‹ La Renaissance catholique en Angleterre au XIXe siècle (volume 4)Chapitre 9 sur 33 · II · texte numérisé non relu

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se faire à l'idée qu'il n'est pas prêtre et qu'il n'entre pas de piano, avec ce caractère, dans la communion romaine. Il ne se rend qu'après une ardente discussion de plus de cinq heures avec un tliéologien catholique. Ce sacrifice n'est pas le moins douloureux de ceux qu'il fait sur l'autel de sa foi nouvelle. Enfin, le 6 avril 1851, dimanche de la Passion, lui et Hope, fidèles à leur engagement d'agir ensemble, font leur abjuration aux mains d'un Père jésuite, « avec la plus dnlière conviction à la fois de raison et de conscience », écrit-il, le jour même, à Robert ^Vilberforce*. De là, les deux convertis vont à l'église Saint-Georges où ils sont reçus par le cardinal ^Viseman.

En accomplissant l'acte devant lequel il avait si longtemps hésité, Manning avait conscience de sacrifier non seulement toutes ses ambitions, mais tout ce qui avait fait l'intérêt et le charme de sa vie, et jusqu'à ses plus chères amitiés ; il s'attendait à se retrouver le lendemain, dépouillé, brisé, isolé, sans aucun avenir devant lui. « Après cela, écrivait-il à Robert Wilbei-force, je n'aurai plus qu'à couler à fond et à disparaître. » Et plus tard, évoquant le souvenir de ces jours, il a pu écrire: « Je pensais que ma vie était finie^. » Il ne se doutait pas alors que Dieu lui réservait, avant peu, dans l'Eglise romaine, un rôle plus considérable et plus éclatant, même au point de vue humain, que celui qu'il eût pu jamais trouver dans l'anglicanisme. Ajoutons que, sur le moment même, au^bilùL l'ab^uiulion

1 Life o/Mann/)io, l. 1, p. i'>-0.

8 Ibid., p. 628 et G32.

consommée, il reçoit, de son sacrifice, une récompense plus précieuse que tous les honneurs : c'est la paix et la lumière intérieures dont, comme tous les autres convertis, il se sent inondé. Les lettres qu'il adresse, sur le moment même, à ses amis, protestants ou catholiques, témoignent d'une sérénité et d'une confiance qui contrastent avec le trouble douloureux des lettres précédentes. Il écrit à son ancien cio-ate, Laprimaudaye, récemment converti: « Dieu m'a conduit au travers de sa grande fournaise, et je suis en paix, la raison, la conscience, le cœur remplis à déborder. » A son frère aîné, protestant tenace et irrité de sa défection : « Je vous dirai que, par la miséricorde de Dieu, je suis dans le calme et la paix, chagriné seulement d'un chagrin humain, et surtout du chagrin que je cause à ceux que j'aime si profondément. » A Robert Wilberforce, toujours liésitant, il annonce que Dieu l'a comblé: « J'ai, dit-il, plus que tout ce que j'ai pu jamais demander ou à quoi j'ai pu penser^. » Peu après, il écrit à Hope, en rappelant le souvenir de leur commune abjuration : « Quelle fin bénie! Comme l'àme le disait à Dante: E venni dal martirio a questa pace '^ ! »

Dans le monde anglican, la « sécession » de Manning paraît une catastrophe presque égale à celle de la conversion de Newman. Pendant que des protestants fanatiques s'écrient, avec le futur comte de Shaftesbury: « Seigneur, purge l'Eglise de ces hommes

1 Life ofManniiui, t. 1, p. G20 ù 024.

2 Menwirs uf J.-li. Hope Scotl, t. U, p. 93.

qui, tandis que leurs cœurs sont dans le Vatican, mangent encore le pain de rÉtablissement et minent cette Église * ! » d'autres se lamentent, et Gladstone, désespéré, écrit : « Il me semble que j'ai perdu mes deux yeux. « L'émoi est d'autant plus grand que beaucoup d'autres conversions accompagnent celle de Manning; plusieurs l'ont précédée; un plus grand nombre devait la suivre. Cet exode dépasse encore celui de 4845. C'est à se demander où il s'arrêtera et si l'Église établie résistera à cette perte si abondante de son sang le plus précieux. « Hélas! écrit Tévêque Wilberforce, le 28 mai 4851, tout est très sombre autour de nous. Je crains que nous ne perdions quelques-uns de nos hommes vraiment les meilleurs, et mon cœur saigne par tous les pores à cette pensée-, »

1 Life of Shaflesbunj, p. 433.

■2 Life of bishop Wilberforce, t. 11, p. 45.

CIIAPITHE V

PUSEY ET l'éVÈQUE WlLliEUFORCE APRÈS LA COiNVERSION DE MAINNIING

I. Pusey blâmé par les évêques Blonifield et Wilberforce. Se» réponses. Nouvelle sécession du clergé de San Saviour's. — II. Wilberforce se montre sympathique au High ckuvck dans le gouvernement de son diocèse, sauf à s'effaroucher de tout ce qui a une couleur romaine. — III. Gladstone se lamente sur la situation de l'Église, telle qu'elle a été manifestée par le jugement Gorham. Pour y remédier, Wilberforce entreprend de ressusciter les Convocations. Son succès partiel. 11 échoue dans ce qu'il tente pour réformer le tribunal d'appel en matière religieuse. Antagonisme de Wilberforce et de Tait. — IV. Pusey et ses amis ont à déplorer de nouvelles défaillances des évêques. Attitude de ceux-ci dans la loi du divorce. L'archidiacre Denison condamné par rarchevè(iue de Canterbury pour ses sermons sur l'Eucharistie. L'évèciue Forbes aux prises, pour un motif analogue, avec ses collègues d'Ecosse.

La violente clameur soulevée en Angleterre, à la fin de I80O, par la prétendue « agression papale », avait été dirigée autant contre les Puseyites que contre le catholicisme. Lord John Russell, dans sa fameuse lettre à l'évéque de Durham, les avait désignés à la fureur protestante. Il avait été devancé, dans cette voie, par des évêques dont plusieurs cependant passaient pour être assez sympathiques au High church. Le 2 novembre 1850, Blomfield, évêque de

Londres, et Samuel Wilberforce, évoque dOxford, recommençant Tiin et l'autre et avec les mêmes procédés ce qu'ils avaient déjà fait après la conversion de Newman% prenaient à partie Pusey. Le premier dans un mandement public où, sans nommer Pusey, il le désignait clairement, blâmait ceux qui « pavaient le chemin» aux sécessionistes, en propageant des doctrines et des pratiques en désaccord avec les formulaires et les traditions de TEglise d'Angleterre. Le second, dans une lettre privée, mais plus directement agressive, accusait Pusey d'avoir, par son ministère, détaclié beaucoup d'âmes de son Église; il le mettait en demeure de se justifier ou de s'amender, faute de quoi, il sévirait-. Dans l'énumération de leurs griefs, les deux évêques s'appuyaient visiblement sur la brocliure récente où le Rév. Dodsworth, à la veille de se soumettre à Rome, s'était plu à rappeler tout ce que son ancien maître Pusey avait fait pour ramener les esprits vers les idées et les formes catholiques, et où il lui avait reproché l'inconséquence qui le faisait maintenant reculer devant la conclusion logique de ses doctrines.

