CHAPITRE VII
LES RITUALISTES PERSÉCUTÉS
On demande aux évêques d'agir contre le Ritualisme. Leur embarras et leur impuissance. Wilberforce et Tait. A défaut des évêques, on s'adresse au Parlement. Commission royale d'enquête qui n'aboutit à aucun résultat précis. — II. Ld.Churck Association décide de déférer les Ritualistes aux cours de justice. Le Rév. Mackonochie. Il est poursuivi et condamné à plusieurs reprises. Son attitude. L'affaire Purchas et la condamnation prononcée contre Y eastward position. Emotion produite par ces jugements. L'idée dudésétablissement gagne du terrain. Le Ritualisme fortifié par la persécution. — III. Pusey, un peu mal à l'aise au milieu des Ritualistes, désirerait voir porter la lutte sur la doctrine eucharistique. Affaire Rennett. Il est jugé loisible de professer la doctrine de la Présence réelle. — IV. Les Broad churchmen sont en faveur. Temple, nommé évêque. Jowett, master of Balliol. Stanley, doyen de Westminster. Leur attitude en face du Ritualisme. La question du Symbole d'Athanase. Vive controverse. Embarras et incertitude des évêques. Pusey et Liddon menacent de se retirer du ministère de l'Eglise d'Angleterre, si l'on touche au Symbole. Effet produit par cette menace. On se contente d'une note explicative. — V. La confession, réintroduite par les Tractariens, avait suscité de vives attaques de la part des protestants. En 1873, pétition de 483 clergyrnen demandant à la Convocation de pourvoir à l'éducation et à l'institution de confesseurs dûment qualifiés. Stupeur et indignation des protestants. Rapport sur ce sujet, adopté par la Chambre des évêques. 29 clergymen,dont Pusey, y opposent une déclaration où ils affirment leur croyance dans la question de la confession.
Les adversaires du Ritualisme en appelèrent d'abord à l'épiscopat. Au commencement de 1866, une députationvint dénoncer à l'archevêque de Canterbury «l'in-
troduction, dans le service divin, de pratiques qui, par leur diversité, par leur contradiction avec la loi et avec un usage établi de longue date, troublaient la paix et compromettaient l'action de l'Eglise ». Des consultations furent demandées à des jurisconsultes considérables, pour établir l'illégalité de ces pratiques. \JEnglish CJiurch Union y répondit aussitôt par des adresses et des consultations en sens contraire. Cette agitation ne permettait pas aux évêques de se dérober, et la question se trouva naturellement portée à l'ordre du jour de la « Convocation» delà province de Canterbury, en février 1866 '.
Jusqu'alors, la Convocation ne s'était pas occupée du Ritualisme. Etait-ce que son attention fût, à cette époque, absorbée par d'autres sujets, tels que les Essays and Revieios et le livre de Colenso ? Ou bien, était-ce que, sur ce point comme sur tant d'autres, les évêques eussent conscience de leur impossibilité de s'entendre pour une décision commune? Nul d'entre eux n'approuvait le Ritualisme extrême, mais, en deçà, ils différaient sur la dose admissible de cérémonial ; encore moins s'accordaient-ils sur le moyen d'exercer leur pouvoir en pareille matière, sur les limites et même sur l'existence de ce pouvoir. 11 n'était pas jusqu'aux deux prélats qu'on était habitué alors à considérer comme les chefs de file des deux partis opposés dans l'épiscopat, Wilberforce, évêque d'Oxford, et Tait,
1 Sur le réveil des Convocations, cf. Seconde Partie, p. 242 et sq.
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évêque de Londres4, chez lesquels on ne constatât alors, en cette matière, une sorte d'incertitude et de tâtonnement.
