‹ La Renaissance catholique en Angleterre au XIXe siècle (volume 2)Chapitre 3 sur 32 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

!ANNING ET NEWMAN

, Divergence de vues persistante entre Newman et Manning. Manning croit de son devoir de contrecarrer l'action de Newman. Il y est poussé par Ward et Talbot. — II. Nouvel effort de Newman pour établir une maison de l'Oratoire à Oxford. Manning obtient que Rome s'y oppose et qu'elle se prononce une seconde fois contre la fréquentation des Universités nationales par les jeunes catholiques. — III. L'attaque d'un journal contre Newman provoque une adresse de protestation de la part des notables catholiques. Impression produite sur Manning et ses amis. Tentative infructueuse de Manning pour amener un rapprochement entre lui et Newman. — IV. Newman souffre des suspicions dont il est enveloppé et des entraves apportées à son initiative. Cependant il a le goût de la retraite et se sent appelé à une vie d'isolement. Sa communion habituelle avec le monde invisible. Sa vie à Egbaston. Sa sollicitude pour l'école annexée au couvent. — V. Préparation longue et laborieuse delà Grammar of Assent. Idées développées dans ce livre. Effet produit. Le poète chez Newman. The Dream of Gerontius

Les manifestations diverses qu'a suscitées, en Angleterre, la campagne pour la réunion des Églises, ont permis d'entrevoir une certaine différence d'attitude et de langage entre Newman et Manning. En effet, le contraste que j'ai déjà eu l'occasion de noter entre les natures et les idées des deux grands convertis1, loin de s'atténuer, s'accentuait plutôt. Newman

1 Voy. 2" partie, ch. vu, passim.

persistait à déplorer, en matière religieuse, les opinions excessives et provoquantes, moins pour luimême, que par une sollicitude apostolique pour les âmes qu'il craignait de voir ainsi troubler et rebuter. Il préférait la « patience » qui sait, disait-il, « supporter, pour un temps, ce qu'on sent être une erreur, en considération de la vérité qui peut éventuellement en résulter ». Il déclarait que « c'était bien peu de chose d'obtenir les louanges de ceux qui pensent comme nous », et il jugeait plus méritoire la tolérance à l'égard des contradictions. Persuadé que, pour beaucoup d'hommes, même bien intentionnés, la religion est un joug et une charge, il pratiquait volontiers, par égard pour eux, dans l'exposition des articles de foi, ce qu'il appelait a wise andgentle minimism*. « Dans un temps comme le nôtre, écrivait-il à un jésuite de ses amis, les vues extrêmes sont seules en faveur, et un homme qui n'est pas extravagant est considéré comme un traître. Cela me fait quelquefois penser aux filles du roi Lear, et j'estime que ceux-là, après tout, seront trouvés être les plus fidèles, qui sont le plus mesurés dans leur langage 2. » Il était particulièrement en éveil sur les précautions et les ménagements dont il convenait d'user envers les préjugés du public anglais. Consulté, vers cette époque, par un autre jésuite, sur la fondation projetée d'une revue catholique, il reconnaissait de quelle utilité elle pourrait être pour désa-

1 Newman, par William Barry, p. 120, 205, 206.

2 Lettre du 24 juillet 1864. (The Month and J.-H. Newman, I, p. 4, janvier 1903.)

buser les protestants habitués à se figurer que les catholiques étaient dans un état d'infériorité intellectuelle et qu'ils formaient une sorte de corps étranger, ne s'intéressant pas aux questions anglaises ; mais il expliquait que, pour en tirer cet avantage, il ne fallait « pas y chercher un moyen d'inculquer directement la vérité catholique », et il ajoutait :

J'estime que cette revue serait sans utilité, — du moins pour l'objet que j'ai seul en vue, — si la généralité du public en venait à la considérer comme un « organe ultramontain ». Il me semble que ce qu'on doit se proposer, c'est d'établir, pour la pensée, des fondations catholiques, — or, les fondations ne sortent pas hors du sol, — et, en outre, de les établir avec des briques protestantes, je veux dire d'user autant que possible des partis et des écoles protestantes, en agissant comme saint Paul, lorsque, à Athènes, il en appelait à « l'autel du Dieu inconnu». Quant au bien que pourraient retirer d'une telle revue les lecteurs catholiques, il consisterait, dans ma pensée, en ce qu'elle les rendrait ce qu'elle serait elle-même, en ce qu'elle créerait en eux cet élargissement et cet affinement de l'esprit, cette innocente et religieuse sympathie pour les sujets nationaux, cette faculté d'entrer en commerce avec les protestants, de les aider dans les entreprises temporelles légitimes, toutes choses qui seraient, en fin de compte, un moyen, et le plus efficace de tous les moyens humains, d'amener, de toutes les classes de la nation, des convertis à l'Eglise *.

Une telle façon de voir différait fort de celle dont s'inspirait alors Manning. Celui-ci, semblait se faire

1 The Month and J.-H. Newman, I, p. 5 et 6.

un devoir de conscience et un point d'honneur de heurter les idées des Anglais, en leur présentant sans ménagement ce qui les effarouchait le plus dans les doctrines catholiques. Il se faisait ainsi, auprès de ses compatriotes, un renom d'intransigeance. Ses anciens amis anglicans ne laissaient pas que d'en être surpris. Gladstone, qui avait alors repris avec lui des relations cordiales, écrivait à Odo Russell, agent d'informations du gouvernement anglais à Rome : « Il est curieux que Manning ait si grandement changé de caractère. Quand il était archidiacre, on considérait que toute sa force consistait dans une faculté de gouvernement et dans la sage modération avec laquelle celle-ci s'exerçait. Maintenant, on le cite toujours comme l'ultra des ultras1. » Sur la fin de sa vie, Manning, se reportant aux premières années de son épiscopat, constatait en effet à quel point il était alors devenu impopulaire : « Je doute, disait-il, que personne ait jamais été plus attaqué. » Il y était d'autant plus sensible que, peu auparavant, comme archidiacre anglican, il avait été en grande faveur auprès de ses compatriotes. « J'avais passé soudainement, disait-il encore, du plein été au plein hiver. » Il se faisait du reste honneur de ce changement et l'attribuait à ce qu'il « n'avait pas voulu, Dieu merci, rabattre, fût-ce d'un demi-ton, aucune des vérités impopulaires » qu'il était « de son lot » d'enseigner, et il s'appliquait ce texte :

1 Life of Gladstone, par Morley, t. Il, p. 509, 510.

« Si hommibus placèrent, non essem servas Jesu Christi*. »

S'il n'y avait eu, entre Manning et Newman, que ces conceptions différentes du devoir religieux, inspirées, l'une et l'autre, par l'amour des âmes et par le dévouement au Christ, il n'y aurait pas eu lieu de s'en inquiéter. A condition de ne pas sortir des limites fixées par les règles de foi et de discipline, il y a eu ^.ace, de tous temps, dans le catholicisme, pour cette variété d'appréciation qu'amène naturellement la diversité des intelligences et des tempéraments; c'est un signe de vie, un principe de fécondité et de progrès ; la libre discussion et la leçon des événements finissent tôt ou tard par faire prévaloir les vues les plus justes. Newman, pour son compte, admettait cette diversité, et il écrivait à Ward, l'un des plus excessifs de l'école intransigeante :

Je ne trouve pas que les différences qui sont entre nous soient un si grand malheur; il y a toujours eu, il y aura toujours, dans l'Église, de semblables divergences; si elles cessaient jamais, c'est que toute vie spirituelle et intellectuelle aurait cessé chez nous. C'est une conséquence de notre état militant. Aucun pouvoir humain n'y peut rien ; en l'enrayant, tout au plus arriverait-il à faire la solitude et à lui donner le nom de paix. L'homme ne peut l'empêcher; Dieu ne le veut pas; dans ses vues, ces divergences sont une occasion d'exercer la charité2.

Malheureusement, Manning ne partageait pas cette façon de voir, et, de ses divergences avec Newman, il

1 Life of Manning, t. II, p. 121.

2 Lettre du 18 février 1866. {Life of Manning, t. II, p. 321.)

concluait au devoir de tout faire pour contrecarrer, pour annuler l'influence du catholique dont le concours lui eût été le plus précieux et qui aurait eu le plus de prise sur l'opinion d'Angleterre. L'autorité que le succès de Y Apologia venait d'acquérir à son auteur, loin de lui paraître un fait heureux, l'inquiétait comme un danger. Ce n'était certes pas, ainsi que quelques-uns l'ont imaginé à tort, l'effet d'une jalousie personnelle et mesquine ; c'était la crainte de voir mettre en péril la politique religieuse à laquelle il s'était passionnément attaché, et dont il croyait que dépendait l'avenir du catholicisme en Angleterre. De là, la persistance et l'aggravation de cette hostilité que j'ai déjà eu l'occasion de signaler chez Manning, avant son élévation à l'archevêché de Westminster. C'est, à une époque par d'autres côtés si consolante pour le catholicisme en Angleterre, un incident douloureux, d'autant plus douloureux que les personnages ainsi divisés sont plus en vue et s'imposent davantage à notre admiration et à notre gratitude. Fallait-il jeter un voile sur ces faits? Je ne l'ai pas pensé ; ils appartiennent à l'histoire, et celle-ci n'est vraiment probe qu'à la condition de ne rien celer. Aussi bien peut-il en ressortir, pour nous tous, une leçon utile à méditer.

