‹ La Renaissance catholique en Angleterre au XIXe siècle (volume 4)Chapitre 11 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

I L'or.ige soulevé par la prétendue « Agression papale » s'est apaisé peu à peu. Wiseman s'applique à rapprocher socialement les catholiques de leurs compatriotes. Ses « lectures». Sermons solennels dans lesquels Newman célèbre la renaissance du catholicisme en Angleterre. — II. Dans une série de conférences prononcées à Birmingham, Newman s'attaque vivement aux préventions dont les catholiques anglais sont l'objet de la part de leurs compatriotes protestants. Ellet produit. Procès Achilli. Condamnation de Newman. — III. Newman recteur de l'Université catholique de Dublin. Ses idées sur ce que doit être une Université catholique. Les difficultés auxquelles il se heurte, l'obligent à résigner ses fonctions. — IV. Wiseman empressé à employer les convertis, Oakeley, Faber, Ward. Prompte ordination de iManning. Son séjour à Rome. De retour à Londres, il a tout de suite un rôle actif, sans avoir d'abord de position déterminée. Ses relations avec Wiseman. Sur le désir de ce dernier, il fonde les Oblats de Saint-Charles. — V. Manning directeur spirituel. Son action dans les conversions qui s'accomplissent. Sa correspondance avec Robert Wilberforce. Celui-ci finit par abjurer. Sa mort.

La bourrasque d'intolérance protestante, soulevée, à la fin de 1850, contre l'Eglise romaine, après avoir fait fureur pendant quelques mois, était allée peu à peu s'afiTaiblissant. Les catholiques, un moment étourdis, se rendaient compte qu'en somme il en était résulté plus de bruit que de mal, que la hiérarchie ne s'en

constituait pas moins, et surtout que leur cause gagnait beaucoup au nouvel afflux de conversions. Le cardinal Wiseman qui, naguère, avait fait si vaillamment tête à l'explosion, usait maintenant d'adresse pour apaiser et ramener les esprits. Persuadé que l'une des grandes faiblesses des catholiques anglais était l'éloignement où ils se trouvaient, depuis longtemps, de la vie sociale et intellectuelle du reste de la nation, craignant que cet éloignement ne fût encore augmenté par la récente crise, il chercha les moyens d'amener au contraire un rapprochement. De là son empressement à faire, devant les auditoires les plus divers, des conférences ou lectures sur des sujets étrangers aux choses religieuses : art, science, économie sociale, hygiène, réformes philanthropiques. « Mon idée, en acceptant de prendre la parole, écrivait-il un jour à l'occasion de l'une de ces conférences, est celle-ci : Montrons aux protestants que nous pouvons, aussi bien qu'eux, donner au public un régal intellectuel et que nous ne nous intéressons pas moins qu'ils ne le font, au progrès du peuple ^ » Il apportait, dans ces lectures, un heureux mélange de dignité et d'aisance, une grande ouverture d'esprit, une érudition variée qu'animait un souffle de poésie. Le public y découvrait, non sans surprise, que, loin d'être rétréci et éteint par sa religion, ce prêtre était en sympathie généreuse et intelligente avec tout ce qui occupait ses compatriotes. De divers côtés, des instituts scientifiques et littéraires l'invitèrent à prendre la pa-

1 Life of 'Wiseman, t. II, p. 51.

rôle à leurs séances. Il n'était pas jusqu'à ses manières et jusqu'à sa physionomie qu'on ne s'étonnât de trouver tout à fait d'un gentleman anglais et qui ne contrastassent avec l'idée qu'on se faisait alors, outre-Manche, de l'ecclésiastique romaine Ainsi acquérait-il, outre l'amitié particulière de personnages tels que Brougliam, Dickens, l'acteur Kean, le peintre Stanfield, une popularité générale que constatait le Times et qui rejaillissait sur son Église. Un catholique considérable, M. de Lisle, lui écrivait: « La façon dont j'entends parler de Votre Eminence, dans toutes les classes, depuis les hommes politiques jusqu'aux ingénieurs civils, me prouve que les conférences de Votre Eminence font plus, — mille fois plus, — que toutes les controverses du monde, pour gagner le cœur de la vieille Angleterre^. » Cette popularité acquise comme lecturer, Wiseman allait encore l'accroître, dans les années suivantes, comme romancier, par l'éclatant succès de Fabiola ou V Église des Catacombes^.

