‹ La Renaissance catholique en Angleterre au XIXe siècle (volume 4)Chapitre 14 sur 33 · II · texte numérisé non relu

II

une bonne partie des prières contenues dans ce livre était «tirée de la Raccoltà, recueil italien, fort peu en faveur chez la plupart des anciens catholiques anglais de cette époque *.

L'opposition d'idées entre les catholiques de naissance et les convertis devait fatalement tourner en conflit de personnes. Ce conflit éclata, dans l'entourage immédiat de Wiseman, et y mit aux prises deux hommes considérables, M^' Errington et Manning. Errington était, depuis 1855, coadjuteur, avec succession future, du cardinal auquel l'unissait une vieille amitié. C'était un prélat de vie grave, de doctrine savante, de conscience scrupuleuse, administrateur exact, à cheval sur le droit canon, mais esprit absolu, rigide, étroit, obstiné, plein de préventions contre les convertis et fort mécontent de l'influence qu'il leur voyait prendre. En acceptant, non sans hésitation et sur le désir exprimé par Wiseman, le titre de coadjuteur, il s'était flatté que, grâce aux rapports familiers qu'il entretenait avec le cardinal et au laisser-aller habituel de ce dernier, il serait, non un subordonné, simple agent d'exécution, mais le directeur indépendant de toute la partie administrative qui lui semblait ressortir à ses fonctions. Il

» L'Inquiétude relir/ieuse, par le P. Bréniond p. 247.

comptait ainsi arrêter des complaisances qu'il jugeait dangereuses. L'archevêque comprenait tout autrement la situation : très jaloux de son autorité, il entendait être secondé, non suppléé, se réservait le dernier mot dans toutes les questions, les tranchait même parfois avec une brusquerie peu soucieuse de la rigueur canonique. Il était d'autant moins disposé à laisser le champ libre à son coadjuteur, qu'il traitait les affaires dans un esprit tout différent, esprit moins exact, plus mobile mais aussi plus large, plus ouvert aux généreuses sympathies, aux vues élevées et lointaines. Dans de telles conditions, le heurt était inévitable ; il se produisit tout de suite, notamment à propos de Ward, qu'Errington voulait forcer à descendre de sa chaire de théologie et que Wiseman entendait maintenir.

Déçu dans ce qu'il avait attendu de son coadjuteur, le cardinal sentit le besoin de chercher ailleurs une force qui lui fît contrepoids et sur laquelle il pût s'appuyer; il la trouva chez Manning. Il devinait en lui une volonté plus armée que la sienne pour le combat. De là, cette confiance que nous l'avons vu, dès le premier jour, lui témoigner, la part croissante qu'il lui donnait aux affaires générales du diocèse, l'empressement qu'il mettait à susciter et à utiliser le zèle de sa nouvelle communauté des Oblats de Saint-Charles. On pouvait même dès lors deviner, à plus d'un propos du cardinal, que ce converti lui paraissait un successeur beaucoup plus désirable au siège de Westminster, que le coadjuteur dont il regrettait de s'être embarrassé. Plus

grandissait la situation de Manning, plus s'avivait rhostilité que, dès l'origine, Errington lui avait vouée. Rien qu'à voir leur extérieur, on était frappé de leur dissemblance; l'un, l'ancien catholique, de manières un peu rudes, trapu, le regard sévère à travers ses lunettes bleues; l'autre, le converti, gentleman de belle allure, au visage pâle et délicat; tous deux, du reste, également passionnés, tenaces, ambitieux pour leur cause, en même temps très sincères, et convaincus que tout ce qu'ils faisaient n'était que pour le grand bien du catholicisme. C'était de la meilleure foi du monde qu'Errington dénonçait, derrière la gravité énigmatique de Manning, l'esprit d'intrigue, d'ambition, de domination, avec lequel l'ancien archidiacre anglican lui paraissait cherche? à dominer le cardinal et son clergé, pour introduire, chez les catholiques anglais, des nouveautés étrangères qui répugnaient à leurs traditions. C'était avec une égale sincérité que Manning regardait Errington comme la personnification « d'une espèce abaissée de catholicisme anglais, national et antiromain », qu'il déclarait que « son accession au siège de Westminster déferait tout l'ouvrage accompli par Wiseman, depuis le rétablissement de la hiérarchie, ferait reculer le progrès du catholicisme pour toute une génération », et qu'il ajoutait que le coadjuteur et ses amis étaient mus, non par « le zèle de la gloire de Dieu et le salut des âmes », mais par « leur jalousie et leurs préventions à l'égard des convertis ^ ».

1 Life of Manning, t. II, p. 89, 136,171.

Errington avait conscience d'être en communion avec les sentiments d'une bonne partie de l'ancien clergé. Des prêtres respectables, comme le président du collège d'Ushaw, allaient jusqu'à dire de Manning : « Je hais cethomme^ » Le coadjuteur comptait même sur les sympathies de plusieurs des évêques. Le cardinal, facilement impatient quand il se voyait aux prises avec les petites difficultés administratives, avait eu le tort, dans les délimitations de juridiction et les partages financiers auxquels avait donné lieu l'établissement des nouveaux diocèses, de vouloir traiter ses sufîragants avec un sans-gène trop autoritaire. De là, chez ces derniers, des ressentiments qui les portaient à donner raison au coadjuteur, quand il se plaignait de procédés analogues.

L'opposition se manifesta, avec une particulière vivacité, dans le chapitre de Westminster, fort blessé du motu projprio par lequel le Pape avait, en 1837, placé Manning à sa tête. Les chanoines, soutenus par Errington, entrèrent en lutte ouverte contre la nouvelle congrégation des Oblats, et prétendirent obliger son fondateur, devenu prévôt de leur chapitre, à soumettre à leur examen les règles qu'il lui avait données. Manning repoussa hautement cette prétention. Il se sentait fort de l'appui de Wiseman. Ce n'était pas que de grands efforts n'eussent été faits pour détacher de lui le cardinal ; les familiers les plus intimes de ce dernier, son vicaire général, le D"" Maguire, et son secrétaire de

* Life of Manning, t. II, p. 77.

