CHAPITRE IV
LA GRISB (1839-1843)
I. Newman obligé de chercher an autre fondement pour sa via média. Ses préventions contre les catholiques, & raison de leur alliance avec O'Connell. Il fait mauvais accueil à Spencer. -^ II. Parmi les jeunes disciples de Newman, plusieurs sont moins attachés à Tanglicanisme et plus attirés vers Rome. Opinions de Ward. Embarras et inquiétudes de Newman en présence de cet état d'esprit. Il songe à résigner sa cure. — III. Le tract 90 cherche à établir que les XXXIX Articles peuvent être entendus dans un sens catholique. Newman ne s'attend pas à un orage. — IV. Soulèvement contre le tract 90. La censure des chefs de Collèges. Calme de Newman. Violence des attaques dirigées contre lui. Ses pourparlers avec Tévêque d'Oxford. U refuse de désavouer le tract 90, mais consent à interrompre la publication des tracts. — V. Les polémiques continuent sur le tract 90. Arnold professeur à Oxford. Les évéques se mettent à censurer le tract. L'évêché de Jérusalem. — VI. Wiseman à Oscott. Ses efforts pour entrer en relations avec les tractarian». Il est blâmé par beaucoup de catholiques. U s'explique publiquement sur la conduite à suivre à Tégard du Mouvement .d*Oxford. — VII. Newman est très blessé des censures épiscopàles. Il répudie néanmoins toute idée de conyersion au catholicisme romain. Sa théorie sur Tanglicanisme et Samarie. Raideur avec laquelle il repousse rintervention des prêtres catholiques. Le doute trayerse de nouveau son esprit. — VIII. Ward et ses amis se montrent de plus en plus favorables à Rome. Leurs relations avec les catholiques. Alarmes de Pusey. U essaye vainement de retenir Ward. Sa lettre àTarchevôque de Canterbury. Embarras de Newman sollicité par Pusey de désavouer Ward. Il se retire à Littlemore. — IX. Nevnnan à Littlemore. Il y off^e asile à ses amis. Le projet de monastère. La vie à Littlemore. Les dénonciations contee le prétendu monastère. ImpatieBce de Newanm. — X. Pmey bb pcvi obienir de Newman qu'il désavoue Ward. Attitude de Kdlile. WSIfioM el Rogers s'éloignent. Sermon de Pusey sur TEucharistie, dénoncé
aa vice-chancelier. Une commission prononce contre lui la suspension du droit de prèciier pendant deux ans dans TUniversité. — XI. Etat d^esprit de Newman. Il désavoue ses anciennes attaques contre Rome. Si ébranlée que soit sa foi dans rAnglicanisme, il continue à détourner ses disciples d'aller à TEglise Romaine. C'est lui qui retient Ward et Faber. Wiseman n'admet pas la légitimité de ces retards. Conversion de Smith. — Xli. Lockhart & Littlemore. Son abjuration. Elle détermine Newman à résigner sa cure. Gomment il répond h ceux qui cherchent à Ten détoamer. Son sermon d'adieu à Littlemore.
Remis tant bien que mal du doute qui Pavait ébranlé dans Tété de 1839, Newman ne se dissimulait pas cependant que le système sur lequel il avait cru jusqu'alors pouvoir fonder sa via média était en partie ruiné. Il lui fallait trouver d'autres arguments pour justifier la position de ranglicanisme en face de Rome. C'est ce qu'il essaye de faire dans un article publié, en janvier 1840, sur la « Catholicité de l'Eglise d'Angleterre ». S'il trouve maintenant difficile de revendiquer, pour son Eglise, la note d'unité, d'universalité, il juge possible de soutenir qu'elle possède les autres notes de la véritable Eglise. Il espère, d*ailleurs, qu'elle pourra sortir de son isolement et s'unir à Rome réformée et purifiée, union qu'il appelle de tous ses vœux, et pour laquelle il recommande de prier. En attendant, il estime que le devoir des enfants de cette Eglise est d'être patients et confiants : quelles que soient ses faiblesses, quelles qu'aient été ses fautes, elle est leur mère; ils font mieux d'aider son retour, en restant dans son sein, que de l'abandonner. Alors même qu'il semble presque admettre qu'elle est schismatique, il ne voit
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pas là une raison suffisante de la quitter et de passer à TEglise romaine qui, elle aussi, a ses faiblesses et ses fautes. Il rassure sa conscience, raffermit sa fidélité, moins encore par la conviction des titres de son Eglise que par celle des torts de TEglise rivale. Son argument principal en faveur de Tanglicanisme consiste dans les accusations quMl croit toujours pouvoir porter contre les « corruptions x> du romanisme^ Argument négatif, vue toute protestante, mais qui, à raison des préjugés originaires de Newman, ont encore beaucoup d'action sur son esprit.