Wilberforce sentait le besoin et avait le goût d'un développement du cérémonial, mais il tremblait à la pensée de se voir compromis dans un mouvement romanisant. « Vous vous trompez, écrivait-il à l'un de ceux qui l'attaquaient à ce sujet, en pensant que j'aime les ritesetle cérémonial romains. Tout ce qui est romain est une puanteur pour mes narines 2. » De là, dans son attitude, une sorte de va-et-vient : tantôt il paraissait encourager le Ritualisme, tantôt il le désavouait. Très opposé à l'idée d'une intervention du Parlement et des cours de justice, il eût voulu laisser la question aux mains des évêques, mais il jugeait impossible et dangereux de leur demander une démarche collective. Il était réduit à s'en rapporter à l'action individuelle de chaque prélat dans son diocèse, sans avoir réponse satisfaisante à ceux qui lui objectaient ce que seraient alors la diversité et les contradictions des directions épiscopales3.
Quant à Tait, par ses origines presbytériennes, par ses idées mi-evangelical, mi-broad, et jusque par le tour peu imaginatif de sa piété, il était réfractaire au Ritualisme, plus encore qu'il ne l'avait été au Tractarianisme. Aussi, depuis qu'il gouvernait le diocèse de
1 Sur cette opposition de Wilberforce et de Tait, cf. Seconde Partie, p. 251 et 252.
a Life of Wilberforce, t. II, p. 359.
s Ibid., t. III, p. 187 à 190, 198 à 200. m. 23
Londres, n'avait-il pas manqué une occasion privée ou publique de s'exprimer, avec une sévérité dédaigneuse, sur ces « folies», sur ces « mimiques enfantines», sur «ces innovations ou retours à d'anciens usages, tendant à renverser les barrières qui marquent, dans l'esprit des gens simples, la distinction entre notre culte et celui de Rome1». Seulement, sur le moyen de les réprimer, il était beaucoup moins résolu qu'on ne pourrait le supposer d'après son caractère et d'après la conduite qu'il devait tenir plus tard. Il repoussait alors, ainsi qu'il s'en expliqua à plusieurs reprises, toute idée de poursuites judiciaires contre les novateurs; il redoutait l'agitation qui en résulterait et jugeait fort déplaisant le rôle qu'il aurait à y jouer. «Je me refuse, disait-il, à suivre de tels procès de cour en cour, pour plusieurs raisons : la moindre de ces raisons n'est pas que je ne me fais pas à l'idée que celui qui a nom, dans l'Eglise, « père en Dieu», poursuivrait les hommes mêmes pour lesquels il a un profond respect2. » Ce dernier trait est remarquable. C'est qu'en effet l'antipathie naturelle de Tait contre les Ritualistes était combattue par l'estime et l'admiration qu'il ne pouvait s'empêcher de ressentir pour leur zèle apostolique3. Un jour, en 1863, à un évèque américain qui lui demandait pourquoi il permettait les pratiques ritualistes du clergé dans East London, il répondit, avec un accent pénétré et des
1 Life of Tait, t. I, p. 220, 241. Voir aussi son mandement de décembre 1866, p. 441 à 443.
2 Ibid.. t. I, p. 404. — Cf. aussi ibid., p. 221, 419.
3 Ibid., t. I, p. 404, 4^S. 497.
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larmes dans les yeux : « Ces hommes obtiennentce résultat que de pauvres âmes perdues peuvent être sauvées et que notre béni Seigneur est leur Sauveur comme il est le nôtre. Qui suis-je pour m'ingérer dans l'œuvre qu'ils sont en train de faire, suivant la voie qu'ils pensent la meilleure, afin de sauver ceux qui menacent de tomber dans la mort ?» A défaut des poursuites judiciaires, Tait ne se connaissait pas d'autre moyen d'action que l'exercice pacifique et discret du pouvoir d'admonition dont chaque évêque était divinement investi, action un peu platonique, car il confessait être sans moyen légal de contrainte, pour le cas où le clergyman se refuserait à avoir égard à ses avertissements 4. En fin de compte, ne voyant partout que danger, difficultés et impuissance, il aboutissait à cette conclusion, dont ses opinions résolument érastiennes ne s'effarouchaient pas, que le salut ne pouvait venir que des pouvoirs publics et du Parlement, et que c'était à eux de fournir des armes nouvelles pour dompter le Ritualisme 2.
