CHAPITRE VI
I L'orage soulevé par la prétendue « Agression papale » s'est apaisé peu à peu. Wiseman s'applique à rapprocher socialement les catholiques de leurs compatriotes. Ses « lectures». Sermons solennels dans lesquels Newman célèbre la renaissance du catholicisme en Angleterre. — II. Dans une série de conférences prononcées à Birmingham, Newman s'attaque vivement aux préventions dont les catholiques anglais sont l'objet de la part de leurs compatriotes protestants. Effet produit. Procès Achilli. Condamnation de Newman. — III. Newman recteur de l'Université catholique de Dublin. Ses idées sur ce que doit être une Université catholique. Les difficultés auxquelles il se heurte, l'obligent à résigner ses fonctions. — IV. Wiseman empressé à employer les convertis, Oakeley, Faber, Ward. Prompte ordination de Manning. Son séjour à Rome. De retour à Londres, il a tout de suite un rôle actif, sans avoir d'abord de position déterminée. Ses relations avec Wiseman. Sur le désir de ce dernier, il fonde les Oblats de Saint-Charles. — V. Manning directeur spirituel. Son action dans les conversions qui s'accomplissent. Sa correspondance avec Robert Wilberforce. Celui-ci finit par abjurer. Sa mort,
La bourrasque d'intolérance protestante, soulevée, à la fin de 1850, contre l'Eglise romaine, après avoir fait fureur pendant quelques mois, était allée peu à peu e'alTaiblissant. Les catholiques, un moment étourdis, se rendaient compte qu'en somme il en était résulté plus de bruit que de mal, que la hiérarchie ne s'en
constituait pas moins, et surtout que leur cause gagnait beaucoup au nouvel afflux de conversions. Le cardinal Wiseman qui, naguère, avait fait si vaillamment tête à l'explosion, usait maintenant d'adresse pour apaiser et ramener les esprits. Persuadé que l'une des grandes faiblesses des catholiques anglais était l'éloignement où ils se trouvaient, depuis longtemps, de la vie sociale et intellectuelle du reste de la nation, craignant que cet éloignement ne fût encore augmenté par la récente crise, il chercha les moyens d'amener au contraire un rapprochement. De là son empressement à faire, devant les auditoires les plus divers, des conférences ou lectures sur des sujets étrangers aux choses religieuses : art, science, économie sociale, hygiène, réformes philanthropiques. « Mon idée, en acceptant de prendre la parole, écrivait-il un jour à l'occasion de l'une de ces conférences, est celle-ci : Montrons aux protestants que nous pouvons, aussi bien qu'eux, donner au public un régal intellectuel et que nous ne nous intéressons pas moins qu'ils ne le font, au progrès du peuple ^ » Il apportait, dans ces lectures, un heureux mélange de dignité et d'aisance, une grande ouverture d'esprit, une érudition variée qu'animait un souffle de poésie. Le public y découvrait, non sans surprise, que, loin d'être rétréci et éteint par sa religion, ce prêtre était en sympathie généreuse et intelligente avec tout ce qui occupait ses compatriotes. De divers côtés, des instituts scientifiques et littéraires l'invitèrent à prendre la pa-
1 Life of 'Wiseman, t. II, p. 51.
rôle à leurs séances. Il n'était pas jusqu'à ses manières et jusqu'à sa physionomie qu'on ne s'étonnât de trouver tout à fait d'un gentleman anglais et qui ne contrastassent avec l'idée qu'on se faisait alors, outre-Manche, de l'ecclésiastique romain ^. Ainsi acquérait-il, outre l'amitié particulière de personnages tels que Brougham, Dickens, l'acteur Kean, le peintre Stanfield, une popularité générale que constatait le Times et qui rejaillissait sur son Église. Un catholique considérable, M. de Lisle, lui écrivait: « La façon dont j'entends parler de Votre Éminence, dans toutes les classes, depuis les hommes politiques jusqu'aux ingénieurs civils, me prouve que les conférences de Votre Éminence font plus, — mille fois plus, — que toutes les controverses du monde, pour gagner le cœur de la vieille Angleterre ^, » Cette popularité acquise comme leciurer, Wiseman allait encore l'accroître, dans les années suivantes, comme romancier, par l'éclatant succès de Fabiola ou V Église des Catacombes^.
Newman se trouvait naturellement indiqué pour aider l'archevêque de Westminster à ramener l'opinion anglaise. A la vérité, dans sa retraite de Birmingham, très occupé de l'Oratoire qu'il transférait alors dans le
' « 11 a grand air et un extérieur avenant, notait un journal deBath au lendemain d'une conférence faite dans cette ville, sans presque rien de cette apparence ou de cette expression qu'on est convenu d'attribuer aux prêtres de son Église. 11 est entièrement Anglais, de visage et d'accent. » {Life of Wiseman^ t. Il, p. 49.)
2 Life of Wiseman, t. II, p. 155.
8 Fabiola fut publié en 1834.
faubourg d'Egbaston^, il semblait un peu à l'écart des hommes et des événements. En voyant même ce prédicateur illustre, habitué naguère aux auditoires cultivés de Sainte-Marie d'Oxford, dépenser son zèle et son talent à évangéliser de pauvres ouvriers irlandais, dans la petite chapelle de son couvent, certains spectateurs se demandaient si Rome n'avait pas perdu quelque chose de son ancienne habileté à utiliser, avec la plus grande efficacité possible, les instruments mis à sa disposition ^. L'humilité de cet apostolat, loin de rebuter Newman, plaisait à sa vertu. Toutefois, il ne se dérobait pas aux actions plus retentissantes. Fallait-il, dans une circonstance solennelle, parler au nom des catholiques, on était heureux de s'adresser à lui. Ainsi fut-il appelé, en 1851, à prêcher un sermon pour l'installation de M^"" Ullathorne, le premier évêque de Birmingham. En dépit de la tourmente qui sévissait alors contre l'Eglise, ce qui dominait dans ce sermon, c'était la joie triomphante qu'éveillait, chez l'orateur, la merveilleuse résurrection du catholicisme en Angleterre.
1 La construction du couvent d'Egbaston, destiné à remplacer la première installation devenue insuffisante, n'allait pas sans éveiller d'étranges alarmes, et le Times avait révélé, avec grand émoi, que, sous les nouveaux bâtiments, des cachots étaient mystérieusement préparés en vue des séquestrations monacales. Newman dut le rassurer, en lui expliquant que ces prétendus cachots étaient tout simplement des celliers et magasins, dépendances de la cuisine. (Lettre au Times du 15 mai 1851.)
2 Cette réflexion était celle d'un journaliste de Birmingham qui avait eu l'occasion d'entendre alors Newman prononcer un brillant discours, devant une quarantaine d'auditeurs, pour la plupart fort illettrés. {Cardinal Newman, par Wilfrid Meynell, p. 62.)
Après avoir évoqué le souvenir de saint Atbanase, revenant d'exil à la mort de Julien l'Apostat, et reparaissant, à la grande surprise de son peuple, dans la cathédrale d'Alexandrie, assis sur son trône et revêtu des ornements épiscopaux, il ajoutait :
Quelque chose de semblable se passe de nos jours ; l'Église sort de sa prison...; elle en sort avec le pallium, et la chape, et la chasuble, et l'étole, et les reliques miraculeuses, et les saintes images. Ses évêques se retrouvent dans leurs chaires, entourés des prêtres, et le spectacle d'une majestueuse hiérarchie se montre à nos regards... Quelle étonnante vitalité!... Elle ne réclame, ne cherche, ne désire aucun pouvoir temporel. Elle ne se mêle ni de César ni des choses de César; elle lui obéit dans ce qui est de son ressort, mais elle est indépendante de lui. Sa force est en Dieu... Comment allez-vous agir à son égard, enfants des hommes?...