Les retentissantes conversions qui se multiplièrent alors, entre autres celle deManning, n'étaient pas pour aider Pusey à se justifier. Il sentait grandir autour de lui la méfiance et l'hostilité, abandonné par les meil leurs des siens qui se faisaient catholiques, soupçonné,

ï Cf. plus haut, p. 49 à 53.

2 Life I f Pusey, t. III, p. 302, 303 — Life of Wilberforce, t. III, p. 70 à 81.

dénoncé, souvent injurié par ceux dont il voulait demeurer le coreligionnaire. Chaque courrier lui apportait de nouvelles attaques, plusieurs venant de ses amis. C'était la répétition aggravée de l'épreuve par laquelle il avait passé, cinq ans auparavant, après la sécession de Newm.an. Plus encore qu'à cette époque, sa situation semblait devenue intenable. « J'ai presque la tête perdue dans ma détresse », écrivait-il à Keble. Il en arrivait à regretter qu'il n'eût pas plu à Dieu de le faire mourir. La tentation lui venait de laisser là toutes les controverses et de se renfermer dans son rôle de professeur d'hébreu K Mais il se reprenait bien vite. Avec une persistance où l'on ne sait s'il faut davantage admirer son courage que s'étonner de son aveuglement, il se montrait résolu à ne rien modifier de son attitude, aussi ferme à maintenir la vérité incomplète qu'il possédait, qu'obstiné à ne pas se rendre compte de son inconséquence.

Tout d'abord, à l'évêque Wilberforce, Pusey répondit par une lettre privée où il justifiait ses pratiques et ses doctrines; à la fin, prenant l'offensive, il déclarait que si les évoques avaient fait leur devoir après l'affaire Gorham, s'ils avaient été alors aussi soucieux de défendre la vérité sacramentelle, qu'ils paraissaient l'être, en ce moment, de défendre leurs sièges contre l'agression papale, l'Église n'en serait pas où elle en était, que là était la cause des défections et que les catholiques ne s'y trompaient pas, ainsi qu'il résultait

» Life of Pusey, t. III, p. 29G-297.

(l'un récent article du cardinal Wiseman. Cette réponse ne désarma pas Tévêque d'Oxford, alors d'autant plus animé contre Rome qu'il lui en voulait des conquêtes qu'elle faisait jusque dans sa plus proche parenté ; dans de nouvelles lettres, toujours privées, il insista sur ses griefs ; il blâma surtout la façon dont Pusey entendait la confession, et « faisait, disait-il, l'œuvre d'un confesseur romain, non d'un clergyynan anglais » ; il voulait bien reconnaître son attachement à l'Église d'Angleterre, mais il lui reprochait de «n'avoir pas une profonde horreur du système papal » et d'être, sans le vouloir, a decoy hird io Rurne^ ; en fm de compte, jusqu'à ce que Pusey lui eût donné satisfaction, il prétendait lui interdire de prêcher et d'exercer son ministère dans le diocèse d'Oxford ; il hésitait seulement sur la forme et la publicité à donner à cette interdiction. Des amis, Marriott, Gladstone, Keble, cherchèrent à s'interposer. Keble, surtout, déclara à l'évêque qu'il partageait les idées de Pusey et que toute condamnation prononcée contre ce dernierratteindraitlui-niême. « Ce dont je suis sûr, ajouta-t-il, c'est que si l'enseignement de Pusey a fourni plus de recrues à Rome que celui de tout autre, il a été aussi plus efficace que tout autre pour retenir ceux qui étaient tentés d'y aller. » De son côté, Pusey se déclara résolu à se défendre, si on l'y obligeait, et il avertit l'évêque qu'il ne se laisserait pas frapper sans exiger des juges 2.

1 Decoy bi7'd, s'entend de l'oiseau qui sert d'appât pour en attraper d'autres.

2 Life of Pusey, i. 111, p. 303 à 313; — Life of Wilberforce, t. 11, p. 79 à 93.

PUSEY ET L ÉVÉQUE WlhliKHFORCE 233

En iiièrne temps que celte correspondance se poursuivait avec l'évêque d'Oxford, Pusey faisait paraître, vers le milieu de janvier 18oi, en réponse au mandement de l'évêque de Londres, une long-ue lettre justificative ^ 11 s'y expliquait sur tous les points où il avait été critiqué par les deux prélats, sur la foi des allégations de Dodsworth. C'était l'apologie la plus complète qu'il eût encore faite du Puseijism. Tout en ramenant à leur vrai caractère les faits qu'il prétendait avoir été exagérés ou dénaturés, il revendiquait hautement la doctrine catholique contre les préjugés populaires qu'on cherchait à exciter. Il protestait, non sans émotion, de sa fidélité à son Eglise. «Quels qu'aient été mes péchés ou mes erreurs, disait-il, je n'ai toujours eu devant moi, aussi loin que remontent mes souvenirs, qu'un seul objectif, servir Dieu dans le ministère de cette Église qui est la sienne. » Il se défendait d'avoir jamais voulu étre« \e leader à^nn parti », d'avoir jamais « songé à réunir des personnes autour de lui, » Quant aux sécessions qu'on lui imputait, il persistait à en rejeter la responsabilité sur les défaillances ou les divisions des chefs de l'Eglise. Le meilleur moyen d'empêcher ces sécessions était de faire que l'Eglise fût en bonne santé. « Les arbres malades, disait-il, perdent leurs feuilles et ne peuvent mûrir les fruits auxquels ils ont donné naissance. Tout ce qui fortifie

' A leller (o the Rir/ht non and I\l(jht Rev. the lord Bishop of London, in explar.alion of some slalemenL conlained in a Leller bylheRev. W. Dordsworlh.

et rend plus profonde la vie de TEglise, lui rattache plus étroitement ses enfants. »

