CRISE
Parmi les jeunes hommes entrés si nombreux, si ardents dans le Mouvement, plusieurs y avaient apporté des idées, des tendances fort différentes de celles des tractarians de Torigine. Ceux-ci, fils dévoués de TEglise d'Angleterre à laquelle tout leur passé les liait étroitement, n'avaient, eu d'autre dessein que de la ramener à ce qu'avaient voulu en faire ses théologiens du XVII* siècle; loin de songer à l'ébranler, ils croyaient ainsi la vivifier, la rendre plus forte contre ses rivales, notamment contre TEglise de Rome, et il ne leur venait même pas à l'esprit que les droits de cette dernière pussent être reconnus. Les nouveaux adhérents, au contraire, par leur âge, par leur formation, n'étaient pas aussi profondément attachés à leur Eglise. Au moment où ils étaient venus au Mouvement, la controverse avait déjà singulièrement ébranlé plusieurs des thèses anglicanes : tout en persistant à combattre l'Eglise romaine, Newman avait été contraint de reconnaître que, par plus d'un point, la situation de cette Eglise était beaucoup plus forte qu'il ne l'avait d'abord supposé ; quoique le doute où Pavait un moment jeté l'histoire des vieilles hérésies n'eût pas été connu, chacun avait eu le sentiment que l'étude des Pères des premiers siècles conduisait à des conclusions différentes de celles auxquelles on s'était attendu; enfin les Remains de Fronde, récemment publiés et si bien faits pour agir
198 NBWMAN BT UB MOUVEMENT D OXFORD
sur de jeunes Ames, pouvaient être pris comme un encouragement à détester les hommes de la Réforme, à admirer, à envier l'Eglise romaine. Etait-il donc surprenant que ces nouveaux venus ne parussent pas aussi enracinés dans Fanglicanisme, aussi prévenus contre Rome, que I^avaient été les premiers traeia" riansf II était d^ailleurs de leur âge de se montrer plus ardents, plus absolus, plus dédaigneux des précautions devant lesquelles lés chefs du Mouvemei^ s'étaient souvent arrêtés, plus impatients d^aller vite, plus ambitieux d'aller loin.
Ceux qui pensaient ainsi n'étaient pas les moindres des disciples de Newman; nommons entre autres: Oakelej, Faber, Dalgairns, et le plus agisssant de tous, celui qui donnait aux antres le ton, l'impulsion, et qui apportait à cette campagne son impétuosité accoutumée, son goût des solutions extrêmes, son mépris de tout compromis et de toute prudence, ses excentricités d^enfant terrible, W.-G. Ward. De lui, plus que de tout autre, on pouvait dire quil n'avait jamais eu de tendresse particulière pour TEglise d'Angleterre : elle n'était pas pour lui un être aimé dont il ne se séparerait pas sans déchirement; ce n^était qu'un système à garder ou à rejeter, suivant les conclusions auxquelles le conduirait le raisonnement. A considérer cette Eglise dans le présent, son esprit logique était rebuté par ce qu'elle avait d'inconséquent; de son passé, il ne se piquait pas de savoir grand chose, faisait profession d'ignorer et de dédaigner l'histoire, et n'avait pas étudié les théologiens anglicans
du xvn* siède. « Votre père ne fut jamais un high-churchman », a écrit pins tard, à son fils, le cardinal Newman^ S'il était ardemment dévoué à Newman, s'il se proclamait son disciple et croyait n'avoir pas d'autres idées que les siennes, il ne se faisait pas faute de le pousser, de le compromettre, de tirer les conséquences les plus extrêmes de ses principes. Il était le premier à souligner la divergence qui commençait à poindre entre lui et Pusey, et, au scandale des anciens tractariansy il semblait plus pressé d'en prendre acte que soucieux de la voiler. Il était sincère, sans doute, en déclarant alors n'avoir jamais envisagé comme une éventualité possible sa soumission à l'Eglise de Rome, mais il était visiblement séduit par la consistance dogmatique de cette Eglise, par son principe d'autorité, par son idéal de sainteté, par ses habitudes de piété ; à tous ces points de vue, il lui reconnaissait