Newman ne se faisait pas illusion sur les hostilités auxquelles devait s'attendre le catholicisme, en Angleterre, et qui venaient de se manifester avec tant de violence ; le sentiment, qu'il en avait, donnait même ui^ accent particulièrement grave à sa parole :
Oui, sans doute, nous nous réjouissons, mais solennellement, religieusement, courageusement, comme les prêtres du Seigneur, quand ils portaient au combat l'arche du Seigneur... Nous vous aimons, ô hommes de cette génération, mais nous ne vous craignons pas. Comprenez-le et sachez-le bien, nous ferons l'œuvre de Dieu et nous remplirons notre mission, avec voire consentement, si nous pouvons l'obtenir, mais malgré vous, si nous ne l'obtenons pas... Nous ne désirons vous subjuguer qu'en faisant appel
à votre raison et à votre cœur... Nous espérons y arriver. Je ne dis pas que nous y arriverons avec la génération présente, ni sans avoir beaucoup à souffrir; mais nous envisageons l'avenir avec confiance et avec une parfaite indifférence sur ce qui nous est personnel. Quant à nous, il y a longtemps que le monde nous a fait tout le mal qu'il peut nous faire... Dans le champ de la calomnie et du ridicule, il a épuisé tout ce qu'il pouvait faire... Nous connaissons le sort qui nous attend, c'est de rendre témoignage et d'être couverts d'opprobres, d'être rejetés comme mauvais et de réussir. Telle est la loi que le souverain maître a attachée à la promulgation de la vérité... Ses prédicateurs souffrent, mais sa cause triomphe. C'est avec joie que nous avons accepté ce marché, et, puisque nous nous sommes résignés à subir la peine, c'est bien notre intention, avec l'aide de Dieu, d'en réclamer la compensation.
Et alors, se tournant vers ses frères dans la foi, Newman les exhortait « à ne pas craindre les peines qui pouvaient tomber sur eux ». Il leur rappelait Notre- Seigneur allant au-devant de Pierre sur les flots :
Soyons fidèles, et le vent qui souffle avec violence tombera, et la mer furieuse deviendra calme. Non, je ne crains pas les clameurs passagères de notre ennemi; je ne crains pas ce peuple au milieu duquel nous vivons, du sang duquel nous sommes issus,... et qui, malgré la perte des dons célestes, a conservé l'amour de la justice, l'allure virile et la tendresse de cœur que saint Grégoire sut lire sur son front.
L'année suivante, devant les nouveaux évêques d'Angleterre, réunis à Oscott, pour leur premier synode, c'est encore Newman qui est appelé à prendre la parole. Il célèbre ce qu'il appelle le « Second printemps de
l'Eglise d'Angleterre ». D'ordinaire, observe-t-il, à la différence du monde de la nature où le printemps revient, l'homme et ses œuvres périssent sans retour. Cette règle ne reçoit-elle pas aujourd'hui, en Angleterre, un éclatant démenti ? Ne s'est-il pas produit un événement dont le caractère inattendu, merveilleux, explique l'émotion des esprits ? « Le passé ne revient jamais, disait-on. Eh bien, le passé est revenu. Ce qui était mort est de nouveau vivant. L'Eglise anglaise avait été, puis elle avait cessé d'être, et voilà qu'elle revit. » L'orateur dépeint alors successivement la splendeur de l'ancienne Église d'Angleterre, puis son anéantissement', enfin le miracle de sa renaissance, dont les cérémonies même du synode sont une manifestation. « Le passé, s'écrie-t-il, va donc revenir, le tombeau va s'ouvrir. » Et alors, c'est un chant de victoire et d'amour pour lequel la langue ordinaire lui paraît trop froide ; il emprunte les brûlantes paroles du Cantique des Cantiques. L'auditoire est transporté; Wiseman ne peut retenir ses larmes qui coulent abondantes.
Par certains côtés de sa nature très sensitive, Newman souffrait plus que tout autre des injustices de
1 Les pages de ce discours dans lesquelles Newman rappelle l'état misérable où les catholiques lui étaient apparus à son entrée dans la vie, sont demeurées célèbres. Je les ai déjà citées dans la première partie de la Renaissance catholioue en Anglar terre au XIX' siècle, p. 316.
l'opinion à l'égard de sa foi religieuse. Il n'était pas, comme les catholiques de naissance, habitué à l'impopularité. Mais il n'en éprouvait ni intimidation ni découragement. Bien au contraire, se sentant, par son ancien renom, plus d'autorité pour en imposer à ces passions, il résolut de s'attaquer directement à elles. Ce fut l'objet d'une série de neuf lectures sur la « Situation des catholiques en Angleterre», qu'il lit à Birmingham, en 1851, quand les esprits étaient encore échauffés contre « l'agression papale ». Les réunions avaient lieu dans la salle de la Bourse des grains ; on y était admis sur carte. Dès le début, le conférencier marquait clairement son dessein :
Je vais rechercher pourquoi, dans cette nation intelligente et dans ce xix« siècle si rationnel, il se fait que nous, catholiques, soyons si méprisés et haïs par nos propres concitoyens... Pourquoi ceux-ci sont-ils si prompts à croire à tout récit, à notre désavantage, quelque extravagant qu'il soit, comme s'il était hots de doute que nous fussions tous, ou grossièrement trompés, ou d'une hypocrisie plus que naturelle, tandis qu'eux, au contraire, seraient, comparativement à nous, des modèles de sagacité, de droiture, de vertu humaine et d'inteUigence chrétienne? Je ne recherche pas pourquoi eux-mêmes ne sont pas catholiques, mais pourquoi ils sont si en colère contre ceux qui le sont... Comment arrive-t-il que les catholiques soient ainsi foulés aux pieds et méprisés par un peuple qui est doué par la nature de nombreuses et grandes qualités morales et intellectuelles? Comment se fait-il que les pierres même, les briques, les tuiles d'une ville aussi occupée et aussi populeuse que celle que nous habitons, crient contre nous? Un tel état de choses est non seulement
une épreuve pour la chair et le sang, mais une inquiétude pour la raison et l'imagination.
Newman se déclare bien placé pour traiter ce sujet : « Ayant été protestant et étant aujourd'hui catholique, je sais ce que l'on dit et ce que l'on pense des catholiques, et, d'autre part, je sais ce qu'ils sont réellement. » Il ne le prend pas sur le ton plaintif et humilié. C'est de haut, au nom de la justice, de la vérité, du bon sens, qu'il dénonce l'étrange état d'esprit de ses compatriotes à l'égard des catholiques, qu'il en recherche les causes et en note les manifestations. Pas de généralités indéterminées, mais des faits précis, finement analysés, des portraits vivants où chacun peut reconnaître les Anglais de son temps et de son voisinage. Une lumière vengeresse est projetée sur la sottise et l'odieux des préjugés et des haines, sur la prodigieuse ignorance qui leur a permis de se développer. « Si l'Eglise catholique était dans la lune, dit-il, ces gens mettraient plus de patience à l'étudier et en traceraient l'image avec plus d'exactitude qu'ils ne le font maintenant. » L'ironie domine, cette ironie redoutable où Newman excelle et à laquelle il n'a jamais donné plus libre cours : c'est tantôt une raillerie qui s'amuse du ridicule qu'elle flagelle, tantôt un sarcasme plus amer, plus attristé : tel ce passage détaché de la seconde conférence :
J'avais oublié que nous, prêtres catholiques, ne sommes pas des hommes, que nous n'avons pas d'honneur à perdre, que nous n'avons pas de sentiments qu'on puisse blesser... Nous u'avons rien de personnel, nous ne sommes pas des
créatures de la même espèce que nos accusateurs, nous ne sommes pas des gentlemen, nous ne sommes pas des chrétiens ; nous sommes des abstractions, nous sommes des ombres, nous sommes des figures héraldiques... Nous sommes des quilles insensibles, faites pour être renversées par le premier enfant venu ; nous sommes les Jean Doc ou Richard Roe des légistes, les Titius et les Bertha des canonistes, qu'on emploie, en toute occasion, pour subir toute espèce d'affronts et d'infortunes. Si les figures brodées sur une vieille tapisserie quittaient tout à coup les murs, si un lion rampant, descendant de la porte d'une hôtellerie, se promenait tout à coup dans les rues, un protestant ne serait pas plus surpris qu'en apprenant que nous avons des nerfs, que nous avons un coeur, que nous sommes doués de sensibilité... Oui, voilà bien ce qui nous est réservé depuis le commencement; en naissant, nous avons acquis le droit, non pas d'être complètement détruits, mais d'être les jouets de l'orgueil du monde \
Newman n'a pas seulement pour dessein de flétrir l'intolérance haineuse des protestants ; il veut aussi et surtout rendre confiance et hardiesse aux catholiques.