Dans ces conditions, il n'y avait guère rien à attendre de la Chambre haute de la Convocation. Après une première délibération sans résultat, en 1866 3, elle ne put aboutir, en février 1867, qu'à cette déclaration générale, précédée d'un préambule assez peu favorable aux innovations ritualistes : « Notre jugement est
i Life of Tail. t. I, p. 240 à 243, 413.
2 Ibid., t. I, p. 432.
3 Life of Wilberforce, t. III, p. 191 à 194.
qu'aucune altération au rituel consacré par un long usage ne doit être faite, tant que l'on n'a pas obtenu, pour ce changement, la sanction de l'évêque1. » Mais, sur ce que l'évèque devait ou non sanctionner, la délibération était muette. Et surtout il n'apparaissait pas que cette invitation d'en référer à l'évèque eût aucune force coercitive qui pût avoir raison de l'habitude, depuis longtemps prise par les Ritualistes, d'en faire à leur tête, sans avoir égard aux opinions des évêques. Aussi, dans le public et chez les intéressés des deux partis, personne ne crut que la question eût fait un pas. Le Times constatait les irrémédiables divisions de l'épiscopat et compatissait, avec une ironie dédaigneuse, à son impuissance2. Les évêques eux-mêmes ne se faisaient pas d'illusion, et, à la Convocation de l'année suivante, Tait se plaignit que « les recommandations faites par la Convocation précédente fussent tombées dans des oreilles sourdes ». « Je suis effrayé de constater, ajoutait-il, que, pour ce qui concerne certaines personnes qui sont les promoteurs de ce rituel, nous devons considérer comme acquis, par leurs propres déclarations, qu'elles ne regardent pas la décision à laquelle est arrivée cette Chambre comme les liant en quoi que ce soit. Elles refusent manifestement d'être guidées par leur évêque particulier; elles refusent aussi d'être guidées par la voix collective des êvéques... Il a été prouvé aue notre effort avait échoué.
1 Life of Tait, t. I, p. 406.
8 Voyez notamment un article du 21 février 1868.
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Le mal, quoi qu'on en pense, subsiste entier; l'inquiétude de l'esprit public augmente, et aussi, j'ai regret de le dire, les contentions*. »
L'indocilité, dénoncée par Tait, n'était que trop évidente, il l'avait rencontrée lui-même, plus d'une fois, dans ses rapports avec le clergé de son diocèse, et elle s'était manifestée dès l'origine du mouvement ritualiste. N'est-ce pas l'un des premiers initiateurs de ce mouvement, renommé pour son zèle et sa piété, le Rev. Neale qui, en 1863, après seize ans de contestations avec son évêque, se vantait « de n'avoir jamais retiré un seul mot ni modifié aucune pratique, si ce n'est, dans certains cas, pour aller plus loin2 ». Les Ritualistes ne se faisaient aucun scrupule de ce manque absolu d'obéissance, qui leur paraissait justifié par le discrédit même des évêques. S'il eût fallu suivre ceuxci, disaient-ils, aucun progrès religieux n'eût été possible, et il ne se fût jamais produit ancun mouvement dans l'Église. Même esprit d'indépendance chez les religieuses. La supérieure de l'un des nouveaux couvents ayant demandé, en 1867, à l'évêque de Londres, Tait, d'instituer, auprès de sa communauté, un chapelain qu'elle lui désignait, l'évêque voulut y mettre comme condition que ce chapelain n'encouragerait pas la confession habituelle des sœurs et qu'aucuns vœux ne seraient prononcés sous son autorité. Une correspondance s'en suivit, au terme de laquelle la supérieure déclara à
i Life ofTait, t. I, p. 411, 412.
2 The Anglican Revival, par Overton, p. 141.
l'évêque qu'elle avait soumis la question à ses religieuses et que celles-ci, à l'unanimité, avaient décidé que, si pénible qu'il leur fût d'être en désaccord avec leur évêque, elles ne pouvaient accepter ses conditions et que dès lors il ne leur restait plus qu'à se passer de sa sanction pour le choix de leur chapelain1.