des avantages qui manquaient à l'anglicanisme; il étudiait de préférence, et avec une sorte de passion, les grands doc^ teurs scolastiques du moyen âge, saint Thomas d' Aquin et saint Bonaventure, les théologiens jésuites du XVI® siècle, Suarez et Yasquez, les maîtres de la dévotion mystique et ascétique, entre autres les Exercices spirituels de saint Ignace. Il avait beau répudier pour lui-même toute pensée de conversion au romanisme, cette conclusion semblait sortir des idées qui fermentaient dans son intelligence toujours bouillonnante, qui débordaient dans ses conversations d'une verve si
» W.'G, Word and the Oxford Movement, par Wilfrid Ward, D. 136
étonnante, dans ses ardentes et interminables argumentations. « Quand je me promène avec Ward, racontait un de ses amis, il commence par établir un certain nombre de principes si simples qu^on dirait des truismes ; je les accepte Tun après Tautre, quand soudain la porte s'ouvre et me voilà sur le chemin de Rome*. »
Déjà, au commencement de 1839, dans son article sur VEtat des partis religieux^ Newman avait reconnu les exagérations de quelques-uns de ses partisans. « Il y aura toujours, disait-il, parmi ceux qui professent les opinions d'un parti de Mouvement, nombre de gens qui parleront à voix haute et d'une façon étrange,... gens trop jeunes pour être sages, trop généreux pour être prudents, trop chaleureux pour être modérés. » Toutefois, à cette époque, ces dissonnances ne lui avaient pas semblé bien dangereuses, et il n'y avait attaché que peu d'importance. C'est plus tard, sous l'impression du trouble où le jetlcnt ses propres doutes, que le péril lui apparaît. Si lui-même a pu entrevoir, un moment, Rome comme le terme où il serait forcé d'aboutir, que ne doit-on pas craindre pour des esprits plus jeunes, plus ardents, plus aventureux? « Depuis que j'ai lu l'article du D' VViseman, écrit-il à Pusey, le 15 janvier 1840, j'ai été fort découragé; car, si je me sens moi-même péniblement pressé, que sera-ce pour d'autres qui n'ont pas autant réfléchi sur le sujet, ou qui ont moins de motifs
» W.-G, Ward and the Oxford Movemenl, p. 34
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de se retenir ^ ? » Pour la première fois, il envisage comme possibles des conversions au catholicisme. Cette inquiétude Tobsède tellement qu'il y revient sans cesse dans ses lettres. II écrit à sa sœur, le 17 novembre 1839 : « La question des Pères devient de plus en plus troublante... Je ne saurais être surpris devoir des individus passer au romanisme. » Il écrit encore à son ami Bowden, le 10 janvier 1840 : « Les choses avancent rapidement. Mais gare les écueils ! Le danger d'une chute dans le romanisme devient plus grand chaque jour. Je m'attends à entendre parler de victimes. » Quatre jours plus tard, il exprime la même crainte à sœur. Le" 21 février, il revient sur le danger de voir « les meilleurs de ses partisans se faire catholiques romains ». Enfin, le 25, il écrit : a Sans doute, les bons principes ont fait de merveilleux progrès, mais je ne suis pas certain qu'ils ne tendent pas vers Rome ^. » Newman ne se dissimule pas que ses écrits, ses sermons, les idées qu'il a répandues autour de lui, sont la cause principale de cette tendance au romanisme. Dans le danger que courent ces jeunes âmes, il se sent donc une particulière responsabilité. C'est à lui de les préserver, de les retenir, de les diriger. Mais comment P Le rôle de chef de parti lui avait toujours répugné, et
1 Life of Pusey, t. I", p. 154.
2 LetL and Corr., t. II, p. 292, 293, 297, 298, 299, 300. ~ Pusey n'est pas moins préoccupé des sécessions possibles. A un ami qui lui demande s'il est vrai que quelques-unes se soient déjà produites, il répond que, jusqu'à présent, il n'y a eu, gr&ceàDieu, rien de pareil, mais, ajoute-t-il, < personne ne sait ce qui arrivera, et nous ne pouvons nous vanter. » {Life of Pusey ^ t. Il, p. 167.)
