‹ La Renaissance Catholique en Angleterre au XIXe siècle (volume 3)Chapitre 5 sur 28 · III · texte numérisé non relu

III

entre la France et l'Allemagne. Si cette guerre eut pourpremier effet l'envahissement de Rome par l'armée italienne et la destruction définitive du pouvoir temporel de cette Papauté dont la puissance spirituelle venait d'être exaltée, elle eut aussi ce résultat de détourner violemment l'attention publique des questions théologiques ; chacun n'eut plus de regards que pour les champs de bataille où se rencontraient les armées, et quand, après plusieurs mois de heurts sanglants, la paix se fît, la proclamation de l'infaillibilité apparaissait déjà comme un événement du passé, un fait accompli.

Ce n'est pas que l'Eglise échappât complètement aux dangers redoutés par ceux qui eussent voulu écarter la définition. En Allemagne, un groupe de catholiques peu nombreux, mais comptant quelques savants notables, refusèrent, à la suite de Dôllinger, de se soumettre et tentèrent d'organiser une Eglise schismatique. Bismarck les appuya et prit prétexte du vote conciliaire pour entreprendre, contre les catholiques, ce Kulturkampf auquel il devait s'acharner pendant plusieurs années, y employant toutes les ressources d'un gouvernement autoritaire, tout le prestige d'un empire victorieux, secondé par une opinion en majorité protestante, jusqu'au jour oti, devant la résistance invincible des consciences, force lui sera de s'avouer impuissant. Mais, ce qui s'est passé en Allemagne n'est pas de mon sujet : seul, l'effet produit en Angleterre nous intéresse.

Naturellement, du côté des infaillibilistes anglais, on

triomphe. Manning, plus animé que jamais, s'emploie à célébrer, à expliquer, à justifier les décisions du concile. Son zèle s'étend au pouvoir temporel du Saint-Siège, contre la destruction duquel il s'élève; et il ne craint pas de faire, sur son rétablissement prochain, des prédictions ^ que l'événement ne devait pas réaliser. 11 provoque, à Londres, d'importantes et retentissantes réunions de catholiques, pour protester contre la persécution bismarckienne. Quant à ceux qui, tant que le concile n'avait pas prononcé, avaient cru pouvoir contester l'opportunité de la définition, ils n'hésitent pas en présence de la décision prise; ils se soumettent, comme l'ont fait les anti-opportunistes de France. Le personnage qui publie une brochure avec ce titre : « Que va faire le docteur Newman?» se trompe absolument sur la situation de ce dernier. Pour Newman, une telle question ne se pose même pas. A peine la nouvelle du vote du concile lui est-elle parvenue, que, dès le 24 juillet 1870, il écrit à un ami : « J'ai vu la nouvelle définition hier et je suis satisfait de sa modération, en admettant du moins que la doctrine en question dût être définie. Les termes sont vagues et compréhensifs, et, personnellement, je n'éprouve aucune difficulté à l'accepter. » 11 s'applique à rassurer les esprits troublés et leur expose qu'eussentils, à raison de l'opposition de la minorité, des doutes sur l'œcuménicité du concile — doutes auquels la soumission ultérieure de chacun des membres de

' Life of Manning, t. II, p. 402.

cette minorité devait ôter toute raison d'être — ils n'en seraient pas moins tenus d'accepter le dogme comme proclamé par le Pape, assisté d'un grand nombre d'évêques'. Au malheureux P. Hyacinthe qui s'enfonce davantage dans la révolte, il écrit une lettre touchante, pour tâcher de le retenir. « Rien de ce qui s'est passé, lui dit-il, ne justifie notre séparation de l'Église unique... L'Eglise est la mère des grands et des petits, des gouvernants aussi bien que des gouvernés. Securus judicat orhis terrarum. Si elle déclare, par ses diverses voix, que le Pape est infaillible en certaines matières, il est infaillible en ces matières. Ce que les évêques et le peuple proclament par toute la terre, est la vérité, quelque sujet que nous puissions avoir de nous plaindre de certains procédés ecclésiastiques. Ne nous opposons pas nous-mêmes à la voix universelle 2. » Si quelques autres, d'opinion plus avancée, comme lord Acton, demeurent en sympathie avec Dôllinger et en méfiance contre les influences dominantes à Rome, ils ne vont pas jusqu'à la lévolte : état d'esprit com.plexe, malaisé à définir, où une hostilité très âpre contre ce qu'on appelle l'ultramontanisme s'unit au souci de ne pas rompre avec l'Eglise. Le Times a dit assez justement d'Acton que, « pour juger sa situation religieuse, il fallait toujours se rappeler que son opposition à la Curia romana s'appuyait

1 Ces lettres ont été reproduites, quelques années plus tard, par Newman lui-même, dans sa Lettre au duc de Norfolk, ea réponse à M. Gladstone.

2 Cité par le Tablet du 20 mai 1905.

sur des fondements moraux et historiques, plutôt que sur des divergences doctrinales ». 11 devait demeurer jusqu'à la fin dans les sentiments qui, quelques années auparavant, lui avaient fait déclarer à un de ses amis libres-penseurs, sir Mount Stuart Grant Duff, qu'il « n'avait jamais éprouvé le moindre doute sur aucun des dogmes de l'Eglise catholique » et que « rien n'avait, à ses yeux, un plus haut prix que de rester en communion avec cette Eglise >). Aussi, malgré des hardiesses de critique qui le rendront toujours suspect aux autorités religieuses, n'encourra-t-il jamais leurs censures, et donnera-t-il même, à l'occasion, sur ses croyances dogmatiques, des explications qui satisferont son évéque, M^"" Browne, de Shrewsbury^ Il mourra, en 1902, en communion avec l'Eglise catholique. Ainsi fera, après quelques péripéties parfois plus inquiétantes, son ami Oxenham.

Quant aux protestants anglais de toute nuance, ils ne peuvent que voir de très mauvais œil la décision conciliaire qui exalte les prérogatives du Pape. Les Highchurchmen de l'Église établie ne se montrent pas les moins hostiles. Chez plusieurs, ce sentiment se traduit en sympathie témoignée aux Vieux-catholiques d'Allemagne. Dôllinger est nommé docteur de l'université d'Oxford. Au congrès que les Vieux-catholiques tiennent à Cologne, en 1872, se rendent plusieurs clergymen dont deux évêques, Wordsworth de Lincoln

1 Lellers of Lord Acton, to Manj Gladstone, Introductory memoir, p. LIV.

et Brown d'Ely ; leur démarche, il est vrai, n'est pas universellement approuvée ; l'archevêque de Canterbury, Tait, tout en protestant de « sa profonde sympathie » pour Dôlling-er et ses amis, se soucie peu de voir son Église se compromettre officiellement dans un mouvement dont l'avenir lui paraît fort incertain '. Parmi les hommes disposés à se rapprocher des Vieuxcatholiques, est le confident le plus intime de Pusey dans ses récentes tentatives de réunion avec TEglise romaine, le chanoine Liddon. Une controverse, sur laquelle j'aurai occasion de revenir en parlant du Ritualisme, agitait alors vivement les esprits dans le sein de l'Église anglicane : fallait-il ou non maintenir, dans le service du dimanche, la récitation du symbole d'Athanase? Pusey et Liddon, partisans décidés du maintien, furent amenés à déclarer qu'au cas de décision contraire, ils se retireraient du ministère de l'Église d'Angleterre. Pour où aller? Liddon semblait alors tourner les yeux du côté des Vieux-catholiques. Il écrivait en effet à Pusey, en février 1872 :

Moi aussi, je ne puis devenir un catholique romain, parce que je me refuse à croire à l'infaillibilité du Pape et à d'autres choses encore. Et, comme vous, j'ai pensé sérieusement au mouvement vieux-catholique. Si, par exemple, je suis à la côte au milieu de Tété (les choses ne me paraissent pas devoir en venir à un dénouement avant cette date), j'irai, je pense, à Munich, je ferai ce que je pourrai

1 Life of Tait, t. II, p. 82 à 83.

poui' Dôllinger et j'acquerrai ainsi les connaissances qui pourront m'être utiles plus tard en Angleterre'.

Le début de cette lettre tendrait à faire croire que Pusey, lui aussi, envisageait cette éventualité d'un rapprochement avec les Vieux-catholiques. Si cette velléité a existé un moment, elle n'a pas duré : quelques mois plus tard, on le voit au contraire témoigner d'une réserve assez méfiante à l'égard de ce mouvement, refuser de se rendre au congrès de Cologne, et blâmer ceux de ses coreligionnaires qui y vont 2.

Certains anglicans se flattaient qu'en se rapprochant des Vieux-catholiques, ils faciliteraient leur union avec des groupes bien plus importants, avec les diverses Eglises d'Orient, notamment avec l'Église russe. 11 y avait longtemps que des esprits qui souffraient de l'isolement d'une Eglise exclusivement anglaise, rêvaient de cette union, et, dans ce dessein, avait été fondée, en 1864, VEastern Church Association. A la fin de l'année suivante, deux mois après la publication du premier Eirenicon de Pusey, plusieurs membres de l'Eglise d'Angleterre, dont l'évèque Wilberforce, le personnage le plus considérable du High Church dans l'épiscopat, s'étaient réunis en conférence avec des réprésentants de l'Eglise russe. Mais vainement Wilberforce, avec son impétuosité accoutumée, avait-il offert d'admettre à la communion les membres de l'Église russe et demandé la réciprocité pour les an-

' Life and Lellers of Liddon, p. 167.

