‹ La Renaissance Catholique en Angleterre au XIXe siècle (volume 3)Chapitre 8 sur 28 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le Tractarianisme devait faire naître le besoin d'une rénovation du cérémonial. Les promoteurs du mouvement ont l'intuition de cette révolution liturgique, mais ne veulent pas la précipiter. Innovations tentées par quelques-uns de leurs adeptes. 11 s'y mêle une réaction esthétique. Irritation dans le monde protestant. — II. La sécession de Newman, en modifiant le caractère du mouvement tractarien, encourage les innovations rituelles. Oppositions qu'elles soulèvent. Troubles de S. Barnabas. Les Ritualistes n'en sont pas découragés. Fondation de la Société de la Sainte-Croix, de la Confrérie du Saint- Sacrement et de ÏEnglish Church Union. Troubles de S. Georges in the EasL A partir de 1860 et pendant l'agitation soulevée par les Essays aud Reviews, un certain apaisement se fait autour du Ritualisme. — III. Etat du culte dans les églises et les couvents ritualistes, vers 1866. Indignation croissante dans les parties protestantes de l'Anglicanisme. On veut abattre le Ritualisme. Comment les Ritualistes se justifient-ils sur le terrain de la légalité? Ils commencent à être mieux vus et mieux compris. On constate l'efficacité de leur apostolat. Pusey qui s'était tenu d'abord sur la réserve, adhère au Ritualisme, en 1866. Dissemblance qui subsiste entre les anciens Tractariens et les Ritualistes. Le Tractarianisme est effacé par le Ritualisme.

Pendant que le catholicisme, en dépit de malheureuse.s divisions, progressait en Angleterre, sous la double et diverse influence des deux grands convertis, Newman et Manning, que devenait l'autre forme, plus imparfaite, mais non négligeable, delà renaissance catholique issue du Mouvement d'Oxford, celle qui se manifestait

dans le sein même de TAnglicanisme? Elle se présente, à partir surtout de 1865, avec un caractère nouveau qui lui vaut un nom nouveau également, celui de Ritualisme. Le Ritualisme, tout en provenant du Tractarianisme, en diffère ; mais il ne tarde pas à l'absorber et à s'y substituer. Sa rapide diffusion, l'ardeur de conviction qui anime ses partisans, les luttes qu'il a soutenues, les conséquences qui pourront en découler au point de vue catholique méritent l'attention de l'historien. Est-ce à dire que, dans la vie religieuse de l'Anglicanisme, ce mouvement soit aujourd'hui le seul qui puisse intéresser l'observateur? Non ; si j'avais entrepris une histoire générale de cette Eglise si étrangement composite, j'eusse dû y noter plusieurs autres courants, dont certains paraîtraient peut-être d'un intellectualisme plus affiné et plus moderne. Mais ce serait sortir de mon sujet, qui est uniquement de suivre l'effort tenté pour catholiciser l'Anglicanisme. Là est ma raison de m'en tenir à l'étude du Ritualisme.

M. Gladstone, évoquant, en 1874, le souvenir de ce qu'était le culte anglican un demi-siècle auparavant, écrivait : « L'état des choses était déplorable, au delà de ce que j'ai jamais lu ou vu... Nos offices étaient probablement sans pendant dans le monde, par leur vulgarité. Ils auraient choqué un brahmane ou un bouddhiste, et ils n'eussent certes pas été supportés en Angleterre, si le goût et la perception de l'idéal n'avaient été engloutis dans le même naufrage que la dévotion. » « Je ne sais, disait-il encore, si la chrétienté offrit jamais le spectacle de communautés de chrétiens plus froides, plus

dénuées de dévotion et de respect religieux... Nos églises et notre culte n'attestaient que trop une indifférence glaciale. » Et il n'hésitait pas à confesser que cette situation était « le scandale de la chrétienté * ».

Bien que principalement doctrinal, le mouvement dont Newman et ses amis avaient pris l'initiative, peu après 1830, en publiant les Tracts for the Times, devait forcément faire naître le besoin d'une rénovation du cérémonial. En éveillan*, d'une façon générale, la curiosité sympathique des choses catholiques, en suscitant le désir de se rattacher, dans la vie extérieure de l'Anglicanisme, aussi bien que dans sa vie intérieure, aux traditions d'avant la Réforme, et de se remettre plus ou moins en harmonie avec l'Église universelle, en rehaussant l'idéal religieux, en rechercliant le sens perdu du symbolisme liturgique, en ravivant la notion effacée du surnaturel et du mystère, en ouvrant des horizons depuis longtemps fermés à la piété et à la dévotion, on faisait naître, dans les intelligences, dans les cœurs et dans les imaginations, des besoins auxquels l'ancien culte ne pouvait satisfaire. Et surtout, du moment qu'on entendait restaurer la foi à la Présence réelle et rendre au sacrifice eucharistique la primauté rituelle qu'il avait perdue, comment ne pas se sentir mal à l'aise dans ces églises froides et dénudées qui, par leur disposition même, n'étaient que des salles

1 Discours à la Chambre des communes, du 9 juillet 1874. Article publié dans le Contemporary Review d'octobre 1874. — Cf. aussi A Chapter of an Autobiography (1868).

de prêche, où il n'y avait plus d'autel, et où Ton discernait à peine, à travers les bancs à haut dossier et derrière la chaire du prédicateur ouïe pupitre du lecteur, la misérable table de bois, sur laquelle, en de très rares occasions, se célébrait, sans honneur et même souvent sans décence, le service de la communion < ?Ne devaiton pas être tenté de rétablir l'antique solennité des rites, des attitudes, des gestes, des ornements et des costumes, pour affirmer la foi retrouvée et pour effacer le scandale de la négation pratique qui s'était si longtemps afiichée dans le culte anglican?

Les Tractariens avaient eu, dès l'origine, l'intuition de celte révolution rituelle et liturgique. « Je considérais, a écrit Newman, que l'Eglise anglicane devait avoir un cérémonial, un rituel, une plénitude de doctrine et de dévotion qu'elle n'avait pas ^. » Keble, en 1839,

' On en peut juger par ce qui se passait encore au milieu du dernier siècle, dans certaines paroisses où des desservants âgés avaient gardé les vieilles habitudes. M. Kegan Paul, appelé, en 4852, à prendre la charge dune paroisse du diocèse d'Oxford, décrit ainsi la façon dont le vieux vicai-y administrait la communion : « Le vin pour la communion était placé sur la table, dans une bouteille noire. Une fois, le bouchon n'avait pas été retiré. Le vicaire se tourna alors vers ceux qui s'agenouillaient à la halustrade pour communier, et demanda si un genlleman ou une lady avait un tire-bouchon. Cet instrument ayant été obtenu (je suppose du cabaret d'en face où, par occasion, on se procurait des stimulants pour le vieux curale pendant le sermon), on procéda au service. On ne célébrait ce rite qu'à Noël, le vendredi saint elle jour de Pâques. Une très digne vieille femme se présenta un jour de Pâques: quand le recteur s'approcha d'elle, à la baluslrade, il lui dit : « Hallo! Mrs Bofûn, vous ici encore! Pourquoi? je vous l'ai donné vendredi; je ne vais pas vous le donner encore. Allez-vous-en!» Ce que fit la jjauvre femme tout eu plcni's. » (Memoiies, by Kegan Paul, p. 182.'

'■* Ajnlogia, p. iC7.

dans la préface de la seconde partie des Remains de Froude*, notait que l'auteur de ces Remains « appréciait très sérieusement, dans le service divin, l'importance de ces arrangements qui tendent le plus à rappeler à l'adorateur que la maison de Dieu est une maison de prière et de sacrifice spirituel, non de simple enseignement. » Il se félicitait de voir, autour de lui, dans « les nouveaux aménagements intérieurs des églises », le signe que ces idées étaient en progrès et rencontraient des sympathies-. Pusey, en réponse à cette question : « Qu'est-ce que le Puseyism, ? » rédigeait, en 1840, une sorte de programme dont le cinquième article portait : « Le souci de la partie visible de la dévotion, comme la décoration de la maison de Dieu, <}ui agit insensiblement sur l'esprit^. » Quand Newman avait entrepris d'élever une église à Littlemore, dans une dépendance de la paroisse qu'il dirigeait à Oxford, il s'était essayé à y faire une première application de ses principes; et ce n'était pas sans un sentiment mêlé de surprise, d'admiration et aussi d'inquiétude, qu'un de ses plus chers disciples, Rogers, constatait, au jour de l'inauguration, en 1836, ces innovations, notamment le magnifique autel de pierre sculptée, surmonté d'une croix, ainsi disposé « qu'il effaçait tout le reste, et qu'en entrant dans

ï Sur ce qu'a été cette publication, cf. Première Partie, p. 145 à 148.

