruauté, et tout ce qui est bas et méchant ont une Némésis assurée, et frappent, à une heure donnée, les têtes de ceux qui s'en sont rendus coupables. Qu'en fait, le pape Grégoire XIII ait une part dans le crime de la Saint-Barthélémy, c'est ce que je demande qu'on me prouve, avant que je ne le croie. On dit communément, pour sa défense, qu'il lui avait été fait un rapport partial et inexact sur ce sujet, et qu'il avait agi sur de faux renseignements. Cela implique une question de fait que les historiens doivent décider. Mais, même s'ils décident contre le Pape, son infaillibilité n'est, sous aucun rapport, compromise. Infaillibilité n'est pas impeccabilité. Même Caïphe a prophétisé, et Grégoire XIII n'était pas tout à fait un Caïphe. »

nous n'ayons beaucoup de peine à rendre toutes choses claires et satisfaisantes pour l'esprit protestant. » Deux jours plus tard, il a vu sans doute la façon de présenter son argumentation, et il a meilleur espoir. « Je ne suis pas du tout fâché, écrit-il, que Gladstone publie une semblable Expostulation ; cela doit tourner au bien ' ». Moins de deux mois lui suffisent pour composer sa réponse qui paraît le 27 décembre 1874, — quelques semaines, par conséquent, avant celle de Manning, — sous la forme d'une Lettre au duc de Norforlk. C'est un écrit étendu, d'environ deux cents pages. L'auteur commence par dénoncer l'injustice et l'incompétence dont a fait preuve Gladstone dans ses attaques ; il déclare indigne de son caractère élevé, la façon dont « il a ameuté les passions haineuses contre des hommes excellents dont le seul tort est leur religion », et il fait remarquer, avec une ironie attristée, qu'il n'était pas besoin de tant de rhétorique pour exciter les esprits, en Angleterre, contre les malheureux catholiques. Mais, en même temps, se tournant vers ses coreligionnaires, il ajoute :

J'ai le sentiment profond que les catholiques doivent, dans une grande mesure, s'en prendre à eux-mêmes, et non à d'autres, de ce qui leur a aliéné un esprit si religieux. Il y a, parmi nous, des hommes, nous devons l'avouer, qui, depuis des années, se sont conduits comme si les paroles inconsidérées et les actes blessants n'entraînaient aucune responsabilité ; qui ont formulé les vérités dans la forme la plus paradoxale ; qui ont tendu les prin-

1 Life and Letters of Ambr. PliHHpps de Liste, t. Il, p. 41, 42.

cipes jusqu'à ce que la corde soit sur le point de se rompre; qui, enfin, après avoir fait de leur mieux pour mettre le feu à la maison, laissent aux autres le soin de l'éteindre. Les gens, en Angleterre, sont suffisamment sensibles en ce qui touche les revendications du Pape, sans qu'on les leur présente à la face en signe de défi. Ces revendications, je ne vais très certainement pas les renier; je ne les ai jamais reniées. Je n'ai nulle intention, maintenant que je dois écrire sur elles, d'en cacher aucune partie. Et je les maintiens aussi sincèrement que je reconnais mon devoir de loyalisme envers la constitution, les lois et le gouvernement de l'Angleterre. Je ne vois aucune incompatibilité entre le fait d'être un bon catholique et celui d'être un bon Anglais. Encore est-ce une chose d'être capable de me satisfaire moi-même sur cette compatibilité, et une autre de satisfaire les autres ; et aussi, bien que n'étant aucunement troublé dans ma propre conscience, je rencontre de grandes difficultés dans la tâche que j'ai devant moi. J'en rencontre une à surmonter l'excitation présente de l'esprit public contre notre religion, excitation causée en partie par les extravagances chroniques de certaines bandes de catholiques, ici et là, en partie par la véhémente rhétorique qui est l'occasion et le sujet de cette lettre.