â02 NEWMAN ET LE MOUTElfENT d'oXFORD
il était loin d'en posséder toutes les qualités. Pour imposer aux autres une direction fermer il avait lui-même Tesprit trop chercheur, trop inquiet, trop subtil, trop prompt à considérer toutes les faces des questions, il avait la conscience trop délicate et trop perplexe, il avait trop le scrupule de Tindép^idance des autres, trop le respect du travail intime de chaque âme. Faut* il ajouter aussi une sorte d'indolence «fent il s'est confessé? « Mon grand principe, a-t-il dit, fut toujours: vivre et laisser vivre. Je n^étais pas homme à prendre le gouvernement d'un parti. Je ne fus jamais qu'un écrivain influent dans une école, et je n'ai jamais désiré autre chose... J'étais, non le chef d'un pouvoir, mais le promoteur d'une opinion flottante*. » Or si, de tout temps, Newman avait été peu propre à imposer sa direction, il Tétait moins encore après l'ébranlement que venaient de subir ses idées. Comment commander aux autres, s'il n'avait plus confiance en soi? « Je n'avais jamais eu le poignet vigoureux, a-t-il écrit, mais précisément, au moment où j'en aurais eu le plus besoin, les rênes s'étaient rompues entre mes mains. Mon esprit pressentait avec inquiétude le résultat définitif de toutes ces recherches, et ce pressentiment, il m'était presque impossible de le cacher à des hommes qui me voyaient chaque jour, entendaient mes conversations familières et venaient peut-être avec le dessein formel de me sonder et d'obtenir à leurs questions un oui ou un non catégorique ; dans ces conditions, comment pouvais-je espérer donner, sur ma croyance réelle, 1 Apologia,
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positiTOf présente, aucune explication propre à soutenir ou à consoler ceux que poursuivaient déjà des doutes personnels * ? »
Le sentiment que Newman a de sa responsabilité et de son impuissance pèse à ce point sur lui, qu*il en vient à se demanda si son devoir n'est pas de résigpier la cure de Sainte-Marie. Il s'en ouvre, en octobre 1840, à Fami qui lui paraît devoir être du meilleur conseil en une telle affaire, à Keble : il lui expose, comment, par ses sermons, il s'est trouvé, sans le vouloir, agir beaucoup plus sur les jeunes membres de rUniversité que sur ses paroissiens, comment les autorités universitaires, mécontentes de cette action, ont cherché par tous les moyens à la contrarier, puis il continue ainsi :
Je ne puis me dissimuler que mes prédications ne se proposent pas la défense de ce système religieux, reçu depuis trois cents ans, et dont les chefs de Collèges sont ici les soutiens légitimes... Ce n'est pas tout : je crains d'être obligé de reconnaître que, volontairement ou non, je les tourne vers Rome... La plupart des doctrines soutenues par moi s'appuient principalement ou uniquement sur le système romain. Les arguments que j'ai formulés contre le romanisme me paraissent aussi forts quils l'ont jamais été, mais les hommes se laissent guider par des sympathies, non par des arguments ; et, si je sens moi-môme la force de cette influence, moi qui m'incline devant les arguments, pourquoi d'autres, qui n'ont jamais eu la même déférence pour les arguments, ne pourraient-ils subir cette influence bien plus encore ? Je ne puis non plus conjurer le danger, en
i Apologia.
prêchant ou en écrivant contre Rome. Je crois avoir tiré ma dernière flèche, dans Tarticle sur la « Catholicité de TEglise d* Angleterre ». 11 faut ajouter que le fait môme de m*ètre compromis, en attaquant Rome, a pour efTet d'endormir les gens qui pourraient avoir des soupçons contre moi, ce qui m'est pénible, maintenant que je conmience à avoir des soupçons contre moi-même * .
Keble, fort ému du conseil qui lui est demandé, estime que la retraite de Newman serait une sorte de scandale et troublerait encore plus les esprits. Il loi conseille donc de rester : « Puisque votre avis est que je puis continuer, répond Newman, il semble en résulter que, dans les circonstances actuelles, je dois le faire. » Et il résume ainsi les considérations principales qui le décident à se conformer à Favis de son ami :
10 Je ne crois pas que nous ayons encore éprouvé tout ce que TEglise d* Angleterre peut supporter. C'est une expérience hasardeuse, je le sais, comme Tépreuve d'un canon. Cependant, nous ne devons pas regarder comme prouvé qne le métal doive éclater dans Topération. Elle a supporté, sans accident, plus d'une fois déjà, pour ne point parler d'aujourd'hui, une forte charge de vérité catholique. Quant au résultat, quant à savoir si ce procédé ne rapprochera pas l'Eglise d'Angleterre, tout entière comme corps, de l'Eglise romaine, cela n'importe pas. Qui sait si ce n'est pas là le moyen providentiel pour ramener l'Eglise entière à l'unité, sans nouveau schisme et sans autre action du jugement privé?