2 Remains of Richard Hurrell Froude, Part the second, vol. I,

p. IX.

3 Life of Pusey, t. II, p. 140.

l'église on ne voyait que lui », et aussi, dans la cérémonie même, de la part du célébrant, des attitudes et des gestes auxquels on n'était plus habitué. «Nous étions tous, ajoutait Kogers, dans la crainte de ce que pourrait dire révoque. » Ne trouverait-il pas tout cela j^apislical ? « Néanmoins, Sa Seigneurie fut très satisfaite et complimenteuse, et tout s'accomplit dans le plus grand style'. » Peu après, de 1842 à 1845, quand Pusey fit élever à ses frais, dans un quartier populaire de Leeds, cette église de S. Saviourqui devait être le théâtre de tant de conversions au catholicisme 2, il voulut également y avoir un véritable autel, et non une ■simple table, afin, disait-il, d'affirmer les vérités déniées ; l'évêque, cette fois, fît des objections et déclara qu'il ne consacrerait pas l'église, si l'autel de pierre n'était pas remplacé par une table de bois^.

De ces faits, il ne faudrait pas cependant conclure que les Tractariens donnassent alors, autour d'eux, le mot d'ordre du renouvellement du cérémonial et qu'ils dussent être considérés comme les initiateurs ou seulement les précurseurs de ce qu'on devait appeler le Ritualisme. Non. Ils auraient été plutôt disposés à blâmer ceux qui voulaient entreprendre prématurément ces changements ou qui y attachaient une importance exagérée. Us craignaient qu'on n'irritât ainsi le public ou les autorités et que, pour des questions de formes, après tout secondaires, on ne compromît le succès des

1 Lelters of lord Blac/iford, p. 38.

•■< Cf. Seconde Partie, p. 120 à 129 et 234 à 236.

' Life 0/' Pusey, t. II, p. 415 et sq.

■doctrines essentielles. Us se méfiaient surtout des esprits superficiels et frivoles qui s'amuseraient à ces apparences en négligeant les réalités, et auxquels une sorte de religiosité esthétique ferait oublier la nécessité des conversions intérieures. Telle était la façon de voir très arrêtée et très réfléchie de Newman et de Pusey. En 1839, Pusey, s'adressant à un clergyman qui venait d'écrire un tract sur l'observance de la « Rubrique des Ornements w, mettait ses amis en garde contre des singularités imprudentes ou peu sérieuses; qu'on voulût «rnbellir l'église et surtout l'autel, il le comprenait, à condition que cela pût se faire sans trop de difficultés ; mais il n'aimait guère qu'on se préoccupât d'embellir le vêtement du célébrant'. Les chefs du Mouvement donnaient d'ailleurs, dans leur conduite, l'exemple delà prudence et de la réserve qu'ils conseillaient à leurs partisans. Si Newman avait cru pouvoir essayer, à l'écart et en quelque sorte loin des regards du public, quelques innovations dans sa chapelle de Littlemore, il avait à peu près gardé l'ancien cérémonial dans son église de Sainte-Marie, à Oxford ; il s'était borné à y rendre les services plus fréquents et à les réchauffer de sa piété personnelle^.

En dépit de l'exemple et des recommandations des

1 Life of Pusey, t. II, p. 142 à 143.

- Cette méfiance de Newman à l'égard d'un ritualisme qu'il soupçonnait être un peu superficiel et frivole, devait persister dans les premières années après sa conversion. Dans ce roman de Loss and Gain où il dépeindra, en 1848, la société d'Oxford à l'époque du Mouvement, il présentera, sous un jour peu flatteur, le type du Ritualiste esthète.

leaders, quelques-uns de leurs adeptes cédaient au désir d'inaugurer, sur tel ou tel théâtre particulier, un cérémonial mieux en harmonie avec leurs doctrines. L'un des premiers disciples de Newman, Oakeley, appelé, en 1839, à desservir la petite chapelle d'Old Margaret Street, à Londres, vit là, comme il le disait, « l'occasion d'essayer, sur un terrain pratique, l'effet des principes tractariens' ». Malgré l'installation fort défectueuse de la chapelle, il trouva moyen de la transformer; il dégagea l'autel, jusqu'alors masqué parla chaire, le suréleva, l'orna de cierges, de fleurs, et plaça au-dessus une croix. Les oflices, rapprochés autant que possible de la liturgie romaine, furent une révélation pour beaucoup d'âmes qui n'avaient pas encore éprouvé ce que la piété pouvait trouver, dans les formes catholiques du culte, de secours et de consolation^. Ils attirèrent une assistance d'élite dont la ferveur surprenait et édifiait ceux qui entraient, en passant, dans la chapelle^. Gladstone y fréquentait et y rencontrait ses amis Hope Scott et Bellasis qui, comme plusieurs autres membres de cette congrégation, devaient se convertir au catholicisme. Ces nouveautés furent dénoncées comme entachées de romanisme; l'aulerité ecclésiastique, effarouchée, fit des réprimandes; elle ne consentit à tolérer les cierges que s'ils n'étaient pas allumés, les fleurs qu'à la condition d'avoir un seul

1 Oakeley, Historical notes of the traclarian Movement, p. 61.

2 Church, The Oxford Movement, p. 371, et W. Ward, U.-G. Ward and the Oxford Movement, p. 200, :>01.

3 Vie de ludy Georgiana Fulierton, par M'"" Cravea, p. 202.

bouquet et de n'en pas faire varier la couleur suivant la nature des fêtes ^.

Des changements analogues s'essayaient dans d'autres paroisses, sans mouvement d'ensemble, suivant l'inspiiauon propre, on pourrait dire suivant la fantaisie de chacun. Ils ne portaient pas seulement sur l'aménagement de l'église, mais aussi sur le costume de l'officiant : quelques clergymen se bornaient à remplacer la robe noire [black goion) par le surplis ; un très petit nombre allaient plus loin et commençaient à user de ce qu'on appelait les « vêtements eucharistiques », chape, chasuble, étole, que l'on faisait venir de Paris ^. Chaque jour, il était plus visible qu'une sorte d'attrait mystérieux poussait les adeptes de cette école à copier ce qui se faisait dans l'Eglise romaine. T. Mozley, disciple et allié de Newman, ayant assisté, pour la première fois, en 1843, au cours d'un voyage en Normandie, à un office catholique, en recevait une impression qu'il qualifiait lui-même de « fascination ». « C'était le véritable culte, s'écriait-il; il y avait là le sentiment d'une présence divine^. » Des idées de ce genre gagnaient jusqu'à la littérature. On en peut juger par les deux romans de Conningsby et de Sybil, que Disraeli publiait en 1844 et 1845, et où il se piquait

1 Oakeley, loc. cit., p. 63 et sq. — Memorials of Sergeant Bellasis, p. 41 et 42.

- Un journal ritualiste, le Church Times, a ouvert, parmi ses lectesrs, en 1897, une sorte d'enquête pour savoir quand ces vêtements avaient été employés pour la première fois. On remonta ainsi, pour des cas, à la vérité, très isolés, jusqu'en 1840.

