CHAPITRE VII
DlVlSlOxNS ENTRE CATHOLIQUES (1858-1865)
I. Les progrès des catholiques anglais sont entravés par leurs divisions. Préventions des catholiques de naissance contre les convertis. Ultramontanisme parfois exagéré de ces derniers. Ce qu'en pense Newman. — 11. Conflit entre Errington et Manning. Le débat est porté à Rome. Manning se sert de M^" Talbot. Sa défense habile. Intransigeance maladroite d'Errington auquel le Pape finit par retirer son office. — 111. La question du libéralisme. Le Rambler, organe des catholiques à tendances libérales. Ses témérités. Ward le combat. Ses opinions extrêmes. Attitude de xNewman entre les deux partis. Les évêques, mécontents du Rambler, demandent à Newman d'intervenir. Newman commence à être suspect à certains ultramontains. — IV. Premières relations de Manning avec Newman. Opposition des deux natures. Le désaccord se produit entre eux, notamment à propos du Pouvoir temporel du Pape. — V. Le Home and Foreign Review, qui a succédé au /{am6/er, est blâmé par les évêques. Newman adhèie à l'acte épiscopal, mais en se tenant toujours en dehors des deux partis qu'il désapprouve. Montalembert au Congrès de Malines, et Dôllinger au Congrès de Munich. Le Bref à l'archevêque de Munich et le Syllabus. Contrecoup de ces actes pontificaux en Angleterre. Le Home and Foreign Review suspend sa publication. "Ward soutient des thèses de plus en plus exagérées. — VI. Une attaque de Kingsley détermine Newman à écrire ÏApologia. Caractère de ce livre. Efl'et extraordinaire produit sur l'opinion anglaise. — VII. Dès avant ÏApologia, Newman avait renoué des relations affectueuses avec quelques-uns de ses anciens amis, Church, Rogers, Williams, Pusey, Keble. Son entrevue avec Keble et Pusey. — VIll. Bien que très profitable au catholicisme, le succès de ÏApologia est vu avec méfiance par certains catholiques. Comment, dans ce livre, Newman s'était expliqué sur l'autorité de lÉglise et sur le libéralisme. — IX. Les préventions de certains catholiques contre Newman se manifestent à l'occasion du projet de fondation d'un Oratoire i Oxford. Raisons qui avaient conduit Newman à former ce pro-
jet. L'opposition qui y est faite, principalement par Manning, détermine les évêques à le désapprouver et à se prononcer contre la fréquentation des Universités nationales par les catholiques. Newnian souffre de la méfiance qui lui a été témoignée en cette circonstance. Injustice et maladresse de cette méfiance. Les amis anglicans de Ne-wman s'en aperçoivent. — X. Wiseman semblait appelé à dominer et à pacifier ces divisions. Fatigué et vieilli, il fuit la lutte et se laisse conduire par Manning. Sa popularité croissante auprès du public anglais. Sa mort. Éclat de ses funérailles.
A voir, dans les années qui suivirent 1830, l'importance et le prestig-e reconquis, outre-Manche, par le catholicisme, il semblait que de brillants espoirs lui fussent permis. Pourquoi faut-il que les chances qui lui étaient ainsi offertes, aient été contrariées par les fautes mêmes de ses partisans ? Un tel accident n'était malheureusement pas chose nouvelle dans l'histoire religieuse de l'Angleterre, Déjà, au xvi* siècle, si la rupture avec le Saint-Siège était imputable principalement au crime de la royauté, les défenseurs et les représentants de la cour romaine n'y avaient-ils pas contribué par plus d'une maladresse ? Est-ce donc la persistance de cette même mauvaise fortune, qui, au milieu du xix^ siècle, quand la conversion d'un Newman et celle d'un Manning apportaient aux catholiques des ressources inattendues, suscitait parmi eux un esprit de division qui devait trop longtemps entraver leur action ?