confiance, M^"" Searle, s'étaient jetés, avec une âpreté extrême, dans la campagne du chapitre, et se flattaient, grâce à leur situation, de finir par influencer l'esprit de leur chef. Mais Wiseman tint bon ; loin d'écouter les opposants, il sévit contre eux, ferma la bouche à M""" Searle, destitua le D"" Maguire et cassa les délibérations du chapitre. Celui-ci ne se soumit pas ; toujours soutenu par le coadjuteur, il fit appel à Rome. Le cardinal, lui aussi, se tourna vers le Saint-Siège et demanda à être débarrassé d'un coadjuteur avec lequel toute collaboration lui paraissait désormais impossible. Rome se trouvait ainsi saisie des contestations qui mettaient si malheureusement aux prises les catholiques d'Angleterre. Sur ce terrain, Wiseman et Manning se croyaient forts de la faveur personnelle que Pie IX leur avait toujours témoignée. Mais il fut tout de suite visible que le préfet de la Propagande, le cardinal Barnabo, appelé par ses fonctions à connaître du conflit, prêtait assez volontiers l'oreille aux plaintes des opposants, particulièrement à celles qui venaient des évêques anglais ; certaines incorrections canoniques de l'archevêque de Westminster le choquaient, et il craignait que ses procédés n'amenassent une scission ouverte dans l'épiscopat d'Outre-Manche. Wiseman ne fut donc pas long à reconnaître que son succès serait loin d'être facile et assuré. Il engagea sa campagne avec ardeur, mais l'âge, la fatigue, la maladie avaient encore accru sa naturelle nervosité ; il passait par les impressions les plus contraires, joyeux à l'extrême d'une bonne parole du Pape et croyant alors la partie

gagnée; désolé, blessé, démonté par toute froideur de Barnabo. Manning surveillait ces alternatives, et ce n'était pas la moindre de ses tâches de soutenir cette volonté impatiente et variable. En même temps, il manœuvrait habilement à Rome où il s'était ménagé un précieux agent d'information et de transmission, en la personne de M»*" Talbot. Celui-ci, fils cadet de lord Talbot, s'était converti en 1847 et était devenu l'un des camériers de la cour romaine, filialement attaché au Saint- Père qui le tenait en haute faveur et l'admettait à lui parler en grande liberté, si bien qu'on le chargeait de préférence de lui annoncer les mauvaises nouvelles. Avec beaucoup de foi, de piété, de droiture, il avait l'esprit court, violent, excessif, à la façon des vieux squires tory., et un tempérament mal équilibré qui devait finir dans la folie. Manning, avec la maîtrise de son caractère, n'avait pas eu de peine à s'emparer complètement de lui. Sachant ses préoccupations ardemment ultramontaines, il lui répétait à satiété qu'Errington et ses amis étaient « teintés de gallicanisme, déloyaux envers le Saint-Siège » et que « leur triomphe anéantirait toute espérance d'avoir un sacerdoce foncièrement romain ' ». C'était la même idée qu'exprimait Faber, quand il écrivait : o Si le D'Errington revient à Westminster en qualité d'archevêque, il faudra cinquante ans au Saint-Siège pour ramener l'Angleterre au point d'ultramontanisme où elle est maintenant 2. » M^"" Talbot colportait ces accusations à Rome, en les exagé-

• Life ofUanninn, t. II, p. 87 à 80, 99, 171. 2 Ihld., t. II, p. 370.

rant encore. Il ne se faisait aucun scrupule d'écrire de M^'' Grant, évêque de Southwark, prélat fort respectable, mais suspect de sympathie pour Errington : « Dans les dix-sept années qu'il a vécu à Rome, il s'est imbu de tout ce qu'il y a d'intrigue et de duplicité dans le caractère italien, sans prendre sa noble loyauté envers le Saint-Siège ^ » Un autre jour, il répondait à Manning : «Je suis de plus en plus de votre avis, et je vois qu'on ne peut espérer grand progrès de la religion en Angleterrre, tant que l'ancienne génération d'évêques et de prêtres n'aura pas été enlevée, — enlevée au ciel, je l'espère, car ce sont de bonnes gens-. » Cette accusation de déloyauté envers le Pape blessait profondément Errington; il se plaignait d'être ainsi méchamment calomnié. De son côté, ilne se privait pas de dénoncer, en Manning, un agent d'intrigue et de discorde, qui avait mis la main sur Wiseman. Ainsi, de jour en jour, la lutte devenait plus violente. Et cependant ceux-là mêmes qui y étaient engagés ne pouvaient se dissimuler l'effet fâcheux qu'elle risquait de faire sur les adversaires du catholicisme. « Tout cela est très triste, écrivait Manning à Talbot; remerciez Dieu que les protestants ne sachent pas que la moitié de notre temps et de nos forces est perdue en contestations inter domesîicos fidei ^. »

Vu de loin, Manning, à cette époque, paraissait surtout un homme de combat, habile, résolu, vaillant, im-

1 Life of Manning, t. II, p. 85.

2 Ibid., t. II, p. 101.

8 Ibid., t. II, p. 101.

placable, l'esprit tendu vers le but qu'il voulait atteindre. Et pourtant, à qui se trouvait l'approcher, il laissait parfois une impression moins âpre. Ainsi se révéla-t-il alors à un religieux rédemptoriste, le P. Coffin, qui, bien que converti lui-même, avait d'abord partagé, contre l'ancien archidiacre anglican, les préventions des catholiques de naissance. Conduit un jour à causer avec lui, il prit le parti de lui dire ouvertement tous ses griefs. Loin de s'en blesser, Manning fut touché de cette franchise; il écouta son accusateur, avec une parfaite humilité, puis, lui prenant les mains : « Maintenant, dit-il, vous devez me promettre une chose. — Oui, si elle est en mon pouvoir. — C'est que, pour la gloire de Dieu, vous me disiez ainsi toujours la vérité. — Je loferai. » Depuis lors, l'intimité la plus confiante subsista entre les deux hommes *.

Rome, cependant, ne se pressait pas de statuer. La temporisation a souvent été une des formes de sa sagesse. La Propagande essaya même de faire résoudre la difficulté par un synode des évêques anglais, auquel elle renvoya le jugement à rendre sur les prétentions du chapitre de Westminster. Le synode, sur la plupart des points, se prononça contre le chapitre. Sur quelques autres, notamment en ce qui touchait les droits respectifs des évêques et du métropolitain dans la direction des collèges ecclésiastiques, il donna tort à Wiseman. Malgré la soumission très prompte et très honorable du chapitre, ces décisions ne firent pas la

1 Life of Manning, t. II, p. "8, 79.

paix. L'attitude ouvertement hostile au cardinal, prise par Errington dans le synode, avait fait scandale, et Wiseman en concluait plus instamment encore à Timpossibilité de lui conserver ses fonctions de coadjuteur. De ce chef, le conflit fut de nouveau soumis au Saint-Siège. Errington et Manning se trouvaient, de plus en plus, personnifier les deux causes en présence.

