CHAPITRE IV
LES DEUX CARDIISAUX
Manning cardinal. Son zèle pastoral. Son empressement à concourir, avec lesnon catholiques, au.x. œuvres sociales et philanthropiques. Il fonde une Li^ue contre l'ivrognerie. Sa participation à la Société métaphysique. Ses rapports avec les hommes d'Etat. Cette attitude modifie l'idée que jusqu'alors on s'était faite de lui. Il n'a cependant rien d'un prélat mondain. — II. Manning tente la création, à Kensington, d'une université catholique. Insuccès complet. Il n'en reste pas moins aussi opposé à la fréquentation des universités nationales. Ce ne sera qu'après sa mort que cette fréquentation sera autorisée. — III. Newman se renferme dans la retraite où l'ont rejeté les suspicions dont il a été l'ohjet. Il ne publie rien de nouveau, mais réimprime, en les re visant, ses anciens écrits. Son accueil aux visites qu'il reçoit. Ses rapports avec Church. Réception qui lui est faite, à Oxford, par le Trinity Collège qui l'a nommé f'ellow honoraire. Sa tentative auprès de Pusey malade. Comment il explique, dans le plan divin, la non conversion de certaines âmes de bonne foi. Son action dans toutes les conversions qui s'accomplissent. — IV. Mort de Pie IX et élection de Léon XllI. Les catholiques anglais sollicitent l'élévation de Newman au cardinalat. Dispositions favorables du Pape. Comment Newman reçoit cette offre. La nouvelle lui est officiellement annoncée. — V. Gratitude émue de Newman. Satisfaction des catholiques anglais. Nombreuses adresses et réponses de Newman. Cette satisfaction est partagée par les Anglais non catholiques. — VI. Newman se rend à Rome. Accueil du Pape. Discours du nouveau cardinal. 11 se voit entravé par des accès de malaria. Il est accueilli, à son retour en Angleterre, paf de nouvelles démonstrations.
En mars 187o, Manning est appelé à Rome, pour recevoir le chapeau de cardinal. Pie IX entend ainsi
récompenser d'éminenls services et associer davantage au gouvernement de TÈglise un prélat dont il aime les idées et la personne. A son retour à Londres, tous les catholiques, y compris Newman, s'empressent à féliciter le nouveau prince de TÉglise. Les protestants eux-mêmes prennent leur part de Thonneur fait à un homme de leur race : « Je crois, écrit Fun d'eux à Manning, qu'il y a peu d'Anglais, quelles que soient leurs opinions religieuses, qui ne regardent comme un témoignage très flatteur rendu à leur pays, que vous ayez été appelé à occuper une si haute situation'. » Newman, qui se souvient de la formidable clameur antipapiste qui, en pareille circonstance, avait accueilli Wiseman, souligne ce contraste, dans sa lettre de félicitation au cardinal 2.
J'ai eu occasion de noter, lors de la promotion de Manning à l'archevêché de Westminster, le zèle habile avec lequel il s'était mis à sa tâche. Dans le nouvel honneur qui lui arrive, il ne voit qu'une raison de se dépenser plus encore. Sans cesse sur la brèche, il multiplie les prédications, les conférences, les articles de revue, ou môme les ouvrages plus étendus ; ceux-ci sont presque toujours des écrits de circonstance,
1 Lettre de sir George Jessel, Masler of the Rolls. {Life of Manni/tf/, t. II, p. 543.)
" « Pour ce qui regarde le monde protestant, écrit Newman, il est saisissant d'observer le contraste entre les circonstances dans lesquelles s'ellectue votre retour, uprès avoir été investi de celte dignité, et les sentiments qui furent excités en Angleterre, il y a vingt-cinq ans, à l'occasion de l'élévation semblable de votre prédécesseur, le cardinal Wiseman.» {Li/e of MunniiiQ, t. II, p. .>40.)
comme on pouvait en attendre de qui restait homme d'action, même en faisant œuvre doctrinale. « Je me suis efforcé, disait-il sur la fin de sa vie, de ne me servir de plume et d'encre que comme de moyens pour atteindre une fin. » 11 se défendait d'avoir jamais eu la moindre préoccupation littéraire, d'avoir « dépensé son temps à récrire ou à polir ses ouvrages », et il affirmait « s'être simplement servi des mots pour exprimer les pensées qu'il avait dans l'esprit, sans réfléchira la forme et au style ^ ». Pour arriver plus sûrement au grand public, il ne se fait pas scrupule d'insérer des articles dans les revues non catholiques, ou il adresse des lettres à quelques-uns des principaux journaux politiques. Comme dans le passé, il est surtout occupé de défendre le Saint-Siège. Parfois, cependant, il aborde des sujets de spiritualité ou d'édification tels que la « Mission du Saint-Esprit », ou le Sacré- Cœur. La sollicitude qu'il a témoignée, dès le début de son épiscopat, pour les âmes d'enfants, le porte à combattre le principe de l'école neutre, introduit, en 1870, dans la législation anglaise; sans cesser de développer les écoles confessionnelles, il prend une part influente aux efforts tentés pour susciter contre la loi un mouvement d'opinion, et il sera appelé bientôt, par le gouvernement, à siéger dans la commission royale chargée de faire une enquête sur cette question. En tout cela, l'archevêque ne faisait que se continuer. Où son action se montre alors avec un caractère
1 We ofManning, t. II, p. 719.
un peu nouveau, c'est dans la préoccupation plus marquée qu'il a de ne pas se borner aux questions purement religieuses, et dans son empressement à saisir toutes les occasions de s'associer aux entreprises philanthropiques ou économiques qui intéressent ses compatriotes protestants ou non croyants. Il a débuté, en 1871, en acceptant de siéger dans le comité formé à Mansion House, pour venir en aide aux Parisiens après le siège de Paris. Un peu plus tard, on le voit prendre la parole dans des meetings convoqués pour promouvoir la création de nouveaux hôpitaux, ou présider le congrès international des prisons. Il dit, à cette dernière occasion :
Quand je fus appelé à présider ce meeting, je sentis qu'il était de mon devoir d'avoir une attitude aussi neutre que possible. C'est sans doute ma conviction profonde que, dans toutes les circonstances qui imposent à ma conscience un devoir public, je suis tenu de parler aussi ouvertement, d'exprimer aussi explicitement et résolument mes croyances que le requiert mon office; mais, dans toutes les autres occasions, quand je ne suis pas tenu à faire ces déclarations ou à rendre ces témoignages, je désire m'identifier avec la majorité de ceux que j'aime et que je respecte. Hors ce seul sujet, je n'en connais aucun autre, se rapportant à notre bien-être politique, social ou industriel, où il ne soit pas en mon pouvoir de travailler avec la mémi; énergie, avec le même entier dévouement de cœur que tout autre homme en Angleterre.
Par cette conduite, Manning croit servir son Eglise. Il voit là le moyen de faire sortir les catholiques de l'isolement où les ont réduits plusieurs siècles de prosni. 13
cription et de les aider à reprendre place dans la vie sociale de leur pays. Cela n'allait pas sans effaroucher, autour de lui, des esprits étroits et routiniers. L'archevêque ne se laissait pas détourner de sa voie. Plus tard, revenant sur ce passé, il écrira dans son journal : « J'espère avoir aidé à mettre l'Eglise catholique en relations plus ouvertes avec le peuple et l'opinion d'Angleterre. Nous sommes maintenant autant connus et reconnus que si la loi, qui, par une véritable absurdité, nous ignore, nous connaissait K » Dans une note écrite pour lui seul et trouvée après sa mort, il se plaint que les catholiques n'aient pas fait, dans cet ordre d'idées, ce qu'ils auraient dû. Il constate que toutes les grandes œuvres de charité, entreprises en Angleterre, — campagne anti-esclavagiste, ligues de tempérance, protection des enfants, des jeunes filles, des employés de boutiques, des ouvriers de chemins de fer, des animaux, etc. — aient été commencées en dehors de l'Eglise, qu'on y voie partout des anglicans, des dissidents, et presque pas de catholiques; l'un de ces derniers y a-t-il pris part, il est critiqué, et Manning ajoute, non sans quelque impatience et amertume :
Sûrement nous sommes dans la sacristie. Ce n'est pas que les catholiques refusent de propos délibéré, mais ils ne prennent pas la peine de connaître les choses, ou ils subissent le préjugé : <• Peut-il venir quelque chose de bien de Nazareth? » Ou bien encore, ils sont soupçonneux, se
1 Life of Manning, t. II, p. 678.
disant : « Qui sait si ce n'est pas une affaire de prosélytisme? » et, finalement, ils continuent, de vivre à leur aise, sans avoir conscience que Lazare gît à leur porte, tout couvert d'ulcères. Je prie Dieu que, quand un homme meilk'ur me succédera, il aille de l'avant et voie avec ses propres yeux que ma place ne peut rester vide. S'il fait ainsi, les Anglais le connaîtront et auront confiance en lui; ils rechercheront sa présence et son concours dans leurs œuvres, avec confiance et bienveillance. Assurément, nous sommes tenus de travailler avec eux dans tout ce qui n'est pas contraire à la foi et à la morale *,
Entre toutes les œuvres philanthropiques, l'une de celles que Manning avait le plus à cœur, était la lutte contre l'ivrognerie. Témoin attristé et épouvanté des ravages de ce vice, notamment dans la partie irlandaise de son troupeau, il s'était préoccupé, dès son élévation à répiscopat, de ranimer la Ligue de tempérance du P. Matthew, qui languissait depuis la mort de son fondateur. Ses efforts aboutirent, en 1872, à la création de la Ligue de la Croix dont les adhérents s'engageaient à s'abstenir totalement des boissons alcooliques, et lui-même, pour l'exemple, prit publiquement cet engagement. Bien que faiblement soutenu, au début, et même plus ou moins ouvertement contrecarré, par une partie de son clergé, l'archevêque se voua avec ardeur à la propagation de la Ligue, haranguant les foules dans les salles les plus profanes et même, au besoin, en plein air, « Mon courage ne faiblit point », écrivait-il à un de ses amis, un jour où une lettre criti-
ï Life of Maiining, t. II, p. "81, 182.
quant la Ligue avait paru dans le Tableù, « car si nous avons jamais été du côté de Dieu, dans une lutte, c'est dans cette circonstance où nous sacrifions notre liberté chrétienne au salut des âmes. D'autres croient sauver plus d'âmes en usant du droit de boire du vin ; attendons le jugement dernier. Pendant des années, l'on m'a contredit et humilié, et je me dis souvent : Je suis un fou pour l'amour de Dieu... Plaise à Dieu que nous, prêtres catholiques, nous ne nous laissions pas surpasser en renoncement pour le salut des âmes, par des hommes qui ne sont pas dans l'unité de la vérité M » La Ligue se trouva bientôt compter ses adhérents par milliers. Manning avait emprunté à l'Armée du Salut, dont il était loin de mépriser l'action, quelque chose de sa mise en scène et de son embrigadement quasi militaire. Dès 1874, il inaugurait la grande fête annuelle de la Ligue : les adhérents se réunissaient au Cryslal Palace^ puis formaient, à travers les rues, une immense procession, avec bannières, musiques, rubans distinctifs ; l'archevêque marchait au milieu des ligueurs, protégé contre leur enthousiasme par une troupe de gardes du corps, recrutée à ce dessein, et qui fut bientôt fameuse sous le nom de « garde du cardinal » ; à certains endroits, on s'arrêtait, et le prélat prononçait quelque harangue, frénétiquement acclamée; et ce n'était pas un contraste banal que celui de cette fine, pâle, maigre, ascétique figure, émergeant d'une mul-
1 Cité par l'abbé Hemmer, d'après Hutton, Vie de Manning, p. 381.
titude de visages d'ouvriers, rudes et colorés. Vainement quelques esprits s'effarouchaient-ils de voir un prince de l'Eglise se commettre dans ces démonstrations populaires, ces effarouchements lui faisaient l'effet d'une sorte de pharisaïsme, et il s'affermissait, chaque jour davantage, dans sa foi et dans son zèle de teetolaler. Agé et malade, il ne consentira pas, même sur les instances du médecin, à prendre une goutte de vin ou d'eau-de-vie. Pour lui, l'important n'était pas de vivre quelques jours de plus, mais, disait-il, « si les pauvres ouvriers de Londres savaient que le vieux cardinal boit un peu de vin, ils se croiraient autorisés à garder l'habitude des liqueurs fortes ». N'allait-il pas jusqu'à dire un jour : « Si je n'avais pas fait le vœu d'abstinence, je n'oserais point paraître devant mon Créateur ^ ? » En 1877, s'étant cru sur le point de mourir, « sa pensée la plus douce avait été qu'il avait sauvé beaucoup de pauvres ivrognes^ ».