Newman se trouvait naturellement indiqué pour aider l'archevêque de Westminster à ramener l'opinion anglaise. A la vérité, dans sa retraite de Birmingham, très occupé de l'Oratoire qu'il transférait alors dans le

' « 11 a grand air et un extérieur avenant, notait un journal deBath au Jendemain d'une conférence faite dans cette ville, sans presque rien de cette apparence ou de cette expression qu'on est convenu d'attribuer aux prêtres de son Église. Il est entièrement Anglais, de visage et d'accent. » {Life of Wi^eman^ t. II, p. 49.)

2 Life of Wiseman, t. II, p. 155.

3 Fabiola fut publié en ISoi.

2(i4 LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE

faubourg d'Egbaston <, il semblait un peu à l'écart des hommes et des événements. En voyant même ce prédicateur illustre, habitué naguère aux auditoires cultivés de Sainte-Marie d'Oxford, dépenser son zèle et son talent à évangéliser de pauvres ouvriers irlandais, dans la petite chapelle de son couvent, certains spectateurs se demandaient si Rome n'avait pas perdu quelque chose de son ancienne habileté à utiliser, avec la plus grande efficacité possible, les instruments mis à sa disposition 2, L'humilité de cet apostolat, loin de rebuter Newman, plaisait à sa vertu. Toutefois, il ne se dérobait pas aux actions plus retentissantes. Fallait-il, dans une circonstance solennelle, parler au nom des catholiques, on était heureux de s'adresser à lui. Ainsi fut-il appelé, en 1851, à prêcher un sermon pour l'installation de M^^'' Ullathorne, le premier évêque de Birmingham. En dépit de la tourmente qui sévissait alors contre l'Église, ce qui dominait dans ce sermon, c'était la joie triomphante qu'éveillait, chez l'orateur, la merveilleuse résurrection du catholicisme en Angleterre.

1 La constrnction du couvent dEgbaston, destiné à remplacer la première installation devenue insuffisante, n'allait pas sans éveiller d'étranges alarmes, et le Times avait révélé, avec grand émoi, que, sous les nouveaux bâtiments, des cachots étaient mystérieusement préparés en vue des séquestrations monacales. Newman dut le rassurer, en lui expliquant que ces prétendus cachots étaient tout siuiplement des celliers et magasins, dépendances de la cuisine. (Lettre au Times du 15 mai 1851.)

- Cette réflexion était celle d'un journaliste de Birmingham qui avait eu l'occasion d'entendre alors Newman prononcer un brillant discours, devant une quarantaine d'auditeurs, pour la plupart fort illettrés. {Cardinal Newman, par Wilfrid Meynell, p. 62.)

Après avoir évoqué le souvenir de saint Athanase, revenant d'exil à la mort de Julien l'Apostat, et reparaissant, à la grande surprise de son peuple, dans la cathédrale d'Alexandrie, assis sur son trône et revêtu des ornements épiscopaux, il ajoutait :

Quelque chose de semblable se passe de nos jours ; l'Église sort de sa prison...; elle en sort avec le pallium, et la chape, et l'a cliasuble, et Tétole, et les reliques miraculeuses, et les saintes images. Ses évèques se retrouvent dans leurs chaires, entourés des prêtres, et le spectacle d'une majestueuse hiérarchie se montre à nos regards... Quelle étonnante vitalité!... Elle ne réclame, ne cherche, ne désire aucun pouvoir temporel. Elle ne se mêle ni de César ni des choses de César; elle lui obéit dans ce qui est de son ressort, mais elle est indépendante de lui. Sa force est en Dieu... Comment allez-vous agir à son égard, enfants des hommes?...

Newman ne se faisait pas illusion sur les hostilités auxquelles devait s'attendre le catholicisme, en Angleterre, et qui venaient de se manifester avec tant de violence ; le sentiment, qu'il en avait, donnait même un accent particulièrement grave à sa parole :

Oui, sans doute, nous nous réjouissons, mais solennellement, religieusement, courageusement, comme les prêtres du Seigneur, quand ils portaient au combat l'arche du Seigneur... Nous vous aimons, ô hommes de cette génération, mais nous ne vous craignons pas. Comprenez-le et sachez-le .bien, nous ferons l'œuvre de Dieu et nous remplirons noire mission, avec votre consentement, si nous pouvons l'obtenir, mais malgré vous, si nous ne l'obtenons pas... Nous ne désirons vous subjuguer qu'en faisant appel