Au moment de sa promotion épiscopale, Manning, fidèle au système d'avances courtoises qui lui servait à désarmer ses anciens adversaires, avait écrit à Newman pour l'inviter à son sacre; celui-ci avait promis de s'y rendre, mais la forme de sa réponse témoignait d'une réserve défiante. C'est qu'il croyait n'avoir affaire qu'à

une politesse tout extérieure, qui laissait subsister la volonté de continuer à le contrecarrer. En cela, il ne se trompait pas. L'archevêque n'avait rien abandonné de ses préventions. Eût-il été tenté de les laisser dormir, que ses conseillers habituels eussent pris soin de les réveiller. Le jour même du sacre, VVard, inquiet d'apprendre que Manning s'était exprimé en termes courtois sur Newman, lui écrivait :

Sans doute, il y a des extrêmes qui sont dangereux et qu'il faut éviter. Mais n'est-il pas aussi dangereux de parler de J.-H. N. avec simple sympathie? S'il est vrai, — et je n'ai sur ce point aucun doute, — qu'il exerce une très puissante intluence en faveur de ce qui est en fait (bien qu'il ne le croie pas) : 1° Déloyauté envers le vicaire du Christ et 2° Mondanité, ne fait-on pas mal en donnant l'impression qu'il n'y a là aucune raison de défiance? Mais, malheureusement, comme je le suppose, Newman vous a, dans quelque mesure, méprisé, et cela vous conduit peutêtre à exagérer le devoir chrétien du pardon, sans tenir un compte égal du devoir chrétien de la protestation. Excusez mon impudence qui est incurable1.

Il eût semblé que la Lettre de Newman en réponse à YEirenicon de Pusey ne dût exciter chez les catholiques qu'un sentiment d'admiration reconnaissante. Mais, au cours de sa discussion, pour enlever prétexte aux critiques protestantes, l'auteur a désavoué certaines exagérations; on ne le lui pardonne pas. De Rome, Msr Talbot écrit à Manning :

J'ai lu la lettre de Newman à Pusey. L'argument patristique est admirable et irréfutable, mais il n'y a là rien de

i Life of Manning, t. II, p. 309, 310.

nouveau. L'introduction et quelques autres passages sont détestables... Ils sont très uncatholic et unchristian. Je crains que le Home andforeign Review* et la vieille école des catholiques ne se rallient autour de Newman, en opposition coutre vous et contre Rome. Tenez ferme. Ne cédez pas d'une semelle dans la ligne que vous avez prise. L'Oratoire (de Londres) vous soutiendra, ainsi que Ward et plusieurs autres, et, ce qui est encore meilleur, vous aurez le Saint-Siège de votre côté... Je le répète, continuez à vous tenir ferme comme l'avocat des vues romaines en Angleterre... Ainsi que je l'ai promis, je serai avec vous... Vous aurez des combats à soutenir, parce que tout Anglais est naturellement antiromain... Le docteur Newman est plus Anglais que les Anglais. Il faut écraser son esprit.

Il ajoute, dans une autre lettre : « Personne ici ne peut comprendre l'écrit de Newman. Pauvre homme, en vivant presque toujours, depuis qu'il est devenu catholique, entouré par une collection de personnages subalternes qui l'idolâtrent, je ne crois pas qu'il ait jamais acquis les instincts catholiques. » Et Manning répond :

Ce que vous écrivez sur le Dr Newman, est vrai. Qu'il le sache ou non, il est devenu le centre de ceux qui soutiennent des opinions basses {who hold low views) sur le Saint-Siège, qui sont antiromains, froids et silencieux, pour ne rien dire de plus, sur le pouvoir temporel, nationaux, anglais, critiques des dévotions catholiques... Je crains un catholicisme anglais dont Newman est le plus haut type. C'est le vieux ton anglican, patristique, litté-

1 Sur ce qu'avait été cette revue, supprimée depuis 1804, voy. 2° partie, p. 336 etsuiv.

raire d'Oxford, transplanté dans l'Eglise. Il se donne le genre de répudier les exagérations, les dévotions étrangères, l'ultramontanisme, les sympathies antinationales. En un mot, c'est le catholicisme mondain, et il aura les mondains de son côté et en égarera beaucoup. Ward et Faber peuvent exagérer, mais ils sont mille fois plus près de l'esprit du Saint-Siège que ceux qui les combattent. Entre ces derniers et nous, il y a une bien plus grande distance qu'entre eux et Pusey. Je sais que les Anglicans trouvent, dans VApologia, des arguments pour rester où ils sont... La chose qui nous sauvera des loiv views sur la Mère de Dieu et sur le vicaire de Notre-Seigneur, c'est le million d'Irlandais qui sont en Angleterre et la sympathie des catholiques d'Irlande... Je suis heureux d'apprendre qu'ils n'ont aucun goût pour le catholicisme étendu d'eau {ivatered), littéraire, mondain de certains Anglais. Celui-ci pourra se répandre un peu chez les prêtres anglais et ne trouvera pas peu de faveur parmi les jésuites anglais. Mais les religieux de tous les Ordres sentent instinctivement que ce n'est pas l'esprit de l'Église. C'est pourquoi je n'ai pas grande inquiétude '.

Il convient de noter que Newman, de son côté, était, à ce même moment, plus juste envers Manning que celui-ci ne l'était envers lui. A Phillipps de Lisle, qui s'était plaint à lui du ton de la Lettre pastorale de l'archevêque, il écrivait :

Je ne crois pas équitable de juger des publications telles que la pastorale de l'archevêque, comme si c'était purement des compositions personnelles et privées. Un archevêque a de grands devoirs à remplir, il a à défendre la foi,

1 Lettres diverses, de février 1866. (Life of Manning, t. II, p. 322 à 324.)

il doit veiller à ne pas la trahir ; il doit la mettre manifestement au premier rang et la charité au second. Il ne peut, à raison de son office, se laisser aller à ses sentiments, et il semble être sévère, quand, en réalité, il est seulement fidèle à la garde du dépôt qui lui a été confié'.

Sans être dans le secret de la correspondance de Manning et de Talbot, Newman devinait, à plus d'un indice, la campagne menée sourdement contre lui. D'ailleurs, bien que Talbot lui-même eût, par prudence, conseillé de ne pas attaquer publiquement la brochure de Newman2, des appréciations hostiles, inspirées des sentiments de l'archevêque et de son confident, se faisaient jour dans certaines feuilles catholiques. Pusey en exprimait ses condoléances à Newman qui lui répondait :

Merci pour votre sympathie au sujet des attaques dirigées contre moi, mais vous savez, par votre expérience personnelle, qu'il n'y pas là de quoi nuire à quelqu'un, et que, d'un autre côté, elles sont la preuve qu'une œuvre se fait... La vérité est que certaines manières de voir ont été supportées en silence jusqu'au jour où ceux qui les défendent ont commencé à croire qu'elles sont de fide, et alors, ils sont étonnés et fâchés sans mesure, quand ils s'aperçoivent que, de la part des autres, le silence n'est pas acquiescement, indifférence ou timidité, mais patience. Mon propre évêque et le Dr Clifford, et, je crois, la plupart des autres évêques, sont avec moi. J'ai reçu des lettres des plus importants centres de théologie et d'enseignement dans tous les pays, où l'on prend parti pour moi3.

1 Lettre du 27 févier 1866. {Life and Letters of Phillipps de Lisle, t. II, p. 10.)

2 Life of Manning, t. II, p. 308.

• Life of Pusey, t. IV, p. 137, 138.