8 Life of Puseu, t. IV, p. 292, 293,

glicans en Russie, on n'avait pu aboutir à autre chose qu'à un vague échange de politesses. Après 1870, quand les anglicans eurent, suivant le mot de Pusey, l'impression que « le concile du Vatican venait de leur fermer au nez la porte à demi ouverte », l'idée d'une entente avec les Orientaux revint sur le tapis. « Il y a ici, écrivait encore Pusey, un sentiment dominant : l'union à tout prix ^ » Sur l'initiative de Dôllinger, des conférences eurent lieu à Bonn, auxquels prirent part des anglicans, des orientaux'^et des Vieux-catholiques. Tant qu'il ne s'agit que de médire du Pape, l'entente fut facile; mais quand il fallut préciser les croyances, les divergences éclatèrent, notamment sur la clause du filio que, que les Orientaux excluaient du symbole de Nicée et que les anglicans maintenaient. Pour en finir, Dôllinger présenta une rédaction équivoque que les Orientaux adoptèrent parce qu'ils y voyaient l'abandon de cette clause, et que, de guerre lasse, les anglicans présents parurent accepter. Mais Pusey, qui avait vu avec déplaisir quelques-uns de ses amis, entre autres Liddon, prendre part à ces conférences, s'éleva vivement, dans plusieurs lettres au Times, contre ce qui lui paraissait une atteinte à l'intégrité de la foi, et fit tant qu'aucune suite ne fut donnée à cette tentative de conciliation. Fait curieux, ce fut auprès de Newman qu'il chercha conseil et appui pour cette protestation ^.

1 Life of Pusey, t. IV, p. 300.

2 Ibid., t. IV, p. 292 à 301.

Les politesses et les coquetteries devaient cependant continuer, par la suite, entre anglicans et Vieux-catholiques. En 1878, la Lamheth conférence^ réunion des évêques anglicans du monde entier, charge une commission, composée des deux archevêques de Canterbury et d'York et de plusieurs évêques, de se mettre en communication avec les Vieux-catholiques qui peuvent désirer le secours de l'Eglise d'Angleterre. En 1881, Tait, en dépit de ses premières méfiances, fait bon accueil aux deux évêques vieux-catholiques, Reinkens et Herzog, venus pour conférer sur les perspectives de leur œuvre, et surtout il prend sous sa protection spéciale l'ex-père Hyacinthe et sa mission en France ^ Son successeur, Benson, est plus réservé; il a remarqué que l'Eglise d'Angleterre, en retour des sympathies qu'elle témoignait, ne recevait même pas la reconnaissance explicite de sa situation, et que l'Eglise janséniste de Hollande, dont relevaient les évêques vieux-catholiques d'Allemagne et de Suisse, persistait à ne pas admettre que l'épiscopat anglican fût en possession de la succession apostolique^. Cependant, après la mort de Benson, à la Lambeth conférence de 1898, on voit figurer, dans des cérémonies publiques, l'évêque Herzog, au milieu des évêques anglicans, et la conférence nomme des délégués pour suivre les congrès vieux-catholiques. Actuellement, il paraît que les anglicans qui désirent communier dans

1 Life ofTail, t. II, p. 429, 514, 527, 528,532, 544, 547. » Life of Benson, t. Il, p. 198.

les églises des Vieux-catholiques d'Allemagne, de Suisse et d'Autriche, y sont admis, et qu'en Allemagne, où la communion sous une seule espèce est encore la coutume, ils sont reçus à communier sous les deux espèces ^ Vainement a-t-on multiplié, en Angleterre, ces marques de sympathie, ils n'ont pu donner à un mouvement mort-né le principe de vie qui lui manquait. Aussi ceux des anglicans qui n'étaient pas uniquement poussés par la haine de Rome et le partipris de soutenir, sans y regarder, tous ceux qui se révoltent contre elle, n'ont-ils pas tardé à perdre leurs illusions du début. C'a été entre autres le cas de l'honnête Liddon, bientôt dégoûté de ces prétendus réformateurs sur lesquels il a, un moment, fondé beaucoup d'espérances ^.

Quant à l'union de l'Eglise d'Angleterre avec les Églises orientales, elle est restée le rêve de plusieurs anglicans, en peine de leur isolement. L'idée reparaît surtout aux heures où l'on croit avoir à se plaindre de l'Eglise romaine. h'Eastern Church Association, qui s'était peu à peu désorganisée, a été reconstituée en 1893, en se donnant pour mission de promouvoir cette union, et un laïque, membre influent de VEnglish Church Union, M. Birkbeck, s'est voué à cette tâche. En 1896, un des membres les plus distingués de l'épiscopat anglican, le docteur Creighton, mort évêque de Londres, a été délégué officiellement par son Eglise,

1 Life ofBenson, t. II, p. 198.

2 Life and Letters of Liddon, p. 2

pour assister au couronnement du tsar, et on Ta vu prendre part, avec chape, mitre et crosse, à toutes les cérémonies religieuses, donnant sa bénédiction aux mougicks qui se prosternaient en lui baisant la main^ En 1898, c'est un autre prélat, Tévêque de Salisbury, qui est allé fraterniser sur place avec les Eglises orientales. Mais, en somme, on ne parvient pas à aller au delà de ces démonstrations extérieures, et l'union véritable n'est pas plus avancée qu'au début.

L'opposition que rencontrait en Angleterre la décision du concile ne se renfermait pas toujours dans le monde des théologiens; parfois, elle débordait dans le monde politique. Ainsi, à la fin de 1873, et au commencement de 1874, les pseudo-libéraux, enragés de fanatisme antipapiste, imaginèrent de réunir à Londres un grand meeting, pour apporter au gouvernement allemand, dans sa politique de persécution religieuse, l'appui moral de l'opinion anglaise. Lord John Russell, alors octogénaire, mais toujours animé de la passion qui lui avait fait dénoncer si bruyamment, en ISoO, lors du rétablissement de la hiérarchie catholique, « l'agression papale », promit de présider le meeting. Empêché par sa santé de tenir sa promesse,

' De curieux détails sont donnés sur ces faits, dans The Life and Lellers of M. CreiylUon, volume publié récemment par sa veuve.

il écrivit une lettre publique où il déclara que « la cause de l'empereur d'Allemagne était celle de la liberté et la cause du Pape celle de la servitude ». 11 mérita ainsi les remerciements de M. de Bismarck, peu habitué à se voir décerner un brevet de libéralisme, et ceux de l'empereur Guillaume ^ Cet incident ne parvint pas, toutefois, à remuer beaucoup la masse du public anglais. Il fallut l'intervention soudaine de Gladstone pour l'échauffer un moment sur ce sujet.

Gladstone venait de tomber du pouvoir, après un ministère de six années, pendant lequel il avait touché à beaucoup de questions, entrepris beaucoup de réformes, trop peut-être pour l'opinion, à la longue, un peu lassée et effarouchée. L'occasion, plutôt que la cause de sa chute, avait été le rejet du bill sur l'université de Dublin. Ayant déjà fait beaucoup pour l'Irlande, — abolition de l'Eglise établie, première loi agraire, — il avait voulu compléter son œuvre en abordant le problème, depuis longtemps posé et non encore résolu aujourd'hui, de l'instruction supérieure pour les Irlandais catholiques, et il avait proposé, dans ce dessein, de transformer l'université protestante de Dublin en université mixte où les catholiques auraient leur place. Mais cette combinaison n'avait pas été acceptée par les évêques qui réclamaient une université exclusivement catholique, et, sur leurs conseils, les députés irlandais se joignirent à l'opposition

1 JÂfe of lord John Russell, par Spencer Walpole, t. ÏI, p. 446 à 449.

AVANT, PENDANT ET APRES LE CONCILE lb7

conservatrice pour faire échouer le bill. Gladstone, blessé de cet abandon, voulut se retirer tout de suite, mais les conservateurs refusèrent de prendre le pouvoir avec une Chambre où ils n'avaient pas de majorité, et les ministres durent rester à leur banc, « comme des volcans éteints », disait malicieusement Disraeli. Impatient de celte situation, Gladstone résolut de brusquer les choses, et annonça, le 23 janvier 1874, la dissolution du Parlement. II se jeta lui-même dans la mêlée électorale, avec une telle impétuosité que lord Shaftesbury, un peu interloqué, écrivait : « C'est une chose nouvelle et très grave de voir le premier ministre se démener ainsi. Rien n'est-il dû à la dignité de la position? En vérité, à le voir courir de Greenwich à Blackheath, à Woolwich, à New- Cross, à tout endroit où l'on peut installer un tonneau, on pense à Punch plus qu'au Premier'. » Tant d'efforts n'aboutirent qu'à un échec. Battu dans le pays, comme il l'avait été dans le Parlement, Gladstone non seulement céda le pouvoir à Disraeli, mais, par une lettre publique, non exempte d'amertume, adressée à lord Granville, il se démit de la direction du parti libéral, et, nouvel Achille irrité de l'ingratitude des Grecs, il se retira sous sa tente. Qu'allait-il y faire? De quel côté allait se porter sa fiévreuse activité?