- Réminiscences chiefly of Oriel Collège and of Ihe Oxford Movement, t. II, p. 319.

d'aborder les problèmes sociaux de l'époque. Bien que personnellement étranger et indifférent aux controverses théologiques d'Oxford, il laissait voir, dans ces romans, les préférences de son imagination pour ce qu'on eût pu appeler l'esthétisme du Tractarianisme, et il préconisait un retour à la vieille poésie du culte catholique. « Ce que vous appelez formes et cérémonies, faisait-il dire à un pasteur, représente les instincts les plus divins de notre nature. »

Cet effort pour la restauration du culte coïncidait avec le mouvement romantique qui, partout, en Angleterre comme sur le continent, remettait en faveur l'art du moyen âge. Une sorte d'alliance s'établit naturellement entre les deux mouvements. Dans toute paroisse où prévalait l'anglo-catholicisme, l'ornementation de l'église devenait aussitôt gothique, sans qu'on s'inquiétât des disparates souvent étranges avec le style primitif de l'édifice ^ Le gothique finit même ainsi par devenir un peu suspect à certains catholiques romains, et ceux-ci préférèrent prendre pour modèles les églises italiennes du xvi® siècle; on s'en aperçut plus tard, lors de la construction, à Londres, de la

' Le Rev. Bail, parlant d'une chapelle où s'établissait, en 1859, une mission ritualiste, décrit cette chapelle qui datait de la fin du xvii° siècle, avec ses retables pseudo-classiques que flanquaient des colonnes corinthiennes et que surmontait un fronton. « Dans ces jours, ajoute-t-il, des Itigh churclancn ne pouvaient être que gothiques; aussi, de vaut le retable pseudo-classique, le clergé de la mission avait-il placé un autel avec un bandeau d'un dessin moyen âge; sur le gradin, étaient des llambeaux gothiques ; une croix gothique était fixée au relable qui était derrière, et une croix gothique ornait ou déligurait le fronton du dessus. » {A. H. Mackonochie, a memoir, hy E. A. T., p. 48.)

grande et très riche église de TOratoire. Cette méfiance, cependant, était loin d'être partagée par tous les catholiques. Le propagateur le plus enthousiaste, le plus exclusif, le plus intolérant de l'art gothique, fut l'architecte Pugin, converti au catholicisme depuis 1833 : le culte qu'il professait pour l'art du moyen âge n'avait pas peu contribué à cette conversion. Mis en rapport avec quelques-uns des Tractariens, il s'appliqua, non sans succès, à leur insufiler un peu de son enthousiasme médiéval'.

L'un des foyers de cette réaction à la fois religieuse et artistique était la Cambridge Camden Society, fondée en 1839. Elle se donnait pour programme de « promouvoir l'étude de l'art chrétien et des antiquités chrétiennes, plus spécialement en tout ce qui regardait l'architecture, l'arrangement et la décoration des églises ». C'était se proclamer l'ennemie du temple tel que l'avait fait le protestantisme et manifester la volonté d'y substituer l'ancien type de l'église catholique. Les adversaires du Tractarianisme ne s'y trompaient pas, et l'un d'eux, le Révérend Close, en 1844, résumait la pensée d'un de ses sermons dans cette phrase qui lui servait de titre : « La restauration des églises est la restauration du papisme. » Il se piquait de démontrer, dans ce sermon, « que, de même que le Romanisme était enseigné analytiquement à Oxford, il était enseigné artistiquement à Cambridge; qu'in-

1 Nature exaltée, Pugin finit par avoir le cerveau un peu troublé ; il dut être enfermé dans une maison de santé et mourut, ea 1852, à l'âge de quai-ante ans.

culqué théoriquement dans des tracts, à Tune des Universités, il était sculpté, peint, gravé, dans l'autre ». « Les Camdeniens de Cambridge, ajoutait-il, bâtissent les églises et fournissent les vaisseaux symboliques par lesquels les Tractariens pensent appliquer leurs principes'. » La Camden Society n'était pas seule ment dénoncée dans la chaire ; ses entreprises l'exposaient à des conflits judiciaires : en restaurant l'église du Saint-Sépulcre, à Cambridge, elle y avait établi un « autel de pierre » ; réclamation du desservant; les chiirchivardens'^ , appuyés par un meeting des paroissiens, se déclarèrent pour l'autel ; la question fut soumise à la Cour consistoriale du diocèse d'Ely qui, le 25 juillet 1844, donna raison aux churchwardens ; mais le desservant en appela à la Cour des Arches qui jugea au contraire, le 31 janvier 1845, que les autels de pierre étaient chose illégale dans l'Église d'Angleterre.

Ces nouveautés d'ornementation ou de cérémonial frappaient les yeux mêmes des ignorants et se trouvaient agiter des couches populaires que l'on eût eu peine ù émouvoir pour des controverses purement doctrinales. On le vit au trouble que causa, durant plusieurs années, ce qu'on a pu appeler alors la « question du surplis ». Déjà, en 1842, l'évêque de Londres, Blomfield, qui donnait cependant, d'autre part, plus d'un gage aux adversaires des Tractariens, avait

' CitC' par Walsh : Tke Uislovy of liie Romeioard movement in the Church o/ Kn()lant.l,p. 254.

- Sorte de rnarguilliers.

itr. 21

tenté, par scrupule de fidélité aux Rubriques, de rétablir Tusage du surplis. Le public, excité par le Record, organe des Evangelicals, se montra si hostile que le prélat reculai Ce fut pis encore à Exeter : Tévêque de cette ville, de sympathies Hïgh Chiirch plus prononcées que celui de Londres, crut devoir, en novembre 1844, rappeler à son clergé que le surplis était obligatoire pour le sermon. La clameur fut telle qu'il retira son injonction, en laissant toutefois, à ceux qui s'y croyaient tenus en conscience, la faculté de mettre le surplis. L'un des vicars de la ville, le Révérend Courtenay, prétendit user de cette faculté. Mal lui en prit. Meetings populaires, attaques de presse, tout fut employé pour soulever l'opinion. Le vicar voulut tenir bon. Un dimanche de janvier 1845, il monte en chaire, revêtu du surplis ; aussitôt les deux tiers des assistants sortent tumultueusement de l'église ; à la fin du service, il est assailli, dans la rue, par une sorte d'émeute ; on le siffle, on le hue, et la police a peine à le protéger contre des violences matérielles. Vainement, sur le conseil de son évêque, renonce-t-il à renouveler sa tentative, on lui signifie qu'il a perdu la confiance de ses paroissiens et on l'oblige à donner sa démission. 11 devait mourir, peu après, des suites de ces émotions. Cette question du surplis parut d'ordre assez grave pour que le Times s'en emparât et «nvoyàt un correspondant spécial à Exeter. Une pétition saisit la Chambre des lords, en mars 1845 ;

* Memoir ofbishop Blomfield, t. II, p. 25 et sq.

l'évoque d'Exeter s'y défendit comme il put, mais un de ses collègues, l'évêque de Norwich, se déclara de cœur avec les agitateurs et proclama la nécessité de résister à toute innovation.

J'ai déjà dit comment la conversion de Newman, en ruinant le Tractarianisme à Oxford, contribua à en modifier le caractère. Le Mouvement ne fut pas arrêté, mais, au lieu d'être concentré dans une élite de scholars, il se dispersa dans les presbytères d'Angleterre ; moins universitaire, il apparut plus paroissial '. C'était fournir un terrain favorable aux innovations ritualistes. Celles-ci, en effet, bien que n'étant encore que des incidents isolés, intermittents et non concertés, devinrent plus fréquentes. Ajoutons que l'opinion protestante en était d'autant plus choquée et irritée que les éclatantes « sécessions » de 1845 l'avaient mise davantage en éveil sur le péril romain.

Dans le diocèse de Chichester, c'est le Révérend Neale, tractarien prononcé, membre zélé de la Camden Society^ qui est, de 1846 à 1848, aux prises avec son évêque. Celui-cilui reproche « la friperie au moyen de laquelle il a transformé la simplicité de sa chapelle en une imitation des superstitions dégradantes d'une fausse Eglise ». 11 prétend lui interdire toute fonction cléricale dans son ressort. La Cour des Arches, saisie,

1 Voyez deuxième partie, p. 76 et 77.

déclare Neale coupable d'offense ecclésiastique ^ . Dans le diocèse d'Oxford, Tévêque, qui est Wilberforce, n'était pas l'accusateur, mais l'accusé. On prétendait que, par complaisance, sinon par complicité, il laissait se répandre des pratiques romanisantes que le terrible Golightly, l'ancien dénonciateur de Newman, énumérait ainsi dans un pamphlet tapageur : « Confesfession auriculaire, croix d'autel et crucifix, processions, croix et bannières de procession, autels en pierre, l'hostie romaine, mélange de l'eau avec le vin dans l'Eucharistie, élévation des Éléments, génuflexion devant les Eléments, le prêtre faisant le signe de croix sur lui-même, onction pour les malades, messes pour les morts, vêtements et ornements romains, couvents de femmes. » Le collège théologique de Guddesdon, sorte de séminaire fondé par Wilberforce, était signalé comme le foyer principal d3 cette infection romaine, et l'on y dénonçait plusieurs conversions au catholicisme^. Dans le clergé du diocèse, agité et divisé par ces polémiques, se signaient des adresses contradictoires. L'évêque se défendit de son mieux, contestant certains faits, en désavouant d'autres, et donnant à ses accusateurs ce gage de changer les directeurs du collège théologique ^.

Ce qui se passait à Londres avait naturellement plus de retentissement que les incidents de province. Tel fut

' Hisiory of the Romouafcl movement, p. 290 à 292.

- Life and Le.tters of H. P. Liddon, par Johnston, p. 43, 44.