à votre raison et à votre cœur... Nous espérons y arriver. Je ne dis pas que nous y arriverons avec la génération présente, ni sans avoir beaucoup à souffrir; mais nous envisageons l'avenir avec confiance et avec une parfaite indifférence sur ce qui nous est personnel. Quant à nous, il y a longtemps que le monde nous a fait tout le mal qu'il peut nous faire... Dans le champ de la calomnie et du ridicule, il a épuisé tout ce qu'il pouvait faire... Nous connaissons le sort qui nous attend, c'est de rendre témoignage et d'être couverts d'opprobres, d'être rejetés comme mauvais et de réussir. Telle est la loi que le souverain maître a attachée à la promulgation de la vérité... Ses prédicateurs souffrent, mais sa cause ti'iomphe. C'est avec joie que nous avons accepté ce marché, et, puisque nous nous sommes résignés à subir la peine, c'est bien notre intention, avec l'aide de Dieu, d'en réclamer la compensation.

Et alors, se tournant vers ses frères dans la foi, Newman les exhortait « à ne pas craindre les peines qui pouvaient tomber sur eux ». Il leur rappelait Notre- Seigneur allant au-devant de Pierre sur les flots :

Soyons fidèles, et le vent qui souffle avec violence tombera, et la mer furieuse deviendra calme. Non, je ne crains pas les clameurs passagères de notre ennemi; je ne crains pas ce peuple au milieu duquel nous vivons, du sang duquel nous sommes issus,... et qui, malgré la perte des dons célestes, a conservé l'amour de la justice, l'allure virile et la tendresse de cœur que saint Grégoire sut lire sur son front.

L'année suivante, devant les nouveaux évêques d'Angleterre, réunis à Oscott, pour leur premier synode, c'est encore Newman qui est appelé à prendre la parole. Il célèbre ce qu'il appelle le « Second printemps de

l'Eglise d'Angleterre ». D'ordinaire, observe-t-il, à la différence du monde de la nature où le printemps revient, riiomme et ses œuvres périssent sans retour. Cette règle ne reçoit-elle pas aujourd'hui, en Angleterre, un éclatant démenti ? Ne s'est-il pas produit un événement dont le caractère inattendu, merveilleux, explique l'émotion des esprits ? « Le passé ne revient jamais, disait-on. Eh bien, le passé est revenu. Ce qui était mort est de nouveau vivant. L'Eglise anglaise avait été, puis elle avait cessé d'être, et voilà qu'elle revit. » L'orateur dépeint alors successivement la splendeur de l'ancienne Eglise d'Angleterre, puis son anéantissement \ enfin le miracle de sa renaissance, dont les cérémonies même du synode sont une manifestation. « Le passé, s'écrie-t-il, va donc revenir, le tombeau va s'ouvrir. » Et alors, c'est un chant de victoire et d'amour pour lequel la langue ordinaire lui paraît trop froide ; il emprunte les brûlantes paroles du Cantique des Cantiques. L'auditoire est transporté; Wiseman ne peut retenir ses larmes qui coulent abondantes.

Par certains côtés de sa nature très sensitive, Newman souffrait plus que tout autre des injustices de

1 Les pages de ce discours dans lesquelles Newman rappelle l'état misérable où les catholiques lui étaient apparus à son entrée dans la vie, sont demeurées célèbres. Je les ai déjà citées dans la première partie de la Renaissance catholiçue en Angla^ terre au XIX' siècle, p. 316.

l'opinion à l'égard de sa foi religieuse. Il n'était pas, comme les catholiques de naissance, habitué à l'impopularité. Mais il n'en éprouvait ni intimidation ni découragement. Bien au contraire, se sentant, par son ancien renom, plus d'autorité pour en imposer à ces passions, il résolut de s'attaquer directement à elles. Ce fut l'objet d'une série de neuf lectures sur la « Situation des catholiques en Angleterre», qu'il lit à Birmingham, en 1851, quand les esprits étaient encore échauffés contre « l'agression papale ». Les réunions avaient lieu dans la salle de la Bourse des grains ; on y était admis sur carte. Dès le début, le conférencier marquait clairement son dessein :