Newman ne devait pas tarder à ressentir, et en une matière qui lui tenait très au cœur, un effet direct et public de l'hostilité de l'archevêque. On se rappelle comment, en 1864, sans prétendre trancher la question controversée de la fréquentation des universités nationales par les catholiques, il avait, pour ne pas laisser sans secours religieux ceux de ces jeunes gens qui, en fait, se trouvaient à Oxford, projeté d'établir, dans cette ville, une maison de l'Oratoire, et comment il avait dû y renoncer devant l'opposition que Manning et ses amis étaient parvenus à susciter chez les évêques anglais et à Rome1. L'évêque de Birmingham, MgrUllathorne, avait regretté l'échec de ce projet auquel il s'était associé. Ce prélat, bénédictin d'origine, ancien missionnaire en Australie, très respecté pour son zèle et sa piété, était un homme de tradition, sans rien d'un libéral ; mais, sensé, droit, étranger à toute prévention de parti, il répugnait autant à l'esprit d'intransigeance qu'aux témérités novatrices 2. Sans partager toutes les idées de Newman, qui était son diocésain, il l'aimait, avait foi en lui, appréciait hautement les services qu'il pouvait rendre, sentait l'injustice et la maladresse des hostilités dont il était l'objet. Il tenta donc, en juin 1866, de reprendre le projet d'Oratoire à Oxford et adressa,

i Voy. 2* partie, p. 371 à 379.

- Cf. Le tiers of Archb. Ullathorne et Autobiografy, du même, passim.

ni. 6

à ce sujet, une pétition à la Propagande. Il lui fut répondu, le 18 décembre, par un rescrit qui admettait l'idée de cette fondation, mais qui invitait l'évêque à détourner Newman d'y établir sa résidence. Mgr Ullathorne, convaincu que cette exclusion compromettrait le succès de l'œuvre, embarrassé en outre de faire part à celui qui en était l'objet d'une méfiance aussi blessante, se borna à l'informer de l'acceptation du projet, sans l'avertir d'une restriction qu'il se flattait de faire écarter ultérieurement par ses explications personnelles. Newman lança alors, avec l'approbation de son évêque, une circulaire où il annonçait la fondation projetée et sollicitait des souscriptions; 125.000 francs furent promptement réunis H. Il n'en fallait pas tant pour alarmer ses adversaires qui se mirent aussitôt en mouvement, devancèrent à Rome les démarches plus lentes de M>r Ullathorne et réussirent à y aviver les préventions que ce prélat espérait dissiper. Manning, grand meneur de cette campagne, insistait, dans ses lettres à Talbot, sur ce que la présence de Newman à Oxford encouragerait les familles catholiques à y envoyer leurs fils ; ainsi favoriserait-on des tendances très dangereuses qui commençaient déjà à faire des ravages, « sorte d'anglo-catholicisme » où l'esprit national anglais menaçait de prévaloir sur l'esprit romain2. En éveillant des inquiétudes de ce genre, il était assuré d'agir sur l'esprit de Pie IX.

i Life and Letters of Ambrose Phillipps de Lisle, par Purcell, t. II, p. 11.

2 Life of Manning, t. II, p. 298 à 301.

MANNIXG ET NEWMAN 83

Vainement Newman envoya-t-il à Rome son fidèle compagnon, Ambrose Saint-John, avec des instructions précises sur la façon de répondre aux diverses objections ' ; vainement, dans ces instructions, rappelait-il qu'en balance avec le risque de voir augmenter le nombre des jeunes catholiques fréquentant l'université, il convenait de placer l'avantage de l'Oratoire pour ceux de ces catholiques qui seraient, en tout cas, envoyés à Oxford et qui, sans cela, manqueraient de secours religieux, — tout fut inutile. Le préfet de la Propagande enjoigit à Mer Ullathorne de veiller à ce que Newman ne donnât pas, par sa présence à Oxford, un encouragement à l'envoi des jeunes catholiques dans cette université a.

Ce nouveau déboire fut pénible à Newman, d'autant que ceux qui, sur la foi de ses accusateurs, le déclaraient suspect et digne d'exclusion, n'avaient jamais pris la peine de l'interroger lui-même sur ses sentiments et ses desseins : il avait été, notamment, très blessé de ce que le cardinal Reisach, venu naguère en Angleterre, pour y recueillir des informations sur cette

1 Le texte des instructions données par Newman à Saint-John a été publié, le 15 mai 1905, par le Standard, en même temps qu'une lettre du même, présentée à tort comme inédite. Le Standard avait éveillé l'attention de ses lecteurs, en annonçant que cette publication serait suivie de celle d'autres documents inédits, tirés de même source. Rien n'est venu. Ceux qui ont la garde de la mémoire de Newman seront sans doute intervenus : ils auront pensé que ce n'était pas par l'entremise plus ou moins indiscrète d'un journal protestant, qu'il convenait de faire connaître des papiers jusqu'ici jalousement soustraits à la curiosité du public.

2 Life of Manning, t. II, p. 290.

question d'Oxford, avait évité de le voir1. Néanmoins, toujours soumis à l'autorité religieuse, même quand elle lui était le moins bienveillante, il n'hésita pas à abandonner une seconde fois son projet d'Oratoire à Oxford ; il en avertit ses amis par une circulaire, non sans y donner à entendre, — ce dont Manning s'offusqua, — que l'interdiction tenait à des causes qui pourraient ne pas durer toujours.

L'archevêque n'estima pas suffisant d'avoir, une fois de plus, fermé à Newman le chemin d'Oxford; il voulut profiter de l'occasion pour renouveler et fortifier les décisions prises contre la fréquentation des Universités ; il s'inquiétait de voir qu'en dépit des déclarations précédentes, cette fréquentation augmentait, que le clergé ne s'y opposait pas efficacement, que deux évêques s'y montraient favorables, que d'autres laissaient voir des hésitations. Dans une réunion de l'épiscopat, à la fin d'avril 1867, il pesa sur ses collègues pour obtenir d'eux de nouvelles déclarations confirmant les anciennes, et fit exprimer le vœu que le pape ne se bornât plus à déconseiller cette fréquentation, mais qu'il l'interdît expressément et fît une obligation au clergé de l'empêcher par tous les moyens. Rome crut sage de ne pas aller au-delà de ce qu'elle avait fait jusqu'alors ; elle se contenta de rappeler au clergé et aux laïques que la jeunesse catholique courrait un danger dans les universités, et que s'exposer à un risque de péché mortel était une faute grave, à moins

i Life of Manning, t. II, p. 314, 315.

qu'on n'agît sous la pression d'une sérieuse nécessité'. La porte n'était pas aussi absolument fermée que l'eût voulu l'archevêque.

Les démarches par lesquelles on jetait la suspicion sur l'orthodoxie de Newman étaient d'autant plus difficiles à contrecarrer, qu'elles demeuraient secrètes. Parfois, cependant, il en éclatait quelque chose au dehors. C'est ainsi qu'en avril 1867, ces insinuations malveillantes se retrouvèrent dans une correspondance de Rome, publiée par une feuille catholique de Londres, le Weekly Register. La publicité de cette attaque eut du moins cet avantage de provoquer une protestation. Sur l'appel de M. Monsell, deux cents laïques, comprenant à peu près tous les catholiques considérables d'Angleterre, se réunirent et adoptèrent une adresse à Newman, où ils déploraient les attaques dont il avait été l'objet, lui exprimaient leur gratitude pour tant de services rendus, et proclamaient que «tout coup qui le touchait, infligeait une blessure à l'Église catholique en Angleterre ». Newman répondit par un remerciement ému. « Les attaques des opposants, dit-il, ne sont jamais difficiles à supporter, quand la personne qui en est l'objet a conscience qu'elles ne sont pas fondées ; mais, dans le cas présent, j'ai vraiment peu su-

1 Life of Manning, t. II. p. 301 à 303; Life and Leltevs of Phillipps de Lisle, t. II, p. 12 et 13; Fifty years of catholic Life and Progress, par Percy Fitzgerald, t. II, p. 274, 275.

jet de m'en chagriner, puisqu'elles ont suscité, en ma faveur, les sentiments chaleureux de tant d'amis chers qui me connaissent bien et de tant d'autres dont la bonne opinion est d'autant plus impartiale que je ne suis pas personnellement connu d'eux. J'aime cent fois mieux recevoir de ces hommes, qu'ils soient amis ou étrangers, un témoignage de généreuse sympathie, que d'avoir échappé aux attaques qui les ont amenés à exprimer ces sentiments1. »

Manning fut mortifié d'une telle manifestation. « Cette adresse, écrivait-il à Talbot, révèle, chez plusieurs, l'absence de l'instinct catholique et la présence d'un esprit dangereux... On y dit que toucher Newman, c'est blesser l'Église catholique. Mais si Rome le touchait ? Tout le mouvement est dirigé et soutenu par ceux qui désirent que les jeunes catholiques aillent à Oxford. » 11 avertissait son correspondant de veiller à ce que la « Propagande ne fût pas troublée par les noms et le nombre des laïques signataires. » Toutefois, en même temps, vis-à-vis du public anglais, il jugeait nécessaire de s'associer, dans une certaine mesure, aux condoléances adressées à Newman : il lui écrivait le déplaisir que lui avait causé la correspondance publiée par le Weekly Register. « Je sens, disait-il, qu'il est plus en harmonie avec ce qui s'est toujours passé entre nous, de vous assurer que tout ce qui vous cause de la peine, est pour moi la source d'un très réel regret. » Cette politesse ne fut pas sans surprendre et

i Life of Manning, t. II. p. 313, 314.