Ce n'était pas seulement sur le terrain de la philanthropie que Manning cherchait les occasions de collaborer avec ses compatriotes de toutes croyances. Il se prêtait, dans l'ordre intellectuel, à des fréquentations qui eussent pu surprendre quelques-uns de ses amis romains. Telle sa longue participation à la « Société métaphysique ». Fondée en 1869, par quelques theisls^ avec la pensée première de lutter contre l'athéisme, cette société avait, pour donner un champ plus large à ses discussions, ouvert ses portes non seulement aux
1 J. Lemire, le Cardinal Manning et son action sociale, p. 84.
2 Life 0/ Manning, t. II, p. 603.
spiritualistes de toute école, mais à leurs adversaires les plus décidés. A côté d'hommes d'État chrétiens, comme Gladstone et lord Selborne, de clergymen anglicans de nuances diverses, comme Church, Stanley ou Maurice, d'unitariens, comme Martineau, se trouvaient des sceptiques, comme Pattison ou Grant Duff, des agnostiques, comme Huxley, Tyndall, Morley, des athées déclarés, comme Clilïord ; on y comptait cinq catholiques : Manning, Ward, Dalgairns, Mivart et Gasquet. Les réunions mensuelles étaient précédées d'un diner, puis la discussion s'ouvrait sur un travail imprimé à l'avance, discussion courtoise, mais très libre, et où les négations les plus audacieuses s'étalaient sans ménagement pour les croyances chrétiennes. Manning n'en demeura pas moins fidèle à cette société jusqu'à sa dissolution en 1880, etfît pour elle plusieurs travaux.
L'archevêque n'était pas moins soigneux de ses rapports avec les hommes d'Etat. Aussi bien avonsnous déjà constaté que, sur ce terrain, par goût et par aptitude, il se sentait à l'aise. Non qu'il se mêlât aux compétitions purement politiques ; il n'intervenait que quand quelque intérêt religieux lui paraissait en jeu, soit au dedans, soit au dehors. Outre l'avantage direct que son Eglise pouvait recueillir dans telle ou telle question déterminée, il cherchait, d'une façon plus générale, l'occasion d'abaisser la barrière qui, jusqu'alors, avait tenu les catholiques à l'écart de la vie publique, et de faire comprendre qu'eux aussi s'intéressaient aux affaires du pays, qu'ils constituaient une
force avec laquelle gouvernement et partis devaient compter. Ses vieilles relations d'amitié avec Gladstone lui avaient servi pour ce dessein. Quand ces relations furent temporairement altérées par la polémique du Vaticanism, il n'éprouva aucune gêne à se mettre en rapports avec Disraeli et avecles autres hommes d'Etat du parti tory. Ceux-ci goûtèrent sa supériorité et reconnurent qu'il était une puissance. Ainsi, en 1877, fut-il amené à rédiger pour eux, à la demande d'un intermédiaire, une note sur la solution de la question romaine qui fut ensuite communiquée au gouvernement français ; tout en y rappelant que le Pape ne pouvait, de lui-même, rien céder de ses droits, il indiquait qu'une intervention étrangère 'en vue de restaurer le pouvoir temporel du Saint-Siège était impossible et périlleuse, qu'aucune restauration de ce genre ne pourrait se faire que mediante populi italici volunlate, que, de l'Italie seule, une fois délivrée de la crainte d'une intervention, on devait attendre une solution donnant à la fois satisfaction à ce pays et à l'Église. Ces idées étaient beaucoup moins absolues que celles que Manning soutenait naguère sur le pouvoir temporel. Aussi, quand cette note fut connue à Rome, ceux que l'archevêque appelait lui-même « nos intransigente « crurent y découvrir une saveur suspecte de conciliazione ^. Comme on le verra plus tard, ce n'était pas le dernier terme de l'évolution qui devait se faire dans les idées de Manning en cette matière.
i Life of MannuKj, t. Il, p. 522 ù 524
Par ce soin de se mêler à la vie sociale, intellectuelle et politique de son pays, Manning modifiait peu à peu l'idée que ses compatriotes protestants s'étaient faite de lui, alors qu'il ne leur apparaissait que comme le champion parfois agressif de causes impopulaires. Un personnage quelque peu différent se faisait jour à leurs yeux, de physionomie plus anglaise, qui gagnait, par son zèle philanthropique, la faveur des foules, faisait figure parmi les intellectuels, et aveclequel comptaient les politiques. On lui savait gré, a dit un protestant, de ce que, « quoiqu'ultramontain dans sa théologie, il parlait et écrivait toujours comme un Anglais sur les sujets non théologiques ^ ». Le comité de TAthenœum, club où se réunissaient les esprits les plus cultivés d'outre-Manche, l'avait inscrit parmi les membres de ce club ; il y fréquentait volontiers et prenait plaisir à y causer avec des écrivains tels que Ruskin, avec des hommes politiques d'opinionsdiverses, ou avec quelques anciens compagnons d'université, devenus dignitaires de l'Eglise établie. A Oxford, on se faisait honneur de son ouvenir; en 1876, à l'inauguration solennelle du nouveau hall de Balliol, le master du collège, Jowett, après avoir souhaité la bienvenue aux anciens Balliolmen présents, parla des absents, parmi lesquels il désigna trois convertis, Oakeley, Ward et Manning :
S'ils n'ont pu, dit-il, être présents ici en cette circonstance, il nous ont promis leur visite dans l'avenir. Ils ont été séparés de nous, il y a trente ans, par un étrange des-
* Studies in conlemporary Biography, par Brice, p. 258,
tin. Ils ne nous ont pas oubliés, et nous ne les avons pas oubliés non plus. L'un d'eux est devenu le personnage le plus distingué de sa communion dans ce pays. El pourtant, quand ils avaient quitté l'Église d'Angleterre, ils avaient renoncé à toute perspective mondaine d'avancement, et s'en étaient allés, sans savoir où ils allaient. On raconte du docteur Johnson que, quand on lui parlait du changement de foi de quelqu'un de ses amis, il avait coutume de s'écrier : « Dieu le bénisse ! » Tel est aussi notre sentiment. Il y a, parmi nous, beaucoup d'opinions divergentes, mais il n'y a qu'un seul sentiment : nous avons tous fait nos études à BallioU.
Dans les sphères administratives, à Mansion House aussi bien que dans les ministères, on s'habituait à considérer que Manning avait sa place marquée dans toute commission où s'étudiait quelque problème social. Sa présence y soulevait parfois une question de protocole, fort imprévue dans l'Angleterre de la Réforme. Fallait-il attribuer au cardinal le rangqui lui appartenait en pays catholique, c'est-à-dire aussitôt après les princes de la maison royale ? La question ne fut pas formellement tranchée; mais, en fait, on parut lui reconnaître, au moins à titre de courtoisie et avec l'assentiment du prince de Galles, la préséance sur les simples évêques anglicans. Quel chemin fait depuis l'époque où la société anglaise ne connaissait le prêtre catholique que pour le frapper d'incapacités politiques et civiles !
Dans un de ses romans, Endymion^ publié en 1880,
> Life and Letlers of B. JoweU, t. Il, p. 102.
Disraeli, devenu en 1876 lord Beaconsfield, faisait d' un des personnages de sa fiction, l'archevêque Nigel Penruddok, ce portrait pour lequel, a-t-on cru généralement, Manning lui avait servi de modèle
Nigel Penruddok avait été un prédicateur célèbre, à l'époque oii ses opinions et ses pratiques également exagérées commencèrent d'étonner et de captiver une grande partie du public... Maintenant, il était changé. Le regard dur et inquiet, qui contrastait autrefois avec la beauté extraordinaire de son visage, était devenu tranquille et rayonnant. La maigreur de son corps faisait encore ressortir sa haute taille. Précédemment, il évitait la société;. il la recherchait comme archevêque. Sa tenue dans le monde n'attirait pas le regard. Toutes les classes de la société, toutes les confessions religieuses lui portaient un égal intérêt. Elles figuraient à ses yeux une partie de la grande société humaine, dont il semblait considérer avec sympathie les travaux, les efforts, les passions; en réalité, son seul but était de les ramener au bercail, quitté dans une heure de ténèbres et d'égarement. C'est pourquoi on rencontrait partout l'archevêque, jusque dans les sociétés du monde le plus élégant et à des banquets oii il ne touchait pas au vin, car il était un souriant ascète. Bien qu'il officiât et prêchât dans toutes les parties de sa capitale, qu'il bâtit des écoles, des églises et des couvents, il trouvait cependant des loisirs pour paraître dans les réunions de charité, visiter les sociétés savantes et envoyer, de loin ea loin, une dissertation à la Société royale.
Si Manning recherchaitles fréquentations non catholiques qu'ilestimait devoir contribuera relever la situation de son Église en Angleterre, il n'en demeurait pas moins tout le contraire d'un prélat mondain, et, en
cela, quelques touches du portrait peint par l'auteur à' Endymion doivent être corrigées. Il s'était fait une loi de vivre d'une vie toute ecclésiastique et s'en expliquait lui-même ainsi, en 1881, dans une note de son journal :
Depuis trente ans, je ne suis, pour ainsi dire, jamais entré dans la vie privée et dans la demeure des Anglais non catholiques. Je ne l'ai fait même que très rarement chez les catholiques. J'ai vécu parmi mes prêtres et mes pauvres. Quand je vais hors de Londres, c'est toujours dans les demeures de mes collègues, ou, si la besogne à faire en quelque endroit l'exige, dans des maisons de prêtres, même pauvres, plutôt que dans des maisons laïques. Je l'ai fait à dessein, parce que si les laïques ont deux parts en moi, les prêtres en ont dix. Il me semblait que c'était mon devoir d'être à mon quartier général et de me garder pour mes prêtres... Je ne doute pas que je n'eusse été plus populaire, si j'avais dîné dehors et si j'étais allé de maison en maison. Mais je suis sûr que j'aurais été moins un pasteur, si peu que je le sois. Nul homme n'a pu avoir été plus exilé et plus séparé de la vie anglaise privée et publique que je ne l'ai été il y a trente ans. J'y suis retourné par des voies éloignées; mais, si j'ai quelque prise sur le peuple anglais, ce sera seulement dans la mesure où je l'ai acquise en me mêlant à lui dans ses bonnes œuvres*.
Cette idée lui tenait tant au cœur qu'il y revenait encore, peu avant sa mort :
Je n'ai pas vécu dans la société, mais parmi mes prêtres et pour mon peuple... Si j'étais allé dans le monde, j'eusse fait peu de chose. Mon temps aurait été gâché, mes soirées
1 Life of Mamiitif^, t. 11, p. C77.
perdues. J'aurais fait plaisir à quelques-uns et j'en aurais offensé beaucoup... Je sais bien que j'ai été impopulaire et que j'ai désappointé bien des gens, mais je crois qu'ils auraient eu moins confiance en moi, et que, dans leurs troubles, ils ne seraient pas venus à moi, comme ils le font. J'ai la conviction que mes prêtres m'auraient senti moins à eux et que mes pauvres m'auraient cru moins leur ami et leur pasteur. Mes seuls contacts avec le monde ont été publics et quand il s'agissait d'oeuvres intéressant particulièrement les pauvres et le peuple ^.