Par moments, cependant, Newman semble avoir comme un remords de ces attaques contre TEglise romaine ; il commence à se rendre compte que tout ce qu'il dit contre elle il le dit principalement sur la foi des théologiens anglicans. Ceux-ci ne Tont-ils pas abusé ? Et il se rappelle alors comment Fronde mourant a protesté contre des attaques qu'il déclarait n'être ni justes ni charitables. Toutefois, s'il éprouve alors quelque gène et une sorte de répugnance à insister sur les erreurs doctrinales de Rome, il se sent plus à Taise pour critiquer sa conduite politique et sociale et ce qu'il appelle « son esprit d'ambition et d'intrigue ». C'est sur « ce terrain moral » qu'il se croit le plus fort contre elle. De cette immoralité du romanisme, il pense précisément avoir un témoignage sous les yeux : c'est l'alliance de ses compatriotes catholiques avec O'Connell. En sa qualité de conservateur anglais, il ne voit
1 Article dwBritish Critic de janvier 1840. — Lettres du commencement de 1840. {Lett. and Corr., t. H, passim,) —Apologia,
dans Tagitateur irlandais qu'un artisan de violence et de révolution qui ameute contre TEglise anglicane des hommes de toutes religions ou sans religion. La participation des catholiques à une telle campagne lui paraît justifier et confirmer toutes les vieilles accusations contre la politique sans scrupule du clergé romain. C'est, à ses yeux, pour les âmes ébranlées dans leur foi anglicane, un avertissement d*ane opportunité pro videntielle, et il ne croit pas qu*il puisse y avoir un meilleur préservatif contre le papisme ^
Cet état d'esprit, qu'on a aujourd'hui quelque peine à s'imaginer, explique l'accueil peu courtois que Newman fit, vers cette époque, en janvier 1840, au meilleur et au plus inoffensif des hommes, le converti George Spencer '. On sait que Spencer, ordonné prêtre en 1832, s'était principalement voué à susciter une croisade de prières pour le retour de l'Angleterre à l'unité. En France, en Italie, en Allemagne, son appel avait été entendu. Il eut l'idée généreuse d'intéresser à son entreprise ces anglicans qu'on disait être si sincèrement préoccupés de ramener leur Eglise à la vérité catholique. Il vint donc à Oxford et chercha à se rencontrer avec Newman. Ces deux
1 Déjà, en 1835, Newman, ayant reçu chez lui un prêtre catholique, M. Magulre, que lui avait recommandé Wiseman, avait été choqué, € dégoûté », disait-il, de Tentendre défendre O'Connell et Hume. 11 avait vu là une preuve que c'était bien toujours la « cruelle Eglise », décidée à faire à TEglise d'Angleterre nue guerre sans merci et sans scrupule. {Lett, and Corr. ofJ.-H Newman, t. II, p. 115, 124, 131, 132.)
> Sur Spencer, voy. plus haut, p. 132 Devenu passionniste en 1846, il devait mourir en 1864, laissant la mémoire d*an saint reli^eiix.