J'ai déjà eu l'occasion de noter que beaucoup d'anciens catholiques avaient été plus effarouchés que con-
soles du soudain afflux des convertis. Mal préparés à les comprendre, parleur passé, parleur formation, par leurs habitudes d'esprit et de vie, ils se méfiaient d'eux et voyaient, non sans inquiétude ni jalousie, la faveur extraordinaire que leur témoignait Wiseman. Eux qui avaient conscience d'avoir si longtemps souffert pour la foi, ils ne pouvaient souffrir que ces ouvriers de la onzième heure fussent traités sur le même pied qu'eux, encore moins, qu'ils leur fussent préférés. Quand, par exemple, Manning, au lendemain de son abjuration, était admis à franchir, en quelques semaines, tous les degrés de la cléricature, ils ne se retenaient pas de critiquer une précipitation qui leur paraissait si contraire aux usages, et l'un de leurs journaux publiait, à ce propos, cet entrefilet, d'une malice non déguisée : « Le Rév. H.-E. Manning, récemment ordonné prêtre, est sur le point de se rendre à Rome, pour commencer ses études ecclésiastiques. » La nomination de Ward, comme professeur de théologie dans le principal séminaire d'Angleterre, souleva des plaintes plus vives encore ; ces plaintes furent portées jusqu'au Saint-Siège, sans succès d'ailleurs, et Pie IX répondit, avec son humour accoutumé, à un prélat qui lui dénonçait l'inconvenance d'avoir confié une chaire de séminaire à un homme marié : « L'objection est nouvelle ; on ne savait pas encore, Monseigneur, que le fait d'avoir reçu un sacrement de la sainte Eglise que ni vous ni moi ne pouvons recevoir, dût empêcher quelqu'un de travailler à l'œuvre de Dieu. » Peu après, le Pape conférait à Ward le grade de docteur en philosophie, en même
temps qu'il faisait d'un autre converti, Faber, un docteur en théologie.
On eut pu croire qu'entre les anciens catholiques et les convertis, l'une des causes de divergence et de malentendu était que les premiers s'attachaient, dans les doctrines ou les dévotions catholiques, à ce qui tranchait davantage avec le protestantisme, tandis que les seconds gardaient, de leur formation première, quelque répugnance pour ces doctrines et ces dévotions. Le contraire se produisait. Beaucoup de catholiques de naissance avaient, dans la longue dépression d'une persécution séculaire, contracté l'habitude de voiler, comme s'ils en étaient gênés et un peu honteux, certains aspects de leur religion. Les pratiques de piété les plus courantes en pays catholique, — rosaire, litanies, exposition et bénédiction du Saint-Sacrement, vénération des images de saints, — abandonnées par leurs pères, aux époques d'oppression, comme n'étant pas essentielles, avaient fini par leur faire l'effet d'exagérations, et ils en regardaient la désuétude graduelle comme une heureuse victoire du bon sens anglais sur l'extravagance italienne. En même temps, sur la mesure dans laquelle devait s'exercer, chez eux, l'intervention du Pape, ils en étaient venus à penser à peu près comme les gallicans les plus avancés. Au contraire, plusieurs des convertis, par réaction contre le défaut d'autorité dogmatique et disciplinaire ou contre la sécheresse et la froideur du culte dont ils avaient souffert dans l'anglicanisme, étaient portes à exalter, à magnifier la souveraineté papale, et à faire relleurir
toutes les dévotions catholiques, même celles dont semblait devoir le plus s'offusquer le préjugé britannique ; c'étaient eux qui se montraient les plus ardents ultramontains.