'^ Historij of Ihe Romemard movement, p. 388 à 404, et Life of Samuel V^ilber force, par Reg. Wilberforce, t. II, p. 359 à 373, Life and Letlers of Liddon, p. 30 ù 48.

notamment, en 1850, le cas du Révérend Bennett, que les Ritualistes honorent comme un de leurs premiers confesseurs et martyrs. Vicar de Saint-Paul, Knightsbridge, il avait construit, dans un district de sa paroisse, l'église de Saint-Barnabas, et y pratiquait un ritualisme très « avancé ». Lui disait-on qu'on n'avait trouvé, à Rome et à Paris, rien de plus que dans ses églises, il s'en félicitait comme d'un acheminement à l'unité. Quelque répugnance qu'eûtrévéque de Londres, qui était encore Blomfield, à s'en prendre à un ministre dont il appréciait le zèle pastoral, il lui adressa des représentations et blâma, dans un mandement, « ces continuels changements d'attitude, ces fréquentes génuflexions, ces signes de croix, ces singularités d'habillement, ces décorations d'église », qui tendaient à « rendre le service divin presque histrio7%ic ». Le Rév. Bennett répondit qu'il ne pouvait rien changer à ses pratiques, tout en offrant de résigner ses fonctions, si révêque ne le jugeait plus digne d'avoir charge d'âmes dans son diocèse. Sur ces entrefaites, éclata la furieuse bourrasque de fanatisme protestant, soulevée par le Bref qui rétablissait la hiérarchie épiscopale en Angleterre ^ Lord .lohn Russell lança sa lettre à l'évêque de Durham, où il dénonçait « l'agression papale » et la trahison, plus dangereuse encore, des Ritualistes, qualifiés de « fils indignes» de l'Église d'Angleterre. L'effet ne s'en fit pas attendre à Saint-Barnabas. Plusieurs dimanches de suite, le mob assaillit les portes de l'église,

' Cf. Seconde î'arlie, p. 202 et sq.

interrompant le service divin par ses clameurs et ses sifflets. Le Rév. Bennett tint tête à Fémeute et adressa à lord Russell une lettre sévère et digne. Quant à révêque,il ne trouva d'autre moyen de mettre fin à ces désordres que de demander au vicar sa démission. Celui-ci s'exécuta et se retira dans une paroisse de province, laissant son évêque assez peu fier des éloges que lui valait son intervention'.

Aussi bien cette intervention n'avait-elle pas supprimé la difficulté. Le successeur de Bennett, le Révérend Liddell, ne se montra pas moins ritualiste, si bien qu'en 1834, des paroissiens, poussés par les meneurs protestants, portèrent plainte devant les tribunaux ecclésiastiques. Ceux-ci décidèrent, en 1855 et 1856, que plusieurs des innovations rituelles qu'on leur dénonçait étaient illégales. Liddell, encore imparfaitement éclairé sur les dangers de l'intrusion des cours civiles dans les affaires d'Eglise, déféra ces décisions au Comité judiciaire du Conseil privé, et lui fournit ainsi l'occasion d'inaugurer la longue série de ses décisions cultuelles. Ces juges laïques, assistés de l'archevêque de Canterbury et de l'évêque de Londres qui était alors Tait, se montrèrent plus larges que les premiers juges ecclésiastiques. Par décision du 21 mars 1837, ils admirent la légalité d'un autel sculpté et orné, pourvu qu'il fût en bois, de couvertures d'autel en couleurs variées suivant les saisons, de croix sur les murs du sanctuaire. Ce qu'ils

1 Memoir of Blomfield, t. II, p. 136 à 159, Ilistory of Ihe Romeward movement, p. 317 à 320.

déclarèrent illégal, c'étaient les dentelles brodées sur la nappe de communion, la croix fixée sur la table de communion et surtout l'autel en pierre ^ Les motifs par lesquels les juges appuyaient leur décision sur ce dernier point méritent d'appeler l'attention, parce qu'ils mettent bien en lumière la question de doctrine qui était engagée dans ces contestations sur des formes extérieures. Voici ces motifs :

La distinction entre un autel et une table de communion est, en elle-même, essentielle et fondée profondément sur la plus importante divergence, en matière de foi, qui sépare les prolestants elles romanistes, c'est-à-dire sur la différence existant entre l'idée qui prévalait dans l'Église catholique romaine, au temps de la Réforme, sur la nature du LorcVs Supper, et celle qui fut introduite par les réformateurs. Dans le premier cas, c'était considéré comme un sacrifice du corps et du sang du Sauveur; l'autel était la place sur laquelle le sacrifice devait être fait, les éléments consacrés, et ensuite traités comme le corps et le sang actuels de la victime. Les réformateurs, d'autre part, considéraient la sainte communion, non comme un sacrifice, mais comme une fête célébrée à la table du Seigneur, quoique, pour la consécration des éléments, pour les elTets de cette consécration et pour plusieurs autres points, ik diffèrent grandement entre eux. Le changement apporté dans la façon de considérer le sacrement appelait naturellement un changement correspondant dans l'ancien autel. Il ne devait plus être un autel de sacrifice, mais seulement une table sur laquelle les communiants prendraient part au Lord' s Supper^.

1 Life of Tait par Davidson, t. I, p. 217, 218. The Romewanî muvemeni, p. 337 à 3G1.

^ Les cours coasistoriales prétendent eacore aujourd'hui ap-

Loin d'être abattus par les difficultés qu'ils rencontraient, les Ritualistes devenaient chaque jour plus entreprenants. Le Révérend Skinner défiait publiquement les poursuites '. Le Révérend Stuart, personnage considérable du parti, déclarait « très respectueusement », à révoque de Londres, qu'il ne pouvait lui obéir en ce qui concernait l'allumage des cierges, et Tévêque en était réduit à exprimer son regret de cette désobéissance^. Même résistance de la part du Révérend Upton Richards, vicar de l'église Ail Saints, Margaret Street, construite en place de la chapelle autrefois desservie par Oakeley^. « Je n'entends pas soutenir, écrivait-il à révêque, que l'usage des lumières soit, en aucune façon, essentiel ou ait, en lui-même, une vertu, mais je crois que c'est un des ouvrages extérieurs de la citadelle de l'Eglise, et qu'en luttant pour cet ornement, ainsi que pour tout autre rite que la loi de l'Eglise permet, je ne fais que lutter pour ces protections que la piété et la sagesse de nos pères avaient disposées autour des choses sacrées. » Aussi un catholique écrivait-il, dans

pliquer celte jurisprudence, non parfois sans des tempéraments assez bizarres. Le D" Trislram, juge de la cour consistoriale de Londres, avait, par application de cette règle, refusé d'autoriser l'érection d'un autel de marbre dans laparoisse Saint-Luke, Ghelsea. Les paroissiens ne se sont pas découragés; ils ont présenté un autel composé d'un cadre en bois recouvert de plaques de marbre. Par décision, rendue en août 1904, le D' Tristram a bien voulu admettre que c'était la table en bois, seule légale aux yeux du Conseil privé. Une telle décision montre bien le terrain gagné par les Ritualistes, même devant les autorités les plus hostiles.

1 The Romeward movement, p. 340.

2 Life of Tait, t. 1, p. 219 à 222.

3 Ibid., p. 416 à 422.

une lettre publiée en 18o7 : « Allez dans des églises comme Saint-Barnabas, Pimlico, et Sainte-Marie, Osnaburgh Street, et dites-moi en quoi elles diffèrent de nos propres églises ' ? »

Ce qui contribuait à affermir et à enhardir les Ritualistes, c'est qu'ils commençaient alors à s'organiser en associations, les unes, plus ou moins secrètes pour l'impulsion du dedans, les autres publiques pour la lutte du dehors. En 1855, se fondait la « Société de la Sainte-Croix », qui devait avoir, peu après, pour filiale, la « Confrérie du Saint-Sacrement » : la première exclusivement ecclésiastique, la seconde renfermant clercs et laïques, toutes deux s'enveloppant d'un certain mystère pour échapper aux curiosités malveillantes des protestants. Elles groupaient les partisans les plus ardents du mouvement anglo-catholique. Leur idée maîtresse était la foi et la dévotion au dogme eucharistique : de là, un effort constant pour restaurer, avec ses anciens rites et son ancienne solennité, la Messe, dont elles ne craignaient pas de prononcer le nom si décrié depuis la Réforme ; elles encourageaient aussi la « réserve » et l'adoration des espèces consacrées. C'était du reste, dans tous les actes du culte et de la piété, qu'elles tendaient à se rapprocher du modèle catholique. L'iniluence de ces deux sociétés se fera sentir dans toutes les entreprises ultérieures du Ritualisme^.