Au moment même où Pusey faisait ainsi effort pour se justifier, les événements apportaient de nouveaux arguments à ses accusateurs. Ce ne fut pas seulement une réplique de Dodsworth s'acharnant à mettre une seconde fois en lumière tout ce qui, dans renseignement et l'exemple de son ancien maître, devait conduire au romanisme. Ce furent, plus encore, les conversiiins au catholicisme qui se produisirent là même où s'exerçait le plus l'influence de Pusey, soit dans les couvents de religieuses, sisterhoods, fondés sous son inspiration', soit surtout dans le clergé de cette église de S. Saviour's, bâtie par lui, à Leeds, et demeurée sous son patronage. On se rappelle quel scandale avait déjà produit, en 1847, un premier exode vers Rome du clergé de cette Église'^. Les ecclésiastiques que Pusey avait trouvés, non sans peine, pour remplacer les défectionnaires, s'étaient aussitôt vus en butte à des méfiances dont le vicar de Leeds, le révérend Hook, et Tévêque du diocèse, le D"" Longley, futur archevêque de Canterbury, se firent les organes inquiets, passionnés et malveillants; dans leur cérémonial, dans leurs dévotions, dans leur enseignement, notamment en ce qui concernait la confession, beaucoup de choses étaient relevées qui paraissaient suspectes de romanisme. L'agitation causée, en 1850, par l'affaire Gorham, rendit la situation plus tendue encore, et

1 Life of Wilberforce, t. III, p. 32i.

2 Voir plus haut, p. 120 et sq.

PUSEY ET L EVEQUE WILBERFORCE 23j

Jcvêque crut devoir suspendre quelques-uns des desservants de S. Saviour's. Le résultat fut de convaincre le clergé de cette église que sa place n'était plus dans l'anglicanisme, et tous ses membres, sauf un, se soumirent à Rome. Newman vint à Leeds, en avril I80I, recevoir l'abjuration de trois d'entre eux; il prêclia, à celte occasion, un sermon où il montrait ri'^glise anglicane de plus en plus livrée à FÉtat, tandis que lEglise catholique grandissait en dépit des oppositions; il invita ses auditeurs à prier pour l'âme de ceux qui avaient eu part à l'érection de S. Saviour's; il pensait à son cher Pusey. Celui-ci, fort ému d'une défection si compromettante pour ses idées, mais ne s'en laissant nullement ébranler, accourut à Leeds, en compagnie de Marriott, pour tâcher au moins de limiter le mal et pour installer un autre clergé. 11 trouva les esprits très excités contre lui. Ne venait-on pas d'avoir une nouvelle preuve que, consciemment ou non, il faisait les affaires de Rome? L'évêque, dans une lettre publique, montra qu'on avait voulu, avec la fondation de S. Saviour's, tenter une expérience en « imposant un système imité des pratiques du moyen âge » ; on avait vu, ajoutait-il, où cela conduisait. Ce fut, entre ce prélat et Pusey, le point de départ d'une correpondance qui se prolongea jusqu'à la fin de l'année, sans amener de rapprochement '.

Wilberforce vit, dans l'incident de S. Saviour's, une justification de ses méfiances, et l'on put craindre un

> Life of Pusey, t. 111, p. 335 à 368.

moment qu'il ne fît un éclat et ne publiât solennellement, en la motivant, l'interdiction prononcée contre Pusey. Toutefois, après réflexion et sur les représentations qui lui furent adressées, il recula devant les conséquences d'un tel acte. Il finit même par s'adoucir un peu et se contenta d'insérer, dans son mandement de novembre 1851, un passage où, sans nommer expressément Pusey, il s'exprimait défavorablement sur certaines parties de son œuvre, et témoignait l'espoir que, par un désaveu complet des erreurs romaines, « il écarterait les suspicions qui, autrement, pourraient s'attacher à son ministère ». Peu après, prenant en considération de nouvelles assurances de Pusey, il consentit à ne plus maintenir la prohibition de prêcher et d'officier dans son diocèse'.

Si animé qu'il se fût montré contre Pusey, quand il avait cru apercevoir, derrière lui, le fantôme détesté du romanisme, Wilberforce n'en demeurait pas moins, par plus d'un côté, sympathique au mouvement High church. Tel il avait été dès ses débuts, tel il se montrait dans le gouvernement de son diocèse. Au lendemain même de ses contestations avec Pusey, en 1832, il se félicitait, comme d'un symptôme plein d'espé-

1 Li/'e of Pusey, t. III, p. 313 à 327; — Life of Wilberforce, t. II, p. 93 à 113.

PDSEY ET l'ÉVÊQUE WILBERFORCE 237

rance, qu'aucun des jeunes gens qui s'étaient présentés à son ordination, ne fût Loïc church^ . N'allait-il pas à rencontre des traditions protestantes, lorsque, jugeant que l'Université ne suffisait pas à la formation des jeunes clercs et qu'il convenait d'y ajouter un séjour de deux années dans une maison purement ecclésiastique, tant soit peu analogue à nos séminaires, il ouvrait, en 1834, le collège théologique de Cuddesdon ? Quant à l'esprit qui régnait dans ce collège, on s'en fera une idée par ce seul fait qu'il eut, pendant plusieurs années, pour vice-principal, le Rév. Liddon, disciple et futur biographe de Pusey. L'un des élèves de Cuddesdon, plus tard converti à l'Eglise romaine, a pu affirmer que l'éducation qu'il y avait reçue, avait grandement contribué à le conduire au catholicisme^. C'était dans le même esprit que Wilberforce encourageait la prédication des missions dans son diocèse^, et cherchait à faire accepter par son clergé l'usage tout nouveau des retraites ecclésiastiques'*, que Pusey avait, le premier, eu l'idée d'emprunter à l'Eglise catholique^. Toutefois, on ne sera pas surpris de voir l'évêque d'Oxford s'arrêter, gêné et refroidi, dès qu'il croyait discerner, derrière ces innovations, quelque péril de papisme. Deux des premiers couvents de religieuses avaient été établis dans son diocèse, à Wantage et à

1 Life of Wilberforce, t. II, p. 152.

2 UAme angliccme, par M. Chapman, traduction de P. Ragey, p. H2.

3 Life of Wilberforce, t. II, p. 30 à 32, 436. * Ibid., t. II, p. 446-447.

6 Life of Pusey, t. 111, p. 317-378.

Clewer'. Il s'y intéressait et s'en occupait beaucoup ; mais si sympathique qu'il fût à des fondations qui lui paraissaient enrichir la vie religieuse de son Eglise, il s'effarouchait des tendances romaines où conduisait forcément une piété ascéticiue, si étrangère au protestantisme ; disposé à encourager les couvents, s'ils pouvaient garder une physionomie bien anglicane, il préférait y renoncer, s'ils ne pouvaient se former que sur « un type semi-romain- ».De même pour la confession et l'Eucharistie. Il revendiquait, pour le prêtre, le pouvoir d'absoudre, croyait au bienfait de la confession qu'il faisait pratiquer notamment au collège de Cuddesdon ; mais il prenait peur quand il la voyait revêtir des formes trop romaines, se défendait de la vouloir habituelle et générale, et réprouvait la direction spirituelle telle que l'exerçait Pusey^. Ilprofessaitlafoià la Présence réelle et proclamait que le plus grand bienfait que Dieu pût faire à l'Église d'Angleterre, serait d'y faire revivre « le plein tempérament eucharistique » ; mais il s'inquiétait de certaines dévotions par lesquelles on s'appliquait à honorer le « saint Sacrement», et il leur trouvait volontiers une couleur de superstition papiste ''.