Cette impuissance de l'action épiscopale conduisit les adversaires du Ritualisme à se tourner vers l'État et à lui demander la répression qu'ils jugeaient nécessaire. Cet appel au bras séculier était d'ailleurs conforme à leurs doctrines. Déjà, plusieurs fois, on avait essayé, sans succès il est vrai, de faire intervenir le Parlement. En 1867, une tentative plus sérieuse fut faite; lord Shaftesbury, s'attachant à l'un des points alors le plus vivement débattus, celui des « vêtements cléricaux », proposa, à la Chambre des lords, un bill prescrivant à l'officiant de ne porter qu'un simple surplis. L'une des caractéristiques de ce projet était de trancher, en dehors de l'Église, une question de pure discipline ecclésiastique ; les évêques ne s'en formalisèrent pas, car presque tous, le primat en tête, se montrèrent d'abord favorables à l'initiative du noble lord. Seul, Wilberforce parut comprendre que l'épiscopat « se suicidait » en « se traînant à la queue de Shaftesbury ; » il protesta contre ce qu'il appelait « l'ignominie » de cette attitude et se démena, avec l'activité impétueuse qui lui était habituelle, pour faire échec au projet. Il parvint tout d'abord à en détacher le primat,
i Life of Taif, t. I, p. 459 à 463.
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sur l'esprit un peu irrésolu duquel il avait influence. En même temps, usant de ses relations personnelles avec les tories alors au pouvoir, il tâcha de les faire concourir au dessein qu'il poursuivait : sur ses instances, le premier ministre, lord Derby, se prêta à opérer une diversion et à faire ajourner le projet de lord Shaftesbury, en annonçant la nomination d'une Commission royale, chargée de faire une enquête sur toutes les questions de rubriques1.
Nommée le 3 juin 1867, la Commission fut composée de quinze laïques et de quatorze ecclésiastiques. La majorité était opposée au Ritualisme, au moins sous sa forme avancée; aussi la minorité, guidée par Wilberforce, ne visa-t-elle qu'à atténuer les décisions qui seraient prises. Après deux mois employés à entendre des témoins dans chaque sens, les commissaires aboutirent, en août, à un premier rapport qui ne traitait que de la question des vêtements. Leur conclusion était « qu'il convenait de restreindre, dans les services publics, tout ce qui, en matière de vêtements, s'éloignerait de ce qui était depuis longtemps en usage dans l'Eglise, et que le mieux, pour cela, serait de fournir aux paroissiens lésés un moyen facile et efficace de plainte et de redressement ». Ils ajoutaient « n'être pas encore en mesure de recommander à la reine le meilleur moyen de donner effet à ces conclusions ». Bien que témoignant de sentiments défavorables aux Ritualistes, cette décision était loin de donner pleine satisfaction à leur*
i Life of Wilberforce, t. III, p. 205 à 211.
ennemis. On remarquait quelle parlait seulement de « restreindre », non de prohiber l'usage des vêtements, qu'elle ne supposait cette restriction qu'au cas de plainte des paroissiens et qu'elle n'indiquait aucun moyen d'exécution. Wilberforce se vantait de cette solution, comme d'un succès inespéré. « La Commission, écrivait-il à un ami, nous a sauvés de l'intervention parlementaire. J'y ai poussé dans ce dessein, car intervention parlementaire signifie persécution et séparation1. »
Aucune mesure efficace n'ayant pu être obtenue des évêques et du Parlement contre les Ritualistes, la Church Association se demanda si elle n'aurait pas plus de chance de les atteindre en les déférant aux tribunaux, et elle entreprit alors cette campagne judiciaire qui devait se prolonger pendant plus de vingt ans et donner une physionomie si singulière à la lutte religieuse. Les tribunaux compétents en la matière étaient ceux qu'on avait vus naguère à l'œuvre dans la fameuse affaire Gorham et dans celle des Essays and Re-
i Life of Wilberforce, t. III, p. 214 à 218, 229, 237. — Life of Pusey, t. IV, p. 215, 216. — A. H.Mackonochie.A MemozV,p.l46. — La Commission ne devait pas s'en tenir là ; elle continua son enquête et publia, en 1868, un second rapport où, malgré une vive opposition de Wilberforce, elle se prononçait pour une loi interdisant les cierges allumés et l'encens, comme contraires à l'usage de l'Eglise depuis trois cents ans, et où elle proposait d'organiser une procédure expéditive et peu coûteuse pour les paroissiens lésés par les innovations.