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mécontenter Ward et Talbot qui crurent y voir une sorte de couardise. Talbot, notamment, rappela à Manning, la nécessité de faire échec à l'intrusion de ces laïques qui « prétendaient gouverner l'Église d'Angleterre à la place du Saint-Siège et de l'épiscopat »; il qualifiait leur adresse d' « insulte au pape et à l'archevêque ». « ils commencent maintenant, ajoutait-il, à montrer le pied fourchu que je leur connais depuis longtemps... Quel est le département des laïques? Chasser à courre, au fusil, traiter leurs invités. Pour cela, ils ont compétence. Mais, de se mêler des affaires ecclésiastiques, ils n'ont aucunement le droit, et cette affaire de Newman est purement ecclésiastique. » Il allait jusqu'à écrire cette phrase monstrueuse, après laquelle on a besoin de se rappeler qu'avant deux ans, il devait être enfermé, pour le reste de ses jours, dans une maison de santé : « Le Dr Newman est l'homme le plus dangereux d'Angleterre. » Il avertissait l'archevêque que ses défaillances pouvaient lui faire perdre la confiance du Pape. « Je vous dis cela en confidence, ajoutait-il, parce que je commence à entendre certains murmures qui peuvent devenir sérieux. » Manning dut se justifier auprès de cet intransigeant censeur ; il se défendit d'avoir « agi par peur ou dans un esprit de neutralité » ; mais il expliqua que, quel que fût son sentiment au fond, il était tenu d'user de prudence et de ménagement dans ses rapports avec Newman ; toute autre conduite, disait-il, diviserait les évêques dont plusieurs se rangeraient du côté de Newman, et fournirait une arme aux anglicans qui, depuis cinq ans,

s'appliquent à exploiter ce conflit ; il terminait en priant son correspondant de faire connaître ces explications là où sa conduite risquerait de ne pas être comprise1 ». Manning sentait si vivement l'inconvénient de laisser apparaître son désaccord avec Newman, que, vers cette époque, en juillet 1867, sans rien abandonner au fond de ses préventions, il tenta d'amener extérieurement une sorte de réconciliation. Un ami commun, converti de la première heure, Oakeley, lui servit d'intermédiaire. L'archevêque ouvrit les pouparlers en protestant du chagrin qu'il éprouvait de la désunion qui s'était produite et de son désir d'y mettre fin par des explications écrites ou, mieux encore, verbales. Newman, sans avoir sous les yeux les lettres qu'au même moment Manning échangeait avec Talbot, savait cependant que celui qui lui tendait la main, le dénonçait à Rome, et il ne put dès lors se décider à accepter des avances qui lui paraissaient sans sincérité. Il répondit, avec une franchise un peu dure, qu'il ne pouvait « comprendre » Manning, et que ce qui s'était passé depuis quatre ans avait éveillé en lui une défiance dont il ne parvenait pas à se défaire ; que, dans ces conditions, une rencontre et des explications seraient sans résulat. Manning, piqué, répliqua que ses sentiments à l'égard de Newman étaient les mêmes et qu'il ne le « comprenait » pas davantage. La prolongation d'une correspondance ainsi commencée n'avait pas chance d'amener un rapprochement, et, après échange

i Life of Manning, t. II, p. 315 à 319.

de notes où chacun revenait sur le passé, Newman coupa court, le 2 septembre 1867, à ces explications rétrospectives dans lesquelles il déclarait n'avoirtrouvé aucune atténuation de ses griefs. « J'écris ceci, écrivait-il à Manning, comme une protestation et un appel à la postérité. En attendant, j'ai le dessein de dire sept messes à votre intention, pour vous aider dans les difficultés et les anxiétés de vos devoirs ecclésiastiques. » L'archevêque répondit aussitôt sur le même ton : « Je vous suis fort obligé de votre aimable projet de dire sept messes à mon intention, et j'aurai grand plaisir à en célébrer une à votre attention, chaque mois, pendant l'année qui vient. J'ai plus confiance en cela qu'en toute autre chose, pour amener ce que nous désirons. » Et il mandait à Talbot : « J'ai essayé d'adoucir Dr Newman, mais il est très difficile. Nous avons fini par une promesse de dire des messes l'un pour l'autre. » 11 ajoutait toutefois que cet échec ne lui laissait pas d'inquiétude et que Talbot ne devait pas non plus en avoir '. Deux ans plus tard, à propos d'un autre incident, l'archevêque essaya de nouveau un rapprochement qui lui attira de Newman cette rebuffade : « Je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit dernièrement : c'est que, quand j'ai des rapports actifs avec vous, je ne sais si je suis sur ma tête ou sur mes pieds. En dépit de mes sentiments amicaux, c'est le jugement de mon intelligence. Votre affectionné dans le Christ2. » Cette fois, Manning se le tint pour

i Life of Manning, t. II, p. 305, 306, 327 à 342. « Ibid., t. II, p. 346.

dit, et il n'y eut plus aucune communication entre l'archevêque et l'oratorien, jusqu'au jour où celui-ci fut élevé au cardinalat par Léon XIII.

Ces incidents sont pénibles, et ce sont d'autres rapports qu'on eût désiré voir s'établir entre ces deux grands hommes d'Église. A première vue, Manning y paraît le plus porté à la conciliation, et Newman y fait la figure un peu ingrate d'un homme qui refuse la main qu'on lui tend. Mais, pour que l'archevêque eût eu réellement le beau rôle, il eût fallu qu'en même temps qu'il offrait ce rapprochement extérieur, il cessât de desservir à Rome celui à qui il demandait de le traiter en ami. Or rien de pareil : plus que jamais, il se croyait tenu en conscience de ruiner une influence qu'il estimait dangereuse. Ses avances ne tendaient à rien de plus qu'à masquer, au public catholique et protestant, une division qu'il sentait faire scandale. Peut-on dès lors s'étonner que Newman fût peu disposé à accueillir des protestations, venant, disait-il, « d'un homme qui lui offrait publiquement son amitié, tandis qu'il lui adressait en secret la plus cruelle injure, en le traitant comme une âme déloyale * » ?

Les suspicions et les méfiances dont Newman se sentait entouré, le faisaient se replier sur lui-même et

1 Cité d'après le Month, par Hemmer, Vie du cardinal Manning, p. 193.

s'enfermer dans la retraite silencieuse de son couvent, à l'écart des agitations du dehors. Dès le lendemain de la consécration de Manning, causant avec Church, il ne lui cachait pas son désaccord avec l'archevêque et le parti qu'il prenait, en conséquence, « d'abandonner à ce dernier et à ceux qui allaient avec le courant, la conduite générale des affaires1 ». Il disait de luimême, peu auparavant : « Je suis, de la plus étrange façon, retranché du reste du monde, hors sa vue, et aussi, je suppose, hors sa pensée, à ce point que je ne sais rien du tour que prennent les choses, ignorant ce qui va se faire et qui le fait2. »

Newman ne pouvait pas ne pas souffrir des entraves ainsi apportées à toutes ses initiatives. Qui pourrait même s'étonner si, dans une nature aussi impressionnable, cette souffrance se trahissait quelquefois par des boutades amères ou des accès d'impatience? Si peu que nous puissions pénétrer le secret de ses pensées à cette époque, étant donné le sceau qui a fermé jusqu'ici à nos pieuses curiosités la correspondance catholique de Newman3, nous ne laissons pas que d'en-

1 Lettre de Church, du 13 juin 1865. {Life and Letters of dean Church, p. 169, 170.)

2 Lettre d'avril 1863, citée par William Barry, dans son étude sur Newman, p. 202.

3 L'heure approche, parait-il, où ce sceau sera rompu. En effet, au mois d'août dernier, les journaux anglais ont annoncé que « les exécuteurs littéraires de feu le cardinal Newman venaient de confier à M. Wilfrid Ward la tâche d'écrire la biographie du cardinal ». Devons-nous en conclure que tous les papiers de l'illustre oratorien lui ont été remis? Tous ceux qui ont lu les deux volumes de M. Ward sur son père et sa Vie du cardinal Wiseman estimeront qu'il ne pouvait être fait un meilleur choix. M. Ward

trevoir quelque chose de cette souffrance. Ainsi, écrivait-il, en 1864, à son ami, Aubrey de Vere :

On ne peut toucher un sujet sans être compris de travers et tomber sous la menace de presque toutes les censures de l'Église, pour avoir soutenu une opinion « erronée, voisine de l'hérésie, maie sonans ». C'est la grande raison qui m'empêche d'écrire. Je n'ai aucun désir, à mon âge, d'être forcé à la controverse et d'épuiser mes forces à me défendre. Je trouve bien dur de ne pouvoir écrire simplement, comme un mortel qui n'est pas infaillible, et sans que chaque tour de phrase soit pris pour une proposition dogmatique. Ceux qui voudraient me voir ainsi user, non de la « langue des hommes », mais de celle des anges, feraient bien d'avoir eux-mêmes un peu plus de charité1.