Wiseman, tout fatigué qu'il fût, se rendit à Rome, bientôt suivi par Manning. Ce dernier, dans les divers écrits qu'il fit parvenir à ses juges, se défendit avec adresse et dignité. Aux attaques contre les Oblats, il répondait en rappelant n'avoir agi, dans leur fondation, que sur les conseils du Pape et de Wiseman. Passant à des griefs plus personnels, il ajoutait, avec une €erté émue et éloquente :

On m'accuse d'aimer le pouvoir. Je demanderai à connaître ce qui, dans mes actes passés ou présents, peut démontrer que je me suis enrichi, que j'ai agi en rival de quelqu'un, marché sur les brisées d'autrui, privé quelqu'un de ses droits, recherché les honneurs, les titres ou les dignités, cédé au calcul de l'ambition ou fait, de mon élévation personnelle, le but de mes démarches. Ceux du moins qui connaissent mes épreuves passées, auront peine à croire cela de moi... Mais je ferai un sincère et libre aveu. 11 est un pouvoir que je désire ardemment, que je poursuis, qui fait l'objet de mes prières : c'est le pouvoir de réparer les années passées dans une ignorance qui, je puis l'affirmer devant Dieu, n'avait rien de volontaire; le pouvoir de l'épandre en Angleterre la connaissance de la seule vraie foi, de faire partager aux autres la grâce que j'ai reçue moi-même, de gagner le plus d'àmes que je

pourrai à l'unité de l'Église, et de procurer, de toute façon, avec un plus grand dévouement de vie et une plus grande efficacité d'efforts, le salut des âmes et la soumission de l'Angleterre au Saint-Siège. En tout autre sens, je ne puis qualifier cette accusation que de basse et méchante interprétation de ma vie, si fautive et si inutile que je la connaisse.

Manning se défendait « d'avoir jamais levé la main ni dit un mot» contre M'"' Errington, qu'il accusait d'avoir, sans provocation, commencé la lutte contre lui et contre son œuvre. Non qu'il contestât que « cette œuvre ne fût directement opposée à une certaine manière d'agir, à un certain esprit traditionnel parmi les ecclésiastiques anglais », et il ajoutait que, « si beaucoup d'entre eux lui inspiraient du respect, il n'en était pas de même de tous ». Enfin, élevant la question au-dessus de la querelle faite aux Oblats, il concluait ainsi:

Il s'agit de savoir si l'Angleterre développera en elle et s'assimilera les dévotions romaines et l'esprit romain, ou si elle s'immobilisera dans son cercle insulaire. Et, sur cette question, s'en greffe une autre dont je ne m'aventurerai pas à parler, c'est à savoir si l'Église d'Angleterre, oui ou non, se contentera de se confiner dans une dispensation un peu meilleure des sacrements à la petite communion des catholiques établis dans ce pays, ou bien si elle se mêlera à la vie de la nation, agissant sur son esprit par une sérieuse culture catholique, et sur sa volonté par un plus large et plus vigoureux emploi des énergies qu'a mises en jeu la restauration de la hiérarchie <.

1 Lif^cf Wl.eman, t. II, p. 3oÛ à 354.

De son côté, Wiseman, dans un long mémoire, témoigna hautement en faveur de Manning; après avoir énuméré les œuvres fécondes accomplies par lui et par ses Oblats, il ajoutait :

Je crois pouvoir demander maintenant si un homme, je ne dirai pas qui a accompli, mais dont Dieu s'est servi pour accomplir de si grandes choses en vue de sa gloire, mérite d'être méprisé et traité de personnage ambitieux, fourbe, malhonnête, ne cherchant qu'à promouvoir ses propres intérêts et à gagner de l'influence... Sont-ce là les signes de l'esprit de Dieu ou de l'esprit d'orgueil et d'hypocrisie, ainsi qu'on les a publiquement qualifiés? Je n'hésite pas à proclamer que, dans toute l'Angleterre, il n'y a pas un autre prêtre qui, en deux fois plus de temps, ait fait ce que le D"" Manning a accompli pour le bien de l'Église catholique ^

Autant Manning était habile, autant Errington Tétait peu. Son intransigeance décourageait ceux qui eussent voulu le ménager. Pour lui éviter la mortification d'une mesure de rigueur, on lui avait proposé d'échanger volontairement sa coadjutorerie contre un siège épiscopal dans une colonie anglaise. Vainement le cardinal Barnabo et le Pape lui-même insistèrent-ils pour lui faire accepter cette solution amiable. Il s'y refusa, se déclarant prêt à obéir aux ordres du Pape, mais résolu à ne pas se démettre motup7'oprio. « Maintenant, écrivait-il, que j'ai été accusé par M^' Talbot et d'autres, d'antiromanisme, d'anglo-catholicisme et autres méfaits qui, s'ils existaient réellement, seraient

1 Life ûf Wueinan, t. 11, p. 335.

incompatibles avec Taccomplissement fidèle de mes devoirs épiscopaux, il ne me semble pas que je puisse, de moi-même, prendre l'initiative de me retirer, puisque ce sont ces accusations que l'on allègue pour justifier mon éloignement ' . » A de nouvelles instances, il se borna à répondre : Vim patior, patior inj'ustiiiam. Le Pape, poussé à bout par cette obstination, résolut d'en finir. Bien qu'il ne trouvât pas matière à un procès canonique, il crut devoir mettre un terme à une collaboration qui ne pouvait plus servir au bien de l'Eglise; par un acte d'autorité qu'il qualifiait lui-même de colpo di stalo di Dominidio, il déchargea le coadjuteur de son office et lui retira tout droit de succession à l'archevêché de Westminster.

Manning triomphait. Plus que jamais Wiseman s*e7i remettait à lui pour toutes les affaires importantes. Il le chargea notamment de suivre les négociations engagées à Rome, sur les difficultés pendantes entre lui et ses sufTragants. L'habileté et le crédit du négociateur ne purent empêcher que, sur l'une de ces questions où le cardinal s'était mal engagé, sur le régime des collèges ecclésiastiques, la cour de Rome ne lui donnât tort. Cet échec mortifia Wiseman ; il ne pouvait cependant lui faire oublier le succès obtenu dans le débat principal. Quant à Erringlon. il s'honora par la dignité silencieuse de sa soumission; retiré dans le diocèse de son ami, Févêque de Clifton, il s'abstint d'apporter aucune entrave au gouvernement de ceux que l'autorité lui avait préférés.

