‹ La Renaissance Catholique en Angleterre au XIXe siècle (volume 5)Chapitre 5 sur 33 · PUSEY ET MANNING AU LENDEMAIN DE LA CONVERSION DE NEWMAN · texte numérisé non relu

PUSEY ET MANNING AU LENDEMAIN DE LA CONVERSION DE NEWMAN

1. Détresse des amis de Newman, detneiirés anglicans. Pusey est devenu le personnage le plus en vue du parti. Son attitude. Lettre publique où il s'explique sur la sécession de Newman. — H. Pusey est suspect aux autorités anglicanes. Échange de lettres entre lui et l'évêque Wilberforce. — III. Pusey prêche devant l'Université sur la pénitence et l'absolution donnée par le prêtre. Eflet produit. — IV. Keble se refuse aussi à suivre Newman. Par quelles raisons ? Son union avec Pusey. Marriott les seconde. — V. Rogers et Church. Articles publiés par J.-B. Mozley. Fondation du Guardian. Le Mouvement n'est plus concentré dans Oxford. — VI. Importance prise par Manning. Ses origines. L'évolution de ses idées et ses rapports avec le Mouvement. Après la conversion de Newman, il travaille à retenir dans l'angUcanisme les esprits ébranlés. Son influence. Tout lui présage un rôle considérable dans son Église. — VII. Effort fait pour donner une vie religieuse plus intense à l'anglicanisme et y implanter des institutions et des dévotions catholiques. Pusey et les fondations de couvents de femmes. Pusey, Keble, Manning et la confession. La première confession de Pusey. Austérité de son règlement de vie. Même progrès de piété et de vertu chez Marming et chez d'autres anglicans. Comment ces progrès doivent être jugés et expliqués au point de vue catholique.

Pendant que Newman et ses compagnons prennent pied sur la rive catholique où ils ont abordé, que deviennent ceux de leurs amis, demeurés sur la rive anglicane ? Leur cause ne semble-t-elle pas irrémédiable-

ment ruinée? Leurs adversaires, evangelicals ou libéraux, ne parlent plus d'eux qu'avec une compassion dédaigneuse et comme de gens finis. Comment en effet, se relèveront-ils du coup que leur portent tant de défections, dont celle de leur chef le plus illustre ? Leur armée n'est-elle pas en pleine débandade ? Ils avaient déjà peine, avant les récents événements, à se défendre contre ceux de leurs coreligionnaires qui reprochaient à leurs idées de tendre au romanisme : que répondre maintenant que les faits ont donné raison à leurs accusateurs? Peuvent-ils eux-mêmes avoir conservé foi dans ces idées ? La via média entre le protestantisme et le catholicisme, si péniblement cherchée pendant plus de dix ans, ne leur a-t-elle pas été démontrée impossible ? Se flattent- ils de garder une position que leur maître a dû reconnaître intenable ? Et puis tant d'émotions, le chagrin des séparations consommées, l'angoisse de celles qui menacent de suivre, n'est-ce pas plus qu'il n'en faut pour abattre les cœurs ? Aussi voit-on, par le témoignage de ceux qui ont passé par cette épreuve, que le souvenir qui leur est resté de ces jours, même après beaucoup d'années écoulées, est celui d'une infinie détresse. C'est le mot qu'emploie Church, l'un des esprits les plus élevés du parti, en parlant, longtemps après, de cette époque ; il s'étend sur le désarroi, le découragement, 1 anxiété douloureuse qui régnaient alors chez ses amis, sur la « triste figure » qu'ils avaient conscience de faire, aux yeux des gens du monde, comme à ceux des penseurs. « Des pauvres Pusej/iles, dit-il, on parlait

d'un ton mêlé de pitié et de ricanement. Il semblait qu'ils eussent joué et perdu leur partie et qu'il n'y eût plus rien à faire d'important avec eux ' . » Le témoignage de Church est confirmé par celui d'autres hommes du même bord. « Newman, dit Rogers, avait laissé ceux qui l'avaient jusque-là suivi, décapités, désorganisés, suspectés par les autres et se suspectant les uns les autres. Personne en effet ne savait encore qui voudrait le suivre où il allait. Pour un temps, une sorte de désespérance perplexe prévalut. Qui aurait eu confiance en nous^? » Marriott écrivait, quelques mois après la conversion de Newman : « On ne sait que faire du présent état de choses, ni où peuvent s'attacher ceux qui ont besoin d'un point d'appui. » Toutes les perspectives immédiates lui apparaissaient sombres et amères. « Je ne puis voir, ajoutait-il, quelle espérance nous avons à concevoir des choses en général, si ce n'est ce que pourra produire la persécution. Encore la redoute-t-on pour le plus grand nombre^. » L'événement a cependant donné tort à ces prévisions qui semblaient alors si justifiées. Pour avoir été un moment désorienté, le » Mouvement » par lequel on avait tenté de catholiciser l'anglicanisme, ne s'est pas arrêté; il a continué, sans l'homme qui l'avait

1 The Oxford Movement, p. 395 à 406. — A ceux de ses lecteurs qui s'étonnaient de trouver, dans son récit, un accent de découragement, et ce qu'ils appelaient une « langueur de défaite », Church répondait qu'il ne pouvait dire autre chose, et que cela seul rendait exactement ce qu'était alors l'état des esprits. (Life and Letlers ofdean Church, p. 321-322).

2 Letters of Frederick lord Blackford, p. 118. « Life and Letters of dean Church, p. 61.

commencé. Ici le rôle de Pusey devient important. Jusqu'alors, son influence avait été tout à fait effacée par celle de Newman^ Après le départ de celui-ci, il se trouve être le personnage le plus en vue du parti qui, désormais, mérite bien ce nom de « puseyite », que plusieurs lui avaient déjà donné un peu prématurément dans les années précédentes. C'est de lui que Gladstone, à la première nouvelle de la « sécession », attend une déclaration qui raffermisse les esprits. Non qu'on lui reconnaisse toutes les qualités d'un leader ; mais il en possède quelques-unes : s'il n'a pas le génie supérieur de Newman, son ouverture d'idées, sa pénétrante compréhension de tous les états d'esprit, son charme séducteur, sa prestigieuse action sur les âmes, il a l'autorité que lui donnent sa situation, sa science et surtout sa vertu.

Nul n'a plus souffert que Pusey d'être séparé de celui qu'il persiste à appeler le « cher Newman » ; nul n'est moins tenté de le suivre. Si attaché qu'il lui demeure, il n'est pas un moment ébranlé par les lettres qu'il en reçoit^. Il ne saurait concevoir même un doute sur cette Eglise d'Angleterre qu'il aime d'un amour

1 J.-A. Froude, le frère d'Hurrell, en dépit de ses préventions antiromaines, a écrit de Pusey et des autres, que « comparés avec Newman, ils n'étaient tous que de simples chiffres, et que lui, était le nombre indicateur. » [The Oxford Counter-Reformation, dans Short SLudies on Great Subjecls, p. 189, 191.) Le dean Lake a dit de Newman, en évoquant ses souvenirs d'Oxford : « Nous sentions instinctivement qu'il était l'esprit dirigeant. Quelque respect qu'on eût pour Pusey et Keble, ils n'étaient, particulièrement pour nous, étudiants, rien en comparaison de Newman. » {Memorials of dean Lake, p. 50.)

•■2 Voyez cette correspondance plus haut, p. 12 à 16.

filial. Il ne se fait pas illusion sur quelques-uns de ses défauts : il déplore son anarchie doctrinale, sa tolérance de l'hérésie, la défaillance de ses évêques, la froideur et les négligences de son culte ; il confesse qu'elle n'égale pas l'Église romaine pour la constitution de l'autorité religieuse, l'unité de la doctrine, la profondeur du système spirituel ; mais de ces constatations, il conclut à la nécessité d'améliorer son Eglise, non au devoir de la quitter. Malgré tout, il persiste à croire qu'elle est une partie de la véritable Eglise, héritière légitime de celle que Dieu a établie en Angleterre pour le salut des des âmes. Par le malheur des temps, elle se trouve momentanément séparée des autres parties ; c'est un état anormal, châtiment douloureux des péchés de tous, auquel il faut s'efforcer de mettre un terme, par un retour de ferveur et de sainteté, mais qui n'empêche pas qu'il ne subsiste une sorte d'unité immatérielle. A ceux qui demeurent inquiets de cette séparation, il fait observer qu'un devoir domine leurs doutes, celui de rester dans l'Église où Dieu les a placés et qui est le canal par lequel leur a été départie sa grâce ; prétendre juger, à eux seuls, entre les différentes Eglises, serait un usage téméraire du jugement privé. Il insiste, — et c'estl'argument auquel il revient toujours quand les autres paraissent lui échapper, — sur la vie religieuse qui anime l'Église anglicane, en dépit de ses lacunes, sur le bien qui s'y fait, sur les grâces que personnellement il a conscience d'y avoir reçues, et il voit là une preuve visible que Dieu est avec elle. Enfin, setrouve-t-il en face de quelque objection à laquelle il

n'a pas réponse, de quelque manifestation trop évidente de l'inconsistance de Tanglicanisme, il se borne à répondre qu'il doit y avoir un moyen d'écarter cette difficulté et il attend patiemment qu'on l'ait découvert". C'est ainsi qu'à une époque où tout le monde est plu ou moins ébranlé, il est seul à ne pas l'être : quite unshaken, dit de lui Faber qui s'étonne de sa « tran quillité^ ». Ce lui est une faiblesse pour agir sur cer tains esprits chercheurs et perplexes, qui ne se senten pas compris par lui, comme ils l'étaient naguère par Newman ; mais cela en impose à ceux dont la cons cience ne demande qu'à être rassurée par son exemple. Cet exemple agit, en effet, sur beaucoup, et Church ne se trompait pas en notant, comme l'un des faits les plus importants du moment, que « Pusey et Keble ne bougeaient pas, ihat Pusey and Keble did not move. »

Pusey ne perd pas un moment pour parler à ceux qui attendent sa direction. Au lendemain même de la « sécession » de Newman, il entreprend de raffermir e* de consoler ses amis. Son manifeste, publié le 16 octobre 1845 àaoû&VEnghsh Churchman^ a la forme d'une lettre adressée à un correspondant imaginaire. Chose curieuse, dans ce long morceau, où il n'est questioE que de Newman, on ne rencontre jamais son nom ; on dirait que ce nom, si cher à Pusey, lui est devenu trop douloureux à prononcer; tout au plus, une fois où le

1 Sur l'état d'esprit de Pusey, à cette époque, voyez notammenï une lettre au Rév. Harrison, du 16 septembre 1845, et une autre à Spencer Northcote, du mois de novembre suivant. {Life of Pusey, t II, p. 456 et p. 501.)

« Lettre du 21 octobre 1845. (Life and Letters of Faber, p 233.)

tour de la phase l'y oblige, le désigne-t-il par son initiale N. Il a également répugnance à nommer les catholiques romains ; il emploie, en parlant d'eux, cette périphase : « Ceux qui l'ont gagné. »

Le début de la lettre est un gémissement d'un accent touchant ; l'auteur ne cherche pas à dissimuler la gravité du coup porté à son Église, mais sa droiture comme son affection l'empêchent de rien dire qui puisse tourner en blâme pour celui de qui vient ce coup :

Mon cher ami, vraiment « sa voie est dans la mer; ses a sentiers sont dans les grandes eaux, et les traces de ses « pas ne sont pas connues ». Dans de tels moments, il semble presque mieux « de se taire, de s'abstenir même de « bonnes paroles ». C'est un mystère qui nous dépasse, qu'une confiance comme celle qu'il avait en notre Église, s'en soit allée. Même au milieu de nos chagrins présents, cela va au cœur de considérer ce qu'il était au début, de penser au dévouement avec lequel il a travaillé pour notre Église et s'est efforcé de la relever! On a comme l'impression que quelque bon dessein, formé pour notre Église, a avorté, qu'un instrument, suscité pour elle, n'a pas été employé selon le vouloir de Dieu et a été, pour cela, retiré. Il y a quelque chose de dérangé. On ne peut s'empêcher de penser que sa nature, si vivement sensible au mal, n'était pas faite pour ces temps troublés. Ce qui, pour des esprits émoussés comme le mien, paraissait affaire ordinaire, nécessité du moment qu'il suffisait de laisser passer, d'endurer, lui faisait l'effet, vous le savez, de « pointes d'épée ». Vous n'avez pas oublié comme tout son être en paraissait transpercé. Mais c'est affaire avec Dieu; nous, nous avons affaire avec nous-mêmes. La première inquiétude me vint, il y a des années déjà, quand je n'avais aucune raison de

craindre, mais que j"ai appris qu'on priait pour lui nommément dans tant d'églises et de maisons religieuses du continent. J'en vins à me dire avec crainte : « S'ils prient avec tant de ferveur pour qu'il puisse devenir parmi eux un instrument de la gloire de Dieu, tandis que, chez nous, il y a tant d'indifférence et même, chez certains, d'éloignement, ne peut-il pas arriver que leurs prières soient entendues, que Dieu leur donne celui pour lequel ils prient et qu'il ne nous retire celui que nous ne désirons pas retenir? » Et maintenant, ne doivent-ils pas croire qu'elles sont exaucées, ces prières qu'ils ont répandues si longtemps, parfois nuit et jour, j'imagine, et en célébrant la sainte Eucharistie? Ne l'avons-nouspas perdu, parce que, comparativement, il y avait, de notre côté, si peu d'amour et de prières. Et aussi, aujourd'hui, dans cet état critique de notre Église, dans cette crise, la plus périlleuse qu'elle ait jamais traversée, la première leçon à tirer n'est-elle pas qu'il nous faut prier davantage?