1 Union, 14 août ISa".

" De cette inûuence, on ne veut pour preuve que la véhémence avec laquelle ces associations sont dénoncées par les adversaires

C'est aussi vers cette époque, en 1839, que les partisans du Higli Chiirch fondaient, par la concentration de diverses associations locales préexistantes, YEnglish Church Union ; ce\\e-c\ se donnait pour tâche de soutenir la lutte publique, sur tous les champs de bataille de l'opinion. Elle n'avait alors, à ses débuts, que quelques centaines d'adhérents : bientôt ses membres se compteront par milliers, et son action sera des plus considérables. L'un des articles de son programme était « d'apporter conseil et protection à toutes personnes, laïques ou clercs, injustement attaquées ou entravées, en matière spirituelle "-^ ». Par là surtout, elle sera d'un précieux secours aux Ritualistes, en leur procurant les moyens de résister aux persécutions diverses dont ils seront l'objet.

Dès la première année, YEnglish Church Union, fidèle à son programme, faisait paraître un tract intitulé : Remèdes et Loi contre les perturbateurs du service divin. Cette publication était motivée par le renouvellement, en 1839, à l'église Saint-Georges in the East, dans l'un des quartiers les plus misérables de Londres, des troubles dont, neuf ans auparavant, Saint-Barnabas avait été le théâtre. Les protestants, irrités des innovations du vicar qui avait notamment installé un chœur pour le chant des psaumes et inauguré les vêtements eucharistiques, avaient mis en mouvement la

protestants du Ritualisme. Cf. Walsh, The Secret Hisiory of the Oxford movement, p. 46 à "9 et 202 à 226.

1 The Hisiory of the English Church i7«îo?i, par Bayfield Roberts, p. 12.

populace du quartier, secondés par les cabaretiers que le zèle du clergé inquiétait sur la conservation de leur clientèle. Chaque dimanche, des désordres prémédités et organisés venaient interrompre le culte : cris, sifflets, tapage de tout genre, bouffonneries outrageantes, coussins jetés du haut des galeries, peaux d'orange et morceaux de pain lancés contre l'autel ou la table de communion, bousculades dirigées contre les membres du clergé. Sous les yeux de la police impuissante, ces désordres se prolongèrent, avec quelques intermittences, pendant près d'une année. Le Parlement s'en occupa à plusieurs reprises, en 1860. Tous les efforts de pacification, tentes par Tévêque ou par d'autres personnages, échouèrent. Le calme ne se rétablit que le jour où le vicar, découragé, consentit à échanger sa cure pour une autre à la campagne'. Il semblait que ce fût une victoire pour le parti protestant et une défaite pour le Ritualisme. L'effet d'opinion fut tout autre. L'infamie des moyens employés suscita, non seulement sur place, mais dans le pays entier, et jusque chez des hommes d'opinions fort opposées, comme lord Brougham et le doyen Stanley '^, un mouvement de sympathie en faveur du vicar et de son clergé. Pour la première fois, les Rilualistes se trouvaient être presque populaires.

1 Ces événomenis ont été racontés, sur te moment mT-ine, iiar le vicar, le Rév. Bij'an King ; Sacrilège and Ils Encouragement (1860). C. aussi, Life of Tait, 1. 1, p. 228 ; The Romeward movement, p. 40"> à 408; Life and Correspondence of Slanle;/, par Prolhero, t. Il, p. 25 à 30.

- A.-U. Mackovochie. A Meinoir, p. 63.

Aussi, dans les années qui suivirent, ne semble-t-il plus que personne soit bien empressé de se porter accusateur public des Ritualistes, de les dénoncer aux violences de la foule ou aux rigueurs des autorités. De cette abstention, il était d'ailleurs une autre cause. On sait quelle tempête souleva, en 1860, la publication des Essays and Revieics, les polémiques et les procès qui s'ensuivirent et qui passionnèrent, pendant cinq ou six années, le monde religieux^. Cette diversion détourna l'attention des questions d'autel, de surplis et de cierges, d'autant que ceux qui avaient été naguère les plus ardents adversaires de ces nouveautés cérémonielles, les Loic-churchmen, n'étaient pas maintenant les moins animés contre le Broad Church, et que, dans cette nouvelle campagne, ils se trouvaient être les alliés de leurs ennemis de la veille, les High-churchmen. Ces motifs divers expliquent comment, après 1860, l'apaisement s'était fait momentanément autour du Ritualisme et comment celui-ci put continuer, quelque temps, à se développer silencieusement, sans soulever d'émeute ni de procès.

Cette trêve ne devait durer qu'un temps. Les témérités bibliques du Broad Cliurch ne pouvaient toujours absorber l'attention du monde religieux. Aussi bien,

1 Cf. Seconde Paviie, p. 422 et sq.

en 1864 et lS6o, les cours de justice, d'une part, les évêques, de l'autre, s'étaient prononcés sur les questions soulevées par les Essays and Reviews et par le livre de Colenso. Le débat était sinon tranché, du moins épuisé, et, sur ce sujet, se produisait, dans les esprits, à défaut d'apaisement, une sorte de lassitude. Dès lors, il n'y avait plus de raison d'être à l'alliance momentanée qui s'était faite entre le High Church et le Low Church, et celui-ci, redevenu libre de suivre sa tendance naturelle, recommençait à exercer sa vigilance, non plus contre ceux qu'il jugeait n'être pas assez chrétiens, mais contre ceux qui lui paraissaient être trop catholiques.

Ce qu'il voyait de ce côté était de nature à l'émouvoir. Des témoignages contemporains nous informent sur ce qui se passait, en 1866, dans les églises ritualistcs. Pour l'ordre des oflices, on s'inspirait des souvenirs d'avant la Réforme ou des rites actuels de l'Eglise romaine. Cela était vrai surtout du service eucharistique, où l'on remettait en usage la chasuble, l'aube, l'étole, le manipule, l'amict, les cinq couleurs canoniques, les positions et les gestes prescrits par les anciennes rubriques, les prières du missel romain, en un mot le cérémonial de la messe '. On so servait de crucifix, d'images de saints, parfois d'eau bénite. La confession était remise en honneur : à la veille des fêtes, les ministres étaient parfois obligés de passer la

' Aussi l'une des accusations habituelles contre les Rituaiistes était-clie qu ils transformaient les temples en mass-howies.

nuit à entendre les pénitents. Des confréries entretenaient et développaient les diverses dévotions catholiques, notamment celle du Saint-Sacrement. Des manuels étaient publiés à l'usage des laïques ou du clergé, pour les initier à cette vie religieuse. Les clergymen se faisaient honneur de reprendre le nom de prêtres ; plusieurs portaient la soutane et se faisaient tonsurer ; il n'était pas jusqu'au célibat ecclésiastique qui ne commençât à avoir ses adeptes : ceux-ci constituaient la section supérieure de l'Association de la Sainte-Croix. Le Church congress^ tenu à York, en 1866, était l'occasion d'une exposition d'art religieux, où de magnifiques ornements d'église, chasubles, bandeaux d'autels, crosses, mitres, crucifix, images de saints, étaient offerts à la curiosité du clergé. L'évêque de Londres disait dans un de ses mandements : « Il y a, parmi nous, des églises dans lesquelles les ornements autour de la table de communion, les vêtements, les attitudes et toute la manière d'être du clergé officiant rendent difficile, pour un étranger qui y entre, de savoir s'il est dans un lieu de culte catholique romain ou anglican '. » Jowett écrivait à un de ses amis, le 24 décembre 1865 : M Si vous vous promeniez dehors, vous seriez très surpris du changement qui s'est fait dans les églises de Londres ; il y a, en elles, une sorte de revival esthético-catholique2. » Sans doute les églises où se pratiquait un culte si nouveau, étaient

1 Cité, en 1867, par Manning (England and Christendom. Introduction, p. LV, LVl).

2 Life and Letters of B. Jowett, t. I, p. 381.

encore assez rares; mais c'étaient les plus fréquentées, les plus en vue, les plus vivantes. De ce nombre, étaient presque toutes celles que de pieuses libéralités élevaient dans les quartiers jusque-là déshérités de Londres : telle entre autres la belle église de Saint- Alban, Holborn, qui venait d'être consacrée en 1863 et qui devait être, sous la direction de son vicar, le Révérend Mackonochie, le foyer le plus ardent du Ritualisme.