En som^me, Wilberforce s'efforçait de se tenir sur une ligne, parfois assez imparfaitement définie, entre

1 C'est dans ce dernier couvent qu'était Hariet Monsell, dont la vie édifiante a été racontée par le Rév. Carter: par bien des côtés, cette vie semble celle d'une pieuse reli^Mellse catholique.

■i Life of Wilberforce, t. II, p. 1G7, 168, :>4J, 27'J; — t. Ill, p. 322 à 336.

3 IbiiL, t. II, p. 3S5 et suiv.

* IbiiL, t. 111, p. ~Û-11,

ceux qu'il appelait les ultras du puseyisme et les protestants du Loio church. Mais, si fortes que fussent ses répugnances contre les premiers, il n'allait pas, pour leur échapper, jusqu'à se livrer aux seconds. Le Rev. llook, vicar de Leeds, lui avaitécrit, un jour où il était particulièrement affolé par ses préventions antiromaines : « J'ai eu la mauvaise fortune d'être regardé comme nnhighcJmrcJiman ; je pense que letemps cstvenu ou qu'il va bientôt venir où tous les bons chwx-hmen devront aller à lord Sliaftesbury * et à ses associés, pour faire cause commune avec eux contre ces traîtres. Ce sera pour moi une pilule aijpère, mais je suis prêt à l'avaler. » Wilbërforce lui' répondit par un conseil de patience. « Notre lutte avec des hommes comme lord Shaftesbury, lui dit-il, est une lutte pour notre existence comme Eglise; ce qu'ils dénient, c'est le principe fondamental de l'Eglise catholique... Vous et moi, ne pouvons honnêtement faire campagne avec ces hommes, même pour nous débarrasser des dégoûtantes singularités romanisantes de ces singes gri maçants -. »

Quoi qu'il en fût, d'ailleurs, des efforts de Wilbërforce pour se tenir entre les deux partis, l'opinion ne s'arrêtait pas à ces nuances et s'habituait, peu à peu, à ne faire guère aucune différence entre lui et les puseyites avec lesquels il était si soucieux de ne pas se laisser compromettre. Golighlly, l'ancien dénonciateur de

' Lonl Shaftesbury, comme je l'ai déjà dit, était le chef reconnu du parti evatigelical et protestant.

ï Li/eof Wilherfune, t. Il, p. 3^3-394.

Newman et de Pusey, attaquait violemment, une première fois, Wilberforce à cause de Tesprit régnant au collège de Cuddesdon^, une seconde fois, à raison de son altitude générale ^ ; il déclarait que, par son fait, le diocèse d'Oxford était devenu « le centre du mouvement romanisant » et il allait jusqu'à faire le compte de tous ceux de ses proches qui étaient passés à l'Eglise de Rom.e. Un autre jour, les journaux, le Times en tète, prenaient à partie l'évêque d'Oxford, à raison de faits de confession imputée à un ecclésiastique de son diocèse'. Mais, si ces violences jetaient un moment quelque trouble dans l'esprit d'un homme qui redoutait à ce point d'être suspecté de romanisme, elles n'ébranlaient pas son autorité, et le clergé de son diocèse y répondait par des adresses de confiance.

Ce n'était pas seulement dans le gouvernement particulier de son diocèse, mais aussi dans ce qui concernait l'organisation générale de l'Église, que Wilberforce se montrait disposé à servir les idées High church. De ses premiers rapports avecles Tractariens, il avait gardé une certainenotion de ce que devait être l'indépendance et l'autorité doctrinales d'une véritable Eglise, et il se rendait compte que rien n'en était plus loin que l'Eglise anglicane, telle qu'elle s'était montrée dans l'affaire Gur-

1 Life of Wilberforce, t. II, p. 358 à SIS.

2 Ibid., t. II, p. 415 à 417.

3 Ibid., t. II, p. 385 à 404,

PUSEY ET L EVKQUE WILRERFORCE L'rl

ham. Il ressentait le profond discréditqui en était résalté pour elle, et notamment pour l'épiscopat. Pouvait-il en douter quand un churchman, aussi considérable et aussi dévoué que M. Gladstone, lui faisait, en 1852, confidence de la tristesse et du désarroi où le jetait cette constatation. « Par le jugement Gorham, disait M. Gladstone, un principe est posé qui permettra d'ôter toute leur force aux articles du Credo^ l'un après l'autre, à mesure que, par degrés successifs, l'opinion publique l'admettra et l'encouragera. Ainsi également un principe est posé qui permettra à l'Etat d'assumer habituellement la charge d'interpréter le Credo, aussi bien que les autres documents de l'Eglise. » Il indiquait ensuite pourquoi il n'espérait rien du corps épiscopal ; il rappelait comment on n'avait trouvé, pour protester contre ce jugement, qu'une minorité des évêques et du clergé, comment le primat avait institué un prêtre rejeté par son évêque, comment celui-ci avait admis, dans son clergé, le prêtre ainsi institué, comment les évêques n'avaient pu s'entendre pour revendiquer le pouvoir de décider des points de doctrine. « Tout fait prévoir, ajoutait-il, que, dans les années qui vont suivre, le ton du Banc épiscopal, en ce qui concerne le dogme ou l'autorité enseignante, ira déclinant, au lieu de se relever. » A cette impuissance des évêques à s'unir pour défendre la doctrine de l'Eglise en péril, M. Gladstone opposait l'unanimité et la véhémence de leurs protestations contre le rétablissement de la hiérarchie catholique ou contre certaines innovations du ritualisme qui com^ mençait alors à se montrer. « Le monde, disait-il, en II. IG

conclueraquele protestantisme deTÉglise d'Angleterre, tel qu'il est représenté par son épiscopat vivant, a un côté rigide et un élastique : rigide envers l'ancienne Eglise dont il devrait être la continuation et à laquelle il devrait être identique ; élastique envers le système qui détruit la doctrine, en détruisant l'autorité enseignante ^ . »

Wilberforce était fort ému d'entendre, dans la bouche de M. Gladstone, des plaintes qui semblaient emporter condamnation d'une Église aussi infidèle à sa mission ; et, à considérer l'état actuel de cette Église, il ne savait que répondre. Force lui était de confesser qu'il y avait une « grande part de très triste vérité dans ce que disait M. Gladstone ». Il avouait les défaillances, les divisions, l'impuissance de l'épiscopat, les attribuant aux « misérables choix d'évêques faits par lord John Russell et à l'effrayante faiblesse de caractère du primat ». Tout au plus tâchait-il d'établir que quelques prélatsisolés comprenaient mieux leur devoir. A un si grand mal, il fallait donc trouver un remède. Lequel ? Il implorait à cet effet l'aide de Gladstone-.

