CHAPITRE III
I. Convocation du Concile. Les deux écoles en présence. Elles se retrouvent en Angleterre. Attitude de Newman. Ses rapports avec Ward. Sa lettre à M»"' Ullathorne. — II. Pusey et le Concile. Il fait de nouvelles démarches auprès des évêques français. Ce qu'en pense Newman. Dispositions favorables de M='' Darboj' et de M'' Dupanloup. Le P. de Buck. Pusey découragé par les nouvelles de Rome et par l'état d'esprit de ses coreligionnaires. Second et troisième Eirenicon. Pusey refuse d'aller à Rome et renonce à envoyer des propositions. — III. Les premiers travaux du Concile. Rôle important qu'y joue Manning. Proclamation de l'Infaillibilité. Impression faite sur Pusey. — IV. Accueil fait, en Europe, à la décision du Concile. Attitude des catholiques d'Angleterre. Les protestants anglais en coquetterie as^ec les Vieux-catholiques et avec les Eglises schismatiques d'Orient. — V. Lord John Russell et le meeting en faveur du Culturkampf. Gladstone et sa brochure contre les décrets du Vatican. Quel est son dessein? Comment a-t-il été amené à écrire cette brochure? — VI. Réponses des catholiques. Lettres et brochure de Manning. — VII. Newman se décide à intervenir. Sa Lettre au duc de Norfolk. Grand succès de cette lettre. Comment elle est appréciée parles catholiques. Attitude de Pie IX. — VIII. Nouveaux pamphlets de Gladstone. Son état d'excitation. Que résulte-t-il de tout ce tapage?
Le 26 juin 1867, en présence de cinq cents évêques venus à Rome pour le dix-huitième centenaire de Saint- Pierre, Pie IX annonçait « le dessein, depuis longtemps agité dans son esprit, de réunir un concile œcuménique », et, un an après, la bulle d'indiction était solennellement promulguée à la porte de la basilique iii. 8
vaticane. L'histoire du concile ne fait pas partie de mon sujet, et je n'ai pas à la raconter ; encore moins voudrais-je ici réveillerles polémiques ardentes, souvent douloureuses, qui ont mis aux prises des hommes ayant même foi, même attachement à l'Eglise. Sur les questions alors débattues, le concile a prononcé souverainement ; s'il a donné tort à ceux qui contestaient l'opportunité de certaines décisions, il n'a pas, pour cela, donné raison aux plus véhéments de leurs contradicteurs; s'il a proclamé l'infaillibilité du Pape, il a précisé les conditions et les limites dans lesquelles elle s'exerce. En tous cas, sa décision s'impose à tous les catholiques, et rien ne doit subsister, parmi eux, des anciennes controverses. De ce passé, je veux seulement retenir ici ce qui se rapporte au mouvement religieux de l'Angleterre. Il y avait là des conditions spéciales ; de l'état religieux et social, des habitudes d'esprit du monde anglo-saxon, naissaient des difficultés qui ne se rencontraient pas, au même degré, chez les peuples de formation latine. C'est en considérant les événements de ce point de vue d'outre-Manche que nous chercherons à comprendre comment un désaccord avait pu se produire entre des catholiques également fidèles, et peut-être apparaîtra-t-il alors qu'il y avait, entre eux, moins une opposition de doctrines qu'une diversité de sollicitudes. Les uns, conduits par la direction habituelle de leurs idées, par le milieu même où ils vivaient, à regarder surtout les parties du monde religieux où la foi catholique était la plus ardente, la moins contestée, la plus indemne ou même la plus
ignorante des crises de la pensée moderne, croyaient devoir, à ces croyants enthousiastes, des affirmations dogmatiques qui consoleraient leur piété et échaufferaient leur zèle. Les autres, par l'effet d'une tournure d'esprit et d'une situation différentes, avaient la connaissance et le souci des consciences hésitantes, des intelligences troublées par les idées du jour, des âmes de frontière et, notamment, de celles qui, du sein de l'anglicanisme, étaient travaillées du désir de se rapprocher de la véritable Eglise; ils s'inquiétaient de l'effet qu'auraient sur elles les affirmations sollicitées d'autre part ; ils craignaient de les voir ainsi désorientées et rebutées. Quoiqu'on doive penser de la justesse de ces inquiétudes, on ne peut méconnaître qu'elles venaient d'un sentiment élevé, qu'elles étaient inspirées par l'amour des âmes, et, si le langage de ceux qui les ressentaient n'a pas toujours été exempt d'amertume, si la vivacité de leur polémique a paru parfois dépasser la mesure, il convient souvent d'en chercher la cause principale dans l'angoisse de cette sollicitude apostolique. Telle est la considération qu'il importe de ne pas perdre de vue quand on tente, grâce au recul de l'histoire, de juger, avec sang-froid et équité, des conduites divergentes qui, sur le moment, ont suscité tant d'irritations et donné lieu à tant de malentendus. Il me semble que cette justice sera plus facile, après la connaissance des faits qu'il me reste à rapporter.
Aussitôt le concile convoqué, l'école qui paraissait, depuis quelque temps, dominer dans l'Kglise et qui
se félicitait naguère du coup porté au « libéralisme » par l'encyclique Quanta curd et par le Syllabus, ne tarda pas à faire connaître ce qu'elle en attendait. Ce fut l'objet d'un article publié, le 6 février 1869, dans une revue rédigée par les jésuites, la Civiltà cattolica, qui passait pour être le porte-parole des influences régnantes à Rome. On y exprimait d'abord le désir que le concile fût « très court », la majorité se concertant « pour que la minorité ne puisse pas, malgré son éloquence, faire une longue opposition » ; on espérait qu'il « proclamerait les doctrines du Syllabus^ en énonçant, au moyen de formules affirmatives, les propositions qui y étaient émises sous forme négative » ; qu'il décréterait l'infaillibilité dogmatique du Pape, et même que « la manifestation unanime du Saint-Esprit par la bouche des Pères du concile établirait ce dogme par acclamation » ; enfin qu'il promulguerait le dogme de l'Assomption de la Vierge. Ce mot d'ordre qui semblait venir de haut, fut le signal d'une campagne menée avec ardeur par les journaux catholiques les plus répandus. 11 semblait qu'on voulût, en soulevant l'opinion religieuse, provoquer à l'avance une sorte de manifestation plébiscitaire sur les questions qu'on entendait faire résoudre par le concile. La mesure et la précision, coutumières aux théologiens de profession, étaient chose inconnue de ces improvisateurs du journalisme. Dans leur esprit, ou du moins dans leur langage, l'infaillibilité paraissait s'étendre à toutes les paroles du Pape et même parfois se confondre avec l'inspiration et l'impeccabilité. Au-
cune expression ne leur semblait trop forte pour exalter l'autorité pontificale, et ils allaient jusqu'à transformer les prières liturgiques pour appliquer au Pape ce qui y est dit de Dieu ^ Le tout accompagné d'excommunications contre ceux qu'on supposait rebelles ou seulement tièdes, contre ces « libéraux » en qui Ton dénonçait les pires hérétiques du moment. A ces exagérations, en répondaient d'autres en sens contraire ; celles-ci avaient leur expression la plus retentissante, dans un livre publié en Allemagne, sous le titre : Le Pape et le Concile; l'auteur, qui signait Janus, avait écrit sous l'inspiration de Dollinger ; non content de contester l'infallibilité du Pape, il bafouait son autorité avec une âpreté sarcastique qui semblait d'un ennemi. Entre ces violents, les modérés, comme toujours, avaient peine à se faire entendre, méconnus et maltraités des deux parts.