Dans les couvents de religieuses, sisterhoods , qui s'étaient fondés d'abord timidement en petit nombre, sous l'influence des premiers Tractariens, de Pusey notamment*, et qui, depuis, s'étaient développés, le Ritualisme se manifestait plus hardiment encore '^. Tout y était copié sur le modèle romain : costume, cérémonial des professions et des prises d'habit, livres de prière, dévotions, scapulaire, triple règle ou vœu de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, confession habituelle, mortifications et même usage de la discipline que Pusey recommandait^, — au grand scandale de ces Anglais qui ne s'effarouchaient pas de voir conserver le fouet dans les écoles et dans l'armée, — observance des fêtes catholiques jusque-là ignorées dans l'Anglicanisme, comme le Corpus Christi et la Commémoration des morts, adoration de la Croix le

1 Cf. Seconde Partie, p. 94 à 97.

2 Voir la surprise indignée avec laquelle les adversaires du Eilualisme constatent le développement de ces couvents et la façon dont les pratiques romanistes s'y sont introduites {Secret Ilislonj of thc Oxford movement, par Walsh, p. 162 et sq.).

3 Ibid., p. 39 à 41 et p. 185.

Vendredi saint, parfois même, usage du latin dans le chant des hymnes et dans la célébration de la messe ', tabernacle au-dessus de l'autel, les Espèces conservées dans un ciboire, bénédiction du Saint-Sacrement, etc. Que, dans ces couvents, le défaut d'expérience, l'absence d'une autorité dirigeante, d'un contrôle supérieur aient amené, de temps à autre, des abus, des excès, des désordres, ce n'est pas à nier; mais, malgré tout, la vie religieuse y était intense, le zèle ardent et généreux-. Le crédit que les Soeurs acquéraient ainsi sur les populations, notamment sur les enfants parles écoles, elles l'employaient à propager les croyances et les pratiques du Ritualisme le plus avancé.

Tous ces faits, surtout ceux qui se passaient dans les églises ouvertes au public, ne pouvaientpasnepas éveiller l'attention et par suite l'indignation des tenants du protestantisme. LordShaftesbury, personnage considérable du parti evangelical^ conseiller écouté de plus d'un ministre dans les nominations d'évêques, philanthrope zélé, homme de foi, mais imbu de tous les préjugés puritains, avait entrepris, avec quelques amis, une enquête personnelle. Ayant ainsi assisté, le 23 juillet 1866, au service du dimanche, dans l'église Saint- Alban, il ne pouvait, en en sortant, contenir son indignation. « C'est le culte de Jupiter et de Junon », écrivait-il. Le cérémonial, à son avis, dépassait tout ce

1 Sur ce point, voir le témoignage formel d'un converti. {Secret Hisiory, p. 193.)

- Voyez par exemple la vie édifiante de lune de ces religieuses, Harriet Monsell, a Memoir, par le Rév. Carter.

OrJGINE ET PREMIÈRES LUTTES DU RITUALISME 337

qu'il avait vu dans les « temples romains » et lui faisait l'effet d'une « scène de gymnastique théâtrale », d'une parade « histrionique », d'une sorte de « mélodrame au terme duquel on était surpris de ne pas voir tomber le rideau ». Et il s'écriait : « Conduisons-nous ainsi les âmes au Christ ou à Baal ' ? » Le Times, qui faisait également son enquête et qui envoyait des correspondants dans les églises suspectes, déclarait ne pas voir de différence entre le Ritualisme et le Catholicisme romain le plus avancé. Il concluait à des mesures répressives et demandait à quoi servaient les évêques, s'ils ne pouvaient empêcher cette invasion du Romanisme. Ce sentiment trouvait rapidement écho dans les parties protestantes de l'Anglicanisme : on y proclamait que de si scandaleuses nouveautés ne devaient plus être tolérées et qu'il importait d'en débarrasser l'Eglise établie. Aussi bien, pour la lutte à engager, un puissant instrument venait d'être constitué : la Church Association, fondée en novembre 1865, était la contre-partie de VEnglish Church Union, établie six ans auparavant; elle groupait les éléments les plus militants du Low Church, et se proposait de combattre le Ritualisme, non seulement par les moyens ordinaires de controverse, mais en provoquant toutes les mesures de coercition, notamment les poursuites judiciaires, ce qui lui fit donner plus tard le surnom de Persecutioji Company limited. A peine instituée, elle procédait,

' The Life and Work of the seventh Earl of SImftesbury, par Edwin Hodder, p. 618.

ni. 22

elle aussi, à des enquêtes dans les églises, afin d'y trouver matière à procès.

Il n'y avait donc pas à s'y tromper : de toutes parts, les adversaires des innovations rituelles se disposaient à la lutte. Il ne s'agissait plus seulement, comme naguère, de quelques escarmouches, locales, accidentelles, intermittentes ; c'est une guerre générale, permanente, méthodique où l'on s'engageait. Sur le but, aucune hésitation ; on voulait abattre, put doicn, le Ritualisme.

Pour résister à cette attaque, quelle était la force des Ritualistes? Ils croyaient avoir trouvé un fondement légal à leurs entreprises. Ils ne pouvaient nier, sans doute, qu'ils revenaient à un cérémonial depuis longtemps disparu sous l'action des idées de la Réforme, et qu'en le faisant, ils allaient au rebours de ces idées; mais ils invoquaient un texte : c'était la rubrique qui, dans le Prayer Book, précédait l'ordre à suivre dans les prières et qui était ainsi conçue : « Il faut observer ici que les ornements de l'Église et de ses ministres seront tels, pendant tout le service, qu'ils ont été spécifiés pour cette Eglise d'Angleterre, par Fautotorilé du Parlement, la seconde année du règne du roi Edouard VI. » Or, il paraissait facile d'établir que ces ornements étaient ceux que les Ritualistes cherchaient à remettre en usage '. Si cette rubrique semblait peu en harmonie avec d'autres textes et surtout

1 Cf. The catholic religion^ a manual of instruction for members of the Anglican Church, par Staley, p. 356 et 357.

avec les tendances qui avaient prévalu depuis, il fallait n'y voir qu'une preuve, entre beaucoup d'autres semblables, des induences contradiedoires qui s'étaient rencontrées à l'origine de la Réforme en Angleterre et de l'équivoque, souvent préméditée, à laquelle certains politiques avaient eu alors recours pour ne rebuter ni ceux qui se flattaient de rester plus ou moins catholiques, ni ceux qui entendaient aller au protestantisme. Newman n'a-t-il pas parlé, à ce propos, des « lèvres qui bégayaient des formulaires ambigus » ? Les Ritualistes ne constestaient pas cette ambiguïté, mais ils croyaient être fondés à en recueillir le bénéfice, du moment où ils s'autorisaient d'un texte formel. « Dans l'Eglise d'Angleterre, écrivaitl'un deux, il y a toujours eu, comme il y a maintenant, deux partis ayant des façons de voir distinctes, et je crois que le grand objet des compilateurs de la Liturgie a été de la disposer de telle sorte qu'il y eut place pour l'expression des vues des deux partis. La Liturgie et les Articles doivent, je pense, être regardés comme un grand compromis,... etde même que les deux partis ont liberté de conserver leurs opinions propres, de même ils ont liberté de les mettre en pratique comme il leur plaît, pourvu qu'ils se renferment dans la lettre delà loi, l'un ne l'excédant pas, l'autre ne restant pas en deçà '. »

1 Life of Tait, t. I, p. 418. — Parmi les légistes, le plus grand nombre, même quelques-uns de ceux qui avaient des syin^ialliies Jligh Church, comme Roundell Palmer, contestaient, au point de vue juridi(|ne, la thèse des Ritualistes, et, si formelle que lût la ruljri(iiie du Prai/ei- Boo/c,Us croyaient pouvoir y opposerd'autres textes et des considérations historiques qui leur paraissaient ea

Si intéressante que fût la question de légalité, il importait davantage encore de savoir quelles sympathies le Ritualisme pouvait espérer rencontrer dans l'opinion. Au début, il n'avait guère été pris au sérieux; ces querelles de cierges et de surplis paraissaient mesquines et ridicules. Mais, avec le temps, cette impression s'était, au moins chez certains esprits, un peu modifiée. J'ai déjà eu occasion de noter, à ce point de vue, la réaction favorable, provoquée par les troubles de Saint-Georges in the East. Ajoutons que si, en s'accentuant et en s'étendant, le nouveau cérémonial éveillait, chez certains, des répugnances plus vives, il produisait, chez d'autres, un effet d'accoutumance. C'est ce que constatait un clergyman de Londres, dans une lettre adressée, en février 18G6, à l'évéque de cette ville. « Dans ma propre église, disait-il, les vêtements et autres pratiques high-ritualisuc auraient, il yasixmois, effarouché beaucoup de gens et n'auraient plu à presque personne ; aujourd'hui, on en cause tranquillement, on s'instruit de leur signification et de leur usage, et plusieurs même les réclament. » Aussi ce clergyman croyait-il pouvoir affirmer que « le Iligh ritual était un fait établi qu'on ne pouvait supprimer' ». Vers la même époque, lévêque Wilberforce, fort soigneux cependant d'éviter toute compromission avec le romanisme, reconnaissait « qu'il y avait, dans l'esprit

détruire la portée. Ceux qui seraient curieux de connaître cette argumentation, la trouveront dans Memorials personal and political, de lord Selborne, t. I, p. 379 à 397. 1 Life ofTail, t. I, p. 414 et 415.

anglais, un grand mouvement vers un plus haut rituel, towards a higher riiual ». 11 invoquait, dans ce sens, le témoignage d'un député de Manchester qui, au cours de sa campagne électorale, avait noté, non sans étonnement, l'intérêt pris par le peuple de cette ville aux choses d'église, et « le fort accroissement de son amour du ritueP ».

