‹ La Renaissance Catholique en Angleterre au XIXe siècle (volume 3)Chapitre 10 sur 28 · III. 2a · texte numérisé non relu

III. 2a

Londres, n'avait-il pas manqué une occasion privée ou publique de s'exprimer, avec une sévérité dédaigneuse, sur ces « folies», sur ces « mimiques enfantines», sur «ces innovations ou retours à d'anciens usages, tendant à renverser les barrières qui marquent, dans l'esprit des gens simples, la distinction entre notre culte et celui de Rome'». Seulement, sur le moyen de les réprimer, il était beaucoup moins résolu qu'on ne pourrait le supposer d'après son caractère et d'après la conduite qu'il devait tenir plus tard. Il repoussait alors, ainsi qu'il s'en expliqua à plusieurs reprises, toute idée de poursuites judiciaires contre les novateurs ; il redoutait l'agitation qui en résulterait et jugeait fortdéplaisant le rôle qu'il aurait à y jouer. «Je me refuse, disait-il, à suivre de tels procès de cour en cour, pour plusieurs raisons : la moindre de ces raisons n'est pas que je ne me fais pas à l'idée que celui qui a nom, dans l'Église, « père en Dieu», poursuivrait les hommes mêmes pour lesquels il a un profond respect 2.» Ce dernier trait est remarquable. C'est qu'en effet l'antipathie naturelle de Tait contre les Ritualistes était combattue par l'estime et l'admiration qu'il ne pouvait s'empêcher de ressentir pour leur zèle apostolique^. Un jour, en 1863, à un évêque américain qui lui demandait pourquoi il permettait les pratiques ritualistes du clergé dans East London^ il répondit, avec un accent pénétré et des

1 Life of Tait, t. I, p. 220, 241. Voir aussi son mandement de décembre 186G, p. 441 à 443.

2 Ibid., t. 1, p. 404. — Cf. aussi ibid., p. 221, 419.

3 Ibid., t. I, p. 404, 438, 497.

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larmes dans les yeux : « Ces hommes obtiennent ce résultat que de pauvres âmes perdues peuvent être sauvées et que notre béni Seigneur est leur Sauveur comme il est le nôtre. Qui suis-je pour m'ingérer dans l'œuvre qu'ils sont en train de faire, suivant la voie qu'ils pensent la meilleure, afin de sauver ceux qui menacent de tomber dans la mort ?» A défaut des poursuites judiciaires, Tait ne se connaissait pas d'autre moyen d'action que l'exercice paciflque et discret du pouvoir d'admonition dont chaque évêque était divinement investi, action un peu platonique, car il confessait être sans moyen légal de contrainte, pour le cas où le clergyman se refuserait à avoir égard à ses avertissements ^ En fin de compte, ne voyant partout que danger, difficultés et impuissance, il aboutissait à cette conclusion, dont ses opinions résolument érastiennes ne s'effarouchaient pas, que le salut ne pouvait venir que des pouvoirs publics et du Parlement, et que c'était à eux de fournir des armes nouvelles pour dompter le Ritualisme '^.

Dans ces conditions, il n'y avait guère rien à attendre de la Chambre haute de la Convocation. Après une première délibération sans résultat, en 1866^, elle ne put aboutir, en février 1807, qu'à cette déclaration générale, précédée d'un préambule assez peu favorable aux innovations ritualistes : « Notre jugement est

> Life of TaU. t. I, p. 240 ù 243, 413.

^ Ihid., t. 1, p. 432.

3 Life of Wilherforce, t. 111, p. 191 à 194.

qu'aucune altération au rituel consacré par un long usage ne doit être faite, tant que l'on n'a pas obtenu, pour ce changement, la sanction de l'évoque ^ » Mais, sur ce que l'évêque devait ou non sanctionner, la délibération était muette. Et surtout il n'apparaissait pas que cette invitation d'en référer à l'évêque eût aucune force coercitive qui pût avoir raison de l'habitude, depuis longtemps prise par les Ritualistes, d'en faire à leur tête, sans avoir égard aux opinions des évéques. Aussi, dans le public et chez les intéressés des deux partis, personne ne crut que la question eût fait un pas. Le Times constatait les irrémédiables divisions de l'épiscopat et compatissait, avec une ironie dédaigneuse, à son impuissance^. Les évêques eux-mêmes ne se faisaient pas d'illusion, et, à la Convocation de l'année suivante, Tait se plaignit que « les recommandations faites par la Convocation précédente fussent tombées dans des oreilles sourdes ». « Je suis effrayé de constater, ajoutait-il, que, pour ce qui concerne certaines personnes qui sont les promoteurs de ce rituel, nous devons considérer comme acquis, par leurs propres déclarations, qu'elles ne regardent pas la décision à laquelle est arrivée cette Chambre comme les liant en quoi que ce soit. Elles refusent manifestement d'être guidées par leur évêque particulier; elles refusent aussi d'être guidées par la voix collective des êvéques... Il a été prouvé aue notre effort avait échoué.

' Life of Tait, t. I, p. 406.

- Voyez notamment un article du 21 février 1868.

LES RITUALISTES PERSÉCUTES 337

Le mal, quoi qu'on en pense, subsiste entier; l'inquiétude de l'esprit public augmente, et aussi, j'ai regret de le dire, les contentions'. »

L'indocilité, dénoncée par Tait, n'était que trop évidente. 11 l'avait rencontrée lui-même, plus d'une fois, dans ses rapports avec le clergé de son diocèse, et elle s'était manifestée dès l'origine du mouvement ritualiste. N'est-ce pas l'un des premiers initiateurs de ce mouvement, renommé pour son zèle et sa piété, le Rev. Neale qui, en 1863, après seize ans de contestations avec son évèque, se vantait « de n'avoir jamais retiré un seul mot ni modifié aucune pratique, si ce n'est, dans certains cas, pour aller plus loin- ». Les Ritualistes ne se faisaient aucun scrupule de ce manque absolu d'obéissance, qui leur paraissait justifié par le discrédit même des évoques. S'il eût fallu suivre ceuxci, disaient-ils, aucun progrès religieux n'eût été possible, et il ne se fût jamais produit aucun mouvement dans l'Église. Même esprit d'indépendance chez les religieuses. La supérieure de l'un des nouveaux couvents ayant demandé, en 1867, à l'évêque de Londres, Tait, d'instituer, auprès de sa communauté, un chapelain qu'elle lui désignait, l'évêque voulut y mettre comme condition que ce chapelain n'encouragerait pas la confession habituelle des sœurs et qu'aucuns vœux ne seraient prononcés sous son autorité. Une correspondance s'en suivit, au terme de laquelle la supérieure déclara à

• Life ofTalt, t. I, p. 4M, 412.