Si habile que fût Manning, il ne réussissait pas dans toutes ses entreprises. J'ai dit ce qu'il avait fait pour empêcher les jeunes catholiques de fréquenter les universités nationales et pour fermer à Newman lui-même l'accès d'Oxford. Il persistait dans cette attitude, bien qu'elle ne parût guère d'accord avec la préoccupation, maintenant chez lui dominante, de faire sortir les catholiques de leur isolement et de leur faire reprendre place parmi leurs compatriotes. Vainement, à Oxford et à Cambridge, les anciens tests avaient-il été supprimés l'un après l'autre et n'était-il plus besoin de faire profession d'anglicanisme, non seulement pour être immatriculé comme undergraduate^ mais pour être gradé ou /eZtoîc; vainement était-il chaque jour plus manifeste que les familles catholiques désiraient que leurs enfants allassent à ces universités, moins encore pour y acqué-
i Life of Mannitiff, t. II, p. 800, 801.
rir une culture supérieure qui eût pu, à la rigueur, être trouvée ailleurs, que pour y recevoir cette formation générale et y nouer ces relations qui, seules, les faisaient vraiment entrer dans la société anglaise, — Planning se raidissait dans son opposition et obtenait, de Rome, en 1872, la confirmation des interdictions antérieures.
L'archevêque comprenait cependant qu'il ne pouvait s'en tenir à cette attitude négative. 11 devait donner satisfaction au besoin que ressentaient les catholiques de procurer un enseignement supérieur à leurs enfants, et montrer que, s'il les empêchait d'aller à Oxford ou à Cambridge, il avait quelque chose à leur offrir en place. Dès l'origine, il avait indiqué que la solution du problème serait la création d'un centre de hautes études, entièrement catholique. Rien de mieux. Mais comment? Pouvait-ce être en reprenant l'idée étrange qu'il avait mise en avant, en 1864, d'établir ce centre à Rome et d'y créer, sous les yeux du Pape, une Academia pour les jeunes catholiques des familles riches ' ? Mais pouvait-il sérieusement s'attendre que les Anglais envoyassent leurs enfants recevoir, en Italie, leur dernière formation? Aux objections faites de toutes parts à ce projet, il avait compris que l'établissement à créer devait, avant tout, être en terre anglaise. 11 proposa donc, en 1873, à ses collègues de l'épiscopat, de fonder près de lui, dans un quartier de Londres, à Kensington, un collège de hautes études,
1 Life of Manning, t. II, p. 378 à 381.
sorte d'université catliolique. Les évêques, toujours dociles à son influence, acceptèrent l'idée ; l'argent fut réuni, et, avec une précipitation assez téméraire dans une œuvre de ce genre, les cours commencèrent dès octobre 1874.
Gagner la confiance de familles qui regrettaient Oxford et Cambridge et qui trouvaient de ce côté un terme de comparaison redoutable, était chose malaisée : au moins eût-il été habile de les intéresser à l'institution nouvelle, en les faisant participer à sa direction. Mais Manning entendait que tous les pouvoirs fussent aux mains de l'autorité ecclésiastique, c'est-àdire en ses mains. S'il consentit, sur la proposition conciliatrice de Ms' Ullathorne, à constituer un Sénat où seraient appelés deux laïques par diocèse, ce Sénat n'exista guère que sur le papier : réuni une première fois, ses velléités d'indépendance effarouchèrent l'archevêque, et il ne fut plus question de le convoquer. Il eût fallu, en outre, mettre â la tète de cette université un homme dont la compétence et le prestige lui eussent assuré le crédit que l'opinion, sans cela, avait peine à lui accorder d'emblée. Cet homme existait, et le premier venu l'aurait désigné : c'était Newman, Mais on ne pouvait espérer que Manning lui fît appel. A défaut de Newman et dans un ordre différent d'influence, le concours des jésuites eût pu aider au succès ; depuis quelque temps, ces religieux, de leur côté, avaient songé à fonder eux-mêmes une école supérieure et disposaient de professeurs distingués; mais, par d'autres raisons, l'archevêque n'avait pas, pour eux, plus de goût que
pour le grand oratorien et il était absolument résolu à les tenir à l'écart. 11 crut assurer son autorité directrice en plaçant à la tête de son collège, M^"" Capel, prédicateur à la mode, fort répandu dans la société anglaise, mais sans aucune expérience universitaire ni autorité scientifique.
Les conséquences ne se firent pas attendre. Vainement obtint-on le concours de quelques professeurs de talent, les élèves ne vinrent pas ; au moment le plus prospère, leur nombre ne dépassa pas 4i et descendit bientôt à 12. De Taveu de Manning lui-même, au point de vue de l'instruction, les résultats étaient médiocres, et, pour comble, le séjour à Londres avait, pour la moralité des étudiants, de tels inconvénients que les catholiques les plus considérables, le duc de Norfolk et lord Petre, déclarèrent à l'archevêque ne pouvoir plus inviter les parents à envoyer là leurs fils. En outre la situation financière se trouva bientôt fort obérée par l'administration incapable et désordonnée de M»"^ Capel. Quand on demanda à ce dernier des comptes, il fut hors d'état d'en fournir de réguliers ; force fut de le congédier, et l'archevêque dut payer, de sa bourse, 250.000 francs de dettes grevant l'université, tandis que M^"" Capel faisait, personnellement, pour une école qui lui appartenait en propre, une faillite de 700.000 francs. Vainement Manning tenta-t-il de continuer les cours de Kensington, en les réduisant, il dut, au bout de peu de temps, y renoncer, et, en 1878, il ne resta, de son université, que le souvenir d'un douloureux avortement et, entre l'archevêque et M^' Capel,
un reliquat de récriminations et de disputes qui devaient se prolonger pendant plusieurs années et ne se terminer que par une sentence du Saint-Siège,
Cet échec ne détermina pas Manning à rien rabattre de son opposition à la fréquentation des universités nationales et à l'établissement à Oxford de la mission catholique désirée par Newman. Jusqu'à sa dernière heure, il devait y persister et imposer sa manière de voir aux autorités religieuses. Après la mort de Pie IX, Newman, devenu cardinal par la volonté réparatrice de Léon XIll, chercha à profiter de ce qu'il n'était plus en suspicion pour obtenir que d'autres fissent à Oxford, auprès de la jeunesse universitaire, l'œuvre d'apostolat et de préservation qui avait été le désir de toute sa vie catholique et que son âge ne lui permettait plus d'entreprendre lui-même. Il écrivit, sur ce sujet, en 1882, à lord Braye, qui l'avait interrogé :
La question capitale du moment est la question d'Oxford... Les undergradiiates et les junior felloivs sont comme des brebis sans berger. Ils sont sceptiques et chercheurs, tout à fait ouverts aux influences religieuses. C'est, pour la mission catholique, à Oxford, une occasion à saisir et qui peut ne revenir jamais. Les jésuites ont, parmi eux, des Oxford-men et des hommes capables. Je ne doute pas qu'ils ne fassent là grand bien ; mais je suppose qu'ils craignent le déplaisir et la suspicion que toute initiative des leurs susciterait. N'y a-t-il pas de quoi percer le cœur à la pensée qu'une telle occasion pourrait être perdue ? Les libéraux s'étalent triomphants, sans qu'il y ait aucune influence catholique ou religieuse pour les arrêter. Voilà ce que je ressens en ce moment, mais, hélas ! ce n'est
qu'une manifestation, entre beaucoup d'autres différentes, de ce (ju'on pourrait appeler le nihilism dans le corps catholique et chez ceux qui le gouvernent. Ils défendent d'agir, mais ils no font ni ne créent rien directement. Je remplirais bien dos feuilles de papier, si je continuais sur ce sujet, aussi j'en viens à une autre pensée. Il faut que le Saint-Père soit mis au courant de ce fait et qu'on lui fasse comprendre l'état des choses chez nous ; et, à mon avis, ii devrait envoyer ici quelque homme du monde, assez impartial pour prendre les deux faces d'une question, mais pas un homme politique ou un homme ayant à faire quoi que ce soit avec les politiques. Ce personnage visiterait (non pas une visite visitorial] toutes les parties de l'Angleterre ; il devrait parler l'anglais ; il resterait en Angleterre tout un été. Maintenant, comment persuader au Pape de faire cela? par quelque Anglais de situation importante; s'il y en avait deux, ce serait encore mieux; ils devraient parler le français et l'italien et rester à Rome, pendant quelques mois. Ce serait le premier pas'.
Lord Braye lut cette lettre à Léon XIII, mais Man ning, qui se rendit à Rome, en 1883, obtint, cette fois encore, le maintien des anciennes interdictions : elles furent renouvelées, en janvier 1883, par une lettre du cardinal Simeoni, préfet de la Propagande, et l'archevêque de Westminster publia, en cette même année, une lettre sur « l'Office de l'Église dans l'enseignement supérieur catholique ». Il y soutenait que les catholiques n'avaient aucun besoin d'aller à Oxford ou à Cambridge, puisqu'ils pouvaient prendre leurs grades
' Cette lettre, jusqu'alors inédite, a été publiée dans le Tabiet du 20 mai VJO:;.
ni. 14
à l'université de Londres \ tout en faisant leurs études dans les collèges catholiques. « L'émigration de notre jeunesse dans les universités de l'Etat, disait-il, est un péril d'incalculable portée pour les catholiques laïques, un obstacle au progrès des études dans nos collèges, un mal pour l'Église catholique en Angleterre. »
Il était donc manifeste qu'aucun changement ne pouvait être attendu, tant que Manning serait là. Mais, aussitôt après sa mort, son successeur, M^'' Vaughan, en dépit de ses opinions personnelles, a été obligé de céder à la pression des catholiques anglais, et, sur son avis, Rome a laissé tomber la défense de fréquenter les universités nationales. Depuis lors, les jeunes catlioliques ont pu venir à Oxford ou à Cambridge, sans encourir aucun blâme des autorités ecclésiastiques. On a même jugé qu'il ne convenait pas de créer pour eux un collège ou un hall spécial, et qu'il était préférable de les laisser se mêler aux étudiants des divers collèges. On a eu soin, il est vrai, de faire, en même temps, l'œuvre désirée par Newman, de leur constituer un centre de vie et d'enseignementreligieux ; ils ont leur chapelain, leurs prédications particulières, leurs exercices de piété, leurs réunions de travail et de discussion. A l'épreuve, les maux redoutés par Manning ne se sont pas produits : la foi des jeunes étudiants catholiques, loin de s'affaiblir au frottement de leurs camarades, s'est
1 L'université de Londres n'est pas un corps enseignant, mais une commission de trente-six membres chargée de faire subir des examens et de conférer des grades aux jeunes gens qui ont fait leurs études dans d'autres établissements.
plutôt afTermie, et Ton espère que, d'une façon générale, la situation sociale des catholiques en sera améliorée. Tels sont d'ailleurs les avantages attendus de cette fréquentation, que les jésuites et les bénédictins envoient leurs jeunes sujets, les premiers à Oxford, les seconds à Cambridge, et que, dans cette dernière université, une maison a été fondée pour recevoir de jeunes prêtres séculiers, désireux d'y prendre leurs grades. Les faits ont donc donné raison à Newman contre Manning, etn'est-ce pas par une sorte de réparation posthume que la debating society, fondée par les under graduâtes catholiques d'Oxford, en vue de se fortifier dans la défense de leur foi, a été appelée Neicman Society ? Vivant, Newman avait été, par l'effet de déplorables préventions, empêché d'exercer, sur la jeunesse universitaire, cette action tutélaire à laquelle il eût été si heureux de se dévouer; il était juste qu'après sa mort, cette action s'exerçât sous le patronage de son nom ^
Pendant que Manning, devenu cardinal, gagne en importance et en notoriété, la figure de Newman reste dans l'ombre où l'ont rejetée les suspicions dont il était
1 Les étudiants catholiques à Oxford sont actuellement une centaine. Deux fellows résidents sont catholiques, l'un à Balliol collef/e, l'autre à Xew collef/e. Le Month et le Tahle/, qui donnent ces chiffres, reconnaissent que l'expérience a donné pleinement raison à ceux qui conseillaient de laisser les jeunes catholiques fréciuenter les universités nationales. [Tablet du 10 mars 1906.)
l'objet. J'ai dit que son admirable réponse à Gladstone ne lui avait pas valu un témoignage de Rome. La Revue de Dublin, énumérant les catholiques qui s'étaient distingués dans les lettres, omettait son nom. Newman ne cherche pas à réagir contre cette disgrâce et cet effacement. Il se renferme dans la retraite où on le relègue, heureux, par certains côtés, den'être plus mêlé aux agitations de la vie militante. Plus que jamais, d'ailleurs, sa pensée est tournée vers les choses invisibles et occupée de Dieu. La redoutable perspective de la mort et du jugement, qu'il a toujours eue présente à l'esprit, s'impose à lui davantage à mesure qu'il avance en âge. Le 21 février 1873, à l'occasion de son soixante-quatorzième anniversaire, il écrit :
Un jour de naissance est, à mon âge, un jour triste, ou plutôt je devrais dire que c'est un jour solennel. Si je l'appelle triste, c'est quand il me rappelle le nombre des amis qui s'en sont allés avant moi... Je crois que ce qui m'abat, c'est la pensée redoutable que là où sont mes amis morts, je dois être aussi, qu'ils peuvent se réjouir et s3 réjouissent eu effet de ce que leur épreuve et leur jugement sont passés, tandis que j'ai encore aies subir. L'idée d'un jugement est le premier principe de la religion et est renfermée dans le sentiment même de la conscience. A mesure que la vie avance, cette idée devient plus dominante... Plus on a reçu, plus on aura à répondre. Nous ne pouvons que nous abandonner à la miséricorde de Dieu, dont la vie de chaque homme est une longue expérience ^.