C'est que les préventions que lepuritanisme était parvenu, depuis la Réforme, à susciter contre le cérémonial religieux, suspect à ses yeux de rappeler les superstitions romaines, loin d'être en harmonie avec les habitudes générales d'esprit des Anglais, avec leurs goûts, avec leurs usages sociaux, y faisaient plutôt violence. Elles avaient quelque chose d'artificiel et d'imposé. La nudité du temple et la sécheresse du culte étaient une anomalie au milieu de tout ce qui les entourait. En effet, nul peuple n'a plus curieusement et plus scrupuleusement conservé, dans sa vie civile, l'antique et parfois bizarre somptuosité du cérémonial et du costume. On n'en veut pour preuve que les rites du couronnement du roi, de l'installation du lord-maire, de l'ouverture des sessions du Parlement, le costume des présidents des Chambres législatives, des magistrats, etc. Si donc les Ritualistes avaient, contre eux, des préjugés vieux déjà de trois siècles, ils ne faisaient cependant que réintroduire, dans l'ordre religieux, un cérémonial maintenu et goûté partout ailleurs, renouer d'antiques traditions auxquelles, en dehors du temple,

' Life of Wilberforce, t. 111, ]i. 189.

on s'était fait un point d'honneur de demeurer imperturbablement fidèle. Sans supprimer complètement la difficulté de leur tâche, il y avait là quelque chose qui l'atténuait.

Notons encore qu'on commençait, dans quelques parties du monde religieux, à se rendre mieux compte des mobiles qui déterminaient les Ritualistes. On comprenait que, si certains d'entre eux obéissaient à une préoccupation un peu frivole d'esthétisme liturgique et d'archéologie médiévale, d'autres ne s'attachaient au cérémonial que parce qu'ils y voyaient une expression naturelle et nécessaire de la doctrine, une façon de professer leur foi et de l'imprimer dans l'esprit et dans l'imagination d'un public toujours sensible aux formes extérieures. Comme le disait l'un d'eux, c'était une manière de rendre « les vérités visibles et le catholicisme intelligible aux masses' ». « Te suis assuré, disait le vicar de Saint-Georges m the East, que, sans l'aide de tous les accessoires extérieurs du rituel, nous ne réussirons jamais à enseigner à notre troupeau, spécialement à la partie la plus pauvre de ce troupeau, ce qu'est au fond la doctrine de la Sainte Eucharistie, et la place que tient ce sacrement dans l'économie de la grâce chrétienne, comme le seul acte de culte et de sacrifice offert par l'Eglise au Dieu tout-puissant^, » Les Ritualistes rappelaient, avec insistance, la raison d'être et le sens du cérémonial. Ils recommandaient aux fidèles

1 Life of Pusey, t. IV, p. 272.

- History of the Romewarcl movement, p. 406.

de ne jamais perdre de vue la réalité que ces formes recouvraient ; ils les mettaient en garde contre « Terreur qui consisterait à prendre l'ombre pour la substance, le signe pour la chose signifiée, et à s'en tenir aux symboles extérieurs^ ». Mackonochie lui-même déclarait que « la pure question de rituel tenait très peu de place dans ses pensées ». « Nous attachons, ajoutait-il, de l'importance à ces cérémonies, non pour elles-mêmes, mais à cause du service spécial où elles sont en usage ; cela doit signifier quelque chose; cela signifie quelque chose ^. »

Un fait surtout frappait les observateurs de bonne foi et les inclinait à un jugement favorable : c'est que l'introduction, dans une église, du nouveau cérémonial, coïncidait presque toujours avec une intensité plus grande de vie religieuse. Ils remarquaient en outre que les promoteurs du Ritualisme, au lieu de rechercher les paroisses riches et mondaines, comme ils l'eussent fait s'ils n'avaient été que des dilettantes en quête des jouissances artistiques, leur préféraient ces quartiers du centre et de l'est de Londres dont la détresse morale et matérielle dépassait alors tout ce que nous connaissons aujourd'hui. Là, dans des ruelles sordides, dans une atmosphère de vice, de crime, de saleté et de maladie, grouillait une population misérable et sauvage avec laquelle la plupart des ministres anglicans de l'ancien type s'étaient sentis trop gentle-^

1 Lettre du Rév. Chambers. {Memones ofa Sisler o/'S. Saviour's Friory, p. 166-1G7.) '^ A.-II. Mackonochie. A AIemoir,p. 101.

344 LA RENAISSxVNCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE

men pour se commettre et qui, par suite, vivait en dehors de toute influence chrétienne. Les Ritualistes s'instituaient apôtres de cette population ; ils s'établissaient au cœur de leurs repaires, à Saint-Georges in the East, à Saint-Peter, London Docks, à Saint-Alban, Holborn, pauvres eux-mêmes parmi les pauvres, mortifiés parmi les souffrants, ne se laissant effrayer par aucune violence, dégoûter par aucune laideur, rebuter par aucun déboire, inlassablement charitables et dévoués : tels les Lowder, les Chambers, les Mackonochie, les Stanton, et beaucoup d'autres. Ils appelaient, pour les aider, quelques-unes de ces communautés de religieuses, récemment fondées par leurs amis, qui s'installaient à côté d'eux dans ces quartiers, se vouaient au service des enfants, des pauvres et des malades, le plus souvent dénuées elles-mêmes de tout, se heurtant à mille obstacles du dedans ou du dehors, mais oubliant leurs épreuves dans l'enthousiasme de leur vie de bienfaisance, de prière et d'austérité \ L'épidémie de choléra qui ravagea, en 1866, les quartiers pauvres de Londres, fut, pour ces religieuses, une occasion de mettre en œuvre leur charité. Elles s'inquiétaient des misères spirituelles, non moins que des matérielles ; la sœur, suivant l'expression de Pusey, était « le pionnier du prêtre », lui préparant et lui ouvrant la voie. Tout cela, qui n'eût pas surpris en terre catholique, était chose nouvelle dans l'Anglicanisme; ceux que leurs préjugés n'aveuglaient pas absolument devaient recon-

' Cf. Memories of a Sister of S. Saviour^s Priory,

naître un idéal de vie apostolique supérieur à ce qu'ils étaient habitués à voir autour d'eux, et, quoi qu'ils pensassent de la doctrine et des procédés, ils ne pouvaient refuser à un tel zèle leur estime et leur respect. Force était d'ailleurs de constater que ce zèle n'était pas sans efficacité. S'il n'opérait pas, dans ces quartiers, une transformation complète qu'un miracle seul eût pu obtenir, il parvenait, ce qui était déjà beaucoup, à y allumer, de place en place, une petite ilamme de vie chrétienne. Clergymen et religieuses se faisaient aimer et considérer par ces misérables qui s'accoutumaient à les appeler father et si'ster. Et, fait remarquable, il apparaissait que les nouveautés rituelles contribuaient à ce succès, que ce qui avait prise sur le populaire londonien, ce n'était pas une religion amoindrie, terne, humanisée, naturalisée, mais, au contraire, la religion présentée dans la plénitude de son dogmatisme surnaturel et aussi dans la pompe de son symbolisme liturgique. Le culte attirait d'autant plus ces pauvres gens qu'il contrastait davantage, par sa beauté et sa poésie, avec la hideuse vulgarité de leur vie coutumière'.