Sur ces entrefaites, un bill est présenté, dont l'objet, de l'aveu môme de ses promoteurs, est « d'abattre le

1 Cité par M"" Dronsart dans son étude sur M. Gladstone.

Ritualisme ' ». La question ainsi soulevée tenait grandement au cœur de Gladstone ; il reparaît, un moment, à la Chambre des communes, en juillet 1874, pour combattre le projet, et prononce un courageux et éloquent discours qui n'empêche pas du reste le vote de la loi à une immense majorité. Peu après, en octobre, il revient sur cette question, dans un article publié par le Conlemporary ; au cours de cet article, sans que le sujet l'y conduise naturellement, il insère une violente sortie contre le catholicisme tel qu'il lui apparaît au lendemain du concile du Vatican ; après avoir rappelé, à la défense des Ritualistes, « qu'à aucune époque, depuis le règne de Marie la Sanguinaire », il n'eût été possible à une poignée du clergé de prétendre romaniser l'Eglise et le peuple d'Angleterre, il ajoute :

Mais, si ce projet eût été possible au vii^ et au xvni^ siècle, il n'en serait pas moins devenu impossible au xix«, quand Rome a substitué à sa fière devise : semper eadem, une politique de violence et de changement de foi; quand elle a refourbi et brandi toutes les armes rouillées dont on croyait qu'elle avait cessé de se servir; quand personne ne peut se convertir à elle, sans renoncer à sa liberté morale et intellectuelle, et sans mettre son loyalisme et son devoir de citoyen à la discrétion d'un autre; quand elle a répudié à la fois la pensée moderne et l'histoire ancienne. Je ne peux parvenir à m'alarmer de l'issue de ses croisades, bien que j'estime à toute sa valeur sa puissance pour le mal.

1 J'aurai occasion de reparler de ce bill, dans une autre partie de cette étude.

Une attaque si gratuitement outrageante irrite les catholiques qui ripostent. 11 n'en faut pas davantage pour détourner sur ce sujet la combativité, alors sans emploi, de Gladstone. L'homme d'Etat, dépité de la politique, se jette à corps perdu dans la polémique religieuse et, dès novembre 1874, il publie un premier pamphlet sous ce titre : The Vatican Decrees in their bearing on civil allegiance ; a political expostulation. Quels sont sa thèse et son grief? A son avis, le concile a fait un catholicisme nouveau; l'Église qui en résulte n'est plus celle avec laquelle Pitt et Robert Peel ont traité; elle est désormais liée à « ce système plus politique que religieux qu'on appelle en Allemagne le Vaticanisme »; ce vaticanisme supprime tout contrôle, toute liberté de discussion; Tépiscopat gravement atteint dans sa dignité et dans son pouvoir, n'est plus, comme par le passé, en possession d'exercer une sorte d'arbitrage officieux entre Rome et les gouvernements; il est devenu l'instrument docile d'une volonté étrangère ; c'est le Pape qui a pouvoir de prononcer souverainement et infailliblement non seulement sur la foi et la morale, mais sur tout ce qui concerne la discipline et le gouvernement de l'Eglise, sur tout ce qui intéresse le salut des hommes. Où est la limite? Que ne peut-on pas faire rentrer dans cette catégorie, d'autant que le Pape se réserve le droit de fixer seul cette limite? En réalité, sa compétence est illimitée et s'exercera de plus en plus dans des matières que l'Etat considère être de sou domaine. L'auteur rappelle, d'ailleurs, u que le pontife qui a

mis au jour cette doctrine, est le même qui a condamné la parole libre, la tolérance des autres Eglises, la liberté de conscience, l'étude des matières civiles et philosophiques, indépendante de l'autorité ecclésiastique, la fixation par l'Etat des droits civils de l'Eglise ; qui n'a demandé, par conséquent, qu'à l'Église les titres qui établissent ses propres droits civils, en y ajoutant un droit divin à des immunités civiles, et le droit d'user de la force matérielle; qui, enfin, a orgueilleusement affirmé que les Papes du moyen âge, avec leurs conciles, n'avaient pas envahi sur les droits des princes ». Et alors, se tournant vers les catholiques anglais, Gladstone leur pose ce cas de conscience : Si demain le Pape déclare nulle et sans effet une loi votée par le parlement anglais, comme il a fait pour les lois ecclésiastiques votées par le parlement prusssien, comment les catholiques concilierontils l'obéissance qu'ils lui doivent avec leur devoir de citoyens anglais? Quelle conduite tiendront-ils, si demain le Saint-Père, en vertu de la bulle Unam sanctam, dépose la reine d'Angleterre? « L'Angleterre, conclut-il, est fondée à demander et à savoir par quel moyen l'obéissance requise par le Pape et le concile du Vatican est conciliable avec l'intégrité de l'allégeance civile. En un mot, est-il possible d'être à la fois un bon Anglais et un bon catholique? » Tout cela dit sans ménagement aucun, en s'emportant en gros mots sur la « dégradation actuelle de l'ordre épiscopal», sur la « servilité et la docilité du concile », sur « les hideuses mascarades, les folies du pouvoir ecclésias-

AVANT, PENDANT ET APRÈS LE CONCILE 16i

tique », sur « l'arrogance d'une caste étrangère », suf u les myrmidons de la Chambre apostolique ».

Où l'auteur veut-il en venir et quelle est sa conclusion pratique? Des protestants logiciens lui écrivent que, si sa thèse est juste, il faut rapporter le bill d'émancipation des catholiques et « leur remettre les fers aux pieds ». C'est un Kulturkampf à entreprendre, à l'instar de Bismarck. Il est évident que Gladstone ne vise à rien de pareil; s'il n'exprime pas la réprobation qu'on eût attendue de lui, contre la persécution allemande, et s'il se borne à dire, en passant, « qu'il n'entrera pas dans l'examen du litige qui existe entre Rome et l'empire d'Allemagne », du moins il se garde d'offrir cette politique en exemple à ses compatriotes. Au fond, sans se demander à lui-même quelles devront en être les suites pratiques, il n'a voulu que produire un violent effet d'opinion et soulever les esprits contre Fultramontanisme. Sur ce point, son but est largement atteint. Grâce au renom de l'auteur, à la véhémence entraînante et passionnée d'une argumentation qui flatte les préventions d'un peuple toujours facile à échauffer contre le papisme, le pamphlet a tout de suite un immense retentissement. En quelques semaines, on en vend 120.000 exemplaires. Il semble que toute l'opinion anglaise ait pris feu sur la question du « Vaticanisme ».

Ces attaques, qui eussent paru naturelles sous la plume d'un John Russeli, étonnent delà part de Gladstone. Il était certainement l'un des hommes d'État les plus sérieusement chrétiens de l'Angleterre de ce temps, m. 11

et, parmi les ministres dirigeants des autres pays, on en eût cherché vainement un ayant une foi aussi sincère, une aussi ardente piété, une préoccupation aussi dominante des choses religieuses. Sur le continent, il eût été traité de« clérical ». La théologie l'intéressait plus encore que la politique. Jeune, il avait eu le désir d'entrer dans les ordres et n'en avait été détourné que par la volonté de son père qui avait résolu de faire de lui un homme politique. Manning, que son attrait personnel eût au contraire porté vers le Parlement, disait de Gladstone, vers la fin de sa vie : « Il était plus proche de l'état ecclésiastique que moi-même ; je pense qu'il y était aussi apte que moi je l'étais peu. » Dans son zèle religieux, rien du bigotisme sectaire de certains protestants. En sympathie, et plus ou moins en communion avec les hommes du Mouvement d'Oxford, il semblait, par ses idées et par les formes mêmes de sa piété, incliner vers le catholicisme ; il avait été intimement lié avec plusieurs des convertis de 1845 et de 1850, notamment avec Manning et Hope, et, s'il ne les avait pas suivis dans leur suprême évolution, il était demeuré ou redevenu leur ami. Loin de paraître en vouloir à l'Église qui les lui avait enlevés, il avait, en plus d'une circonstance, et sans crainte de heurter de front les préjugés populaires, lutté pour lui faire rendre justice. Ainsi, en 1850, lors de l'explosion antipapiste provoquée par le rétablissement de la hiérarchie catholique, avait-il courageusement combattu VEcclesiastical tilles Bill, et l'un des actes de son dernier ministère avait été de le faire abroger. Ne venait-il pas aussi de

faire voter le désétablissement de l'Église anglicane en Irlande ? Comment un tel homme est-il donc devenu subitement un détracteur si violent du catholicisme ? Gladstone avait observé avec attention les tendances qui, depuis quelques années, prévalaient dans l'Eglise romaine et qui s'étaient manifestées dans le Syllabus et le concile. Son informateur habituel en ces matières, lord x\cton, ne lui avait pas présenté ce mouvement sous un jour favorable. Pendant le concile notamment, dans les lettres qu'Acton écrivait de Rome au premier ministre, pour le gagner à l'idée d'une intervention des gouvernements dans les délibérations conciliaires, il s'appliquait à démontrer que la définition projetée de l'infaillibilité était grosse de menaces pour le pouvoir civil, et il ne serait pas difficile de découvrir, dans cette correspondance, le germe de toutes les thèses qui devaient être développées dans le pamphlet de 1874 ^ Sous l'impression de ces renseignements, Gladstone se montrait chaque jour plus irrité du tour que prenait le concile, et, dès le 2 janvier 1870, il écrivait à un de ses amis : « Pour la première fois dans ma vie, je serai obligé de parler sur le papisme ; car ce serait un scandale d'appeler la religion qu'ils sont en train de fabriquer à Rome, du même nom que celle de Pascal, de Bossuet ou de Ganganelli. » Et plus tard, quand l'infaillibilité est proclamée : « Toute la procé-