Newman est si habitué à ces critiques et à ces suspicions que, quand ses écrits sont jugés avec bienveillance, il ressent une gratitude mêlée de surprise : témoin cette lettre adressée, quelques années plus tard, à un jésuite, à l'occasion d'un article du Month sur un de ses livres :

Je désire vous remercier de cette critique favorable... J'ai reçu tant de menaces, toute ma vie, pour ce que j'ai

demande trois ou quatre années pour mener à fin cette tâche considérable. Je suis persuadé que les documents qui seront ainsi mis au jour, en faisant pénétrer dans l'âme de Newman catholique aussi avant que les deux volumes de la Correspondance et YApologia avaient permis de pénétrer dans l'âme de Newman avant sa conversion, contribueront à grandir encore sa renommée. En attendant, signalons le livre que M. l'abbé Brémond veint de publier, sous ce titre : Newman, Essai de biographie psychologique.

1 Aubrey de Vere, A memoir, par Wilfrid Ward, p. 306, 307.

écrit, que je ne publie rien sans prévoir toute sorte de mal. Et quoique je sache qu'en dehors des différences d'opinion nécessaires qui existeront toujours entre un homme et un autre homme, il doit y avoir, dans tous mes écrits, quelque chose qui mérite vraimentla critique, je jouis cependant encore plus quand les gens sont bons, que quand ils sont justes1.

Citons encore cette lettre douloureuse dans sa sérénité, que Newman écrivait à un autre jésuite qui avait manifesté quelque compassion de son isolement et de son inaction forcée :

C'est bien bon à vous, d'être inquiet à mon sujet, mais, Dieu merci, il n'y a pas lieu de l'être. Sans doute, c'est une continuelle source de tristesse, pour moi, de penser que j'ai fait si peu pour Lui, durant ces vingt dernières années ; mais alors, je pense, et avec quelque consolation, que j'ai toujours essayé d'agir comme les autres me disaient, et que, si je n'ai pas fait davantage, c'est bien pour n'avoir pas été sollicité de le faire, ou pour avoir été arrêté quand je le tentais.

Il rappelait alors toutes les tâches qu'il avait entreprises sur la demande de ses chefs, et au cours desquelles il avait été ainsi arrêté, — l'université catholique de Dublin, la traduction des Ecritures, le Rambler, la fondation d'un Oratoire à Oxford, — puis il ajoutait :

Dans tous ces cas, je crois que, malgré plusieurs erreurs accidentelles, j'aurais en somme fait une œuvre, si on

1 Lettre au P. Coleridge, du 5 novembre 1877. {The Month and J.-H. Newman. Extrait du Month d'avril 1890.)

m'avait laissé continuer et si on m'avait aidé; mais il a été dans la sainte volonté de Dieu que j'aie été arrêté. Si je parvenais à m'ôter de l'esprit cette idée que je pourrais faire quelque chose et que je ne le fais pas, rien ne serait plus heureux, plus paisible, ou plus selon mon goût, que la vie que je mène*.

Newman disait vrai, quand il parlait de son goû^ pour une vie de silence et de retraite. Homme de pensée, de méditation, de rêve, plus occupé de la vie intérieure que de l'extérieure, des choses invisibles que des visibles, il n'enviait aucunement à Manning le grand rôle que celui-ci jouait sur la scène du monde. A vrai dire, il n'y eût pas été propre, et ceux qui déplorent le plus la disgrâce dont il était frappé, ne songent pas à regretter qu'on n'ait pas fait de lui un évêque, ayant sa part du gouvernement ecclésiastique. Dès son entrée dans la vie, il s'était senti appelé à une sorte d'isolement où son âme devait être plus directement en présence de Dieu. En 1836, peu après avoir commencé la campagne des tracts, au moment où il semblait s'être en quelque sorte le plus extériorisé, il écrivait à un ami : « Dieu veut que je reste seul. Il m'a fait de telle sorte que je suis, dans une grande mesure, en deçà de toute sympathie humaine et obligé de me rabattre sur Lui. » Les événements étaient pour lui comme s'ils n'existaient pas, et il envisageait avec

1 Cette lettre, datée du 19 mars 1865, a été publiée, le 15 mai 1905, par le Standard, comme une pièce inédite, alors qu'elle avait déjà été imprimée dans le livre de Purcell. (Life of Manning, t. II, p. 500.)

une sorte d'indifférence ceux qui semblaient devoir le plus le toucher. « Les choses, écrivait-il encore en 1839, toujours en pleine campagne tractarienne, ne me paraissent pas assez réelles pour m'inspirer soit de la crainte, soit de l'espérance. La peur me prend parfois, presque un scrupule, quand je me demande si je serais vraiment très navré de voir tous nos projets fondre comme une maison de glace... Ah! si je pouvais seulement vivre dans le monde invisible, au moins autant que je vis peu dans ce monde-ci1. » Vers la même époque, il parlait, dans un de ses sermons, en termes où Ton devine comme l'aveu d'une expérience personnelle, du chrétien qui en arrive « à se dire que, dans tout l'univers, il n'y a que deux êtres, son âme à lui et Dieu qui l'a faite2 ».

Avec l'âge, avec l'intensité plus grande encore donnée par la pleine possession de la vérité religieuse au sentiment qu'il avait de la présence divine, et aussi sous le coup de tant de déceptions rencontrées au dehors, Newman s'est persuadé davantage encore que sa vocation est d'être séparé des hommes, pour être plus étroitement uni à Dieu, et que, comme il aime à le répéter, « il n'y a pour lui que deux êtres qui comptent, Dieu et lui ». C'est là ce qui fait le caractère et la profondeur de sa piété. Il vit dans le monde surnaturel

1 Ces citations, empruntées aux Letters and Correspondence o' Newman, t. II, p. 197 et 279, ont été particulièrement mises en lumière par M. l'abbé Brémond dans l'étude que j'ai mentionnée plus haut.

2 Cité par M. Brémond d'après les Parochial Sermons, t. I, serm. II.

qui est, à ses yeux, plus vrai que l'autre, et pour me servir d'une expression qui lui est coutumière, il le « réalise ». Ce n'est pas seulement Dieu créateur et le Christ rédempteur qui occupent sa pensée ; ce sont autour d'eux, comme pour peupler et animer les régions célestes, les anges dont il se plaît à imaginer les mystérieuses évolutions et dont on a pu dire qu'ils tenaient, dans ses contemplations, autant de place que dans les visions du peintre de Fiesole1; ce sont les saints et, entre tous, la Vierge Marie dont il a parlé, avec une tendresse si éloquente, dans sa réponse à Y Eirenicon de Pysey, d'autant plus fervent, semblaitil, qu'il voulait racheter ses anciennes froideurs protestantes. De ce qui se passe dans cette communion constante avec l'invisible, Newman n'aime pas à faire confidence, et c'est un domaine qu'il soustrait plus jalousement que tous les autres aux curiosités banales. On en entrevoit quelque chose dans ses écrits divers, et surtout dans ses sermons, où le psychologue peut discerner plus d'une page d'autobiographie morale. Toutefois, ceux de ces écrits et de ces sermons qui datent de sa période protestante ne donnent pas une idée complète de ce qu'est devenne sa piété depuis sa conversion. Anglican, il était déjà aussi vraiment religieux qu'il le sera plus tard, et l'on ne saurait concevoir une vie chétienne plus intense que celle qui nous est révélée et enseignée par les Parochial

1 Ce rapprochement très juste est de M. l'abbé Brémond.

Sermons d'Oxford ' ; seulement la piété qui y respire est parfois un peu triste, tendue, inquiète. Plus tard, dans la lumière et la douce chaleur du catholicisme, cette piété, sans rien perdre de son sérieux et de sa profondeur, est devenue plus confiante, plus épanouie, plus tendre; elle a pris je ne sais quoi de plus abandonné et de plus joyeux. Pour s'en faire une idée, il faut se reporter au petit livre que les compagnons de Newman ont publié, après sa mort, sous ce titre : Méditations et Dévolions du cardinal Newman a. Ce sont les fragments et l'ébauche d'un ouvrage plus complet que Newman avait projeté d'écrire et qui devait contenir des prières et des lectures appropriées aux différentes fêtes et saisons de l'année. On y surprend, dans leur spontanéité vibrante, dans leur affectueuse intimité, ses colloques avec Dieu, avec Marie. Il y apparaît tout brûlant de ce feu divin qui ne s'éteint jamais. « 0 ignis semper ardens et nunquam de/îciens ! » s'écrie-t-il lui-même. Et ce n'est pas chose banale que de découvrir, chez cet homme demeuré si anglais et dont la réserve un peu timide et fière a été prise parfois pour un reste de froideur puritaine, toutes les ardeurs, toutes les tendresses, tous les épanchements de la dévotion catholique.