ï Letters and Correspondence of Nevmian, t. II, p. 481.
Newman s'est à ce point retiré de la vie active qu'il ne fait paraître désormais aucune œuvre nouvelle. Lors de la publication de sa Grammar of Assent, en 1870, il en a parlé comme de son dernier grand ouvrage, arguant de ce qu'à son âge il serait imprudent de recommencer quelque chose de semblable '. De même, cinq ans plus tard, au cours de sa Lettre au duc de Norfolk, il a déclaré, à deux reprises, que ce serait son dernier écrit de polémique. 11 n'est pas jusqu'à sa muse qui ne soit devenue muette, depuis le Songe de Gerontius. Tout au plus, suivant le penchant naturel des vieillards à se reporter vers le passé, poursuit-il la réimpression de ses anciennes œuvres, antérieures à sa conversion, réimpression qui a été commencée en 1868 et qui doit se continuer jusqu'en 1881. Il explique lui-même ainsi, dans une de ses préfaces, pourquoi et comment il fait ce travail :
II va de soi que ces volumes doivent contenir diverses assertions que je suis fâché d'avoir émises, et que je ne reproduis pas aujourd'hui sans regret. Volontiers je les etTacerais, mais cela ne peut être ; et j'ai seulement l'alternative de les publier de nouveau, avec ce que je crois être une réfutation, ou de les laisser sans réponse, au risque qu'elles soient publiées par d'autres dans l'avenir. J'ai choisi de les republier moi-même, et peut-être seraitce un manque de foi dans la Vérité ou priserais-je trop haut mes propres pouvoirs de controversiste, si Je craignais que mes explications présentes, à l'appui de la reli-
' Letlers and Correspondence of Newinan, t. II, p. 480.
gion catholique, ne fussent moins probantes que les critiques que j'avais autrefois dirigées contre elle. Comme je le disais en 1871, dans l'Avertissement à mes Essais, Fauteur ne peut détruire ce qu'il a une fois livré à l'impression : Littera scripta manet. Il peut le supprimer pour un temps ; mais, tôt ou tard, le pouvoir en vertu duquel il en dispose, cessera. Et alors, si cela est de nature à profiter à la cause qu'il avait l'intention de servir au moment de la première publication, ce sera réimprimé, en dépit de ses désaveux ultérieurs. Pour prévenir qu'un tel usage puisse en être fait après sa mort, la seule voie qui lui soit ouverte pendant sa vie, est de montrer pourquoi il a cessé d'approuver ce qu'il avait dit^
Spectacle intéressant et émouvant que cette sorte de colloque entre Newman catholique et Newman tractarien, le premier revisant et corrigeant le second. Pour tels de ses ouvrages, par exemple pour les deux volumes intitulés Via média, qui renferment des écrits de controverse datant de 1830 à 1841, cette correction est assez laborieuse. Dans d'autres, notamment dans presque tous les volumes de sermons, Newman constate, au contraire, avec une joyeuse surprise, qu'il ne se trouve aucune « erreur bien sérieuse- >>.
Dans la retraite où il se renferme, Newman reçoit de nombreuses visites, amis anciens et nouveaux, inconnus dont la conscience troublée cherche une direction. Plusieurs même de ceux qui ne l'ont jamais vu et qui religieusement semblent le plus éloi-
» Préface de la Via Media, publiée en 1877.
2 Préfaee de la 3' édition des University Sermons.
LES DEUX CARDINAUX 2l5
gnés, sentent une sorte d'attrait mystérieux qui leur l'ait désirer de rapprocher. « Je vous envie roccasion que vous avez de voir et d'entendre Newman, écrit George Elliot à une de ses amies, et j'aimerais à faire une expédition à Birmingham, à cette seule intention '. » 11 est d'un abord facile pour tous ceux qui ont besoin de lui. Il ne fait exception que pour les curiosités banales, et alors il se montre ferme, distant, d'une réserve plus démontante que ne le serait une rude rebuffade. Il a une façon froidement ironique de décourager les questions indiscrètes. « N'y a-t-il pas de sérieuses complications à Rome ? » lui dit, un jour, un membre du Parlement, désireux de surprendre son sentiment sur quelque péripétie delà question romaine. « Oui, et aussi en Chine », répond Newman du ton le plus tranquille^. En dehors de ces cas, son accueil est plein de cette bonne grâce qui avait séduit autrefois les habitués du common room d'Oriel. Ses adversaires eux-mêmes, quand ils ont occasion de venir le voir, sont bien reçus, et les plus prévenus ne sont pas les moins charmés ; l'un d'eux déclare, en sortant, « avoir passé, en sa compagnie, l'une des heures les plus délicieuses de sa vie ^ ». C'est que, s'il est, sur le moment, sensible aux blessures, et s'il a quelquefois, sous le coup de certaines attaques, riposté avec une maîtrise vengeresse, — telle cette réponse aux outrageantes accusations de Kingsley, qui est devenu VApologia^ —
1 Cardinal Newman, par Wilfrid Meynell, p. 17.
■2 Ihid., p. 15.
3 Cardinal Newman, par Jenningri, p. 138. J
rien ne lui est plus étranger que les longs ressentiments. Quand, en janvier 1875, il apprend la mort de ce même Kingsley, il écrit au Rév. Cope :
La mort si prématurée de M. Kingsley m'a fait de la peine. Je n'ai jamais, même au premier moment, ressenti de colère contre lui... Encore moins pourrais-je éprouver aucun ressentiment contre lui, depuis que, dans les desseins pleins de bonté de la Providence, il a été accidentellement l'instrument par lequel l'occasion m'a été offerte de justifier mon caractère et ma conduite. J'appris aussi, il y a quelques années, d'un de mes amis qui s'était trouvé par hasard dans la cathédrale de Chester, pendant un sermon de M. Kingsley, que celui-ci avait parlé de moi avec bienveillance, et j'ai été heureux de voir dernièrement qu'autant qu'il m'a semblé, il était, dans ses vues générales, plus près des idées catholiques. J'ai toujours espéré que j'aurais la chance de le rencontrer, assuré qu'il n'y aurait eu, de ma part, aucun embarras, et j'ai dit la messe pour son âme, aussitôt que j'ai su sa mort^.
Parmi les visiteurs bien venus à Egbaston, sont quelques-uns des anciens amis anglicans avec lesquels, après une interruption plus ou moins longue, Newman est rentré en relations. C'est l'occasion de conversations cordiales où, des deux parts, Ton se laisse aller à revivre le passé. Le plus cher de tous ces visiteurs est Chureh, devenu, depuis 187i, doyen de Saint-Paul. Parfois, lorsqu'il doit aller à Londres, Newman se plait à descendre chez le dean et y demeure quelques jours, heureux de l'affection qu'on lui témoigne, charmant
1 Fifly years of catholic life and progress, par Fitzgerald, t. II, p. 260.
tout le monde par sa bonne grâce et par son enjouement. Quelques années plus tard, Church écrit, à la suite d'une de ces visites : « Nous avons possédé Newman trois jours. Il a été si brillant, si bon, si affectueux ; très vieux et bientôt fatigué, mais promptement remis par un court repos, et plaisantant sur son veil âge... Il prenait intérêt à tout ce qui se passait autour de lui, en usant de réserve et de rélicence quand il convenait. Mais le vieux sourire et l'étincelle du regard sont encore là, et tout cela semblait appartenir aux anciens jours ^ » La tendresse reconnaissante et admirative de Church pour cet ancien maître qu'il n'avait pas cependant suivi, avait un caractère unique. Il la faisait partager aux siens, et le grand converti était, dans cette famille d'un haut dignitaire anglican, l'objet d'une sorte de culte. <f Parmi ceux qui entouraient le dean, a écrit la digne fille et la biographe de Church, il fut toujours admis que Newman était un nom à part, le symbole d'une dette trop grande et d'une amitié trop intime et trop complexe pour qu'on pût en parler à la légère, ou la mesurer aux communes mesures de louange ou de blâme. Quand l'accord n'était pas possible, le dean se permettait rarement une critique, sauf celle qui était impliquée dans le silence '•*. »
1 I/tfe and Leders of Dean Church, p. -121.
• Ihid., p. 345. — Une autre fille du Dean Church, mariée à un haut dignitaire de l'Eglise anglicane, a conservé pieusement, dans un écrin fermé à clef, comme dans une sorte de reliquaire, un livre que lui avait donné Newman et les lettres qu'il lui avait écrites.
Ces courts séjours au doyenné de Saint-Paul étaient, pour des clergymen anglicans d'une génération plus récente, Toccasion d'approcher, non sans une curiosité émue, l'homme dont le passé occupait leur imagination et avait souvent influé sur leurs idées. Au sortir d'une rencontre de ce genre, Liddon écrivait à l'un de ses amis :
Lundi, je me suis rencontré à dîner avec Newman; c'était pour la première fois dans ma vie. Il me semblait que je venais en contact, d'une manière concrète, avec la fons et origo tout au moins de la plupart des grandes forces morales que nous avons le mieux connues. Lui, d'ordinaire, fut simple, très intéressant, soigneusement incon-' troversial sans éviter les sujets qui auraient pu fournir matière à controverse. Il avait les manières du docteur, avec des silences significatifs, aussi bien que quelques autres traits caractéristiques ; il tenait ses mains exactement comme le cher Keble avait coutume de le faire, sur ses genoux, serrées ensemble, tout en causant, comme si l'une uu l'autre pouvait s'échapper. Il était évidemment au courant de tout ce qui se passe parmi nous^.
Ce n'est pas seulement dans l'intimité de réunions privées que Newman se retrouve en contact amical avec des anglicans. Ceux-ci, oubliant le ressentiment qu'ils ont d'abord témoigné contre le défectionnaire, n'hésitent plus à lui rendre des hommages publics qu'il ne leur déplaît pas, sans doute, de faire contraster avec la réserve maussade et défiante de certains catholiques. En 1877, Newman est nommé fellow honoraire
i Life and Letters of Liddon, p. 170. it
par le Trinity Collège d'Oxford, où il avait commencé ses études universitaires. Ce lui est une occasion de faire, en février 1878, une visite à cet Oxford dont il lui a été si douloureux de s'éloigner, en 1846, à la suite de sa conversion. On se rappelle que, dans VApologia, après avoir raconté ce départ, il ajoutait cette simple phrase, dans laquelle on surprend comme un gémissement contenu : « Depuis, je n'ai jamais revu Oxford, si ce n'est quand ses tours m'apparaissent au loin, du chemin de fer. » Il ne paraît pas qu'il y soit retourné dans les années qui suivirent la publication de YApologia. Tout au plus entrevoit-on qu'en 1868 il ait fait secrètement un pèlerinage à Littlemore ^ : le vieux clerc de la paroisse, apercevant, un jour, de grand matin, un homme qui inclinait la tête, en pleurant, sur le seuil de l'église, fut tout ému de reconnaître en lui son ancien vicar-. En 1878, c'est à visage découvert que Newman revient à Oxford ; il y est l'hôte du président de Triniiy, dîne, revêtu de ses insignes universitaires, à la table commune, superbement décorée en son honneur. Fêté, acclamé par tous, il est accompagné jusqu'à l'église catholique, par une foule avide de réentendre la parole qui avait autrefois charmé et remué Oxford. 11 profite de son séjour, pour visiter Kehle Collège^ fondé en mémoire de son ancien ami, et va voir, à Christ Church, Pusey avec lequel il a un long entretien. Ce devait être leur dernière rencontre.