2 The Anglican Revival, par Ovcrton, p. 141.

Tévêque qu'elle avait soumis la question à ses religieuses et que celles-ci, à l'unanimité, avaient décidé que, si pénible qu'il leur fût d'être en désaccord avec leur évêque, elles ne pouvaient accepter ses conditions et que dès lors il ne leur restait plus qu'à se passer de sa sanction pour le choix de leur chapelain ^

Cette impuissance de l'action épiscopale conduisit les adversaires du Ritualisme à se tourner vers l'État et à lui demander la répression qu'ils jugeaient nécessaire. Cet appel au bras séculier était d'ailleurs conforme à leurs doctrines. Déjà, plusieurs fois, on avait essayé, sans succès il est vrai, de faire intervenir le Parlement. En 1867, une tentative plus sérieuse fut faite; lord Shaftesbury, s'attachant à l'un des points alors le plus vivement débattus, celui des « vêtements cléricaux », proposa, à la Chambre des lords, un bill prescrivant à l'officiant de ne porter qu'un simple surplis. L'une des caractéristiques de ce projet était de trancher, en dehors de l'Eglise, une question de pure discipline ecclésiastique ; les évêques ne s'en formalisèrent pas, car presque tous, le primat en tête, se montrèrent d'abord favorables à l'initiative du noble lord. Seul, Wilberforce parut comprendre que l'épiscopat « se suicidait » en « se traînant à la queue de Shaftesbury ; » il protesta contre ce qu'il appelait « Tignominie » de cette attitude et se démena, avec l'activité impétueuse qui lui était habituelle, pour faire échec au projet. Il parvint tout d'abord à en détacher le primat,

1 Life of Tait, t. I, p. 459 à 463.

sur l'esprit un peu irrésolu duquel il avait influence. En même temps, usant de ses relations personnelles avec les tories alors au pouvoir, il tacha de les faire concourir au dessein qu'il poursuivait : sur ses instances, le premier ministre, lord Derby, se prêta à opérer une diversion et à faire ajourner le projet de lord Shaftesbury, en annonçant la nomination d'une Commission royale, chargée de faire une enquête sur toutes les questions de rubriques ^

Nommée le 3 juin 1867, la Commission fut composée de quinze laïques et de quatorze ecclésiastiques. La majorité était opposée au Ritualisme, au moins sous sa forme avancée; aussi la minorité, guidée par Wilberforce, ne visa-t-elle qu'à atténuer les décisions qui seraient prises. Après deux mois employés à entendre des témoins dans chaque sens, les commissaires aboutirent, en août, à un premier rapport qui ne traitait que de la question des vêtements. Leur conclusion était « qu'il convenait de restreindre, dans les services publics, tout ce qui, en matière de vêtements, s'éloignerait de ce qui était depuis longtemps en usage dans l'Eglise, et que le mieux, pour cela, serait de fournir aux paroissiens lésés un moyen facile et eflicace de plainte et de redressement ». Ils ajoutaient « n'être pas encore en mesure de recommander à la reine le meilleur moyen de donner effet à ces conclusions ». Bien que témoignant de sentiments défavorables aux Ritualistes, cette décision était loin de donner pleine satisfaction à 1(mi'->^

1 Life of Wilberforce, t. III. p. 205 à 211.

ennemis. On remarquait quelle parlait seulement de « restreindre », non de prohiber Tusage des vêtements, qu'elle ne supposait cette restriction qu'au cas de plainte des paroissiens et qu'elle n'indiquait aucun moyen d'exécution. Wilberforce se vantait de cette solution, comme d'un succès inespéré. « La Commission, écrivait-il à un ami, nous a sauvés de l'intervention parlementaire. J'y ai poussé dans ce dessein, car intervention parlementaire signifie persécution et séparation*. »

Aucune mesure efficace n'ayant pu être obtenue des évêques et du Parlement contre les Ritualistes, la Church Association se demanda si elle n'aurait pas plus de chance de les atteindre en les déférant aux tribunaux, et elle entreprit alors cette campagne judiciaire <jui devait se prolonger pendant plus de vingt ans et donner une physionomie si singulière à la lutte religieuse. Les tribunaux compétents en la matière étaient «eux qu'on avait vus naguère à l'œuvre dans la fameuse affaire Gorham et dans celle des Essays and Re-

1 Life of Wilberforce, t. III, p. 214 à 218, 229, 237. — Life of Pusey, t. IV, p. 215, 216. — A. H.Mackonochie. A MemoîV,p.l46. — La Commission ne devait pas s'en tenir là ; elle continua son enquête et publia, en 1868, un second rapport où, malgré une vive opposition de Wilberforce, elle se prononçait pour une loi interdisant les cierges allumés et l'encens, comme contraires à l'usage de l'Eglise depuis trois cents ans, et où elle proposait d'organiser une procédure expéditive et peu coûteuse pour les paroissiens iésés par les innovations.

LES RITUALISTES PERSECUTES 361

views * ; en première instance, la Cour des Arches, juridiction nominalement ecclésiastique par ses oriofines, mais exercée, depuis quelque temps, par un juge unique et laïque; en appel, le Comité judiciaire du Conseil privé, composé de légistes auxquels, en certaines causes, on adjoignait, à titre d'assesseurs, quelques évêques, tribunal purement civil, politique même, dont l'évêque de Manchester disait, pour le louer, que ses membres «considéraient les choses, non pas seulement avec des yeux de légistes, mais avec des yeux d'hommes d'Etat- ». Qu'un tel tribunal décidât souverainement de la discipline intérieure et de la liturgie de l'Eglise, cela n'était pas pour embarrasser les Loio churchmen, étrangers aux aspirations vers l'indépendance spirituelle qui commençaient à se faire jour dans d'autres parties de l'Eglise anglicane; ils ne voyaient qu'une chose, c'est que les décisions antérieures du Conseil privé avaient témoigné de peu de bienveillance pour le Higft Church, et ils se sentaient par là encouragés à provoquer de nouveau son intervention.

La manœuvre, cependant, n'était pas sans présenter quelque difficulté. La poursuite ne pouvait être intentée qu'au nom d'un paroissien se prétendant lésé par les innovations rituelles de son pasteur, et l'instrument à mettre en mouvement était singulièrement coûteux ; les frais de ces procédures s'élevaient à des chiffres

> Cf. Seconde Partie, p. 141 et 433.