1 Lelters of Lord Aclon to Mary Gladstone, Iiilroduclory memoir, p. XLVL Notons cependant qu'au jour de la publication du pamphlet, lord Acton, loin de l'approuver, chercha à en détourner Gladstone. {IbuL, p. LI, LU.)

dure a été monstrueuse... Le fanatisme du moyen âge est vraiment modéré, comparé à celui du xix^ siècle '. » Aussitôt le schisme des Vieux-catholiques éclaté en Allemagne, Gladstone y prend un vif intérêt ; il est en relations avec Dôllinger et se trouve auprès de lui, à Munich, en septembre 1874, deux mois avant la publication de son pamplet; il écrit de là à sa femme : « J'ai passé les deux tiers de mon temps avec le docteur Dôllinger qui est, en vérité, un homme bien remarquable, et cela me glace le sang de penser que, dans sa vénérable, mais, grâce à Dieu, saine et forte vieillesse, il est excommunié. Je ne connais personne avec qui je sois plus d'accord sur la façon de juger et de traiter les choses religieuses 2, » Et son biographe ajoute qu'il revint de Munich « dans le même état de fermentation, oii il se trouvait, vingt mois auparavant, à son retour de Naples ». Alors, cette « fermentation » avait abouti aux fameuses lettres où il dénonçait, aux indignations de l'Europe, les atrocités des prisons napolitaines. Cette fois, elle produit le réquisitoire contre le Vaticanisme. Dans les deux cas, se manifestent cette facilité et cette puissance d'emballement qui caractérisaient cette nature généreuse, mais excessive. Son imagination, une fois échauffée sur un sujet, flambait violemment. Tout prenait alors à ses yeux des lueurs étranges et des proportions démesurées. Il voyait rouge et énorme, et, tout en croyant n'obéir

1 Life of Gladstone, par Morley, t. Il, p. 510, 512.

2 Ibid., p. 513.

qu'aux inspirations les plus nobles, il s'abandonnait aux plus extrêmes emportements. Ajoutons qu'en 1874, sa combativité naturelle est encore exaspérée, sans qu'il en ait bien conscience, par l'amertume qui lui laissent ses récents déboires parlementaires. Du reste, de la meilleure foi du monde, il se défend, dans ses lettres à un de ses amis catholiques, Ambrose Phillipps de Lisle, d'avoir voulu attaquer la relig-ion catholique romaine; il prétend n'en vouloir qu'au Vaticanisme *.

L'apparition du pamphlet de Gladstone et le retentissement qu'il a tout de suite dans l'opinion, jette un grand émoi parmi les catholiques. De toutes parts jaillissent les ripostes, émanant d'évêqucs, de prêtres, de laïques qui protestent avec indignation contre la mise en doute de leur loyauté envers la reine. Il n'est pas jusqu'à lord Acton qui ne s'associe, dans le Times, à ces protestations, tout en s'accordant avec Gladstone pour récriminer historiquement contre la conduite des Papes, et non sans laisser voir quelque satisfaction du coup porté à 1' « ultramontanisme ^ ». Au commencement de février 1875, Gladstone écrit qu'il vient de

1 Lettre du 14 décembre 1874 et du 1" mars 1875. {Life and Lellersof Ambr. Phillips de Lisle, t. H, p. 43, 47.)

2 I/iid., p. 91 et 92, et Lelters of Lord Aclon lo Mary Gladstone, Inlroduclory tnemoir, p. LI à LV.

lire la vingtième des réponses qui lui ont été faites \ Manning-, par sa haute situation comme par la responsabilité qu'il a eue dans les décisions du concile, était particulièrement qualifié pour intervenir. Aussitôt le pamphet paru, il adresse au Times, le 7 novembre 1874, une lettre courte mais ferme, où il affirme que « les décrets du Vatican n'ont pas changé un iota aux obligations et aux conditions de l'allégeance civile », que sans doute cette allégeance n'est illimitée pour aucun de ceux « qui croient en Dieu et sont gouvernés par leur conscience », mais que les catholiques sont, sous ce rapport, dans la même situation que tous les chrétiens, et il proteste que « leur allégeance civile est aussi pure, aussi vraie, aussi loyale que celle de l'auteur de la brochure ou de tout autre sujet de l'empire britannique ». Trois jours après, interrogé par un autre journal, il répète la même protestation et y joint quelques paroles sévères sur l'acte de M. Gladstone, « le premier événement, dit-il, qui ait troublé une amitié de quarante-cinq ans"^ ». L'archevêque n'entend pas se borner à ces brèves protestations, et, après une préparation de huit à dix semaines, dans le courant de janvier 1875, il fait paraître une réfutation plus étendue. La thèse qu'il y développe

1 Life of Gladstone, par Morley, t. II, p. 520.

" A cette dernière plainte, Gladstone, piqué, répondit que l'archevêque oubliait la séparation de douze années qui avait suivi sa conversion au catholicisme. 11 en résulta un échange de lettres assez aigres et une nouvelle rupture qui, du reste, ne devait pas durer indéfiniment. Au bout de quelques années, les relations se rétablirent à peu près sur l'ancien pied. {Life of Manning, t. II, p. 478 et 479, 489 à 491.)

est, comme dans sa lettre au Times, que le concile n'a rien changé à la situation des catholiques par rapport à leur allégeance civile. 11 affirme, Thistoire en main, que les conflits entre TEglise et les pouvoirs civils sont toujours venus de ce que ces derniers ont tenté d'envahir le domaine spirituel. Des droits revendiqués, dans le passé, par les Papes, fût-ce dans la bulle Unam sanclam, il n'abandonne rien, tout en donnant, non sans quelque ironie dédaigneuse, l'assurance que, dans les conditions actuelles de la société, la reine d'Angleterre n'a rien à en redouter. Puis, passant aux événements plus récents, il explique comment le concile a été amené à définir l'infaillibilité du chef de l'Eglise. La conclusion est une remontrance attristée à l'adresse de Gladstone :

Il y a quelques mois, je n'aurais pas cru que j'eusse jamais à écrire ces pages. Je n'ai jamais rien écrit avec plus de chagrin... Personne n'a suivi la carrière pohtique de M. Gladstone avec plus de bon vouloir généreux et désintéressé que je ne l'ai fait; personne n'a plus joyeusement reconnu ses dons; personne n'a plus équitablement interprété certains actes de sa vie politique, ni salué ses succès avec plus de joie. Mais, quand il dépouille ce caractère d'homme d'État pour lequel il a fait preuve de tant de capacité, en vue défaire le canoniste et le théologien, ce dont il s'est montré ici si peu capable, et cela avec la volonté de semer la discorde et les animosités parmi six millions de ses compatriotes, et aussi, je dois l'ajouter, avec des intempérances de langage difficiles à égaler, je suis contraint de dire qu'il s'est laissé entraîner à un acte pour lequel je ne puis trouver aucune excuse valable... M. Glads* tone peut faire beaucoup de choses; mais il ne peut pas

faire toutes choses; il a une forte main, mais il est un arc qu'il ne peut tendre. Il s'est ici essayé à une tâche pour laquelle, sans quelque chose de plus que les pures connaisances littéraires, ses dons variés eux-mêmes ne sufllront pas. . .

J'ai écrit ces mots avec une pénible contrainte ; mais, quoi qu'il m'en coûte, je dois remplir mon devoir, et je crois que c'est mon devoir de porter ce jugement, au nom des catholiques de ce pays, sur un acte injuste en lui-même et, pour cela, non seulement stérile en bons résultats, mais plein de graves dangers pour la chose publique.

Mais je ne peux finir sur une note si triste. Si cette Expostulation a renversé beaucoup d'espérances, à la fois d'ordre public et privé, nous ne pouvons toutefois regretter sa publication. Du moment où de telles méfiances et méprises existaient dans l'esprit de nos compatriotes, le plus tôt et le plus ouvertement qu'elles sont rendues publiques, est ce qui vaut le mieux. Nous ne nous contentons pas d'être tolérés comme des gens suspects et dangereux... Nous remercierons M. Gladstone, pour nous avoir fait avoir audience devant la justice publique de notre pays, et nous avons confiance que son accusation sera revisée. Son esprit est trop large, trop juste, trop droit, pour refuser de reconnaître une erreur, quand il s'aperçoit qu'il a été trompé... Je vois en cela l'augure d'un avenir plus heureux et plus pacifique que si ce conflit momentané n'était jamais né. Nous nous comprendrons mieux l'un l'autre. Notre paix civile et religieuse sera affermie par cette épreuve.