1 Lellers and Correspondence of Newman, t. Il, p. 489.
2 Ce fait a (Hé rapporté par des journaux, lors de la mort de ce clerc. (Cf. notamuienl le UaHy Chronicle Uu 8 juillet 1899.)
Si doux qu'il soit à Newman de voir revivre ainsi ses vieilles amitiés, il doit parfois sentir douloureusement le point où, entre lui et ses compagnons d'autrefois, la communion ne peut plus être complète. Peu après sa visite à Oxford, il apprend que Pusey est gravement malade et en danger de mort; il en est fort troublé; depuis longtemps, il a renoncé à l'espoir d'amener son ami au catholicisme * ; néanmoins, il croit de son devoir de tenter à tout risque une démarche, et il adresse à Liddon, qui l'a informé de cette maladie, cette lettre touchante :
La lettre qu'avec tant de bonté vous m'avez envoyée, m'a <ie fait beaucoup troublé. Je crains que Pusey n'en ait pas pour longtemps, et je suis troublé, d'abord à cause de cette nouvelle, ensuite à cause du devoir qui m'incombe devant cette éventualité.
Je sais que vous croirez à l'honnêteté et à la simplicité de mon dessein, comme je ferais moi-même pour vous.
Si son état le permet, je désirerais tant dire à mon très cher Pusey, que j'ai aimé et admiré depuis plus de cinquante ans, que l'Église catholique romaine le revendique solennellement comme son enfant, et lui demander, en présence de Dieu, s'il ne reconnaît pas son droit à agir ainsi... Ne ferait-il qu'un aveu de sa confiance dans l'Église anglicane, comme partie de l'Église catholique, au moins pourrais-je y gagner cette consolation qu'il est mort en simple bonne foi.
Je ne puis le laisser mourir, si telle est la volonté de Dieu, en gardant sur moi la responsabilité de l'appel à lui
1 J'ai déjà eu occasion d'indiquer les raisons pour lesquelles Pusey était, par nature, réfractaire à un cliangement de ce genre. (La Renaissance catholique en Angleterre au XIX" siècle, 2' partie, p. 15.)
faire. Et, puisque je ne puis le faire moi-même, je dois jeter cette responsabilité sur quelqu'un qui lui soit proche comme vous êtes. C'est ce que je fais.
Oh ! quel monde est celui-ci, et combien perçants sont ses chagrins!
Liddon répond, dès le lendemain, à Newman que Pusey va mieux ; après quelques détails sur l'état du malade, il continue ainsi : « Je lui ai dit que vous vous étiez informé de lui et il a exprimé le désir que je vous écrivisse un message affectueux, a loving message. Mais je ne lui en ai pas dit davantage sur le contenu de votre lettre. Il n'a pas l'ombre d'un doute sur l'entière consistance de sa position vis-à-vis de la volonté révélée de Dieu. » Puis, après avoir rappelé différents faits à l'appui de cette assertion, Liddon ajoute :
Je ne mentionne ces choses, comme vous le croirez, que pour vous montrer combien son esprit est en repos sur la question principale, bien qu'il soit très vivement sensible aux maux qui résultent du langage et des actes des autorités vivantes dans l'Église d'Angleterre. Quand le Symbole d'Athanase a été attaqué, il y a quatre ans, il avait pris la résolution, au cas où ce symbole serait écarté, de résigner ses fonctions ; mais, autant que j'ai pu le savoir, il n'avait pas songé à une sécession. Dans ces derniers temps, il a toujours parlécommesiladéfinition del'Immaculée-Conception et le concile du Vatican avaient rendu toute démarche decegenreimpossiô^e. Vousme pardonnerez, j'en suis sûr, de vous écrire cela en termes aussi explicites; mais vous dires vous-même, je pense, que ses claires et fortes convictions ne lui permettaient pas d'être autre chose qu'un engllsh chitrclunan. Cependant le sentiment très vif qu'il avait des
vérités fondamentales qui lient en un seul tout le corps entier du Christ, le faisaient toujours parler de Rome en termes tendres et respectueux et sans les aspérités habituelles des controversistes anglicans \
Pusey devait se remettre de cette maladie. La mort ne l'enlèvera que quatre années plus tard, toujours aussi attaché à son Église.
Cette persistance de Pusey et d'autres chères âmes à demeurer dans le schisme n'était pas seulement, pour Newman, une épreuve dont souffrait son amitié ; elle le faisait s'interroger sur le mystère des desseins providentiels. Il s'en explique, vers cette époque, dans une lettre adressée à un homme qui avait dû subir plus ou moins l'influence de Pusey ^. Partant de cette idée qu' « une grande œuvre divine s'accomplit dans l'Église anglicane », et de ce fait que cette « œuvre divine » ne paraît, jusqu'à présent, aboutir ni à une réunion de cette Eglise à l'Église véritable, ni à la conversion individuelle de certains hommes pourtant excellents et sincères, il reconnaît qu'une question se pose : « Que^. a donc été le but de cette œuvre, dans le plan divin? » Car, dit-il, « une œuvre divine ne peut faillir». Et alors il ajoute :
Je reconnais l'élévation de l'esprit religieux et l'excellence de tels hommes que vous nommez. Loin de moi d'affirmer qu'ils aient sciemment fermé leurs yeux à la lumière
1 Life of Pusey, t. IV, p. 307, 308.
- Cette lettre, jusqu'ici inédite, vient d'être publiée par M. W.-S. Lilly, dans un article de la Dublin Reciew, intitulé : Anglicanism old and new. (Livraison de janvier 1906.)
qui les eût conduits au sein do l'Église catholique, et qu'ils aient, en conséquence, forfait à la grâce du ciel. Nous devons nous examiner individuellement nous-mêmes, et non juger les autres. Souvenez-vous qu'il y a une élection de grâce. Quelques-uns, non pas tous, sont élus pour les privilèges et les bénédictions du royaume céleste. Nous serons tous jugés selon les occasions qui nous auront été offertes. La question est de savoir si, vous et moi, nous sommes appelés, et non pas de savoir pourquoi les autres ne le sont pas. Vous demandez si le fait que certains hommes bons sont satisfaits de ce qu'ils ont dans l'Kglise d'Angleterre, n'est pas une preuve que cette Église est une partie de l'Eglise catholique ? Puisque leurs vertus et leurs diverses excellences doivent venir de Dieu, est-ce que leur enseignement ne vient pas aussi de Dieu? N'ont-ils pas été élevés pour empêcher, par leur forte protestation, comme ils l'ont fait pour vous, les âmes d'aller à Rome ? Cela vous semble, mais sûrement nous pouvons supposer une autre raison à la conduite de Dieu envers eux. Ils sont maintenus où ils sont, sans plus de lumière qu'ils n'en ont, étant de bonne foi anglicans, afin de préparer graduellement leurs auditeurs et leurs lecteurs, en plus grand nombre qu'autrement il n'eût été possible, pour la foi vraie et parfaite, et afin de les conduire, en temps opportun, dans l'Église catholique. Autrement, le nouveau vin eût souffert dans les vieilles outres. Et, s'ils eussent eux-mêmes senti qu'il était de leur devoir de devenir tous catholiques en une fois, l'œuvre de conversion aurait du même coup pris fin; il y aurait eu une réaction. Eux, au contraire, comme saint Jean-Baptiste, font droite la voie du Christ'.
' Cet essai d'interprétation du « plan divin » est conforme à celui que j'avais nioi-rnèiiic timideincnl proposé. (Voy. Introduction de la Première partie de la Renaissance catholique en Angleterre au XIX° siècle, p. LI à LUI.)
A défaut de Pusey, du reste, nombreuses sont les âmes qui, par Newman, viennent au catholicisme. On a pu trouver autrefois qu'il ne sortait pas assez de luimême et qu'il se renfermait trop dans sa contemplation du monde invisible. Ce n'était pas égoïsme, mais une sorte de défiance de soi et des autres, effet plus ou moins conscient de l'incertitude où, dans les dernières années de sa période anglicane, il avait été sur ses propres convictions religieuses. Une fois catholique, sa sollicitude apostolique va toujours s'échauffant, s'élargissant, s'enhardissant. Sans doute, il n'est pas dans son rôle, pas plus qu'il n'eût été dans son caractère, de s'en aller par le monde à la recherche des âmes troublées; il lui suffit d'attendre et de recevoir, les bras et le cœur ouverts, celles que, de toutes parts, un attrait mystérieux conduit vers lui ; et alors, avec quelle bonté délicate et efficace il s'occupe d'elles, leur faisant sentir cette autorité mêlée de séduction qu'il avait toujours possédée à un degré extraordinaire ! Beaucoup, qui ne peuvent ou n'osent venir le trouver en son couvent, lui écrivent. Les lettres lui arrivent nombreuses chaque jour ; il y répond. Souhaitons qu'une main respectueuse et discrète soit autorisée un jour à puiser dans le vaste trésor de cette correspondance, pour en faire bénéficier le public chrétien.
Ceux mêmes qui n'ont avec Newman aucun rapport direct, n'échappent pas cependant à son action. Celleci s'exerce, en dépit du silence et de l'inaction où il semble réduit, par ses anciens écrits que chaque génération nouvelle lit à son tour, par les idées qu'il a
comme semées dans le monde religieux et qui y germent de toutes parts, par l'exemple de sa vie, par le prestige de son nom et du fameux drame moral dont il a été le héros, par l'obscurité même qui maintenant l'enveloppe dans sa retraite et où il paraît encore grandi. Ce n'est plus, comme à d'autres époques de son existence, par exemple lors de la campagne des Tracts, une impulsion puissante, une violente secousse qu'il imprime aux esprits ; c'est quelque chose de beaucoup moins visible et retentissant, de plus mystérieux, de plus subtil, mais agissant d'une façon continue et pénétrante. On dirait qu'entre lui et les âmes en travail, s'établit, souvent à son insu, comme un colloque silencieux, que rien ne trahit au dehors, mais où s'applique vraiment la devise qu'il doit plus tard inscrire dans ses armes de cardinal : Cor ad cor loquitur.
Aussi, presque pas une conversion au catholicisme, durant sa longue retraite à Egbaston, où l'on ne découvre son influence. Quand lord Ripon vient, en septembre 1874, demander à l'Oratoire de Londres d'être reçu dans l'Eglise catholique, il attribue aux écrits de Newman cette conversion qui a fait alors tant de bruit dans la haute société d'Angleterre et qui a tout particulièrement ému son ami politique, M. Gladstone. Un clergyman qui fit son abjuration quelques années plus tard, le Rév. Chapman, racontant les prodromes de sa conversion, a écrit : « Je lus continuellement Newman, et je ne le quittais jamais sans me sentir ébranlé. Son Apologia m'avait, à elle seule, influencé à un degré m. 15
que je ne puis déterminer. Je fus, une fois, sur le point de l'aller voir, mais, au dernier moment, le courage me manqua. Je sentais bien qu'aller le trouver et lui exposer mes difficultés, c'était probablement m'aclieminer vers ma fin, et je n'y étais pas préparé <.,. » Un autre converti raconte comment, bien qu'ayant peu lu les ouvrages de Newman, la pensée qu'un tel homme s'était fait catholique, produisait dans son esprit un malaise, un trouble qui l'obsédaient comme un « fantôme » et que les explications de ses conseillers anglicans ne parvenaient pas à dissiper^. On pourrait multiplier les témoignages de ce genre ; bornons-nous à citer encore celui de M. Kegan Paul, l'un des principaux éditeurs de Londres, qui, après avoir traversé le Puseyism, le latudinarisme du Broad Church et le positivisme, est arrivé, après une crise prolongée, au catholicisme. Lui aussi, il attribue sa conversion à Newman, non qu'il l'eût fréquenté personnellement, mais les écrits du grand oratorien, qu'il lisait assidûment et qu'il connaissait, disait-il, comme sa Bible, avaient eu sur lui une grande influence, à la fois intellectuelle et morale. « Newman, raconte-t-il, étudié jour par jour, pénétra dans mon âme et la changea. » Le travail fut long, et ce ne fut qu'au lendemain de la mort de Newman que Kegan Paul se décida à faire le dernier pas. « La seule goutte amère dans une pleine coupe de joie, écrit-il à ce propos, fut que Newman ne put
1 L'Ame anglicane, par M. Chapman, traduit par le P. Ragey, p. 277.
- TIte City of Peace by those who hâve entered it, p. 133.