2 Cité par Church, Occasional papers, t. Il, p. 58.

énormes, oO, 100, 200 et même 300.000 francs; si, en cas de condamnation, ces frais devaient être écrasantspour les clergymen poursuivis, ils risquaient, en cas d'acquittement, de retomber à la charge du poursuivant. Un particulier ne se fût pas exposé à une telle dépense, s'il n'eût été couvert par la Church Association. Aussi, les prétendus paroissiens qui vont prendre l'initiative des diverses poursuites, ne seront-ils toujours que les prête-nom de cette association. Celle-ci, dès le début de la campagne, décida, dans une conférence tenue à Willis's Rooms, de réunir un fonds de garantie de 1.250.000 francs. A la fin, elle se vantera d'avoir dépensé deux millions et d'avoir, à ce prix, obtenu soixante condamnations contre les Ritualistes '.

La première de ces poursuites fut dirigée contre le Rev. Mackonochie, vicar de Saint-Alban, Holborn. Ainsi commençait la longue lutte judiciaire que ce clergyman devait soutenir pendant seize ans, avec une indomptable ténacité, et qui a fait de lui le personnage le plus représentatif du parti ritualiste à cette époque. Né en 1825^, de sang écossais, élevé dans une atmosphère de rigidité calviniste, Mackonochie était arrivé à Oxford, au commencement de 1845, à l'heure où la menace de la « sécession » de Newman jetait le désarroi dans l'école tractarienne. Par besoin d'une foi

1 Cf. les nombreux tracts publiés par cette association, notamment The past labours of the Churck Association, par M. Greaves Bagshawe.

- Cf. passim, Alexander Heriot Mackonochie. A Memoir.

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solide, d'une piété active et intense, il ne tarda pas à subir l'influence de Marriott, ancien disciple de Newman, devenu le principal lieutenant de Pusey. Ordonné en 1849, ses premières charges l'avaient conduit d'abord à Westbury, ensuite à Wantage, foyer de High-churchism et siège de l'une des premières communautés de religieuses anglicanes. Mais il aspirait à une vie plus militante; rêvant de missions, il entendit parler de l'apostolat tenté par les Ritualistes, à Londres, dans la misérable et populeuse paroisse de Sa\ui-Geov ^e in theE as t. Il y accourut en volontaire, au moment même où éclataient les émeutes de 1838, et s'y fit remarquer par l'énergie et l'efiicacité de son zèle. Les personnages les plus éloignés de ses idées en rendaient témoignage. « Je n'ai pas un homme meilleur dans mon diocèse, » disait l'évêque Tait. Aussi, quand, en 1863, fut achevée, dans un autre quartier non moins déshérité de la grande ville, la belle église de Saint-Alban, Mackonochie fut appelé, par le fondateur, à en être le vicar.

Il se donna aussitôt à son nouveau troupeau, tout à tous, particulièrement aux plus misérables, secondé par de zélés collaborateurs avec lesquels il menait une sorte de vie de communauté. Les résultats qu'il obtint, sur un terrain qui semblait très ingrat, le mirent en lumière. Non qu'il fût personnellement remarquable par sa culture littéraire, ou par son éloquence ; mais il avait Tardeur et le dévouement d'un apôtre, en imposait par sa vie ascétique, désintéressée, volontairement sevrée de toutes jouissances. Sa qualité maîtresse était une vo-

36i LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE

lonté indomptable, une ténacité qui allait jusqu'à l'obstination. Que les autres l'approuvassent ou non, il ne s'en inquiétait nullement et allait droit devant lui, comme conduit par une idée fixe, sans se laisser détourner par aucun obstacle, troubler par aucune tempête, avec quelque chose de ce qui animait et soutenait autrefois, dans les combats, ses ancêtres des Highlands. Chez lui, l'esprit était plutôt un peu court et étroit, incapable d'entrer dans les vues d'autrui et de se rendre compte par où lui-même pouvait errer. Il proclamait "volontiers son aversion pour les « compromis », et, parlant un jour, en 1865, d'un homme qu'on qualifiait de « modéré >', il disait : « J'abhorre cela, parce qu'il me semble que cela veut dire d'ordinaire un homme qui manque de courage moral ou spirituel pour donner à ses principes leur issue légitime ^ » Bien qu'étranger personnellement à toute tentation d'aller à l'Église romaine, il ne craignait pas de chercher l'aliment de sa piété, qui était sincère et profonde, dans les pratiques de cette Eglise. L'un de ses livres préférés était les Exercices spirituels de saint Ignace. Dans ses voyages en terre catholique, il fréquentait les lieux de prière, vénérait les souvenirs de nos saints, s'attendrissait, par exemple, à la visite de l'endroit où avait vécu le curé d'Ars. Il avait la dévotion à la Croix ; un artiste ami lui ayant offert de peindre pour lui un tableau : « Peignez-moi, pour ma chambre, lui dit-il, une grande figure de Jésus crucifié, et peignez-

' A.-H. Mackonochie. A Memoir, p. 75 et 136.

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la autant que possible fidèle à la réalité. Que cette figure soit, comme elle était, meurtrie, couverte de blessures, labourée par les coups de fouet. » Et c'est aux pieds de cet austère crucifix, devant cette image ensanglantée, qu'il faisait sa méditation journalière et disait ses prières. Quand le service des autres l'appelait au dehors, on le voyait marcher dans les rues,, récitant son ofTice, à ce point absorbé qu'il lui en advint, plus d'une fois, des heurts douloureux 2. Il avait été l'un des premiers associés delà Confrérie du Saint- Sacrement. Master de la Société de la Sainte-Croix, il s'était volontairement soumis à ce qu'il y avait de plus strict dans les règles de cette société, notamment au, célibat.

Mackonochie avait tout de suite introduit, dans sa paroisse, un ritualisme fort avancé, si bien que les services de Saint-Alban passèrent bientôt pour être le type du genre. Ce n'était pas, de sa part, préoccupation d'eslhétisme ; il n'était rien moins qu'artiste ou poète; les formes ne l'intéressaient qu'en tant qu'elles lui paraissaient une manifestation nécessaire et efficace des vérités qu'il voulait restaurer dans l'âme du peuple, particulièrement du culte eucharistique et du sacrement de pénitence. Rendre les célébrations de l'Eucharistie plus nombreuses et plus solennelles, les communions plus fréquentes et plus ferventes, propager l'habitude de la confession, était sa grande préoccupation. Il obtenait, sous ce rapport, des résultats qui

' Memories of a Sisler of S. Saviour's Priori/, p. 179-180.

donnaient à son église une physionomie à part. On venait, d'assez loin, assister aux grand'messes chantées de St-Alban, et son confessionnal attirait de nombreux pénitents de toutes conditions. Il se souciait peu de ce que pouvaient en penser les autorités religieuses. 11 avait fini par rétablir l'usage de l'onction pour les malades. « Mais, lui demandait-on à ce propos, où vous procurez-vous les saintes huiles qui doivent être bénies par un évêque ? — L'évêque faisant défaut, répondait-il, le devoir incombe au prêtre, » Et, tout en faisant cette réponse, il versait, dans son flacon de poche, un peu de l'huile d'olive contenue dans une bouteille.