Je vais rechercher pourquoi, dans cette nation intelUgente et dans ce xix« siècle si rationnel, il se fait que nous, calholiques, soyons si méprisés et haïs par nos propres concitoyens... Pourquoi ceux-ci sont-ils si prompts à croire à tout récit, à notre désavantage, quelque extravagant qu'il soit, comme s'il était hors de doute que nous fussions tous, ou grossièrement trompés, ou d'une hypocrisie plus que naturelle, tandis qu'eux, au contraire, seraient, comparativement à nous, des modèles de sagacité, de droiture, de vertu humaine et d'intelligence chrétienne? Je ne recherche pas pourquoi eux-mêmes ne sont pas cathoUques, mais pourquoi ils sont si en colère contre ceux qui le sont... Comment arrive-t-il que les catholiques soient ainsi foulés aux pieds et méprisés par un peuple qui est doué par la nature de nombreuses et grandes qualités morales et intellectuelles? Comment se fait-il que les pierres même, les briques, les tuiles d'une ville aussi occupée et aussi populeuse que celle que nous habitons, crient contre nous? Un tel élat de choses est non seulement

une épreuve pour la chair et le sang, mais une inquiétude pour la raison et rimagiuation.

Newman se déclare bien placé pour traiter ce sujet: « Ayant été protestant et étant aujourd'hui catholique, je sais ce que Ton dit et ce que l'on pense des catholiques, et, d'autre part, je sais ce qu'ils sont réellement. » Il ne le prend pas sur le ton plaintif et humilié. C'est de haut, au nom de la justice, de la vérité, du bon sens, qu'il dénonce l'étrange état d'esprit de ses compatriotes à l'égard des catholiques, qu'il en recherche les causes et en note les manifestations. Pas de généralités indéterminées, mais des faits précis, finement analysés, des })ortraits vivants où chacun peut reconnaître les Anglais de son temps et de son voisinage. Une lumière vengeresse est projetée sur la sottise et l'odieux des préjugés et des haines, sur la prodigieuse ignorance qui leur a permis de se développer. « Si l'Eglise catholique était dans la lune, dit-il, ces gens mettraient plus de patience à l'étudier et en traceraient l'image avec plus d'exactitude qu'ils ne le font maintenant. » L'ironie domine, cette ironie redoutable oîi Newman excelle et à laquelle il n'a jamais donné plus libre cours : c'est tantôt une raillerie qui s'amuse du ridicule qu'elle llagelle, tantôt un sarcasme plus amer, plus attristé : tel ce passage détaché de la seconde conférence :

J'avais oublié que nous, prêtres catholiques, ne sommes pas des hommes, que nous n'avons pas d'honneur à perdre, que nous n'avons pas de sentiments qu'on puisse blesser... Nous u'avons rien de personnel, nous ne sommes pas des

créatures de la même espèce que nos accusateurs, nous ne sommes pas des gentlemen, nous ne sommes pas des chrétiens; nous sommes des abstractions, nous sommes des ombres, nous sommes des figures héraldiques... Nous sommes des quilles insensibles, faites pour être renversées par le premier enfant venu ; nous sommes les Jean Doc ou Richard Roe des légistes, les Titius et les Bertha des canonistes, qu'on emploie, en toute occasion, pour subir toute espèce d'affronts et d'infortunes. Si les figures brodées sur une vieille tapisserie quittaient tout à coup les murs, si un lion rampant, descendant de la porte d'une hôtellerie, se promenait tout à coup dans les rues, un protestant ne serait pas plus surpris qu'en apprenant que nous avons des nerfs, que nous avons un cœur, que nous sommes doués de sensibilité... Oui, voilà bien ce qui nous est réservé depuis le commencement; en naissant, nous avons acquis le droit, non pas d'être complètement détruits, mais d'être les jouets de l'orgueil du monde ^

Newman n'a pas seulement pour dessein de flétrir l'intolérance haineuse des protestants; il veut aussi et surtout rendre confiance et hardiesse aux catholiques.

1 La même note s'était trouvée déjà dans le sermon prononcé àrinstallation de l'évéque de Birmingham ; témoin ce passage: « Personne qui ne soit assez brave pour nous mépriser; ce nest pas une lâcheté de nous attaquer, quand nous ne pouvons répondre, ni une cruauté de nous imputer ce que nous détestons. Nous sommes à la merci du premier venu... Tout ce que nous pouvons attendre de mieux, c'est d'être traités comme des ombres du passé..., comme un terrain perdu sur lequel on peut déposer tous les genres d'immondices..., comme des gens qui ne sont pas anglais, qui ne peuvent prétendre aux droits des autres citoyens, qui ne peuvent réclamer protection contre l'injustice..., mais qui doivent s'estimer bien heureux, si on leur permet de souiller cette terre libre de leur odieuse présence.»