Pusey ne s'en tient pas à cette explication qui devait sonner étrangement aux oreilles protestantes ; il reprend une idée qu'on a déjà vu poindre dans sa correspondance, à l'époque où la sécession devenait menaçante * • c'est que Newman, en passant à l'Église de Rome, a obéi à une vocation spéciale, qu'il a reçu, d' En-Haut, à ce sujet, Une mission exceptionnelle :

Ceux qui l'ont gagné savent sa valeur. Ce peut être une consolation pour nous qu'ils le sachent. Bien avant qu'il nous ait quittés, alors que j'étais fort triste de la perspective de cette perte, on me rapporta un propos d'un de leurs

1 Cf. la première partie de la Renaissance catholique en Angleterre au X1X° siècle, p. 312.

plus éminents historiens : celui-ci, confessant qu'ils étaient impuissants à faire tête aux maux qui les assaillaient, déclarait qu'il leur fallait un mouvement qui infusât une vie nouvelle dans leur Église; il ajoutait que, pour cela, il ne voyait qu'un homme et que cet homme unique était N. Je ne puis dire quel rayon consolateur illumina alors mon esprit. Je vis, du même coup, que ce que je redoutais pouvait arriver, et quelle en serait la fin. Chez nous, il était mis de côté... Notre Église n'a pas su l'employer. Et, depuis qu'il en était ainsi, on eût dit qu'une épée reposait dans son fourreau ou qu'elle était suspendue dans le sanctuaire, parce qu'il n'y avait personne pour la manier. Il y avait là un homme marqué du signe des grands instruments de Dieu, préparé, par toute une formation dont une amitié de trente-deux ans m'a permis d'avoir quelque connaissance, à conduire à bonne fin un grand dessein pour la restauration de l'Église. Or, après qu'il avait commencé cette œuvre parmi nous, dans la retraite, son travail lui a été enlevé des mains. Il ne peut plus agir directement sur notre Église. Je ne veux pas dire que ceci ou cela ait été senti par lui et l'ait influencé. Je n'en parle que comme d"un fait. Il est parti, inconscient, comme le sont tous les grands instruments de Dieu, de ce qu'il est lui-même. Il est parti simplement pour accomplir un devoir, sans aucune vue personnelle, se remettant entièrement aux mains du Seigneur. Or, c'est ainsi que sont les hommes que Dieu emploie. Aussi ne me paraît-il pas tant nous avoir quittés, qu'avoir été transplanté dans une autre portion de la vigne, où toute l'énergie de sa puissante intelligence pourra s'utiliser, ce qui n'eût pu avoir lieu ici. Et qui sait les conséquences que doit avoir, dans les desseins de la bonne Providence, la présence d'un tel homme parmi eux? Vous aussi avez compris que c'est ce qu'il y a d'imparfait des deux côtés, qui fait notre séparation. Ce n'est point contre ce qu'il y a de vrai dans le système de Rome que proteste

fortement le sentiment Général des âmes religieuses parmi nous, mais contre ce qu'il y a d'imparfait dans ses pratiques. D'autre part, qu'est-ce qui, dans notre Église, les empêche de nous admettre, sinon l'hérésie qui existe plus ou moins chez nous? A mesure que, par la grâce divine, chaque Église croîtra en sainteté, elle reconnaîtra de plus en plus la présence du Saint-Esprit dans l'autre Église, et ce qui actuellement empêche l'union de l'Église occidentale, disparaîtra. Alors que la lutte contre l'incrédulité devient plus redoutable, les Églises qui ont reçu et transmis la substance de la foi, renfermée dans nos Credo communs, doivent se trouver du même côté dans cette lutte. « Si l'un des membres souffre, les autres souffrent avec lui » ; tout comme chacun bénéficie de la santé prospère de l'autre. Tout cela n'est point comme nous l'aurions voulu ; mais que la volonté de Dieu soit faite ! Il marche à ses fins par les voies que sa souveraine sagesse juge les meilleures. On peut voir ainsi à quelles grandes fins peut aboutir ce chagrin pressant, d'autant plus que lui, l'instrument choisi pour les accomplir, ne les voit pas pour lui-même. Qu'un tel homme, formé dans notre Église, sous l'action de l'Esprit de Dieu qui demeure en elle, soit transplanté dans la leur, c'est peut-être le plus grand événement qui se soit produit depuis que la communion des Églises a été brisée. Si quelque chose pouvait leur ouvrir les yeux sur ce qu'il y a de bon chez nous et atténuer, de notre côté, quelques faux préjugés à leur endroit, ne serait-ce pas la présence d'un tel homme, nourri et parvenu à une telle maturité dans notre Église, puis maintenant passé dans leurs rangs? Si nous avons, par nos méfaits (personnels ou autres), « vendu notre frère », Dieu, j'en suis sûr, veut lui conserver la vie.

Pusey ne voudrait pas cependant que cette explication, cette sorte de justification de la sécession de

Newman autorisât d'autres à suivre son exemple. Aussi, tout en invitant ses coreligionnaires à « s'humilier » pour les fautes par lesquelles ils ont attiré ce « lourd châtiment » sur leur Église, tâche-t-il de leur prouver qu'ils ne doivent pas en être abattus. « Les châtiments de Dieu sont aussi miséricorde », dit-il, et il déclare « avoir plus d'espérance pour son Eglise qu'à aucune autre époque antérieure, alors qu'extérieurement les choses semblaient le plus prospères a. La raison de cette espérance, ce sont les signes de grâce, les fruits de sainteté, qu'il constate, depuis dix ans surtout, dans cette Eglise: réveil des consciences, progrès de la dévotion, reconnaissance du « pouvoir des clefs » (il entend par ces mots le rétablissement de la confession). Il voit là une preuve que Dieu est présent dans l'Église d'Angleterre, qu'il y demeure au milieu même des crises par lesquelles il la châtie. « Ce n'est pas ainsi qu'il agirait, dit-il, s'il avait dessein de l'abandonner. » — « Donc, conclut-il, quelles que soient les mystérieuses dispensations de la Providence au milieu desquelles il nous faut vivre, nous pouvons, en pleine sécurité et avec pleine espérance, nous abandonner, nous et notre œuvre, à Celui qui nous a aimés jusqu'à ce jour. Lui, qui nous a aimés au milieu de nos négligences, jusqu'à nous donner le plus ardent désir de lui plaire, ne nous abandonnera sûrement pas, maintenant qu'il nous a donné ce désir et que nous, quelles que soient nos infirmités individuelles ou nos défauts comme corps, nous désirons plus vivement sa gloire. »

Cette fin où Técrivain affirmait sa fidélité à TÉglise d'Angleterre, n'effaçait pas l'effet de la première partie de la lettre où il exprimait, à l'égard de l'Eglise romaine, des sentiments bien éloignés de l'hostilité régnante. Vainement les récentes conversions avaientelles encore exaspéré cette hostilité, Pusey ne voulait pas s'y associer et entendait s'en tenir à la neutralité que, peu auparavant, le 16 septembre 1845, il définissait en ces termes: « Je puis seulement prendre le terrain positif de l'amour pour notre propre Eglise, de nos devoirs envers elle ; je ne puis plus aucunement prendre le terrain négatif contre Rome ; je ne puis que demeurer neutre. » Il ajoutait qu'en faisant plus, « il aurait peur de combattre contre Dieu » et n'aurait pas conscience d'agir utilement pour retenir les esprits ébranlés^. Certes, il ne fallait pas une médiocre fermeté d'âme pour affronter les suspicions et les accusations auxquelles une telle attitude allait l'exposer. Si quelques-uns, comme Keble, le félicitaient, beaucoup d'autres l'attaquaient, dont plusieurs de ses anciens amis ; tel le révérend Sewell qui, dans un sermon sur les « sécessions de l'Église catholique au schisme romain, en Angleterre », faisait une allusion sévère à ceux qui semblaient regarder « comme chose indifférente de s'attacher à l'une ou à l'autre des trois branches de l'arbre de vie ».

» Life of Pusey, t. TT, p. 456, 457.

Pusey ne fut pas longtemps à se rendre compte que c'était aux yeux des chefs mêmes de son Église qu'il était devenu suspect. Il en eut la preuve, dès sa première rencontre avecl'évéque qui venait d'être nommé, en octobre 1843, au siège d'Oxford. Cet évêque était Samuel Wilberforce, fils du célèbre philanthrope, frère de Robert et d'Henry Wilberforce, si chers et si dévoués à Newman, et beau-frère de Manning. En dépit des traditions evangelical de sa famille, il s'était tout de suite affiché Jiigh churchman, avait paru s'associer aux débuts du Mouvement tractarien, et avait entretenu des relations amicales avec ses promoteurs ; mais, dès 1838, il commençait à marquer des divergences, devenues plus tranchées à mesure que les tractariens inclinaient davantage vers le romanisme qu'il abhorrait, et, .dans les conflits provoqués par le tract 90, il n'avait pas hésité à prendre position contre Newman et ses amis. D'ailleurs, homme d'action plus que de doctrine, moins scholar que politique, non insensible à l'ambition bien que sérieusement attaché à ses devoirs ecclésiastiques et animé d'une piété sincère, il semblait principalement occupé de suivre sa carrière et s'y était élevé rapidement par son habileté, par son talent, par l'estime de ses chefs et par la faveur de la cour où il avait été appelé à remplir les u. 4

fonctions de chapelain du prince Albert'. Ainsi s'était-il trouvé, à quarante ans, appelé à l'important évéché d'Oxford. Il y arrivait fort prévenu contre Pusey. S'expliquant à son sujet, le 9 novembre 1845, dans une lettre écrite à une amie, il ne niait pas que ce ne fût un « très saint homme » ; mais il lui reprochait « de ne pas voir clair sur beaucoup de parties de l'Evangile du Christ », et d'avoir concouru à former dans l'Eglise un « parti semi-romanisant ». Quant à la cause qui avait pu égarer un si excellent homme, il la voyait dans « un grand manque d'humilité, qui se voilait, à ses propres yeux, sous l'apparence d'un complet abaissement ». Il constatait ce mal « dans tous ses écrits et dans tous ses actes », notamment dans sa dernière lettre sur Newman qu'il qualifiait de « profondément triste, tout à fait sophistique et fausse 2 ».

Pusey, toujours imparfaitement informé des choses extérieures, ignorait ces sentiments. Il s'imaginait que Wilberforce, en dépit de quelques dissidences, lui gardait quelque chose de la sympathie et même de la déférence qu'il lui avait autrefois témoignée. Aussi, avant même que l'évêque ait pris possession de son siège, le 15 novembre 1845, lui adresse-t-il une lettre oîi il insiste, avec une liberté affectueuse et confiante, sur les grands ménagements dont il convient d'user envers les esprits, nombreux à Oxford, que la séces-

1 Voyez sur ces débuts, Life of bishop Wilberforce, par Ashweil, t. L

2 Ibid., t. I, p. 311.

POSET ET MANNING M

sion de Newman a si fort troublés. La réponse, en date du 24 novembre, est tout autre que l'attendait Pusey. Wilberforce y déclare, avec une brièveté sévère, qu'il a été « profondément peiné » des récents écrits de Pusey, particulièrement de sa lettre à VEnglish churchman^ et qu'il ne voit pas comment « le langage qui y est tenu sur les erreurs de l'Église de Rome, peut se concilier avec les formulaires doctrinaux de l'Église réformée d'Angleterre ».

Surpris qu'on lui parle sur ce ton et qu'on mette en doute sa fidélité à son Église, Pusey réplique, le 27 novembre, par une longue lettre où, loin de rien désavouer de sa doctrine, il l'expose sans aucun tempérament. A son avis, un Anglican peut, tout en repoussant les erreurs pratiques comprises sous le nom de popert/y croire toutes les doctrines formellement décrétées par l'Église romaine, et cette croyance n'a rien d'inconciliable avec la souscription des « Trente-neuf articles » ; il fait notamment application de cette idée à la doctrine d'un état intermédiaire entre le ciel et l'enfer et à l'invocation des saints. 11 estime que donner à la souscription des Articles une autre portée ferait « perdre à l'Église le concours de beaucoup d'hommes de valeur et de piété », et il ne cache pas que, quant à lui, il serait obligé de résigner son office. Cet accord possible des Articles et de la doctrine romaine lui paraît d'ailleurs providentiel, o Je ne puis m'empêcher de penser, dit-il, que Rome et nous, nous ne sommespas séparés par des divergences inconciliables, mais que, dans la grande lutte imminente contre l'incroyance, nous serons du même

côté et cpie même, à l'heure de Dieu et par la voie qu'il choisira, nous ne ferons qu'un. »

Ce langage n'était pas pour plaire à un homme qui avait Rome en abomination ; aussi la réponse de Wilberforce, datée du 5 décembre, est-elle plus dure encore que sa première lettre. C'est une condamnation de tout le Mouvement d'Oxford. Non qu'il méconnaisse que ses promoteurs aient eu, au début, des vues élevées, mais il estime qu'ils se sont ensuite égarés. « Ils se sont trouvés, dit-il, s'éloigner de Dieu, au lieu d'aller à lui ; tout en se figurant qu'ils s'abaissaient volontairement, ils ont perdu leur humilité ; avec un extérieur de grand ascétisme, ils ont été conduits par une volonté non mortifiée ; ils ont formé un parti ; et s'y trouvant ainsi grandement prédisposés, il a suffi du penchant perverti d'un maître esprit pour les attirer près du schisme romain, avec ses terribles erreurs doctrinales, ou même pour les y faire entrer entièrement. » Puis, s'adressant directement à Pusey, l'évêque ajoute : « Il m'apparaît qu'il y a, en vous, beaucoup trop de traces de ce mal, une forme subtile et, par cela même, la plus dangereuse, d'attachement à sa volonté, une tendance à se regarder comme le membre, si ce n'est même maintenant comme le chef d'un parti. Cela me semble vous conduire à juger l'Église dans laquelle vous devriez obéir, quelquefois à la blâmer, d'autres fois presque à la patronner * . »

Sur ce ton, la correspondance ne peut se prolonger

1 Life of Pusey, t. III, p. 40 à 48 ; Life of Wilber force, t I, p. 299 à 309.

sans aboutir à une rupture ouverte. Pusey ne répond pas. Mais il sait à quoi s'en tenir sur les sentiments de la partie même de l'épiscopat qu'on peut croire la plus favorable aux idées High church. Il en a du reste, à cette époque, une autre preuve. L'évêque de Londres, Blomfield, dans son mandement de 1846, parle sévèrement des clergymen qui publient des livres de dévotion écrits par des catholiques romains, en prétendant les « adapter à l'usage de l'Eglise anglicane ». Pusey n'est pas nommé, mais chacun sait qu'il est visé ; c'est lui, en effet, qui, depuis quelques années déjà, a entrepris ces « adaptations* ». L'évêque déclare une telle conduite inconciliable avec les engagements du clergyman envers son Eglise, et il ajoute qu'elle lui paraît « plus à blâmer et à craindre qu'une hostilité ouverte, honnête et non déguisée ^ ».

On se rappelle que Pusey, en 1843, à la suite d'un sermon sur l'Eucharistie, avait été dénoncé au vicechancelier et suspendu, pendant deux ans, du droit de prêcher dans l'enceinte de l'Université •''. Cette suspension avait pris fin en juin 1845, et le roulement normal

1 La Renaissance catholique en Angleterre au XIX* siècle, première partie, p. 295, 296.

2 Memoir of bishop Blomfield, t. il, p. 75, 76.

3 La Renaissance catholique en Angleterre au XIX' siècle, première partie, p. 264 à 266.

appelait Pusey à monter en chaire, le 1" février 1846. Plusieurs de ses amis, Manning entre autres, effrayés de l'état des esprits, lui conseillaient de choisir un sujet de morale, absolument étranger aux controverses du jour. Pusey ne l'entend pas ainsi. S'il renonce, sur l'avis de Keble, à son premier projet, par trop provoquant, de prêcher de nouveau le sermon condamné, c'est pour choisir un sujet non moins significatif : « le Pouvoir des clefs et l'entière absolution du pénitent ». Cela lui paraît être la suite logique de son enseignegnement : il a commencé, en 1835, dans un tract qui a fait quelque bruit, par rétablir la notion altérée du baptême^ ; ensuite, se plaçant en face de l'homme qui a péché après le baptême, il a entrepris d'exposer ce qu'il appelait the comforts to the pénitent ; c'est à ce titre qu'il a prêché, en 1843, sur l'Eucharistie, et qu'il veut maintenant traiter de la pénitence et de l'absolution donnée par le prêtre, autant dire de la confession : sujet bien nouveau pour un auditoire anglican et qu'aucun tract n'avait même effleuré.