11 parut à Wilberforce que la première chose était de faire que l'Eglise d'Angleterre ne fût plus « sans voix », voiceless, comme elle l'avait été en présence du jugement Gorham. Dans ce dessein, il prit aussitôt fort à cœur l'idée de faire revivre une institution d'origine très ancienne qui s'appelait la Convocation. Avant la réforme, la ou plutôt les Convocations, — car il y en

• lAfeof Wilberforce, t. II, p. 125 à 135.. 2 Ibid., t. II, p. 125, 128, 129.

PDSEY ET l'ÉVKQUE WII.BERFORCE 243

avait une dans chacune des deux provinces de Cantcrbury et d'York, — constituaient une sorte de parlement ecclésiastique, divisé en « Chambre haute », où siégeaient les évêques, et en « Chambre basse », composée des représentants du clergé inférieur. Elles votaient les impôts à payer par l'Eglise, et délibéraient sur toutes matières l'intéressant. Après la rupture avec Rome, lacouronne, investie de la suprématie religieuse, n'avait pas toléré que le clergé eût, à côté d'elle, une représentation indépendante. Tout pouvoir avait donc été enlevé aux Convocations, devenues une vaine formalité, une « farce » au même titre que les prétendues élections épiscopales. L'apparence qui subsistait encore au seizième et au dix-septième siècles, s'était même presque complètement évanouie au dix-huitième ; et, depuis lors, il n'en était guère resté qu'un nom. Restaurer cette institution était une entreprise malaisée. On se heurtait aux défiances des ministres qui, tous, sans distinction de parti, avaient pris goût à avoir une Eglise « sans voix ». La presse était malveillante et railleuse. Dans le sein de l'Eglise anglicane, tous ceux qui tenaient au Loio church ou au Broad church voyaient de mauvais œil une émancipation sacerdotale qui ne devait pas profiter à leurs idées. Enfin, par habitude de domesticité politique, et aussi par crainte de manifester leurs divisions et leur impuissance, un bon nombre des évêques, dont le primat, n'étaient nullement curieux qu'on leur rendît un droit de délibération.

Ces difficultés n'arrêtèrent pas Wilberforce. 11 se

mit à l'œuvre et y déploya ces qualités d'homme d'État qui faisaient dire, un jour, de lui, à Richard Cobden: « S'il n'avait pas été un prêtre, il aurait été un premier ministre *. w II agit fortement sur ses collègues du Banc épiscopal, réveillant, pressant, entraînant les uns, discutant, bataillant avec les autres. En même temps, il négociait adroitement avec les hommes politiques et usait, dans ce dessein, de ses relations à la cour, notamment avec le prince Albert.

Un premier pas fut fait, en 1852, par Tautorisation donnée à la Convocation de siéger un jour pour rédiger une pétition à la couronne. L'arrivée au pouvoir de lord Aberdoen, à la lin de cette même année, fut, pour les partisans de la Convocation, une bonne fortune, non seulement parce que cet homme d'Etat apportait, dans les questions religieuses, son habituelle droiture et sa largeur de vues 2, mais aussi parce que son fils et secrétaire de confiance, Arthur Gordon, était entièrement dévoué à l'évêque d'Oxford et à ses idées. Toutefois, même avec cet appui, les progrès furent lents, laborieux, pénibles^. Lord Aberdeen, en dépit de ses bonnes dispositions personnelles et des sollicitations pressantes de son fils, était sans cesse arrêté par l'opposition des autres membres du cabinet; de plus, il redoutait les divisions des évêques, leur impuissance à

î Life ofWilher force, t. I, p. 283.

2 Voyez le magnifique hommage rendu à lord Aberdeen, par M. Guizot [Mémoires pour servir à l'Histoire de »wn temps, t. VIII, p. 276 et suiv.).

3 Sur les progrès de la Convocation, voyez Lifeof Wilher force, t, 11, p. 136 à 201, 267 à 296, 437 à 445.

PUSEY ET L EVEQUE WILI3ERF0KCE 245

s'accorder sur aucune question de doctrine, ce qui lui faisait dire un jour que « l'Eglise d'Angleterre était en réalité composée de deux Eglises qui n'étaient nniaintenues ensemble que par les forces extérieures ' ». Ajoutons que, même parmi les churchnten soucieux de rendre une voix à leur Eglise, les idées sur le rôle des Convocations étaient loin d'être concordantes. Tandis que les uns, comme Mort, contestaient l'autorité de cette assemblée en partie démocratique, et rappelaient que le gouvernement de l'Église appartenait de droit divin aux seuls évêques ^, d'autres, au contraire, en critiquaient la composition exclusivement ecclésiastique et demandaient qu'on y fît une place aux laïques ; ils y étaient encouragés, en voyant, à cette époque, fonder, dans divers diocèses, des Church Unions où les laïques avaient une large part et qui prenaient la défense des droits de l'Eglise avec une énergie qu'on ne rencontrait pas dans le clergé^. M. Gladstone était de ceux qui insistaient pour cette participation des laïques à l'action synodale; Pusey et Keble y étaient opposés* Wilberforce, cependant, poursuivait avec persistance sou entreprise. Quand, en 1855, il parvint à faire siéger la Convocation pendant trois jours, il eut le sentiment d'avoir remporté une grande victoire. Dans les années qui suivirent, la Convocation continua à

> Lifeof Wilberfo)'ce,t. II, p. 162.

2 Life and Lelters of T. J. Anthony Hort, par A. -F. Hort, t. I, p. 267.

s The Histonj of Ihe Englisk Church Union, par Bayûeld Robeits, p. 6 et suiv.

* Life of Pusey, t. 111, p. 341 à 334.

gagner quelque terrain, mais très lentement ; elle n'avait toujours aucune autorité propre, aucun droit de prendi'e des décisions exécutoires et demeurait entièrement subordonnée à la couronne qui seule la convoquait, limitait la durée, l'objet et la portée de ses délibérations. Rien du synode d'une Eglise maîtresse de sa doctrine et de sa discipline ; l'essence de l'anglicanisme s'y fût opposé.