Ces controverses eurent leur prolongement parmi les catholiques anglais où l'on retrouvait les mêmes deux partis extrêmes. Ward, dont j'ai déjà eu occasion de faire connaître les idées en cette matière ', rivalisait avec les partisans les plus ardents de l'infaillibilité; il la voulait à peu près illimitée, l'attribuant aux moindres directions du Pape ; il refusait aux théologiens le droit de discuter et d'interpréter le sens et la portée de chaque acte pontifical, et dénonçait qui-
1 C'est ainsi qu'on faisait une sorte de transposition des strophes du Veni Sancle Spirilus, où Pie IX était substitué au Saint-Esprit.
» Voy. 2' partie, p. 342 et sq.
conque hésitait à le suivre, comme un minimiser^ , déloyal envers le Saint-Siège ^ Manning, avec moins d'emportement, avec plus de tenue, s'associait à cette campagne, plus préoccupé d'étendre l'infaillibilité que d'en fixer les limites. A l'extrémité opposée, les idées de l'école anti-infaillibiliste d'Allemagne étaient soutenues, outre Manche, par les anciens rédacteurs du Rambler'^. A défaut de leur revue qui avait été supprimée, ils recouraient à d'autres modes de publication. Oxenham écrivait, dans les journaux, des articles sarcastiques contre l'esprit régnant parmi les autorités ecclésiastiques. Sir John Acton insérait, dans le North british Review, un compte rendu approbatif du livre de Janus; non content de contester l'infaillibilité, il s'attaquait à la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception, critiquait même le concile de Trente dont il espérait que les décrets seraient remaniés par le nouveau concile.
Entre les deux écoles, Newman continue à garder l'attitude intermédiaire que nous lui avons vu prendre dès l'origine des controverses sur le libéralisme catholique ^. Il n'approuve ni les idées ni le ton d' Acton et de ses amis. Depuis sa conversion, il s'est plusieurs fois prononcé pour l'infaillibilité du Pape ' ; mais il
1 Cf. W.-G. Ward and the catholic Revivat, ch. x.
2 Sur ce qu'ont été cette revue et ses rédacteurs, voy. 2" partie, p. 319 et suiv.
■"■ Voy. 2" partie, ch. vu.
* Lui-même rappelait plus tard ce fait, en réponse à un critique qui l'accusait de n'avoir pas professé cette doctrine avant le concile du Vatican. {Coj'dinal Newman, the story of lus life, par Jennings, p. 113.J
entend une infaillibilité s'exerçant dans des conditions strictement déterminées. Il n'a aucun goût pour l'infaillibilité illimitée, par laquelle certains semblent se plaire à provoquer et à effaroucher l'opinion. Le programme que la Civiltà a prétendu imposer au concile, lui paraît inadmissible; il ne s'en cache pas auxjésuites anglais, parmi lesquels il compte plusieurs amis'. A Ward qui l'a interpellé et prétend l'associer à sa campagne iniaillibiliste, il répond, dès février I86G : « Quant à écrire un livre sur l'infaillibilité du Pape, je n'y ai jamais songé... J'ai toujours pensé que cette thèse était probablement vraie, mais pas certaine. Je pense aussi que la définition en serait inopportune et qu'il y a peu d'apparence qu'elle se fasse. Mais je n'aurais aucune difficulté à l'accepter si elle était faite. Je crois que ma raison n'ira jamais en deçà ou au-delà, sur ce sujet ^. » Du reste, il est préoccupé «moins de savoir s'il y aura ou non définition, que de savoir quelle sera cette définition-^ », et, à Pusey qu'il voit en peine sur cette question, il explique « qu'il est impossible qu'on ne précise pas, avec le plus plus grand soin, les conditions des décisions prises ex cathedra », et
' Notamment le P. Coleridge, rédacteur en chef du Month, organe des jésuites en Angleterre. Newnian a collaboré à celte revue et y était généralement jugé avec sympathie et respect. (Voir quatre articles intitulés The Monlh and J.-II. Newnian, publiés dans le Month de janvier, février, mars, avril 1903.) C'est probablement à cause de ces rapports que Manning dénonçait à Rome les jésuites anglais comme suspects de favoriser awatered calholicism. (Voir plus haut, p. 79.)
2 Life of Manning, t. 11, p. 322.
3 W.-G. Ward and the catholic Revivàl, p. 244.
il en conclut que « cela ajouterait très peu de chose à la croyance actuellement admise * ». Ce qui, en tout cela, lui paraît déplorable, c'est la facilité avec laquelle certaines gens excommunient ceux qui ne pensent pas comme eux; ces différences d'opinion lui paraissent chose toute naturelle ; le tort est d'en faire des montagnes. Il écrit, à ce propos, à Ward :
Le P. Ryder m'a montré votre lettre dans laquelle vous parlez de moi; et, bien que je sache que mes observations sur ce que vous dites seront aussi impuissantes à vous faire me comprendre que toutes celles que je vous ai faites dans ces quinze dernières années, je vais, au moins comme une protestation in memoriam, essayer, une fois de plus, de m'expliquer moi-même. Remarquez que toujours j'ai considéré les différences théologiques existant entre n 'US comme peu importantes en elles-mêmes, c'est-à-dire en tant qu'elles sont simplement compatibles avec l'acceptation, à la fois par vous et par moi, de tout l'enseignement théologique de l'Église, dans le plus large sens du mot enseignement; et encore, aujourd'hui de même qu'autrefois, je considère comme un symptôme très fâcheux que vous persistiez à qualifier de haute importance les différences secondaires, permises, inévitables qui peuvent survenir entre un esprit et l'autre. Dans cette opinion, ou plutôt dans cette façon de sentir absolument uncatholic, vous vous êtes enfoncé davantage avec les années, tandis que je considère que je suis resté dans le même esprit de tolérance et de mesure que j'ai toujours désiré cultiver... Pardonnez-moi sije dis que vous êtes en train de faire une Église dans l'Église, comme firent autrefois les Novatiens dans le sein de l'Église, ou, en dehors, les Evangeli-
» Life of Pusey, t. IV, p. 128.