1 La même note s'était trouvée déjà dans le sermon prononcé à rinstallation de l'évêque de Birmingham ; témoin ce passage : « Personne qui ne soit assez brave pour nous mépriser; ce n'est pas une lâcheté de nous attaquer, quand nous ne pouvons répondre, ni une cruauté de nous imputer ce que nous détestons. Nous sommes à la merci du premier venu... Tout ce que nous pouvons attendre de mieux, c'est d'être traités comme des ombres du passé..., comme un terrain perdu sur lequel on peut déposer tous les genres d'immondices..., comme des gens qui ne sont pas anglais, qui ne peuvent prétendre aux droits des autres citoyens, qui ne peuvent réclamer protection contre l'injustice..., mais qui doivent s'estimer bien heureux, si on leur permet de souiller cette terre libre de leur odieuse présence.»
C'est à quoi il s'applique particulièrement dans la dernière de ses conférences :
Vos ennemis s'efforceront de vous empêcher de vous faire connaître... Ils ont pensé non seulement que vous étiez les plus bas et les plus vils des hommes, mais que vous étiez pleinement persuadés de votre bassesse et convaincus qu'on la connaissait... Or, quel ne serait pas leur étonnement, si ces bandits venaient réclamer leurs droits et se présentaient dans les cercles de la fashion et du bon ton? Imaginez donc combien grande a été leur indignation de ce que les catholiques prétendaient être anglais, affectaient d'être leurs égaux, osaient prêcher et même controverser, faisaient des conversions et, ce qui est pire, mettaient au grand jour les méprises des protestants, riaient même, prodigieuse insolence ! de l'absurdité de leurs assertions et de la faiblesse de leurs arguments. D'abord, ils n'en veulent pas croire leurs oreilles, quand ils entendent que nous, qui connaissons si bien notre indignité et savons que tout le monde la connaît, nous qui méritons à tout le moins les pontons et la transportation, nous parlons aussi haut que possible, nous disons que plus nous serons connus, plus nous serons estimés... A l'effervescence de la passion, a succédé une sorte d'effroi... Ils sont pâles d'émotion, lorsque des hommes de leur rang, des hommes d'intelligence, des hommes bien posés dans le monde, leurs parents ou leurs amis, les quittent, pour se joindre à une société méprisée et déshonorée! Lorsque, avec le temps, de tels exemples deviennent de plus en plus nombreux..., que de nouvelles questions et de nouveaux partis apparaissent à l'horizon, qu'un nouveau monde s'avance..., ils ne savent plusoîi ils en sont; ils regardent, avec appréhension, cette apparition mystérieuse... Une orgueilleuse jalousie, une haine sauvage, un froid dédain se mêlent à leur émotion.
... Vous croyez peut-être que leur opinion s'est éclairée.
lorsque des hommes qu'ils avaient connus, ont embrassé notre foi... Il n'en est rien. Les amis qui les quittent ne les éclairent pas; seulement, ils les embarrassent, parce qu'il est plus difficile de les diffamer... Si un récent converti dont tout le monde connaît le nom, était accusé de quelque acte précis de tyrannie ou de bassesse, il saurait comment écrire ou agir pour sa défense... Ainsi donc, ô champions protestants, si vous avez un pressant besoin de citer un exemple de duplicité ou de bassesse catholiques, jouez votre jeu en sûreté... Attaquez-vous à ce prélat avancé en âge, n'ayant de goût que pour la retraite, ou à cette humble religieuse dont la profession et les habitudes vous garantissent qu'elle ne peut vous répondre... Mais ne touchez pas aux convertis, car ils sont connus. Avec eux, il faut employer d'autres procédés... Couvrez-les d'un voile; ensevelissez-les; ne parlez jamais d'eux dans la presse, à moins d'avoir l'occasion de citer quelque chose à leur désavantage. Branlez la tête, murmurez en société, détaillez, dans des lettres particulières, le changement qui s'est opéré en eux : « Ce ne sont plus les mêmes hommes; ils ont perdu le délicat sentiment de l'honneur, et cela tout d'un coup... » Ne lisez aucun de leurs livres... Que leurs ouvrages ne soient pas même annoncés, afin que vous puissiez conserver cette ignorance de la religion catholique, si nécessaire au protestantisme pour maintenir sa puissance...
Les protestants n'étaient pas habitués à ce qu'un catholique leur parlât sur ce ton, et Newman n'était pas de ceux qu'ils pouvaient feindre de ne pas entendre. Dans la galerie, plus d'un spectateur s'amusait, à leurs dépens, des mordantes satires dont ils étaient l'objet ^
1 George Eliot, entre autres, a parlé de « l'amusement » avee lequel il avait lu «ces habiles satires et descriptions ». {Cardinal Newman, par MeyJ^ell, p. 63.)
Pour la première fois, ils perçurent, dans une lumière fort gênante pour eux, l'injustice et le ridicule des préventions dont s'alimentait leur intolérance bigote et pharisaïque. Beaucoup commencèrent à en avoir honte. D'autres, il est vrai, furent \ lus irrités que corrigés et ne songèrent qu'à se venger. Une occasion s'offrit.
Au cours de ses conférences, Newman avait pris à partie un certain Achilli, ancien dominicain italien, défroqué et apostat, qui, depuis quelque temps, colportait en Irlande et en Angleterre, aux applaudissements des foules protestantes, d'odieuses calomnies contre l'Église qu'il avait abandonnée. Dans une page terrible qui a été supprimée dans les réimpressions subséquentes, Newman montra que ce prétendu témoin sur la foi duquel l'opinion anglaise croyait pouvoir flétrir le catholicisme, était un personnage méprisable dont la vie avait été fort scandaleuse. Il ne faisait en cela que répéter ce qui avait été affirmé, peu auparavant, dans un article de la Revue de Dublin. Achilli, se fiant aux préventions protestantes par lesquelles il se sentait soutenu, crut pouvoir payer d'audace et attaqua Newman en diffamation. Celui-ci, comptait pour sa défense, sur les preuves que Wiseman lui avait dit avoir en mains ; elles ne lui arrivèrent que tardivement. Le lord Chief Justice^ lord Campbell, ne dissimula pas sa malveillance. L'opinion di dehors, fort excitée, montrait qu'elle serait heureuse de tout ce qui humilierait le catholicisme. Aussi Newman, en dépit des témoignages qu'il fournit sur la vie licencieuse de son adversaire, se vit-il condamné, en juin 1852, à une II 18
grosse amende ; un moment même, il avait craint de ne pouvoir échapper à la prison. Applaudi par les protestants fanatiques, ce verdict ne laissa pas que de choquer les esprits plus libres. Le Tîntes lui-même déclara que l'issue de ce procès était une grave atteinte à l'administration de la Justice en Angleterre. La Cour du Banc de la reine décida, à la fin de cette année 1852, que le procès lui serait déféré, pour être revisé. Ces nouveaux débats firent ressortir la partialité dont avait fait preuve lord Campbell. M. Justice Coleridge, le président de la cour, de tendances puseyites, usa de formes plus douces et ne contesta pas la bonne foi de Newman. Il n'alla pas cependant jusqu'à lui faire entière justice. Après lui avoir adressé une sorte d'homélie où il lui prêchait la modération et la charité, il maintint l'amende, tout en la réduisant à 2.500 francs, et statua que le condamné demeurerait en prison jusqu'au plein paiement de cette amende. Celle-ci fut soldée séance tenante. Restaient les frais qui ne s'élevaient pas à moins de 300.000 francs. Sur l'initiative de Wiseman, fort empressé à réparer le tort qu'il avait fait à Newman en ne lui fournissant pas assez promptement les moyens de se défendre, des souscriptions, ouvertes parmi les catholiques d'Angleterre et du continent, réunirent promptement la somme nécessaire. Newman en fut touché et l'écrivit à Wiseman'. Ce n'était pas que l'épreuve ne lui eût paru très dure. Rien n'était plus antipathique à sa nature nerveuse que l'anxiété de
» Life of Wiseman, t. II, p. 41, 42.