1 Sous ce titre : Newman, la Vie chrétienne, la librairie Bloud vient de publier un choix de ces sermons, très judicieusement fait sous la direction de l'abbé Brémond. C'est la première fois qu'ils sont traduits en français. La tâche était difficile; elle a été bien remplie. Peu de lectures sont plus attachantes et font mieux connaître les idées de Newman.

2 Une traduction française de ce petit livre, par M11* Pératé, vient d'être publiée par la librairie Lecoffre.

Chez qui est occupé de telles pensées, il n'y a pas place pour le regret vulgaire de l'importance et de l'activité extérieures. La vie que Newman mène dans son couvent d'Egbaston, vie réglée, presque monotone, est, en dépit des hostilités du dehors, tout enveloppée d'une atmosphère de paix et de sérénité. Des témoins de cette époque nous en ont donné un aperçu '. Newman se lève à cinq heures, consacre deux heures à des exercices de dévotion, dit sa messe un peu après sept heures. « Sa messe, dit un de ses biographes 2, laissait à tous une impression extraordinaire. Il se transfigurait à l'autel. A n'en pas douter, ce fut pour lui, jusqu'au bout, et dans toute la force du mot, une solennité pleine d'étranges merveilles, wonderful solemnity », comme il a dit dans Callista. Vers huit heures, il apparaît au réfectoire où il déjeune en silence, ainsi que le veut la règle de la maison, tout en commençant le dépouillement du courrier volumineux qui l'attend sur la table. Il se retire ensuite dans sa chambre, très pauvrement meublée, pour y travailler, écrire sa correspondance et vaquer à tout ce qu'exige le gouvernement de la maison. Une heure ou deux sont données dans l'après-midi à la promenade ; malgré l'âge, il est resté bon marcheur. Le diner de la communauté a lieu à six heures ; tous mangent en silence, écoutant une lecture édifiante ou instructive. Deux d'entre les

1 Voy. Cardinal Newman, The Story of his Life, par Jennings, p. 132 et suiv., et Cardinal Newman, par Wilfrid Meynell, p. 69 et suiv.

2 H. Bremond, Newman, Essai de biographie psychologique, p. 377.

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religieux, à tour de rôle, servent leurs frères ; Newman n'y manque pas, quand vient son tour, et alors ne s'assied que lorsque chacun a ce qu'il lui faut. Le dîner fini, l'un des convives propose quelque question théologique sur laquelle tous donnent successivement leur opinion, en terminant par cette formule : « Mais je parle sauf correction. » Puis on se retire dans le parloir voisin où le café est servi et où s'engage une libre conversation; le supérieur y intervient avec une bonne grâce, un enjouement que relève parfois une pointe de malice, mêlant les réminiscences du passé aux vues d'avenir, le tout dit de cette voix musicale qui avait charmé tant de générations. L'aimable sagesse des enseignements qui se dégageaient de ces propos, évoquait le souvenir de saint Philippe de Néri, Yamabile santo si cher à Newman, présidant aux colloques de ses premiers compagnons. Des visiteurs, admis accidentellement à ces entretiens, rapportent que ce qui les a frappés le plus chez ces prêtres, c'est « leur ton tout à fait anglais et, en employant le mot dans son sens le plus élevé, le libéralisme de leurs vues ». La tendre vénération dont les membres de la communauté entourent leur supérieur, n'est pas, pour ce dernier, la moins efficace consolation aux injustices du dehors. Lui-même en a parlé à la fin de YApologia, en termes que nul ne peut lire sans émotion. « Je ne connais rien, a écrit à ce propos Georges Eliot, qui me ravisse plus que cette preuve qu'un si doux amour fraternel est une réalité dans ce monde 1 . »

i G. Eliot's Life, par Cross, t. II, p. 386, 387.

L'une des occupations que, dans sa retraite, Newman a le plus à cœur, est la surveillance de l'école secondaire qu'il a fondée auprès de l'Oratoire, sur le modèle des grandes écoles anglaises. Tous les mois, il fait subir un examen aux différentes classes, et, à la fin du term, il mande chaque élève en particulier pour lui parler de sa conduite et de ses progrès; parfois, il prend la peine de faire lui-même des conférences aux « grands » qui préparent leurs examens universitaires. Il veille à ce que tous se forment un idéal élevé d'honneur, et ne tolère rien qui soit médiocre ou bas. Son principe est de témoigner confiance à l'élève, de répudier toute surveillance ayant un caractère d'espionnage, et, par là, il entend réagir contre certains usages de l'éducation catholique. Dès 1865, il se félicite que cet exemple ait produit son effet et que les autres écoles catholiques, même celles des jésuites, soient ainsi devenues « moins continentales dans leurs procédés et plus anglaises1 ». A certains jours, il apparaît à la chapelle du collège, pour prononcer une courte allocution, ou seulement pour assister aux offices, édifiant tout le monde par la piété de son attitude. Il s'intéresse aussi aux récréations et aime à faire représenter, par les écoliers, des comédies de Térence qu'il se charge d'adapter et d'émonder, et pour lesquelles il compose d'élégants prologues en vers latins ou anglais. Jamais il n'a l'esprit plus libre, plus enjoué, qu'au milieu de ces jeunes enfants. Son aimable bonté gagne pleine-

1 Life and Lelters of Dean Church, p. 170.

ment leurs cœurs, en même temps que son prestige s'impose à leur imagination. Ce n'est pas sans émotion qu'ils voient sa maigre silhouette traverser les corridors ou les cours du collège. « 11 était pour nous, a rapporté l'un d'eux *, le plus grand des héros. » Cet attrait de Newman pour la fonction, si humble au regard de certaines gens, de maître d'école, ce souci de travailler soi-même à la formation intellectuelle et morale des générations à venir, se sont retrouvés chez d'autres chrétiens éminents; sans parler des anglicans qui s'honorent du docteur Arnold, le réformateur de l'école de Rugby, Newman, au milieu des écoliers d'Egbaston, n'éveille-t-il pas le souvenir deLacordaire au collège de Sorrèze, ou de Mer Dupanloup au petit séminaire de La Chapelle?

Empêché de participer au gouvernement ecclésiastique et aux œuvres extérieures d'apostolat, Newman employait les loisirs qui lui étaient ainsi faits à approfondir les grands problèmes de la pensée religieuse, problèmes d'un intérêt bien autrement universel, durable, émouvant, angoissant, que les incidents locaux et les controverses passagères sur lesquels le public chrétien semble parfois concentrer son attention.

1 M. Arthur Pollen. {Cardinal Newman, par "Wilf. Meynell, p. 69.)

Dans ses Lectures de 1850 et de 1851, comme dans YApologia, il avait surtout traité des difficultés particulières existant entre l'anglicanisme et le catholicisme ; il supposait admises les principales vérités de la Révélation, et le débat s'établissait, en quelque sorte, à l'intérieur du christianisme. A l'époque où nous sommes arrivés, sa pensée s'étend plus loin et s'attaque aux difficultés soulevées, par la philosophie moderne, contre le principe même du christianisme et de toute religion surnaturelle. Tel est l'objet du grand ouvrage philosophique qu'après plusieurs années de préparation, il allait publier, au commencement de 1870, sous ce titre, au premier abord un peu déconcertant pour le lecteur français : An Essay toicards a Grammar of Assent. Son dessein était de compléter, à un point de vue différent, l'œuvre commencée en 1845, par VEssai sur le Développement de la Doctrine chrétienne*.