2^ Je fais naître, dit-on, des sympathies pour Rome. Mais n'est-ce pas dans le même sens qu'agissent Hooker, Taylor,
1 Apologia,
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Bull, etc. ^ ? Leurs arguments peuvent être contre Rome, mais les sympathies qu'ils font naître doivent être en faveur de Rome. Je puis, si vous le voulez, aller plus loin qu'eux, je puis exciter les sympathies davantage, mais je ne fais que pousser les esprits dans la même direction qu*eux.
3<* Le rationalisme est le grand mal du jour. Ne puis-je me considérer, dans mon poste de Sainte-Marie, comme appelé à protester contre ce rationalisme ? Il n'est pas douteux pour moi que Fesprit protestant, auquel je m'oppose, ne conduise à l'incrédulité, bien plus sûrement que l'esprit dont je suis le champion ne conduit à Rome ^.
Les considérations par lesquelles Newman se décide à garder sa cure et à poursuivre sa tÂche ont pour effet, sur le moment, de le remonter un peu. Il écrità Rogers, en lui rendant compte de la consultation qu'il vient de prendre auprès de Keble : « Je me sens beaucoup plus comfortabîe que je n'étais auparavant. Je ne crains plus qu'un certain nombre de personnes soient sur le point d'aller à Rome, si je suis rassuré pour ce qui me touche moi-même. Que je puisse avoir confiance en moi, et je pourrai avoir confiance dans les autres ^I » Seulement, du moment qu'il demeure à son poste, il en résulte pour lui des devoirs auxquels il ne se dérobe pas. Il lui faut faire de son mieux pour calmer, chez ses jeunes disciples, les esprits troublés, donner une direction à ceux qui sont désorientés, retenir ceux qui menacent de se dévoyer. C'est la raison d'une publication dont le retentissement va être immense, et qui se
1 Théologiens anglicans du xvi" ou du xvu* siècle, dont se réclame l'école High Church.
8 Leti, and Corr,, t. II, p. 319.
206 NEWMAN BT LB MOTJVBMENT d'oXPORD
trouvera produire un effet bien différent de celai qne l*auteur en attendait : je venx parler du dernier des tràcis, le fameux tract 90, paru le 27 février 1841, sous ce titre : Remarques sur certains passades des XXXIX Articles.
in
Les « XXXIX Articles de religion », approuvés e* promulgués par Elisabeth en 1571, ne renfermaient pas un corps de doctrine, un credo complet. Amalgame assez disparate, ils avaient eu seulement pour objet de remédier quelque peu à Tanarchie religieuse deV^oque en imposant une croyance uniforme sur certains points alors très discutés, et ils l'avaient fait moins encore en affirmant des vérités positives qu*en répudiant ce qu^on prétendait être des erreurs. Si la forme en était parfois violente et agressive, surtout quand ils s'attaquaient à certains dogmes de TEglise romaine, s'ils traitaient ces dogmes de 9 choses vaines, en contradiction avec la parole de Dieu », et s'fls déclaraient la messe une « fable blasphématoire », le texte était loin d'être toujours précis; il semblait que les rédacteurs eussent eu peur de s'aliéner tel ou tel parti, en s'exprimant trop nettement. De là les commentaires parfois assez divergents qui avaient été faits, parla suite, pour établir le vrai sens des Articles. Avec le temps, rinterprétatîon protestante et anticatholique, qui paraissait en effet la plus naturelle, avait prévalu.
