INTRODUCTION
Pour mesurer ce progrès, il convient tout d'abord de comparer ce qu'était l'Eglise catholique en Angleterre, au commencement de ce siècle, à ce qu'elle est aujourd'hui.
Dans ce pays, la Réforme, qui était, pour une bonne part, l'œuvre du caprice royal, n'avait pas, du jour au lendemain, fait disparaître la vieille foi du cœur de la nation. Beaucoup étaient demeurés catholiques de sentiments, soit qu'ils refusassent hautement de s'associer à la révolte de leur roi, soit qu'ils se fissent illusion sur la gravité de cette révolte. Mais, durant trois siècles, tout avait été employé à avoir raison de ces fidélités, conscientes ou non : pression du pouvoir, spoliations, supplices et enfin, à partir de la fin du XVII* siècle, un ensemble de lois savamment combinées, ne laissant échapper aucun des actes du catholique, le frappant dans sa conscience, dans sa fortune, dans ses droits publics et privés. Ajoutez la défaveur et la ruine des causes politiques auxquelles le papisme s'était trouvé lié. Est-il étonnant qu'à ce régime le nombre des fidèles ait été sans cesse diminuant? Des vieilles familles qui, dans diverses parties du royaume, étaient demeurées longtemps, en dépit des persécutions, comme les points fixes où s'appuyait la résistance, beaucoup avaient été détruites dans les guerres civiles; d'autres, lassées ou séduites, avaient fini par capituler. Aussi, au début du xix* siècle, quand une détente se
INTEODDCTION XI
produisit et qne TAngleterre protestante commençait avoir honte de son intolérance, il ne restait plus qu'un petit nombre de catholiques pour jouir de la paix et de la liberté qu'on se montrait enfin disposé à leur rendre. De ces catholiques, les uns s'enfermaient et s'isolaient dans leurs manoirs, les autres étaient dispersés et comme noyés dans la population des grandes villes. Combien étaient-ils? Les éléments manquent pour donner un chiffre certain. D'après les évaluations les plus sérieuses, vers 1814, on n'en comptait guère, dans l'Angleterre proprement dite, qu'environ 160.000. Pas d'évéques, mais, comme en pays de mission, de simples vicaires apostoliques, alors au nombre de quatre. A peine quatre cents prêtres, vivant presque cachés, par souvenir des persécutions, et n'osant porter aucun costume qui révélât leur caractère. Les églises, ou, pour parler plus juste, les chapelles étaient rares, sans signe extérieur, dissimulées dans les coins les plus obscurs des villes. Quelque téméraire s'oubliait-il à élever une croix sur la porte de l'une de ces chapelles, la police la faisait aussitôt supprimer, par crainte d'une émeute. A Tintérieur, presque pas de ces ornements symboliques auxquels s'est plu de tout temps la piété catholique; le culte était comme empêché de s'épanouir; rarement un office solennel, une grand'messe, une bénédiction du Saint-Sacrement; on eût dit que la prière n'était permise qu'à voix basse. Dans beaucoup d'églises, on ne célébrait la messe que deux fois par semaine ; ce seul mot de messe faisait peur ; on ne disait pas « aller à la messe », mais « aller aux prières ».
Xn tNTRODUCTION
En somme, à cette époque, TEglise catholique, bien que délivrée de la persécution violente, se faisait encore humble et tâchait presque d*ètre invisible. Le cardinal Vaughan Ta comparée à ces bateaux qui, au lendemain de la tempête, quand le vent est encore dur, bien qu*affaibli, diminuent leurs voiles pour y donner le moins de prise possible.
Sans doute, la masse du public ne ressentait plus au même degré, contre les papistes, cette aversion mêlée d'effroi qui était autrefois Tune des manifestations du sentiment national, alors qu'en tout Anglais catholique on soupçonnait un suppôt de TEspagne ou un conspirateur méditant de faire sauter le Parlement et de mettre le feu aux quatre coins de Londres. Mais, si la passion était amortie, les préventions et Téloignement demeuraient ^ Le maître de maison s'excusait auprès de ses convives, s^il les faisait se rencontrer avec un catholique. De ce que pouvait bien être le catholicisme, on n'avait du reste aucune idée précise ; il apparaissait de loin comme je ne sais quel amalgame de superstitions, d'idôlatrie et d'immoralité. Ainsi que Ta rapporté Tun des convertis de la première heure ^,
1 Des observateurs ont noté cependant quelques faits qui, à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, avaient un peu atténué ces préventions. C'est d*abord Témigration, en Angleterre, de milliers de prêtres français, proscrits par la Révolution ; ils furent bien accueillis et, par leurs vertus, forcèrent Testime de leurs hôtes. G*e8t aussi Tinfluence considérable des romans de Walter Scott, qui habituèrent les imaginations anglaises à sympathiser avec des personnages catholiques; en octobre 1896, à Nottingham, M'** Hamet a fait une lecture sur Sir Walter Scott and the Revival of catholic sympathies,
9 Le chanoine Oakeley.
INTRODUCTION Xin
les Anglais, à cette époque, savaient mienx les coutumes des Egyptiens que celles des catholiques, leurs compatriotes, demeurés fidèles à la vieille foi; ils avaient répugnance à causer entre eux de ce ajijet, et beaucoup vivaient une longue vie sans s'être demandé une seule fois ce qu'il en était. Les libéraux eux-mêmes, qui réclamaient alors Témancipation des catholiques, témoignaient à leur égard de moins de sympathie que de dédain ; ils arguaient de leur insignifiance et de leur discrédit pour soutenir qu'on pouvait sans danger leur faire justice. De cet état, si complètement disparu aujourd'hui qu'on a quelque peine à se le figurer, un témoin, autorisé entre tous, Newman, a fait un tableau saisissant, dans un sermon prononcé quelques années après sa conversion <; évoquant des souvenirs alors peu éloignés, il exposait, en ces termes, sous quel aspect, au temps de son enfance et de sa jeunesse, lui étaient apparus le catholicisme et les catholiques :
Dans cette contrée, il n'y avait plus d'Eglise catholique; il n*y avait plus même de communauté catholique, mais un petit nombre d'adhérents à la vieille religion, passant silencieux et tristes, comme un souvenir de ce qui avait été. Les « catholiques romains » n'étaient pas une secte..., un corps, si petit qu'il fût, représentant la grande communion du dehors, mais une simple poignée d'individus que l'on pouvait compter, comme les pierres et les débris du grand déluge... Ici, c'était une bande de pauvres Irlandais, allant et venant au temps de la moisson, ou une colonie.
> The Second Spring, prêché à Oscott, le 13 juillet 1852, lors du premier concile provincial de Westminster. {Newjnan*s Occaêional sermons,)