Cela dit, Newman aborde les accusations de Gladstone qu'il suit sur le terrain de l'histoire, de la théologie, du droit public; discussion serrée, habile, sans violence, sans effort déclamatoire, attentive à présenter les idées sous la forme la plus intelligible à l'esprit anglais, et s'efforçant de triompher des préventions par la loyauté de l'accent et par la probité de l'argumentation. Il revendique et justifie les pouvoirs du Pape ; mais, pour établir, à l'encontre de Gladstone, qu'ils ne sont ni un asservissement des catholiques, ni

une menace pour le pouvoir civil, il montre que ces pouvoirs sont limités. A propos de ce qu'il appelle « l'allégeance divisée », il soutient, en s'appuyant sur l'enseignement des théologiens, que le catholique n'est pas tenu d'obéir aveuglement au Pape, quelque puisse être son ordre et sur quelque sujet qu'il porte, et qu'à forger des hypothèses plus ou moins vraisemblables, on peut en imaginer où c'est l'ordre du prince qui devrait l'emporter. De même, il nie que le droit de la conscience, entendue dans son vrai sens, c'est-à-dire comme « l'obéissance aux appels de la voix divine qui parle en nous », soit annihilé par l'autorité du Pape, et que, comme le prétend Gladstone, la liberté morale du catholique ait été détruite par la proclamation de l'infaillibilité. « La conscience, observe-t-il, n'est pas un jugement sur quelque vérité spéculative, sur quelque doctrine abstraite, mais elle décide de la conduite à tenir, de ce qu'il faut faire ou ne pas faire. » Elle est une « règle pratique ». Dès lors, « il ne peut y avoir conflit entre elle et l'autorité du Pape, que quand le Pape légifère ou donne des ordres particuliers ; or un Pape n'est pas infaillible dans ses lois, dans ses commandements, dans ses actes d'Etat, dans son administration, dans sa politique ». Et Newman continue :

Qu'est-ce que l'excommunication et l'interdit ont à faire avec l'infaillibilité? Saint Pierre était-il infaillible, dans les circonstances où saint Paul lui résista à Antioche ? Saint Victor était-il infaillible, quand il sépara de sa communion les Eglises d'Asie ? Ou Liberius, quand semblablement il

excommunia Athanase ? Et, pour en venir à une époque postérieure, Grégoire XIII Tétait-il, quand il faisait frapper une médaille en l'honneur du massacre de la Saint-Barthélémy? ou Paul IV, dans sa conduite envers Elisabeth? ou Sixte V, quand il bénissait l'Armada? ou Urbain VIII, quand il persécutait Galilée ?

L'auteur concluait cette partie de son écrit, par cette déclaration d'un tour bien anglais : « Certainement, si je suis obligé de faire intervenir la religion dans les toasts d'après dîner, — ce qui en vérité ne semble pas devoir se produire, — je boirai — au Pape, s'il vous plaît, — mais à la conscience d'abord, au Pape après. »

Traitant ensuite de l'Encyclique de 1864 et du Syllabus, Newman en précise et en limite le sens et la portée, par une interprétation analogue à celle qu'avait déjà donnée MgrDupanloup dans une brochure fameuse. Il se refuse à voir, dans le Syllabus,xm acte de l'autorité doctrinale du Pape, où son infaillibilité puisse être en jeu ; c'est, à son avis, tout simplement une table des matières, un index des erreurs condamnées naguère dans des documents pontificaux d'importance et d'autorité variables. L'émoi que cet acte a produit lui paraît tenir à des malentendus résultant et de la façon dont il a été composé et rédigé, et de l'ignorance où est le public du langage et des procédés théologiques.

En ce qui touche le concile du Vatican, Newman proteste tout d'abord contre les bruits ridicules et mensongers qui, naguère encore, le présentaient comme étant sur le point de se joindre à Dollinger :

L'explication de tels bruits à mon sujet, dit-il, est facile à donner. Ils viennent de ce que ceux qui les répandent oublient que les actes ecclésiastiques ont deux faces, que des fins justes sont souvent poursuivies par des moyens très indignes, et que, par suite, ceux qui, comme moi, font opposition à une ligne de conduite, ne sont pas nécessairement opposés à l'issue en vue de laquelle elle a été adoptée. Jacob a gagné, par de mauvais moyens, la bénédiction qui lui était destinée. « Ne sont pas israélites tout ceux qui sont d'Israël », et il est des partisans de Rome qui n'ont pas la sainteté et la sagesse de Rome elle-même.