Dès le début, le rituel suivi à Saint-Alban avait suscité des plaintes et des réclamations de la part du fondateur de cette église. L'évêque de Londres, Tait, sollicité d'intervenir, adressa des représentations qu'il fit bienveillantes à cause de l'estime qu'il ne pouvait s'empêcher de ressentir pour l'œuvre de Mackonochie ; celui-ci répondit, sur untonnon moins amical, mais sans changer un iota à ses pratiques'. C'est alors, au cours de 18G7, que la Church Association se décida à engager des poursuites^. Elle ne trouva, pour en assumer la responsabilité, aucun paroissien résidant et dut se rabattre sur un M. Martin, non résidant, mais

1 A.-R. Mackonochie. A Memoir, p. 68 à 80. Life of Tait. t. I, p. 423 à 428.

2 Sur ce procès et ceux qui devaient auivre, voir H.- A. Mackonochie. A Memoir., p. 138 et sq. ; Life of Tait, t. I, p. 428 et sq. Bayfield, tiistory of the English Church Union, passim.

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qui s'était intéressé autrefois aux écoles du quartier, L'évêque Tait, appelé à donner les « lettres de requête » qui saisissaient la Cour des Arches, ne le fit pas sans tristesse. « Voilà, dit-il, un homme qui fait la plus noble des œuvres dans la partie la plus dégradée de Londres, et cependant je ne puis refuser mon assentiment aux poursuites engagées pour obtenir sa suspension ^. » Le juge des Arches rendit sa sentence, le 28 mars 1868 : prenant un terme moyen, il déclarait Tillégalité de l'encensement, de l'élévation du Sacrement au-dessus de la tête du célébrant, du mélange de l'eau dans le calice durant le service, mais il admettait les cierges allumés ; quant à la génuflexion du célébrant, il ne la jugeait pas illégale et laissait la chose à la discrétion de l'évêque. Mackonochie se montra disposé à accepter cette décision, mais la Chtirch Association ne se contentait pas d'un succès partagé, et elle en appela au Conseil privé. Celui-ci justifia la confiance qu'on lui témoignait. Son jugement du 23 décembre 1868 donna, sur tous les points, tort à Mackonochie et le condamna à tous les dépens, même à ceux de première instance. Wilberforce lui-même, bien que peu sympathique au Ritualisme extrême, ne pouvait s'empêcher de constater l'évidente « partialité » de ce jugement qui, disait-il, « semblait fait pour plaire au Times ». A l'en croire, les membres laïques de la Cour avaient été également partagés, et c'était l'archevêque d'York, adjoint à la

' Memorials of dean La/ce. ]>. 103.

Cour pour cette cause ecclésiastique, qui avait fait la majorité dans le sens restrictif ^

Dès le 19 janvier 1869, le vicar de Saint-Alban reçut un monitoire dont la seule rédaction suffisait à montrer ce qu'avait de choquant et de ridicule l'intervention, en semblable matière, d'une haute cour politique. Dans cette pièce, c'était la reine Victoria elle-même qui, s'adressant nommément au Rev. Mackonochie, lui faisait commandement exprès de s'abstenir, dans l'avenir, d'élever le calice et la patène, d'encenser, de mêler l'eau et le vin, de s'agenouiller durant la consécration et d'user de cierges allumés. « Et à cela ne manquez pas », disait en finissant le monitoire. Fautil s'étonner que YEnglish Church Union trouvât là matière à protestation, qu'elle déniât l'autorité d'une Cour qui n'avait rien d'ecclésiastique et rappelât l'urgente nécessité de la réforme, déjà plusieurs fois réclamée dans ces derniers temps, de la juridiction suprême en matière religieuse^ ?

Ces plaintes n'étaient pas pour arrêter la Church Association qui, toujours sous le nom de M. Martin, poursuivit de nouveau Mackonochie, en décembre 1868, pour n'avoir pas obéi au monitoire. Vainement celui-ci se défendit-il en exposant que, durant la consécration, il n'élevait pas les éléments au-dessus de sa tête, seule pratique défendue, et se contentait de l'élévation moindre permise par la Cour des Arches,

Life of Wilberforce, t. IlL p. 294.

2Bayfield, History of the E. C. U., p. 100-110.

vainement ajoutait-il qu'il ne s'agenouillait pas, ne se prosternait pas, mais seulement fléchissait le genou, le Conseil privé ne parut pas embarrassé d'avoir à mesurer ces gestes liturgiques ; il voulut bien reconnaître que l'accusé n'avait pas élevé les éléments trop haut, mais il estima qu'il s'était agenouillé trop bas, et, suivant son habitude, il le condamna à tous les dépens.

Ce jugement n'était pas rendu depuis dix jours que la Church Association, toujours acharnée, envoyait à Saint-Alban des espions, gagés à raison de deux guinées par jour, et, sur leur rapport, poursuivait de nouveau Mackonochie pour élévation et génuflexion illicites. En dépit des attestations contraires, le Conseil privé jugea, le 25 novembre 1870, que l'inculpé avait dépassé la mesure permise dans l'élévation des éléments, qu'en substituant à la génuflexion une « humble prosternation du corps en signe de respect», il avait désobéi aumonitoire et que, pour ce crime, il ne suffisait plus, comme naguère, de le condamner à tous les frais,mais qu'il devait être suspendu de son office et de son bénéfice pour trois mois. Le jugement lui faisait ce reproche singulier «d'avoir soigneusement épluché le monitoire et l'ordre du Conseil, pour voir jusqu'où il pourrait conserver les cérémonies prohibées, sans désobéir à la loi », et il constatait qu'il avait échoué de nouveau dans « sa tentative de satisfaire sa conscience, tout en s'abritant derrière une obéissance strictement littérale ». Ce jugement porta au comble l'émoi et lindignaiion d'une partie du monde religieux. Un cri s'éleva, dans tous les m. 24

rangs de ÏE)iglish Church C/'w20w,qu'àde telles décisions robéissance était impossible. Des adresses furent envoyées à Mackonochie, déniant au Conseil privé « le droit de suspendre l'exercice des pouvoirs spirituels conférésparTautorité divine de rÉpiscopat », et témoignant de la volonté « d'user de tous les moyens pour faire recouvrer, par l'Eglise d'Angleterre, ce pouvoir de décider les causes spirituelles, qui est son droit essentiel ' ».