C'est à quoi il s'applique particulièrement dans la dernière de ses conférences :

Vos ennemis s'efForceront de vous empêcher de vous faire connaître... Ils ont pensé non seulement que vous étiez les plus bas et les plus vils des hommes, mais que vous étiez pleinement persuadés de votre bassesse et convaincus qu'on la connaissait... Or, quel ne serait pas leur étonnement, si ces bandits venaient réclamer leurs droits et se présentaient dans les cercles de la fasliion et du bon ton? Imaginez donc combien grande a été leur indignation de ce que les catholiques prétendaient être anglais, affectaient d'être leurs égaux, osaient prêcher et même controverser, faisaient des conversions et, ce qui est pire, mettaient au grand jour les méprises des protestants, riaient même, prodigieuse insolence 1 de l'absurdité de leurs assertions et de la faiblesse de leurs arguments. D'abord, ils n'en veulent pas croire leurs oreilles, quand ils entendent que nous, qui connaissons si bien notre indignité et savons que tout le monde la connaît, nous qui méritons à tout le moins les pontons et la transportation, nous parlons aussi haut que possible, nous disons que plus nous serons connus, plus nous serons estimés... A l'effervescence de la passion, a succédé une sorte d'effroi... Ils sont pâles d'émotion, lorsque des hommes de leur rang, des hommes d'intelligence, des hommes bien posés dans le monde, leurs panMiLs ou leurs amis, les quittent, pour se joindre à une sociélé méprisée et déshonorée! Lorsque, avec le temps, de tels exemples deviennent de plus en plus nombreux..., que de nouvelles questions et de nouveaux partis apparaissent à l'horizon, qu'un nouveau monde s'avance..., ils ne savent plus où ils en sont; ils regardent, avec appréhension, cette apparition mystérieuse... Une orgueilleuse jalousie, une haine sauvage, un froid dédain se mêlent à leur émotion.

... Vous croyez peut-être que leur opinion s'est éclairée,

lorsque des hommes qu'ils avaient connus, ont embrassé notre foi... Il n'en est rien. Les amis qui les quittent ne les éclairent pas; seulement, ils les embarrassent, parce qu'il est plus difficile de les diffamer... Si un récent converti dont tout le monde connaît le nom, était accusé de quelque acte précis de tyrannie ou de bassesse, il saurait comment écrire ou agir pour sa défense... Ainsi donc, ô champions protestants, si vous avez un pressant besoin de citer un exemple de duplicité ou de bassesse catholiques, jouez votre jeu en sûreté... Attaquez-vous à ce prélat avancé en âge, n'ayant de goût que pour la retraite, ou à cette humble religieuse dont la profession et les habitudes vous garantissent qu'elle ne peut vous répondre... Mais ne touchez pas aux convertis, car ils sont connus. Avec eux, il faut employer d'autres procédés... Couvrez-les d'un voile ; ensevelissez-les; ne parlez jamais d'eux dans la presse, à moins d'avoir l'occasion de citer quelque chose à leur désavantage. Branlez la tête, murmurez en société, détaillez, dans des lettres particulières, le changement qui s'est opéré en eux : « Ce ne sont plus les mêmes hommes; ils ont perdu le délicat sentiment de l'honneur, et cela tout d'un coup... » Ne lisez aucun de leurs livres... Que leurs ouvrages ne soient pas même annoncés, afin que vous puissiez conserver cette ignorance de la religion catholique, si nécessaire au protestantisme pour maintenir sa puissance...

Les protestants n'étaient pas habitués à ce qu'un catholique leur parlât sur ce ton, et Newman n'était pas de ceux qu'ils pouvaient feindre de ne pas entendre. Dans la galerie, plus d'un spectateur s'amusait, à leurs dépens, des mordantes satires dont ils étaient l'objet'.

• George Eliot, entre autres, a parlé de « ramuseuient » avec lequel il avait lu «ces habiles satires et descriptions ». {Cardinal Newman, par Meyiiell, p. 63.)