Je ne fais allusion à rien de ce qui s'est passé dans l'intérieur du concile : de cela, naturellement, nous ne savons rien ; mais, quand même il se serait passé là des choses sur lesquelles il est pénible d'insister, cela n'affecterais aucunement, fût-ce de l'épaisseur d'un cheveu, la validité de la définition qui en est résultée. Ce que j'ai senti profondé, ment, et que je sentirai toujours tant que durera ma vie, c'est la violence et la cruauté des journaux et autres publications qui, se plaçant, comme ils faisaient profession de le faire, du côté catholique, s'employaient, par leur langage inconsidéré (sans naturellement s'en rendre compte), à ébranler le faible dans sa foi, à décourager ceux qui étudiaient, à blesser l'esprit protestant. Et je ne parle pas seulement de publications ; un sentiment ne prévalait que trop, dans beaucoup d'endroits, que personne ne pouvait être vraiment fidèle à Dieu et à son Église, qui avait quelque pitié des âmes troublées, ou se faisait quelque scrupule de « scandaliser quelques-uns de ces petits qui croient » dans le Christ, « de risquer la ruine d'un de ceux pour lesquels il est mort ».

C'est ce sentiment très vif qui me faisait dire fréquemment : « Je ne croirai pas que l'infaillibité du Pape doive être définie, jusqu'à ce qu'elle le soit. »

Après avoir ainsi déchargé son cœur sur ce qui l'avait blessé dans le passé, Newman rappelle comment, la définition votée, il l'a tout de suite acceptée. Seulement, il précise ce qu'elle a été, comment elle a limité les cas très rares où s'exerce l'infaillibilité. Cela lui est une occasion de faire ces réflexions d'une portée générale :

La foi est une vertu si difficile ; même avec la grâce spéciale de Dieu, il est si difficile d'adhérer intérieurement à des propositions qui ne peuvent être vérifiées, pour nous, ni par la raison ni par l'expérience, mais qui doivent être reçues, sur la parole de l'Église, comme un oracle de Dieu, que l'Église a toujours montré un soin extrême de restreindre, autant que possible, la liste des vérités et le sens des propositions dont elle demandé l'absolue acceptation. «L'Église, dit Pallavicini, autant qu'elle le peut, s'est toujours abstenue d'imposer aux esprits des hommes ce commandement, le plus ardu de la loi chrétienne, qui est de croire, sans douter, des matières obscures. » Coopérer à cet office charitable a été le travail spécial de ses théologiens, et des règles sont posées par elle, par la tradition et par la coutume, pour les aider dans leur tâche. Elle parle seulement quand il est nécessaire de parler; mais à peine a-t-elle parlé en maître pour établir quelque principe général, qu'elle met ses théologiens à l'œuvre pour expliquer ce qu'elle a voulu dire d'une façon concrète, par une interprétation stricte de ses paroles, par l'éclaircissement tiré des circonstances où elles ont été prononcées, par la reconnaissance des exceptions, en vue de rendre cela aussi tolérable que possible et de laisser le moins possible de tentation aux esprits obstinés dans leur sens propre, indépendants, ou mal instruits. Il y a quelques années, c'était la mode, parmi nous, d'appeler les écrivains

qui se conformaient à cette règle de l'Église, des minimisers. Ce temps de tyranniques ipse clixit est passé, j'en ai la confiance; l'évêque Fessier, homme de grande autorité, car il était secrétaire général du concile du Vatican, et de plus haute autorité encore dans son ouvrage, car celui-ci a l'approbation du Souverain-Pontife, nous démontre clairement qu'une modération de doctrine, dictée par la charité, n'est pas incompatible avec l'intégrité de la foi *.