Parvînt-on d'ailleurs à rendre un peu de vie à la Convocation, la subordination de l'Eglise à l'État subsistait toujours par ce seul fait que le tribunal d'appel, dans les questions religieuses, était le Conseil privé. Depuis qu'en 1850, ce vice de l'anglicanisme s'était manifesté, on sait avec quel éclat, avec quel trouble pour les consciences, rien n'avait pu être fait pour y remédier. Ce n'était pas qu'on ne sentît la nécessité et l'urgence de ce remède, ne fût-ce que pour arrêter les conversions au catholicisme. Les évêques s'en préoccupaient. On se rappelle que, dès 1850, au lendemain même du jugement Gorham, l'évêqueBlomfield avait proposé, sans succès il est vrai, à la Chambre des lords, une nouvelle organisation de cette juridiction suprême''. Dans les années qui suivirent, notamment en 1850 et 1857,1a question fit l'objet de plusieurs délibérations épiscopales-, Wilberforce était naturellement un de ceux qui désiraient le plus vivement trouver la solution de ce problème. Mais, à chaque effort fait pour mettre sur pied un projet de réforme,

1 Voir plus haut, p. 153.

2 Lifeof Wilber/orce, t. II, p. 3o0 à 356.

PUSKY ET l/ÉVÈ(jUE W'ILBEUl-OrxCE 247

on se heurtait à des difficultés insurmontables. Et celles-ci ne venaient pas seulement des résistances prévues du gouvernement et du parlement; elles venaient de ce que les évêques n'arrivaient pas à se mettre d'accord, et que ceux-là mêmes qui sentaient le besoin d'une modification ne savaient à quel système s'arrêter. Proposer un tribunal exclusivement composé d'évèques, nul d'entre eux n'y songeait; cela leur eût paru inconciliable, en droit avec la suprématie royale qu'ils acceptaient comme le fondement de leur Eglise, en fait avec la conscience qu'ils avaient de leurs propres désaccords, de leur faillibilité et de leur manque d'autorité. Ajoutons que les partisans du Iligh chuixh, avaient sujet de craindre qu'un tel tribunal ne fût pas favorable à leurs idées. On avait alors songé à se rabattre sur une solution mixte et à adjoindre aux légistes du Conseil privé, non plus à litre consultant, mais en qualité de juges, un certain nombre d'évèques; à la rétlexion, Wilberforce et ses amis se demandèrent si cette adjonction ne serait pas plus compromettante qu'efficace, si elle n'aurait pas le tort d'engager la responsabilité de l'Eglise dans des jugements auxquels il valait mieux après tout ne laisser qu'un caractère civil. Devait-on donc, en fin de compte, se résigner au statu quo et s'avouer impuissant à trouver le remède, jugé si nécesaire et si urgent?

Il était des évêques qui, loin de regretter celte impuissance, s'en félicitaient et voyaient, dans ce statu quo^ l'application normale des principes de l'anglicanisme. De ce nombre et au premier rang était Tait. Nous

2i8 LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE

l'avons déjà entrevu, jeune felloio^ dans la common room de Balliol, fraîchement débarqué de Glasgow, encore imprégné de presbytérianisme écossais, observateur critique des débuts du Mouvement tractarien, l'un des rares jeunes hommes d'Oxford qui fussent alors absolument réfractaires à la séduction et à l'influence de New^man^. Nommé, en 1842, à la mort d'Arnold, headmaster de l'école de Rugby, il fut loin d'égaler son prédécesseur et eut peu de succès. En 1849, il échangea ce poste pour le décanat de Carlisle. C'est là que lord Palmerston alla le chercher, en 1856, pour l'élever d'emblée, par une faveur exceptionnelle, à l'important évêché de Londres. Le nouveau prélat était ambitieux et ne se piquait pas d'un détachement ascétique des choses de ce monde. Ward lui ayant alors demandé « s'il ne trouvait pas la responsabilité de cette position très lourde ». — « Oui, sans doute », répondit-il; puis, après une pause : « Je dois cependant, en toute franchise, ajouter que les entours en sont très agréables 2. » Il était entré dans la carrière ecclésiastique, comme il fût entré dans toute autre, avec la volonté d'en remplir exactement et dignement les obligations, mais sans rien d'une vocation inspirée par des motifs surnaturels. Il était fonctionnaire ecclésiastique, plutôt que prêtre ou évêque, et répugnait à tout ce qui paraissait trop clérical ou sacerdotal. Ce n'était pas que, dans son for intérieur, il manquât de

* Voyez la Renaissance catholique eiï Angleterre au XIX' siècle, i" partie, p. 170.

* W. Ward and the Catholic Reuival, p. 74.

PUSEY KT I. EVKQliE WILBEKFORCE 249

foi, OU même de pieté. Les fragments de son journal intime le montrent plus occupé qu'on ne l'eût cru de la pensée de Dieu, l'implorant dans l'épreuve, lui demandant notamment, lors de sa promotion à l'épiscopat, la grâce de bien remplir sa fonction et de se garder de toute mondanité * .

L'élévation de Tait avait été bien vue à la fois des evangelicals et des « libéraux », de lord Shaftesbury et de Stanley. Qu'était-il donc lui-même? Tout en ménageant ces deux partis, il avait évité de se classer dans l'un ou dans l'autre. Le côté le plus net de son altitude, — et c'est par là sans doute qu'il plaisait à des hommes d'opinions différentes, — était son opposition absolue au High church qu'il jugeait être en contradiction avec le principe et les traditions de 1 anglicanisme. Inutile d'ajouter qu'il repoussait le papisme. Toutefois, en cette matière, on constate chez lui, non sans surprise, moins de passion contre les personnes que chez tel Myh churchman^ chez Wilberforce entre autres. Lors de l'agitation contre la prétendue « agression papale », il avait refusé d'adhérer à une « alliance protestante » qui lui paraissait animée d'un esprit trop sectaire et trop intolérant 2. Il devait conserver, jusqu'à la fin, des rapports d'affectueuse

' Li/e o/" rai7, par Daviilsuii et Benham, passim, et notamment, t. 1, p. 18G, 190, 102.