Si acharnée qu'eût été la poursuite, on ne voit pas qu'elle fûtarrivée àun résultat bien efficace. Durant la suspension de Mackonochie, les services continuèrent à Saint-Alban, comme par le passé, et luimême, en reprenant ses fonctions au bout de trois mois, ne changea rien à ses habitudes. Ses adversaires étaient-ils un peu las? Toujours est-il que, pour le moment, ils setinrent cois. Ils n'avaient pas cependant définitivement désarmé, comme on le verra par la suite,

Aumilieu deces épreuves, Mackonochie demeuraitimperturbablc. Vainement était-il traqué par les poursuites, ruiné par les frais, bruyamment attaqué par presque tous les journaux, dénoncé, jusque sur les murs de son quartier, comme « un prêtredémoralisateur,unémissaire astucieux de Rome, un traître à son Eglise, une honte pour l'Angleterre qui lui avait donné naissance », vainement une bonne partie du public voyait-elle, en lui, une sorte de maniaque en état de rébellion obstinée,

1 History of the English Church Union, p. 130-131.

LES RITUALISTES PERSÉCUTÉS 371

tout, poursuites, persécutions, monitoires, invectives, railleries, calomnies, inapopularité, « glissait, a-t-on pu dire, sur cette robuste constitution, like waier off a duck's back^ ». Et, tout en faisant tête à l'attaque, il continuait son œuvre d'apostolat et de prière, aussi dévoué à ses ouailles, surtout aux plus misérables, aussi fervent dans ses exercices de piété. De se trouver en contradiction avec les autorités religieuses, particulièrement avec Tait, son évoque, il n'était pas un instant troublé. Répondant à une lettre de forme bienveillante que celui-ci lui avait adressée, il lui écrivait :

Le nouveau témoignage d'amitié que me donne Voire Seigneurie me rend très pénible de vous chagriner, en étant obligé d'agir suivant les convictions que je me suis faites, après pleine et soigneuse étude, sur renseignement de l'Église d'Angleterre, de l'Église catholique entière, et, pai'-dessus tout, de l'Évangile du Christ... J'ose penser que Votre Seigneurie est un des derniers hommes, en Angleterre, à désirer de me voir agir contrairement âmes convictions, ou cacher, à ceux que j'ai charge d'enseigner, au('une partie de ce que je conçois être l'Évangile du Christ. Je ne puis pas ignorer que la pleine affirmation de ce que je suis convaincu être la vérité peut m'attirer de sérieux inconvénients, mais j'espère que le même Dieu qui m'a fait celte révélation, me portera, par sa grâce, à travers toutes les difficultés qu'il laissera surgir sur mon chemin -.

Un autre procès retentissant de celte époque fut

' « Comme Tciu sur le dos d'un canard. » {A.-U. Mackonochie. A Me/noir, p. 103-104.) - Li/eof Tait, t. I, p. 434.

celui du Rev. PurchsiS, perpétuai cm^ate deSaint-J'atne's chapelk Brighton, auteur du DiVec^onum anglicanum, sorte de manuel liturgique suivant les vues des Ritualistes les plus avancés. Cité en 1869, à raison des très nombreuses innovations cérémonielles qu'il avait introduites dans sa chapelle, il refusa de se défendre, en alléguant sa pauvreté et son état de maladie. Le juge n'en instruisit pas moins l'affaire et rendit sa décision, le 3 février 1870; il condamnait comme illégales vingtneuf des pratiques incriminées, entre autres les processions, les lumières sur l'autel, l'encens, le mélange de l'eau dans le calice quand il se fait durant le service, l'élévation de l'hostie, les génuflexions, VAffnus Dei, le cruxifix de métal, etc. ; mais il admettait la légalité de quelques autres pratiques, tels que les vêtements eucharistiques, le mélange de l'eau dans le calice quand il se fait avant le service, les vases de fleurs et surtout VeasUoard position : on entendait par là l'habitude prise parles ministres ritualistes, à l'instar des prêtres catholiques, de se placer, pour le service eucharistique, au milieu de l'autel, en tournant le dos à l'assistance, au lieu de continuer à se tenir de profil, au petit bout {north end) de la table de communion. Dans la pensée de ses partisans comme de ses adversaires, Veastward position apparaissait étroitement associée à l'idée catholique d'un prêtre opérant un sacrifice, au nom et à la tête de l'assemblée des fidèles; de là, l'importance que, des deux côtés, on y attachait*.

1 Pusey a dit, dans un meeting, en 1874 : « Le fait de se tenir devant l'autel signifie la doctrine primitive du Sacrifice eucha-

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Le poursuivant, c'est-à-dire en réalité la Church Association, n'accepta pas le jugement et le déféra au Conseil privé, qui, le 23 février 1871, sans que l'accusé se fût défendu, déclara illégales toutes les pratiques admises par le juge des Arches, noi'AxnmeriiYeastward position^ et condamna le défenseur aux dépens non seulement de l'appel, mais de la première instance. Purchas, qui avait eu la précaution de mettre tous ses biens sous le nom de sa femme, ne paya rien et ne changea pas ses pratiques. Vainement le Conseil privé prononça-t-il alors sa suspension pour douze mois, et cet ordre fut-il affiché sur la porte de la chapelle, Purchas continua comme si toutes ces décisions n'existaient pas. On ne sait ce qu'il en fût advenu, si ce clergyman ne fût mort, le 18 octobre 1872.

Cette décision du Conseil privé, s'ajoutant à celles qui venaient d'être rendues contre Mackonochie, causa une vive émotion, surtout en ce qui concernait Yeastward position : on y opposa les termes du Prayer Book, d'après lesquels le célébrant « se tenait devant la table » ; on s'indigna de cette rigueur à rétrécir la liberté du cérémonial, alors que ce même tribunal s'était montré, lors des Essays and Reviews, si latitudinaire en matière de doctrine ; enfin, dans la prétention de suspendre directement un ecclésiastique, on dénonça une usurpation sur le pouvoir épiscopal. Ce

ristique. » Un de ses amis, le chanoine Selwyn, écrivait, à la même époque : «11 est notoire que la position easlward est l'expression de la croyance que le ministre consécrutcur accomplit a sacrifical ad. »

mécontentement débordait hors du groupe des Ritualistes extrêmes et gagnait la masse des High churchmen. Près de cinq mille clergymen signèrent une protestation où ils demandaient aux évéques de ne pas appliquer la décision relative à la position du célébrant ' . Deux chanoines de Saint Paul, dont le célèbre prédicateur Liddon, écrivirent à l'évêque de Londres qu'ils continueraient à célébrer dans la position qui leur paraissait imposée par les rubriques, et demandèrent à être compris dans les poursuites, que l'on jugerait à propos de faire pour assurer l'exécution du jugement. Il fut question, un moment, de relever ce défi; mais on jugea plus prudent de ne pas le faire ^. Pusey déclara, dans une lettre publique à Liddon, que la résistance lui semblait un mal moindre que l'obéissance, et luimême, qui n'avait pas eu jusqu'alors, sur ce point, de pratique bien arrêtée, adopta V eastward position^ pour ne pas se séparer de ceux qu'on prétendait frapper ^. Des esprits modérés, comme Church et Coleridge, publièrent des critiques sévères du jugement^. Aussi l'évêque Wilberforce, écrivant à l'archevêque de Canterbury, alors absent, ne pouvait cacher l'alarme que lui causait l'agitation des esprits : « La simple suppression des vêtements, disait-il, aurait passé assez tranquillement, mais l'injonction impérative de consacrer au north end atteint beaucoup plus profondément et ne

1 Life of Tait, t. II, p. 96-97.

2 Life and Letters of Liddon, par Johnston, p. 45 à loi.

3 Life of Pusey, t. IV, p. 223 à 225.

* Church, Occasio7ial papers, t. II, p. 48 et sq.