1 Life of Wiseman, t. II, p. 354 à 363.

Ce long et pénible conflit était donc bien fini. Entre catholiques de naissance et convertis, si toute méfiance et tout malentendu n'avaient pas disparu, du moins il se faisait, peu à peu, une sorte de pacification extérieure; le temps, d'ailleurs, en amenant de nouvelles générations, aidait à éteindre les préventions anciennes. Ne nous flattons pas cependant que les catholiques d'Angleterre en aient fini avec les discordes intestines. Non, nous allons les retrouver divisés sur une autre question, plus redoutable encore et dune portée plus générale, celle du « libéralisme ».

Sur le libéralisme, les catholiques anglais ne se partageaient plus en catholiquesde naissance eten convertis ; on trouvait des uns et des autres dans chaque camp. Il ne s'agissait pas, d'ailleurs, de difficultés spéciales à l'Angleterre. Partout, le même problème se posait et amenait des divergences analogues. Partout, des croyants, inquiets du désaccord qui se manifestait, sur des questions de liberté politique ou scientifique, entre certaines aspirations de la pensée moderne et la forme souvent donnée à la doctrine catholique, se préoccupaient d'élargir, de rajeunir, de « libéraliser » en quelque sorte cette forme, tout en se piquant de demeurer fidèles à ce qui était substantiel dans la foi ; il n'y avait, à leurs yeux, qu'un malentendu à dissi-

per, pour le plus grand bien de cette foi. C'était l'œuvre tentée, dans des conditions très diverses selon les hommes et les pays, par Lacordaire et Montalembert en France, par Gœrres et Dœlling-er en Allemagne. D'autres catholiques, au contraire, effrayés et choqués de ces nouveautés, ne voyaient dans la crise qu'une raison d'affirmer, parfois en les exagérant encore, tout ce qui, dans les formes traditionnelles de la doctrine, heurtait le plus directement ce qu'ils jugeaient n'être que la révolte orgueilleuse de la pensée moderne. Qu'il y ait eu, des deux côtés, dans des proportions variables, un mélange de vérité et d'erreur, de clairvoyance et d'aveuglement, c'est ce qui se produit presque toujours dans les controverses de ce genre. Le temps seul devait faire le départ et dégager, des exagérations respectives, ce qui devait subsister des anciennes traditions et ce qui devait être admis des aspirations nouvelles.

En Angleterre, les catholiques à tendance libérale avaient alors pour organe une revue mensuelle, le Rambler, dont les deux principaux rédacteurs étaient Richard Simpson et sir John Acton, plus tard lord Acton : le premier, ancien clergyman, converti de 1845, gradé d'Oxford, lettré distingué, esprit subtil et pénétrant, mais un peu combatif, et qui, au temps où il était anglican, avait eu constamment maille à partir avec son évêque; le second, catholique de naissance, né d'une mère allemande, disciple de Dcellinger auprès duquel il avait fait ses études universitaires, intelligence puissante et hardie, et, bien que tout jeune

encore, d'une érudition historique déjà fort remarquée. A eux se joignirent divers collaborateurs, la plupart convertis et Oxford-men. Prétendant se renfermer dans un domaine de science laïque où l'autorité religieuse ne leur paraissait pas avoir à intervenir, ces écrivains abordaient hardiment les problèmes de philosophie, de critique, d'histoire, et y donnaient les solutions les plus libérales, sans s'inquiéter s'ils étaient toujours en accord avec les idées jusqu'alors admises chez les catholiques. Leur thèse fondamentale était la nécessité d'user, dans ces études, d'une liberté absolue, et d'en faire connaître les résultats avec une entière sincérité, quelque contradiction qu'ils parussent apporter à certaines idées préétablies. Ils se piquaient d'être de leur temps, se disaient fiers de ses progrès, jaloux de ses conquêtes. « Il n'est rien, déclaraientils, dans tout ce que la société moderne a fait pour assurer la liberté, pour créer des instruments de progrès, des moyens d'arriver à la vérité, que nous regardions avec indifférence ou suspicion. » Par les questions auxquelles il s'appliquait de préférence, comme par les principes dont il s'inspirait, le libéralisme du Rambler, moins politique que scientifique, tenait plus de l'école allemande que de l'école française, plus de Dœllinger que de Lacordaire et de Montalembert. Beaucoup de science et de talent y était dépensé; jamais publication catholique n'avait eu, en Angleterre, un aussi brillant succès. Mais ce qui s'y trouvait d'idées généreuses et fécondes ne tarda pas à être compromis par des exagérations et des témérités.

Non content de réagir contre les thèses rétrogrades, quelques-uns de ces écrivains semblaient prendre une opinion d'autant plus en gré qu'eîle était plus opposée à la tradition. Tout ce qui venait de Rome leur paraissait volontiers vieilli etdémodé. En prétendant échapper à la routine, ils tombaient dans l'esprit de parti et de système. L'impartialité dont ils se targuaient, tournait en partialité pour les savants antireligieux, en prévention contre ce qui portait la marque romaine. Ils ne cachaient point leur dédain pour les anciens catholiques d'Angleterre, suspects à leurs yeux d'é.troitesse et de manque de culture.

S'étonnera-t-on qu'une telle campagne fût mal vue des évêques, non seulement de ceux qui étaient, par nature, peu favorables aux nouveautés, mais de ceux mêmes qui avaient l'intelligence des rajeunissements nécessaires? Wiseman, tout sympathique qu'il se montrât, en France, à Montalembert et à ses amis, si préoccupé qu'il fût de voir l'Eglise aider à dissiper les malentendus qui éloignaient d'elle le monde moderne, n'hésita pas, dès 1856 à blâmer, dans la Revue de Dublin, les idées et surtout le ton des écrivains du Rambler. Il releva, entre autres, leurs attaques, aussi peu justes que généreuses, contre les anciens catholiques, et défendit ceux-ci comme il avait naguère défendu les convertis. Il leur reprocha en outre leur parti-pris de critique et de raillerie contre tout ce qui était catholique ; qu'il pût y avoir, chez quelques croyants, des idées étroites et arriérées, il ne le contestait pas, mais ce n'était pas en se tenant à l'écart u. 21

du corps catholique, dans une attitude d'hostilité méprisante, qu'on y remédierait; pour agir sur un corps, il fallait participer à ses oeuvres, respecter ses lois, travailler d'accord avec ses autorités hiérarchiques.