ces péripéties judiciaires. Et surtout, il avait souffert de voir qu'entre son témoignage et celui d'un personnage taré, les jurés, les magistrats, la masse du public s'étaient prononcés pourle second. Il ne fallut pas moins de toute sa piété, pour porter ce que lui-même appelait une « rude croix » et pour lui faire dire, avec saint André : 0 bona crux, diù desiderata * ! Aux jours les plus critiques du procès, ses frères de l'Oratoire de Londres, chez lesquels il avait dû s'installer, furent très édifiés de le voir passer presque toutes ses journées et même une partie de ses nuits en prière devant le tabernacle 2. Des amitiés fidèles le soutinrent dans cette crise. Hope Scott, l'éminent légiste récemment converti, qui l'avait assisté avec dévouement dans son procès, l'invita, vers la fin de 1852, à venir prendre quelques semaines de repos, dans son manoir d'Abbotsford, ancienne résidence de Walter Scott. Newman accepta, heureux de cette occasion de connaître et d'habiter la demeure illustrée par un écrivain pour lequel il avait professé, de tout temps, une admiration reconnaissante et auquel il faisait honneur d'avoir, par ses romans, aidé au réveil catholique.
Si considérable que fût l'action de Newman comme prédicateur et conférencier, ses coreligionnaires ne s'en
1 Lettre à Ward du 26 novembre 1851. Lz/fe of Wisemanyi. II,p. 40. « Life of Faber, p. 388.
contentaient pas et attendaient de lui un autre service. Les évêques irlandais tentaient alors d'établir, à Dublin, une Université purement catholique et de fournir ainsi aux fidèles, non seulement de l'Irlande, mais de tout le Royaume-Uni, cet enseignement supérieur dont ils étaient privés depuis la Réforme. Pour mener à fin cette œuvre difficile entre toutes, ils ne crurent mieux faire que d'offrir, en 1851, le rectorat de l'Université nouvelle à Newman, Celui-ci l'accepta, par déférence pour l'autorité ecclésiastique, sous cette réserve qu'il ne se séparerait pas pour cela de son cher Oratoire et que son temps serait également partagé entre Dublin et Egbaston. 11 se mit aussitôt à l'œuvre, avec grand zèle. Dès 1832, dans une série de discours, prononcés à Dublin, il traçait un magnifique programme de ce que devait être l'Université catholique * . Il saluait sans doute la théologie comme la reine des sciences et leur trait d'union nécessaire, comme la clef de voûte de l'enseignement supérieur, réagissant ainsi contre le mouvement général de sécularisation universitaire; mais, en même temps, il insistait sur le champ large et libre qui devait être laissé à la science, sur la convenance de former des jeunes hommes en pleine possession de leurs forces intellectuelles et capables de se mesurer avec les problèmes qu'ils devaient rencontrer dans le monde. Il disait, à ce propos, dans l'un de ses discours :
Une Université n'est ni un couvent, ni un séminaire :
1 Ces discours ont été publiés en volume, sous le titre : On the Idea of a University.
c'est un lieu où l'on prépare des hommes du monde pour le monde. Nous ne pouvons empêcher, qu'à l'heure venue, ils ne se plongent dans le monde, au milieu de ses coutumes, de ses principes, de ses maximes. Mais nous pouvons les préparer à cette rencontre inévitable. Or, ce n'est pas le moyen d'apprendre à nager dans les eaux troublées, de n'y être jamais entré. Proscrivez, je ne dis pas seulement des auteurs particuliers, des passages spéciaux, mais la littérature séculière, comme telle ; supprimez de vos livres de classe toutes les larges manifestations de l'homme naturel ; soit, mais voici que ces manifestations attendent votre élève, à la porte de votre salle d'étude, dans des réalités qui vivent et respirent. Là, elles se présenteront à lui, avec tout le charme d'une nouveauté, toute la fascination du génie. Celui qui est aujourd'hui un élève, sera demain un membre du large monde; aujourd'hui confiné dans les Vies des saints, demain jeté dans la Babel,... sans qu'aucune règle lui ait été donnée pour distinguer « le précieux et le vil », la beauté et le péché, la vérité et la sophistication de la nature, ce qui est innocent et ce qui est poison. A cause de leur corruption accidentelle, vous lui avez refusé les maîtres de la pensée humaine, qui auraient fait, dans un certain sens, son éducation..., et à quoi l'avezvous réservé ? Vous l'avez mis à l'abri de la multitude des blasphèmes de ce temps, vous l'avez soustrait à ses journaux, à ses revues, à ses romans, à ses brochures de controverse, à ses débats parlementaires, à ses procès juridiques, à ses discours de meetings, à ses songes, à ses drames, à son théâtre, à l'enveloppement et à l'étoufîement de son atmosphère de mort: vous avez réussi, — sauf en ceci, de faire que son Université soit le monde ^.
Pour cette œuvre, Newman ne se flattait pas de
* Discours ix, g 8.
trouver grand secours dans l'ancien clergé catholique, surtout dans le clergé irlandais, plus zélé que cultivé. Il fit surtout appel aux convertis. A défaut de Manning, de Ward, d'Henry Wilberforce, que diverses circonstances empêchèrent de répondre à son appel, il obtint le concours de plusieurs autres, notamment d'Alliés, d'Aubrey de Vere, plus tard même de l'un des fils du docteur Arnold, Thomas Arnold, devenu catholique en 1856 ^ . Les difficultés étaient considérables. Newman n'entendait pas faire une œuvre purement irlandaise ; bien au contraire, son ambition était d'attirer l'élite de la jeunesse catholique d'Angleterre. Mais si grande que fût son autorité sur ses compatriotes, pouvait-elle les déterminer à faire élever leurs enfants à Dublin, suffisait-elle à surmonter leurs répugnances et leurs dédains pour tout ce qui tenait à l'Irlande? D'autre part, si les évêques irlandais avaient été unanimes dans le choix du recteur, celui-ci n'en était pas moins, pour eux, un Anglais, un ancien protestant, un Oxford m-an, autant de raisons d'antipathie, de suspicion et de jalousie. Mal préparés, d'ailleurs, par leur formation intellectuelle, à comprendre les vues de Newman sur la nécessité d'ouvrir largement la science à la jeunesse, ils s'inquiétaient surtout des dangers qui pouvaient en résulter pour la foi. De là, des mauvaises volontés, sinon ouvertes, du moins sourdes et inertes, par les-
1 Dans la suite, Thomas Arnold fut un moment troublé dans sa foi et rejeté vers le protestantisme, par les décisions pontificales sur le libéralisme. Mais ce ne fut qu'une crise passagère, et il finit comme catholique. Sa fille est M""" Humphry Ward, romancière de grand talent, hostile à toute foi chrétienne.