Quelque autorité qu'eût la parole de Manning, il était un écrivain qui avait bien davantage l'oreille du

public anglais, c'était Newman; vers lui se tournaient naturellement les catholiques d'outre-Manche, toutes les fois qu'ils se voyaient aux prises avec les préventions deleurs compatriotes protestants. Ceux-làmêmes qui naguère lui en voulaient de son attitude avant et pendant le concile, n'étaient pas les moins prompts à comprendre que nul n'était plus qualifié pour expliquer aux gens du dehors les décisions de ce concile. Newman n'eut pas, un moment, la tentation de bouder ceux qui l'avaient tenu à l'écart ou en suspicion. Vainement, sous l'influence pacifiante de l'âge, répugnait-il encore plus qu'en 1865 — quand il avait dû répondre à VEirenïcon de Pusey , — à se jeter dans une bataille de presse ; vainement lui en coûtait-il particulièrement de s'attaquer à Gladstone, avec qui il entretenait de bons rapports, et qui venait, par un procédé chevaleresque, de lui faire parvenir d'avance les épreuves de sa brochure, pour lui permettre d'y répondre plus promptement *, tout s'effaçait devant ce qui lui paraissait être un devoir de sa situation ; comme il l'écrivait peu après, sa conscience lui disait qu'après avoir été cause que tant d'hommes s'étaient fait catholiques, il n'avait pas le droit de les laisser sur la sellette, quand des acculions aussi graves qu'inattendues étaient dirigées contre eux 2, Et puis, du moment où, contre son avis, Tinfaillibilité avait été définie, il jugeait d'un intérêt capital de redresser, sur ce dogme, les fausses inter-

' Life and Letlers of Ambr. Philiipps de Liste, t. II, p. 41. 2 Lettre du 17 janvier 1875. (Le/e of Gladstone, par Morley, t. II, p. Ji22.)

prétalions auxquelles avaient fourni prétexte les exagérations de certains écrivains catholiques et que les adversaires de l'Eglise trouvaient profit à répandre et à exploiter ' .

Newman ne se dissimule pas qu'il a affaire à un redoutable adversaire. A la première lecture de la brochure de Gladstone, il écrit à Phillipps de Lisle : « M. G. me semble avoir dit, dans son écrit, certaines choses très injustifiables et cruelles, mais je crains que

1 C'est par ce motif que, déjà deux ans auparavant, en septembre 1872, à propos d'une polémique sur l'approbation que l'on prétendait avoir été donnée par le pape Grégoire XIII au massacre de la Saint-Barthélémy, Newman avait écrit au Times : « Récemment, dans votre article sur le massacre de la Saint-Barthélémy, vous nous avez jeté un défi sur un très grave sujet. Je n'ai aucun titre à parler au nom de mes frères; mais je parle, à défaut de quelqu'un de meilleur. Aucun Pape ne peut faire que le mal soit le bien. Aucun Pape n'a de pouvoir sur ces éternels principes moraux que Dieu a imprimés dans nos cœurs et nos consciences. Si quelque Pape avait, les yeux ouverts, approuvé la perfidie et la cruauté, que ceux-là approuvent ce Pape qui le peuvent. Si quelque Pape, à quelque époque, avait eu l'esprit si possédé du désir de voir l'Eglise triompher sur ses ennemis, qu'il en fût insensible aux actes perfides et sauvages par lesquels serait consommé ce triomphe, que ceux-là qui s'y sentent disposés disent que, par cette conduite, il a rempli son haut office de justice et de miséricorde. Ruse et cruauté, et tout ce qui est bas et méchant ont une Némésis assurée, et frappent, à une heure donnée, les têtes de ceux qui s'en sont rendus coupables. Qu'en fait, le pape Grégoire XllI ait une part dans le crime de la Saint-Barthélemy, c'est ce que je demande qu'on me prouve, avant que je ne le croie. On dit communément, pour sa défense, qu'il lui avait été fait un rapport partial et inexact sur ce sujet, et qu'il avait agi sur de faux renseignements. Gela implique une question de fait que les historiens doivent décider. Mais, même s'ils décident contre le Pape, son infaillibilité n'est, sous aucun rapport, compromise. Infaillibilité n'est pas impeccabilité. Même Caïphe a prophétisé, et Grégoire XIII n'était pas tout à fait ua Caïpbe. »

nous n'ayons beaucoup de peine à rendre toutes choses claires et satisfaisantes pour l'esprit protestant. » Deux jours plus tard, il a vu sans doute la façon de présenter son argumentation, et il a meilleur espoir. « Je ne suis pas du tout fâché, écrit-il, que Gladstone publie une semblable Expostulation ; cela doit tourner au bien ' ». Moins de deux mois lui suffisent pour composer sa réponse qui paraît le 27 décembre 1874, — quelques semaines, par conséquent, avant celle de Planning, — sous la forme d'une Lettre au duc de Norforlk. C'est un écrit étendu, d'environ deux cents pages. L'auteur commence par dénoncer l'injustice et l'incompétence dont a fait preuve Gladstone dans ses attaques ; il déclare indigne de son caractère élevé, la façon dont « il a ameuté les passions haineuses contre des hommes excellents dont le seul tort est leur religion )), et il fait remarquer, avec une ironie attristée, qu'il n'était pas besoin de tant de rhétorique pour exciter les esprits, en Angleterre, contre les malheureux catholiques. Mais, en même temps, se tournant vers ses coreligionnaires, il ajoute :

J'ai le sentiment profond que les catholiques doivent, dans une grande mesure, s'en prendre à eux-mêmes, et non à d'autres, de ce qui leur a aliéné un esprit si religieux. Il y a, parmi nous, des hommes, nous devons l'avouer, qui, depuis des années, se sont conduits comme si les paroles inconsidérées et les actes blessants n'entraînaient aucune responsabilité; qui ont formulé les vérités, dans la forme la plus paradoxale; qui ont tendu les prin-

> Life and Lellers of Ambr. PhUHppa de Liste, t. 11, p. 41, 42.'

cipes jusqu'à ce que la corde soit sur le point de se rompre ; qui, enfin, après avoir fait de leur mieux pour mettre le feu à la maison, laissent aux autres le soin de l'éteindre. Les gens, en Angleterre, sont suffisamment sensibles en ce qui touche les revendications du Pape, sans qu'on les leur présente à la face en signe de défi. Ces l'evendications, je ne vais très certainement pas les renier; je ne les ai jamais reniées. Je n'ai nulle intention, maintenant que je dois écriie sur elles, d'en cacher aucune partie. Et je les maintiens aussi sincèrement que je reconnais mon devoir de loyalisme envers la constitution, les lois et le gouvernement de l'Angleterre. Je ne vois aucune incompatibilité entre le fait d'être un bon catholique et celui d'être un bon Anglais. Encore est-ce une chose d'être capahle de me satisfaire moi-même sur cette compatibilité, et une autre de satisfaire les autres; et aussi, bien que n'étant aucunement troublé dans ma propre conscience, je rencontre de grandes difficultés dans la tâche que j'ai devant moi. J'en rencontre une à surmonter l'excitation présente de l'esprit public contre notre religion, excitation causée en partie par les extravagances chroniques de certaines bandes de catholiques, ici et là, en pai'tie par la véhémente rhétorique qui est l'occasion et le sujet de cette lettre.

Cela dit, Newman aborde les accusations de Gladstone qu'il suit sur le terrain de l'histoire, de la théologie, du droit public; discussion serrée, habile, sans violence, sans effort déclamatoire, attentive à présenter les idées sous la forme la plus intelligible à Tesprit anglais, et s'efforçant de triompher des préventions par la loyauté de l'accent et par la probité de l'argumentation. Il revendique et justifie les pouvoirs du Pape ; mais, pour établir, à rencontre de Gladstone, qu'ils ne sont ni un asservissement des catholiques, ni

une menace pour le pouvoir civil, il montre que ces pouvoirs sont limités, A propos de ce qu'il appelle « rallégeance divisée », il soutient, en s'appuyant sur l'enseignement des théologiens, que le catholique n'est pas tenu d'obéir aveuglement au Pape, quelque puisse être son ordre et sur quelque sujet qu'il porte, et qu'à forger des hypothèses plus ou moins vraisemblables, on peut en imaginer où c'est l'ordre du prince qui devrait l'emporter. De même, il nie que le droit de la conscience, entendue dans son vrai sens, c'est-à-dire comme « l'obéissance aux appels de la voix divine qui parle en nous », soit annihilé par l'autorité du Pape, et que, comme le prétend Gladstone, la liberté morale du catholique ait été détruite par la proclamation de l'infaillibilité. « La conscience, observe-t-il, n'est pas un jugement sur quelque vérité spéculative, sur quelque doctrine abstraite, mais elle décide de la conduite à tenir, de ce qu'il faut faire ou ne pas faire. » Elle est une « règle pratique ». Dès lors, « il ne peut y avoir conflit entre elle et l'autorité du Pape, que quand le Pape légifère ou donne des ordres particuliers ; or un Pape n'est pas infaillible dans ses lois, dans ses commandements, dans ses actes d'Etat, dans son administration, dans sa politique ». Et Newman continue :

Qu'est-ce que l'excommunicntion et l'interdit ont à faire avec rinfaillibilité"? Saint Pierre était-il infaillible, dans les circonstances où saint Paul lui résista à Antioche ? Saint Victor était-il infaillible, quand il sépara de sa communion les Eglises d'Asie ? Ou Liberius, (juand semblablemcnt il

excommunia Athanase ? Et, pour en venir à une époque postérieure, Grégoire XIII l'.était-il, quand il faisait frapper une médaille en l'honneur du massacre de la Saint-Barthélémy? ou Paul IV, dans sa conduite envers Elisabeth? ou Sixte V, quand il bénissait l'Armada? ou Urbain VIII, quand il persécutait Galilée ?