cals de l'Église établie... Je proteste donc, une fois de plus, non contre vos opinions, mais contre ce que je puisappeler votre esprit schismatique..., et je prie Dieu qu'il fasse que jamais je ne dénonce, comme vous le faites, ce que l'Église n'a pas dénoncé K
Ward n'était nullement insensible au fait d'être ainsi blâmé par son ancien maître. « Bon, disait-il dans une circonstance semblable, après avoir reçu une lettre comme celle-là, je vais être obligé de prendre, cette nuit, une double dose de chloral, si je veux dormir ^. » Il n'en baissait pas, pour cela, d'un ton sa polémique. Ce n'était pas qu'il éprouvât une sorte d'attrait pour les pugilats de presse. « Beaucoup de gens, disait-il, me regardent comme une sorte de gladiateur théologique qui se délecte dans le combat... Ils savent peu quel poltron je suis et combien je hais la bataille. » Encore moins était-ce animosité contre les personnes. C'est en toute sincérité qu'il écrivait à l'un des amis de Newman, M. Monsell : « Croyez, je vous en prie, combien je vous respecte véritablement, vous et plusieurs autres que je regarde comme étant, sans le vouloir, de funestes ennemis de l'Église, et en particulier combien sont immortelles ma gratitude et mon affection pour l'illustre leader de cette formidable et dangereuse bande. » Il craignait que son ancien maître a n'eût naturellement beaucoup de difficultés à croire » à la sincérité de ces protestations. Dana une certaine
1 Lettre du 9 mai 1867. {W.-G. Ward and the cathoHc Revival, p. 266, 267.)
2 Monorials of dean fMke, p. 27.
mesure cependant, Newman y croyait, et il écrivait, quelques années plus tard, tout en rappelant ce que Ward avait fait pour le contrecarrer et le dénoncer : « Je n'ai pas un mot à dire contre lui. Il a toujours eu, pour moi, des sentiments meilleurs que moi pour lui... Il est tout à fait honnête... Il dit tout haut tout ce qu'il pense, et c'est de la façon la plus douce et la plus affectueuse qu'il m'appellerait un hérétique manifeste ' . »
Si déplaisantes que lui fussent les exagérations de quelques ultra-infaillibilistes, Newman ne songeait pas à intervenir dans la controverse publique. A son défaut, un de ses jeunes compagnons de l'Oratoire, le P. Ryder, qui devait en être plus tard le supérieur, fit paraître, en 1867, une critique sérieuse et mesurée des opinions excessives émises par Ward sur les encycliques pontificales. Newman l'envoya lui-même à Ward, en se déclarant d'accord avec l'auteur. « Maintenant que mon temps approche de sa fin, écrivait-il, je me réjouis de voir la nouvelle génération ne pas oublier la vieille maxime dont j'ai toujours désiré m'inspirer, dans mes écrits et dans mes actes : In necessa^ riis unitas^ in dubiis libertas, in omnibus charitas ^. »
Mais plus on approche de l'ouverture du concile^ moins les idées moyennes de Newman semblent avoir chance de l'emporter. Manning, de plus en plus dans la confiance de Pie IX, prend une part importante aux
1 W.-G. Ward and tlie catholic Revival, p. 226 à 228.
2 Life of Manning, t. II, p.. 320.
préliminaires du concile, tandis que Newman est laissé en dehors. Le bruit a couru d'abord que le Saint-Père l'appellerait en qualité de considtor, et cela même a empêché certains évêques anglais de se l'attacher; mais, si le Pape a eu, un moment, cette pensée, les préventions régnant à Rome l'ont détourné d'y donner suite. M»"" Dupanloup propose alors à Newman de l'emmener comme son théologien ; celui-ci décline une proposition qu'il sent devoir déplaire à Pie IX. Il demeure à l'écart, impuissant, inactif, attristé des suspicions dont il se voit l'objet, inquiet du mal que peuvent, selon lui, faire à l'Eglise et aux âmes, les thèses excessives qui semblent en faveur. Toujours plein de déférence pour l'autorité religieuse, il ne prétend pas réagir contre la disgrâce dont il est frappé et ne veut pas plus que dans le passé, se jeter dans la polémique ; il se ferait scrupule de contribuer à l'excitation des esprits et au trouble des consciences. Toutefois, un jour où il est tout particulièrement ému de certaines exagérations, il ne peut s'empêcher de s'en ouvrir, dans une lettre confidentielle, à son évéque, M*-'"" Ullathorne, partisan de l'infaillibilité, mais esprit sage, pondéré, qui ne s'associait pas aux thèses extrêmes et ne voulait qu'une infaillibilité soigneusement pré-, cisée, telle du reste qu'elle sortira des délibérations du' concile'. Persuadé que rien n'en transpirera dans le public, Newman croit pouvoir s'épancher avec la. liberté et l'abandon qu'autorisent des relations, des.
- 1 Autobiografy o/' Archhishof Ullalhorne, p. 46.
deux parts, très confiantes et très affectueuses. Mais une indiscrétion coupable livre aussitôt cette lettre aux journaux et lui donne ainsi une portée qui dépasse et dénature complètement la pensée de son auteur. On y lisait :
L'office propre d'un concile est, quand il y a menace d'une grande hérésie ou de quelque autre mal, de donner espoir et confiance aux fidèles. Mais, aujourd'hui, nous avons la plus grande assemblée qui ait jamais été vue, et, par l'idée que nous en donnent les organes accrédités de Rome, nous n'en ressentons que crainte et malaise. Alors que nous sommes tous en paix, que nous n'avons pas de doutes et que, au moins pratiquement, pour ne pas dire doctrinalement, nous tenons le Saint-Père pour infaillible, subitement retentit un coup de tonnerre dans un ciel pur, et on nous dit de nous préparer à quelque chose, nous ne savons pas à quoi, d'éprouver notre foi, nous ne savons pas comment. Aucun danger imminent n'est à écarter, mais une grande difficulté va être créée. Est-ce là l'œuvre propre d'un concile œcuménique?
Quant à moi personnellement. Dieu merci, je ne redoute là aucune épreuve; mais je ne puis m'empêcher de souffrir avec tant d'âmes qui souffrent, et je regarde, avec anxiété, la perspective d'avoir à défendre des décisions qui peuvent ne pas présenter des difficultés à mon propre jugement, mais qu'il peut être difficile de soutenir logiquement en présence des faits historiques.
Qu'avons-nous fait pour être traités comme les fidèles ne l'ont jamais été auparavant? Quand une définion de fide a-t-elle été un luxe de dévotion et non une rigoureuse et pénible nécessité ? Pourquoi une aggressive et insolente faction serait-elle autorisée à « désoler le cœur des justes que le Seigneur n'a pas fait tristes »? Pourquoi ne peut-on
pas nous laisser tranquilles, quand nous n'avons voulu que la paix et n'avons pas pensé à mal ?