Au cours de son examen des décisions du concile, Newman est amené à envisager les objections historiques, élevées contre l'infaillibilité, par Dôllinger et d'autres savants allemands. Ce qu'il dit à ce sujet a une une portée qui dépasse cette controverse spéciale et mérite d'être retenu. 11 écrit donc, en faisant allusion à ces savants :

Je ne pense pas à eux sans une tristesse infinie. Ils nous ont quittés. Pour eux, comme pour nous, c'est une tragique aventure. Cela nous prive d'un grand prestige. Personne n'est là pour prendre leur place. Je crois qu'ils sont tout à fait dans l'erreur, et en ce qu'ils ont fait, et en ce qu'ils font. Je dois dire que je n'approuve pas plus que leurs actes, l'idée qu'ils se font de l'Histoire. Je ne nie pas les faits qu'ils exposent, mais l'usage qu'ils prétendent en faire, et je ne comprends pas comme eux les rapports qui existent entre les faits historiques et les définitions de l'Église. Ils me semblent attendre de l'Histoire ce qu'elle ne peut fournir et ne pas avoir assez de confiance dans les divines promesses et dans la Providence qui guide l'Église dans les définitions.

1 M*' Fessier avait publié, après le concile, son écrit intitulé: De la vraie et de la fausse infaillibilité.

Et pourquoi donc l'Histoire ecclésiastique aurait-elle plus de titres que l'Écriture, à renfermer « tout le plan de Dieu »? Pourquoi le jugement propre qui n'a pas le droit d'interpréter les Écritures contre la voix de l'Autorité, aurait-il le droit d'interpréter contre elle l'Histoire ?...

Pour moi, j'avouerai simplement qu'aucune doctrine de l'Église ne peut être rigoureusement ni démontrée, ni condamnée, par des preuves historiques. Ces preuves tendent plus ou moins à établir les doctrines de l'Église; souvent elles y parviennent presque complètement; dans d'autres cas, elles vont seulement assez loin pour montrer la direction ; parfois, tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il n'y a pas de preuve du contraire; parfois même, en apparence, ces preuves semblent tendre vers une conclusion opposée, ce qui appelle une explication; mais, dans tous les cas, il reste assez de marge pour l'exercice de la foi dans la parole de l'Église. Qui ne croit les dogmes que parce qu'il les a tirés de l'Histoire par sa raison, est à peine un catholique. Le vrai catholique croit dans l'usage dogmatique que l'Église fait de l'Histoire, et l'Église, pour se guider, a aussi d'autres ressources, l'Écriture, la tradition, le sens ecclésiastique, et un certain pouvoir de raisonnement subtil qui a son origine en un don de Dieu. Il n'y a, dans cette vue, nulle servitude ou « renoncement à la liberté de l'esprit », pas plus que chez ceux qui se convertissaient à la parole des apôtres, croyant à ce que les apôtres leur prêchaient ou leur enseignaient sans aucune Écriture.

Arrivé au terme de sa discussion, Newman se rend ce témoignage qu'il a pleinement répondu à M. Gladstone :

Le point principal de son accusation contre nous, dit-il, est qu'en 1870, après une série d'actes préparatoires, un grand et irréformable changement a été effectué dans l'attu

tude politique de l'Église, par les troisième et quatrième chapitres de la bulle Pastor OEternus, changement qu'aucun État ni homme d'Étal ne peuvent laisser passer. De cette assertion capitale, je considère qu'il n'a donné absolument aucune preuve, et mon dessein, dans les pages précédentes, a été de le mettre en lumière. En vérité, l'infaillibilité du Pape et son autorité suprême ont été, par les décisions du concile du Vatican, déclarées matières de foi ; mais sa prérogative d'infaillibilité n'existe que dans des matières spéculatives, et sa prérogative d'autorité n'est pas infaillibilité dans les lois, les commandements, les actes. Son infaillibilité porte sur le domaine de la pensée, non directement sur celui de l'action, et, tandis que cela peut vraiment toucher le théologien, le philosophe ou l'homme de science, cela concerne à peine l'homme politique. Quant à savoir si la reconnaissance de son infaillibilité, en matière de doctrine, augmentera son pouvoir actuel sur la foi des catholiques, c'est ce qui reste à voir et que l'événement établira; car ce sont des dons trop grands et trop redoutables pour qu'on en use facilement. M. Gladstone paraît le sentir, et c'est pourquoi il insiste sur l'accroissement que la définition du concile du Vatican a apporté à l'autorité du Pape. Mais il n'y a aucun accroissement réel. Depuis des siècles et des siècles, le Pape a possédé et mis en œuvre cette autorité que la définition déclare aujourd'hui lui avoir toujours appartenu. Avant le concile, il y avait la règle d'obéissance et les exceptions à cette règle ; depuis le concile, la règle subsiste et, avec elle, la possibilité des exceptions.