Tous les clercs étaient tenus, en recevant les ordres.
de souscrire oes Articles. L*usage avait longtemps été de le faire sans y attacher grande importance, et les autorités ecclésiastiques étaient souvent les premières à ne voir là qu'une sorte de formalité*. Mais, depuis que, sous Tinflueuce da Mouvement, les idées religieuses devenaient plus sérieuses et plus profondes, il fallait s'attendre à ce qu'on regardât de plus près à cette souscription, et à ce qu'elle parût incompatible avec les principes catholiques qu'on prétendait restaurer dans l'Eglise anglicane. Newman savait, par divers indices, que ce doute commençait à s'élever autour de lui, chez les plus avancés de ses disciples. « Qu'allezvous faire des Articles? s lui demandaient-ils. N'étaitil pas à craindre que des consciences déjà ébranlées ne vissent là une raison de sortir de l'Eglise ? Ce fut pour écarter ce danger qu'il écrivit le tract 90.
n entreprend d'y démontrer que les Articles, en dépit de leur origine et de leur apparence protestantes, sont susceptibles d'une interprétation catholique. A qui lui oppose qu'ils ont été dirigés contre la doctrine romaine, il répond par une distinction. A son avis, par doctrine romaine, on peut entendre trois choses fort différentes : 1^ Yensei^fnement catholique des premiers siècles ; ^ les dogmes formels de Rome tels qu'ils sont définis dans les derniers conciles, notamment dans le concile de Trente; 3® certaines croyances ou coutumes
1 Stanley, au moment de son ordination, avait été fort troublé de «ousGrire celui des Articles qui imposait comme règle de f(â le symbole d'Athanase. Il passa outre, sur la déclaration de son archidiacre qui lui expliqua que cette adhésion ne l'engageait pas & grand'chote.
actuellement sanctionnées par Rome, qa*il appeUe les erreurs dominantes. Or il soutient que les Articles ne condamnent rien de Venseignement catholique^ qu'ils sont compatibles avec une partie des dogmes formeU, et qu'ils ne repoussent entièrement que les ^rreti?-^ dominâmes. Ils ne portent donc aucune atteinte à ce qui est de Tessence de la vérité catholique. Entrant ensuite dans le détail, Newman cherche à établir que cette interprétation peut s'appliquer aux Articles qui semblent le plus y répugner, à ceux où il est question de TËcriture, de FEglise, des conciles généraux, de la justification, du purgatoire, de l'invocation des saints, des messes, du célibat des prêtres, etc. La tâche est parfois malaisée, et il n'en vient à bout que par des arguments singulièrement subtils. Son dessein avoué est d'aller, pour chaque Article, aussi loin que possible dans la direction romaine. Il se défend de forcer le sens des mots, mais le sollicite deson mieux pour l'élargir. Ce qu'il cherche, c'est moins ce que le souscripteur des Articles doit croire que ce qu'il peut croire. Il ne veut pas prouver que la doctrine catholique y est imposée ; il lui suffit d'établir qu'elle y est tolérée. Que son interprétation soit contraire aux opinions connues des rédacteurs des Articles, peu importe ; il ne s'agit pas de savoir ce qu'ils pensaient. « C'est pournous,ditNewman, un devoir à la fois envers l'Eglise catholique et envers notre propre Eglise de prendre nos confessions protestantes dans le sens le plus catholique qu'elles pourront admettre; nous n'avons point de devoir envers ceux qui lesont rédigées. » A son avis, d'ailleurs, cette inter-
prétation n'est pas aussi contraire qu'on veut bien dire aux intentions des rédacteurs. Si ceux-ci répudiaient le papisme, ils cherchaient à gagner les papistes, et le moyen n'était-il pas de rester dans une équivoque qui rassurât leurs consciences, d'user d'expresssions qui « mordissent en réalité moins fort qu'elles n'aboyaient » ? L'auteur conclut donc que les Articles, «quoique produit d'une époque anticatholique, sont, par la providence de Dieu, toutaumoins non anticatholiques, et qu'ils peuvent être souscrits par ceux qui aspirent à être catholiques de cœur et de doctrine ».
Newman se rendait compte de la gravité de sa tentative : l'issue déciderait de ce que l'anglicanisme pouvait porter de catholicisme ; c'était l'épreuve du canon dont il parlait, peu auparavant, dans une lettre à Keble. Si la réponse était négative, des résolutions extrêmes pouvaient s'imposer aux consciences. « La question, a-t-il écrit depuis, était pour nous une question de vie ou de mort... Je reconnaissais que j'étais engagé dans un eocperimentum crucis * . » Et cependant, s'il avait conscience de poser un problème redoutable, il ne s'attendait nullement à l'orage qu'il allait soulever. Il avait soumis son travail à Keble, qui n'y avait trouvé rien à redire. Ward, à la vérité, l'avait prévenu que ce tract mettrait le feu aux poudres ; il ne l'avait pas cru, et, comme les premiers jours après la publication s'étaient passés sans explosion, il lui disait : « Vous le voyez, vous êtes un faux prophète. » 11 ne se doutait pas qu'à ce moment même, la mine était chargée et sur le point d'éclater.