quelles le recteur se sentait sans cesse entravé. Sa situation de simple prêtre ne lui donnait pas une autorité suffisante pour passer outre à ces oppositions épiscopales. Wiseman s'en rendait compte ; dès l'hiver de 1853-1854, il s'entremit avec le cardinal Cullen, archevêque de Dublin, plus intelligent des nécessités universitaires que les autres prélats, pour faire nommer Newman évêque in partions et le rendre ainsi l'égal de ceux avec lesquels il avait à traiter. L'idée fut bien accueillie à Rome ; la nomination fut annoncée partout, et Newman reçut les félicitations. A celles d'un des évéques d'Angleterre, M»"" Grant, il répondait : « Je ne me serais jamais imaginé que les circonstances pussent me conduire à me réjouir d'être fait évêque ; mais il en est ainsi. J'ai été content, parce que je ne voyais pas comment, sans quelque importance plus grande donnée à ma situation, je pouvais surmonter l'inertie ou l'opposition qui existaient en Irlande, sur ce projet d'une Université. » Que se passa-t-il? La nomination qui avait paru décidée, ne se fit pas. Newman ne se découragea pas et poursuivit sa tâche encore pendant plusieurs années. Mais les difficultés allaient grandissant. En 1858, il dut s'avouer vaincu, et, tristement, silencieusement, il résigna ses fonctions. Il se retira à l'Oratoire d'Egbaston où il entreprit une fondation plus modeste, celle d'une école classique, destinée aux enfants des classes élevées ; son intention était d'y faire donner une éducation à la fois très catholique et plus anglaise, moins « continentale » que n'était alors celle des autres collèges catholiques, notamment celle
des collèges des Jésuites ^ . Privé du seul homme qui eût pu assurer son avenir, l'Université de Dublin n'a plus fait, depuis lors, que végéter.
Wiseman, loin de voir avec jalousie et méfiance, comme faisaient plusieurs anciens catholiques, cette action grandissante des convertis, la sollicitait et la secondait. En même temps qu'il se félicitait de toute intervention de Newman, il s'appliquait à employer plusieurs de ses amis. Il faisait nommer Oakeley chanoine de Westminster. Il donnait le plus affectueux appui au P. Faber, supérieur de l'Oratoire de Londres, dont l'apostolat imprimait une direction toute nouvelle à la vie spirituelle des catholiques anglais et ranimait chez eux les pratiques d'une dévotion depuis longtemps oubliée. Ayant eu occasion de prêcher, dans l'église de l'Oratoire, le panégyrique de saint Philippe de Néri, il le publiait avec une dédicace où il unissait les noms de Newman et de Faber. « L'un, disait-il, a apporté les ressources de la science la plus variée, la vigueur d'un esprit pénétrant et cultivé, la puissance de l'argumentation, la grâce du langage, pour résoudre les diffîcul-
1 Quelques années après, causant avec Church, Newman se félicitait du bon effet que l'exemple de l'école d'Egbaston avait eu, à ce point de vue, sur les autres écoles catholiques ; il les avait déterminées notamment à témoigner plus de confiance aux jeunes garçons, et à renoncer au système d'espionnage. {Life and letters ofdean Church, p. 170.)
tés intellectuelles et renverser les préjugés fortement enracinés chez ceux qui sont étrangers à l'Eglise; l'autre a recueilli dans les jardins de cette Église, pour ses enfants, les douces fleurs de la dévotion, et il leur a enseigné, dans des pensées et des paroles brûlantes, à goûter le banquet que l'amour a partout ouvert pour leur rafraîchissement. »
11 n'était pas jusqu'à Ward, laïque, marié, et quelque peu excentrique, que Wiseman ne trouvât moyen d'utiliser. A la surprise et au scandale de plusieurs, il le nomma, en octobre 1851, professeur de philosophie, puis, bientôt après, professeur de théologie à Saint- Edmund's Collège^ séminaire des diocèses de Westminster et de Southwark. Depuis sa conversion, Ward s'était retiré auprès de ce collège, absorbé dans ses études sacrées, et négligeant pour cela les propriétés considérables dont il avait hérité. Il se donna à sa tâche de professeur avec l'ardeur, l'impétuosité parfois un peu intempérante de sa nature, sentant fortement l'importance de cette formation sacerdotale à laquelle il concourait, non moins soucieux d'ailleurs d'échauffer la piété que d'aiguiser l'intelligence de ses élèves. Son enseignement, très vivant, sous des formes inaccoutumées, charmait les jeunes clercs et avait prise sur eux. Faut-il ajouter, pour bien faire connaître cette singulière figure, que cet éducateur de prêtres, tout occupé des choses de Dieu, sincèrement pieux, très ouvert aux idées ascétiques, n'en gardait pas moins sa vieille passion pour le théâtre et le roman ? 11 s'échappait pour aller à Londres entendre quelque opéra, et
ses visiteurs ecclésiastiques étaient parfois un peu effarouchés des comédies ou des romans français qu'ils trouvaient sur sa table ; Ward ne s'en troublait pas et n'était pas à court de justifications * .
Ce n'étaient pas seulement les convertis relativement anciens et éprouvés, ceux du grand exode de 1845, que Wiseman se montrait impatient d'employer ; c'étaient les convertis du jour même, ceux qui venaient d'abjurer à la suite de l'affaire Gorham. Au plus important de ces néophytes, Manning, il ouvrait, avec une promptitude, on dirait presque avec une précipitation sans précédent, l'accès des ordres sacrés : trois semaines seulement après son abjuration, le 29 avril, il lui conférait la première tonsure ; le 30, les quatre ordres mineurs; le 25 mai, le sous-diaconat ; le 15 juin, la prêtrise. Il laissait voir ce que sa confiance enthousiaste attendait du nouveau prêtre : « Je vous regarde, lui disait-il au sortir de l'ordination, comme l'un des premiers fruits de la restauration de la hiérarchie par notre Saint-Père Pie IX. Allez, mon fils, et amenez vos frères et compatriotes, par milliers et dizaines de mille, dans le seul vrai troupeau du Christ 2. » Le lendemain, Manning disait sa première
1 A quelqu'un qui s'étonnait de voir sur son bureau, à côté de livres de piété, de théologie ou de philosophie, une comédie de Sardou, Ward répondait : « Voici : mes facultés de travail deviennent trop instables, et je passe par cinq états d'esprit différents. Il me faut un livre pour chacun de ces états. Dans mes bonnes heures du matin, je prends Kleutgen, puis les sermons de Newman, puis Planché, puis Trollope; enfin, quand ma tête n'est plus bonne à rien, je prends une pièce française. »
2 Life of Manning, t. I, p. 633,
messe dans l'église des Jésuites, assisté par le P. de Ravignan, alors de passage à Londres. Il ne pouvait qu'être reconnaissant et flatté d'avoir été ainsi accueilli dans le sacerdoce catholique qui lui avaittoujours paru le complément nécessaire de sa conversion. Et cependant, fait curieux et qui montre bien l'état des esprits à cette époque, l'idée de prendre place parmi les prêtres de l'Église romaine, n'avait pas été sans coûter beaucoup à son respect humain ; il avait dû vaincre les répugnances de son vieil orgueil de dignitaire anglican, habitué à regarder de haut le pauvre clergé catholique. Plusieurs années après, il parlait encore du sentiment d'humiliation par-dessus lequel il lui avait fallu passer : « Dieu sait, écrivait-il, ce qu'il m'en a coûté d'être un prêtre, de faire l'œuvre d'un prêtre, de porter le nom de prêtre, ici, au milieu de parents et d'anciens amis, dans le monde où je vivais auparavant... Personne, je crois, n'a souffert davantage de ce genre d'épreuve... Je me décidai seulement par la conviction où j'étais que mon salut dépendait de mon empressement à répondre aux appels de la grâce ^» Sur le conseil de Wiseman, Manning partit, à l'automne de 1851, pour Rome, afin d'y compléter ses études théologiques. C'était à quarante-quatre ans, revenir, comme il disait, au « biberon » et aux «lisières » du séminariste. L'épreuve ne laissa pas que de lui être pénible, mais elle eut des compensations. Il se créa, dans la haute société ecclésiastique de Rome, des rela-
» Lettre du d" avril 1856. {Life of Manning, t II, p. 46.)