Pusey, qui se sent surveillé, prépare à l'avance son sermon avec le plus grand soin, et en soumet l'ébauche à ses amis. Ses adversaires sont aux aguets. L'un des plus acharnés, Golightly, ne voudrait même pas attendre, pour sévir, que le sermon fût prononcé; il écrit une lettre, aussitôt publiée, où, rappelant les récents écrits de Pusey, notamment son explication de la sécession de Newman, il demande au vice-chancelier

1. La Renaissance catholique en Angleterre au dix-neuvième tiède, première partie, p. 94.

de le mettre en demeure, avant toute prédication, de souscrire l'Article XXII * ; il exprime même le doute que Pusey soit « capable d'apporter une souscription bonâ fide et ex animo aux formulaires de l'Eglise » Le vice-chancelier, bien qu'au fond aussi mal disposé, ne croit pas à la possibilité et à l'efficacité de mesures préventives; il aime mieux laisser venir le sermon, convaincu, assure-t-il, qu'au cas d'émission de doctrines erronées, les statuts de l'Université permettront d'y porter remède : sorte de menace dont il donne communication à Pusey, en ne lui cachant pas à quel point les récents incidents l'ont rendu suspect à ses yeux 2.

Des deux côtés, les esprits sont dans l'attente. Au i" février, jour désigné pour le sermon, la foule se presse dans la cathédrale d'Oxford ; pas un coin qui ne soit occupé. Pusey se dirige lentement vers la chaire, les yeux baissés ; le visage est pâle, creusé par le chagrin et la mortification; mais les traits, immobiles comme le marbre, témoignent d'une sérénité contrastant avec la curiosité anxieuse des regards qui s'attachent à lui. Le sermon, débité sans aucun signe de nervosité, ne dure pas moins d'une heure et demie ; l'auditoire demeure, jusqu'au bout, attentif et recueilli. Tusey n'a cependant aucune action oratoire ; les yeux fixés sur son manuscrit, il lit, sans un mouvement, sans

1 Cet article porte que « la doctrine de Rome touchant le purgatoire, les indulgences, le culte et l'adoration tant des images que des reliques, aussi bien que l'invocation des saints, est une chose vaine, inventée sans fondement, et qui, loin de s'appuyer sur l'Écriture, est en contradiction avec la parole de Dieu ».

2 Life of Pusey, t. III, p. 53 à 56.

une inflexion, sans même une pause, d'une voix monotone, mais pleine, forte, qui a, disait un auditeur, « quelque chose comme les vibrations d'une cloche profonde ». Dans le développement des idées, plus de science que d'originalité ; rien surtout pour piquer l'attention, amuser les esprits ; mais une grande puissance morale, une sincérité d'accent qui faisait dire à J.-B. Mozley cette phrase expressive, difficile à traduire mot à mot en français : « Pusey seemed io inhabit his sentences. » Le prédicateur a pris pour texte la parole du Seigneur aux apôtres : « Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez. » De là, il fait sortir le pouvoir d'absoudre que possèdent l'Eglise et ses ministres. Il a soin d'indiquer qu'il retrouve trace de ce pouvoir dans les formulaires de son Eglise, non seulement dans l'absolution générale donnée à toute la congrégation, durant le service de la communion, mais aussi dans l'absolution individuelle que le Prayer book prévoit pouvoir être donnée aux malades, après la confession privée de leurs péchés. C'est cette confession dont il veut rétablir la pratique, et il montre à son Église tout ce qu'elle a perdu par sa négligence de la pénitence et de l'absolution, à quel point elle souffre du manque de discipline publique et privée.

Par ces idées, Pusey heurte plus encore les préjugés protestants que quand il prêchait la Présence réelle. Depuis longtemps, il ne restait aucune trace de la confession dans la religion anglicane, et, si l'on en parlait, c'était comme d'une pratique odieuse et dépra-

vée dn romanisme. Dès le 3 février, le Times attaque violemment ce sermon où il montre la « conclusion naturelle et appropriée » de celui qui avait été condamné trois ans auparavant; il y retrouve la même « tendance vers des doctrines répudiées par l'Eglise d'Angleterre », les mêmes « subtilités énigmatiques », le même « contentement de soi, habituel aux prêtres », la même « ténacité à combattre pour les droits sacerdotaux ». Les mécontents vont-ils donc solliciter de nouvelles rigueurs du vice-chancelier? Ils le feraient volontiers, mais ils se sentent gênés par ces formulaires de l'Église sous lesquels le prédicateur a eu soin de s'abriter. En effet, si la confession a pratiquement disparu dans l'anglicanisme, on ne peut nier qu'elle n'ait place dans le Prayer book. Celui-ci contient un office intitulé : Ch'dre pour la visite des malades, où il est dit que le ministre « doit engager le malade à faire une confession spéciale de ses péchés, s'il sent sa conscience troublée, et l'absoudre, s'il le demande humblement et du fond du cœur ». Suit une formule d'absolution, à peu de chose près semblable à celle de l'Église catholique. Il est vrai que, d'autre part, l'un des Trente-neuf articles nie qu'il y ait un sacrement de pénitence institué par Notre- Seigneur Jésus-Christ, et déclare que ce qu'on appelle de ce nom, est le produit de la corruption qui s'est glissée dans l'Église, après les temps apostoliques. Mais ce n'est pas la seule contradiction qui existe dans les formulaires de cette Église faite de compromis, et il n'en reste pas moins que la confession peut s'autoriser d'un texte formel. Pusey

se montre d'ailleurs très résolu, s'il est de nouveau poursuivi, à ne pas se laisser, cette fois, condamner sans être entendu; il saisit d'avance l'opinion, en publiant aussitôt son sermon, avec préface et notes justificatives. Force est à ses adversaires de reconnaître qu'ils ne sont pas bien placés pour engager une instance et que les relies of Popery dont le Prayer hook n'est malheureusement pas débarrassé, couvrent celui qu'ils voudraient frapper ; ils s'abstiennent à regret, et le mot d'ordre, chez les chefs de collège, est de dire que le sermon « est très à déplorer, mais non à poursuivre ».

Les amis de Pusey voient là, pour lui, une victoire morale ; il a porté à ses adversaires un défi que ceuxci n'osent pas relever. Ce succès paraît avoir apporté un peu de diversion à ses chagrins. « Pusey est in high spirits, écrit J. B. Mozley, ou plutôt in good spiritSy et je pense qu'un petit sentiment de satisfaction d'avoir ainsi effectivement réduit au silence ceux qui voulaient l'empêcher de parler {at having sîlenced his silencers),se mêle quelque peu à ses autres sentiments ^ »

Pusey ne peut cependant se flatter qu'en imposant son sermon, il ait mis ses adversaires hors de combat. Les hostilités et les méfiances dont il était l'objet depuis la conversion de Newman, persistent, plus vives, plus âpres que jamais. Parmi les chefs de collège, à Oxford, il en est plusieurs qui craindraient de se compromettre, s'ils lui adressaient la parole dans la rue. La poste lui

» Letiers of J. B. Mozley, p. 116.

apporte, chaque jour, des lettres d'insultes, signées ou anonymes. De ceux qui prétendent défendre contre lui l'anglicanisme, il en est qui s'impatientent de ne pas le voir s'en aller à Rome comme les autres ; ils demandent quelle raison le retient et voient là un signe de duplicité. De vieux amis, d'opinions High church, comme Hook, Churton, W. Palmer, s'éloignent plus ou moins ouvertement. Ceux qui continuent à le voir croient devoir, au moins dans certains cercles, s'en excuser. Avec la jeunesse universitaire, ses rapports qui ont toujours été très réservés, deviennent à peu près impossibles ; un undergraduate se ferait mal noter de ses chefs, s'il le fréquentait. Est-il invité, pendant les vacances de Noël 1846, à prêcher dans une église de campagne, des paroissiens menacent de sortir avec éclat du temple au moment où il montera en chaire : on ne peut permettre, dit-on, que ce loup, venu de terre ennemie, dévore à son loisir les moutons ^ . En un endroit où il vient de prêcher, on surprend ce dialogue entre deux paysannes : « Qui donc a prêché ? demande l'une ; un homme bien gentil, mais mortellement long. — Vous ne savez donc pas, répond l'autre, c'est ce M. Pewdsey qui est tant l'ami du Pape. » Ceux mêmes quilui gardent leur estime, demeurent inquiets de ce qu'il va devenir; ils s'attendent à ce qu'il ne résiste pas aux voix familières et longtemps aimées qui l'appellent maintenant à Rome. « On dirait, écrit l'un d'eux, quelque colonne isolée, la seule de toute une magnifique rangée qui

k lÀft of Pusey, t. lU, p. 138.

ornait le portique d'une grande académie. Toutes les autres, un,e à une, par une suite de malheurs, se sont affaissées, ruinées, ou g-isent renversées. 11 reste encore debout, quoique seul. C'est avec une impression de solitude, solennelle, mais triste, que vous le contemplez, tandis qu'en même temps, il y a, dans son isolement même, une sorte d'insécurité, comme s'il était à craindre que le sort qui a rasé les autres, ne lui fût également réservé, et comme s'il fallait s'attendre chaque jour à apprendre que lui aussi a disparu*. »

Pusey était-il donc vraiment aussi isolé ?Non ; il avait, à coté de lui, des amis, peu nombreux, mais dont quelques-uns était de haute valeur : par-dessus tous, John Keble. Autant que Pusey, Keble, dont on connaît la nature si tendre, avait eu le cœur déchiré par l'exode de Newman. En vint-il à douter, un moment, de l'anglicanisme et à se demander s'il ne suivrait pas son ami? Quelques-uns l'ont cru. En 1841, quand Newman avait commencé à être ébranlé, Keble, bien plus que Pusey, avait été associé à ses doutes et à ses angoisses. S'il repoussait l'idée de « passer à Rome », tant au moins que celle-ci ne serait pas « grandement transformée », il admettait l'éventualité de quitter l'anglicanisme dont

1 Article publié dans le Bristol Times et reproduit dans le Guardian du 3 février 1847. [Life of Pusey, t. 111, p. 138 à 140.)

il constatait avec douleur, la faiblesse, et, comme il disait, la « faillite^ ». Mais bientôt sous l'influence de sa femme qu'il aimait tendrement, par l'effet aussi d'une humilité grandissante qui le portait à se méfier de soi-même, à se considérer comme un pécheur indigne de juger les autres et surtout son Eglise, il avait pris le parti d'écarter des doutes où il voyait une tentation mauvaise. La conversion de son cher Newman ne suffit pas à ébranler cette résolution, d'autant qu'à ce moment même les circonstances se trouvèrentresserrerquelquesuns des liens qui le retenaient. Dans l'automne de 1845, il fut sur le point de perdre en même temps sa femme et son frère, tous deux gravement malades. Le calme et la piété de ceux qu'il croyait être en face de la mort, lui parurent la preuve que Dieu était avec l'Église d'Angleterre. Il écrivait à Newman, le 30 octobre 1845 :

A de pareils moments, on est plus près des réalités, et il faut que je vous avoue que j'ai senti davantage la réalité des choses au milieu desquelles la Providence m'a placé. Si parfois elles m'ont paru insuffisantes, c'était ma faute et non la leur. Cette impression se fortifie en moi, dans ce voisinage de la mort, et, de plus en plus, il me paraît trop dur de supposer que Dieu puisse permettre que des âmes, comme celles que je viens de voir et d'entendre, vivent et meurent dans l'illusion et se persuadent à faux qu'elles ont la grâce des sacrements 1

1 Lettres à Coleridge. Life of Keble par Coleridge, t. I, p. 297, 299. — Le P. Bremonda fait une étude singulièrement pénétrante et perspicace de la crise d'âme par laquelle a passé Keble. (Voir le premier essai du volume intitulé Ames religietises.)

Il ajoutait, le 11 octobre, après avoir su l'abjuration de Newman :

J'avais commencé cette lettre, il y a huit jours, et, de fatigue, je l'avais laissée. Comme j'allais la reprendre, j'apprends que la foudre vient de tomber sur nous, et que ce que nous redoutions si fort est arrivé. Je ne vous tourmenterai donc pas du récit que j'allais vous faire, de ce qui s'est passé entre ma femme et moi, à votre sujet, il y a quinze jours... Elle va mieux, grâce à Dieu, et nous la conserverons, j'espère; mais les paroles qu'elle me dit alors, étaient telles que je dois les regarder toujours comme les derniers mots d'une sainte. Je voulais vous en répéter quelques-unes, mais, certes, ce n'est pas le moment. ... Mon frère, que nous avons failli perdre, va mieux. Et, là aussi, tout s'est passé de façon à nourrir en nous, à confirmer l'illusion — est-ce une illusion? — que Dieu ne nous a pas abandonnés, que notre religion n'est pas vaine. Et vous, pourtant, vous êtes sûr du contraire. C'est bien mystérieux et déconcertant! Mais, puisqu'il en est ainsi, mon devoir est de rester où je suis, jusqu'à ce qu'un nouvel appel se fasse entendre. Si je n'avais d'autre lumière que mes sentiments à moi, je n'aurais aucune confiance ; car je sais très bien que je ne suis pas digne d'être guidé par Dieu; mais, quand je vois la fin d'autres personnes que je sens si près de lui, je suis sûr que ce serait une sorte d'impiété de songer à m'en séparera

Le lendemain, Keble écrivait encore à un autre ami : « Chaque jour, des choses arrivent, spécialement dans nos deux chambres de malades, qui me rendent de plus

1 Life of Keble, t. II, p. 305 à 310.

en plus impossible de faire ce qu'il (Newman) a fait^ ». Peu de mois après, il publiait sa Lyra innocentium, où il chantait la grâce et la candeur des enfants ; on eût dit qu'il sentait le besoin de se réfugier dans la poésie, pour échapper aux controverses doctrinales. « Ce livre, disait-il, a été pour moi une grande force au milieu de la désolation et de l'angoisse de ces deux dernières années ». Il en envoya un exemplaire à Newman, avec une lettre témoignant qu'il lui gardait son affection, mais aussi qu'il acceptait tristement et résolument la séparation consommée ; il lui disait :

Vous recevrez avec bonté ce livre, comme le gage d'un amour et d'une gratitude qui, je l'espère, ne sont pas abattus, ainsi que d'un souvenir persistant, quoique la confiance, chose triste à dire, ne puisse plus être ce qu'elle était. C'est un sentiment très amer, mais ce sera un bien, si celui qui l'éprouve en arrive à se rendre compte et à sentir que c'est sa propre faute. Puis-je dire que Dieu vous bénisse, très, très cher ami? Demeurant toujours votre affectionné et reconnaissant'^.

L'attitude et le langage de Keble rassurèrent donc promptement ceux qui, autour de lui, avaient pu un moment trembler de le voir suivre Newman. J.-B. Moz-

1 John Keble, par Lock, p. 145. — Cest sans doute en se plaçant à ce point de vue, que Abbott, fort malveillant pour les tractariens, a pu dire que si Keble n'avait pas suivi Newman, c'était uniquement parce qu'il était marié. {The Anglican career of cardinal Newman, t. I, p. 134.)

î J. Keble, par Lock, p. 139, 140.

ley, venu le voir vers cette époque, écrivait au retour de cette visite : « Keble paraissait très ferme sur le devoir de rester dans notre Église, et non abattu, bien que très meurtri, par les récents événements' ». Plus tard, à Pusey qui l'informait que le bruit courait de sa prochaine sécession, Keble répondait : « Je ne puis croire que ce bruit fasse grand mal; c'est si complètement sans aucun fondement! Néanmoins, j'ai autorisé deux personnes à le contredire aussi publiquement qu'il leur plaira^. » Dans la suite, quelque velléité pourra lui traverser l'esprit de résigner ses fonctions ecclésiastiques ou même de rompre sa communion avec l'Eglise, mais ce ne sera pas pour se joindre à Rome; il ne songera jamais à rien de plus qu'une situation analogue à celle des Nonjurors de la fin du XVII® siècle.