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vieios ' ; en première instance, la Cour des Arches, juridiction nominalement ecclésiastique par ses origines, mais exercée, depuis quelque temps, par un juge unique et laïque; en appel, le Comité judiciaire du Conseil privé, composé de légistes auxquels, en certaines causes, on adjoignait, à titre d'assesseurs, quelques évêques, tribunal purement civil, politique même, dont l'évêque de Manchester disait, pour le louer, que ses membres « considéraient les choses, non pas seulement avec des yeux de légistes, mais avec des yeux d'hommes d'Etat2». Qu'un tel tribunal décidât souverainement de la discipline intérieure et de la liturgie de l'Eglise, cela n'était pas pour embarrasser les Loio churchmen, étrangers aux aspirations vers l'indépendance spirituelle qui commençaient à se faire jour dans d'autres parties de l'Église anglicane; ils ne voyaient qu'une chose, c'est que les décisions antérieures du Conseil privé avaient témoigné de peu de bienveillance pour le High Charch, et ils se sentaient par là encouragés à provoquer de nouveau son intervention.
La manœuvre, cependant, n'était pas sans présenter quelque difficulté. La poursuite ne pouvait être intentée qu'au nom d'un paroissien se prétendant lésé par les innovations rituelles de son pasteur, et l'instrument à mettre en mouvement était singulièrement coûteux ; les frais de ces procédures s'élevaient à des chiffres
i Cf. Seconde Partie, p. 144 et 433.
2 Cité par Church, Occasional papers, t. II, p. 58.
énormes, 50, 100, 200 et même 300.000 francs ; si, en cas de condamnation, ces frais devaient être écrasants pour les clergymen poursuivis, ils risquaient, en cas d'acquittement, de retomber à la charge du poursuivant. Un particulier ne se fût pas exposé à une telle dépense, s'il n'eût été couvert par la Church Association. Aussi, les prétendus paroissiens qui vont prendre l'initiative des diverses poursuites, ne seront-ils toujours que les prête-nom de cette association. Celle-ci, dès le début de la campagne, décida, dans une conférence tenue à Willis's Rooms, de réunir un fonds de garantie de 1.250.000 francs. A la fin, elle se vantera d'avoir dépensé deux millions et d'avoir, à ce prix, obtenu soixante condamnations contre les Ritualistes 1 .
La première de ces poursuites fut dirigée contre le Rev. Mackonochie, vicar de Saint-Alban, Holborn. Ainsi commençait la longue lutte judiciaire que ce clergyman devait soutenir pendant seize ans, avec une indomptable ténacité, et qui a fait de lui le personnage le plus représentatif du parti ritualiste à cette époque. Né en 1825 2, de sang écossais, élevé dans une atmosphère de rigidité calviniste, Mackonochie était arrivé à Oxford, au commencement de 1845, à l'heure où la menace de la « sécession » de Newman jetait le désarroi dans l'école tractarienne. Par besoin d'une foi
1 Cf. les nombreux tracts publiés par cette association. notamment The past labours of the Church Association, par M. Greaves Bagshawe.
- Cf. passim, Alexander Heriot Mackonochie. A Memoir.
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solide, d'une piété active et intense, il ne tarda pas à subir l'influence de Marriott, ancien disciple de Newman, devenu le principal lieutenant de Pusey. Ordonné en 1849, ses premières charges l'avaient conduit d'abord à Westbury, ensuite à Wantage, foyer de High-churchism et siège de l'une des premières communautés de religieuses anglicanes. Mais il aspirait à une vie plus militante ; rêvant de missions, il entendit parler de l'apostolat tenté par les Ritualistes, à Londres, dans la misérable et populeuse paroisse de Saint-George in the East. Il y accourut en volontaire, au moment même où éclataient les émeutes de 1858, et s'y fit remarquer par l'énergie et l'efficacité de son zèle. Les personnages les plus éloignés de ses idées en rendaient témoignage. « Je n'ai pas un homme meilleur dans mon diocèse, » disait l'évêque Tait. Aussi, quand, en 1863, fut achevée, dans un autre quartier non moins déshérité de la grande ville, la belle église de Saint-Alban, Mackonochie fut appelé, par le fondateur, à en être le vicar.