Newman s'occupe ensuite <<. des différences d'argument et d'opinion » qu'on pourra relever entre lui et les autres catholiques qui ont répondu à M. Gladstone. Il explique que si les catholiques n'ont qu'un sentiment sur ce qui est matière de foi, ils peuvent varier dans ce

qui est seulement opinion théologique, ce qui prouve, dit-il, « qu'après tout, le jugement privé n'est pas si complètement inconnu parmi les catholiques que les protestants voudraient le faire croire », et il ajoute :

Je tire de ces remarques deux conclusions : premièrement, en ce qui regarde les protestants, que M. Gladstone ne peut plus déclamer que nous n'avons aucune « liberté intellectuelle » ; secondement , pour l'instruction de quelques catholiques, je voudrais faire observer que, tandis que je reconnais un Pape, jure divino, je n'en reconnais aucun autre, et que je regarde comme une usurpation trop détestable pour qu'il soit convenable d'y insister, que des individus usent de leur propre jugement privé, dans la discussion des questions religieuses, non seulement pour abundare in suo sensu, mais pour anathématiser le jugement privé des autres.

Je dis qu'il y a un seul oracle de Dieu, la sainte Église catholique et le Pape comme son chef. A son enseignement, j'ai toujours désiré que toutes mes pensées, toutes mes paroles soient conformes; à son jugement, je soumets ce que j'écris maintenant, tout ce que j'ai écrit dans le passé, non seulement pour en apprécier la vérité, mais pour en apprécier la prudence, l'utilité, l'opportunité. Je pense n'avoir poursuivi aucune fin personnelle dans aucune de mes publications, mais je sais bien que, dans des matières qui n'étaient pas de foi, je puis avoir parlé, quand j'aurais dû garder le silence.

C est sur ces paroles que se termine cette lettre où une si loyale indépendance s'unit à une soumission si entière. Toutefois je ne ferais pas assez complètement connaître l'état de cette âme, si je ne joignais ici le post-scriptum qu'y a ajouté Newman, dans une édition

postérieure ; il s'agissait de répondre à ses anciens amis protestants qui semblaient le croire découragé et désabusé par les déboires qu'il avait pu éprouver dans sa nouvelle communion :

Tout ce que je puis dire, c'est que, depuis le jour où je suis devenu un catholique, jusqu'à ce jour, ce qui fait près de trente ans, je n'ai pas eu un seul moment de doute sur ce point que la communion de Rome est cette Église que les apôtres ont fondée à la Pentecôte, qui a seule « l'adoption des fds, et la gloire, et les alliances, et la loi révélée, et le service de Dieu, et les promesses », et que la communion anglicane, quels que soient ses mérites et démérites, quelle que soit l'excellence des individus qu'elle renferme, n'a, comme telle, aucune part dans cette Église. Je n'ai jamais non plus, depuis 1845, hésité un moment dans ma conviction que c'était mon devoir manifeste de joindre, comme je l'ai fait, cette Église catholique que, dans ma propre conscience, je sentais être divine. Les personnes et les lieux, les incidents et les circonstances de ma vie qui appartiennent à mes quarante-quatre premières années, sont logés profondément dans ma mémoire et dans mes affections ; en outre, j'ai eu plus d'épreuves et de souffrances de divers genres, comme catholique, que comme anglican ; mais jamais, un seul instant, je n'ai désiré revenir en arrière; jamais je n'ai cessé de remercier mon Créateur pour la miséricorde avec laquelle il m'a rendu capable de faire le grand changement, et jamais II ne m'a laissé croire qu'il m'oubliait, jamais II ne m'a laissé en détresse ou dans aucune sorte de trouble relisieux.