Séparé de Newman, Keble sent le besoin de se rapprocher plus encore de Pusey. Ces deux hommes tâchent de se soutenir et de se consoler l'un l'autre. Pusey ne fait pas une démarche importante, sans l'avis de Keble. Il cherche auprès de lui l'appui et le conseil qu'il déplore de ne pouvoir plus demander, comme autrefois, à celui qu'il appelle toujours the dear N^. Entre eux, l'accord est complet sur toutes les questions du jour. Keble est un des rares amis qui félicitent Pusey de sa lettre à VEnglish churchman sur la sécession de Newman ; il le remercie du comfort

« LettersofJ. B. Mozley,-p. ilO.

2 J. Keble, par Lock, p. 148.

8 Lettre à Keble du 20 janvier 1846. {Life of Pusey, t. III, p. 57).

qu'elle lui apportait », et reconnait, avec lui, que la « neutralité envers Rome devait être leur position naturelle' ». Comme lui également, il rêve d'une réunion avec l'Église romaine, sans en préciser les conditions, et se flatte que le passage de Newman à cette Eglise pourra y aider. Aussi s'attriste-t-il quand il voit les rapports s'aigrir entre les nouveaux convertis et leurs amis demeurés anglicans. Ce lui est un argument contre les conversions isolées. « Tout indique, dit-il, que, quelles qu'elles soient d'autre part, elles ne sont pas le chemin de la paix et de l'unité -. » Il cherche donc à en détourner, sans pour cela se laisser aller à aucune attaque contre Rome. C'est le sujet de la préface qu'il met en tête d'un volume de Sermons academical and occasional, publié en 1847. S'adressant aux anglicans qui sont attirés vers Rome et qui doutent de leur droit à demeurer dans leur Eglise, il ne prétend pas prouver que cette Eglise possède seule toute la vérité et que Rome est dans l'erreur ; il se borne à rappeler que l'Eglise est divisée et que la question des titres des diverses branches est au moins sujette à controverse ; il se demande quelle est, dans cette situation, la voie la plus sûre pour les esprits troublés de l'anglicanisme : c'est, répond-il, de rester où Dieu les a placés ; ainsi ils pratiqueront plusieurs vertus : soumission à la volonté divine ; modestie intellectuelle, en ne prétendant pas trancher, par leur jugement privé, des questions si controversées ; générosité, en demeu-

> Lettre du 21 octobre 1845. {Life of Pusey, t. II, p. 463, 464.) « J. Keble, par Lock, p. 220.)

rant dans une religion qui flatte moins l'imagination, un peu comme ceux qui ne rougissent pas d'une humble parenté ; respect du passé, en se refusant à décrier les saints de l'Eglise anglicane, tandis qu'ils demeurent libres de révérer tous les saints de la communion romaine ; enfin, charité qui leur fait éviter de peiner beaucoup de gens et d'en jeter d'autres dans le scepticisme. Keble insiste, d'ailleurs, sur ce que l'Église d'Angleterre, vraie branche de l'Eglise catholique, est séparée de Rome par des divergences de détail plutôt que de principe, divergences qui iront probablement s'atténuant. 11 ne nie pas, sans doute, qu'on ne puisse lui reprocher le manque d'une forte discipline, la tolérance de l'erreur, l'idéal de vie trop bas ; mais il en conclut seulement qu'elle est comme en pénitence et sous le coup d'un appel au concile œcuménique. Argumentation assez modeste, on le voit, qui tend à prouver aux anglicans, sinon que tout est au mieux dans leur Eglise, du moins qu'il leur est sage de se contenter de ce qu'ils ont et d'attendre avec confiance. Encore l'auteur semble-t-il admettre que quelques-uns peuvent entendre un appel qui les force à passer outre à toutes les petites raisons qu'il leur donne de rester.

Tout en venant ainsi à l'aide de Pusey, Keble n'aspire pas à lui disputer le rôle de leader : il reste volontairement dans l'ombre, au second plan. Sa vie retirée, au fond d'un presbytère de campagne, l'éloigné du champ de bataille. Et puis la catastrophe qui a frappé son Eglise, n'a pas seulement jeté, dans

son âme, une tristesse profonde qui contraste avec la joie confiante qui l'animait naguère ; elle a redoublé son humilité naturelle et son esprit de pénitence. Il se reproche les pertes faites par son Eglise, comme s'il y était pour quelque chose et qu'elles fussent le châtiment de ses péchés. Il lui semble, ainsi que l'a écrit Newman, qu'il s'est laissé engager dans de profondes questions religieuses sans une préparation suffisante, qu'il s'est avancé, en compagnie ou à la tête de beaucoup d'autres, sur une route qu'il n'avait pas explorée, et qu'il a été « l'aveugle conduisant les aveugles ».

Tout près de Pusey, était encore Marriott. Nous l'avons vu, collaborateur dévoué de Newman \ le suivant avec confiance, rassuré sur les épreuves, les contradictions, les hostilités qu'il entrevoyait, par la pensée qu'il pourrait s'appuyer sur lui, et ne se doutant pas que la voie où était engagé ce maître si aimé et si admiré, pût le conduire hors de l'anglicanisme*. Absorbé d'ailleurs dans ses travaux théologiques, il savait peu des choses du dehors. La conversion de Newman fut donc, pour lui, un coup inattendu et terrible. Sa foi dans l'Église d'Angleterre n'en fut cependant pas ébranlée. Ayant par nature besoin de suivre un chef, il transféra entièrement à Pusey l'allégeance qui l'avait lié jusqu'alors à Newman. « Le cher et bonMarriott, a écrit un de ses amis d'alors, M. Allies,

1 La Renaissance catholique en Angleterre, première partie, p. 158.

2 Voyez la lettre de Marriott à Moberly, en date du 23 mars 18465 (Life and leiters of dean Church, p. 61.)

était le plus consciencieux des hommes; mais sou premier principe, son àpx^' d'existence était que Pusey et l'anglicanisme devaient être dans le vrai;... son grand fait, contre lequel rien ne pouvait prévaloir, était... Pusey ». Il apportait au chef auquel il s'attachait, le concours, très précieux à cette heure, d'un dévouement sans réserve, d'un conseil sûr, d'un travail infatigable. Chez lui, aucun des dons brillants qui permettent d'exercer une grande action publique; ses gaucheries, ses distractions l'eussent même rendu un peu ridicule, si sa vertu n'eût commandé le respect; et pourtant, il se trouvait, par les vides produits, presque investi d'un premier rôle, et parfois on parlait de lui comme s'il occupait, à côté de Pusey et de Keble, la place laissée par Newman dans le triumvirat tractarien ; les initiales des trois personnages étaient réunies dans plusieurs publications, sur une sorte de pied d'égalité. Marriott, d'ailleurs, à défaut d'une action bruyante et extérieure, exerçait, par sa science, par sa candeur même, sur les jeunes gens qui ne se privaient pas de sourire de ses bizarreries, une influence morale que Neyyrman avait déjà constatée au cours des années précédentes *.

1 « Marriott, disait Newman, a plus d'influence sur les jeunes gens qu aucune autre personne dans sa situation. » {Lifes of twelve good men, par Burgon, t. I, p. 345.)

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Parmi les hommes fidèles aux idées tractariennes, il en était qui, tout en témoignant d'une respectueuse sympathie pour Pusey, gardaient une certaine réserve, plutôt ses amis ou, si l'on veut, ses alliés, que ses partisans et ses disciples. Tels deux des hommes quet Newman avait le plus aimés et avec lesquels il avait eu le plus d'intimité, Rogers et Chureh, On a vu que, dès 1843, Rogers, inquiet des tendances romanisantes de son maître, s'était éloigné de lui^; depuis lors, établi à Londres, occupé de sa carrière juridique et administrative, il n'avait plus été mêlé activement au Mouvement d'Oxford. Chureh 2, au contraire, était demeuré, jusqu'à la fin, en relations affectueuses avec Newman ; nul ne paraissait mieux préparé à le suivre, par sa piété, par sa droiture désintéressée dans la recherche de la vérité, par son ouverture d'esprit et de cœur aux croyances catholiques, par le sentiment profond qu'il avait des mutilations accomplies par la Réforme et de ce qui manquait depuis lors à l'Église anglicane. Il ne semble pas cependant avoir été ébranlé. Déjà, en 1843, à sa mère qui s'inquiétait de l'entendre accuser de tendances romaines, il répondait « qu'il ne se croyait pas en danger» et « qu'il n'avait

1 La Renaissance catholique en Angleterre, première partie, p. 2G2, 263.

2 Sur les débuts de Chureh, voy. ibid., p. 158,

jamais été tenté de changer^ », En octobre 1845, à la nouvelle de la conversion de Newman, il écrivait de nouveau à sa mère : « Je vous prie de me pardonner, une fois pour toutes, ma réserve sur ces questions; il m'est si profondément pénible d'en parler avec ceux qui ne savent pas toute l'affaire et qui, naturellement de loin, ne peuvent pas bien s'en rendre compte, qu'il m'a semblé mieux de m'en abstenir avec eux. Je vous dirai seulement que, pour moi personnellement, vous n'avez pas sujet de vous faire de chagrin^. » La déception fut grande chez les convertis, Poor dear Churchf disaient-ils de lui, avec un accent dont ils n'usaient pas pour parler des autres, même deKeble et de Pusey. Lorsque, en février 1846, Newman passa par Oxford, en quittant définitivement Littlemore, Church fut de ceux qui vinrent lui dire adieu à l'Observatoire où il s'était arrêté un moment. « Des deux parts, rapporte la fille de Church, sa digne biographe, il y eut le sentiment d'une séparation qui avait une signification plus qu'ordinaire' » De cette date, les relations furent entièrement rompues; elles ne devaient reprendre que quinze ans plus tard.

Les raisons plus empiriques que théologiques, plus de fait que d'idées, plus de sentiment que de principe, par lesquelles Church se décida en cette circonstance, il les a lui-même exposées après coup, dans sa belle

1 « / nevei' felt a tentation to move », écrivait-il, {^Life and letters of dean Church,!^. 45,)

2 Ibid., p. 59.

» Ibid.y p. 60.

histoire du Mouvement d'Oxford; ce doivent être les mêmes par lesquelles beaucoup de consciences troublées sont alors parvenues à se rassurer. Church ne prétend pas avoir découvert enfin un fondement solide à la via média de l'école tractarienne ; il se défend, d'autre part, de tout « retour à la vieille méthode démodée, ignorante, grossière, antichrétienne de controverse contre Rome » ; mais, tout en reconnaissant ce que Rome peut avoir d'excellent et sans se faire illusion sur les inconséquences et les contradictions de l'Église d'Angleterre, il voit, dans celle-ci, une réalité historique et vivante à laquelle il se sent lié par un sentiment analogue à celui du patriotisme. Son impression est donc que Newman « en use trop sévèrement avec elle ». 11 continue en ces termes :

Après tout, l'Église anglaise était aussi digne de vivre et de combattre que toute autre. Ce n'était pas seulement en Angleterre que la lumière et l'ombre, dans l'enseignement et dans la vie, étaient largement mêlés, et il convenait de supporter largement ce mélange. Nous avions notre Sparte, noble, quoique rude et incomplète. Agir de notre mieux pour elle valait mieux que l'abandonner à son sort, pour obéir à des apparences et à des raisonnements que la chaleur de la lutte pouvait bien rendre illusoires... Dans ces jours de détresse et de cbagrin, furent jetés les fondements d'une école qui avait appris par l'expérience à se défier des admirations et des dénigrements mal fondés,... qui ne craignait pas d'honorer tout ce qui est grand et bienfaisant dans Rome, ni de critiquer librement, avec la franchise anglaise, ce qui se fait chez nous, mais qui ne se laissait pas entraîner, dans un cas, par les bonnes choses, à pardonner et à accepter les mauvaises, et qui ne se lais-

sait pas détourner, dans l'autre cas, du service, de l'amour, du sacrifice de soi, parla présence des choses nombreuses qui étaient à regretter et à combattre ^.

S'il est demeuré fidèle à son Église et aux idées tractariennes, Churcli ne cherche plus cependant à jouer un rôle actif dans le Mouvement. Sous le coup des chagrins qui déchirent son cœur, des suspicions dont il se sent enveloppé, il estime qu'il n'a qu'à se « tenir coi » et à « parler peu ^ ». Il vit à l'écart, enfermé dans ses études ; s'il publie quelques articles, c'est sur des sujets de critique historique ou littéraire, sans lien avec les redoutables controverses soulevées par les événements récents. Dans ses lettres privées elles-mêmes, nulle allusion à ces controverses. Son désir est, d'ailleurs, de quitter Oxford, pour se dévouer au ministère sacerdotal dans une paroisse de campagne; c'est ce qu'il fera quelques années plus tard.

La crise qui détermine un homme comme Church à se retirer au second plan, se trouve au contraire porter au premier, dans le même milieu, un personnage jusqu'alors moins en vue: c'est J.-B. Mozley, fellow de Magdalen depuis 1840, disciple de Newman doilt son frère a épousé la sœur ^. Bien qu'il ait trente-deux ans

1 The Oxford Movement, p. 401 et 402. — Church exprimait la même idée, quand il écrivait ailleurs, après avoir reconnu les lacunes de son Église : « La cro3'ance a été obscurcie, mais elle

st là. Là nous sommes; là, par la grâce de Dieu, nous devons rester et faire notre devoir. Spartam nactus es, hanc exorna.»

2 Life and Letters of dean Church, p. 322.

3 J. B. Mozley occupera plus tard divers bénéfices, et finira par être nommé, en 1871, professai- regius de théologie à Oxford.

PDSEY ET MANNING 73

en 1845, il n'a pas encore donné la mesure du talent qui fera dire de lui, plus tard, à Church, « qu'il était, après Newman, le plus puissant et le plus pénétrant des écrivains d'Oxford ». A la nouvelle de la sécession du maître, il a une attitude qui le distingue aussitôt de la plupart de ses amis : il n'est pas, comme eux, abattu et désorienté ; si ému qu'il soit de ce dénouement, il déclare que cela vaut mieux encore que l'angoisse de l'attente, et il juge de la conduite à suivre, avec une liberté d'esprit que beaucoup d'autres, autour de lui, sont loin de posséder au même degrés Faut-il, dans le Christian remembrancer, prendre position en face de Newman devenu catholique, c'est à lui qu'on s'adresse ^. Il accepte la tâche et l'accomplit d'une main qui ne tremble pas, comme eût fait celle de plus d'un de ses amis. Il explique lui-même, dans une lettre écrite à ce sujet, qu'il a pris son parti du « changement de ton » qui s'impose désormais dans les rapports avec Newman, et qu'il a assumé la tâche de marquer ce que doit être ce ton. « Je sens fortement, ajoute-t-il, que, demeu rant dans l'Église, comme je le fais, j'y demeure poui la soutenir et non pour la lâcher ou me tenir mollement à côté d'elle 3. » Etait-ce une critique des explications par lesquelles Pusey avait cherché à concilier l'estime qu'il ne pouvait s'empêcher de conserver pour New-

1 Letters ofj. B. Mozley, p. 170.

2 Christian rememhrancer de janvier 1846, Cette revue trimestrielle était l'organe de l'école tractarienne, depuis la suppression du lirilish. critic.