Il se donna aussitôt à son nouveau troupeau, tout à tous, particulièrement aux plus misérables, secondé par de zélés collaborateurs avec lesquels il menait une sorte de vie de communauté. Les résultats qu'il obtint, sur un terrain qui semblait très ingrat, le mirent en lumière. Non qu'il fût personnellement remarquable par sa culture littéraire, ou par son éloquence ; mais il avait l'ardeur et le dévouement d'un apôtre, en imposait par sa vie ascétique, désintéressée, volontairement sevrée de toutes jouissances. Sa qualité maîtresse était une vo-
lonté indomptable, une ténacité qui allait jusqu'à l'obstination. Que les autres l'approuvassent ou non, il ne s'en inquiétait nullement et allait droit devant lui, comme conduit par une idée fixe, sans se laisser détourner par aucun obstacle, troubler par aucune tempête, avec quelque chose de ce qui animait et soutenait autrefois, dans les combats, ses ancêtres des Highlands. Chez lui, l'esprit était plutôt un peu court et étroit, incapable d'entrer dans les vues d'autrui et de se rendre compte par où lui-même pouvait errer. Il proclamait volontiers son aversion pour les « compromis », et, parlant un jour, en 1865, d'un homme qu'on qualifiait de « modéré », il disait : « J'abhorre cela, parce qu'il me semble que cela veut dire d'ordinaire un homme qui manque de courage moral ou spirituel pour donner à ses principes leur issue légitime \ » Bien qu'étranger personnellement à toute tentation d'aller à l'Eglise romaine, il ne craignait pas de chercher l'aliment de sa piété, qui était sincère et profonde, dans les pratiques de cette Eglise. L'un de ses livres préférés était les Exercices spirituels de saint Ignace. Dans ses voyages en terre catholique, il fréquentait les lieux de prière, vénérait les souvenirs de nos saints, s'attendrissait, par exemple, à la visite de l'endroit où avait vécu le curé d'Ars. Il avait la dévotion à la Croix ; un artiste ami lui ayant offert de peindre pour lui un tableau : « Peignez-moi, pour ma chambre, lui dit-il, une grande figure de Jésus crucifié, et peignez-
1 A.-H. Mackonochie. A Memoir, p. 75 et 136.
LES RITUALISTES PERSECUTES 365
la autant que possible fidèle à la réalité. Que cette figure soit, comme elle était, meurtrie, couverte de blessures, labourée par les coups de fouet. » Et c'est aux pieds de cet austère crucifix, devant eette image ensanglantée, qu'il faisait sa méditation journalière et disait ses prières. Quand le service des autres l'appelait au dehors, on le voyait marcher dans les rues, récitant son office, à ce point absorbé qu'il lui en advint, plus d'une fois, des heurts douloureux2. Il avait été l'un des premiers associés delà Confrérie du Saint- Sacrement. Master de la Société de la Sainte-Croix, il s'était volontairement soumis à ce qu'il y avait de plus strict dans les règles de cette société, notamment au célibat.
Mackonochie avait tout de suite introduit, dans sa paroisse, un ritualisme fort avancé, si bien que les services de Saint-Alban passèrent bientôt pour être le type du genre. Ce n'était pas, de sa part, préoccupation d'esthétisme ; il n'était rien moins qu'artiste ou poète; les formes ne l'intéressaient qu'en tant qu'elles lui paraissaient une manifestation nécessaire et efficace des vérités qu'il voulait restaurer dans l'âme du peuple, particulièrement du culte eucharistique et du sacrement de pénitence. Rendre les célébrations de l'Eucharistie plus nombreuses et plus solennelles, les communions plus fréquentes et plus ferventes, propager l'habitude de la confession, était sa grande préoccupation. Il obtenait, sous ce rapport, des résultats qui