tions utiles et agréables. Pie IX, l'avait, dès son arrivée, accueilli paternellement. «Je vous bénis de tout mon cœur, lui avait-il dit, m tuo egressu et in tuo ingressu. » H prit l'habitude de le recevoir une fois par mois et de s'entretenir familièrement avec lui : début d'une faveur que le temps ne fera qu'affermir. Même en ces années de formation, Manning trouvait emploi à son généreux besoin d'action et d'apostolat : il revenait, chaque année, pendant les chaleurs, en Angleterre, et s'y faisait déjà remarquer comme prédicateur. Plus rapidement que tout autre converti, il s'était complètement assimilé la doctrine, la pratique et, pour ainsi parler, le tempérament catholiques. Dès 1852, il était appelé à prendre la parole, après Newman, devant le premier synode povincial de Westminster. La même année, il faisait, dans l'église cathédrale de Southwark, devant un auditoire en grande partie protestant, une série de conférences sur les « Fondements de la foi », où il mettait en lumière les faiblesses de l'anglicanisme. Il n'avaitpas, comme orateur, la pénétration subtile, l'originalité profonde, l'incomparable séduction de Newman ; mais sa parole était empreinte d'une dignité austère, d'une émotion contenue, et surtout elle avait l'efficacité pratique qui était comme la marque propre d'un homme d'action, ferme et ardent à poursuivre son dessein.
Trois années se passèrent ainsi, partagées entre l'étude à Rome et l'apostolat en Angleterre. Le moment vint alors de se fixer quelque part. Pie IX eût voulu garder auprès de lui celui qu'il avait pris en
gré, dès le premier jour, mais il céda aux instances de Wiseman qui réclamait à grands cris un collaborateur sur lequel il fondait de grandes espérances. Manning revint donc, en 1854, s'installer définitivement à Londres. Une note de son journal intime nous révèle en quel état d'âme il entrait dans cette vie nouvelle : il ne se dissimulait pas à lui-même son désir de retrouver quelque position influente, analogue à celle qu'il occupait naguère dans l'Eglise anglicane ; il savait que ses amis l'y jugeaient apte et il avait conscience de sa valeur ; « mais, ajoutait-il, ne comptant que sur l'aide de Dieu, je ne lèverai pas un doigt ni ne prononcerai une parole pour chercher cette position; si elle arrive jamais, ce sera par l'invitation des supérieurs ou par le choix d'autrui'. »
Manning n'eut d'abord aucune fonction bien déterminée. Son rôle n'en fut pas moins tout de suite fort actif, rôle de prédication et d'apostolat, mêlé d'interventions accidentelles dans l'administration ecclésiastique, ou de négociations avec les pouvoirs publics. Cette action extérieure lui plaisait : c'est un des côtés par où il différait de Newman, qui ne sortait de sa cellule qu'à son corps défendant. Pour Manning, le catholicisme était surtout un gouvernement, une société, une armée qui avaient à s'organiser et à se faire leur place en Angleterre. Sur ce que devait être cette place, il avait des idées que le temps ne fera qu'affermir. Il croyait à la possibilité et à la nécessité d'une transfor-
1 Life o' Manning, t. II, p. 17.
mation complète de la situation sociale des catholiques. L'ancien clergé, tel qu'il le trouvait en entrant dans ses rangs, ne lui semblait pas préparé à cette transformation. Il voulait désormais aux prêtres, surtout aux prêtres séculiers, de tout autres qualités que celles qui leur avaient suffi autrefois pour faire office de chapelain dans quelque riche manoir, ou de pasteur dans quelque pauvre communauté d'ouvriers irlandais. Mais , s'il n'hésitait pas sur le but, il ne voyait pas encore nettement par quels moyens il pouvait y atteindre, quelle forme donner à son activité. Pour le moment, il restait isolé, sans position fixe. Après avoir été, pendant plusieurs années, l'hôte spirituel des Jésuites, dans leur église de Farm street, il s'était séparé d'eux. Il songeait à fonder une mission, dans un quartier pauvre. En réalité, il tâtonnait et cherchait sa voie. C'est encore Wiseman qui allait la lui indiquer.
Le cardinal témoignait en effet une confiance de plus en plus grande au converti dont il avait fait si rapidement un prêtre de son Eglise. Ce n'est pas qu'il y eût entre eux beaucoup d'analogie et de sympathie de nature ; à première vue, on eût été plutôt frappé du contraste : d'une part, Wiseman avec son imposante corpulence, son teint coloré, son mélange de bonhomie et de somptuosité, de simplicité et de goût pour les agréments de la vie, son exubérance de dons naturels, son esprit ouvert au point d'être un peu dispersé, son imagination toujours en mouvement, sa sensibilité généreuse mais facile à se blesser, son inaptitude administrative, sa volonté mobile et prompte à se déro-
ber devant les obstacles ; d'autre part, Manning, avec ses qualités d'homme d'État et de diplomate, sa puissance et sa fixité de volonté, son autorité facilement impérieuse, sa dignité austère, sa distinction un peu froide, et ce je ne sais quoi, gardé de son ancien état, qui faisait dire de lui au cardinal : « Du sommet de la tête à la plante des pieds, il est nnparson*. w Mais, pour ne pas se sentir toujours à l'aise l'un avec l'autre, pour être parfois un peu choqués de leur manière d'être respective, les deux hommes n'en avaient pas moins le sentiment profond du besoin qu'ils avaient l'un de l'autre, du profit qu'ils pouvaient tirer de leur collaboration, et l'archevêque n'avait qu'un désir, s'attacher plus étroitement le nouveau prêtre et lui ouvrir un plus large champ d'action.
Depuis longtemps, Wiseman se plaignait, non sans amertume, qu'après avoir favorisé, dans son diocèse, l'établissement de nombreuses congrégations, il n'en trouvait aucune qui voulût se charger des ministères qu'il jugeait alors le plus utiles, notamment des missions dans les quartiers pauvres : elles excipaient d'empêchements provenant de leurs règles particulières. Tout en protestant de son respect pour ces règles, le cardinal regrettait qu'elles n'eussent pas plus « d'élasticité et de puissance d'adaptation », et il ajoutait, non sans quelque ironie attristée : « Presque toutes les communautés religieuses sollicitent sans cesse des dispenses, les unes pour le jeûne et l'absti-
1 Parson est le nom par lequel on désigne le ministre d'une paroisse anglicane.
nence, les autres pour le chœur, toutes pour l'habit, et si on leur demande : Pourquoi ces exemptions ? elles vous répondent : Ce sont les circonstances locales qui les exigent. Mais qui donc songe à recourir au même pouvoir dispensateur, pour faire lever des restrictions qui empêchent de faire le bien de la manière que le pays réclame * ? » Sous l'empire de ce désappointement, Wiseman avait été conduit à rêver la création d'une communauté de prêtres séculiers qui fût complètement dans sa main, de missionnaires diocésains toujours prêts à se charger des œuvres qu'il voudrait leur confier, et il eut tout de suite l'idée que Manning était l'homme désigné pour cette fondation. Il lui en avait parlé dès 1852 ou 1853. Manning hésitait, « non par mauvaise volonté, disait-il, mais par doute de ses forces 2 ». Le cardinal insista. Enfin, vers 1836, le projet commença à prendre corps. S'inspirant des règles que saint Charles Borromée avait écrites pour ses oblats, Manning posa les fondements d'une communauté qu'il appela les Oblats de saint Charles. Rome donna une approbation provisoire aux statuts. Quelques prêtres répondirent à l'appel du fondateur, et, avec leur concours, il put prendre en main la mission que Wiseman leur assigna, à Londres, dans le quartier déshérité de Bayswater. L'œuvre, entreprise avec grand zèle, parut tout de suite devoir être féconde.