Telle fut entre autres l'œuvre du P. Faber, comme supérieur de l'Oratoire de Londres. Libéré, depuis 1850, de toute dépendance hiérarchique àl'ég-ard de Newman et de la maison mère de Birmingham, il pouvait suivre ses vues particulières. Il partait de cette idée que le modèle de la vie catholique devait être cherché, non dans un pays où la persécution avait forcé le catholicisme en quelque sorte à se déguiser, mais dans ceux où il avait pu s'épanouir, et particulièrement dans sa vraie patrie, à Rome. Reproduire ce modèle en Angleterre était toute son ambition. L'autorité de sa vertu, le charme de son commerce, son zèle d'apôlre, ses dons rares de prédicateur, d'écrivain, de poète, de causeur, de directeur spirituel, tout lui servit à répandre, à populariser, parmi ses compatriotes, une spiritualité mystique et ascétique, avec toutes les formes du culte et de la piété italiennes. En des cœurs où il lui semblait que le souffle froid du protestantisme ambiant avait tout éteint, il s'efforçait de rallumer la flamme d'enthousiasme dont il était lui-même embrasé. 11 entendait substituer à la sobriété dont on avait paru jusqu'ici se faire honneur, une sorte d'ivresse d'amour divin. En dépit d'une santé chancelante, il fut, jusqu'à sa mort, survenue en 1863, d'une activité extrême, sans cesse prêchant, confessant, publiant de nombreux livres de spiritualité, présidant aux somptueux offices
de l'église de l'Oratoire, devenue le foyer le plus ardent de la vie catholique à Londres. Ceux-là mêmes qui ne partageaient pas ses idées, reconnaissaient sa grande influence. Après sa mort, un anglican de large et noble esprit, sir Roundell Palmer, depuis lord Selborne, écrivait de lui : « Plus qu'aucun autre des modernes convertis, il posséda le don d'influencer les sentiments des autres hommes ; l'amour avec lequel il fat regardé par ceux qui subirent son influence, fut grand et il fut bien digne de cet amour ' . »
Pour être, à certains points de vue, justifiée, la transformation provoquée par Faber et d'autres convertis, dans la vie religieuse anglaise, n'a-t-elle pas parfois dépassé la mesure? Frappés de ce qui manquait aux demeurants de l'ancienne école, ils oubliaient trop souvent les égards dus à leur passé de fidélité héroïque, à leur foi austère et profonde, à leur dignité simple et discrète. S'il était bon de rajeunir, de réveiller, de réchauffer leur piété un peu vieillie, sommeillante et froide, ne convenait-il pas de se demander si, dans les importations étrangères et surtout italiennes, quelquesunes n'étaient pas de nature à entretenir et à aviver les vieilles préventions anglaises contre le catholicisme ? L'un des prélats les plus sages et les plus respectés d'Angleterre, M»' Ullathorne, évêque de Birmingham, laissa voir qu'il blâmait ces imprudentes exagérations. Le cardinal Wiseman lui-même, si favorable qu'il fût aux convertis, jugea parfois nécessaire de leur recom-
' Roundell Palmer, comte de Selborne, Memorials, Part. I, Family and Personal, t. II, p. 463.
mander la modération. Enfin, le plus illustre de ces convertis, Newman, qui, au début, par affection pour Faber, n'avait pas voulu le désavouer, ne devait pas tarder à marquer son désaccord ; en 1865, dans une lettre publique au docteur Pusey, il s'exprimait ainsi :
Je préfère les habitudes anglaises de piété et de foi à celles des étrangers, pour les mêmes causes et du même droit que les étrangers préfèrent les leurs... Et, à ce point de vue, je ne fais que m'autoriser des enseignements que j'ai reçus en devenant catholique, et c'est un plaisir pour moi de penser que les doctrines que je professe maintenant et que je voudrais transmettre après moi, si je le pouvais, ne sont, en somme, que celles que j'ai reçues alors. Les avertissements qui me vinrent de toutes parts, furent empreints de la plus grande délicatesse. Un seul de ces avis m'est resté dans la mémoire; il me vint du D"" Griffîths, l'ancien vicaire apostolique du district de Londres : il me mit en garde contre les livres de piété de l'école italienne, qui précisément venaient d'être introduits en Angleterre... Je compris qu'il me prémunissait contre un caractère et un ton de piété, excellents dans leur lieu d'origine, mais ne convenant en rien à l'Angleterre. Quand je fus à Rome, si étrange que cela puisse vous sembler, je n'y découvris rien de contraire à ce jugement...
Toutefois, de ce langage, il ne faudrait pas conclure que celui qui le tenait, eût la piété un peu sèche et décolorée de quelques-uns de ses compatriotes ; il ne blâmait qu'un défaut de mesure. Sur ses goûts personnels, on peut s'en rapporter à un exquis petit livre, publié peu après sa mort, et renfermant ses plus chères dévotions ^ Or, comme on l'a fait observer,
1 Méditations and Dévotions.