3 Letters of J. B. Mozley, p. 173.

man, avec la fidélité qu'il prétendait garder à son Église? Mozley, au contraire, marque nettement la rupture avec celui qui s'en est allé :

Prendre congé de M. Newman, est une lourde tâche. Sa démarche n'était pas imprévue. Et cependant, quand elle est survenue, ceux qui le connaissaient ont ressenti cet événement comme si un changement s'opérait réellement en eux, comme s'ils entraient sur une nouvelle scène de leur propre vie. Puisse ce véritable changement tourner à leur profit et les instruire par sa rigueur même ! Cela se peut, s'ils le veulent. Que personne ne se plaigne! Un temps doit venir, plus tôt ou plus tard, dans la vie de tout homme, où il doit se séparer des avantages, des attaches, des supports, des consolations qu'il a eus jusque-là, et oiiil doit regarder en face un nouvel état de choses... Une vie plus réelle et plus grave commence, un désintéressement plus ferme, plus sévère, capable de faire sa route à lui seul. Qu'ils voient, dans ce changement, un appel à un zèle plus grand, à une simplicité plus sincère, à une virilité plus forte! Ce qui était faiblesse auparavant, sera maintenant péchés

C'est aussi en grande partie à Mozley qu'est due, à cette époque, la fondation d'un journal destiné à tenir une place considérable dans la presse religieuse d'Angleterre, le Guardian. Déjà, au cours de 1844 et de 1845, il avait été question, chez les tractariens, de doubler d'un journal hebdomadaire la revue trimestrielle

» Christian remembrancer de janvier 1846. — Un an plus tard, quand il s'agit de réfuter, dans la même revue, VEssai sur le développement de la doctrine chrétienne, ce livre de Newman, devant lequel tant d'autres s'arrêtent un peu décontenancés, c'est encore à Mozley qu'on s'adresse. l'Numéro de janvier 1847.)

qui était leur seul organe. Cette création parut encore plus nécessaire et plus urgente, après la sécession du chef de l'école. On se concerta entre quelques amis, tous anciens disciples de Newman et gradés d'Oxford : c'étaient, avec J.-B. Mozley, deux légistes, Frederick Rogers et Thomas Haddan, un autre laïque destiné à être chef d'une importante librairie. Montagne Bernard; enfin, deux clergymen^ Church que nous connaissons, et Arthur Haddan, tutor à Trinity, autrefois curate de Newman. Leur préoccupation principale était de réagir contre le désarroi trop visible de leur école, ou tout au moins de le masquer^. Ils entendaient que le nouveau journal soutiendrait les idées tractariennes, mais avec une nuance d'indépendance et sans s'inféoder à aucun chef de parti. Pusey et Keble restaient en dehors. Les préliminaires ne furent pas longs. Sans s'arrêter à leur peu de ressources et à leur inexpérience, les promoteurs lancèrent le premier numéro, le 21 janvier 1846. Les débuts furent difficiles. Au bout de six mois, devant le peu d'accueil du public, il fut question de tout abandonner; on persista cependant, et le succès finit par venir ^ Il fut dû, pour une bonne part, à Mozley qui était généralement chargé des questions se rattachant aux controverses du jour; il fut dû aussi à Church dont les articles littéraires étaient très goûtés. Le journal traitait d'ailleurs tous

1 « C'était quelque chose, a dit à ce propos Rogers, d'agiter un drapeau et de paraître non découragé. » (Note autobiograpiiique citée dans Life and l.ellers of dean Church^ p. 62.)

« Letters ofJ. B. Mozley, p. 178.

les sujets avec une gravité, une élévation de vues, un esprit de justice et de modération qui ne contribuèrent pas peu à son autorité.

Bien que tous les fondateurs du Guardian fussent des Oxford men, ce journal avait son siège, non à Oxford, mais à Londres ; plusieurs de ses collaborateurs résidaient dans cette dernière ville et tous avaient en vue, non le public spécial d'une Université, mais des lecteurs dispersés dans le pays entier. C'est un signe, entre beaucoup d'autres, du changement qui commence à s'accomplir dans le Mouvement. Ce Moument avait été, jusqu'alors, concentré dans Oxford; c'était en cherchant à s'emparer de la citadelle universitaire occupée par une élite de scholars, qu'on avait prétendu agir sur le reste de la nation ; Newman ne professait-il pas que « les Universités étaient les centres naturels des mouvements intellectuels? » Mais voici que les crises récentes et la catastrophe qui en a été le terme, ont eu pour résultat d'enlever Oxford au parti qui avait cru, un moment, s'en être rendu maître. Le Mouvement n'est pas pour cela arrêté, comme on aurait pu le craindre ; seulement il se déplace. Au lieu de continuer à se concentrer, il se disperse. C'est à Londres, c'est par toute l'Angleterre, dans des presbytères éloignés les uns des autres, qu'il tend à avoir ses centres de rayonnement. Des noms nouveaux vont être mis en lumière, presque tous du clergé paroissial. Parmi les anciens champions eux-mêmes, plusieurs, par dégoût des déboires qu'ils ont subis à l'Université, l'ont quittée, ou se disposent à la quitter, pour occLxper, au dehors

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quelque poste ecclésiastique. Quant à Keble, depuis longtemps, il ne communiquait qu'à distance avec l'Université dont il avait été autrefois l'honneur; les derniers événements l'ont décidé à s'en détacher plus encore. N'objectez pas que le principal leader, Pusey, demeure professeur à Oxford et occupe toujours, dans le vieux cloître de Christ-Church, l'appartement où s'écoulera toute sa vie; en fait, son action s'exerce, non pas tant, dans l'intérieur de l'Université, sur les jeunes étudiants qu'il ne fréquente guère, que sur le monde ecclésiastique du dehors où se répand, avec ses écrits, le renom de sa science et de sa vertu. En sortant ainsi d'Oxford, le Mouvement ne subit pas seulement un déplacement géographique, il s'apprête à changer de caractère ; il va devenir peu à peu moins académique et plus paroissial, moins savant et plus pratique, soucieux surtout de transformer le culte et la piété : évolution curieuse dont il conviendra de suivre les phases diverses, jusqu'à son terme dernier, le ritualisme.

Du caractère nouveau que tend à prendre le Mouvement, il est alors un signe : c'est l'action exercée par un personnage que je n'ai eu jusqu'ici l'occasion de nommer qu'en passant, mais qui va désormais tenir une grande place dans cette histoire: gradé d'Oxford, sans doute, mais ayant quitté l'Université de bonne

heure pour s'élever rapidement dans la hiérarchie ecclésiastique, plus homme d'action et de gouvernement qu'homme de pensée et d'étude, plus pasteur que docteur, plus politique qu'intellectuel, plus curieux d'agir sur les hommes vivants que de disserter sur les idées abstraites, il s'appelait Henry-Edward Manning.

Né en 1807, six ans après Newman, Manning était, comme lui, fils d'un banquier de la Cité. En 1827, au sortir de l'école d'Harrow, il entra au Balliol Collège d'Oxford. Il y arrivait résolu à percer; sa devise était : Aut Cœsar, aut nihil. La carrière ecclésiastique vers laquelle, par convenance purement mondaine, ses parents l'eussent volontiers dirigé, n'éveillait en lui que des répug:nances ; bien qu'ayant conservé de son éducation de famille une certaine régularité religieuse, il ne s'inquiétait guère des questions théologiques, alors agitées dans certains cénacles. L'objet unique de son ambition était la vie politique, où il rêvait d'un premier rôle de débuter et d'homme d'État; en attendant et pour s'y préparer, il se mêlait avec ardeur aux débats de r TJnion^ sorte de parlote où les étudiants jouaient au Parlement. Les succès qu'il y put avoir ne suffirent paa à fixer sur lui les yeux de ses camarades : il n'était pas, à cette époque, de ceux auxquels la voix publique pronostiquait un brillant avenir ; on fut plutôt surpris, quand on le vit terminer brillamment ses études universitaires, en 1830, en enlevant un diplôme de « première classe ».

Vers ce même temps, les idées intimes de Manning commencèrent à se modifier : sous le coup de certains

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déboires et aussi sous l'influence d'une amie, fervente evangelical, miss Bevan, il sentit, en lui, un premier éveil de vie religieuse, étudia les théologiens et prit des habitudes plus pieuses. Peu après, au commencement de 1831, la fortune déjà ébranlée de son père s'écroula. Force lui fut, dès lors, à son grand désappointement, de renoncer à la vie politique. Il ne se résigna pas, pour cela, tout de suite, à se tourner du côté de l'état ecclésiastique ; il préféra accepter une modeste place de surnuméraire au ministère des colonies ; mais il en fut bientôt las. Un mariage manqué ajouta à son découragement. Lui-même dépeignait alors, dans une lettre à son beau-frère, son état d'âme « maladif, sauvage, aigri, enragé, indolent, mal à l'aise », son besoin « d'être partout autre part que là où il était, de faire, d'entendre toute autre chose que ce qu'il faisait ou entendait, en un mot, d'être tout autre chose que ce qu'il était ^ ». L'épreuve du moins lui fut salutaire; il finit par y discerner une voix d'En-Haut. La semence jetée par miss Bevan avait germé; ne lui avait-elle pas répété maintes fois qu' « à défaut des espérances terrestres qui lui échappaient, il en était de célestes qui lui restaient ? »

Ces pensées nouvelles le ramenèrent enfin vers cet état ecclésiastique qu'il avait jusqu'alors si vivement repoussé, et, après une courte préparation, il reçut les ordres, le 23 décembre 1832. Son cas n'était pas,

1 Lettre, du 13 juin 1831. {Life of cardinal Manning, par Purcell, t. I, p. 82.)

quoi qu'on en ait dit, celui d'une ambition humaine qui, faute d'autre issue, se reportait vers TEglise. Il a écrit lui-même, dans des notes intimes dont on n'a pas le droit de contester la sincérité, qu'il n'avait pas alors « la moindre étincelle d'ambition ecclésiastique », qu'au contraire, il ressentait toujours aussi vive sa « répulsion » pour le « clergyman mondain, pédant, sans vie spirituelle, vivant à l'aise » et que « la seule vue d'un dignitaire, avec son petit tablier et ses guêtres ^, le dégoûtait et le mettait hors de lui ». «Mon unique pensée, ajoutait-il, fut d'obéir à la volonté de Dieu, de sauver mon âme et les âmes des autres... Personne n'a jamais recherché l'ordination avec moins d'attrait pour tout ce qui n'était pas Dieu, sa parole, autant que je la connaissais, et les âmes. » Et il terminait par cette déclaration : « Ce fut un appel de Dieu tout aussi clairement que pas un de ceux qu'il m'adressa depuis lors, un appel ad veritatem, et ad seipsum^. »

1 Costume des évèques anglicans.

2 Life of Manning, par Purcell, t. I,p. 69, 93, 96, 97, — Purcell est de ceux qui insinuent que Manning s'est décidé par ambition; mais il est sujet à caution. Son livre, mal composé, est plein de faits et de documents curieux dont on a intérêt à se servir, à la condition toutefois de reviser les conclusions qu'il en tire. Je ne lui reproche certes pas d'avoir voulu tout dire, le fort et le faible, au lieu de faire un panégyrique de convention; mais je lui reproche d'avoir inconsciemment jugé les actes de Manning à sa propre mesure, c'est-à-dire à une mesure étroite et mesquine ; or, cette méthode s'applique mal à un homme qui avait ses défauts et ses passions, mais qui n'avait rien de petit. — J'ai plaisir à signaler, à ce propos, et à recommander aux lecteurs français la Vie du cardinal Manning^ par M. l'abbé Hemmer. L'auteur s'est principalement servi de l'ouvrage de Purcell, mais en i'adlégeant et en le corrigeant.

PDSEY ET MANNING 81

A peine ordonné, Manning fut nommé, en janvier 1833, curate de la paroisse de Lavington, dont le recteur et en même temps le châtelain était John Sargent, Tun des membres les plus considérés du clergé evangelical. Dès le mois de mai suivant, M. Sargent succombait à une maladie imprévue, et le jeune curate^ qui avait tout de suite été très bien vu chez le recteur, fut appelé à lui succéder. Du même coup, il obtenait la main d'une de ses filles. Les demoiselles Sargent étaient des partis recherchés : l'aînée avait épousé Samuel Wilberforce, le futur évêque d'Oxford; une autre était fiancée à Henry Wilberforce ; une quatrième devait épouser Georges Ryder: ces deux dernières destinées à se faire catholiques avec leurs maris. Manning était, à cette époque, sans opinion bien formée sur les problèmes théologiques du moment. Des idées qui allaient se manifester dans le Mouvement tractarien, il n'avait pas le moindre soupçon. Ses tendances, sous l'influence de miss Bevan et de la famille Sargent, paraissaient être evangelical^ et, dans quelques incidents d'ordre général, il prit alors position comme membre de ce parti. Il était d'ailleurs plus occupé de pratique que de doctrine, plus soucieux de développer la moralité et la piété de ses paroissiens, de consoler leurs douleurs, de soulager leurs misères, que de se mêler aux controverses. Jeune, d'allure très distinguée, en possession d'un beau bénéfice, marié à une femme qu'il aimait et qui charmait son intérieur, en mesure de se payer certains luxes que l'usage permettait aux clergymen^ amateur de beaux chevaux, sachant les choisir II. 6

et les conduire, il se trouvait, tout en remplissant avec zèle ses devoirs de pasteur, mener une vie douce, confortable ; il se sentait heureux. Peut-être, comme tant d'autres dans le clergé anglican, se fût-il engourdi et amolli dans ce bonheur. Dieu, qui avait ses vues sur lui, l'en tira par un coup qui l'atteignit au plus intime de son cœur. Le 24 juillet 1837, après quatre ans d'une union sans nuage, sa femme lui fut enlevée par une maladie de consomption. Avec une sorte de fierté farouche, il s'attacha à ne laisser voir à personne la profondeur de sa blessure : ce fut une douleur muette qui devait, pendant longtemps, se réveiller à chaque retour du funèbre anniversaire. A son chagrin, il ne chercha du reste d'autre diversion que de se donner plus complètement et plus généreusement à ses devoirs de pasteur.