1 Ces plaintes étaient longuement développées dans une curieuse lettre au P. Faber, en date du 27 octobre 1852. {Life of Wiseman, X. II, p. 115 et sq.)
ï Life of Manning, t. II, p. 60.
Manning ne borna pas là son action ; on ne fut pas longtemps à se rendre compte que la confiance du cardinal attendait de lui plus que cette œuvre locale, et qu'il entendait lui réserver une part dans les affaires générales de son diocèse. A la même époque, le Pape semblait entrer dans ces vues, en nommant d'autorité, Manning, prévôt du chapitre de Westminster.
Si importante que fût déjà à cette époque l'action générale et publique de Manning, elle n'était pas toute son œuvre. L'influence individuelle qu'il exerçait comme confesseur, directeur spirituel, consulteur des consciences, n'était pas moins considérable. Beaucoup d'anglicans, troublés dans leur foi, s'adressaient à lui; il les aidait, les guidait, et se trouvait ainsi avoir une part importante dans les conversions, alors plus nombreuses encore qu'en 1845. Certains catholiques l'appelaient, pour cette raison, « l'apôtre des Gentils * ». Plus heureux que Newman qui n'avait entraîné avec lui, dans le catholicisme, aucun membre de sa famille, Manning eut la consolation de voir son exemple suivi par quelques-uns de ses parents, dont un de ses frères ; il avait été devancé par son beau-frère, Henry Wilberforce. Avec plusieurs autres, il est vrai, la séparation fut au contraire complète et douloureuse ; son frère
ï Lettre de Wisemsui. {Life of Wiseman, t. IT, p. 191.) n. 19
aîné considéra sa sortie de TangliGanisme, comme « un manquement à l'honneur » qu'il ne lui pardonna jamais, et toute relation cessa entre eux ; même rup-r ture avec son beau-frère, l'évêque Wilberforce, et avec beaucoup de ses intimes, Gladstone entre autres'. Manning s'était fait un devoir de garder, vis-à-vis de ces anciens amis, une extrême réserve dont il a expliqué la raison : du moment où c'était par son fait que leurs situations respectives s'étaient trouvées si gravement modifiées, il se croyait obligé à ne les molester par aucune avance ; et puis, il ne lui convenait pas d'exposer la véritable Église à suj^ip une rebuffade en sa personne. Autant de motifs pour suivre seul sa route, prêt sar)s (Joute à faire plus de la moitié du chemin vers ceux qvji se montreraient disposés à lui tendre la niiain, mais s'^bstenant, avec une porte cje fierté ombrageuse, de toute démarche pour se rapprocher (}es autres, si é^roit-es qu'eussent été autrefois leurs relations*^.
Dans cette réserve, il y iayait ai|ssi, à l'égard 46 certaines âpios qu'il savait travailléps d'i^iéps catholiques, le respect de leur liberté, le souci délicat de ng pas se servir des liens poués, sous les auspices de son ancienne Église, pour les entraîner à ^a suite dans 1^ pQuvellp. Tel il se n^ontra, par exemple, ^vep (}pux
1 Les Relations de Manning avec Gladstone np reprendront qu'en 1861, après dix ans de complète interruption. {Life of Manning^ t. 11, p. 161, 162.)
2 IVÎanmng a exprinié ces idées, en 1866, dans une lettre publique au D' Pusey {England and Christendom, p. 126) et dans une note intime, reproduite par M. Purcell. [Life of Manning^ 1. 1, p. 635.)
amis très chers, M. Sydney Herbert et sa femme, dont il avait été, durant son ministère anglican, le directeur spirituel et même le confesseur. Aussitôt converti, il leur écrit « qu'il ne serait pas bien, de sa part, de continuer l'ancienne intimité, qu'ils ont été trop liés pour se rencontrer comme des amis ordinaires, et qu'il ne les recherchera jamais, s'ils ne le recherchent eux mêmes ». Les circonstances les mettent-ils en présence, Manning évite la question religieuse. Un jour, lady Herbert étant allée le voir, ne peut se contenir ; elle s'agenouille et lui demande sa bénédiction d'autrefois ; il la donne, sans ajouter aucune parole. Devenue veuve, lady Herbert, de plus en plus sollicitée par la vérité catholique, revoit Manning qui garde toujours la même réserve; il tient à ce qu'elle soit avant tout convaincue dans son for intérieur et indépendamment de l'influence qu'il a pu autrefois acquérir sur elle. Vient cependant un jour où elle lui paraît ne plus hésiter que par crainte de perdre la tutelle de ses enfants. Comme elle fait alors à Manning confidence de cette angoisse, celui-ci, après un silence, se borne à lui dire : « Avez-vous jamais lu la vie de M™* de Chantai? — Oui. — Alors vous y aurez vu que sainte Chantai, dès qu'elle fut déterminée à suivre l'inspiration venue de Dieu, passa par-dessus le corps de son fils. » Il n'insista pas davantage. Peu après, lady Herbert faisait son abjuration * .
De toutes les âmes, alors en travail de conversion,
1 Comment feutrai au bercail, par lady Herbert of Lea.
nulle n'était surveillée par Manning, avec une plus tendre anxiété, que celle de Robert Wilberforce, archidiacre d'York, depuis long-temps son confident le plus intime. Par son nom, par son caractère, par sa science théologique, par ses fonctions qui faisaient de lui le lieutenant du second primat d'Angleterre, Robert Wilberforce était, au même titre que l'avait été Manning, l'un des personnages considérables et des hommes d'avenir de l'Église anglicane. Bien qu'agité des mêmes doutes, il ne s'était pas décidé à le suivre immédiatement dans son abjuration ; l'influence de sa femme et celle de son frère, l'évêque d'Oxford, avaient contribué à le retenir. Cette divergence n'avait pas relâché les liens qui unissaient les deux amis ni interrompu leur correspondance. Les lettres de Manning, à la fois pathétiques et discrètes, témoignaient de son ardent désir d'être rejoint par son cher compagnon, de sa crainte de le voir résister à la grâce et pécher contre la lumière, mais aussi de son respect pour la liberté d'une conscience qu'il savait droite et pure; elles insistaient sur la paix, la lumière dont il jouissait dans sa nouvelle foi, sur la manifeste inconsistance de l'anglicanisme, mais il se défendait de vouloir forcer une résolution qui ne devait être fondée que sur une conviction toute personnelle. « Plût à Dieu, lui écrivait-il le 25 janvier 1852, que je pusse vous communiquer l'impression, la conscience de certitude et de réalité qui croît continuellement en moi ! Mais il est de loi que cela ne peut être connu par chacun que pour soi. » Et, le 6 mars : « Je ne m'aventure jamais à vous pree-
ser, si ardemment que je soupire après vous. Mais je vous respecte, vous et vos épreuves, comme je désirais l'être moi-même. Tout ce que je crains pour vous, c'est le doute chronique et l'obscurité que le retardement répand sur la plus claire évidence. Je crois que rien ne contredira, — parce que la chose est impossible, — les révélations qui, dans les trois dernières années, ont prouvé que l'Eglise d'Angleterre est une société humaine, hors de la sphère et de l'action du Divin Esprit. Elle n'a pas en elle la forme essentielle de l'Eglise catholique. » Enfin, le 11 juillet : « Je prie pour vous, je me souviens de vous à l'autel, et j'épie toutes vos paroles ; mais je vous laisse avec Dieu, car depuis que je suis venu dans la sphère de foi et de grâce, je sens que Dieu seul cueille âme par âme. » Cette correspondance continua trois années sur ce ton ; peu de controverse, bien que parfois Manning fût amené à mettre brièvement en lumière certains points méconnus de la foi catholique ; mais toujours la manifestation très émue de sa sollicitude pour une âme si chère * .