Dans son Essai sur le Développement, Newman, envisageant la suite des temps, s'était attaché à résoudre les difficultés historiques nées des apparentes variations du dogme ; maintenant, regardant au fond de l'âme humaine, il va étudier comment ce dogme peut être accepté, comment se forme l'acte de foi. Dans ces deux ouvrages, modestement qualifiés, en dépit de leur importance, de simples « essais »,il ne prétend pas enseigner ex professo une dogmatique ou une philosophie nouvelles ; il apporte seulement aux hommes de

1 Voy. 1" partie, p. 307 et suiv.

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son temps qui ont à traverser les mêmes difficultés que lui, le témoignage de sa propre expérience; il explique comment il s'est satisfait lui-même, quelle réponse il a trouvée aux objections ambiantes, par quel chemin il est arrivé à la vérité et sur quels appuis il s'y est solidement établi. Rien, chez lui, d'un système emprunté à quelque école, découvert dans un livre. Tout est personnel et, pour ainsi dire, vécu. Il se pose les questions comme si nul n'avait philosophé avant lui, et il ne cherche la réponse que dans sa propre expérience. N'a-t-il pas écrit quelque part que l'apologétique est essentiellement individualiste et qu'il est de son intérêt d'être « modestement égotiste ' » ? Ce qui se mêle ainsi d'autobiographie morale, de confession individuelle, à ces études d'histoire ou de psychologie religieuses, leur donne quelque chose de plus animé, de plus ému, et permet d'entrevoir, derrière ces faits généraux ou ces idées abstraites, les épreuves, les luttes, les victoires, les ascensions d'une âme.

De tout temps, le problème de la croyance avait occupé Newman. Il y avait souvent touché dans sa prédication, particulièrement dans ses Vniversily ser* mons2. Mais cela ne lui suffisait pas; il méditait d'écrire, sur ce sujet, un ouvrage d'ensemble où, réunissant toutes ses observations, il ferait une théorie

1 Cité par l'abbé Dimmet dans la Pensée catholique dans V Angleterre contemporaine, p. 97, 98.

2 Les principaux de ces sermons viennent d'être traduits en français : La Foi et la Raison, six discours empruntés aux discours universitaires d'Oxford, traduction de M. Saleilles, introduction par M. l'abbé Dimmet.

complète de la foi. A plusieurs reprises, il s'était mis à l'œuvre et s'était arrêté devant des difficultés qu'il ne parvenait pas à surmonter, sans renoncer néanmoins à une entreprise qui semblait lui être imposée par un appel d'en haut. L'idée, disait-il, l'obsédait comme un « cauchemar 1 ». Dans les années qui précédèrent 1870, il se remit à cette tâche, avec une résolution plus ferme d'aboutir; pour mieux travailler, il se rendait fréquemment à Rednal, maison de campagne des Oratoriens, à quelques milles de Birmingham, et demeurait là dans une réclusion absolue, seul en face de sa pensée. Ainsi parvint-il à mettre peu à peu son œuvre sur pied, mais avec combien de peine ! Rien de l'impétueuse facilité avec laquelle, sous le coup qui le blessait, il avait improvisé, en quelques semaines, son Apologia. Cette fois, au contraire, comme il le confesse lui-même, il est obligé de « refaire, à plusieurs reprises, des chapitres

i Newman écrira, en effet, le 13 mars 1870, au moment de la publication de son livre : « J'ai l'esprit déchargé d'un grand poids. Il y avait vingt ou trente ans que je me sentais tenu, par une sorte de devoir, d'écrire sur ce sujet, et j'avais commencé à le faire à plusieurs reprises, mais jamais je n'avais pu m'en tirer, et, chaque fois, j'avais dû par suite m'arrêter. Maintenant, que j'aie fait mon œuvre bien ou mal, toujours est-il que je l'ai faite. Je n'ai plus d'appel auquel je doive répondre. J'ai fait de mon mieux, donné mon tout, et c'est à Celui pour qui je l'ai fait de le faire réussir ou non, selon qu'il le jugera convenable. Mon esprit est vraiment délivré d'un cauchemar, et c'est à peine trop dire que de dire que j'envisage la mort avec plus de plaisir, comme s'il y avait désormais moins d'attaches qui me retinssent ici-bas. Je suppose que ce sera mon dernier travail, en entendant par le mot travail, anxiété et peine. » (The Month and J.-H. Newman, III, p. 13, extrait du Month de mars 1903.)

entiers, sans préjudice d'innombrables corrections et des additions interlinéaires ' ». Ce laborieux enfantement n'était pas, d'ailleurs, chose exceptionnelle chez Newman. Répondant, quelques années auparavant, à Ward, qui lui parlait « du pénétrant et constant plaisir que cause le travail intellectuel », il lui écrivait :

Je suis loin de nier qu'il y ait un plaisir de ce genre, ménagé par la Providence comme le goût agréable des aliments... Mais que ceux-là en parlent, qui l'ont éprouvé. Pour moi ,mon expérience est toute contraire. Je répète sans cesse, tant j'en fais souvent l'épreuve, que la composition d'un livre ressemble à la gestation et à la naissance d'un enfant. Je ne crois pas avoir réfléchi profondément sur une question ou écrit mes pensées, sans une souffrance aiguë, de corps autant que d'esprit. Cela m'a fait pratiquement sentir que le travail in sudore vultus est la part de l'homme. C'a été, dans toute la force du mot, une pénitence, et, en conséquence, je n'ai presque jamais écrit sans avoir été appelé à le faire... Quand j'écrivis mon livre sur les Ariens, j'étais si épuisé que, vers la fin, je pouvais à peine m'empêcherde tomber en défaillance2.

Comprenons-le bien, cependant : la souffrance dont parle Newman n'est pas celle qu'ont connue certains artistes en peine d'atteindre leur idéal. Cet homme, que ses œuvres classent au premier rang des écrivains

1 Lettre d'avril 1869, citée par le Dr Barry dans son étude sur Newman, p. 222.

2 Lettre du 15 mars 1862. {William George Ward and the Catholic Revival, par Wilfrid Ward, p. 198.)

anglais, n'a jamais cherché la beauté littéraire. « Je puis dire en toute sincérité, lisons-nous encore dans une de ses lettres, que je ne me suis jamais appliqué à écrire ou à me faire un style élégant. Je crois que je n'ai jamais écrit pour l'amour d'écrire '. » Sa souffrance venait d'une autre cause : elle venait du travail et de l'anxiété de sa pensée en face de problèmes dont il sentait que dépendait la vie des âmes.

La Grammar of Assent devait garder quelque trace des pénibles tâtonnements qui en ont marqué la longue élaboration. A le juger d'après nos idées françaises de mesure, de clarté, de bonne ordonnance, ce livre est mal composé, difficile à suivre et à comprendre. Mais qui passe sur ces défauts, y découvre une accumulation, parfois un peu confuse, de pensées puissantes et originales. Jamais n'a été faite une analyse plus pénétrante de l'acte de foi, et même, d'une façon plus générale, de l'art de penser, de l'attitude de l'intelligence en face d'une proposition donnée : analyse dont la hardiesse, par moments un peu troublante, rappelle notre Pascal. A considérer comment l'auteur écarte tout ce qu'il juge fragile dans les fondements sur lesquels les apo-

i Newman, par le Dr Barry, p. 222. — Il a dit encore : « J'ai écrit suivant l'occasion, quand un appel m'obligeait à le faire, Presque jamais je n'ai écrit sans cet appel, mais cela m'a toujours fait l'effet d'une nécessité déplaisante, et j'ai envié ceux qui ont été à même d'adopter et de poursuivre une seule ligne de recherches, une étude, une science, comme tant de gens l'ont fait de ce temps, qui ont ainsi pu aspirera ïExegi monumentum du poète. » (Allocution en réponse à une adresse de l'Académie de la Religion catholique. Addresses to Cardinal Newman, with his replies, 1879-1881, p. 189).

logistes avaient coutume d'appuyer la croyance, à le voir démontrer l'impuissance, en semblable matière, sinon de la raison, du moins de la logique raisonneuse, de celle par laquelle, en d'autres ordres d'idées, se forme la conviction qu'il s'applique toujours à distinguer absolument de la foi, on se demande, avec anxiété, s'il ne va pas aboutir au scepticisme et justifier ceux qui, comme l'agnostique Huxley, se vantaient de tirer de ses œuvres un « Manuel d'incrédulité ». Mais on ne tarde pas à reconnaître qu'à la place des fondements écartés comme étant sans solidité, il en propose d'autres: son analyse discerne, dans l'intelligence, et surtout dans le cœur, des facultés distinctes de la raison, par lesquelles l'homme atteint à la foi. Celle-ci lui apparaît comme une certitude morale à laquelle concourt tout notre être, et il y voit ainsi quelque chose de plus réel, de plus vivant que ne pourrait être une conviction purement abstraite. Pour cette psychologie nouvelle, il lui faut imaginer un nouveau vocabulaire que l'on ne serait pas peu embarrassé de traduire en français. Et, au terme de cette analyse, il aboutit, non pas au scepticisme, mais à une foi très sûre d'elle-même, à un dogmatisme très affirmatif, à ce qu'il a qualifié quelque part de « confiance éperdue et sans mesure » dans les vérités révélées.