Pour la première fois, ils perçurent, dans une lumière fort gênante pour eux, l'injustice et ie ridicule des préventions dont s'alimentait leur intolérance bigote et pharisaïque. Beaucoup commencèrent à en avoir honte. D'autres, il est vrai, furent ^ lus irrités que corrigés et ne songèrent qu'à se venger. Une occasion s'offrit.

Au cours de ses conférences, Newman avait pris à partie un certain Achilli, ancien dominicain italien, défroqué et apostat, qui, depuis quelque temps, colportait en Irlande et en Angleterre, aux applaudissements des foules protestantes, d'odieuses calomnies contre l'Eglise qu'il avait abandonnée. Dans une page terrible qui a été supprimée dans les réimpressions subséquentes, Newman montra que ce prétendu témoin sur la foi duquel l'opinion anglaise croyait pouvoir flétrir le catholicisme, était un personnage méprisable dont la vie avait été fort scandaleuse. Il ne faisait en cela que répéter ce qui avait été affirmé, peu auparavant, dans un article de la Revue de Dublin. Achilli, se fiant aux préventions protestantes par lesquelles il se sentait soutenu, crut pouvoir payer d'audace et attaqua Newman en diffamation. Celui-ci, comptait pour sa défense, sur les preuves que Wiseman lui avait dit avoir en mains ; elles ne lui arrivèrent que tardivement. Le lord Chief Justice., lord Campbell, ne dissimula pas sa malveillance. L'opinion à\ dehors, fort excitée, montrait quelle serait heureuse de tout ce qui humilierait le catholicisme. Aussi Newman, en dépit des témoignages qu'il fournit sur la vie licencieuse de son adversaire, se vit-il condamné, en juin 1852, à une u 18

grosse amende ; un moment même, il avait craint de ne pouvoir échapper à la prison. Applaudi par les protestants fanatiques, ce verdict ne laissa pas que de choquer les esprits plus libres. Le Tîntes lui-même déclara que l'issue de ce procès était une grave atteinte à l'administration de la justice en Angleterre. La Cour du Banc de la reine décida, à la fin de cette année 1852, que le procès lui serait déféré, pour être revisé. Ces nouveaux débats firent ressortir la partialité dont avait fait preuve lord Campbell. M. Justice Coleridge, le président de la cour, de tendances puseyites, usa de formes plus douces et ne contesta pas la bonne foi de Newman. Il n'alla pas cependant jusqu'à lui faire entière justice. Après lui avoir adressé une sorte d'homélie où il lui prêchait la modération et la charité, il maintint l'amende, tout en la réduisant à 2.500 francs, et statua que le condamné demeurerait en prison jusqu'au plein paiement de cette amende. Celle-ci fut soldée séance tenante. Restaient les frais qui ne s'élevaient pas à moins de 300.000 francs. Sur l'initiative de Wiseman, fort empressé à réparer le tort qu'il avait fait à Newman en ne lui fournissant pas assez promptement les moyens de se défendre, des souscriptions, ouvertes parmi les catholiques d'Angleterre et du continent, réunirent promptement la somme nécessaire. Newman en fut touché et l'écrivit à Wiseman'. Ce n'était pas que l'épreuve ne lui eût paru très dure. Rien n'était plus antipathique à sa nature nerveuse que l'anxiété de

» Life of Wiseman, t. II, p. 41, 42.

ces péripéties judiciaires. Et surtout, il avait souffert de voir qu'entre son témoignage et celui d'un personnage taré, les jurés, les magistrats, la masse du public s'étaient prononcés pourle second. Il ne fallut pas moins de toute sa piété, pour porter ce que lui-même appelait une « rude croix » et pour lui faire dire, avec saint André : 0 bona crux, diù desiderata ^ ! Aux jours les plus critiques du procès, ses frères de l'Oratoire de Londres, chez lesquels il avait dû s'installer, furent très édifiés de le voir passer presque toutes ses journées et même une partie de ses nuits en prière devant le tabernacle 2. Des amitiés fidèles le soutinrent dans cette crise. Hope Scott, l'éminent légiste récemment converti, qui l'avait assisté avec dévouement dans son procès, l'invita, vers la fin de 1852, à venir prendre quelques semaines de repos, dans son manoir d'Abbotsford, ancienne résidence de Walter Scott. Newman accepta, heureux de cette occasion de connaître et d'habiter la demeure illustrée par un écrivain pour lequel il avait professé, de tout temps, une admiration reconnaissante et auquel il faisait honneur d'avoir, par ses romans, aidé au réveil catholique.

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