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sera pas obéie... C'est un temps bien troublant, et, à moins que Dieu n'écoute nos prières, cela finira par un grand schisme ^ Cette impression pessimiste n'était pas nouvelle chez Wilberforce. Quelques annéesauparavant, en présence des premières difficultés suscitées par le Ritualisme, il écrivait déjà : « Dans cette crise, je suis souvent tenté de croire que les jours de notre Établissement sont comptés et qu'ils sont en petit nombre"^. » C'est qu'en effet ceux qui avaient à se plaindre des interventions vexatoires et oppressives des cours civiles en venaient à se demander si l'Eglise ne devrait pas acheter son indépendance, en sacrifiant les avantages matériels que lui valait sa situation d'Eglise d'État. L'idée du « désétablissement » gagnait non seulement chez les impatients du parti ritualiste, mais chez les vieux Tractariens. Pusey pressentait une inévitable révolution religieuse et, lui aussi, il croyait que « les jours de l'Établissement étaient comptés ». Il lui semblait qu'il fallait, « à tout prix, délivrer l'Église de la tyrannie de l'État ». Et, si la crainte du mal temporel et spirituel qui résulterait, pour les paroisses de campagne, du « désétablissement », l'empêchait de coopérer avec ceux qui le poursuivaient, il ajoutait cependant : « Nous pouvons être conduits, et Dieu seul sait si ce sera bientôt, à décider si nous pouvons, en toute droiture et loyauté vis-à-vis de notre Dieu, propter vitam, Vivendi perdere causas^ et, par égard pour un Eta-'

1 Life ofTail, l. II, p. 94-93.

a Lifeof Wilberforce, t. III, p. 229.

tablissement qui a une existence si précaire, nous voir arracher ce qui seul donne aux Etablissements leur valeur *. » Liddon exprimait des sentiments analogues. Church, tout en s'efforçant, dans ses écrits publics, de mettre en garde ses amis contre la tentation de chercher, dans le « désétablissement » , un remède aux empiétements de l'Etat, et en insistant sur les déboires que leur réserverait une telle transformation''*, ne croyait pas cependant, au fond, qu'il fût possible de longtemps la retarder, et, dans une lettre privée où il s'exprimait avec plus d'abandon, il écrivait : « Je pense quelquefois que nous sommes plus proches que nous ne le pensons, d'un grand brisement. On commence à se rendre chaque jour mieux compte de la difficulté de concilier une Eglise en possession de grands privilèges, avec les conditions générales de la politique moderne, de combiner une Eglise nationale, avec une Eglise qui ait la raison d'être d'une société religieuse, qui croie en une religion définie et qui l'enseigne^ ».

La Church Association ne voyait pas les choses à si longue distance. Peu lui importaient l'émoi des cons-

1 Life of Pusey, t. IV, p. 199 à 202, 207-208, 223-224. — A la réflexion, cependant, Pusey semble avoir plus tard répudié toute velléité de désétablissement. En effet, en 1877, ayant appris qu un millier de clergymen s'étaient prononcés pour cette mesure, il écrivait : « Ils doivent avoir très courte vue, ou être aveuglés par self contemplation, s'ils ne voyent pas que le désétablissement les laisserait à l'état de petite minorité ou d'ecc/esiola... Le désétablissement serait une rupture sans espoir, à laquelle Rome serait seule à gagner. » {Ibid., p. 289.)

- Occasional papers, par Church, t. II, p. 48, 49, 39 à 61.

3 Life and Lellers of dean Church., p. 186-187.

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ciences et le péril qui en résulterait, dans Tavenir, pour l'existence même de l'Eglise anglicane. Loin de se modérer, elle ne songeait qu'à profiter de sa victoire pour pousser plus avant et pour obtenir d'autres condamnations. Elle invitait ses adhérents à redoubler de vigilance à l'égard des Ritualistes, à n'épargner personne, à multiplier les plaintes, à en faire grand bruit, et elle engageait de nouvelles poursuites dans divers diocèses. Et cependant, à regarder les choses avec un peu de sang-froid, elle eût pu se convaincre à quel piètre résultat aboutissait ce grand effort de persécution. Loin d'abattre les Ritualistes, il semblait les fortifier. Sur ce point encore, je me plais à citer le sage Cliurch dont le témoignage a d'autant plus de prix que personnellement il avait peu de goût pour la forme nouvelle du High-churchism. 11 écrivait, dans un article publié en avril 1871 :

La position du parti High Chxirch est vraiment remarquable. Il a eu, contre lui, plus que ses rivaux ; cependant il est probablement le plus fort de tous. On dit, sans doute avec raison, que c'est le parti im|)opulaiie. II a été en butte aux injures et aux sarcasmes dune grande portion de la presse. Il a été également odieux aux petits boutiquiers radicaux, aux true bluc fermiers et à leurs squires. Il a été assailli par l'émeute, dans les églises, et censuré dans le Parlement. Les choses ont tourné contre lui, presque uniformément, devant les tribunaux. Et malheureusement; on ne peut pas dire qu'il n'ait pas eu sa pleine part de folie et d'extravagance chez quelques-uns de ses membres. Cependant c'est le jiarti qui a grandi, qui a attiré à soi quelques-uns de ses antagonistes et qui a réagi sur les

idées et les habitudes des autres; ses membres se sont graduellement et comme naturellement élevés en importance et en pouvoir <-

Pusey, tout en continuant à prendre publiquement parti pour les Ritualistes persécutés, ne laissait pas, à part lui, que d'être toujours un peu étonné, effarouché, impatienté de leurs procédés. En novembre 1867, parlant dans une assemblée de VEnglish Church Union, il avait insisté sur la nécessité de ne pas introduire de nouveau cérémonial, dans une église, contre la volonté des paroissiens : or il n'avait pas fait accepter sans difficulté cette façon de voir. « J'avais, écrivait-il à un ami, les trois quarts ou les quatre cinquièmes de l'assemblée contre moi. Ils ne cédèrent que quand je leur dis que, si une telle proposition était rejetée, je ne pourrais plus servir VEnglish Church Union ni le Ritualisme... Les frottements de pied, pendant la discussion, montraient que mes adversaires avaient avec eux les cœurs des assistants ^. » Plusieurs fois, depuis, il avait eu la même impression-^. Il se sentait donc mal à l'aise sur le terrain où la lutte était portée et il eût préféré qu'au lieu de se battre sur des formes de culte, on se battît sur les doctrines

1 Occasional papers, par Church, t. II, p. 61-62. 8 Life of Pvsey, t. IV, p. 216.

» Ibid., t. IV, p. 271-272.