LES DEDX CARDINAUX 227
savoir tout ce qu'il avait fait pour moi, que c'était sa main qui m'avait attiré, quand je cherchais l'arche flottant sur les mers orageuses du monde. Mais, peu de jours après, comme je m'agenouillais auprès de son cercueil à Egbaston, je sentis qu'en vérité il savait et qu'il était en une terre où il n'y avait besoin de lui rien dire, car il voyait toutes choses dans le cœur de Dieu '. » M. Kegan Paul est d'ailleurs convaincu que son cas a été celui de beaucoup d'autres. « Parce que, dit-il, les. ouvrages de Newman ont été toujours sous les yeux du public, et parce que sa sainte vie a été connue, il a continué, même dans sa retraite, à exercer une influence extraordinaire sur les hommes... Aucune conversion intellectuelle, en Angleterre ou en Amérique, n'a eu lieu, pendant les vingt années de sa retraite, à laquelle il n'ait eu part, et, quand les convertis voletaient comme des colombes aux fenêtres, c'était sa main qui leur ouvrait^. »
Si sereine et si noble figure que fît Newman vieilli dans sa retraite d'Egbaston, si efficace et si salutaire que demeurât soninfluence sur les âmes, l'historien ne se console pas de cette disgrâce persistante; il lui est douloureux de voir ainsi traiter l'homme qui avait tant
' Memories, par Kegan Paul, p. 364 à 376. — Confessio Viatoris, par le même, dans le Montli d'août 1891.
'-' Article publié dans la New Hevlew^ peu après la mort de Ne-wman.
fait pour TEglise et lui avait tant sacrifié ; il déplore la déperdition de forces qui en résultait pour le catholicisme et le parti qu'en pouvaient tirer les protestants. Plus que jamais la parole de l'adresse signée par les catholiques anglais en 1867, apparaissait vraie : « Tout coup qui touche Newman, inflige une blessure à l'Église catholique en Angleterre. » Mais, grâces à Dieu, si longue qu'ait été cette disgrâce, elle devait avoir une fin. L'heure de la réparation allait sonner.
A. la fin de 1877, Manning, en route pour l'Italie, était arrêté à Paris par une indisposition et s'apprêtait à revenir en Angleterre, quand il reçut, du Vatican, des nouvelles alarmantes sur la santé de Pie IX. Aussitôt, sans plus s'occuper de sa propre santé, il se dirigea, par les voies rapides, vers Rome où il arriva le 22 décembre. Accueilli par le Pape avec sa tendresse accoutumée, admis à le voir plusieurs fois par semaine, il assista aux péripéties et aux progrès de la maladie. Le 7 février, un message l'avertit que la fin approchait ; il accourut, trouva le Saint-Père sans mouvement, s'agenouilla près de son lit, en baisant sa main. Le moribond le reconnut et murmura : Acldio carissimo! Peu après, Pie IX n'était plus.
On sait avec quelle rapidité procéda le conclave qui aboutit, le 20 février 1878, à la nomination de Léon XIII. Dans les conversations préliminaires où certains membres du Sacré-Collège avaient passé en revueles candidats possibles à la tiare, le cardinal Bilio, auquel on attribuait la rédaction du Syllabus, avait prononcé le nom de l'archevêque de Westminster.
L'idée n'eut pas de suite, d'autant que Manning, tout le premier, l'écarta, en indiquant que le choix d'un pape étrang-er risquerait d'aliéner l'Italie'.
A peine le nouveau pontife eut-il commencé de parler et d'agir que le monde catholique eut le sentiment qu'un changement s'était opéré, non certes dans ce qui tenait aux parties immuables de la doctrine, mais dans ce que la politique ecclésiastique a de contingent ; il parut qu'un esprit nouveau pénétrait au Vatican et que ce qui eût été impossible avec Pie IX, ne l'était plus avec son successeur. Les catholiques anglais en conclurent qu'ils devaient tenter quelque chose en faveur de Newman. Ils déploraient, depuis longtemps, la suspicion dans laquelle était tenu leur plus illustre représentant, mais ils avaient renoncé à rien obtenir d'un pontife qu'ils savaient irrémédiablement prévenu par les rapports qui lui avaient été faits. L'esprit qui semblait animer le nouveau Pape, ne permettait-il pas d'espérer de lui un acte qui effaçât et rachetât en quelque sorte la longue erreur du passé? L'idée se répandit tout de suite que la façon la plus incontestable et la plus éclatante d'accomplir cette réparation seraitd'élever Newman au cardinalat. Seulement, comment suggérer cette idée à Rome? Il n'était pas d'usage que les laïques intervinssent en semblable matière. On résolut de prendre la voie la plus droite, et ce fut à Manning lui-môme que les deux catholiques les plus considérables d'Angleterre, le duc de Norfolk et le marquis de
' Li/'e oj' Manniurj, t. 11, p. 550-551.
Ripon, vinrent, au nom de leurs coreligionnaires, exposer les raisons qui leur faisaient désirer de voir Newman revêtu de la pourpre. Au dire de son biographe, l'archevêque, après avoir reçu cette communication, baissa la tête et resta quelques moments silencieux'. Il ne pouvait se dissimuler que cette démarche contenait une protestation implicite contre un passé dont il était responsable ; mais ne témoignait-elle pas aussi d'une loyale déférence pour son autorité et d'une confiance honorable dans sa largeur d'esprit et dans sa ■générosité? Il pritvite et complètement son parti d'une situation nouvelle et s'offrit à transmettre lui-même au cardinal Nina le désir et les raisons qui venaient de lui être exposés. Quelques jours après, en effet, il faisait part à ses nobles visiteurs de la lettre où il avait résumé, sans rien voiler ni affaiblir, tout ce qu'ils lui avaient dit; après avoir rappelé les services rendus par Newman, cette lettre ajoutait :
La vénération inspirée par ses dons intellectuels, par sa science, par sa vie de piété singulière et d'intégrité, est presque aussi profondément ressentie par la population non catholique de cette contrée que par les membres de l'Église catholique. Dans le réveil de la foi catholique en Angleterre, aucun nom n'occupera, dans l'histoire, une place aussi émineute. Cependant, il n'a reçu, depuis trente ans, aucune marque de la confiance du Saint-Siège. Et cet oubli apparent de ses grands mérites a été remarqué à la fois parmi les catholiques et parmi les non-catholiques, comme impliquant une division entre les fidèles et quelque
1 Life of Mannîng, t. llj p. 555.
méfiance inexpliquée à l'égard du docteur Newman. Non seulement il est très désirable que cela soit corrigé, mais il est équitable que le docteur Newman soit déchargé de toute suspicion injuste.
L'archevêque indiquait ensuite comment l'élévatioa au cardinalat avait paru la meilleure manière d'obtenir ce résultat. « J'ai regardé comme un devoir, disait-il en terminant, devoir qui m'est très agréable, de transmettre à Votre Eminence cette expression des désirs des catholiques laïques distingués au nom desquels j'écris et de ceux qu'ils représentent '. » Manning ne pouvait s'acquitter plus complètement et plus nobleblement de la mission dont il s'était chargé. Sa lettre devait être confiée au cardinal Howard qui était sur le point de rentrer à Rome. Par suite de quelles circonstances regrettables, cette lettre, écrite en juillet, n'était-elle pas encore parvenue à destination en décembre ? LeducdeNorfolk, impatient de ces retards, se rendit de sa personne à Rome, soumit lui-même au Pape le vœu de ses compatriotes, et pressa l'archevêque de l'appuyer, ce que celui-ci fît en envoyant enfin sa lettre au cardinal Nina.
Léon XllI accueillit d'autant mieux la demande des catholiques anglais que, de lui-même et dès la première heure, il avait eu, paraît-il, une idée semblable. Interrogé, très peu de temps après son élection, par M. de Rossi, sur ce que « serait sa politique comme pape », il lui avait répondu : « Attendez de voir mon premier
' Life of Manning, t. Il, p. jîid, SjG.
cardinal; cela vous montrera quel sera l'esprit de mon règne. » On a cru, qu'en parlant ainsi, il pensait à Newman'. Celui-ci, revenant plus tard sur ce sujet, écrivait : « Par-dessus tout, le plus merveilleux, en cette affaire, est la connaissance que le Pape avait de moi, lui qui ne sait pas l'anglais et qui vivait retiré à Pérouse. Cependant il s'est fait, dès le début, une idée ferme et nette de moi, à ce point que je ne puis répéter tout ce qu'il a dit 2. » Quelques années plus tard, lord Selborne, au cours d'une audience du Saint-Père, ayant eu l'occasion de prononcer le nom de Newman, la figure de Léon XIII s'illumina : « Mon cardinal ! dit-il. Ce ne fut pas facile ; non, ce ne fut pas facile. Ils disaient qu'il était trop libéral ; mais j'avais résolu d'honorer l'Eglise en honorant Newman. J'ai toujours eu un culte pour lui. Je suis fier qu'il m'ait été donné d'honorer un tel homme ^. »
Dès la fin de janvier 1879, quelques semaines après la démarche du duc de Norfolk, le cardinal Nina avisa le cardinal Manning que « le Pape avait manifesté le désir d'élever le docteur Newman au rang de cardinal », et l'archevêque de Westminster chargea Ms"" Ullathorne, dans le diocèse duquel était Newman, de lui faire cette communication. Nulle mission ne pouvait être plus agréable au vénérable évêque de Bir-
1 Addre,sses to cardinal Newman with his Replies, préface du P. Neville, p. xiii et xiv.
2 Lettre du 28 mai 1880 {Ibid., p. 320).
3 Ce récit est tiré d'une lettre écrite le 26 janvier 1888, aussitôt après l'entrevue, et m'a été communiqué par la fille de lord Selborne.
mingham, qui avait toujours témoigné grande estime et aiïection à son illustre diocésain.
Newman fut très touché de l'offre venue du Saint- Siège, mais aussi un peu troublé. Son âge, — il avait soixante-dix-huit ans, — et sa sollicitude à l'égard de son cher Oratoire de Birmingham lui faisaient redouter l'obligation de transporter sa résidence à Rome, en même temps que son humilité et ses goûts de simplicité et de retraite répugnaient à l'éclat d'une telle dignité. M^"" Ullathorne combattit affectueusement ses hésitations, en faisant valoir la portée qu'aurait cette distinction. Il insista sur ce que, venant « après la publication de ses écrits », elle leur donnerait une autorité particulière et serait, de la part du Pape, « la plus haute et la plus efficace marque de confiance » ; ce serait, disait-il, « mettre fin, pour toujours, à cette méchante et fâcheuse rumeur, longtemps répandue, d'après laquelle vous ne possédiez pas la pleine confiance du Saint-Siège ». Il ajoutait que le Pape, qui voulait surtout lui donner une marque d'honneur et d'estime, n'insisterait probablement pas pour la résidence à Rome ', Ainsi pressé, Newman se montra disposé à accepter, non sans continuer à exprimer sa répugnance à quitter l'Oratoire et l'espoir que le Souverain Pontife ne l'y obligerait pas. M^^''" Ullathorne transmit cette réponse au cardinal Manning, et Newman lui-même écrivit, dans le même esprit, à l'arche-
> Leltei-s of Archb. Cllalfionie, p. 380, 381.
vêque, une courte lettre privée en anglais et une réponse officielle en latin '.