1 Memories of a Sister of S. Saviour's Priory, p. 179-180.
donnaient à son église une physionomie à part. On venait, d'assez loin, assister aux grand'messes chantées de St-Alban, et son confessionnal attirait de nombreux pénitents de toutes conditions. Il se souciait peu de ce que pouvaient en penser les autorités religieuses. 11 avait fini par rétablir l'usage de l'onction pour les malades. « Mais, lui demandait-on à ce propos, où vous procurez-vous les saintes huiles qui doivent être bénies par un évêque ? — L'évêque faisant défaut, répondait-il, le devoir incombe au prêtre. » Et, tout en faisant cette réponse, il versait, dans son flacon de poche, un peu de l'huile d'olive contenue dans une bouteille.
Dès le début, le rituel suivi à Saint- Alban avait suscité des plaintes et des réclamations de la part du fondateur de cette église. L'évêque de Londres, Tait, sollicité d'intervenir, adressa des représentations qu'il fit bienveillantes à cause de l'estime qu'il ne pouvait s'empêcher de ressentir pour l'œuvre de Mackonochie ; celui-ci répondit, sur un ton non moins amical, mais sans changer un iota à ses pratiques1. C'est alors, au cours de 1867, que la Church Association se décida à engager des poursuites2. Elle ne trouva, pour en assumer la responsabilité, aucun paroissien résidant et dut se rabattre sur un M. Martin, non résidant, mais
1 A.-H. Mackonochie. A Memoir, p. 68 à 80. Life of Tait, t. I, p. 423 à 428.
2 Sur ce procès et ceux qui devaient suivre, voir H.- A. Mackonochie. A Memoir, p. 138 et sq. ; Life of Tait, t. I, p. 428 et sq. Bayfield, History of the English Church Union, passim.
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qui s'était intéressé autrefois aux écoles du quartier, L'évêque Tait, appelé à donner les « lettres de requête » qui saisissaient la Cour des Arches, ne le fit pas sans tristesse. « Voilà, dit-il, un homme qui fait la plus noble des œuvres dans la partie la plus dégradée de Londres, et cependant je ne puis refuser mon assentiment aux poursuites engagées pour obtenir sa suspension 3. » Le juge des Arches rendit sa sentence, le 28 mars 1868 : prenant un terme moyen, il déclarait l'illégalité de l'encensement, de l'élévation du Sacrement au-dessus de la tête du célébrant, du mélange de l'eau dans le calice durant le service, mais il admettait les cierges allumés ; quant à la génuflexion du célébrant, il ne la jugeait pas illégale et laissait la chose à la discrétion de l'évêque. Mackonochie se montra disposé à accepter cette décision, mais la Church Association ne se contentait pas d'un succès partagé, et elle en appela au Conseil privé. Celui-ci justifia la confiance qu'on lui témoignait. Son jugement du 23 décembre 1868 donna, sur tous les points, tort à Mackonochie et le condamna à tous les dépens, même à ceux de première instance. Wilberforce lui-même, bien que peu sympathique au Ritualisme extrême, ne pouvait s'empêcher de constater l'évidente « partialité » de ce jugement qui, disait-il, « semblait fait pour plaire au Times ». A l'en croire, les membres laïques de la Cour avaient été également partagés, et c'était l'archevêque d'York, adjoint à la
1 Memorials of dean La/ce, p. 103.
Cour pour cette cause ecclésiastique, qui avait fait la majorité dans le sens restrictif '.
Dès le 19 janvier 1869, le vicar de Saint-Alban reçut un monitoire dont la seule rédaction suffisait à montrer ce qu'avait de choquant et de ridicule l'intervention, en semblable matière, d'une haute cour politique. Dans cette pièce, c'était la reine Victoria elle-même qui, s'adressant nommément au Rev. Mackonochie, lui faisait commandement exprès de s'abstenir, dans l'avenir, d'élever le calice et la patène, d'encenser, de mêler l'eau et le vin, de s'agenouiller durant la consécration et d'user de cierges allumés. « Et à cela ne manquez pas », disait en finissant le monitoire. Fautil s'étonner que YEnglish Church Union trouvât là matière à protestation, qu'elle déniât l'autorité d'une Cour qui n'avait rien d'ecclésiastique et rappelât l'urgente nécessité de la réforme, déjà plusieurs fois réclamée dans ces derniers temps, de la juridiction suprême en matière religieuse2 ?