Ce n'est pas en passant qu'on pourrait exposer et apprécier une théorie philosophique si complexe, si profonde, par moments si subtile, et qui d'ailleurs dépasse ma compétence d'historien. Force est de renvoyer ceux qui voudraient la connaître aux travaux

spéciaux faits sur ce sujet1. Bornons-nous à indiquer que ce livre ne devait pas faire du premier coup sa place dans l'opinion du monde religieux. Il commença, lors de son apparition, par étonner, dérouter ou même inquiéter les esprits habitués à appuyer leur foi sur des idées très différentes. Si Ward, en dépit de ses préventions habituelles contre l'auteur, saluait la Grammar comme « le fondement de la philosophie religieuse de l'avenir », plusieurs la critiquaient ouvertement au nom des thèses traditionnelles ; d'autres suspendaient leur jugement, ne sachant trop que penser. A l'étranger, le livre fut d'abord à peu près complètement ignoré. Newman n'en était pas surpris : éloigné de toute présomption impatiente et impérieuse, il se demandait modestement, en mettant son livre au jour, « s'il allait apporter quelque lumière sur le sujet difficile qu'il traitait, ou s'il le laisserait plus confus encore qu'il ne l'avait trouvé2 ». Aussi prit-il le parti de ne pas répondre aux critiques, « attendant patiemment, disait-il, que le temps, père de la vérité, prononçât entre lui et ses contradicteurs ». 11 attendait du reste avec quelque confiance. « Le P. Mazio, ajoutaitil, a dit au sujet de mon Développement : « Je ne sais « pas comment ça se fait, mais, tous ces monstres de

i Voy. notamment l'étude publiée par M. l'abbé Brémond clans la collection de la Pensée chrétienne, sous ce titre : Newman, Psychologie de la foi, et, dans le livre de M. l'abbé Dimmet : la Pensée catholique clans l'Angleterre contemporaine, Y Introduction et le chapitre II.

2 Lettre au R. P. Coleridge du 13 mars 1870. {The Month and J.-H. Newman, III, p. 12, extrait du Month de mars 1903.)

« hardiesse, M. Newman s'arrange toujours pour les « conduire à une bonne conclusion... » Je ne cherche pas la hardiesse, et je ne me propose pas d'étonner le public, mais tout de même, aujourd'hui, au terme de ma vie, j'ai une certaine confiance en moi, que mon expérience justifie '. »

Cette confiance n'a pas été trompée. Les idées qui avaient étonné au jour de leur apparition, ont fait peu à peu leur chemin. Est-ce à dire qu'on ait élé amené à reconnaître, dans ce livre, un système complet, devant être enseigné d'autorité à toutes les natures d'intelligences, et leur apportant la solution de tous les problèmes religieux ? Newman n'a jamais eu une telle prétention ; il a dit seulement ce qui l'a satisfait lui-même; mais, en ce faisant, il se trouve * avoir ouvert des vues, indiqué des voies, où beaucoup d'esprits troublés, inquiets, et non des moins affinés ni des moins ouverts aux idées du temps présent, aperçoivent aujourd'hui le moyen de se délivrer de leurs doutes et d'affermir leur foi. Aussi, parmi les philosophes chrétiens de l'heure présente, plusieurs se montrent-ils curieux d'étudier la Grammar of Assenl, de s'en approprier sinon toutes les idées, du moins les plus importantes, et semblent-ils y découvrir, comme dans Y Essai sur le développement, l'un des éléments de cette apologétique nouvelle, jugée nécessaire pour faire face à des attaques également nouvelles. Considéré sous ce jour, Newman n'est plus uniquement ce que le public

1 The Month and J.-H. Newman, III, p. 14 et 15.

est surtout habitué à voir en lui, le créateur de ce fécond Mouvement d'Oxford qui a revivifié le ferment catholique enfoui dans l'Église anglicane, le grand converti qui, par son exemple et son enseignement, a montré à tant de belles âmes le chemin qui les ramenait à la véritable Église; il est, en outre, l'initiateur d'une philosophie religieuse où beaucoup d'esprits croient trouver aujourd'hui réponse aux objections ou aux anxiétés de la pensée moderne; et, sans vouloir diminuer le bienfait de la première de ces œuvres, n'apparaît-il pas que la seconde révèle un génie supérieur, qu'elle a une portée plus vaste, qu'elle intéresse non «lus seulement l'Angleterre, mais le monde entier, qu'elle ne se borne pas à apporter un remède à une crise du passé, mais qu'elle vise à résoudre le problème de l'avenir ?

Parfois, durant ce laborieux enfantement de ses œuvres théologiques ou philosophiques, le poète qui était en Newman et qui se trahissait jusqu'en ses sermons les plus austères, se prenait à chanter, comme pour se délasser d'un moment. Ainsi, dans le passé, étaient jaillis de son âme ces courts poèmes, d'une forme souvent exquise, d'une pensée toujours exclusivement dirigée vers Dieu, qui avaient été réunis et publiés en volume, souvent sans nom d'auteur *. C'est un sentiment analogue qui, en 1854, lors des ennuis et des déboires de son rectorat de l'université catholique de

* Ver'ses on religions subjects. 1853 (anonyme). Verses for pénitents. 1860 (anonyme). Verses on various occasions, éditions successives en 1868, 1874 et 1880.

MANNING ET NEWMAN lit

Dublin, lui avait fait écrire ce roman chrétien, Callisla. où, avec autant de délicatesse d'analyse que de puissance d'évocation, il nous faisait assister à la crise morale, suscitée au troisième siècle, dans les âmes, dans les familles, dans la société, par la rencontre du christianisme naissant et du paganisme à son déclin. Onze ans plus tard, au milieu des amertumes que lui causent les suspicions dont il est l'objet, et des efforts pénibles que lui coûte la préparation de son grand ouvrage philosophique, il compose le plus beau et le plus considérable de ses poèmes, l'un des chefs-d'œuvre de la poésie anglaise au xixe siècle, le Songe de Gerontius. Il l'écrit au courant de la plume, presque sans ratures. Lui-même opposait à la souffrance que lui causait la composition de ses ouvrages de doctrine, le plaisir facile qu'il éprouvait à « écrire des vers », et il ajoutait cette réflexion singulière : « Opération où il n'entre pas beaucoup d'activité intellectuelle '. » Il attachait si peu d'importance à ces délassements poétiques que le Songe de Gerontius, aussitôt écrit, avait été jeté par lui au panier; il eût été perdu pour toujours, si un ami ne l'avait découvert par hasard, et n'avait obtenu qu'il fût publié anonymement, en 1865, dans une revue, et, l'année suivante , en volume, avec le nom de l'auteur. Le poème est d'une inspiration originale et puissante. Comme toujours, la pensée en est exclusivement religieuse, œuvre de foi profonde, conception d'une

1 Lettre du 15 mars 1862. (W. G. Ward and the catholic Revivais p. 198.)

imagination tout occupée des réalités surnaturelles. L'idée en est venue à Newman, au chevet d'un ami mourant. Gerontius est à l'agonie; le poète nous fait assister à ses pensées en face de la mort; puis il nous fait pénétrer un mystère qui, plus encore que celui de l'agonie, dépasse l'esprit de l'homme, le mystère de ce qui suit immédiatement la mort, quand l'âme, séparée du corps, se trouve en quelque sorte entre le temps et l'éternité ; il la conduit ainsi jusqu'à son entrée dans le purgatoire, mettant en scène, dans une sorte de drame d'outre-tombe, les anges et les démons, mêlant les suavités du ciel aux horreurs de l'enfer, se mouvant dans ce monde supraterrestre comme un autre Dante, mais un Dante plus entièrement dégagé des passions d'ici-bas, plus exclusivement absorbé par la contemplation des choses d'en haut. Le succès de ce poème, grand dès le premier jour, s'est encore accru depuis en Angleterre. Un musicien distingué y a trouvé récemment le sujet d'un oratorio. Ce qui touchait le plus l'auteur, c'était de saisir la trace de l'action bienfaisante exercée par son poème sur une âme : ainsi, vers la fin de sa vie, apprit-il, non sans émotion, que Gordon, enfermé à Khartoum et s'y préparant, dans une pensée de patriotique expiation, au sacrifice de sa vie, avait, durant cette héroïque veillée de la mort, cherché l'aliment de son âme dans le Songe de Gerontius, et que son exemplaire, tout sabré de coups de crayon, aux passages qui l'avaient le plus frappé, était resté comme une pieuse relique aux mains dun ami.

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