Wiseman ne se contenta pas de cet avertissement, d'ailleurs peu écouté; désireux de fortifier la rédaction de la Revue de Dublin qui lui paraissait devoir faire contrepoids au Rambler, il sollicita, pour cette revue, la collaboration des convertis les plus en vue, entre autres celle de Ward. Celui-ci venait, en 1858, de quitter la chaire de théologie du séminaire de Saint- Edmond, où il s'était maintenu pendant sept ans, malgré l'opposition persistante d'une partie du vieux clergé. Le cardinal se rendait-il compte qu'en appeler à Ward contre Simpson, c'était, pour combattre un excès, tomber dans un autre? Ward avait été attiré dans l'Eglise romaine, surtout parce qu'il y voyait un puissant instrument d'autorité doctrinale. De même que le spectacle de l'anarchie révolutionnaire avait conduit Joseph de Maistre à rêver d'une dictature politique de la Papauté, l'expérience de l'anarchie doctrinale de l'anglicanisme amenait Ward à ne voir de salut que dans la dictature spirituelle de cette même Papauté. Suivant son habitude d'esprit, il poussait cette idée à outrance. « Ce n'est pas dans l'indépendance intellectuelle, disait-il, mais dans la captivité intellectuelle que sont la vraie liberté et la perfection intellectuelles^. » Il jugeait naturel et désirable que

1 Article de la Revue de Dublin, cité par M. Wilfrid Ward, dan son livre W. G. Ward and Ihe CathoHc Revival, p. 133.

cette dictature s'exerçât, à chaque moment, pour résoudre d'autorité toutes les questions où se débattait la pensée moderne, et il réduisait le rôle du croyant à attendre et à enregistrer docilement ces décisions toujours souveraines et infaillibles. Comme un de ses amis lui disait : « Mais, enfin, il y a une limite; vous ne voudr,'ez pas de nouvelles décisions tous les mois ? — J'aimerais, répondait-il, recevoir chaque matin à déjeuner, avec mon Times^ une nouvelle Bulle papale ^ . » Fait curieux, en dépit de ces opinions extrêmes, Ward fut l'un des premiers, parmi les convertis, à renouer des relations avec ses anciens amis anglicans. Dès 1838, nous le retrouvons sur un pied de familiarité cordiale avec des protestants de nuances diverses, comme Stanley, Tait, Jowett, Rogers et beaucoup d'autres-. Il n'était pas homme à leur rien voiler de ce qui, dans ses nouvelles croyances, pouvait le plus les effaroucher. Mais n'était-on pas habitué de longue date à le trouver paradoxal? Et puis les contradicteurs à tournure un peu extravagante ne sont-ils pas, quelquefois, ceux qu'on supporte le plus volontiers, parce qu'on les juge les moins dangereux? Ward apportait d'ailleurs, dans l'exposé de ses idées, une belle humeur qui prévenait toute aigreur de controverse. On s'amusait de sa verve plaisante. « Ward a été un enormous fan », écrivait Rogers, au sortir de l'une de ces rencontres^. Ajoutons que tous sentaient et goûtaient en luilesqua-

1 W. G. Ward and the Catholic Revival, p. 14.

2 Ihld., p. 74 et suiv.

3 Letlers of Lord Blachford, p. 249.

lités plus sérieuses de sincérité, de droiture, d'amour désintéressé de la vérité, qui faisaient passer par dessus bien des dissidences.

Ward n'était pas le seul des convertis à combattre le libéralisme du Rambler. Manning, Oakeley, Faber, Dalgairns, avec des nuances diverses, s'y montraient opposés. Si importante toutefois que fût leur opinion, il en était une plus intéressante encore à connaître, c'était celle de Newman"". Depuis qu'il avait, en 1858, abandonné le rectorat de l'Université catholique de Dublin, il vivait à Egbaston, en dehors de toute action publique, dans la simplicité, la régularité et le silence du cloître, son temps partagé entre la prière, l'étude, ses devoirs de supérieur de l'Oratoire, la haute direction de l'école classique annexée au monastère et la sollicitude des âmes qui venaient lui demander direction. Si retiré qu'il fût, tous les yeux n'en étaient pas moins fixés sur lui. Des deux côtés, on l'interrogeait. Les rédacteurs du Rambler se disaient ses amis, lui témoignaient

i Sur le point de chercher à préciser le rôle de Newman dans les questions qui divisaientles catholiques, jene puis pas ne pas regretter que la correspondance de Newman catholique n'ait pas été publiée, comme Ta été celle de Newman anglican. La vie intérieure de Newman nous est beaucoup mieux connue avant qu'après sa conversion. C'est une anomalie que les catholiques ont intérêt à voir disparaître. Une plus grande lumière ne pourra que faire briller davantage cette belle figure. Les papiers de Mewman sont, parait-il, aux mains d'un religieux de l'Oratoire, dont l'amitié pieusement fidèle, mais trop timide, redoute qu'il ne soit fait un usage maladroit et indiscret du trésor confié à sa garde. Peut-être ce que M. Purcell a fait des papiers de Manning a-t-il contribué à augmentercette crainte. De telles considérations doivent rendre très prudent dans le choix de l'éditeur et du biographe; elles ne sauraient justifier l'abstention complète.

respect, cherchaient à obtenir son concours, à se couvrir de son autorité. Ward gardait du temps où il avait été son disciple à Oxford, l'habitude de le consulter sur ses écrits et ses démarches, tout en continuant, du reste, comme alors, à n'en faire qu'à sa tète, mêlant d'une façon singulière la déférence et la suspicion, le désir de se trouver d'accord avec un maître aussi cher et la promptitude aie contredire'. Newman, sans rebuter les témoignages d'amitié qu'on lui apportait, n'était en réalité avec aucun des deux partis. Il avait toujours été opposé à ce qu'il appelait le « libéralisme » en religion, c'est-à-dire à un certain relâchement de la rigueur dogmatique. Il adhérait très fermement à l'autorité et à l'infaillibilité de l'Église enseignante, et le besoin de trouver cette autorité était précisément l'une des raisons qui l'avaient conduit au catholicisme; enfin il professait le plus grand respect pour la hiérarchie ecclésiastique, et déjà, quand il était anglican, il avait étonné ses amis moins scrupuleux, par le trouble où le jetait la seule pensée d'être en contradiction avec son évêque. A tous ces points de vue, il y avait, dans les idées et surtout dans le ton du Rambler^ bien des choses qui le choquaient. Mais il n'approuvait pas davantage les idées et le ton de Ward. Pour être respectueux de la tradition, il n'en concluait pas à l'obligation de se renfermer dans les formules scolastiques ; il croyait à une évolution de la science théologique, à

' Voyez la correspondance de Ward avec Newman, à cette époque : W. G. Ward and the Catholic Revival, chap. iv et vi.

ce « développement de la doctrine chrétienne » dont l'observation avait secondé et éclairé sa conversion. Tout soumis qu'il fût à l'autorité, il répugnait à ce qui l'exagérait, admettait la légitime indépendance de l'esprit humain, non seulement dans les sciences profanes, mais même dans les sciences religieuses; au lieu de ne voir dans celles-ci, comme Ward, que les sentences et les définitions, en fait toujours rares, du juge suprême, il y appréciait tout particulièrement les recherches spontanées, parfois un peu aventureuses, les libres controverses, les tâtonnements de toutes sortes, par lesquels il était nécessaire que les théologiens, les historiens, les critiques devançassent et préparassent ces définitions.