LES RITUALISTES PERSECUTES 379

que ces formes représentaient, particulièrement sur la doctrine eucharistique que paraissaient avoir en vue les adversaires aussi bien que les tenants duKitualisme. Etait-ce donc impossible ? La Chiirch Association ne répétait-elle pas à satiété que, si elle repoussait le nouveau cérémonial, c'est qu'il impliquait, qu'il exprimait la doctrine de la présence, du sacrifice et de l'adoration eucharistiques ' ?

Sous l'empire de ce sentiment, Pusey avait relevé, en 1867, une phrase de la résolution des évêques où les Ritualistes étaient accusés de « favoriser des erreurs délibérément rejetées par l'Eglise d'Angleterre ». Il avait demandé si l'on entendait, par ces « erreurs », la doctrine catholique sur l'Eucharistie qu'il professait avec les Ritualistes. Et il saisissait cette occasion de porter une sorte de défi public à ses contradicteurs et aux évêques eux-mêmes. « Si, par impossible, déclarait-il, il était décidé par une autorité compétente que la présence réelle objective, ou le sacrifice eucharistique, ou le culte du Christ présent dans le sacrement étaient contraires à la doctrine de l'Eglise d'Angleterre, je résignerais ma charge. » Ce défi ne fut pas relevé. V^ainement Pusey le renouvela-t-il peu après, en provoquant un de ses accusateurs, Golightly, celui-ci se tint coi -.

L'année suivante, cependant, la Church Association consentit à s'avancer un moment sur le terrain doctrinal

1 Cette ai'firmation se retrouve presque à chaque page des tracts iiubliês par celle société.

- Life of l'use;/, t. IV, p. 214-21Î).

OÙ la provoquait Pusey. Elle fit poursuivre le Rev. Bennett % à raison de la doctrine qu'il avait exposée, sur la présence réelle, dans une lettre publique à Pusey. Celui-ci, à son grand regret, ne put obtenir d'être impliqué dans la poursuite. Il n'en prit pas moins l'affaire très à cœur et en suivit, avec anxiété, les longues péripéties. La Cour des Arches qui ne statua que le 23 juillet 1870, jugea qu'il était loisible, dans l'Église d'Angleterre, d'enseigner la présence « objective réelle, actuelle et spirituelle », et que les assertions de M. Bennett, sur le sacrifice eucharistique et sur le culte eucharistique, n'outrepassaient pas la liberté résultant des formulaires et du langage des théologiens. Appel fut fait au Conseil privé; l'anxiété de Pusey redoubla. Enfin, le 8 juin 1872, ce tribunal suprême confirma la décision de la Cour des Arches. Pusey triompha. « C'est, en vérité, une grande défaite pour la Church Association », avait-il déjà écrit, au lendemain de la décision de première instance. Que le Conseil privé, dont on connaissait les sentiments hostiles à tout ce qui semblait catholique, se fût prononcé dans le même sens, n'était-ce pas plus considérable encore ? Pusey se rappelait le temps où, en 1843, pour avoir exposé ces mêmes doctrines dans un sermon, les autorités universitaires l'avaient privé, pendant deux ans, du droit de prêcher dans l'Université 2. 11 constatait le terrain gagné depuis lors et s'en

1 Cest le même clergyman dont il a été question lors des troubles suscités, en 1850, dans l'église Saint-Barnabas. 8 Cf. Première Partie, p. 264 à 266.

LES RITUALISTES PERSECUTES 38 1

félicitait'. Et cependant, à y bien regarder, y avait-il tant sujet de triompher? Pusey n'obtenait, pour cette vérité, primordiale à ses yeux, de la présence réelle, qu'une sorte de tolérance, accordée également à la doctrine contraire qu'il estimait être la pire des hérésies. Était-ce de quoi satisfaire des hommes qui se piquaient de restaurer l'autorité du dogme? Qu'étaitce que cette Eglise où, sur un tel sujet, l'arbitre suprême déclarait licite d'enseigner le pour et le contre? Pusey n'en paraissait pas troublé et sa conliance dans la situation de l'Anglicanisme demeurait entière.

Sur ce terrain doctrinal, les adversaires les plus prononcés et les plus redoutables que rencontrait Pusey, n'étaient pas les Loic-churchmen, mais les hommes du Broad Church qui poursuivaient audacieusement leur campagne anti-dogmatique. Depuis que le Conseil privé leur avait donné raison, dans l'affaire des Essays and Reviews et dans celle de Colenso, ils portaient la tête haute. Les ministres, qu'ils fussent tories ou libéraux, se montraient disposés à faire large part, dans le gouvernement de l'H^glise, aux personnages qui passaient pour être plus ou moins ouvertement favorables à cette école. En 1868, Disraeli élevait Tait au siège primatial de Canterbury. A la fin de

1 Ai'V' of Pmey, t. IV, p. 216 à 21!) et 225-226.

1869, Gladstone lui-même nommait, à révêchéd'Exeter, l'un des auteurs des Essays^ le docteur Temple, non, il est vrai, sans soulever dans le monde religieux une tempête plus violente encore que celle qui avait accueilli, vingt-deux ans auparavant, la promotion épiscopale du docteur Hampden ^ . High churchmen et Loio churchmen se retrouvèrent momentanément unis dans une commune indignation, comme aux jours de la lutte contre les Essays. Un comité de protestation se constitua, avec lord Shaftesbury pour président et Pusey pour vice-président. Ce dernier était à ce point ému qu'il rompit avec Gladstone. « S'il n'est pas fait quelque vigoureuse résistance, disait-il, des milliers de personnes quitteront une Eglise Essays and Revieics et chercheront un refuge à Rome^. » Tous les moyens de procédure furent tentés pour s'opposer à la consécration du docteur Temple ; ils échouèrent, comme dans le cas du docteur Hampden, devant l'omnipotence ministérielle, et le nouvel évêque prit possession de son diocèse. Il devait monter plus haut encore et devenir, en 1885, évêque de Londres, puis en 1896, archevêque primat de Canterbury. A la surprise de ceux qu'avait tant effarouchés sa première promotion, il se montrera, dans ces hautes fonctions, administrateur énergique,intègre, impartial, de doctrinesplutôtconservatrices et faisant la part large aux ^e^A churchmen. Ce qui témoignait mieux encore des progrès ÔMBroad

' Cf. Seconde Partie, p. H 4.