Par une fâcheuse méprise, Manning interpréta les réserves de Newman, au sujet de la résidence, comme un refus de Toffre du Pape. Tout en s'apprêtant à porter ce refus à Rome, il ne crut pas devoir le cacher autour de lui, si bien que le Times Tannonça dans une note de forme solennelle, et que d'autres journaux le commentèrent d'une façon plus ou moins désobligeante pour le Saint-Siège. L'émoi fut grand chez les amis de Newman, qui craignaient que Rome n'en fût indisposée. Quant à Newman lui-même, profondément blessé, il crut qu'il y avait là moins une erreur involontaire qu'un mauvais procédé, venant de la même source que beaucoup d'autres dont il avait tant de fois souffert 2. Il •protesta, dans des lettres privées, que « si un tel honjieur lui était offert, il ne répondrait pas par le refus brutal qu'on lui attribuait^ ». L'évêque de Birmingham et le duc de Norfolk s'empressèrent d'intervenir pour prévenir les conséquences de ce fâcheux malentendu, «t pressèrent Manning, qui était parti pour Rome, d'expliquer que Newman et ses amis n'étaient pour
1 Life of Manning, t. II, p. 558 à 560; Addresses to cardinal Newman, p. 310.
2 ^< Cela n'a pu venir, écrivait Newman au duc de Norfolk, que de quelqu'un qui, non seulement, a lu ma lettre, mais qui, "au lieu de laisser au Pape le soin de l'interpréter, a pris sur lui
de faire cette interprétation et de la publier dans le monde. Voici ime lettre privée, adressée aux autorités romaines, qui est interprétée d'une façon particulière et publiée dans les journaux anglais. Comment est-il possible que quelqu'un ait fait cela?» [Life of Manning, t. Il, p. 561.)
3 Ibid. — Voy. aussi Addresses lo card. Newman, p. 8 et 9.
rien dans ce prétendu refus, si malencontreusement publié. L'archevêque reconnut la méprise qu'il avait commise et s'employa à rétablir la vérité des faits <. Aucune difficulté ne se présenta, d'ailleurs, du côté de Léon XIII dont les bonnes dispositions ne furent pas altérées par cet incident. Dès le commencement de mars 1879, il fît informer Newman qu'il était décidé à le nommer et qu'il lui accordait volontiers la permission de continuer à résider dans son couvent; il proposait •même, pour lui éviter la fatigue du voyage, de lui faire conférer la barrette en Angleterre'^. Enfin, le 15 mars, une lettre officielle du cardinal-secrétaire d'État annonçait à Newman que « le Saint-Père, appréciant hautement le génie et la science qui le distinguaient, sa piété, le zèle déployé par lui dans l'exercice du saint ministère, son dévouement et son attachement filial au Saint- Siège apostolique, les signalés services rendus par lui depuis de longues années à la religion, avait décidé de lui donner une preuve publique et solennelle de son estime et de sa bienveillance », et qu'il proclamerait son élévation au cardinalat dans le prochain consistoire^.
Newman reçoit, avec une gratitude émue et joyeuse, l'avis de la résolution de Léon Xill. « Je suis accablé
' Life of Manniin/, l. Il, p. 566 à 569. - Addresses lo card. Newman, p. xvu.
" Ibid., p. XXI.
(overcome) par la bonté du Pape », écrit-il aussitôt à l'évêque de Birmingham'. Ce n'est certes pas satisfaction vaniteuse du grand honneur qui lui est conféré. C'est le sentiment que cet acte, surtout motivé comme il l'est dans la lettre du secrétaire d'Etat, met un terme à la disgrâce dont il a si longtemps souffert, et imprime, en quelque sorte, le sceau de Rome à sa conduite et à ses écrits trop souvent méconnus. « Le nuage est écarté de moi, pour toujours », dit-il à ses frères de l'Oratoire. La vivacité même avec laquelle se traduit le soulagement qu'il éprouve, donne la mesure de ce qu'il souffrait auparavant, sans le dire.
En Angleterre, l'acte pontifical a un grand et heureux retentissement. Chez les catholiques, c'est une explosion de joie qui se traduit dans de nombreuses adresses, émanées de groupes divers, ecclésiastiques ou laïques^. Quelques-unes de ces adresses viennent d'Australie ou d'Amérique. Newman répond à toutes : « Je ne puis évidemment m'attendre à vivre longtemps encore, dit-il, mais, par la bonne Providence de Dieu, c'est une fin surprenante de ma vie. J'ai vécu assez longtemps pour voir une grande merveille^. » Il a peine à suffire, tant ces félicitations sont nombreuses. « Je suis écrasé, écrit-il le 28 mars 1870 à lord Blach-
1 Life of Matining, t. II, p. 567.
2 Le P. Neville, de l'Oratoire de Birmimgham, avait, avant sa mort, pieusement réuni ces adresses et les réponses de Newman. Ce volume, que j'ai déjà eu, plus haut, l'occasion de citer, a été publié, l'année dernière, sous ce titre : Addresses to card. Newman, with his replies.
3 Addresses, p. 22.
ford, par l'obligation de répondre à des lettres si joyeuses et si affectueuses, que je serais dur comme une pierre, cruel comme une hyène, ingrat comme un chat sauvage, si je n'y faisais pas bon accueil ; mais cela me fatigue beaucoup... Quelquefois, je suis resté à mon pupitre, de neuf heures du matin à dix heures du soir, presque sans aucun arrêt *. >>
Toutes ces adresses insistent sur ce que le Pape a entendu ainsi approuver et honorer le passé du nouveau cardinal. « Rien, lit-on dans l'une d'elles qui émane d'un provincial des jésuites, ne pouvait davantage satisfaire la grande masse des catholiques que d'apprendre que le caractère et la grandeur des services rendus par vous à l'Église et au Saint-Siège ont été enfin compris à Rome... La reconnaissance et l'approbation de ces services gagneront les cœurs de beaucoup au vicaire de Jésus-Christ et lui attacheront plus étroitement encore ceux qui sont déjà siens ^. » A voir même avec quelle unanimité de tels sentiments sont exprimés, on se demande ce que sont devenues les préventions dont le grand converti était naguère l'objet. Voici, par exemple, dans le voisinage immédiat de Manning, le chapitre de Westminster qui déclare « se réjouir de la reconnaissance des éminents services » rendus par Newman « à la cause delà religion et de la morale, avant et après sa soumission à l'Eglise catholique, et du témoignage éclatant rendu aux vertus
' Addresnes, p. 319.
s Ibid., p. H, 12.
d'une vie caractérisée par robéissance la plus scrupuleuse aux commandements de la conscience et à la voix de l'autorité *. » Il n'est pas jusqu'au cardinal Manning qui, en son nom et au nom des autres évêques d'Angleterre, n'exprime sa joie de voir ainsi « reconnus » les « services signalés », rendus « depuis trente ans à la foi catholique^ ».
Dans ses réponses, Newman ne cherche jamais à souligner sa revanche sur ses anciens adversaires ; nul retour amer sur le passé; mais il laisse voir sa satisfaction de se sentir désormais couvert par l'approbation du Pape. 11 se plaît à mettre en lumière que l'acte du Saint-Père « implique » cette approbation « de sa personne, de sa vie passée, de ses actes et de leurs résultats^ ». D'ordinaire, il se borne à faire cette constatation en termes généraux et discrets. Une fois cependant, une adresse ayant fait allusion, d'une façon plus directe, à ce qu'il « avait été, comme beaucoup des meilleurs et des plus grands parmi les hommes, méconnu d'une façon blessante », Newman répond :
Je suis conduit à dire un mot des circonstances spéciales auxquelles vous avez touché avec beaucoup de délicatesse et de sympathie, je veux parler de ce fait que, dans les années passées, je n'ai pas été toujours compris et que mes vrais sentiments et intentions n'ont pas été justement appréciés dans des milieux influents, soit dans mon pays, soit au dehors. Je ne nierai pas que ce fut mon épreuve
1 Addresses, p. 34 et 35.
2 Ibicl., p. 88.
3 Ibid., p. 22 et 192.
LES DEDX CARDINAUX 239
en plusieurs occasions, et je le dis, sans prétendre que moi-même en cela je n'aie mérité aucun blâme. Mais alors Je rédéchissais que, quelque peine et quelque épreuve qu'il m'en pût coûter, c'était la plus légère que je pusse avoir, et que celui-là ne valait pas grand'chose qui ne
pouvait pas la supporter Je réfléchissais aussi que
j'avais conscience en moi-même de ma foi ferme en l'Église, catholique, de ma loyauté envers le Saint-Siège, que j'étais et avais été bëni par une bonne mesure de succès dans mes travaux, et que les préjugés et les méconnaissances ne dui'eraient pas toujours. Et, aujourd'hui, mon étonnement est que la clarté du soleil soit revenue si tôt et avec de si belles promesses de durée pour le soir de ma vie^.
Les catholiques ne s'en tiennent pasàdes paroles. Des fonds recueillis parmi les familles notables sont mis à la disposition du nouveau cardinal, pour lui permettre de faire face aux dépenses auxquelles son rang l'oblige.
Chez les Anglais non catholiques, la satisfaction est presque aussi générale. « Ce fut à peine, a écrit un clergyman anglican, s'il y eut un protestant, dans le pays, qui ne sentît pas qu'il recevait lui-même quelque honneur par cette distinction 2. » Au moment même où la nouvelle de la nomination commence à se répandre» M^' Ullathorne écrit : « Toute la presse d'Angleterre s'est occupée de ce sujet, et la disposition générale est de regarder le D"" Newman, non pas uniquement comme un catholique, mais comme un grand Anglais, et de voir, dans le choix du Pape, un honneur fait à
' Addresnes, p. 2;)1 à 255.
2 Article du Rév. Lacey dans la Revue catholique des Eglises, octobre 1904, p. 53fi.
l'Angleterre ^ » De tous les articles de journaux, le plus remarquable et le plus significatif, celui qui fait le mieux connaître ce qu'est devenu Newman pour une grande partie de l'opinion anglaise, est sans contredit celui que Church, le doyen de Saint-Paul, publie dans le Guardian ^ ; on y lit :
Que celui que nous avons vu, avec désespoir et indignation, nous quitter, en 1845, soit, par la suite des événements qui ont fait de lui un catholique romain, devenu un homme dont les Anglais sont si fiers en ISTO, il y a là un fait plus extraordinaire encore que de voir l'ancien fellow dOriel environné aujourd'hui de la pompe et de l'honneur du cardinalat... La vie du cardinal Newman a été, du commencement à la fin, la vie d'un homme d'étude et d'un reclus. Il a vécu dans l'ombre. Il n'a rien cherché pour lui-même. 11 a renoncé à toute idée d'avancement. L'accès des hautes positions du monde ne lui a pas été ofTert, et il a été content d'être laissé à l'écart. Au début de sa carrière, les dons rares de son esprit, sa force de caractère, sa puissance d'action sur les cœurs et les sympathies firent de lui, pour un temps, un personnage en vue. Alors survinrent une série d'événements qui semblèrent rompre toute harmonie entre lui et la grande masse de ses compatriotes. Il parut, sinon qu'il était oublié, du moins qu'on ne pensait pas à lui, sauf chez un petit nombre d'amis, vieux amis qui l'avaient connu trop bien et trop étroitement pour l'oublier jamais, et amis nouveaux rassemblés autour de lui par les événements ultérieurs de sa vie. Les gens parlaient de lui comme d'un homme qui avait commis une grande faute et qui avait échoué ; qui avait renoncé à l'influence utile qu'il exerçait d'un côté et qui n'en avait pas trouvé de l'autre;
' Life of Manning, t. II, p. 567.
* Occasionnai Papers, par Church, t. II, p. 463 et suiv.
trop subtil, trop imaginalif pour l'Anglolerre, trop indépendant pour Rome. Il semblait à ce point déchu de toute sympathie et de toute importance, que les critiques superficiels, en toute gaieté de cœur, pouvaient en prendre à leur aise avec son nom. Alors vint la première surprise.
Cette surprise fut YApologia dont Church note le prodigieux succès; puis il continue ainsi :
Cependant, bien que son nom fût plus connu d'année en année, le monde ne voyait pas encore grand'chose de lui. Chef d'une compagnie religieuse et d'une maison d'éducation à Birmingham, il menait une vie simple, tranquille et sans prétention, occupé des affaires quotidiennes de sa maison, de ses livres, de sa correspondance, de la fin de ses entreprises littéraires et théologiques. Sauf, par hasard, quelque référence, dans un livre ou dans un journal, (jui impliquait quelle idée le monde se faisait de son importance, on n'entendait pas parler de lui. Les gens interrogeaient à son sujet, mais il n'y avait rien à dire. C'est alors qu'à la fin, après avoir été négligé par Pie IX, Léon Xill s'est souvenu de lui. Le Pape lui a offert le cardinalat, parce que, disait-il, il pensait ainsi être << agréable aux catholiques d'Angleterre et à l'Angleterre elle-même ». Et il ne s'est pas trompé. Le Pape ne pouvait certainement rien faire qui fût aussi bien et aussi cordialement accueilli. Après avoir brisé, il y a près de trente-cinq ans, avec l'Angleterre et avec toutes les choses anglaises, dans la colère et la douleur, après une longue vin de modeste retraite que n'a marquée aucun honneur public, à la fin, avant qu'il ne meure, le D'' Newman est reconnu, par l'Angleterre protestante, comme un de ses plus grands hommes.