Je vous assure. Monseigneur, que quelques-uns des esprits les plus droits se sentent comme poussés tantôt dans une direction, tantôt dans l'autre, et ne savent où fixer leur pied ; un jour, résolus à rejeter toute théologie comme une mauvaise besogne, à se laisser aller, avec une sorte d'insouciance, à croire presque désormais que le Pape est impeccable ; un autre jour, tentés de croire tout ce qu'un livre comme Janus dit de pire... Et songez aussi au tort fait à cette multitude d'anglicans, ritualistes, etc., qui, peut-être eux-mêmes, — au moins leurs chefs, — ne deviendront jamais catholiques, mais qui font, en quelque sorte, lever la pâte, dans les différentes dénominations religieuses et bien au delà de leur propre cercle, avec des principes et des sentiments qui tendent, en fin de compte, à les faire absorber dans l'Église catholique.
Avec ces pensées toujours présentes à mon esprit, je me demande sans cesse si je ne devrais pas rendre mes sentiments publics; mais tout ce que je fais est de prier les anciens docteurs de l'Église, dont l'intercession pourrait décider la question, — Augustin, Ambroise et Jérôme, Athanase, Chrysostome et Basile, — d'écarter une grande calamité. Si c'est la volonté de Dieu que l'infaillibilité du Pape soit définie, alors la volonté de Dieu est de rejeter plus loin « les temps et les moments » de ce triomphe qu'il a destiné à son royaume, et je sentirai que je n'ai qu'à courber la tête devant son adorable et insondable Providence.
Les controversistes du parti extrême exploitèrent naturellement cet incident, affectant de voir un manifeste de révolte dans ce qui n'était que l'alarme d'un fidèle qui s'ouvrait secrètement à son cvêque. Quant à Newman, il fut très mécontent de voir divulguer ce
: qu'il a appelé plus tard, dans sa Lettre au duc de Nov' folk^ « l'une des lettres les plus confidentielles qu'il eût jamais écrites « ; il ajoutait ne pouvoir soupçonner comment elle avait pu être livrée à la presse : s'il n'avait rien pu faire pour empêcher cette sorte de trahison, il affirmait du moins « retirer cet écrit autant qu'il pouvait le faire, en déclarant qu'il n'avait jamais été destiné aux yeux du public ».
On a pu remarquer que, parmi les âmes pour lesquelles Newman ressentait l'angoisse qui se trahissait, avec une vivacité si poignante, dans sa lettre à M^"" Ullathorne, il désignait les anglicans alors en voie de se rapprocher du catholicisme. C'était évidemment une allusion à cette campagne de VEirenicon, dans laquelle il était intervenu, non qu'il se fît beaucoup d'illusion sur le succès immédiat de l'entreprise, telle qu'elle avait été conçue, ni qu'il eût grand espoir de détacher son vieil ami Pusey de l'Église à laquelle celui-ci se cramponnait avec une obstination et un aveuglement si sincères; mais il n'en jugeait pas moins commandé par la prudence et la charité, d'éviter soigneusement tout ce qui rejetterait en arrière une telle âme, et, avec elle, d'autres âmes inconnues, peutêtre moins difficiles à ramener, que ce mouvement avait ébranlées. Il savait du reste, par les confidences de Pusey lui-même, que celui-ci, ne se laissait pas décou-
AVANT, PENDANT ET APRÈS LE CONCILE Vl'
rager par le mauvais accueil d'une partie des catholiques, non plus que par les attaques des protestants qui répandaient dans les rues de grands placards l'accusant « de conspiration pour livrer l'Angleterre au Pape » ; qu'il persistait au contraire dans sa tentative et qu'il se flattait même de trouver, dans le concile, l'instrument possible de la re-union désirée.
Dès la première heure, en effet, le concile paraît à Pusey devoir être un événement très considérable : « Combien, écrit-il à son ami Liddon, cette initiative du Pape absorbe toute attention et éveille l'anxiété ! Cela rejette dans l'ombre toute autre préoccupation'. » Il voit là une raison de reprendre des pourparlers avec ceux des évêques français qui l'ont le mieux accueilli après son premier Eirenicon ^, notamment avec Mf"" Dupanloup et M^'"" Darboy. « Je l'aime beaucoup, écrit-il du premier de ces prélats ; il est si merveilleusement doux et tendre, quoique peut-être il n'ait pas la maîtrise politique (je ne veux pas dire séculière) de l'archevêque de Paris. » A première vue, il semble qu'il eût été plus simple pour Pusey de s'adresser, tout près de lui, à ses compatriotes, les évêques catholiques d'Angleterre; mais il s'en méfie; il estime notamment n'avoir rien à attendre de Manning « qui, dit-il, en appelle à Dieu pour écarter le grand malheur que serait à ses yeux l'union en corps ». A ce point de vue, il regrette le cardinal Wiseman ; « si nous l'avions main-
1 Lettre du 6 octobre 1868. {Life of Pusey, t. IV, p. 161.)
2 Voir plus haut, p. 42 et suiv.
tenant, ajoute-t-il, on pourrait faire beaucoup en Angleterre '. » Son plan paraît être de rédiger des propositions indiquant le maximum de ce qu'à son avis les anglicans seraient en mesure d'admettre, et d'obtenir qu'à Rome on examine si le rapprochement peut se faire sur ces bases.
Newman, tenu fidèlement au courant par son ami, l'encourage. Ce n'est pas qu'il approuve cette façon de poser des conditions. « Vous ne devez pas supposer, lui écrit-il, que, pour mon compte, j'eusse jamais été conduit à agir ainsi. Je me dirais : Ou la communion romaine est la véritable Eglise, ou elle ne Test pas; si elle ne l'est pas, ne cherche pas à te joindre à elle; si elle l'est, ne marchande pas avec elle : qui mendie ne choisit pas. » Néanmoins, il lui paraît bon que les pourparlers continuent et que tout soit dit sans réserve ; il a confiance que la cause de la vérité y gagnera. Mais il avertit Pusey que, s'il veut avoir chance d'obtenir une réponse de Rome, il doit lui faire entrevoir, au cas où cette réponse serait favorable, la certitude d'un résultat important : il faut que ses propositions soient présentées au nom d'un groupe d'anglicans notables, évêques et clergymen^ avec assurance qu'au cas où elles seraient admises, les signataires seraient prêts à entrer dans l'Eglise romaine ; autrement, s'il ne s'agit que d'une consultation individuelle, on n'y regardera même pas. Newman, qui sait d'ailleurs où gît la plus grosse difficulté, insiste sur ce « qu'il est un principe
1 Lettre de septembre 1868. {Life of Pusey, t. IV, p. 175.)
primordial que personne ne peut espérer voir mettre de côté, à savoir que le Pape est le centre de l'unité, totius Ecclesix caput et omnium christianorum, pater et doclo)\ et qu'il a une juridiction universelle ' ».