Ces plaintes n'étaient pas pour arrêter la Church Association qui, toujours sous le nom de M. Martin, poursuivit de nouveau Mackonochie, en décembre 1868, pour n'avoir pas obéi au monitoire. Vainement celui-ci se défendit-il en exposant que, durant la consécration, il n'élevait pas les éléments au-dessus de sa tête, seule pratique défendue, et se contentait de l'élévation moindre permise par la Cour des Arches,
Life of Wilber force, t. III, p. 294.
2 Bayfield, Histovy of the E. C. U., p. 109-110.
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vainement ajoutait-il qu'il ne s'agenouillait pas, ne se prosternait pas, mais seulement fléchissait le genou, le Conseil privé ne parut pas embarrassé d'avoir à mesurer ces gestes liturgiques ; il voulut bien reconnaître que l'accusé n'avait pas élevé les éléments trop haut, mais il estima qu'il s'était agenouillé trop bas, et, suivant son habitude, il le condamna à tous les dépens.
Ce jugement n'était pas rendu depuis dix jours que la Church Association, toujours acharnée, envoyait à Saint-Alban des espions, gagés à raison de deux guinées par jour, et, sur leur rapport, poursuivait de nouveau Mackonochie pour élévation et génuflexion illicites. En dépit des attestations contraires, le Conseil privé jugea, le 25 novembre 1870, que l'inculpé avait dépassé la mesure permise dans l'élévation des éléments, qu'en substituant à la génuflexion une «humble prosternation du corps en signe de respect», il avait désobéi au monitoire et que, pour ce crime, il ne suffisait plus, comme naguère, de le condamner à tousles frais, mais qu'il devait être suspendu de son office et de son bénéfice pour trois mois. Le jugement lui faisait ce reproche singulier «d'avoir soigneusement épluché le monitoire et l'ordre du Conseil, pour voir jusqu'où il pourrait conserver les cérémonies prohibées, sans désobéir à la loi », et il constatait qu'il avait échoué de nouveau dans « sa tentative de satisfaire sa conscience, tout en s'abritant derrière une obéissance strictement littérale ». Ce jugement porta au comble l'émoi et l'indignation d'une partie du monde religieux. Un cri s'éleva, dans tous les m. 24
rangs de YEnglish Church Union, qu'ade telles décisions l'obéissance était impossible. Des adresses furent envoyées à Mackonochie, déniant au Conseil privé « le droit de suspendre l'exercice des pouvoirs spirituels conférés par l'autorité divine de l'Episcopat », et témoignant de la volonté « d'user de tous les moyens pour faire recouvrer, par l'Église d'Angleterre, ce pouvoir de décider les causes spirituelles, qui est son droit essentiel ' » .
Si acharnée qu'eût été la poursuite, on ne voit pas qu'elle fûtarrivée àun résultatbien efficace. Durant la suspension de Mackonochie, les services continuèrent à Saint-Alban, comme par le passé, et luimême, en reprenant ses fonctions au bout de trois mois, ne changea rien à ses habitudes. Ses adversaires étaient-ils un peu las? Toujours est-il que, pour le moment, ils setinrent cois. Ils n'avaient pas cependant définitivement désarmé, comme on le verra par la suite.
Au milieu deces épreuves, Mackonochie demeuraitimperturbable. Vainement était-il traqué par les poursuites, ruiné par les frais, bruyamment attaqué par presque tous les journaux, dénoncé, jusque sur les murs de son quartier, comme « un prêtre démoralisateur, un émissaire astucieux de Rome, un traître à son Église, une honte pour l'Angleterre qui lui avait donné naissance », vainement une bonne partie du public voyait-elle, en lui, une sorte de maniaque en état de rébellion obstinée,
1 History of the English Church Union, p. 130-131.