L'auteur concluait cette partie de son écrit, par cette déclaration d'un tour bien anglais : « Certainement, si je suis obligé de faire intervenir la religion dans les toasts d'après dîner, — ce qui en vérité ne semble pas devoir se produire, — je boirai — au Pape, s'il vous plaît, — mais à la conscience d'abord, au Pape après. «

Traitant ensuite de l'Encyclique de 1864 et du Syllabus^ Newman en précise et en limite le sens et la portée, par une interprétation analogue à celle qu'avait déjà donnée M»'' Dupanloup dans une brochure fameuse. Il se refuse à voir, dans le Syllahus^xxn acte de l'autorité doctrinale du Pape, où son infaillibilité puisse être en jeu ; c'est, à son avis, tout simplement une table des matières, un index des erreurs condamnées naguère dans des documents pontificaux d'importance et d'autorité variables. L'émoi que cet acte a produit lui paraît tenir à des malentendus résultant et de la façon dont il a été composé et rédigé, et de l'ignorance où est le public du langage et des procédés théologiques.

En ce qui touche le concile du Vatican, Newman proteste tout d'abord contre les bruits ridicules et mensongers qui, naguère encore, le présentaient comme étant sur le point de se joindre à Dollinger ;

L'explication de tels bruits à mon sujet, dil-il, est facile à donner. Ils viennent de ce que ceux qui les répandent oublient que les actes ecclésiastiques ont deux faces, que des fins justes sont souvent poursuivies par des moyens très indignes, et que, par suite, ceux qui, comme moi, font opposition à une ligne de conduite, ne sont pas nécessairement opposés à l'issue en vue de laquelle elle a été adoptée. Jacob a gagné, par de mauvais moyens, la bénédiction qui lui était destinée. « Ne sont pas Israélites tout ceux qui sont d'Israël », et il est des partisans de Rome qui n'ont pas la sainteté et la sagesse de Home elle-même.

Je ne fais allusion à rien de ce qui s'est passé dans l'intérieur du concile : de cela, naturellement, nous ne savons rien ; mais, quand même il se serait passé là des choses sur lesquelles il est pénible d'insister, cela n'affecterais aucunement, fût-ce de l'épaisseur d'un cheveu, la validité de la définition qui en est résultée. Ce que j'ai senti profondé, ment, et que je sentirai toujours tant que durera ma vie, c'est la violence et la cruauté des journaux et autres publications qui, se plaçant, comme ils faisaient profession de le faire, du côté catholique, s'employaient, par leur langage inconsidéré (sans naturellement s'en rendre compte), à ébranler le faible dans sa foi, à décourager ceux qui étudiaient, à blesser l'esprit protestant. Et je ne parle pas seulement de publications ; un sentiment ne prévalait que trop, dans beaucoup d'endroits, que personne ne pouvait être vraiment fidèle à Dieu et à son Église, qui avait quelque pitié des âmes troublées, ou se faisait quelque scruimle de « scandaliser quelques-uns de ces petils qui croient » dans le Christ, « de risquer la ruine d'un de ceux pour lesquels il est mort ».

C'est ce sentiment très vif qui me faisait dire fréquemment : « Je ne croirai pas que l'infaillibité du Pape doive être définie, jusqu'à ce qu'elle le soit. »

Après avoir ainsi déchargé son cœur sur ce qui l'avait blessé dans le passé, Newman rappelle comment, la définition votée, il l'a tout de suite acceptée. Seulement, il précise ce qu'elle a été, comment elle a limité les cas très rares où s'exerce l'infaillibilité. Cela lui est une occasion de faire ces réflexions d'une portée générale :

La foi est une vertu si difficile ; même avec la grâce spéciale de Dieu, il est si difficile d'adhérer intérieurement à des propositions qui ne peuvent être vérifiées, pour nous, ni par la raison ni par l'expérience, mais qui doivent être reçues, sur la parole de l'Église, comme un oracle de Dieu, que l'Église a toujours montré un soin extrême de restreindre, autant que possible, la liste des vérités et le sens des propositions dont elle demandé l'absolue acceptation. «L'Église, dit Pallavicini, autant qu'elle le peut, s'est toujours abstenue d'imposer aux esprits des hommes ce commandement, le plus ardu de la loi chrétienne, qui est de croire, sans douter, des matières obscures. » Coopérer à cet office charitable a été le travail spécial de ses théologiens, et des règles sont posées par elle, par la tradition et par la coutume, pour les aider dans leur tâclie. Elle parle seulement quand il est nécessaire de parler; mais à peine a-t-elle parlé en maître pour établir quelque principe général, qu'elle met ses théologiens à l'œuvre pour expliquer ce qu'elle a voulu dire d'une façon concrète, par une interprétation stricte de ses paroles, par l'éclaircissement tiré des circonstances oii elles ont été prononcées, par la reconnaissance des exceptions, en vue de rendre cela aussi tolérable que possible et de laisser le moins possible de tentation aux esprits obstinés dans leur sens propre, indépendants, ou mal instruits.il y a quelques années, c'était la mode, parmi nous, d'appeler les écrivains

qui se conformaient à cette règle de l'Église, desminimisers. Ce temps de tyranniques ipse dixit est passé, j'en ai la confiance; l'évêque Fessier, homme de grande autorité, car il était secrétaire général du concile du Vatican, et de plus haute autorité encore dans son ouvrage, car celui-ci a l'approbation du Souverain-Pontife, nous démontre clairement qu'une modération de doctrine, dictée par la charité, n'est pas incompatible avec l'intégrité de la foi *.

Au cours de son examen des décisions du concile, Newman est amené à envisager les objections historiques, élevées contre l'infaillibilité, par Dôllinger et d'autres savants allemands. Ce qu'il dit à ce sujet a une une portée qui dépasse cette controverse spéciale et mérite d'être retenu. Il écrit donc, en faisant allusion à ces savants :

Je ne pense pas à eux sans une tristesse infinie. Ils nous ont quittés. Pour eux, comme pour nous, c'est une tragique aventure. Cela nous prive d'un grand prestige. Personne n'est là pour prendre leur place. Je crois qu'ils sont tout à fait dans l'erreur, et en ce qu'ils ont fait, et en ce qu'ils font. Je dois dire que je n'approuve pas plus que leurs actes, l'idée qu'ils se font de l'Histoire. Je ne nie pas les faits qu'ils exposent, mais l'usage qu'ils prétendent en faire, et je ne comprends pas comme eux les rapports qui existent entre les faits historiques et les définitions de l'Église. Ils me semblent attendre de l'Histoire ce qu'elle ne peut fournir et ne pas avoir assez de confiance dans les divines promesses et dans la Providence qui guide l'Église dans les définitions.

1 Ms' Fessier avait publié, après le concile, son écrit intitulé; De la vraie el de la fausse infaillibilité.

ni. 12

, Et pourquoi donc THistoire ecclésiastique aurait-elle plus de titres que l'Écriture-, à renfermer « tout le plan de Dieu »? Pourquoi le jugement propre qui n'a pas le droit d'interpréter les Écritures contre la voix de TAutorité, aurait-il le droit d'interpréter contre elle l'Histoire ?...

Pour moi, j'avouerai simplement qu'aucune doctrine de l'Église ne peut être rigoureusement ni démontrée, ni condamnée, par des preuves historiques. Ces preuves tendent plus ou moins à établir les doctrines de l'Église; souvent elles y parviennent presque complètement ; dans d'autres cas, elles vont seulement assez loin pour montrer la direction ; parfois, tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il n'y a pas de preuve du contraire; parfois même, en apparence, ces preuves semblent tendre vers une conclusion opposée, ce qui appelle une explication; mais, dans tous les cas, il reste assez de marge pour l'exercice de la foi dans la parole de l'Église. Qui ne croit les dogmes que parce qu'il les a tirés de l'Histoire par sa raison, est à peine un catholique. Le vrai catholique croit dans l'usage dogmatique que l'Église fait de l'Histoire, et l'Église, pour se guider, a aussi d'autres ressources, l'Écriture, la tradition, le sens ecclésiastique, et un certain pouvoir de raisonnement subtil qui a son origine en un don de Dieu. Il n'y a, dans cette vue, nulle servitude ou « renoncement à la liberté de l'esprit », pas plus que chez ceux qui se convertissaient à la parole des apôtres, croyant à ce que les apôtres leur prêchaient ou leur enseignaient sans aucune Écriture.