Vers cette même époque, un changement s'accomplissait dans les opinions religieuses de Manning. Le 13 juin 1838, à l'occasion d'une première visite de son nouvel évêque, il prononça, dans la cathédrale de Chichester, un sermon sur la « Règle de la foi », bientôt après publié avec notes ; il y professait, sur des points capitaux, la doctrine tractarienne. L'effet en fut encore augmenté par les plaintes amères des evangelicals qui, dans leurs journaux et leurs meetings^ dénoncèrent la défection du recteur de Lavington. Un évêque, celui de Chester, lança contre lui une diatribe. L'évolution n'était pas aussi brusque qu'elle pouvait le paraître au public. Dès 1836, par l'entremise de Wood, ancien evangelical rallié à Newman, Manning avait eu

connaissance des premiers tracts et s'était trouvé en rapports avec leur auteur; ainsi lui avait été révélée l'importance de certaines questions qu'il n'avait pas jusqu'alors songé à se poser. Ses propres réflexions l'avaient, du reste, conduit à douter de la doctrine qui croyait pouvoir fonder toute la foi sur la seule Bible ; il avait senti le besoin d'une tradition pour interpréter cette Bible. Une fois entré dans cette voie, il se laissa peu à peu gagner à l'ensemble des idées tractariennes ; il entretenait, avec Newman, une correspondance de jour en jour plus amicale et lui offrait de collaborer à plusieurs des publications de l'école. Sur certains points toutefois, il résistait à suivre ses nouveaux amis ; il gardait le culte des réformateurs du XVI* siècle et l'aversion pour l'Église romaine. Étant allé passer une partie de l'hiver 1838- 1839 à Rome, avec M. Gladstone, il y suivit avec curiosité les offices catholiques, rendit visite au docteur Wiseman, mais revint de là tout aussi ancré dans sa foi anglicane et dans ses préventions antipapistes. Il insistait, en toute occasion, auprès de Newman et de Pusey, pour qu'ils marquassent davantage leur opposition au romanisme^. Ses opinions étaient alors à peu près celles de M.Gladstone, avec lequel il nouait

ï « J'ai promis à quelques étrangers en Italie, écrivait Manning à Newman, le 23 octobre 1839, de vous dire que vous n'en aviez pas fait assez pour la polémique contre le romanisnie. Je leur ai jDien dit que tous aviez fait beaucoup et leur ai expliqué ce que c'était; mais ils répondent que les romanistes se servent tellement de vous pour tromper les gens, que vous devez faire plus. C'est aussi mon avis.» {Life of Manning, 1. 1, p. 232.)

une amitié étroite ; comme lui, il se rapprochait des tractariens, en ayant soin de ne pas se confondre avec avec eux. « Je vous considère comme un témoin du dehors^ », lui disait Newman.

A la différence des chefs du Mouvement, Manning n'habitait pas Oxford ; il n'y venait presque jamais et ne connaissait pas la plupart des jeunes gens groupés autour de Newman. Il était donc sans action sur le monde universitaire. Par contre, il commençait à compter dans le clergé paroissial. On appréciait son zèle pastoral, son habileté administrative, son tact prudent et courtois dans le maniement des hommes. En même temps que son renom s'étendait chez ses confrères, son crédit grandissait auprès de son évoque. Un moment, on put croire, de ce côté, sa situation compromise : cet évéque étant mort en 1840, son successeur, venu d'Oxford, se trouva être .un low churchman très hostile aux tractariens et, par situation, au courant des rapports qu'ils avaient eus avec Manning. Celui-ci n'allait-il pas être traité en suspect? Mais il avait si bien conquis l'estime et la confiance de tous les personnages importants du diocèse, y compris l'archidiacre Hare, evangelical prononcé, que le nouvel évéque laissa de côté ses préventions et, cédant au vœu de son clergé, nomma, en décembre 1848, le recteur de Lavington archidiacre de Chichester, position considérable qui faisait de lui, à trente-trois ans, l'un des deux lieutenants de l'évêque. Sa sphère d'action était

» Life of Mannina, t. IF, p. 688.

ainsi élargie ; sans quitter sa cure, il devait mettre la main à l'administration du diocèse, et était autorisé à intervenir dans toutes les questions générales intéressant l'Eglise, à se mêler à cette haute politique ecclésiastique pour laquelle il se sentait admirablement doué. Si habile toutefois que fût le nouvel archidiacre, il ne pouvait pas ne pas se sentir un peu gêné entre ses amis d'Oxford et son évêque. Aussi bien les questions devenaient-elles plus brûlantes, par la publication, en janvier 1841, du fameux tract 90. Manning n'approuvait pas ce tract; encore moins approuvait-il les conséquences qu'en prétendaient tirer Ward et ses amis. Il croyait devoir à l'Eglise dont il était devenu le dignitaire, de ne pas se laisser compromettre avec de telles tendances. Dans les charges^ sortes de mandements oraux, que ses fonctions l'appelaient à prononcer chaque année, il mettait une insistance significative à glorifier la Réforme, « ouvrage de la main purifiante de Dieu », et à réprouver l'Eglise romaine. Cela ne l'empêchait pas, il est vrai, de continuer à affirmer avec éclat certaines des doctrines del'anglo-catholicisme : tel, en 1842, un discours sur V Unité de VEglise.îovi admiré de Gladstone, où il revendiquait, pour l'Eglise anglicane, la succession apostolique et le pouvoir sacramentel ; telle aussi son opposition très décidée à l'institution, faite de compte à demi avec la Prusse, de l'évêché protestant de Jérusalem^. Il n'en fallait pas

1 Voj'ez sur cette création de l'évêché de Jérusalem, la Renaissance catholique eu Auçileterre au XIX' si'ècZe, première partie, p. 223.

tant pour que les feuilles du parti evangelical se refusassent à le distinguer des hommes du Mouvement : le Record l'épiait et ne manquait pas une occasion de le dénoncer comme infecté de Puseyism. Était-ce pour se justifier d'une accusation nuisible à son autorité, ou bien était-ce, en dehors de toute préoccupation personnelle, pour dégager les idées High church de compromissions dangereuses, qu'il se décida, dans l'automne de 1843, à une manifestation retentissante dont j'ai déjà eu l'occasion de parler^ ? Il accepta de prononcer, à Oxford, dans la chaire même que Newman venait de quitter pour se retirer à Littlemore, le sermon du Cinq novembre, anniversaire, cher au fanatisme protestant, de la découverte de la Conspiration des poudres, et il saisit cette occasion d'attaquer avec virulence l'Eglise romaine. Newman et ses amis en furent peines et ne le cachèrent pas. Toutefois, le refroidissement qui en était d'abord résulté entre eux, ne dura pas ; le réfugié de Littlemore était trop troublé lui-même pour tenir longtemps rigueur à autrui; les rapports ne tardèrent pas à se renouer, moins fréquents, mais aussi affectueux que par le passé. Dans les deux années qui suivirent, Manning assista au développement de la crise, assez près des tractariens pour être témoin et même parfois confident de l'ébranlement de leur foi anglicane, assez séparé d'eux pour n'être nullement atteint lui-même par cet ébranlement.

1 Renaissance catholique en Angleterre au XJX* siècle, premier* partie, p. 297, 298.

très triste, pour son Eglise, des déchirements qu'il pressentait, mais ne lui en demeurant que plus fidèle. En février 1845, lors des poursuites contre Ward dont il déplorait le livre, il vota contre la condamnation ; après que celle-ci fut prononcée, il se tourna vers Gladstone et lui dit assez haut, pour être entendu des voisins : « C'est le commencement des douleurs ^ » Quand, vers la même époque, il fut question de prendre des mesures contre Newman, il lui écrivit une lettre de sympathie dont Termite de Littlemore se montra touché 2. En même temps, il s'appliquait à raffermir les âmes inquiètes, proclamait, à l'encontre de ceux qui en doutaient, les « droits historiques » de l'Église anglicane. Son mandement de juillet 1845 était un panégyrique de cette Église et un exposé des misères de l'Église romaine. A Pusey qui lui reprochait, à ce propos, sa dureté envers Rome, il ripostait par le reproche contraire ^.

Quand, en octobre 1845, Newman se décida à abjurer, il en fit part à Manning. Celui-ci lui répondit affectueusement, mais sans cacher qu'à ses yeux cette défection était un péché et, comme il disait ailleurs, une « chute* ». Il affirmait à un intime « que rien au monde ne pouvait ébranler sa foi à la présence du

1 Life of Manning, t. I, p. 299.

Ihid., t. I, p. 303.

3 Ibid., t. I, p. 308.

* « Mon cher Newman, écrivait Manning, si je connaissais des mots capables de vous exprimer toute r.ifl'ection de mon cœur, sans ternir ma conscience, je voudrais eu faire usage. » (Ibid., 1. 1, p. 309.)

Christ dans l'Eglise anglicane et dans ses sacrements ». Et il ajoutait : « Je me sens incapable d'en douter. Depuis trois cents ans, les saints mûrissent pour le ciel, autour de nos autels. Je ne puis pas ne pas me sentir en sûreté'.» Non, certes, qu'il méconnût la gravité du coup porté à cette Eglise ; bientôt même, devant les sécessions qui se multipliaient, il se prit à trembler. « J'ai la crainte, qui est presque une certitude, se laissait-il aller à dire un jour à Gladstone, que l'Église d'Angleterre ne se brise en morceaux^. » Mais ce lui était seulement un motif plus impérieux de rendre témoignage à cette Eglise, d'employer son influence à retenir ses fidèles ébranlés. A peine le livre de Newman sur le Développement de la doctrine chrétienne paraissait-il, qu'il entreprenait d'en faire une réfutation, impatiemment attendue par beaucoup d'anglicans; bientôt, il est vrai, il renonçait à poursuivre cette tâche qu'il sentait être au-dessus de ses forces'. Ce n'était pas, d'ailleurs, par la controverse théorique qu'il croyait possible de raffermir les consciences. Il aimait mieux réveiller en elles ce qui pouvait y vibrer d'amour filial pour leur communion; il leur affirmait sa propre foi ; il leur présentait cette communion « en possession d'une pureté de doctrine et de pratique qui faisait défaut à ces Églises occidentales où des esprits

1 Life of Manning, t. I, p. 504.

2 Ibid., t. I, p. 317.

3 « Manning, a dit plus tard, à ce propos, M. Gladstone, n'était pas de force à lutter avec Newman ; il était, un homme iri;iat ecclésiastique, très ascétique, non théologien ni profondément instruit. » [ibid., t. I, p. 318.)

impatients étaient allés chercher ce qu'ils n'y pouvaient pas trouver* ». Il ne cachait pas cependant que son Église avait uue imperfection : c'était la dépendance où l'avaient réduite les usurpations du pouvoir civil. Aussi appelait-il ses coreligionnaires à poursuivre l'émancipation de cette Eglise; une telle campagne lui paraissait non seulement une œuvre excellente en soi, mais aussi une utile diversion aux doutes nés des controverses. Tout cela était dit avec tant de zèle, d'énergie, d'assurance, d'autorité, que beaucoup de cœurs troublés reprenaient confiance. Chaque jour grossissait le nombre de ceux qui cherchaient auprès de Manning abri et soutien. C'était à lui que Keble venait demander conseil sur les moyens de prévenir, auprès de lui, une sécession menaçante 2. Nul, à cette époque, n'a davantage contribué à retenir ceux que l'exemple de Newman entraînait à Rome. Sans doute il n'y réussit pas toujours ; jusque dans son intimité et dans sa famille, des conversions se produisaient; il en ressentait une douleur profonde; c'était, à ses yeux, une séparation plus cruelle que la mort, et il se demandait avec angoisse, sans parvenir à le deviner, quel était, dans de tels événements, le dessein de Dieu.

Le vide produit par le départ de Newman avait conduit Manning à se rapprocher de Piisey. Celui-ci le consultait volontiers sur toutes ses démarches. Manning ne se refusait pas à cette intimité, mais, moins encore que dans le passé, il entendait se laisser con-

1 Life of Mannrnrj, t. I, p. 321 » Ibid., t. I, p. 450.

fondre avec les hommes du Mouvement. Bien au contraire, il accentuait sa séparation. « La conversion de Newman me rejeta en arrière», a-t-il dit plus tard, en évoquant ses souvenirs *. Sur le moment même, en novembre 1845, il notait, dans son journal intime, que tout concert avec les hommes d'Oxford était pour lui fini. « Désormais, ajoutait-il, je m'efforcerai, avec l'aide de Dieu, d'agir par moi-même, comme je l'ai fait jusqu'ici, sans aucune alliance. Mon devoir est de vivre et de mourir, en travaillant à édifier l'Eglise dans ma propre sphère^. » Pusey, d'ailleurs, ne lui paraissait pas toujours dans la juste note. Il lui reprochait de trop ménager Rome et de trop heurter la bigoterie protestante, quand, par exemple, il choisissait la confession pour sujet de son sermon devant l'Université 3. Il refusait aux publications de ce même Pusey sur les Écritures, une collaboration qui lui eût paru compromettante"*. Sans répudier les doctrines catholiques que l'école tractarienne avait voulu faire revivre dans l'anglicanisme, il jugeait inopportun d'irriter les préventions du vulgaire et d'inquiéter les autorités, en affirmant ces doctrines d'une façon trop provocante. 11 eût voulu, avant tout, rétablir l'union et le calme dans l'Église, faire œuvre de modération et de pacification. Grâce à ce zèle et à cette habileté conciliante, le renom de Manning grandissait dans l'Église anglicane.

1 Life of Manning, t. I, p. 324.

« Ibid.

» Life of Pusey, t. III, p. 51 à 53. * Life of Manning, t. I, p. 325.

Le clergé avait les yeux fixés sur lui et ne doutait pas qu'il ne fût appelé aux plus hautes situations. Phillpotts, évêque d'Exeter, disait, en 1846, que « les trois hommes dont le pays avait le plus à attendre, étaient Manning dans l'Église, Gladstone dans l'Etat et Hope dans la Loi», et il ajoutait: « Aucune puissance sur terre ne peut empêcher Manning de devenir évêque ^. » C'était le sentiment universel. En dépit de son âge, le jeune archidiacre avait déjà, dans l'aspect, dans la tenue, je ne sais quoi qui en imposait. Longtemps après, un converti, le P. Lockhart, gardait encore très présente l'impression que lui avait faite la vue de Manning, « assis, en surplis blanc, à sa stalle d'archidiacre, avec sa grande tète déjà chauve, son visage plein de dignité » ; ce lui avait été comme « une révélation du surnaturel dans l'homme )),et il avait été conduit à rapprocher cette figure de celles des anciens évêques des temps catholiques qui ornaient les vitraux de la cathédrale ^.

La réputation de Manning ne demeurait pas confinée aux sphères ecclésiastiques ; ses fonctions le mettaient en rapport avec le monde séculier, particulièrement avec les hommes d'Etat qui ne tardèrent pas à recon naître qu'il était un maître en leur partie. Il faisait de longs séjours à Londres, pendant l'hiver, devenait l'habitué d'un des clubs les mieux composés, le Sterlîng-cluby fréquentait la haute société, se faisait présenter à la cour. Dans ce nouveau rôle, l'austère

1 Memoirs of Hope Scott, t. II, p. 74. s Dublin review, avril 1892, p. SIS.

clergyman apparaissait un gentleman d'une bonne grâce charmante, sachant plaire aux gens de toute opinion, convive très recherché pour sa conversation brillante et enjouée, pour son art à conter mille anecdotes humoristiques. Il ne se mêlait à cette vie mondaine que parce qu'il y voyait le moyen de servir les desseins qu'il avait formés pour son Église. Mais ne risquait-il pas de se laisser ainsi gagner à des vues plus frivoles et moins désintéressées? Il se rendait compte du danger et n'avait pas conscience d'y avoir toujours échappé. En tête de son journal, de 1844 à 1847, on lit ces mots: « Décadence, trois années et demie de sécularité, vanité, colère. » En effet, dans les notes quotidiennes de ces années, se retrouve souvent l'aveu du plaisir qu'il prenait à la fréquentation du grand monde, et des rêves d'élévation par lesquels il laissait envahir son imagination. Toutefois n'exagérons pas la conclusion à tirer des reproches que s'adressait une conscience sévère à s'examiner. Si la tentation s'était présentée, Manning n'avait pas été sans la combattre ; on le vit dans une circonstance significative. A la fin de 1845, son beau-frère, Samuel Wilberforce, ayant été nommé évêque d'Oxford, la charge qu'il occupait de sous-aumônier de la reine, était vacante ; elle fut offerte à Manning : c'était lui ouvrir toute grande la porte des honneurs et de l'épiscopat. A la surprise générale, il refusa. Son motif qu'il ne révéla pas au public, il le laissa voir dans son journal et dans ses lettres à son plus intime confident, Robert Wilberforce : c'était « la crainte de la sécula-

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rite », la volonté de se mortifier, de s'humilier. « Je me dois à moi-même, disait-il, je dois à mon divin Maître au moins un acte de renoncement, et jamais je ne me suis renoncé moi-même... J'ai souvent prêché contre l'orgueil, la vanité, l'envie, la jalousie, la rivalité, l'ambition, mais je n'ai jamais rien fait pour atteindre l'humilité... Je crains de m'aventurer hors de l'Eglise pour aller à la cour ; j'en ai été éloigné jusqu'à présent et j'ai vu plus fort que moi y souffrir de grands dommages. » Qui se tenait un tel langage n'était pas sur le point de devenir un ambitieux vulgaire^.