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hommes n^étaient-ils pas faits pour s'entendre ? Newman, d'ailleurs, à cette époque même, ne 8*oocupait-fl pas à établir, lui aussi, des prières pour le rétablissement de Ihmité religieuse * ? Cependant il reçut froidement la visite de Spencer et, à la différence de plusieurs de ses amis, enU« autres d'Oakeley et de Ward, il refusa de dîner avec lui chez un des membres de l'Université. Ce n'était pas seulement, comme il récrivait à un ami, qu'il se faisait scrupule d'avoir des « relations sodales et familières » avec un homme qu'il considérait être m loco apostatœ^^ c'était surtout qu'il lui en voulait de la conduite politique du clergé dont il faisait partie. Il lai écrivait à lui-même, quelques jours plus tard, pour excuser ou plutôt expliquer son procédé : « Rien de plus touchant que d'apprendre que vous pries pour nous... Pourquoi donc ai-je refusé d'entretenir avec vous des rapports conformes à ces sentiments ? Par cette simple raison, si je puis me permettre de le dire, que vos actes sont en opposition avec vos paroles. Vous nous invitez à l'union des cœurs, au moment même où vous employez tous vos efforts, non à restaurer, ni à réformer, ni à réunir, mais à détruire notre Eglise... Vous êtes ligué avec nos ennemis. La voix est la voix de Jacob, mais les mains sont les mains d'Esaû. » A l'appui de cette accusation, Newman reproche aux catholiques de s'être unis, en Angleterre, « aux infidèles, aux railleurs, aux sceptiques, aux rebelles b,
1 Un petit livre de Prières pour Vunionétùi «lors en vente à Oxford. Plusieurs de ces prières étaient empruntées à un livre l catholicpief publié peu «uparavaiit à Londres.
» LetL and Corr,, t II, p. 295.
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contre les anglicans, de « s'être alliés à ceux qui ne croient à rien, contre ceux qui croient à quelque chose ». Et il conclut en ces termes : « C'est là ce qui cause à mon esprit une douleur si grande, que, sauf des restrictions qu'il n'est pas besoin de mentionner ici, je ne puis avoir de rapports familiers avec aucune personne influente appartenant à la communion romaine, et encore moins quand une mission religieuse la conduit près de nous. Rompes, vous dirai-je, rompez avec M. O'Connell en Irlande, aVec le parti libéral en Angleterre, ou ne venes pas à nous, avec des offres de prières mutuelles et de sympathie religieuse ^. » A cette lettre si rude, le doux Spencer ne répondit rien. Quant à Newman, il ne se contentait pas de ces duretés à huis clos : sous Tempire des mêmes préventions, il écrivait dans le BritUh CriHc^ à Tadresse des controversistes de Rome :
A leurs fruits, vous les connaîtrez... Nous voyons TEglise romaine s^efforcer de faire des prosélytes au milieu de nous, à Taide de faux exposés de ses doctrines, d'affirmations plausibles, d'assertions hardies, d'appels faits à la faiblesse de la nature humaine, à nos revers, à nos excentricités, à nos craintes, à nos frivolités, à nos fausses pbilosophies. Nous voyons ses agents sourire, s'agiter, faire le plongeon pour attirer l'attention, comme les bohémiens qui captivent les écoliers vagabonds en leur présentant des contes de nourrice, de belles images, du pain d'épice doré, des drogues cachées dans des confitures et des sucreries pour les bons petits enfants. Qui pourrait voir, sans rougir, la religion de Ximenès, de Borromée et de Pascal, travestie de la sorte ?
1 Apologia
Nous autres Anglais, dous aimons la noblesse, la franchise, laconstance, la vérité. Rome ne nous gagnera point, qu'elle n'ait appris à connaître et à pratiquer ces vertus... Jusqu'à ce qu'elle cesse d'être ce qu'elle est en pratique, une unioA est impossible entre elle et TAngleterre.
La violence même de ce langage ne témoigne-t-elle pas d'un défaut de sang-froid, etn'ya-t-ilpas là comme un ressentiment du trouble où Fauteur avait été un moment jeté, à la pensée d'être obligé de confesser les droits de cette Rome si longtemps maudite ? Newman, toutefois, ne pouvait pas finir sur des paroles de haine, et il ajoutait :
Si Rome se réforme (et qui peut prédire qu'une si vaste partie de la chrétienté ne se réformera jamais?], alors ce sera le devoir de notre Eglise d'entrer en communion avec es Eglises du continent... Et, bien que nous puissions ne pas vivre assez pour voir ce jour-là, nous sommes tenus de prier pour qu'il arrive... Rien de plus touchant assurément que d'apprendre, comme nous l'avons appris récemment, que des chrétiens, sur le continent, prient ensemble pour le bien spirituel de l'Angleterre. Puissent-ils arriver à la lumière, en aspirant à l'unité, et croître dans la foi, en manifestant leur amour 1 Nous aussi^ nous avons nos devoirs envers eux ; nous devons, non outrager, calomnier, haïr, quoi(]ue les intérêts politiques le demandent, mais aimer avec plus d'ardeur encore, selon Tespnt, des frères dont, pour nos péchés et les leurs, il ne nous est pas donné de voir les visages.