Ce n'était pas de ce jour, d'ailleurs, que Newman se rendait compte à quel point sa façon de penser, de raisonner, de juger était différente de celle de son ancien disciple. Très droit, sans doute, à chercher la vérité, très généreux à la suivre partout où elle le menait, quelque sacrifice qu'il lui en coûtât, n'ayant rien du sceptique dilettante et un peu sophiste que des observateurs superficiels ont cru parfois entrevoir en lui, il n'en avait pas moins le goût et l'habitude de considérer, avant de conclure, tous les aspects d'une idée, de démêler ce qu'elle avait souvent de complexité subtile, de peser toutes les objections et d'en dégager la parcelle de vérité qui pouvait y être contenue. Rien ne lui déplaisait davantage que les jugements absolus et tranchants de Ward, sa façon de tout décider par les déductions de la logique, par l'application

Divisions entre catholiques 327

de quelque principe unique et dominant. Ces excès de fond ou de forme ne répugnaient pas seulement à sa nature d'esprit ; ils le préoccupaient à cause du mal qu'ils pouvaient faire aux autres. Ce qu'il redoutait, par exemple, dans les définitions dogmatiques à jet continu queWard sollicitait si impatiemment de l'autorité religieuse,c'était moins une entrave pour sa propre raison, résolue par avance à toutes les soumissions nécessaires, qu'un trouble apporté aux consciences dont il était le confident ; il s'attristait de voir effaroucher et éloigner ces âmes en travail de conversion, dont on a pu dire qu'elles « voletaient, comme des colombes, à sa fenêtre », attendant qu'il leur ouvrît. Cette intelligence pénétrante et sympathique de l'esprit des autres, cette aptitude à se mettre en leur place, à se rendre un compte exact de leurs difficultés, cette susceptibilité éveillée au sujet de toute exagération qui pouvait les troubler, n'était pas Tune des particularités les moins remarquables de Newman. C'était là ce qui le séparait des outranciers de l'ultramontanisme, alors même qu'il admettait quelques-uns de leurs principes. C'était là ce qui lui faisait ménager les libéraux du Rambler^ tout en regrettant leurs excès : il voyait la part de vérité qui se mêlait à leurs erreurs; il voyait surtout l'angoisse de leur foi et ne voulait pas l'augmenter'.

1 Ce caractère de Newman a été excellemment mis en lumière par le R. P. Kent, membre de la congrégation des Oblats de Saint-Charles, fondée par Manning, dans un article publié par la Dublin Review d'avril 1896, à propos du livre de Purcell. < L'esprit de Newman, a-t-il écrit, était sensible aux impressions

Au commencement de 1839, les évêques, de plus en plus mécontents du Ratiibler, délibérèrent sur les mesures à prendre; toutefois, avant de sévir, ils voulurent voir si l'influence de Newman ne pourrait pas amener un changement ; ils le firent donc solliciter, par son évêque, M^"' Ullathorne, d'intervenir auprès des rédacteurs. Toujours docile à l'autorité, Newman s'entremit et obtint de Simpson, plus particulièrement visé, qu'il abandonnât la direction du Rambler. Bien plus, il consentit à prendre lui-même en main cette direction. Wiseman lui en témoigna sa vive satisfaction. En assumant cette charge, Newman espérait faire œuvre pacificatrice. Mais il ne fut pas longtemps à se rendre compte combien l'excitation des esprits, de part et d'autre, rendait la tâche difficile ; bientôt même, il la jugea impossible, et quelques mois ne s'étaient pas écoulés, qu'il renonçait brusquement à la poursuivre. Le bruit ayant couru, à la fin de 1839, qu'il avait encore la direction du Rambler, il tint à le faire démentir. Rebuté dans sa tentative de médiation, il résolut désormais de demeurer à l'écart des deux partis en lutte, sans se laisser compromettre, ni par l'un, ni par l'autre. Sa correspondance et son journal

qui venaient de tous les vents delà pensée, sans pourtant jamais quitter le vrai courant. Parmi ceux qui ont enseigné le monde, peu ont eu, comme lui, le don de voir d'une manière si vive et de sentir si intimement les ténèbres et les difficultés qui entourent les points lumineux de la vérité. Il pouvait, dans une certaine mesure, entrer dans l'esprit de ses adversaires ou de ceux qui étaient perplexes et errants, et voir les choses comme ils les voyaient eux-mêmes. De là, chez lui, un sentiment intense du mal que peut faire un dogmatisme rigide et impitoyable. »

intime nous le montrent, dans les années suivantes, de 1859 à 1861, déplus en plus mécontent du Rambler, ne lui ménageant ni les reproches, ni les avertissements ^ Il n'était pas plus satisfait de l'autre parti, et ne pouvait notamment supporter sa promptitude d'excommunication. « Je sens vivement, disait-il, la grande injustice de ceux qui, après s'être complu à mettre en avant leurs vues particulières, accusent de manquer à la paix et à la charité, ceux qui, ainsi provoqués, se croient obligés de montrer qu'il y a une autre opinion sur ce sujet et que de bons catholiques la professent". »

Vainement Newman s'était-il séparé du Rambler^ certains catholiques s'obstinaient à l'en rapprocher et commençaient à témoigner d'étranges défiances au sujet de sa fidélité et de son orthodoxie. Dans le déplaisir visible que lui causaient les exagérations de certains ultramontains, ces esprits soupçonneux croyaient découvrir une tendance à altérer ou, comme ils disaient.