Arrivé au terme de sa discussion, Newman se rend ce témoignage qu'il a pleinement répondu à M. Gladstone :

Le point principal de son accusation contre nous, dit-il, çSt qii'én 1870, après une série d'actes préparatoires, un grand et irréformable changement a été effectué dans l'atti-^

tude politique de l'Église, par les troisième et quatrième chapitres de la bulle Pastor Œternus, changement qu'aucun État ni homme d'État no peuvent laisser passer. De cette assertion capitale, je considère qu'il n'a donné absolument aucune preuve, et mon dessein, dans les pages précé-' dentés, a été de le mettre en lumière. En vérité, l'infaillibilité du Pape et son autorité suprême ont été, par les décisions du concile du Vatican, déclarées matières de foi; mais sa prérogative d'infaillibilité n'existe que dans des matières spéculatives, et sa prérogative d'autorité n'est pas infaillibilité dans les lois, les commandements, les actes. Son infaillibilité porte sur le domaine de la pensée, non directement sur celui de l'action, et, tandis que cela peut vraiment toucher le théologien, le philosophe ou l'homme de science, cela concerne à peine l'homme politique. Quant à savoir si la reconnaissance de son infaillibilité, en matière de doctrine, augmentera son pouvoir actuel sur la foi des catholiques, c'est ce qui reste à voir et que l'événement établira; car ce sont des dons trop grands et trop redoutables pour qu'on en use facilement. M. Gladstone paraît le sentir, et c'est pourquoi il insiste sur l'accroissement que la définition du concile du Vatican a apporté à l'autorité du Pape. Mais il n'y a aucun accroissement réel. Depuis des siècles et des siècles, le Pape a possédé et mis en œuvre cette autorité que la définition déclare aujourd'hui lui avoir toujours appartenu. Avant le concile, il y avait la règle d'obéissance et les exceptions à cette règle ; depuis le concile, la règle subsiste et, avec elle, la possibilité des exceptions.

Newman s'occupe ensuite ci des différences d'argument et d'opinion « qu'on pourra relever entre lui et les autres catholiques qui ont répondu à M. Gladstone. Il explique que si les catholiques n'ont qu'un sentiment sur ce qui est matière de foi, ils peuvent varier dans ce

i80 LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE

qui est seulement opinion théologique, ce qui prouve, dit-il, « qu'après tout, le jugement privé n'est pas si complètement inconnu parmi les catholiques que les protestants voudraient le faire croire », et il ajoute :

Je tire de ces remarques deux conclusions : premièrement, en ce qui regarde les protestants, que M. Gladstone ne peut plus déclamer que nous n'avons aucune « liberté intellectuelle » ; secondement , pour l'instruction de quelques catholiques, je voudrais faire observer que, tandis que je reconnais un Pape, jure divino, je n'en reconnais aucun autre, et que je regarde comme une usurpation trop détestable pour qu'il soit convenable d'y insister, que des individus usent de leur propre jugement privé, dans la discussion des questions l'eligieuses, non seulement pour abundare in suo se^isu, mais pour anathématiser le jugement privé des autres.

Je dis qu'il y a un seul oracle de Dieu, la sainte Église catholique et le Pape comme son chef. A son enseignement, j'ai toujours désiré que toutes mes pensées, toutes mes paroles soient conformes; à son jugement, je soumets ce que j'écris maintenant, tout ce que j'ai écrit dans le passé, non seulement pour en apprécier la vérité, mais pour en apprécier la prudence, l'utilité, l'opportunité. Je pense n'avoir poursuivi aucune fin personnelle dans aucune de mes publications, mais je sais bien que, dans des matières qui n'étaient pas de foi, je puis avoir parlé, quand j'aurais dû garder le silence.

C est sur ces paroles que se termine cette lettre où une si loyale indépendance s'unit à une soumission si entière. Toutefois je ne ferais pas assez complètement connaître l'état de cette âme, si je ne joignais ici le post-scriptum qu'y a ajouté Newman, dans une édition

postérieure; il s'agissait de répondre à ses anciens amis protestants qui semblaient le croire découragé et désabusé par les déboires qu'il avait pu éprouver dans sa nouvelle communion :

Tout ce que je puis dire, c'est que, depuis le jour oii je suis devenu un catholique, jusqu'à ce jour, ce qui fait près de trente ans, je n'ai pas eu un seul moment de doute sur ce point que la communion de Rome est cette Église que les apôtres ont fondée à la Pentecôte, qui a seule « l'adoption des fils, et la gloire, et les alliances, et la loi révélée, et le service de Dieu, et les promesses », et que la communion anglicane, quels que soient ses mérites et démérites, quelle que soit l'excellence des individus qu'elle renferme, n'a, comme telle, aucune part dans cette Église. Je n'ai jamais non plus, depuis 1843, hésité un moment dans ma conviction que c'était mon devoir manifeste de joindre, comme je l'ai fait, cette Église catholique que, dans ma propre conscience, je sentais être divine. Les personnes et les lieux, les incidents et les circonstances de ma vie qui appartiennent à mes quarante-quatre premières années, sont logés profondément dans ma mémoire et dans mes affections ; en outre, j'ai eu plus d'épreuves et de souffrances de divers genres, comme catholique, que comme anglican; mais jamais, un seul instant, je n'ai désiré revenir en arrière; jamais je n'ai cessé de remercier mon Créateur pour la miséricorde avec laquelle il m'a rendu capable défaire le grand changement, et jamais II ne m'a laissé croire qu'il m'oubliait, jamais II ne m'a laissé en détresse ou dans aucune sorte de trouble religieux.

La Lettre au duc de Norfolk a tout de suite un grand succès. Au bout de deux jours, quinze mille exemplaires

en sont déjà vendus '. Les protestants de bonne foi sont ébranlés, touchés par cette argumentation sincère, forte, vraiment libérale, écrite en une langue qu'ils comprennent, qu'ils admirent et où rien ne les blesse. Gladstone a rencontré le contradicteur qui est le mieux en mesure de contenir et de désarmer les passions qu'il a soulevées. Les catholiques, en général, sont fiers de leur champion et reconnaissants du secours qu'il leur apporte dans cette crise périlleuse. Un prince de l'Eglise, le cardinal Cullen, archevêque de Dublin, se fait solennellement l'interprète de leur gratitude en louant, dans une lettre pastorale, « l'admirable réponse du vénérable D"" Newman ». Toutefois, chez certains catholiques qui se sentent touchés par le désaveu que Newman a fait de leurs exagérations, existe un mécontentement qui ose plus ou moins se manifester. Dans sa brochure, qui est postérieure à celle de Newman, Manning, énumérant les diverses réponses faites à Gladstone, omet complètement la Lettre au duc de Norfolk. D'autres font plus et la dénoncent comme l'œuvre d'un minimiser et un acte d'opposition au Pape. Fautil s'en étonner, quand un personnage important de la Curia, M^"" Nardi, se plaignait que l'écrit de Manning lui-même eût une « saveur de conciliation » et menaçait de l'attaquer publiquement-? Dans la Revue de Dublin, les appréciations de Ward, plus atteint cependant que personne par les désaveux de Newman, sont relative-

1 Life and Leiters of Ambr. Phillipps de Liste, t. II, p. 56.

2 Life of Manning, t. II, p. 484, 485.

jnent modérées et bienveillantes ; il se défend de vouloir appeler minimistic un tel écrit et il ajoute même « avoir rarement lu un ouvrage avec lequel il fût, sur certains points, en plus complète sympathie ».Newman,lors de la publication de sa brochure, avait écrit, sur un ton affectueux, à son ancien disciple, pour le préparer aux réserves qu'il était obligé de faire sur certaines thèses excessives. La réponse de Ward est curieuse et, par certains côtés, touchante.il remercie son ancien maître des sentiments qu'il lui témoigne, et, tout en maintenant ses thèses, laisse voir, pour la première fois, que son assurance est quelque peu ébranlée :

Je suis de plus en plus convaincu, dit-il, que ma diroction était la bonne; mais je suis aussi de plus en plus convaincu que, de temps en temps, j"ai commis de graves erreurs de jugement, soit dans ce que j'ai dit, soit dans ma façon de le dire. Je puis dire, avec la plus grande sincérité, que la principale cause de ces erreurs m'a toujours paru être ma séparation d'avec vous. Jamais homme n'a été moins faitque moi pour le rôle de premier violon. Vous pouviez suppléer exactement ce qui me manquait, corrigeant les extravagances, les crudités, suggérant des vues opposées, signalant les exagérations de plume, etc. Quand je m'aperçus que vous et moi, comme je le pensai, partions de principes fondamentalement opposés, cette aide inestimable fut perdue pour moi, et je n'ai jamais pu vous remplacer même en partie. Si vous ne riez pas de l'expression, je dirai que je me suis senti moi-même une sorte d'orphelin intellectuel... Excusez cette terrible prolixité d'égotisme. Cela vous montrera au moins combien je suis désireux que vous pensiez moins mal que vous le faites, de mon attitude intellectuelle, et que vos réprimandes soient,

pour cela, moins sévères. Toute la couleur de ma vie a changé, je vous assure, par. la perte de votre sympathie. Mais ma gratitude pour le passé demeurera touj ours entière ^.