De tels appels remuaient Robert Wilberforce. En même temps, de grands efforts étaient faits, pour le retenir, par Pusey, Keble, Gladstone et surtout par l'évéque Wilberforce. Celui-ci, déjà si triste et si irrité d'avoir vu passer à l'Eglise ennemie son jeune frère Henry, son beau-frère Manning, ne pouvait se faire à l'idée de perdre encore son frère préféré. Impuissant à
> Life of Manning, t. II, p. 25 à 45.
répondre à certaines objections de Robert, il déclarait que l'Eglise, divisée comme elle Tétait, ne se trouvait pas dans « son état normal », mais il contestait qu'il en résultât le droit et le devoir de quitter la communion anglicane, surtout pour embrasser « les erreurs, les superstitions et les graves corruptions delà Papauté ». Il ajoutait, tout ému : « Depuis des mois, je n'ai pas passé un jour sans prier ardemment pour vous, afin que vous puissiez être gardé de ce péché, le plus terrible de tous. Vraiment, comparées à cela, toutes les autres choses ne pèsent rien. Mais j'ai le cœur brisé à la pensée de vous perdre, vous, mon frère et ami, — oui, mon ami, mon guide, mon aide depuis Tenfance, et avec lequel, je veux le croire, il existe encore une union de sentiment qui a péri (bien que Taffection survive dans toute sa force) entre Henry et moi. Que Dieu vous bénisse à jamais, mon frère chéri ! Je vous crois tellement meilleur que moi, qu'il serait bien étrange de vous voir tomber dans les pièges d'une sorcière peinte comme cette Jézabel romaine ^ »
Si passionnées, si attendries que fussent ces adjurations, elles n'arrêtaient pas le travail qui se faisait dans l'esprit de Robert Wilberforce. La mort de sa femme, survenue au commencement de 1853, avait brisé douloureusement l'un des liens qui le retenaient. Comme Manning, il reprochait surtout à l'Eglise anglicane son manque d'autorité doctrinale, tel qu'il était apparu dans l'affaire Gorham. Il venait précisément, après avoir
1 Life of Bishop Wilberforce, t. II, p. 251 à 2u8.
publié un traité sur rEucharistie^ d'en entreprendre un sUr le Principe de Vautoritê de VÉglise. Ce travail ftit, pour lui, ce qû''àVait été, pôiir NeMrman, la J)téparati6n de son Essai sur le Développement de la î)octri7ie chrétienne. Plus il était amené, par son étude, à préciser ce que devait être cette autorité, plus il lui fallait reconnaître que son Eglise, viciée par la suprématie royale, rie la possédait pas, et qu'on ne la retrouvait que dans là hiérarchie romaine. Aussi, en 1854, quand son detivre fut finie et livrée au public, sa conviction se trouva faite, et il jtlgea de sa loyauté de fésigrier ses fonctions d'archidiacre. Dans une page de sa préfacé,toute vibrante encore de ses angoisses, il s'excusait, en ces termes, de n'avoir pas fait cette résignation plus tôt:
Que si l'on m'accuse de ne m'être pas démis de mes fonctions avant d'envoyer à l'imprimeur l'écrit actuel, je laisse le droit d'accusation au jugement du lecteur. Je dirai seulement (Jûe j'avais bien pesé les conséquences de ma résolution, avant de la prendre. Si ces pages sont lues dans quelque charmant presbytère, oii tout parle, au dedans et au dehors, d'abondance et de paix, oii des voisins bienveillants offrent autant d'objets d'affection, oii, soir et matin, la cloche d'une tour antique appelle les habitants du lieu à consacrer chaque jour au service de Dieu; si encore le lecteur veut bien songer qu'il est impossible de rompre des attaches si étroites, ou de se transplanter soimême du sol où Ton a grandi, quand on est trop vieux pour reprendre racine ailleurs, alors qu'il veuille bien attribuer à l'aiîteur de ce livre les mêmes sentiments. Et ce qui est plus douloureux encore dans une semblable démarche, c'est la conscience de briser des cœurs et de compromettre
l'avenir d'hommes que l'on aime comme sa propre âme. Mais c'est alors aussi que les promesses de l'Écriture se réalisent pour le cœur, avec une fraîcheur que dix-huit siècles n'ont pu diminuer : « Quiconque aura quitté sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses champs, à cause de mon nom, recevra le centuple et la vie éternelle. »
Peu après, le 1" novembre 1854, Robert Wilberforce faisait son abjuration à Paris ; il avait choisi cette ville lointaine, par ménagement pour son frère, l'évêque d'Oxford. Le coup n'en fut pas moins singulièrement douloureux pour celui-ci. Il sentait son Eglise diminuée par la perte d'un tel homme, et il se voyait lui-même à tout jamais séparé « du frère qui était comme sa propre âme ». « Il me semble, disait-il, que ma tête s'en va. » Et il notait sur son journal : « Levé après une nuit sans sommeil, usé comme un lièvre chassé. » Ceux qui le rencontrèrent alors, déclaraient « n'avoir jamais vu, sur une face d'homme, une telle apparence d'angoisse et de désolation ». Et cependant, si « insoutenables » qu'il jugeât les raisons qui avaient déterminé son frère, il ne pouvait méconnaître sa droiture. « Puisse, s'écriait-il, notre Dieu plein de miséricorde, qui connaît la pureté de l'âme de mon frère chéri, faire tourner même cela pour le bien ; mais c'est un coup bien triste et bien dur^» Pusey et Keble s'associaient à ce gémissement.
i Life of Bishop Wilberforce, t. II, p. 258 à 266. L'évêque, dans la même année, devait avoir à déplorer la conversion d'un autre de ses frères, William, demeuré laïque. Plus tard, en 1868, c'est sa fille et son gendre qu'il verra, avec douleur et colère, passer à l'Église ennemie. {Ibid., t. III, p. 254 à 258.)
Gladstone écrivait au converti: « En quittant l'Eglise d'Angleterre, vous venez de lui infliger la plus sanglante injure qu'elle pût recevoir. » Manning, par contre, était tout à l'action de grâces : « Mon très cher Robert, mandait-il à son ami, mon premier acte est de réciter un Gloria. Je sais ce qu'il vous en coûte, car je sais qu'il m'en a coûté à moi-même. Personne autre que Dieu ne le sait. Un seul chagrin dans la vie a pu approcher de celui-là ^ Mais la consolation est septuple. Elle a grandi, s'est élargie, s'est multipliée d'année en année. Je sais maintenant ce que signifie d'être rafraîchi avec une abondance de paix^. »
Sur le conseil de Manning, et malgré quelques hésitations, Robert Wilberforce décida de couronner sa conversion, en se préparant à la prêtrise, et il se rendit à Rome, pour y compléter ses études théologiques. Que ne pouvait attendre le clergé catholique anglais de l'accession d'un tel homme, venant rejoindre, dans ses rangs, Newman et Manning? Hélas! quelques semaines avant de recevoir la prêtrise, en 1857, Wilberforce succombait, à Albano, aux atteintes d'une fièvre maligne. Le déchirement fut grand pour Manning qui voyait déjà en lui l'une des colonnes de la communauté qu'il entreprenait de fonder. L'évêque d'Oxford, en dépit de ses préventions anti-romaines, ne put s'empêcher de rendre au mort un hommage attendri. « Sa fin, écrivait-il à un de ses beaux-frères, a été ce que
1 Allusion à la mort de sa femme.
'^ Life of Manning., t. II, p. 44.
noufe devions attendre, après une telle vie de pureté, d'humilité, de sacrifice de soi, et (à travers toutes les superstitions de sa nouvelle confession) de vraie et vivante foi personnelle dans le Christ; — ce fut une paix entière. Très cher compagnon, il y avait, en lui, une humilité d'enfant, comme je n'en ai jamais vu chez un homme aussi capable^. »
1 Life of Bishop Wilberforce, t. II, p. 338.