1 Ainsi voit-on Newman, dans ce journal et dans cette correspondance, refuser de continuer sa collaboration au Rambler, si les articles théologiques n'y sont pas dorénavant revisés par un censeur qui lui inspire confiance; à plusieurs reprises, il déclare que, parleur attitude à l'égard de l'autorité religieuse, les rédacteurs de cette revue se mettent « dans une situation fausse», qu'ils s'exposent à être censurés dans des conditions où l'opinion commune leur donnera tort, qu'ils « perdent leur position parmi les catholiques », et qu'ils feraient aussi bien d'arrêter leur publication avant qu'elle n'ait été frappée. De l'un de ces écrivains, — était-ce Simpson qu'il entendait désigner ? — il disait qu'il était « incorrigible » et qu'il « désespérait de lui. »

- Sur les jugements ainsi émis par Newman entre 1839 et 1861, voiries explications qu'il a données lui-même à Oakeley, dans une lettre du 18 août 1867. {Life of Manning, t. II, p. 334 à 338.)

à « minimiser » le dogme catholique. Ils arguaient des relations que sa charité tenait à conserver avec les rédacteurs de la revue libérale, pour insinuer qu'il était leur protecteur, leur complice, pour le rendre responsable d'excès que, pendant ce temps môme, il blâmait. N'est-ce pas, après tout, le sort habituel des modérés ? Newman, disposé par nature à se refermer sur lui-même quand il se sentait enveloppé d'une atmosphère d'exagérations et de violences, ne s'inquiétait pas toujours de prévenir, par des explications, ces faux jugements. Il n'admettait pas qu'on l'obligeât à se laisser classer dans l'un ou l'autre des partis en lutte, qu'on le mît en demeure de trancher, par quelque affirmation sommaire, des questions qu'il estimait être très complexes. Souvent alors, comme il lui était déjà arrivé à l'époque de ses premiers conflits à Oxford, il usait, à l'égard des questionneurs indiscrets, d'échappatoires ironiques qui les désemparaient, mais aussi qui donnaient prise à leurs- suspicions.

Ces suspicions n'étaient pas seulement le fait de quelques polémistes passionnés. L'évêque de Newport, M»"" Brown, dénonça à Rome, comme étant contraire à la doctrine de l'infaillibilité de l'Eglise, un article publié par Newman dans le Rambler. Le Saint-Office demanda à l'auteur incriminé des explications que celui-ci s'empressa d'envoyer par l'intermédiaire du cardinal Wiseman. Par une de ces négligences dont ce dernier était malheureusement un peu coutumier, ces explications ne parvinrent jamais aux autorités romaines qui, sans prendre aucune mesure, n'en

restèrent pas moins sous l'impression de la dénonciation épiscopale. Qu'un évêque se fût laissé gagner à ces injustes méfiances contre un grand serviteur de l'Eglise, c'était sans doute chose fâcheuse. Mais il était plus fâcheux encore de les retrouver chez Manning et de voir ainsi commencer l'antagonisme qui devait diviser, pendant de longues années, les deux principaux champions du catholicisme en Angleterre.

J'ai déjà eu l'occasion de dire en quoi Manning, pendant sa période anglicane, s'était souvent rapproché de Newman, et en quoi, cependant, il s'en était toujours distingué, sinon par le fond des idées, du moins par son allure, par la forme de son activité*. Il avait pu être un allié, non un disciple. L'action des deux hommes avait été presque toujours parallèle, sans être jamais confondue. Entre eux, il y avait eu plus d'estime réciproque que d'intimité et de sympathie. Parfois même, quelques froissements passagers s'étaient produits. C'est qu'au fond, en dépit de leurs convictions et de leurs aspirations communes, en dépit de l'analogie de leur destinée morale, on ne pouvait imaginer deux natures plus dissemblables : l'un, penseur subtil et profond, dédaigneux de l'action du

1 Voyez plus haut, p. 82 et sq.

dehors, plus occupé des réalités du monde invisible que de celles du monde visible, habitué à retourner sa pensée sous toutes ses faces, apte à comprendre les états d'âme les plus différents du sien, infiniment pitoyable aux perplexités de l'esprit humain; l'autre, homme d'action et de gouvernement, peu curieux d'idées pures, n'y voyant que des bases d'opération, esprit puissant, courageux, élevé, mais absolu, fa-cilement impérieux, ne cherchant que ce qu'il croyait le vrai et le bien mais y marchant droit, décidé à traiter en adversaire quiconque suivrait une direction différente, incapable d'entrer dans une pensée autre que la sienne ou de sympathiser avec les difficultés intellectuelles de ses contradicteurs. Cette opposition de nature suffit à expliquer, en dehors de tout petit motif, comment deux hommes de grand esprit, de vues droites et hautes, de rare vertu, ont pu être si malheureusement divisés. Newman, au cours de ses études sur les hérésies du quatrième siècle, avait eu à parler des différends qui s'étaient élevés entre saint Basile et saint Grégoire de Nazianze; il en avait attribué la cause au contraste de leurs caractères qu'il définissait en ces termes : « Grégoire, l'affectueux, le tendre de cœur, l'homme aux amitiés vives et profondes, l'orateur exquis et éloquent; Basile, l'homme des fermes résolutions et des rudes œuvres, le sublime conducteur du troupeau du Christ, l'actif ouvrier dans le champ de la politique ecclésiastique ; certes, ils différaient beaucoup, mais non cependant sans avoir quelques traits communs ; tous deux avaient, ce qui était tout

ensemble une bénédiction et une croix, une âme sensitive, a sensitive mind; tous deux étaient saints. » Il a été souvent remarqué que ce double portrait s'appliquait assez exactement à Newman et à Manning ; on a notamment fait observer que l'un et l'autre, comme les deux Pères de l'Église grecque, avaient au plus haut degré ce sensitive mind qui rend les divergences plus douloureuses et fait facilement du moindre antagonisme d'idées une blessure de cœur^

Quand Manning eut rejoint Newman dans le catholicisme, on put d'abord espérer leur bon accord. Newman, à peine devenu recteur de l'Université de Dublin, désireux de se donner un vice-recteur qui fût son locuni tenens et sur qui il pût se reposer avec pleine confiance, avait offert ce poste à Manning qui venait seulement d'abjurer. Celui-ci, alors à Rome n'avait pas accepté, mais il s'était associé, dans les années suivantes, aux démarches faites auprès du Saint-Siège, pour obtenir que le recteur fût nommé évêque in partibus. En 1857, Newman avait dédié un de ses volumes de sermons à Manning, « comme un mémorial de l'amitié qui les unissait depuis près de trente ans ». En 4861, Manning répondait par une dédicace analogue : « Envers vous, disait-il à Newman, j'ai contracté une dette de gratitude, plus grande qu'envers aucun homme de notre temps, pour la lumière et l'aide intellectuelles que vous m'avez apportées. »

1 Cette remarque a été faite par le R. P. Brémond, dans sa très pénétrante et très équitable étude sur les différends de Newman et de Manning. {L'Inquiétude rel'ujieuse, p. 241.)