A la fin de sa vie, Thonnête Ward devait compléter sa confession : « Je n'ai maintenant aucun doute, écrira-t-il, que, dans diverses parties de mes écrits, j'ai été, sur un ou deux points, beaucoup trop loin. Cela était dû en partie, je l'admets, à réchauffement de la polémique ; mais c'était dû encore plus, je crois, à un certain désir passionné de pousser tout de suite jusqu'au bout la logique, que je reconnais hautement être l'un de mes principaux défauts intellectuels^. »

Parmi ceux qui en voulaient à Newman d'avoir désavoué certaines exagérations, quelques-uns n'eussent pas été fâchés que Rome s'associât à leur ressentiment. Pie IX, malgré les préventions qu'on avait de longue date éveillées dans son esprit, ne se prêta pas à leur désir. S'il n'adressa pas à l'auteur de la Lettre au duc de Norfolk quelqu'un de ces témoignages publics ou privés qu'il accordait volontiers aux défenseurs de l'Eglise, il se défendit du moins, dans une conversation avec le recteur du collège anglais à Rome, d'avoir jamais songé à blâmer l'écrit de Newman, bien qu'il en trouvât certains passages critiquables; il ajoutait que, d'après ce qui lui revenait, « cet écrit faisait du bien » et qu'il « avait complètement dissipé l'idée

1 W.-G. W'arcl and the catholic Revival, p. 270 à 274.

2 Ibid., p. 264.

qu'on s'était faite de Topposition de son auteur au Pape' ». Certes, Newman méritait mieux encore. Mais attendons quelques années, et le Saint-Siège, payant enfin la dette contractée envers l'un de ses plus zélés et plus utiles défenseurs, appellera, par la voix de Léon XIII, Newman à rejoindre, dans le Sacré Collège, Manning que Pie IX y aura fait entrer peu auparavant, et le Pape marquera formellement vouloir ainsi reconnaître les éminents services que l'illustre oratorien avait rendus par ses actes et par ses écrits. En voyant ainsi revêtus de la même pourpre, en dépit de leurs divergences, ces deux grands serviteurs de l'Église, on comprendra mieux comment, dans l'unité de foi, de soumission et de dévouement, l'autorité catholique admet des façons diverses de penser et d'agir, et à quel point sa largeur de vues diffère des étroitesses et de l'exclusivisme de l'esprit de parti.

Gladstone n'était pas homme à reculer devant les nombreux contradicteurs qu'il s'était attirés. La lutte au contraire l'excitait. En janvier 1875, il blesse encore plus les catholiques en publiant, dans la Quarterly Revieio, sur les « Discours du Pape », un article dont la violence souvent vulgaire n'est ni d'un homme

1 Life of Manning, t. II, p. 486.

186 LA RExVAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE

d'État, ni même d'un gentleman. Traitant ces discours de hautenient incendiaires:, il reprociie à Pie IX de trop parler, reproche au moins singulier dans sa bouche. « Aucunes lèvres, dit-il, n'ont laissé tomber du trône papal une telle masse de matières. Depuis vingt-huit ans, il a vécu de la nourriture morale qu'une suite de sycophantes lui sert toujours, si bien que toutes les fibres de sa nature en sont saturées. Ce n'est sans doute pas par politique ; il faut qu'une nécessité de sa nature le pousse à ces harangues incessantes... Il se décharge, de semaine en semaine, de jour en jour, quelquefois à plusieurs reprises dans la journée, de ces matières copieuses et violemment explosibles... » Le polémiste plaisante sur « ce prisonnier qui n'est pas emprisonné », sur ce spolié auquel « la crédulité de millions d'hommes assure des moyens d'existence égaux à ceux de tout riche gentilhomme de Londres ou de Paris ». Il impute à crime au Saint-Père de servir des pensions à trois mille personnes. « Sans doute, dit-il, on compte sur elles pour se montrer au besoin dans toutes les grandes députations, comme les figurants au théâtre. » Quant aux anathèmes pontificaux, il déclare qu'ils « ne peuvent plus inspirer de crainte ni commander de respect ».

Un mois plus tard, nouvelle publication : c'est, sous le titre de Valicanism^Mne réplique aux contradicteurs de la première brochure. Gladstone y traite, avec une courtoisie marquée, Newman, dont il loue le talent et la loyauté. C'est à Manning surtout qu'il s'attaque. Du reste, tout en maintenant sa thèse sur la prétendue transformation du catholicisme, il confesse, d'un ton

assez maussade, que « l'objet immédiat de son appel a été atteint, en ce que le loyalisme de ses compatriotes catholiques romains, au moins pour la masse, reste manifestement intact et assuré ». Peu après, il réunit ses deux brochures et l'article du Quarlerly en un volume intitulé : Rome and the neicest fashions in Religion.

Cette polémique semblait être devenue l'affaire unique de l'ancien ministre. « Je passe mes jours et mes nuits dans le Vatican, écrit-il le 19 décembre 1874 au duc d'Argyll. Voilà déjà deux mois de correspondance incessante et d'autres rudes travaux que m'a donnés le Pape, et il peut y en avoir encore deux autres. Le travail n'est pas plaisant, mais je suis loin de m'en repentir... C'est plein d'un intense intérêt. Chaque poste m'apporte une malle de livres et de lettres... Tout mon temps est pris. Le sujet mérite qu'on se donne cette peine '. » Et Church mande à lord Blachford, le 11 janvier 1875 : « Gladstone a déjeuné hier avec nous. 11 est encore tout bouillant de sa fureur anti-vaticane... Il correspond avec Dùllinger et prend grand intérêt aux perspectives religieuses, et aussi, je pense, aux perspectives politiques de son parti. Il insiste pour que le Guardicm réserve une place spéciale aux affaires ecclésiastiques d'Allemagne 2. » Le polémiste se sent soutenu, excité par les approbations bruyantes qu'il rencontre dans la masse de l'opinion protestante.

1 Life of Gladstone, par Morley, t. II, p. 520. * Life and Lellers of Dean Church, p. 246.

Bismarck, auquel il a pris soin de faire adresser un -des premiers exemplaires de sa brochure, lui a répondu par une lettre de remerciements'. 11 est vrai que d'autre part, du côté catholique, ce succès n'est pas sans lui coûter le brisement de beaucoup d'amitiés : « Aujourd'hui, dit-il, je n'ai plus un ami en Irlande. J'y ai aliéné tous mes amis protestants par le désétahlissement de leur Eglise, et, par mes brochures, tous mes amis catholiques, sauf un, qui est un évêque, mais qui, tout en se hasardant à correspondre avec moi, a peur que son nom ne soit connu. A peu d'exceptions près, mes amis catholiques anglais se tiennent éloignés de moi. Même lady Georgiana Fullerton a cessé ses visites accoutumées à cette maison^, «

En fin de compte, que résulte-t-il de tout ce tapage? Si échauffée que soit l'opinion anglaise, elle ne se laisse pas entraîner à prendre, contre les catholiques, des mesures vexatoires que personne ne lui demande, Gladstone moins que tout autre. Celui-ci, d'ailleurs, ne tarde pas à bifurquer sur une autre piste. Une année n'est pas passée qu'il s'enflamme sur ce qu'on appelle alors, dans la presse, les « atrocités bulgares » ; au lieu du Pape, c'est le grand Turc contre lequel il fulmine. De tant de déclamations sur le Vaticanism et sur la situation politique faite aux catholiques par la proclamation de l'infaillibilité, il ne restera donc bientôt plus rien. L'opinion anglaise s'accoutumera, au contraire,

* Life of Gladstone, par Morley, t. II, p. 521. ^ Life of Maiming, t. 11, p. 487.

de jour en jour plus complètement, à voir ces catholiques, autrefois proscrits, ou au moins suspects, prendre leur part de la liberté commune et de la vie sociale. Gladstone lui-même, oublieux de sa grande colère, retrouvera, à leur égard, des sentiments de justice et de générosité qui sont davantage dans sa nature. En 18'JO, il proposera d'abolir les incompatibilités qui ne permettaient pas à un catholique d'être lord chancelier d'Angleterre ou vice-roi d'Irlande. Et, quelques années plus tard, en 1895, quand la lettre de Léon XIÎl Ad Avglos éveillera l'espoir d'une réconciliation entre l'Eglise anglicane et l'Eglise romaine, il proclamera, dans un mémoire public, la nécessité de l'union et rendra hommage « au langage et à la conduite » du « premier évêque de la chrétienté ». « C'est, dira-t-il, une attitude paternelle au sens le plus large du mot, et, bien qu'elle prenne place parmi les derniers souvenirs de ma vie, j'en garderai toujours la précieuse mémoire, avec de tendres sentiments de respect, de gratitude et de haute estime. »

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