La Lettre au duc de Norfolk a tout de suite un grand succès. Au bout de deux jours, quinze mille exemplaires

en sont déjà vendus '. Les protestants de bonne foi sont ébranlés, touchés par cette argumentation sincère, forte, vraiment libérale, écrite en une langue qu'ils comprennent, qu'ils admirent et où rien ne les blesse. Gladstone a rencontré le contradicteur qui est le mieux en mesure de contenir et de désarmer les passions qu'il a soulevées. Les catholiques, en général, sont fiers de leur champion et reconnaissants du secours qu'il leur apporte dans cette crise périlleuse. Un prince de l'Église, le cardinal Cullen, archevêque de Dublin, se fait solennellement l'interprète de leur gratitude en louant, dans une lettre pastorale, « l'admirable réponse du vénérable Dr Newman ». Toutefois, chez certains catholiques qui se sentent touchés par le désaveu que Newman a fait de leurs exagérations, existe un mécontentement qui ose plus ou moins se manifester. Dans sa brochure, qui est postérieure à celle de Newman, Manning, énumérant les diverses réponses faites à Gladstone, omet complètement la Lettre au duc de Norfolk. D'autres font plus et la dénoncent comme l'œuvre d'un minimiser et un acte d'opposition au Pape. Fautil s'en étonner, quand un personnage important de la Curia, Mpr Nardi, se plaignait que l'écrit de Manning lui-même eût une « saveur de conciliation » et menaçait de l'attaquer publiquement2? Dans la Revue de Dublin, les appréciations de Ward, plus atteint cependant que personne par les désaveux de Newman, sont relative-

1 Life and Letters of Ambr. Phillipps de Liste, t. II, p. 56. » Life of Manning, t. II, p. 484, 485.

ment modérées et bienveillantes ; il se défend de vouloir appeler minimistic un tel écrit et il ajoute même « avoir rarement lu un ouvrage avec lequel il fût, sur certains points, en plus complète sympathie ». Ne\vman,lorsde la publication de sa brochure, avait écrit, sur un ton affectueux, à son ancien disciple, pour le préparer aux réserves qu'il était obligé de faire sur certaines thèses excessives. La réponse de Ward est curieuse et, par certains côtés, touchante.il remercie son ancien maître des sentiments qu'il lui témoigne, et, tout en maintenant ses thèses, laisse voir, pour la première fois, que son assurance est quelque peu ébranlée :

Je suis de plus en plus convaincu, dit-il, que ma direction était la bonne; mais je suis aussi de plus en plus convaincu que, de temps en temps, j'ai commis de graves erreurs de jugement, soit dans ce que j'ai dit, soit dans ma façon de le dire. Je puis dire, avec la plus grande sincérité, que la principale cause de ces erreurs m'a toujours paru être ma séparation d'avec vous. Jamais homme n'a été moins faitque moi pour le rôle de premier violon. Vous pouviez suppléer exactement ce qui me manquait, corrigeant les extravagances, les crudités, suggérant des vues opposées, signalant les exagérations de plume, etc. Quand je m'aperçus que vous et moi, comme je le pensai, partions de principes fondamentalement opposés, cette aide inestimable fut perdue pour moi, et je n'ai jamais pu vous remplacer même en partie. Si vous ne riez pas de l'expression, je dirai que je me suis senti moi-même une sorte d'orphelin intellectuel... Excusez cette terrible prolixité d'égotisme. Cela vous montrera au moins combien je suis désireux que vous pensiez moins mal que vous le faites, de mon attitude intellectuelle, et que vos réprimandes soient,

pour cela, moins sévères. Toute la couleur de ma vie a changé, je vous assure, par la perte de votre sympathie. Mais ma gratitude pour le passé demeurera louj ours entière1.