Déjà cependant, à l'époque où Manning tenait ce langage, une certaine gêne existait dans ses rapports avec Newman. Conduit, comme tant d'autres, au catholicisme, par le désir d'y trouver l'autorité et l'unité dont il avait déploré l'absence dans l'anglicanisme, il croyait répondre au besoin de son âme et aux nécessités de son temps, en exaltant, en magnifiant la puissance du Pape ; il ne lui semblait pas qu'on pût aller trop loin dans cette voie. Loin d'avoir égard aux perplexités des croyants que troublaient les revendications et les critiques de la pensée moderne, il voyait en eux des révoltés à soumettre, des suspects à rejeter. Ces idées l'avaient rapproché de Ward qu'il soutenait et encourageait. Les rédacteurs du Rambler^ lui paraissaient coupables et dangereux. 11 s'alarmait des ménagements qu'avait pour eux Newman, des témoignages de déférence qu'il en recevait, et il en venait à supposer, entre eux et lui, une sorte de complicité. Des incidents, survenus en 1860 et 1861, lui parurent confirmer ses soupçons.

Les esprits étaient alors fort échauffés sur la question du pouvoir temporel du Pape, violemment soulevée parles événements qui avaient suivi, en Italie, la o-uerre de 1859. Manning se jeta dans la controverse, avec toute l'ardeur de son romanisme. En 1860 et 1861, dans des conférences faites à Londres et bientôt publiées en volume, il prit hautement, contre les préventions de l'opinion anglaise, la défense du pouvoir temporel. Dans l'entraînement de son zèle, il semblait parfois élever certaines convenances politiques à la

hauteur d'une vérité dogmatique, et ne pas toujours distinguer la formation historique et l'institution divine. Newman, au contraire, était, sur ce sujet, plus réservé et plus froid. Non, certes, qu'il approuvât l'œuvre de spoliation ; dans un sermon qu'il fit alors sur « le Pape et la Révolution », il qualifiait l'armée piémontaise de « bande de voleurs sacrilèges » et, en prononçant ces paroles, il frappait du pied le sol. Mais il estimait que les avocats du pouvoir temporel usaient d'arguments excessifs ; comme d'autres catholiques illustres, Lacordaire, Ozanam, il gardait pour l'Italie de vieilles sympathies ; il la croyait fondée à réclamer des changements à son régime politique, et il rêvait, entre elle et le Pape, d'un accord sur des bases nouvelles ^ Avait-il, sur ces points, des idées très arrêtées? En tous cas, il ne jugeait pas à propos de les faire connaître. Seulement il ne voulait pas être associé à des démonstrations qu'il jugeait trop intransigeantes. Ce parti-pris de réserve lui inspira, lors de la fondation, par Wiseman, en 1861, d'une académie de la religion catholique, une démarche que Manning devait voir d'un mauvais œil. Informé que celui-ci entendait faire, de la nouvelle académie, l'instrument de ses idées sur le pouvoir temporel, il l'avertit que, dans ces conditions, il ne pouvait y apporter son concours 2. Vers la même époque, le Rmnhler ayant publié une

i Some of my Recollections of Card. Newman, par sir Rowland Blemerhasset. {Cornhill Mufjazine, novembre 1901.)

■^ Life of Manning, t. II, p. 348; — Life of Wiseman, t. II, p. 421.

critique assez vive des conférences de Manning, celui-ci crut, sur la foi de certains rapports, que Newman en était l'auteur ou l'avait tout au moins inspirée. Il se trompait, Newman, alors étranger au Rambler qu'il blâmait, n'avait même pas connu cet article. Manning ne le sut que plus tard ; sur le moment, il demeura convaincu que l'attaque venait de Newman ; il y vit, contre lui-même, un acte d'hostilité dont il fut blessé, et, à l'égard du Saint-Siège, un acte d'infidélité dont l'auteur méritait d'être traité tout au moins en suspect'.

En mai 1862, le 2?am5?er changea de nom et de périodicité ; sous le titre de Home and Foreign Revieio, il devint un recueil trimestriel ; l'esprit était le même, de jour en jour plus téméraire. Les évêques ne crurent pas pouvoir retarder davantage la protestation à laquelle ils pensaient depuis longtemps ; elle parut en octobre 1862, et fut, bientôt après, expliquée et justifiée dans deux brochures de Mgr Ullathorne. Vers la même époque, le cardinal Wiseman, toujours préoccupé de ranimer la Revue de Dublin, ne jugea plus suffisant de lui procurer la collaboration intermittente de Ward ; il en remit la pleine direction à ce dernier, sous l'autorité supérieure de Manning. Ward se jeta dans cette entreprise avec son impétuosité accoutumée.

1 Life of Manning, t. II, p. 332 à 336, 338, 348.

DIVISIONS ENTRE CATHOTJQUES 337

Sa direction qui devait se prolonger jusqu'en 1878, ren dit une vie nouvelle à la revue, naguère moribonde. Il y attira des rédacteurs de valeur et multiplia ses propres articles, imprimant fortement à tout le recueil la marque de ses idées. S'il ne put lui donner l'éclat littéraire de la revue libérale, il en fit du moins un redoutable instrument de combat.

Plus le conflit devenait aigu entre les deux écoles, plus Newman répugnait à s'y mêler. Ward lui ayant demandé, en prenant la direction de la Revue de Dublin, d'y donner quelques articles, il refusa : « Je ne pourrais, lui répondit-il, écrire pour la Revue de Dublin, sans écrire aussi pour le Home and Foreign, et je veux me garer, si je puis, de ces collisions publiques; non que je me flatte d'échapper aux méchantes langues des hommes, grandes et petites, mais les bruits qui courent finissent par mourir, et les actes demeurent ' . » Néanmoins, quand son évêque, Mgr Ullathorne, censura le Home and Foreign Review, Newman, toujours soumis à l'autorité, lui écrivit : « J'espère n'avoir pas besoin d'assurer Votre Seigneurie que je m'associe de cœur à votre condamnation des doctrines que vous trouvez dans ces publications et des articles qui les contiennent. Il s'ensuit que je dois considérer, comme je le fais en effet, qu'il est du simple devoir des auteurs de ces articles et de tous ceux qui y ont pris part, en premier lieu, de répudier les doctrines en question, en second lieu, de retirer les écrits dans lesquels elles ont été

1 W. G. Ward and the Catholie Revîval, p. 15.t.

Page 1