Ce n'est pas ainsi que Pusey comprend les choses. Il sait bien qu'il ne dispose pas, d'ores et déjà, d'un groupe d'anglicans prêts à présenter avec lui et à souscrire ces propositions, encore moins à promettre d'avance leur soumission au cas où elles seraient admises. Lui-même répugnerait à toute démarche impliquant sa sortie éventuelle de l'Eglise anglicane. Il entend que ces propositions soient soumises à Rome in iracto, sans nommer ni compromettre personne. II se «ô^réserve seulement, si la réponse est favorable, d'en faire part à ses coreligionnaires, et il espère qu'elle les disposerait au rapprochement. Il ne présente pas ces propositions « comme les conditions auxquelles lui et ses amis se joindraient individuellement à Rome », mais il indique son désir « d'être en mesure de dire à ses coreligionnaires ce qu'ils seraient obligés de croire comme articles de foi ». Pour son compte, il se défend, avec insistance, d'être mal à l'aise dans son Eglise et d'éprouver le besoin de se joindre à celle de Rome ; il écrit, à ce propos, à Newman :
Mon sentiment est juste le même que le vôtre. Si je croyais que l'Église romaine fût l'Église, je ne songerais pas à faire une enquête ou à poser des conditions. Je me
' Lullre (le Newman à Pusey, en date des 21 juillet, 4 et 9 août 18G7, et 4 septembre 1868. {Life of Pusey, t. IV, p. 148, 152 et 154.)
soumettrais comme un petit enfant... Je ne sens personnellement aucun besoin d'être en union avec Rome, mais je sens le malheur de la division... J'aurais été content de dire au peuple anglais : « A telles conditions, la division peut finir. Vous craignez ceci et cela. Mais vous voyez que tout ce que vous avez besoin d'accepter, tout ce qui est pratiquement requis de vous, est de croire ceci et cela. Examinez-le et voyez si vous y avez objection. »
Il tient le même langage à M^"" Dupanloup, à son ami Liddon, et c'est ainsi qu'il rassure ceux qui, comme le Rév. Mackonochie, ont entendu dire qu'il avait des doutes sur l'Eglise d'Angleterre ^ Plus tard, il écrit à lord Acton^, dans une lettre destinée à être communiquée à M^'' Darboy :
Voici la grande difficulté ; quand même on accepterait nos propositions, nous n'entendons pas quitter l'Église anglicane. Notre intention sei^ait de faire marcher l'Église anglicane; mais il faudrait du temps. Ce n'est pas comme au concile de Florence où, si certaines conditions étaient établies, l'union s'en suivait immédiatement. Notre affaire est bien plus compliquée, le malentendu plus coasidérable, les points à régler plus nombreux... Nous serions heureux d'être en communion avec Rome, si cela pouvait se faire sans renoncer à notre propre Église... Comprenez notre conviction que nous sommes déjà dans l'Église, que nous croyons jouir de tous les avantages spirituels que nous
i Lettres de Pusey à Newman, veille de saint Jacques, 1867, septembre 1868; lettres de Pusey à Liddon, 6 octobre 1868 et 24 mars 1869. [Life of Pusey, t. IV, p. loO, 137, 1S9, 175.) Lettre de Pusey à Mackonochie, du 5 août 1867. (A.-H. Mackonochie, A memoir, p. 196.)
2 Sir John Acton fut fait baron en novembre [1869, sur l'initiative de son ami M. Gladstone.
aurions dans la communion romaine. Nous voulons la fin du schisme, comme les bons catholiques la voulaient du temps des antipapes. Je ne me soustrais pas aux conséquences de mes principes, en refusant de renoncer à mon Kglise dans laquelle la Providence de Dieu m'a placé. Je ne ferais rien pour mettre fin au schisme, si j'entrais, moi ou mes amis, dans la communion romaine. L'Eglise anglicane a une puissance sur ses membres qui m'a souvent surpris, et surtout quand j'ai vu que le départ de mon cher ami Newman produisait si peu d'elTet '.
Si sincère que soit ce désir d'union, est-il de nature à satisfaire les catholiques? Au fond, l'idéal de Pusey serait une intercommunion entre deux Eglises autonomes qui, traitant de puissance à puissance, s'uniraient en une sorte de fédération. Sur ce terrain, il ne pouvait aboutir. Newman s'en rend compte; il ne cache pas à Pusey les <* difficultés insurmontables, insurmontables du moins pour le moment », auxquelles il va se heurter, et, comme exemple de ces difficultés, il lui dit : « Vous ne pouvez appartenir à deux communions à la fois; mais, si vous ne pouvez vous engager au nom de l'Église d'Anglerre, comment pouvez-vous être en communion avec Rome, sans vous séparer de l'Eglise anglicane? comment être en communion avec la dernière, sans demeurer séparé de la première? » Newman se ferait cependant scrupule de décourager Pusey, et il s'offre à continuer de lui donner toutes les informations qui peuvent lui être utiles ^,
' Lettre du 25 janvier 1870. {Documents inédits.) ' Lettre de Newman à Pusey, du 4 septembre 1868. {Life of Pusey, t. IV, p. 1^6.)
En dépit de ce que, au point de vue catholique, on peut relever d'insuffisant ou de défectueux dans l'attitude de Pusey, M*^"" Darboy et M^"" Dupanloup, soucieux de ne pas rebuter une bonne volonté, au moins très sincère, et de ne laisser échapper aucune chance de réunion, si faible soit-elle, se montrent toujours disposés à donner leur concours ; ils offrent de soumettre à Rome les propositions, telles que Pusey entend les présenter, in ahstracto, sans nommer personne, et à obtenir qu'elles y soient examinées. L'évêque d'Orléans l'a déclaré à un ami de Pusey, confident de toutes ses démarches, Forbes, évèque de Brechin\ qui venait de publier un gros traité sur l'interprétation catholique des XXXIX Articles. De son côté, l'archevêque de Paris a écrit à ce même Forbes, le 21 mars 1868 :
Il ne me semble nullement difficile d'obtenir la chose spéciale dont vous parlez dans votre lettre, à savoir qu'une congrégation romaine se prononce sur la valeur doctrinaledes propositions quilui seraientsoumises et quireprésenteraient le maximum de vos concessions possibles. Si cela peut vous être agréable, je me chargerai très volontiers de mener très discrètement l'affaire à bonne fin et de vous faire avoir une réponse authentique. Voyez si vous voulez rédiger, à votre point de vue, les propositions et me les adresser : je les présenterai en mon nom et sans rien dire qui fasse penser que vous ou les vôtres y soyez pour quelque chose, et je serai heureux de vous transmettre la décision qui me sera donnée 2.