- « Mon opinion arrèléc, écrivait-il à ce propos, est qu'on fait mieux tête au papisme, dans te pays, par le zèle de chaque clergyman et de chaque laïque piulrslant à faire son devoir dans la position où Dieu l'a placé, quo par l'agitation qui semble impliquée dans lafoiiuatiou d'une association [jour la défense du protestantisme. » {Life of Tait, t. 1, p. 183-184.)

familiarité avec ceux de ses anciens amis dOxford, passés au catholicisme, par exemple NA'ardet Oakeley*. Plus préoccupé des questions de gouvernement que des questions de doctrine, il était particulièrement choqué, dans les aspirations du High churcli^ de celles qui tendaient à modifier la situation de l'Eglise par rapport à l'Etat. Erastien sans hésitation ni scrupule, incapable de concevoir l'Eglise comme une société indépendante, instituée par Dieu, n'y voyant qu'un départementde l'Etat, chargé de maintenir les croyances et les pratiques sanctionnées par le Parlement, il se trouva être naturellement l'adversaire de Wilberforce, quand celui-ci tenta de ressusciter les Convocations ou de réformer le tribunal d'appel en matière religieuse. Dans l'une des réunions épiscopales, où ces questions étaient débattues en 1857, il proclamait que « la reine était théologiquement la tète de l'Eglise », chargée, en cette qualité, de « décider des points de doctrine », que « l'appel avait lieu de l'archevêque à la reine, au même titre que de l'évêque à l'archevêque », et que « l'union de l'Eglise et de l'Etat en dépen-

' Il notait sur son journal, à la date du 10 février 1880 : « Lu, dans les papiers publics, avant d'ouvrir mes lettres, la mort du clier Frédéric Oakeley, dans un temps l'un de mes plus proches et plus chers amis, et toujours l'un des plus vénérés. Combien j'ai ressenti la séparation résultant de sa sécession à Rome ! Nous sommes restés, plusieurs années, éloignés l'un de l'autre. Mais, depuis que je suis arrivé à Londres, j'ai essayé de le voir souvent, et ces renouvellements de la vieille intimiti'' m'ont été très précieu.K. Il était un homme de Dieu et sacriQait tout ce que le monde a de plus cher à sa conscience. Il est triste que cela l'ait égaré. » {Life of Tait, t. II, p. j25.)

dait ' ». Cette conception était très réfléchie chez lui, et il Icxprimait encore, l'année suivante, à propos d'une autre question, celle des évèques missionnaires. On s'était demandé si ceux-ci pouvaient être consacrés parles évèques des colonies, ou si la reine seule pouvait leur donner juridiction. Tait tenait pour la seconde opinion. « Dans les pays catholiques, disait-il, les évèques reçoivent mission du Pape. Dans notre pays, ils reçoivent mission de la reine qui tient la place du Pape'''.» En protestant contre ces assertions, Wilberforce n'avait pas de peine à montrer qu'elles confirmaient les griefs des catholiques romains contre l'Eglise d'Angleterre-^ ; il lui était plus difficile d'établir qu'elles ne fussent pas la conséquence logique du schisme qui avait substitué la suprématie de la couronne à celle du Pape.

Très en vue, l'un et l'autre, Wilberforce et Tait se trouvaient donc personnifier, au Banc des évèques, les deux tendances en lutte, différant du reste au moins autant par leur caractère et leur tempérament que par leurs opinions : le premier, nature riche, abon-

1 Life of Wilberforce, t. Il, p. 35o-3o6. — Ces idées sont encore aujourd'hui professées par les théoriciens de Tanglicanisme. Le D' Jessopp disait, en janvier 1896, dans un article du Nineteenth Century : « J'admets très bien que la souveraine de ce royaume est le chef de l'Église aussi bien que de l'État et, comme telle, au-dessus de toutes les personnes, dans toutes les causes aussi bien ecclésiastiques que temporelles. Admettre qu'on puisse appeler de la décision de la souveraine, dans une cause quelconque ecclésiastique ou temporelle, c'est enlever ipso facto la couronne, de son front et annihiler la suprématie royale.»

2 Life of Wilberforce, t. Il, p. 319.

» Ibid., t. III, p. 39,52,53.

dante, expansive, exubérante, mobile au point de faire suspecter parfois sa droiture, d'une sensibilité passionnée, capable de généreuses sympatbies et d'animomosités injustes, orateur brillant, plein de feu et de ressources ; le second, esprit positif, net, aiguisé, un peu sec, fermé aux choses de la poésie, se déclarant lui-même incapable d'enthousiasme, moins homme de parole que d'action, énergique, tenace, plutôt que passionné; tous deux leaders habiles et influents, exerçant une action considérable sur leurs collègues, sur tout le clergé et même sur le monde politique. Longtemps on devait les voir se heurter, dans toutes les questions alors soulevées, et se disputer la direction de l'Efflise d'Ansleterre.

Wilberforce n'avait pu prendre ainsi en main la cause du High church sans être conduit à se rapprocher de Pusey. Au lieu des lettres comminatoires de 1850 et de 1851, il en était venu, peu à peu, à se concerter avec lui pour une action commune. S'il persistait, en certains points, à marquer une dissidence, il le faisait sur un ton très adouci. Celait un grand soulagement pour Pusey. Celui-ci, cependant, n'en avait pas fini avec les déboires que lui causaient les défaillances des chefs de son Eglise.

En 1857, le Parlement était saisi d'un bill autorisant le divorce et le remariage religieux des divorcés.

Jusque-là, le divorce n'était pas légalement admis ; seulement on pouvait solliciter du Parlement un acte spécial qui prononçait rupture du mariage; le coût énorme de cette procédure en rendait l'usage rare et en faisait le privilège des très hautes classes. Le bill tendait à supprimer ce privilège, en effet fort immoral, et à généraliser le divorce en le mettant à la portée de tous. Pusey et ses amis furent parmi les adversaires les plus décidés du bill; Keble l'attaqua dans une brochure ; Gladstone le combattit aux Communes ; mais, à la Chambre des lords, les évoques firent triste figure ; plusieurs, dont le primat et Tait, soutinrent le bill et contribuèrent ainsi puissamment à le faire adopter, malgré l'opposition de Wilberforce ' . Le scandale causé par cette attitude de l'épiscopat s'est prolongé et dure encore ; au mépris des protestations des défenseurs de la loi chrétienne, protestations souvent faites à haute voix en pleine église, les évêques persistent à autoriser les membres de leur clergé à célébrer religieusement le mariage d'un divorcé, fût-ce de celui qui a été reconnu coupable d'adultère.