Les hommes qui continuaient la tentative abandonnée par Newman, de catholiciser l'anglicanisme en le maintenant séparé de Rome, ne pouvaient se faire illusion sur ce que le fondement doctrinal de cette via média avait de fragile et d'illogique. Aussi les avonsnous vus presque tous, quand ils étaient serrés de trop près sur ce terrain, se dérober à la controverse théorique et tâcher de montrer, en fait, la grâce de Dieu présente et vivante dans leur Église. Il leur paraissait qu'après tout le meilleur moyen de retenir les âmes tentées de quitter cette Eglise, était de leur

» Life of Manning, 1. 1, p. 240, 241, 271 à 283,505, 630, 631.

94 LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGl.ETERi::i,

affirmer qu'elles y trouveraient l'aide et la consolation spirituelles qu'elles voulaient chercher ailleurs. Seulement une affirmation ne suffisait pas; il fallait que la réalité y fût conforme. De là, l'effort oîi s'appliqueiit alors tout particulièrement Pusey et Manning, pour sortir la religion anglicane de sa léthargie et de sa sécheresse, pour y ranimer la piété privée et le culte public, pour y susciter une vie religieuse qui ne paraisse pas trop inférieure à celle de l'Eglise rivale. En cela, d'ailleurs, ils ne font que poursuivre une transformation commencée, dès la première heure, par les initiateurs du Mouvement. Seulement, il ont beau être, au lendemain de tant de conversions, plus que jamais désireux de ne pas se confondre avec l'Église romaine, c'est toujours elle que, dans cette transformation, ils sont amenés à copier ; ils ne savent que se remettre à son école, lui emprunter ses pratiques et ses dévotions, effacer tout ce par quoi le protestantisme avait prétendu s'en distinguer. Déjà, dans les années précédentes, nous les avions vus s'appliquer à refaire, de l'Eucharistie, jusque-là si scandaleusement négligée, la partie principale du culte, à en rendre la « célébration » plus régulière, plus fréquente et plus honorée. Maintenant, ils font un pas de plus ; ils prétendent rétablir deux institutions dont la répudiation avait semblé être l'essence même de la Réforme : l'état monastique et la confession.

Depuis quelque temps déjà, Pusey, d'accord avec les premiers chefs du Mouvement, rêvait de couvents anglicans. « Newman et moi, écrivait-il, le 18 dé-

cembre 1839, en sommes venus, chacun de notre côté, à juger nécessaire d'avoir quelques Sœurs de charité * dans rÉglise anglo-catholique^. » 11 se rendait compte que cette Église serait incomplète, tant qu'elle n'ouvrirait aucune issue aux âmes qui se sentaient appelées à pratiquer les conseils de perfection de l'Evangile. De ces âmes, plus d'une l'avait pris pour confident et conseiller; n'en avait-il même pas une tout près de lui, et sa fille Lucy ne s'était-elle pas vouée en pensée à cette vie religieuse'? Seulement, comment opérer une telle réforme? Il ne se dissimulait pas à quelle montagne de préjugés il se heurterait dans ce monde protestant où le célibat religieux était, en lui seul, quelque chose de suspect et d'odieux. Et puis il ne savait à peu près rien sur l'organisation et la direction de ces couvents ; c'était pour remédier à cette ignorance qu'en 1840, il avait parcouru l'Irlande et y avait fait une sorte d'enquête sur les monastères catholiques; il avait poursuivi ensuite cette enquête sur le continent, par l'entremise de ceux de ses amis qui y voyageaient, et avait tâché notamment de se procurer, par eux, les règles des divers ordres. Le 22 avril 1844, devant le lit de mort de sa fille, il l'avait chargée de « prier, une fois en présence de son Rédempteur, pour ces institutions auxquelles elle avait espéré elle-même appartenir », et, sur l'instant, il en informait son cher

1 Les mots sont en français dans le texte de Pusey.

2 Lifeof Pusey, t. 111, p. 5.

3 Voyez la Renaissance catholique en Angleterre au XIX' siècle, première partie, p. 293.

Newman^ Ne dut-il pas croire que cette intercession produisait son effet, quand, l'année suivante, en 1845, il voyait enfin se fonder, dans une paroisse de Londres, une petite communauté de « Sœurs », destinées à visiter les pauvres, à secourir et à instruire les enfants délaissés, à assister les mourants? Il leur donna une règle inspirée de celle de Saint-Augustin et fixa leurs offices, prières et dévotions d'après le Bréviaire romain. Durant ses séjours à Londres, il consacrait une partie de son temps à la direction spirituelle des Sœurs ; en son absence, il était suppléé par le vicaire de la paroisse, le révérend Dodsworth, qui devait, quelques années plus tard se convertir au catholicisme. Les débuts furent difficiles. Si peu de bruit que fît cette fondation, encore très modeste et à peine connue hors de la paroisse, c'en était assez pour éveiller toutes toutes sortes de préventions : ce qu'on savait des dévotions et des règles des Sœurs, ou même seulement ce qu'on voyait de leur costume, suffisait à faire crier au romanisme. Les embarras ne vinrent pas que du dehors. A l'intérieur de la communauté, on s'essayait en tâtonnements pénibles. Le zèle ne pouvait suppléer l'expérience qui manquait à tous et l'autorité qui n'existait nulle part dans l'Église anglicane. Pusey avait le sentiment plus vif de ces difficultés, depuis qu'il était entré dans la pratique. Aussi, pour le moment, tendait-il plutôt à décourager les clergymen qui rêvaient d'improviser, eux aussi, quelque sislerliood dans leur

» Life of Pusey, II, p. 386.

paroisse, s'imaginant que ce n'était pas plus malaisé que de fonder un club philanthropique. Et, cependant, telle était Texcellence de ce germe emprunté à la tradition catholique, que, bien que semé dans une terre ingrate, il n'y périt pas. La petite plante se développa et poussa des rejetons, d'abord à Devonport, dans le diocèse d'Exeter, où, en 1847, miss Selîon fonda, sous les auspices de Pusey, une autre communauté qui devait faire plus de bruit et subir plus d'orages que celle de Londres, ensuite à Wantage et à Clewer, dans le diocèse d'Oxford, où s'établirent deux autres couvents. Dès lors, l'impulsion était donnée ; dans les années qui suivirent, on ne compta plus les établissements de ce genre, et, à l'heure actuelle, si les couvents d'hommes sont encore rares dans l'Église anglicane, ceux de femmes s'y sont multipliés à ce point que plus d'un protestant s'en alarme et les voit déjà aussi nombreux qu'avant la Réforme.

Le confessionnal, plus encore que le couvent, était fait pour effaroucher les préjugés. Aussi les Tractariens n'en avaient-ils pas parlé, au moins tout haut, et ceux d'entre eux qui avaient tenté de le rouvrir ne l'avaient fait qu'en secret. Malgré tout, par l'effet, logique du mouvement qui ramenait ces hommes à toutes les habitudes catholiques, la confession avait pris peu à peu place dans leur vie religieuse. Ce n'est pas que les évêques n'en fussent effarouchés, et celui de Londres, Blomfield, refusait, en 1843, la licence d'officier à un clergyman qui avait insisté, dans un sermon, sur la nécessité de la confession auricun. 7

laire * .Pusey a rapporté que, dès 1838, il avait commencé à entendre les aveux des pénitents et à leur donner l'absolution^. Quelques années après, dans ses adaptations des livres de dévotion catholique, il recommandait la confession. Enfin, nous l'avons vu, en février 1846, proclamer cette doctrine avec plus d'éclat, dans le fameux sermon qu'il prêcha, devant l'Université, sur « le Pouvoir des clefs et l'entière absolution du pécheur ». Dès lors, son action comme confesseur et directeur de conscience va grandissant. Par toute l'Angleterre, de jeunes clergymen, des femmes soupirent après le moment où ils pourront ouvrir leur conscience à celui qu'ils appellent « le Père^». Suspect aux évêques, sans titre ni autorité dans aucune paroisse particulière, Pusey a, de par la confiance des âmes qui s'adressent à lui, une sorte de juridiction sans limite et, suivant son expression, « comme une grande paroisse^ » , dont les membres sont dispersés dans le pays entier. Il confesse, partout où il va. Écrivant à Keble, en 1847, de Londres où il est venu passer quelques jours, il lui raconte qu'il doit y entendre six confessions générales ^. Dans ses couvents de Sœurs, la confession est de pratique régulière. 11 la recommande particulièrement pour les jeunes enfants dès l'âge de sept ans. « Tous les cas de pénitence dont j'ai eu connaissance, écrit-il, ont commencé par un péché

1 Memoir of bishop Blomfield, t. Il, p. 84.

2 Life of Pusey, t. 111, p. 269.

3 Home side lights on Ihe Oxford Mnvement, p. 49. * Life of Pusey, t. 111, 145.

b Ibid., p. 169.

de jeunesse dont la confession aurait été le remède. Je connais des milliers de pécheurs, qui ont commis, jeunes, des péchés mortels et que la confession, par la bénédiction de Dieu, aurait pu sauver^.» Pour le fonctionnement de ce tribunal de la pénitence, il copie les règles et le cérémonial de l'Eglise catholique, ce qui lui vaudra, peu après, ce reproche de l'évèque Wilberforce : « Vous me semblez habituellement prendre la place et faire l'œuvre d'un confesseur romain, non celui d'un clergyman anglais^. » Il suffit d'ailleurs de parcourir les lettres de direction de Pusey, récemment publiées^, pour voir que, sauf quelques rares dissonances protestantes, elles sont inspirées des traditions de la spiritualité catholique.

Keble, lui aussi, estimait que celui qui parviendrait à réintroduire la confession dans TÉglise anglicane, « ferait l'une des meilleures choses qui pussent être faites pour cette pauvre Église, dans l'état où elle était ». « Notre grand malheur, écrivait-il, est d'avoir négligé la confession. » Et il répétait, dans une autre lettre : « Nous travaillons dans la nuit, et cela durera tant que nous n'aurons pas rétabli l'usage de la confesaion... Dans nos paroisses, nous tâtonnons comme des hommes dont la lanterne est éteinte. » Il ajoutait que les habitudes de communion plus fréquente ne pouvaient s'établir « sans la discipline d'une confession plus ou moins stricte ». Quant à lui, il donnait

1 Life of Pusey, p. 68.

a Life of bishop Wilberforce, t. II, p. 90.

» Hpirilual Letlers of Pusey.

l'exemple, en entendant des confessions et en remplissant, pour plusieurs âmes, l'office de directeur spirituel. Il ne formulait qu'une réserve : c'était que le confesseur anglican devait laisser plus à la discrétion et à la responsabilité du pénitent que ne le faisait, croyait-il, dans la pratique, l'Eglise romaine^.

Parmi les rénovateurs de la confession, nommons encore Manning, non qu'il en proclamât la doctrine aussi publiquement que Pusey, mais il la recommandait dans ses entretiens privés, déclarait que « ce n'était pas un simple conseil de perfection, mais bien un précepte de pénitence», et il ne s'arrêtait pas aux objections tirées du conflit des droits du prêtre et du mari. Depuis 1840, il entendait des confessions à Lavington et ailleurs. Il y apportait un certain mystère, choisissait le moment où il n'y avait personne dans l'église et en fermait la porte ; mais ce mystère n'excluait pas la solennité grave avec laquelle il remplissait cet office; revêtu de son surplis, il s'asseyait en face du pénitent à genoux, faisait sur lui le signe de la croix et terminait par la formule catholique de l'absolution. Sa réputation de sagesse attirait à lui beaucoup de pénitents, de ceux surtout qui cherchaient à combattre la tentation de passer à l'Eglise romaine. Sa vertu leur en imposait. « Il avait en lui, disait une de ses pénitentes d'alors qui devait se convertir après lui au catholicisme, je ne sais quoi de particulièrement respectable qui vous eût fait honte d'une pensée mau-

' John Keble, par Lock, p. 201 à 211. Life of Keble, par Coleridge, t. Il,p. 299,300.

PDSEY ET MANNING 101

vaise ou d'une parole légère; et il était néanmoins affectueux et tendre comme une femme*. » C'était une véritable direction spirituelle qu'il exerçait : il précisait les exercices de piété, les pratiques de dévotion, les mortifications extérieures ou intérieures qui lui paraissaient appropriés à chaque état d'âme'-*. 11 avait d'ailleurs le sentiment qu'à cette pratique d'origine catholique, il gagnait lui-même. Recherchant, en 1847, quels étaient les agents principaux de ce qu'il appelait alors sa « conversion », il indiquait, notamment, l'habitude qu'il avait prise d'entendre des confessions^.

D'autres clergymen, encore en petit nombre, commençaient à suivre l'exemple qui leur était ainsi donné par leurs chefs de file ; comme eux, ils se mettaient à faire oflice de confesseur, non sans beaucoup de tâtonnements, d'inexpérience et de maladresses. Tout se faisait en dehors des évêques, à leur insu ou contre leur volonté ; nul ne s'inquiétait d'obtenir d'eux un pouvoir de juridiction que chacun s'attribuait à sa guise ; aucune autorité ne réglait ni ne surveillait l'exercice de cette délicate et redoutable magistrature. Plusieurs abusaient d'un pouvoir qui se trouvait ainsi sans limite et sans contrôle. Les confidences de ceux qui furent à même de connaître ces débuts du confessionnal anglican, témoignent que

1 Comment feutrai au bercail, par lady Herbert of Leju

2 Life of Manninfji, par Purcell, t. I, p. 489 à 499.

3 Ibid., t. I, p. 334.

l02 LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE

plus d'une âme en sortit alors singulièrement troublée, torturée et dévoyée.

C'était, du reste, jusque chez les meilleurs, que les habitudes protestantes mêlaient à cette recherche sincère d'une vie plus catholique, je ne sais quoi d'indiscipliné et d'inconséquent. Ainsi, Pusey, apôtre si convaincu de la confession, attendit jusqu'à la lin de 1846 pour se confesser lui-même. Nul, cependant, n'avait le sentiment plus profond de ses propres péchés ; il en voyait le châtiment dans chaque épreuve qui lui arrivait; il aimait à se qualifier de « pénitent » et se regardait comme couvert aux yeux de Dieu d'une sorte de « lèpre ». Le scrupule qui le retenait de se confesser était étrange et prouvait à quel point était encore imparfaite son intelligence du sacrement catholique : il sentait, disait-il, ses péchés si lourds et si hideux qu'il hésitait à s'en décharger sur un autre'. Il lui fallut la détresse produite par la sécession de Newman, le travail préparatoire de son sermon sur « l'entière absolution du pécheur », et enfin les méditations d'une maladie survenue à cette époque, pour mettre fin à ces hésitations. Le 1" novembre 1846, il annonça à Keble son désir d'être entendu par lui en confession. Il s'y prépara très sérieusement pendant un mois, s'humiliant intérieurement et extérieurement, insistant auprès de celui qu'il appelait son « Père » pour qu'il le traitât, non plus en ami, mais en pénitent. La confession eut lieu le l" décembre.