1 Life of Pusey, t. IV, p. 136.
^ Ibid., p. 134. De la correspondance suivie que les deux prélats français ont, paraît-il, entretenue sur ce sujet avec Pusey,
Bientôt même, au commencement de 18G9, un nouvel intermédiaire s'offre spontanément, le P. de Buck, jésuite appartenant au savant petit groupe des Bollandistes. C'est lui qui, à l'apparition de YEirenicon^ en avait parlé favorablement dans les Eludes religieuses. Ayant à remercier l'évêque Forbes de l'envoi de son livre, il saisit cette occasion pour le presser d'envoyer les propositions qu'il est question de soumettre aux congrégations pontificales; il conseille même aux auteurs des propositions de se rendre à Rome et leur fait espérer le meilleur accueil. 11 leur affirme « ce fait immense, qu'un des motifs déterminants de convoquer le concile a été d'essayer d'opérer une réconciliation avec l'Eglise haute d'Angleterre ». Son optimisme n'est pas sans illusion, et il ne fait pas preuve de la sûreté de critique qui lui était habituelle dans ses travaux historiques, quand il donne à entendre que le parti « modéré » tend à prendre le dessus dans les conseils du Saint-Siège, que M»' Dupanloup y exerce une grande influence et qu'il ne faut pas s'attendre à une définition de l'infaillibilité. A l'entendre, les anglicans peuvent obtenir, en cas de réunion, les conditions suivantes : réordination conditionnelle de leurs prêtres, communion sous les deux espèces, maintien du Frayer Book avec un petit nombre de modifications doctrinales, permission aux
cette lettre est malheureusemeat la seule que le biographe anglais de ce personnage ait pu retrouver (Ihid., p. 153). D'autre pari, j'ai dit que rien n'a été découvert, en France, dans les papiers de M^' Darboy et de M^' Dupanloup.
ecclésiastiques mariés de conserver leurs femmes, fixation du minimum exigé de croyances en ce qui touche le culte de la Vierge, condamnation possible de certains développements excessifs de ce culte. Le P. de Buck se rend personnellement à Rome, s'ouvre au général de sa compagnie et remet, en juin 1869, au cardinal Bilio, un mémoire confidentiel où, sans pronon cer aucun nom, il fait connaître les dispostions de ceux qu'il désigne sous ce vocable : episcopus Z et doctores Oxonienses, et il suggère les mesures à prendre. Dans le récit qu'il fait de ce voyage à l'évêque Forbes, il dit avoir été étonné de la faveur avec laquelle ont été accueillies à Rome les nouvelles qu'il apportait. Aussi insiste-t-il plus vivement encore pour que les anglicans fassent enfin connaître leurs propositions. Sa communication au cardinal Bilio ne paraît pas cependant avoir eu grand succès ; le 17 novembre 1869, une décision du Saint-Office prescrit au général des jér suites d'inviter le P. de Buck « à cesser complètement les démarches qu'il a entreprises en vue d'une conciliation avec quelques hérétiques anglicans ». x\pportet-on quelque lenteur à transmettre cette décision au révérend père, toujours est-il qu'en décembre nous le trouvons encore fort occupé à presser Forbes de venir à Rome avec ses amis, et l'assurant qu'il a pris toutes ses mesures pour lui réserver un bon accueil ^
1 Sur cette intervention du P. de Buck, nous n'avons malheureusement, comme pour les pourparlers avec M'" Darboy et M°' Dupanloup, que les renseignements de source anglaise. (Cf. LifeofPusei/,t. IV, p. 173 à 186.)
Qu'attend donc Pusey pour rédiger les propositions qu'on lui réclame? Il semble qu'au moment de passer à l'exécution du plan que lui-même a conçu, des doutes lui soient venus. Il est désorienté par les nouvelles qui lui arrivent sur les préliminaires du concile. Son ami Forbes qui, sur son conseil, est allé à Rome au printemps de 1868, aussitôt après la publication de son livre sur les XXXIX Articles, en est revenu (( absolument découragé »>, et lui a rapporté que 1' « ultramontanisme » prévalait partout, même là où jusqu'alors on y avait été réfractaire ' . Le mécompte de Pusey s'aggrave encore, à la fin de cette même année, quand il voit dans quelles conditions se font les invitations au concile. A la Bulle convoquant les patriarches, évêques et autres ayant droit à siéger dans l'assemblée œcuménique, le Pape a joint deux actes distincts, d'abord un appel aux évêques orientaux « qui ne sont pas en communion avec le siège apostolique » : ensuite une lettre adressée omnibus protestanliOits, aliia que acatholicis, qu'il n'invite pas au concile, mais qu'il presse de se joindre au « seul troupeau ». Pusey constate, non sans amertume, qu'ainsi les évêques anglicans ne sont même pas mis sur le rang des évêques schismatiques d'Orient et qu'ils sont dédaigneusement confondus dans la masse des acalholici; c'est, à ses yeux, le signe que Rome leur dénie la succession apostolique ; cela seul ne ruine-t-il pas tout espoir de réunion corporative ^ ?
1 Life of Fiiseij, t. IV, p. 146, 156, 157, 160.
2 Ibid., t. IV, p. 159, 180.
Les conditions que lui fait entrevoir le plus optimiste des négociateurs, le P. deBuck, sont loin de le pleinement satisfaire. On lui parle de « réordination conditionnelle ». «Cela, dit-il, pourrait suffire à chacun de nous individuellement; mais, par là même, nous frapperions, d'une tare imméritée et inquiétante, tous nos actes sacerdotaux dans le passé et ceux des autres membres de notre communion. Ce serait, de notre part, admettre que tout ce passé est douteux,... qu'il serait très possible que nous n'eussions pas été prêtres, et que, quand nous consacrions et absolvions, nous n'avions pas reçu du Christ le pouvoir de consacrer et d'absoudre '. »
Les difficultés devant lesquelles hésite Pusey ne viennent pas uniquement des dispositions qu'il rencontre chez les catholiques. Elles viennent aussi de ses propres coreligionnaires. Lui-même, énumérant les obstacles qui l'arrêtent, indique la « tempête ultraprotestante «qui sévit alors dans son Eglise^; il fait ainsi allusion aux violentes attaques et au:: persécutions judiciaires qui commencent alors à être dirigées contre les Ritualistes accusés de « romaniser « l'Eglise établie^. En dépit de la fermeté avec laquelle il est habitué à confesser sa foi catholique, il ne laisse pas que d'être un peu intimidé à l'idée d'être surpris, par
1 Life of Pusey, t. IV, 175, 176.
2 Lettres à Liddon, du 6 octobre 1868 et du 24 mars 1869. {Ibid., t IV, p. 160 et 173.)
3 Je raconterai cette crise du Ritualisme dans une autre partie de cette étude.
une opinion à ce point surchauffée, en flagrant délit de négociation avec Rome ; d'autant que, jusqu'à présent, il a eu grand souci de tenir toutes ses démarches secrètes et ne s'en est ouvert qu'à Keble, maintenant mort, à Forbes et à Liddon^. Et puis il semble bien qu'au moment de rédiger ses propositions, la chose lui paraît plus malaisée qu'il ne l'imaginait. Peut-on, en effet, trouver des formules acceptables des deux côtés? Qui le suivra parmi les anglicans? Il lui faut reconnaître que personne ne l'a autorisé à parler en son nom. « La première difficulté, écrit-il à un de ses amis, est que nous ne représentons pas un corps défini ; nous représentons un large x qui, avec le temps, peut finir par être gagné ^. » Il hésite à se lancer sur la foi d'une espérance incertaine. Tous ces motifs contribuent, au moins autant que les nouvelles venues de Rome, à ses ajournements.