Ce n'étaient pas seulement les principes delà morale sociale que Pusey avait le chagrin de voir trahis par les chefs de son Eglise ; sur les dogmes qu'il jugeait les plus essentiels, par exemple sur celui de l'Eucharistie, il les trouvait incertains, défaillants, ou même hostiles. En 1853, appelé à prêcher devant l'Univer-

ï Life, of Wilberforce, t. II, p. 342 à 349. Life of Tait, t. I, p. 210 à 214.

site, il avait choisi hardiment, malgré les conseils plus timides de plusieurs de ses amis, entre autres de Keble, ce sujet de l'Eucharistie qui, dix ans auparavant, en une circonstance analogue, lui avait attiré une condamnation ^ Les suspicions dont il se sentait enveloppé, loin de Fintimider, l'excitaient à confesser sa foi. 11 reproduisit, sous une forme plus didactique, la doctrine de son premier sermon, affirmant la réalité objective de la présence du Christ dans l'Eucharistie, tout en cherchant à la distinguer de la transsubstantiation de la théologie romaine. Ses amis et lui-même n'étaient pas sans préoccupation sur les suites de cette manifestation. Contrairement à leur attente, le sermon passa sans susciter aucune dénonciation ni poursuite ■•^. Furent-ils tentés d'en conclure que le dogme de la Présence réelle était enfin accepté, ou au moins toléré, dans l'Église anglicane? Ils ne purent longtemps se faire cette illusion.

A la fin de 1853 et au commencement de 1854, l'un des plus ardents controversistes du parti anglo-catholique, l'archidiacre Denison, prêcha, dans la cathédrale de Wells, une suite de sermons, où il exposait ouvertement la doctrine de la Présence réelle. Il fut aussitôt dénoncé, pour hétérodoxie, par un clergyman du voisinage qui agissait sous l'impulsion de VEvangelicul Alliance. Divers incidents de procédure amenèrent l'archevêque de Canterbury, qui était alors le docteur

1 Voyez Renaissance catholique en Angleterre ait XIX' siècle, l" partie, p. 264 à 266.

2 Life of l'usey, t. III, p. 422 à 426.

PUSEY ET L EVEQUE WILBERFORCE 2i>J

Sumner, à se substituer, comme juge de la poursuite, à levêque du diocèse. Les griefs portaient principalement sur ces deux assertions de l'archidiacre: 1° qu'un culte était dû à la Présence réelle, quoique invisible, du corps et du sang du Christ, dans la sainte Eucharistie, sous la forme du pain et du vin; 2** que les méchants et les non-croyants recevaient, dans l'Eucharistie, le corps et le sang du Christ. Pusey et Keble furent très émus de cette poursuite. Le premier y voyait le signe que le « Loio church entreprenait, contre lui, et ses amis une guerre d'extermination ». Le second déclarait que si la doctrine dénoncée était jugée inconciliable avec l'enseignement de l'Eglise d'Angleterre, « la réalité même de la communion des membres de cette Eglise avec rj:lglise universelle serait mise en question ». Aussi tous deux cherchèrent-ils avec angoisse les moyens de venir au secours de Denison et de défendre la foi en péril. Telle était l'incertitude dogmatique régnant jusque chez les meilleurs esprits de l'anglicanisme, que Pusey et Keble eux-mêmes avaient eu peine à se mettre d'accord sur les doctrines contestées. Pusey eût abandonné volontiers l'adoration pour s'attacher à la réalité de la présence dans la communion des méchants, tandis que Keble, très ardent pour l'adoration, n'était pas sans doute sur l'autre question. Pendant ce temps, le procès suivait son cours et, après diverses péripéties, le 22 juin 1855, l'archevêque de Canterbury, assisté des assesseurs qu'il avait désignés, jugea que, sur les deux points contestés, le langage de l'archidiacre Denison était contraire à la doctrine de l'Eglise d'Angleterre.

Un délai lui était accordé pour se rétracter. Peu après, Denison ayant déclaré qu'il n'était pas en son pouvoir de faire la rétractation requise, se vit définitivement condamné et privé de son vicariat ainsi que de son archidiaconé.

L'émoi fut au comble chez les Puseyites. L'orthodoxie de l'Eglise leur paraissait plus compromise encore que par l'affaire Gorham, car, cette fois, le jugement émanait d'un tribunal épiscopal et non de juges civils. On commentait, en termes indignés, ce que Keble, malgré sa modération habituelle, appelait « ce misérable jugement ». On s'alarmait de l'effet qu'il produirait sur les consciences troublées et des bruits qui couraient de nouvelles « sécessions à Rome ». Que faire pour limiter le mal et atténuer le danger? Après bien des tâtonnements, on aboutit à une protestation dans laquelle Keble, Pusey et seize autres signataires déclaraient que les doctrines condamnées avaient été généralement admises dans l'Eglise et appelaient de ce jugement à un synode des évêques de la province de Canterbury, et, si besoin était, à un libre synode de toutes les Eglises de leur communion. Envoyée aux évêques, cette protestation fut mal reçue même par ceux d'entre eux qui ne passaient pas pour être hostiles au High church. Seul, l'évêque d'Exeter y fit assez bon accueil. Wiberforce, dont l'attitude en toute cette affaire fut un peu embarrassée, détourna ses amis de signer, non qu'il approuvât le jugement, mais il n'approuvait pas non plus certaines assertions de Denison qui lui paraissaient trop proches du romanisme. Dans

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le clergé inférieur, plusieurs étaient inquiets et mécontents, sans s'accorder sur l'attitude à prendre, sur les démonstrations à faire. « Quoi hommes tôt sententix », observait mélancoliquement Pusey qui renonça à solliciter des adhésions à la protestation. Les dix-huit signataires proclamaient d'ailleurs, en réponse à certains bruits, leur volonté de demeurer dans l'Eglise anglicane ; en protestant, disaient-ils, ils avaient entendu seulement libérer leur conscience; ils n'estimaient pas qu'une décision de l'archevêque modifiât la doctrine de l'Eglise et s'imposât à leur foi ; seule, une parole émanée de l'Eglise entière eût pu le faire ; ils se déclaraient donc résolus à continuer à enseigner ce qu'ils avaient toujours enseigné, quelles que dussent en être pour eux les conséquences. Conformément à cette déclaration, Pusey et Keble publiaient des traités, l'un sur la Présence réelle, l'autre sur V Adoration eucharistique. Cependant Denison épuisait tous les moyens de recours que lui offrait la complication des juridictions anglaises. Il parvint ainsi à obtenir, en 1857 et en 1858, des décisions de la Cour des Arches et du Comité judiciaire du Conseil privé qui, sans se prononcer sur le fond, annulèrent pour vice de nrocédure la condamnation prononcée contre lui. Il échappait ainsi personnellement aux pénalités dont il avait été frappé; mais le scandale résultant de l'atteinte portée par le primat à l'intégrité du dogme eucharistique, n'était pas efTacé * .

' Sur l'affaire Denison, voyez Life of Pusey, t. III, p. 426 à 448. Life of Wilberforce, t. II, p. 234 à 240 et 320 à 329. Notes of my Life, par Archd. Denison, p. 222 à 267.

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