D'autres journaux touchent à ce sujet, d'une main moins délicate, et ne se privent pas d'appuyer sur la m. 16
déconvenue infligée à ceux qu'ils appellent la « section ultramontaine des catholiques anglais ». On en peut juger par ce passage d'un article du Pall Mail Gazette :
Voilà beaucoup d'années que ces ultramontains ont fait de leur mieux pour oublier et pour faire que les autres oublient l'existence du D"" Newman. Et, bien qu'ils n'aient pas réussi dans cette dernière entreprise, ils se complaisaient à la pensée que leurs efforts étaient pleinement approuvés à Rome. La persistance avec laquelle la fraction la plus influente des catholiques s'était efforcée de rejeter le D"' Newman dans l'obscurité, sera regardée comme l'un des faits les plus étranges de l'histoire théologique et littéraire du siècle. Ce n'est pas le cas d'un prophète qui n'est pas honoré dans la maison de son père. L'Église anglicane avait cette excuse; l'Église romaine ne l'avait pas. Le D"" Newman, dans la force de l'âge, a sacrifié tout ce qu'il prisait le plus, en dehors de sa conscience, à la poursuite résolue de ce qu'il croyait être la vérité, et on aurait pu attendre que ceux auxquels il apportait un concours d'une valeur aussi inestimable, prouvassent qu'ils avaient quelque sentiment de leur propre gain. Chacun sait comment ils se sont montrés capables de comprendre leur propre intérêt. Des convertis plus récents ont été élevés aux plus hautes positions dans l'Église, tandis que le D"" Newman restait à Egbaston le même penseur solitaire qu'il était à Oriel ou à Littlemore. Voici que, maintenant, quand il est presque octogénaire, la réparation tardive lui arrive... A son âge, en vérité, le D"" Newman ne peut guère espérer prendre part aux délibérations ou diriger la politique du Sacré- Collège ; mais le fait de son élévation ne sera pas oublié... Il marquera, plus que tout autre acte, ce qui distingue la politique de Léon XIII de celle de Pie IX.
Newman avait été très reconnaissant que le Pape lui permît de continuer à résider dans son couvent; mais, malgré son âge, il tenait à se rendre à Rome, pour y porter ses hommages et y recevoir le chapeau. Arrivé dans cette ville, à la fin d'avril 1879, fêté par tous, particulièrement par la colonie anglaise, il reçoit du Pape un accueil des plus flatteurs. L'évêquede Birmingham qui, d'Angleterre, suit les événements avec une particulière sollicitude, écrit à un de ses amis :
Une lettre de Rome confirme tout ce que les journaux disent sur l'affection singulière et la distinction marquée, témoignées par le Pape au D"" Newman. Quand les trois Pères ' lui furent présentés, le Pape leur parla du D' Newman, en sa présence, dans des termes magnifiques. Quelle consolation pour lui, après toutes ses épreuves! Le Pape désirait particulièrement voir le D"" Newman avant aucun des autres nouveaux cardinaux, ainsi que l'a dit expressément le cardinal Nina au père Pope. Il paraît qu'il a eu trois audiences. Le Pape Ta consulté sur l'Angleterre et sur le parti d'Oxford, et lui a demandé d'écrire la substance de ce quil lui avait dit^.
Les catholiques ne sont pas seuls, en Angleterre, à s'intéresser à l'accueil que Newman reçoit à Rome ; cette curiosité sympathique est partagée par le public
' Newman était accompagné de deux Oratoriens. 2 Lelters of Archb. Ullatliorne, p. 384, 385.
entier, sans distinction de croyances, et ce n'est pas un fait ordinaire que le soin avec lequel les grands journaux protestants relatent, jour par jour, dans leurs dépêches, les démarches et les paroles d'un prince de l'Eglise romaine. L'un des incidents les plus remarqués est le discours que Newman prononce, le 12 mai, chez le cardinal Howard, lors de la réception du Biglielto ; «un beau discours, écrit Pusey, tout à fait le vieux John Henry Newman disant ouvertement la vérité et cependant ne blessant pas un seul cœur '. » En voici le début :
Je suis amené d'abord à parler de i'étonnement et de la profonde gratitude qui s'emparèrent de moi et me possèdent encore, à cause de la condescendance et de l'affection que me témoigne le Saint-Père, en me choisissant, entre tous, pour cet immense honneur. Ce fut une grande surprise. Une telle élévation ne s'était jamais présentée à mon esprit et semblait en désaccord avec tous mes antécédents. J'avais traversé beaucoup d'épreuves, mais elles étaient terminées ; la fin de toutes choses était presque venue pour moi, et j'étais en paix. Était-il possible, qu'après tout cela, j'eusse vécu tant d'années pour voir ce qui se passe aujourd'hui'?... Le Saint-Père m'a dit les raisons pour lesquelles il m'élevait à cette haute position. Outre d'autres paroles d'encouragement, il m'a dit que son acte était une reconnaissance de mon zèle et de mes bons et longs services pour la cause cathoHque. De plus, il a jugé que, si je recevais quelque marque de sa faveur, cela ferait plaisir aux catholiques anglais et même à l'Angleterre protestante. Après de si gracieuses paroles de Sa Sainteté,
* Cardinal Newman, par Jennings, p. 148.
LES DEDX CARDINAUX 245
•j'eusse été insensible et sans cœur, si j'avais hésité plus longtemps.
Voilà ce qu'il avait eu la bonté de me dire, et que pouvais-je désirer de plus? Au cours de longues années, je me suis trompé plusieurs fois. Je n'ai rien de cette haute perfection qui appartient aux écrits des saints et qui fait que Terreur ne peut y être trouvée : mais ce que je crois pouvoir revendiquer pour tout ce que j'ai écrit, c'est une intention honnètt', l'absence de vues personnelles, une disposition à l'obéissance, une bonne volonté à se laisser corriger, la crainte de l'erreur, un désir de servir la sainte Église, et, grâce à la miséricorde divine, une bonne mesure de succès.
Après ces paroles empreintes à la fois d'humilité et de fierté, où il reconnaît ses erreurs possibles et s'honore de l'approbation donnée à sa vie passée, Newman juge opportun de parler de ce qu'il appelle le « libéralisme en religion ». Sans doute espérait-il ainsi aller au-devant de préventions qu'il sentait persister dans une partie du monde romain ^ Seulement, pour éviter les interprétations inexactes qui l'eussent présenté comme l'adversaire de catholiques illustres, amis de la liberté, il précise ce qu'il entend par « libéralisme en religion » : « C'est, dit-il, la doctrine qui ne reconnaît pas de vérité positive en religion et d'après laquelle un Credo est aussi bon qu'un autre. » Contre ce mal, il avait, au début de sa carrière, dirigé sa campagne tractarienne. Au terme de sa vie, il le dénonce encore
1 Témoin lidce qu'eut, un moment, la Propagande et dont Manning la détourna, d'inviter Newman ù corriger certains passages de sa Lettre au duc de Norfolk. {Life of Manning, t. II, p. 570.)
comme le grand danger, comme la « grande apostasie du jour^ ».
Plus d'une fois, au cours des cérémonies successives auxquelles l'oblige l'usage, Newman est arrêté par sa santé. Tant bien que mal, cependant, il peut aller jusqu'au bout. Aussitôt après, un fort accès de JwaZarm, aggravé par l'accumulation des fatigues passées, le met si bas qu'on se demande si l'on pourra jamais le ramener en Angleterre. Un certain répit s'étant produit, au commencement de juin, il se met en route, mais il doit s'arrêter à Livourne, sous le coup d'un nouvel accès ; un moment, ses compagnons le croient perdu. Il se relève encore, à ce point ébranlé qu'il ne peut réaliser son projet, qui était de revenir par l'Allemagne pour y voir Dôllinger et tenter de le ramener dans l'Église ; il lui en coûte beaucoup de renoncer à une démarche qui lui semblait devoir bien inaugurer son cardinalat, et pour laquelle il croyait que sa dignité nouvelle lui donnait plus d'autorité et de liberté"-.
Revenu enfin, en juillet 1879, dans son cher couvent d'Egbaston, entouré de ses frères et d'une foule d'amis accourus pour le saluer, Newman, si faible qu'il soit encore, ne peut se retenir d'exprimer, en quelques mots, la douceur et l'émotion du retour. « Revenir au home ! dit-il. Dans ce mot home, que de choses sont comprises ! » Il sait bien « qu'il y a une vie plus héroïque que celle du home », et il rappelle les apôtres
1 Voy. le texte complet de ce discours, Addresses, p. 61 et suiv. ■ ^■Addresses,:p. 312, 313.
errant par le monde, saint Paul disant de lui qu'il est un « proscrit », le Sauveur qui « n'avait pas une pierre où reposer sa tête » ; mais il rappelle aussi que le Christ, dans les trente premières annéesde sa vie, a eu un home, et que le fondateur de sa congrégation, saint Philippe de Néri, a fait, de « l'idée du home », le fondement essentiel de son institut ; il se croit donc permis de goûter la joie de revenir dans ce home qu'il a « pu presque redouter, un moment, de ne pas revoir », et « vers lequel le Dieu tout-puissant l'a ramené, en dépit des difficultés, des craintes, des obstacles, des troubles et des épreuves ». Puis, invitant ses amis à prier pour qu'il soit « comme la présence du Saint-Père parmi eux », il leur donne, en termes d'une tendresse touchante, sa bénédiction. Beaucoup des assistants ne peuvent retenir leurs larmes, et le vieux cardinal luimême s'affaisse, brisé par la fatigue et l'émotion.
Pendant près d'une année encore les adresses et les députations continuent d'affluer à Egbaston. Le cardinal y répond, en dépit de la fatigue qu'il en ressent. « Etre visité avec un honneur inaccoutumé, disait-il dans une de ses réponses, c'est une aussi grande épreuve que de subir des revers et des déceptions '. » Deux cérémonies, en mai 1880, terminent et, en quelque sorte, couronnent cette suite de démonstrations. La première a lieu à Londres, dans la résidence du duc de Norfolk et dans les salles de l'Oratoire, où, d'une part, les notabilités sociales, de l'autre, le clergé catholique
' Adch-esseï, p. 117.
du diocèse, défilent devant le nouveau cardinal, pour lui rendre hommage. La seconde a lieu à Oxford, où Trinity Collège veut de nouveau recevoir en grand honneur son ancien undergraduate, devenu un prince de l'Eglise romaine. En revenant de ce double voyage, Newman écrit à lord Blachford : « Tout ce qui est arrivé, depuis un an et plus, a été pour moi grandement consolant, mais plus encore surprenant, à ce point que je me demandais s'il s'agissait de moi. Ces deux sentiments réunis, le plaisir et la surprise, ont fait que tout cela a été une épreuve pour mon cœur et ma tête, et vient maintenant une troisième pensée : est-il possible qu'il n'y ait pas une réaction ou un contre-coup de quelque sorte? et je me souviens de Polycrates<. »
Faut-il m'excuser de m'être étendu sur les manifestations qui ont salué l'élévation de Newman au cardinalat? L'importance et l'attrait du personnage eussent suffi à expliquer qu'on s'arrêtât, avec quelque complaisance, à cette réparation trop longtemps attendue. Mais il y avait là autre chose et plus qu'un épisode intéressant de biographie individuelle ; à y bien regarder, c'est une page d'histoire générale dans laquelle il est intéressant de constater, d'une part, l'attitude nouvelle de la papauté, de l'autre, la place conquise par le catholicisme dans la société anglaise. Newman méritait de voir son nom rattaché à cette double évolution qui était en partie son œuvre.
' Addresses, p. 319.