A la fin de sa vie, l'honnête Ward devait compléter sa confession : « Je n'ai maintenant aucun doute, écrira-t-il, que, dans diverses parties de mes écrits, j'ai été, sur un ou deux points, beaucoup trop loin. Cela était dû en partie, je l'admets, à réchauffement de la polémique ; mais c'était dû encore plus, je crois, à un certain désir passionné de pousser tout de suite jusqu'au bout la logique, que je reconnais hautement être l'un de mes principaux défauts intellectuels2. »

Parmi ceux qui en voulaient à Newman d'avoir désavoué certaines exagérations, quelques-uns n'eussent pas été fâchés que Rome s'associât à leur ressentiment. Pie IX, malgré les préventions qu'on avait de longue date éveillées dans son esprit, ne se prêta pas à leur désir. S'il n'adressa pas à l'auteur de la Lettre au duc de Norfolk quelqu'un de ces témoignages publics ou privés qu'il accordait volontiers aux défenseurs de l'Eglise, il se dépendit du moins, dans une conversation avec le recteur du collège anglais à Rome, d'avoir jamais songé à blâmer l'écrit de Newman, bien qu'il en trouvât certains passages critiquables; il ajoutait que, d'après ce qui lui revenait, « cet écrit faisait du bien » et qu'il « avait complètement dissipé l'idée

» W.-G. Word and the catholic Revival, p. 270 à 274. 2 Ibid., p. 264.

AVANT, PENDANT ET APRÈS LE CONCILE 18b

qu'on s'était faite de l'opposition de son auteur au Pape' ». Certes, Newman méritait mieux encore. Mais attendons quelques années, et le Saint-Siège, payant enfin la dette contractée envers l'un de ses plus zélés et plus utiles défenseurs, appellera, par la voix de Léon XIII, Newman à rejoindre, dans le Sacré Collège, Manning que Pie IX y aura fait entrer peu auparavant, et le Pape marquera formellement vouloir ainsi reconnaître les éminents services que l'illustre oratorien avait rendus par ses actes et par ses écrits. En voyant ainsi revêtus de la même pourpre, en dépit de leurs divergences, ces deux grands serviteurs de l'Église, on comprendra mieux comment, dans l'unité de foi, de soumission et de dévouement, l'autorité catholique admet des façons diverses de penser et d'agir, et à quel point sa largeur de vues diffère des étroitesses et de l'exclusivisme de l'esprit de parti.

Gladstone n'était pas homme à reculer devant les nombreux contradicteurs qu'il s'était attirés. La lutte au contraire l'excitait. En janvier 1875, il blesse encore plus les catholiques en publiant, dans la Quarterly Revieic, sur les « Discours du Pape », un article dont la violence souvent vulgaire n'est ni d'un homme

1 Life of Manning, t. II, p. 486.

d'État, ni même d'un gentleman. Traitant ces discours de hautement incendiaires, il reproche à Pie IX de trop parler, reproche au moins singulier dans sa bouche. « Aucunes lèvres, dit-il, n'ont laissé tomber du trône papal une telle masse de matières. Depuis vingt-huit ans, il a vécu de la nourriture morale qu'une suite de sycophantes lui sert toujours, si bien que toutes les fibres de sa nature en sont saturées. Ce n'est sans doute pas par politique ; il faut qu'une nécessité de sa nature le pousse à ces harangues incessantes... Il se décharge, de semaine en semaine, de jour en jour, quelquefois à plusieurs reprises dans la journée, de ces matières copieuses et violemment explosibles... » Le polémiste plaisante sur « ce prisonnier qui n'est pas emprisonné », sur ce spolié auquel « la crédulité de millions d'hommes assure des moyens d'existence égaux à ceux de tout riche gentilhomme de Londres ou de Paris ». Il impute à crime au Saint-Père de servir des pensions à trois mille personnes. « Sans doute, dit-il, on compte sur elles pour se montrer au besoin dans toutes les grandes députations, comme les figurants au théâtre. » Quant aux anathèmes pontificaux, il déclare qu'ils « ne peuvent plus inspirer de crainte ni commander de respect ».

Un mois plus tard, nouvelle publication : c'est, sous le titre de Vaticanism, une réplique aux contradicteurs de la première brochure. Gladstone y traite, avec une courtoisie marquée, Newman, dont il loue le talent et la loyauté. C'est à Manning surtout qu'il s'attaque. Du reste, tout en maintenant sa thèse sur la prétendue transformation du catholicisme, il confesse, d'un ton

assez maussade, que « l'objet immédiat de son appel a été atteint, en ce que le loyalisme de ses compatriotes catholiques romains, au moins pour la masse, reste manifestement intact et assuré ». Peu après, il réunit ses deux brochures et l'article du Quarterly en un volume intitulé : Rome and the neioest fashions in Religion.