1 Life of Pusey, t. III, p, 93 à 98.

PUSEY ET MANNING i03

Pusey en sortit très consolé et avec le sentiment d'y avoir puisé beaucoup de grâces. Il entendait d'ailleurs que cet acte eût une suite pratique, et il soumit à l'approbation de son confesseur une règle de vie fort détaillée qui témoigne à quel point il s'était, de lui-même, avancé dans la voie de l'ascétisme catholique. Voici quelques-unes des résolutions qu'il se proposait de prendre :

Lever matin. Cilice, sauf en cas de maladie. Siège dur pendant le jour, lit dur pendant la nuit. Pas de gants. Voyager aussi pauvrement que possible. Ne prendre ni vin ni bière, sauf ordre du médecin. Abstinence, autant que le médecin le permettra. Ne jamais noter quelque chose de déplaisant dans les mets servis, mais le prendre de préférence en esprit de pénitence. Mortifier toutes les curiosités. Ne jamais parler de moi ou de mes travaux, excepté quand cela pourra aider les autres. Ne blâmer personne, sans s'être demandé : « Mon Seigneur voudrait-il que je dise cela? » etaccompagner le bldme d'un acte de propre humiliation. Renoncer à toute argumentation, quand ce n'est pas un devoir de maintenir mon opinion. Éviter l'excitation ou la plaisanterie en parlant, excepté avec les enfants. S'adresser à chacun, spécialement aux inférieurs, en les considérant comme des supérieurs au regard de Dieu. Faire toutes mes prières dans un esprit de pénitence pour mes péchés. Prévoir des prières pour tous les actes de la journée. Réciter les psaumes de la pénitence en marchant. Répéter chez moi toute prière dite à l'église avec distraction. Ne commencer aucun acte de mon ministère, sans confesser intérieurement que je suis indigne d'être le ministre de Dieu. En me rendant à ma place dans la cathédrale ou en allant à l'autel, faire un acte d'humilité comme de quelqu'un qui devrait en être repoussé. Écouter les

confessions des méchants, dans un esprit de pénitence, comme étant un méchant moi-même. Offrir tous mes actes à Dieu, avant de les commencer, par exemple les conversations tandis que les gens entrent dans la chambre ou au moment d'y entrer moi-même. Faire mentalement des actes par lesquels je me reconnais inférieur à tous, particulièrement aux pauvres, aux dégradés, à ceux aux quels je prêche. Faire un acte d'humiliation intérieure, toutes les fois qu'on me donne une marque de respect extérieur. Considérer, de temps à autre, le feu comme le type de l'enfer^...

Keble, fort embarrassé d'avoir à se prononcer sur ces généreuses et austères résolutions, .s'appliqua plutôt à les modérer, par crainte que Pusey n'altérât sa santé ; il le détourna notamment de se donner la discipline toutes les nuits, comme il en avait eu la pensée. En même temps, il lui demandait la permission de copier son projet de règle de vie, pour s'en inspirer lui-même^. Jusqu'à la mort de Keble, en 1866, Pusey devait continuer à se confesser à lui, trois fois par an.

Ce même progrès de piété et de vertu, avec une physionomie de plus en plus catholique qui tranchait avec le pharisaïsme protestant, apparaît aussi, à cette époque, chez Manning, Il frappe ceux qui l'approchent. « C'est l'homme le plus saint que j'aie rencontré », dit de lui M. Sidney Herbert ^. Au printemps de 1847, une grave maladie qui l'arrache à ses occupations,

1 Life of Pusey, t. III, p. 104 à 108.

2 Ibid , p. 108 à 111.

* Comment j'entrai au bercail , t^slT ady Herbert of Lea.

pendant plusieurs semaines, et le met en face de la mort, lui est l'occasion d'un long examen de conscience dont son journal intime a conservé l'émouvant et édifiant compte rendue II y scrute et note ses tentations, ses péchés, avec une sévérité dont les saintes âmes ont seules le secret. Ainsi y lit-on, à la date du 25 mars : « Le vide et l'inutilité de ma vie sont seulement égalés par ma vanité et la satisfaction que j'ai de moi-même. J'ai discouru comme un saint, rêvé de moi-même comme d'un saint, je me suis flatté moimême comme si je faisais l'œuvre d'un saint, et maintenant je trouve que je ne suis pas digne d'être appelé un pénitent. » Il prend des résolutions de réforme morale, de vie austère, précise les mortifications et les pratiques de dévotion auxquelles il entend s'astreindre: jeûnes pendant le carême, lectures des saintes Ecritures faites à genoux, récitation fréquente des psaumes de la pénitence, confessions. Il veut surtout « mourir au monde », suivant la parole de saint François, à ce monde dont il se reproche d'avoir trop subi les séductions. Ainsi sa maladie s'est transformée en une retraite spirituelle dont il sort avec le sentiment d'y avoir reçu de grandes grâces. « Temps béni! écritil; je n'ai jamais été si seul à seul avec Dieu, jamais si près de lui, jamais si visité par lui, jamais si éveillé de tout songe, jamais si en garde contre la vaine apparence au milieu de laquelle je m'étais mû, jamais si convaincu de la réalité du monde au delà de la

1 Life of Manning, t. I, p. 330 à 341.

tombe... » Il revient sans cesse à cette action de grâces : « Je ne puis écrit-il, assez bénir Dieu pour cette maladie, sans laquelle je serais mort éternellement. »

Ce qui nous est révélé sur Pusey et Manning, on eût pu le constater chez plusieurs de leurs amis, chez Keble, chez Church, chez d'autres plus obscurs dont l'histoire n'a pas été écrite. Dans ces âmes encore anglicanes, quelques-unes destinées à le rester toujours, il s'accomplissait donc, en dépit de leur erreur dogmatique, un travail réel de sanctification. Certains catholiques ont eu peine à admettre ce fait, ou tout au moins en ont été surpris et comme scandalisés. C'était avoir une vue étroite et fausse de ces phénomènes de conscience. De la réalité du fait, les meilleurs témoins n'ont pas douté, et ils n'ont pas été embarrassés d'en donner l'explication théologique. Newman, peu après sa conversion, en 1850, à l'époque de ses polémiques les plus aiguës contre ses anciens coreligionnaires, disait en s'adressant à eux :

Vous me dites, mes Frères, que vous avez l'évidence manifeste des influences de la grâce sur vos cœurs, par ses effets sensibles, au moment même oii vous l'avez reçue. Vous me dites que vous avez été convertis du péché à la sainteté..., bien que vous n'ayez pas fait votre soumission à l'Église catholique. Plus encore que cela, vous me parlez de la paix, de la joie et de la force que vous avez éprouvées dans l'accomplissement de vos propres préceptes... Je ne suis pas homme, mes chers Frères, à révoquer en doute la véracité de vos paroles. .Je ne suis pas homme à être jaloux de ces faits... Ne puis-je pas, en regardant en arrière dans

ma vie, y voir de nombreux événements où j'ai éprouvé moi-même ce qui fait votre confiance? Puis-je oublier la vie heureuse que j'ai menée pendant ces jours..., sans obscurité d'esprit, sans doute sur l'amour de Dieu pour moi, sur la providence qu'il étendait sur moi? Puis-je oublier, — non, je ne l'oublierai jamais, — ce jour de ma jeunesse où je me liai, pour la première fois, au ministère de Dieu, dans cette vieille église de Sainte-Frideswide, la patronne d'Oxford ? Puis-je oublier les larmes abondantes et si douces que je versais en pensant à ce que j'étais devenu?... Puis-je jamais effacer ou désirer d'effacer de ma mémoire ces heureuses matinées du dimanche, claires ou sombres, où, pendant des années successives, je célébrai votre service de la communion dans ma propre église de Sainte-Marie, à ce point heureux de ces joies que je n'entendais rien des disputes de langues qui entouraient ses murs? Et aussi ne puis-je pas ne pas sentir combien est doux le souvenir de ces chères années que je passai dans la retraite, préparant ma délivrance d'Egypte, implorant la lumière, l'obtenant peu à peu, sentant diminuer la tentation dans mon cœur et le péché sur ma conscience ? 0 mes chers Frères, ô mes amis anglicans, j'ajoute foi, croyez-le, à ce que j'ai éprouvé moi-même.

Newman expliquait ensuite qu'un pareil fait n'avait rien qui ne fût en accord avec la doctrine catholique de la grâce, que cette grâce agissait sur les âmes de bonne foi qui, bien que n'appartenant pas visiblement à la véritable Église, cherchaient sincèrement à faire la volonté de Dieu, et il rappelait, à ce propos, la distinction scholastique de la grâce ex opère operato^ quand elle est donnée par le rite sacramentel, et de la grâce ex opère operantis^ quand elle a pour instrument l'action intérieure de celui qui la

reçoit. Il mettait seulement les consciences en garde contre le sophisme qui les ferait conclure de la réalité de cette grâce et de la sanctification qui en est la suite, à la légitimité des Eglises séparées, ou tout au moins à la possibilité d'y demeurer sans mettre son salut en péril. « Apprenez, mes Frères, leur disait-il, à trembler pour vos âmes. C'est quelque chose que d'avoir la paix intérieure, mais ce n'est pas tout; ce peut être le calme de la mort \ »

Manning n'a pas manqué une occasion de professer la même doctrine et de rendre le même témoignage. Il protestait, lui aussi, contre les catholiques qui ne pouvaient croire à la vertu et à la piété des anglicans, et, après avoir rappelé la doctrine de la grâce telle que Newman l'avait exposée, il ajoutait :

Mon expérience personnelle de ceux qui sont en dehors de l'Église, confirme tout ce que j'ai écrit à propos des doctrines de la grâce. J'ai connu intimement, parmi eux, des âmes vivant par la foi, l'espérance, la charité et la grâce sanctifiante avec les sept dons du Saint-Esprit, dans l'humilité, la pureté absolue de vie et de cœur, la méditation constante de l'Écriture sainte, la prière continue, le renoncement complet d'eux-mêmes, le travail personnel consacré aux pauvres, ayant, en un mot, une vie d'une sainteté visible, aussi évidemment l'œuvre du Saint-Esprit que j'en aie jamais rencontré^...

1 Certain difficulties felt by Anglicans m Catholic teaching. Lecture IH.

2 Ce passage est tiré d'une note trouvée dans les papiers du cardinal Manning. [Life of Manning, par Purcell, t. II, p. 780.) Voyez aussi du même Manning, Vlntroduclion au volume intitulé : England and Chrislendom, et, dans ce volume, la lettre à Pusey sur The voorkings of the Holy Spirit in the Church of England.

Le cardinal Vaughan ne parle pas autrement : « Nous n'avons pas la moindre difficulté, dit-il, à croire que des anglicans ont reçu la visite de la grâce et qu'ils l'ont reçue précisément alors qu'ils fréquentaient des sacrements absolument invalides et nuls. » Il explique en quoi la situation et la responsabilité de ces hommes, élevés dans le protestantisme, diffèrent de celles des schismatiques et des hérétiques du xvi^ siècle, puis il ajoute :

Ils se trouvent hors de l'unité de l'Église, sans qu'il y ait aucune faute de leur part. Ils sont là où ils sont, parce qu'ils ont été déshérités. Ils ont été élevés dans une atmosphère de préjugés traditionnels contre l'Église de Rome... Il est impossible de connaître ces hommes et ces femmes, appartenant au rang des simples fidèles et une foule de leurs dergymen, sans être frappé des preuves de leur ferveur, de leur bonne foi, de leur zèle, de leur esprit de sacrifice,deleurpiété, de leur amour pour Notre-Seigneur... Il doit être merveilleusement agréable à Dieu que nous priions et travaillions pour les âmes qui se sont donné tant de peine elles-mêmes et qui s'efforcent de pratiquer de si excellentes vertus, des hommes et des femmes qui souvent nous couvrent de confusion par leur ferveur et leur zèle*.

Loin donc d'être embarrassés et comme chagrinés de cette sanctification de leurs frères séparés, les catholiques doivent en bénir Dieu. Ainsi Manning,

1 Discours prononcé à la conférence annuelle de la Catholic Truth Society, le 28 septembre 1896, et lettre adressée au P. Ragey et insérée en tête du livre publié par ce dernier sur VAnglo-catholictsme.

en 1866, proclamait-il « sa cordiale et confiante sympathie pour cette ascension persévérante de l'esprit de l'Eglise d'Angleterre ». Il déclarait se réjouir de tout cœur « à chaque instinct qui s'ouvrait dans cette Église, à chaque pulsation qui battait dans ses veines, à chaque aspiration qui s'y élevait, à chaque trait de conformité avec l'Eglise catholique qui s'imprimait en elle. » Et il ajoutait :

Je prie qu'une pluie de bénédictions tombe « sur la terre qui était désolée » et que le désert puisse « fleurir comme le lis ». Chaque lumière nouvelle qui jaillit, chaque rayon de la vraie foi qui se répand sur l'Angleterre, est une raison de remercier le Père des lumières. Nul de ceux qui ont l'amour des âmes ne peut considérer cette résurrection de l'Esprit de vie dans le système anglican, sans une tendre et affectueuse sollicitude ^.

Cette même appréciation clairvoyante, généreuse, nous la retrouvons encore dans un article récemment publié par la Revue des Jésuites anglais. L'auteur de cet article, le P. Rickaby, étudiant les lettres spirituelles de Pusey, rendait hommage à la bonne foi et à la sainteté de ce personnage, puis il ajoutait ces paroles remarquables :

Le progrès de l'Église catholique ne consiste pas seulement dans l'accroissement du nombre de ses fidèles par des conversions. Que des hommes qui ne sont pas catholiques aient un sens profond de la présence et de la majesté de Dieu, qu'ils le prient continuellement, qu'ils

1 England and Chrislendom, Introduction, p. xlii, xliii.

PUSEY ET MANNING Ui

craignent son éternelle colère, qu'ils tiennent fermement à l'enseignement dogmatique particulièrement sur la Trinité, l'Incarnation, la nécessité de la grâce, qu'ils soient anxieux de confesser leurs péchés aux ministres du Christ et d'en recevoir l'absolution, qu'ils aient un désir impatient de se nourrir de la chair du Christ présent dans l'Eucharistie, que des jeunes hommes fassent effort pour garder leur pureté, que des hommes dans l'aisance se donnent du mal pour faire des œuvres de miséricorde, tout cela est un gain pour le catholicisme, tout cela réjouit le cœur du Pape, tout cela prépare et laboure le champ qui finit par rapporter des conversions : car c'est d'hommes de cette marque que sont faits les convertis au catholicisme i-omain^.

Voilà bien l'idée vraiment catholique à la lumière de laquelle il convient de considérer l'évolution qui s'accomplit, depuis plus d'un demi-siècle, dans l'anglicanisme. Ne la perdons pas de vue ; elle nous mettra plus à l'aise pour rendre justice à de nobles âmes; elle nous aidera à garder l'espérance, même en présence de déceptions momentanées ; elle nous donnera, autant que notre esprit peut s'y hausser, une plus complète intelligence du dessein providentiel.

1 TAe Monta, février 1899.

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