Au printemps de 1869, à défaut des propositions qu'il ne se décide pas à envoyer, Pusey fait paraître un second Eirenicon^ sous forme d'une « Première lettre au Très Rév. J.-H. Newman ». Il y travaillait depuis longtemps, mais en avait retardéla publication, disaitil, à cause de l'excitation de l'opinion protestante et du dédain avec lequel les catholiques avaient repoussé son premier Eirenicon. Ce second écrit, qui ne fait -guère que ressasser les critiques contre le culte de Marie et particulièrement contre le dogme de l'Imma-
' Lettre à Liddon, du 6 octobre 1868. {Life of Pusey, t. IV, p. 161.) 2 Lettre du 17 juillet 1869. {Ibid., t. IV, o. 181.)
culée Conception, n'a pas chance d'être mieux reçu du côté catholique. Newman ne le lui cache pas. « Je n'agirais pas en ami, lui écrit-il, si je ne vous disais que je n'ai trouvé personne qui n'ait été rebuté par ce qu'on a jugé être votre ton hostile... Les gens semblent penser que vous cherchez à controverser, non à faire la paix. Vous pouvez être assuré que je prends votre défense, sans mérite de ma part, car je sais combien aimant est votre cœur. Mais l'idée est entrée profondément dans l'esprit de tous les catholiques, que vous avez une arrière-pensée^. » Pusey cherche à effacer cette impression, en publiant, quelques mois plus tard, en novembre, sous ce titre : Is healthful Reunion impossible? une a Seconde lettre » à Newman, qu'il estime, cette fois, être un véritable Eirenicon et qu'il envoie aussitôt à plusieurs évêques catholiques. 11 y examine les difficultés qui peuvent être soulevées des deux côtés contre la réunion, et il tâche, pour chacune, de suggérer un moyen d'accord. Une partie notable de cet écrit est consacrée à la question de l'infaillibilité. L'auteur termine par un appel ému à la réconciliation de ceux qui sont « fils des mêmes pères », et il en montre la nécessité, en face « des jours mauvais et des temps d'épreuves qui semblent venir sur la terre ».
Plus, aux approches de l'ouverture du concile, la définition de l'infaillibilité et la confirmation dogmatique du Syllabus sont annoncées comme certaines, moins Pusey paraît disposé à s'avancer. « Je n'attends
1 Lettre du 4 juillet 1869. {Life of Pusey, t. IV, p. 163.)
rien sous le présent Pape, écrit-il. Sous le Pape futur, il pourra y avoir de grands changements. » L'invitation pressante que le P. de Buck lui adresse, ainsi qu'à Forbes, d'aller à Rome, éveille plutôt sa méfiance. Il soupçonne qu'on vise ainsi uniquement à obtenir des conversions individuelles et qu'on compte sur l'impression que ferait à des anglicans isolés le spectacle de cette immense réunion d'évéques, venus de tous les pays \ « Je sais, écrit-il à Newman qui lui a également conseillé ce voyage, que je trouverais, personnellement à Rome, une grande bonté dont je suis indigne, une croyance exagérée de ma propre influence, un grand intérêt pris au progrès de la vérité, et aussi la conviction du devoir de conversion individuelle ^. » Et, un peu plus tard, il écrit encore à lord Acton : « J'ai peur que vos évêques ne songent seulement qu'à nous absorber individuellement, ils nous accorderaient, individuellement, tout ce qu'ils pourraient, pour cette courte vie, de sorte que nous disparaîtrions comme des gouttes d'eau dans l'océan, et tout redeviendrait tel qu'auparavant^. » De ces fameuses propositions qui devaient êtres soumises à Rome, il n'est plus guère question. En septembre 1869, Pusey écrivait encore à Newman : « Je suppose que quelquesuns d'entre nous enverront des propositions, confiées aux soins de Dupanloup. » Mais il ajoutait : « Je crois
1 Lettres à Forbes et à Littledale. {Life of Pusey, t. IV, p. 176, 180.)
2 Lettre du 17 septembre 1869. {Ibid., p. 182.)
3 Lettre du 25 janvier 1870. (Doc. inédits.)
que cela n'aura aucun résultat, excepté, s'il plaît à Dieu, pour plus tard ^ » Vainement, depuis, le P. de Buck a-t-il réclamé, avec plus d'insistance encore, cet envoi, Pusey fait la sourde oreille et se borne à faire écrire au jésuite, par Tévêque Forbes, une lettre où ce dernier précise la situation que veulent prendre les anglo-catholiques, réaffirmant leur désir d'union, mais aussi la conviction qu'ils ont de la validité de leurs ordres et de leurs sacrements, ainsi que l'assurance oii ils sont de pouvoir faire leur salut dans leur Église ^.
Les délibérations du concile s'ouvrent le 8 décembre 1869. Ceux qui, d'Angleterre, observent les événements et prêtent l'oreille aux bruits qui leur arrivent de Rome, ont tout de suite l'impression que les infaillibilistes vont l'emporter : ceux-ci sont nommés seuls, à l'exclusion de tous les opposants, membres des grandes commissions chargées de soumettre des propositions au concile, notamment de la plus importante de toutes, la commission de fide. La composition de cette dernière commission et, entre tous, le fait que Manning a été appelé à en faire partie, confirment Pusey dans le sentiment qu'il n'y a plus rien à tenter : « Depuis la réunion du concile, écrit-il à lord Acton,
1 Life of Pusey, t. IV, p. 183.
2 Lettre de fin décembre 1869. [Ibid., t. IV, p. 187 à 189.)
le 25 janvier 1870, les choses ont pris une tournure très décourageante pour nous... Connaissant M""" Manning d'ancienne date, je désespère que des propositions, telles que je pourrais en conscience les préparer, puissent être acceptées par une commission dans laquelle il serait le personnage principale » Il dit de même, trois jours après, dans une lettre à Newman : « La composition de la commission du dogme nous a découragés : ceux en qui nous aurions eu le plus de confiance, NN. SS. Dupanloup et Darboy, sont omis, et Manning en fait partie. Ce serait absolument sans espoir qu'on enverrait des propositions quelconques à une commission dont Manning serait le membre dirigeant 2. » Toujours Manning ! Ce nom apparaît alors, dans toutes les lettres de Pusey, comme une sorte d'épouvantail.