Cette polémique semblait être devenue l'affaire unique de l'ancien ministre. « Je passe mes jours et mes nuits dans le Vatican, écrit-il le 19 décembre 1874 au duc d'Argyll. Voilà déjà deux mois de correspondance incessante et d'autres rudes travaux que m'a donnés le Pape, et il peut y en avoir encore deux autres. Le travail n'est pas plaisant, mais je suis loin de m'en repentir... C'est plein d'un intense intérêt. Chaque poste m'apporte une malle de livres et de lettres... Tout mon temps est pris. Le sujet mérite qu'on se donne cette peine'. » Et Church mande à lord Blachford, le 11 janvier 1875 : « Gladstone a déjeuné hier avec nous. 11 est encore tout bouillant de sa fureur anti-vaticane... Il correspond avec Dôllinger et prend grand intérêt aux perspectives religieuses, et aussi, je pense, aux perspectives politiques de son parti. Il insiste pour que le Guardian réserve une place spéciale aux affaires ecclésiastiques d'Allemagne2. » Le polémiste se sent soutenu, excité par les approbations bruyantes qu'il rencontre dans la masse de l'opinion protestante.

1 Life of Gladstone, par Morley, t. II, p. 520.

2 Life and Letlers of Dean Church, p. 246.

i88 LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE

Bismarck, auquel il a pris soin de faire adresser un des premiers exemplaires de sa brochure, lui a répondu par une lettre de remerciements'. 11 est vrai que d'autre part, du côté catholique, ce succès n'est pas sans lui coûter le brisement de beaucoup d'amitiés : « Aujourd'hui, dit-il, je n'ai plus un ami en Irlande. J'y ai aliéné tous mes amis protestants par le désétablissement de leur Eglise, et, par mes brochures, tous mes amis catholiques, sauf un, qui est un évêque, mais qui, tout en se hasardant à correspondre avec moi, a peur que son nom ne soit connu. A peu d'exceptions près, mes amis catholiques anglais se tiennent éloignés de moi. Même lady Georgiana Fullerton a cessé ses visites accoutumées à cette maison2. »

En fin de compte, que résulte-t-il de tout ce tapage? Si échauffée que soit l'opinion anglaise, elle ne se laisse pas entraîner à prendre, contre les catholiques, des mesures vexatoires que personne ne lui demande, Gladstone moins que tout autre. Celui-ci, d'ailleurs, ne tarde pas à bifurquer sur une autre piste. Une année n'est pas passée qu'il s'enflamme sur ce qu'on appelle alors, dans la presse, les « atrocités bulgares » ; au lieu du Pape, c'est le grand Turc contre lequel il fulmine. De tant de déclamations sur le Vaticanism et sur la situation politique faite aux catholiques par la proclamation de l'infaillibilité, il ne restera donc bientôt plus rien. L'opinion anglaise s'accoutumera, au contraire,

1 Life of Gladstone, par Morley, t. II, p. 521.

2 Life of Manning, t. II, p. 487.

de jour en jour plus complètement, à voir ces catholiques, autrefois proscrits, ou au moins suspects, prendre leur part de la liberté commune et de la vie sociale. Gladstone lui-même, oublieux de sa grande colère, retrouvera, à leur égard, des sentiments de justice et de générosité qui sont davantage dans sa nature. En 1890, il proposera d'abolir les incompatibilités qui ne permettaient pas à un catholique d'être lord chancelier d'Angleterre ou vice-roi d'Irlande. Et, quelques années plus tard, en 1895, quand la lettre de Léon XIII Ad Anglos éveillera l'espoir d'une réconciliation entre l'Eglise anglicane et l'Eglise romaine, il proclamera, dans un mémoire public, la nécessité de l'union et rendra hommage « au langage et à la conduite » du « premier évêque de la chrétienté ». « C'est, dira-t-il, une attitude paternelle au sens le plus large du mot, et, bien qu'elle prenne place parmi les derniers souvenirs de ma vie, j'en garderai toujours la précieuse mémoire, avec de tendres sentiments de respect, de gratitude et de haute estime. »

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