2 Life of Pusey, t. IV, p. 207-208.

LES RITUALISTES PERSÉCUTÉS 383

Church, c'était Timportance croissante des hommes qui en étaient la personnification la plus accentuée. Jowett, naguère si contesté à Oxford \ y exerçait maintenant une influence prépondérante. En 1870, le mastership de Balliol étant devenu vacant, il s'emparait, sans aucune difficulté, de ce poste qu'en 1854, il avait brigué sans succès. Jusqu'à sa mort, il devait régner, avec une autorité reconnue, parfois même un peu dominatrice et arrogante, sur le vieux collège, et, par lui, sur une bonne partie de l'Université. Mais plus grandissait sa situation, moins il se sentait en mesure de formuler ses croyances, toujours en voie de dissolution. La critique, à laquelle il avait pris l'habitude de ne jamais opposer de résistance, ne laissait à peu près rien subsister de ses convictions théologiques. 11 entreprit une Vie du Christ, avec le dessein de substituer au Christ historique et personnel qui n'avait plus de réalité dans son esprit, un Christ purement idéal ; mais il ne put parvenir à préciser sa pensée, et à qui lui demandait pourquoi il ne finissait pas cet ouvrage, il répandait, avec des larmes dans les yeux : « Parce que je ne peux pas. Dieu ne m'a pas donné le pouvoir de le faire ^. » Obligé par situation à prêcher, il évitait les sujets dogmatiques ou pieux, parlait de philosophie et de morale séculières, ou même transformait les sermons en conférences biographiques sur les personnages souvent les plus étrangers au

Sur les débuts de Jowett, cf. Seconde Partie, p. 407 et sq. Life and Letlers of Benj. Jowett, t. II, p. 440.

christianisme. Il faisait profession d'admirer Renan et de partager beaucoup de ses idées, avec cette différence que, grâce au lalitudinarisme de l'Église d'Angleterre, il ne s'était pas senti obligé d'en sortir ; bien au contraire, il tenait plus que jamais à y conserver sa situation ecclésiastique. Il se piquait d'ailleurs d'être religieux, pieux même, fort occupé, à sa manière, de la pensée de Dieu et de l'amour du Christ, bien qu'il s'avouât impuissant à les prier. L'un des traits inattendus de la physionomie de Jowett, à cette époque de son apogée sociale, était ses velléités mondaines : le vieux scholar, timide et gauche, qu'on voyait à toute heure, à la campagne comme à la ville, circuler en habit noir et cravate blanche, se montrait friand de relations aristocratiques, et usait d'une diplomatie qui n'était pas sans finesse pour se les assurer, jamais plus heureux que quand il recevait de belles dames qu'une sorte de snobisme intellectuel rendait, à leur tour, fières de fréquenter chez le fameux master of Balliol.

Pendant que Jowett exerçait sa maîtrise à Oxford, son ami Stanley, nommé par la faveur de la reine dont il avait épousé l'amie, doyen de Westminster, devenait l'un des personnages les plus en vue de l'Angleterre ^ En possession d'un opulent bénéfice qui l'exemptait de toute juridiction épiscopale, il en profitait pour faire de son abbaye la citadelle du Broad Church. Désormais, c'était avec une sorte de désinvolture indiffé-

' Life and Letters of dean Stanley, t. Il, passim.

rente aux mécontentements de l'autorité ecclésiastique ou aux ellarouchements de l'opinion religieuse, qu'il pratiquait et accentuait le latitudinarisme antidogmatique qui était, depuis longtemps, le fond de ses idées '. Un personnage suspect d'hérésie se voyait-il interdire la prédication par son évêque, Stanley se hâtait de l'appeler à prêcher dans son église : c'était sa l'açon de protester contre ce qu'il détestait par-dessus tout, l'intolérance orthodoxe. Dans son désir d' « élargir l'Eglise chrétienne », il imaginait de faire faire, dans la nef de l'abbaye, des lectures par des ministres non conformistes ou même par des savants non chrétiens. En une circonstance solennelle, en 1870, à l'inauguration des travaux de la Commission chargée de reviser la traduction de l'Ancien Testament, il admettait à la communion un ministre unitarien qui, comme tel, rejetait la divinité du Christ : le scandale fut si grand que la Convocation vota une motion de blâme, dont du reste Stanley ne s'inquiéta guère. Quelques années auparavant, en 1867, l'archevêque de Canterbury lui ayant exprimé le désir de célébrer, à Westminster, le service de clôture de l'assemblée à laquelle avaient été convoqués les évêques anglicans du monde entier, il s'y était refusé, parce qu'il se méfiait des décisions que prendrait cette assemblée sur l'affaire Colenso. Dans toutes les communions religieuses, c'était aux révoltés que ses sympathies allaient de préférence ; ainsi les témoignait-il très vives à l'ex-pôre Hyacinthe, à

' Cf. Seconde Partie, p. 39T et sq.

rrr. 25

M. Renan, à Dôllinger. Cette attitude et l'ardeur souvent un peu âpre avec laquelle il se jetait dans les polémiques, lui valaient d'être de plus en plus suspect aux orthodoxes qui, en 1872, essayèrent, vainement il est vrai, d'empêcher son inscription sur la liste des sélect preachers de l'Université d'Oxford. Mais, en même temps, grâce au charme de son esprit et de son commerce, à l'attrait de son salon où il groupait des hommes distingués de tout pays et de toute opinion, à la bonne grâce avec laquelle il faisait à chacun les honneurs de sa chère abbaye, ce clergyman si contesté jouissait d'une universelle popularité mondaine, telle que n'en a connu aucun autre dignitaire de l'Eglise anglicane ; il était devenu, comme l'a dit Jowett, a delight of Society^ et Tait a écrit de lui : « Aucun ecclésiastique n'a exercé sur le grand public, particulièrement sur la partie lettrée et pensante de ce public, une influence aussi fascinante. »

Il en fut ainsi jusqu'à sa mort, qui arriva en 1881. Et pourtant, vers la fin, la pensée de cet homme, en apparence si heureux, paraît se voiler d'une sorte de mélancolie. Il s'aperçoit qu'il n'a plus l'oreille des générations nouvelles. Il avait cru que l'avenir, au moins le plus prochain, était acquis à ses idées de latitudinarisme compréhensif et tolérant, de sérénité dans l'indifférence dogmatique ; il sent que cet avenir lui échappe, que le monde religieux redevient plus que jamais le champ de bataille où se heurtent les croyants et les non-croyants, les hommes d'affirmation nette et ceux de négation brutale. C'est ce qu'il donne à en-

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