Pusey, en tout cas, ne se trompe pas en attribuant à l'archevêque de Westminster un rôle considérable dans le concile. Dès le début, ce prélat y prend position comme un des leaders de la majorité. Agé de soixante-trois ans, en pleine possession de tous ses dons d'intelligence et de volonté, il s'emploie, avec une énergie passionnée et une habileté supérieure, à faire triompher rinfaillibilité du Pape. S'il ne prend la parole que deux fois dans les délibérations plénières, ses discours font grand effet, notamment celui qu'il prononce dans la discussion générale sur l'infaillibilité
• Documents Inédits.
2 Life of l'use j, t. IV, p. 189.
et qui tient, pendant près de deux heures, l'assemblée attentive ; il s'y applique à réfuter l'objection tirée de ce que la définition indisposerait l'opinion en Angleterre et entraverait les conversions ; il soutient que les non-catholiques en veulent plus encore à ceux qui professent croire l'infaillibilité en ne voulant pas la proclamer, et qu'à leurs yeux les ultramontains sont seuls consistants, francs et sans équivoque. Il agit plus encore hors séance, dans les conversations individuelles, dans les démarches de chaque jour, sans cesse en mouvement, habile à persuader, à séduire, comme à s'imposer, déployant, dans ces manœuvres, au point d'étonner et d'effaroucher parfois certains vieux prélats, les qualités qui eussent fait de lui, dans la Chambre des communes, un « parliamentary lohip » de premier ordre. Très avant dans la confiance de Pie IX, il le voit aussi souvent qu'il veut et a accès dans ses appartements par les petites entrées. Les opposants, qui ont le sentiment de son influence, ne le ménagent pas ; il voit, dans leurs attaques, un titre d'honneur, et il n'est jamais plus fier que quand les journaux italiens l'appellent : Il diavolo del concilio ^.
Manning ne s'enferme pas dans l'intérieur du concile; il veille aussi aux dangers du dehors. Un effort, parti surtout de Munich et inspiré par Dôllinger, se faisait pour obtenir des gouvernements qu'ils témoignassent du déplaisir avec lequel ils verraient la pro-
1 « Ils m'ont donné, écrit-il, le plus noble des titres. » {Life of Manning, t. II, p. 457.)
clamation de Tinfaillibilité. Lord Acton, de Rome, où il suivait, avec une attention passionnée, les délibérations conciliaires, protitait de son intimité avec Gladstone, alors premier ministre, pour essayer de le gagner à cette politique interventionniste '. Manning, ayant saisi le secret de ces démarches, s'applique à les contrecarrer. Relevé par le Pape de l'obligation de ne rien révéler des travaux du concile, il se met en rapports avec M. Odo Russell, agent d'informations du gouvernement anglais à Rome, se rencontre avec lui, tous les samedis, sur une des routes solitaires des environs de Rome, et, pour prix des renseignements qu'il lui donne, obtient qu'il combatte, auprès du ministre des affaires étrangères, lord Clarendon, la politique suggérée au premier ministre par lord Acton. A l'en croire, il aurait ainsi grandement concouru à faire échouer, dans le ministère anglais, le projet d'intervention auquel le chef du cabinet était disposé à adhérer.
Cependant les délibérations conciliaires suivaient leur cours, et, après diverses péripéties, le dogme de l'infaillibilité papale est définitivement proclamé, le 18 juillet 1870. Il semble, au premier moment, que cette décision donne raison à ceux qui, dans les récentes polémiques ont le plus bruyamment soutenu l'infaillibilité, et beaucoup de spectateurs croient y voir la victoire du parti extrême et la défaite des modé-
1 Letlers of lord Acton lo Mary Gladsione, Introduclory Memoir, p. XLII à XLVL
rés. Pusey le comprend ainsi et juge que cela met fin à tous les projets de réunion. Peut-être oubliait-il un peu trop que ces projets avaient auparavant rencontré, de son propre côté, d'autres obstacles qui eussent suffi probablement à les faire échouer. Il modifie aussitôt le titre de son troisième Eirenicon, et, au lieu de ; Is heallhful Reunion impossible? il met : Healthful Reunion, as conceived possible be/ore the Vatican Council. n J'ai fait ce que j'ai pu, écrit-il à Newman, et, maintenant, j'en ai fini avec les controverses et les Eirenica*. » Il ajoute plus tard : « Le concile du Vatican a été le plus grand chagrin que j'aie jamais eu dans ma longue vie^. » Dix ans après, il ne sera pas encore remis de ce coup, et il écrira à un de ses amis : « La majorité du concile du Vatican m'a brisé; je n'ai touché, depuis, aucun livre de controverse romaine^. » Pusey, comme beaucoup d'autres alors, se méprenait sur la portée véritable de la décision prise. Plus tard, quand on a pu juger les choses avec plus de sangfroid et qu'on a mieux connu les délibérations du concile^, on s'est rendu compte qu'en dépit de certaines apparences, loin d'avoir consacré la victoire d'un parti, la haute assemblée s'est élevée dans une région supérieure à celle des rivalités de personnes et des querelles d'écoles, qu'elle a écarté les idées excessives que certains
1 Life of Pusey, t. IV, p. 193.
2 Spiritual Letters of Pusey, p. 220.
3 Life of Pusey, t. IV, p. 362.
* Notamment par l'écrit de M^"' Fessier, secrétaire du concile, sur la Vraie et la fausse Infaillibilité .
prétendaient lui imposer, que, si elle a donné tort à la minorité sur l'opportunité de la définition, elle a tenu un large compte de ses observations, en écartant les formules trop absolues, d'abord proposées, en précisant eten limitant les cas très exceptionnels où s'exerce l'infaillibilité, si bien que le dogme ainsi défini diffère notablement des thèses soutenues par les plus véhéments des controversistes infaillibilistes d'avant le concile, et que cette définition est moins un succès pour eux qu'une garantie contre leurs exagérations. Ainsi, en dépit des passions des hommes, s'est réalisée la divine promesse de l'assistance de l'Esprit-Saint, C'est ce qui a fait dire à l'un des historiens du concile, d'ordinaire pourtant peu indulgent pour les opposants de cette assemblée : « Les efforts des doctes et éloquents prélats delà minorité n'ont point été perdus : on leur doit, en grande partie, l'heureuse sagesse de la définition ; sans leur résistance, les formules extrêmes auraient peutêtre prévalu'. »
Au lendemain du vote par lequel le concile du Vatican venait de définir l'infaillibilité du Pape, on pouvait se demander quel accueil y feraient l'opinion et les gouvernements. On sait quelle soudaine et tragique diversion fut aussitôt produite par la guerre éclatée
1 LÉglise et VÈlal au concile du Vatican, par Emile Ollivier, p. 371.