Du progrès du Ritualisme, du crédit plus grand

1 Un écrivain, qui vient de publier une enquête justement remarquée, sur l'état matériel et moral du peuple de Londres, a fait une constatation analogue. 11 insiste, sans doute, sur rindllférence religieuse qui domine dans ce peuple; mais il reconnaît que ce sont les pasteurs High Church qui, avec les prêtres catholiques, ont le plus d'action sur lui, et que le cérémonial est pour «juclque chose dans celle action. (Charles Boolh, Lt/e and Labour of Ihe people in London, Ihird séries, Heligious Influences, vol. VII, Summary.)

qu'il avait fini par obtenir dans une partie du monde religieux, il n'est pas alors de signe plus caractéristique que l'adhésion publique et solennelle qui, en juin 1866, y est donnée parPusey. C'est le moment où celuici est engagé dans une grande controverse avec les catholiques, à la suite de la publication de son premier Eirenicon, paru en septembre 1865 \ J'ai dit comment, à l'origine, Pusey, ainsi que Newman, avait envisagé, plutôt avec ennui et méfiance, les innovations liturgiques. Le temps n'avait pas paru d'abord atténuer ce sentiment, bien au contraire. Dans des lettres de 1849 et de 1851, Pusey se montrait disposé à croire que l'avantage de ces changements ne valait pas les difficultés qui en étaient la conséquence -. 11 protestait, quand on paraissait le confondre avec les Ritualistes. Ainsi avait-il fait, notamment, lorsqu'il avait vu les manifestants de Saint-Georges in the East partir en guerre, au cri de : « A bas les Puseyites ! » et il avait alors écrit à l'évêque de Londres :

Je suis dans cette étrange position que mon nom est appliqué en sobriquet à ce pour quoi je n'ai jamais eu de sympathie, à ce que les rédacteurs des Traces, avec lesquels j'ai été autrefois associé, ont toujours blâmé, je veux dire toutes les innovations dans la faconde conduire le service, toutes les affaires du Ritualisme, et particulièrement la reprise des vêtements qui n'étaient plus en usage. Je n'avais aucune fonction dans lÉglise qui m'autorisât à parler publiquement... Dans ces dernières années, quand le Ritua-

1 Cf. plus haut, chap. I.

2 Life of Pusey, t. 111, p. 369 et 370, t. IV, p. 210 et 211.

lisrae est devenu plus en vue, j'ai chercliû une occasion naturelle de m'en séparer, je ne l'ai pas trouvée. J'ai été obligé, pour cette raison, de m'en tenir à dt^s protestations privées qui ont pu ne pas être entendues, ou à des avertissements donnés au jeune clergé, du haut de la chaire de l'Université, pour le mettre en garde contre le danger de changer le rituel par caprice personnel'.

Mais, en 1866, l'attitude de Pusey est toute différente. Il se décide à s'affilier à VEnglish Church Union, dont il était demeuré jusque-là éloigné, probablement parce qu'il la trouvait trop engagée dans la campagne ritualiste, et, le 14 juin, dans la séance solennelle où est célébré le septième anniversaire de cette association, il prend la parole et explique ainsi les raisons de son changement :

Il est bien connu que je n'ai jamais été un ritualiste... A nos débuts, nous étions très inquiets au sujet du rituel... Nous le découragions, en privé, par crainte que tout le Mouvement ne devînt superficiel... Nous sentions qu'il était beaucoup plus facile de changer un vêtement que de changer le cœur, et que les choses extérieures pouvaient être obtenuesaux dépensdes doctrines elles-mêmes. Introduire le rituel avant que les doctrines n'eussent pris largement possession des cœurs, aurait été entraver leur marche. C'aurait été comme des enfants enfonçant des fleurs dans le sol, pour les y voir périr aussitôt. Notre rôle était plutôt, pour ainsi dire, de planter le bulbe là où, par la bénédiction de Dieu, il pouvait prendre racine, croître et fleurir magnifiquement et naturellement... Nous pensions encore que rien ne devait être fait par le clergé,

» Life of Pusey, t. IV, p. 211 et 212.

avant que ce ne fût demandé par une grande partie du peuple... Autrement on suscitait, non seulement des désordres, mais une idée de tyrannie cléricale... Maintenant, beaucoup des difficultés contre lesquelles nous avions eu d'abord à lutter ont été écartées. Tout d'abord, je suppose que nous sommes en présence d'un véritable mouve-r ment laïque. Le clergé a enseigné cela au peuple, et le peuple l'a demandé au clergé. Nous le leur avons enseigné; ils ont senti que c'était vrai, et ils nous ont dit : « Metteznous cela devant les yeux ». Il n'y a maintenant aucun danger que ce soit superficiel. Après trente années de souffrance , trente années de mépris , trente années d'épreuves, rien ne peut plus être superficiel'.

Vers la même époque, Pusey écrivait à Mackonocliie: « 11 est très vrai que, de moi-même, je n'aurais pas suivi la ligne des Ritualistes; mais il est complètement faux que je ne sympathise pas avec eux, de grand cœur, pour notre foi commune et pour leur œuvre '■'. » Un an plus tard, en 1S67, dans une autre séance de l'E. C. U., il protestait contre la distinction que lord Shaftesbury avait prétendu établir entre les anciens Tractariens et les Ritualistes; il affirmait qu'ils n'avaient été divisés que sur une question de conduite et de prudence. « En matière de foi, ajoutait-il, il n'y a pas eu la plus légère différence. La seule question pratique, entre nous et les Ritualistes, était que nous enseign ions par l'oreille et qu'ils enseignaient aussi par les yeux...

1 Life of Pusey, t. IV, p. 212-213. liislory of Ihe English Churck Union, p. 78-79.

2 A.-H. Mackonochie. A. Memoir, p. 193-194.

La persécution a eu pour effet de réunir ceux qui auparavant suivaient leurligne séparée '. »

Est-ce à dire qu'une fusion complète se fût accomplieentre les anciens Tractariens et les jeunes Ritualistes? Non! il y avait là des origines, des formations, des vues et, comme on dit aujourd'hui, des mentalités trop dissemblables. D'un côté, des hommes d'université, théologiens et scholars, lettrés et savants, graves, mesurés, corrects, un peu solennels, de pensée et de foi profondes, préoccupés surtout de doctrines, s'adressant à une élite intellectuelle ; de l'autre, des hommes d'action, de culture moins affinée, d'allure plus démocratique, d'un tempéranient de missionnaires, plus soucieux de pratique que de science, pieux, intrépides, ardents, même aventureux, pressés d'aller au peuple qu'ils veulent gagner à Dieu, et n'en redoutant pas le contact et les violences. De ce contraste, résultait un certain manque de sympathie réciproque et un peu de gêne qui se manifestaient jusque dans les rapprochements. La chose fut visible en cette année 1866, à l'enterrement de Keble, où se rencontrèrent, dans un même pieux hommage, les représentants des deux écoles. L'un des Tractariens présents, Church, notait, dans une lettre écrite sur le moment, l'impression que lui avaient causée « cet étrange assemblage » et « cette rencontre de deux courants, le vieux et le nouveau ». Il s'était rendu compte que les anciens amis de Keble faisaient, aux hommes plus jeunes qui s'étaient joints à eux en cette circons-

» Hlstory of Ihe Englisli Church Union, p. 89-90.

tance, aux Mackonochie, aux Lowder et à leurs compagnons, Teffet d'hommes d'un autre âge et d'une autre physionomie \ Au cours des années suivantes, les Tractariens devaient, plus d'une fois, dans leurs épanchements intimes, laisser entrevoir ces mêmes sentiments d'étonnement un peu inquiet et méfiant-, mais sans, pour cela, dénoncer l'alliance solennellement proclamée, en juin 1866, par Pusey.

Cette alliance était un fait considérable pour les Ritualistes, surtout venant à l'heure où se formait, contre eux, une attaque si générale et si redoutable. Ils y gagnaient de ne plus être une avant-garde d'irréguliers plus ou moins isolés ; ils se voyaient rejoints par le gros de l'armée du Ilic/h Church; en réalité même, ils entraînaient cette armée, l'absorbaient, lui imposaient leur drapeau et leur façon de combattre. Plus n'était question de Tractarianisme, sinon comme d'un souvenir historique. Désormais, c'est le Piitualisme qui va occuper la scène; c'est pour lui ou contre lui qu'on se battra.

1 Lettre de Church à Copeland, en date du 7 avril 1866. {Life and Letters of dean Church, p. 172.)

" Life of Fusey, t. IV, p. 216, 271 ; Letters of lord Blac/cford, p. 375.

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