1 Apologia.
210 NKWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD
Le matin du 27 février, jour de la publicatioa du <rac^ 90, Ward était entré en coup de vent chez son ami Tait et avait jeté la nouvelle brochure sur la table, en lui criant : « Voici qui vaut la peine d'être lu ! » Tait avait commencé la lecture, à demi éveillé ; mais, bientôt heurté, blessé dans ses préventions protestantes, il se levait et courait répandre Talarme chez ses amis. Un autre membre de TUniversité était plus animé encore : c'était Golightlj, autrefois partisan dévoué, maintenant adversaire acharné du Mouvement, à ce point aveuglé par sa passion qu'il se croyait exposé à être . assailli et maltraité, à quelque coin de rae, par une bande de tractariansK Ce fut lui surtout qui mit les autres en branle. Sous son impulsion, les choses allèrent vite. Dès le 8 mars, quatre senior ttUors de divers collèges, dont Tait, publiaient une lettre adressée à l'éditeur des Tracts for the timet^ où ils dénonçaient le dernier tract comme « suggérant et ouvrant, au moins à ceux qui avaient des tendances romaines un moyen de violer leurs engagements solennels envers rUniversité ». Deux jours après, le conseil des chefs de Collèges [heads ofhouse») s'emparait de la question et nommait un comité pour l'examiner. Vainement Newman, se proclamant Tauteur du tract qui, comme tous les autres, avait paru sans signature, fit-il savoir qu'il allait faire parvenir sa défense au conseil; celoi-
1 LetL and Corr, ofJ.-H, Neuotnan^ t II, p. 444.
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ci, avec une précipitation inconvenante, se refusa à attendre cette défense et, dès le 15 mars, prononça sa sentence. Elle portait « que les modes d'interprétation suggérés par ledit tracty esquivant [evading) plutôt qu'expliquant le sens des XXXIX Articles, et conciliant la souscription de ces Articles avec Tadmission des erreurs qu^ils avaient dessein de contredire, en annulaient Tobjet et étaient incompatibles avec Fobéissance due aux statuts de l'Université ». C'était reprocher à l'auteur du tract^ non seulement une opinion incorrecte, mais une sorte d'escamotage sans loyauté. Pour aggraver encore la mesure, le vice-chancelier fit aussitôt placarder la censure sur la porte du réfectoire de tous les collèges : c'était là où l'on affichaitlenom des marchands malhonnêtes auxquels les étudiants ne devaient plus s'adresser. Le lendemain, 16 mars, Newman publia, sous forme de lettre au D' Jelf, chanoine de Christ- Church, la défense que l'impatience de ses juges n'avait, pas voulu attendre : il y maintenait la nécessité d'interpréter les Articles dans un sens catholique, tout en répudiant les « erreurs romaines », et rappelait, en ces termes, le motif qui l'avait déterminé à écrire son trcuit :
Le siècle est en mourement vers quelque chose, et, très malheureusement, la seule communion religieuse parmi nous qui, dans ces dernières années, a été pratiquement en possession de ce quelque chose, est l'Eglise de Rome. Elle seule, au milieu de toutes les erreurs et de tous les vices de son système pratique, a donné libre place aux sentiments de crainte, de mystère, de tendresse, de véné-
212 NBWMAN ET LB MOUVBBCBNT d'oXFORB
ration, de dévotion, et anz antres sentiments qni penrent être appelés spécialement catholiques. La question est de savoir si nous devons abandonner ces sentiments à TEglise romaine, ou les réclamer pour nous-mêmes, comme nous pouvons le faire, en revenant à ce vieux système qui, à la vérité, a été répudié dans ces dernières années, mais qui a été et qui est tout à fait concordant avec notre Eglise, je pourrais plutôt dire qui lui est propre et naturel, ou même nécessaire. Mais, si nous les abandonnons, nous devons abandonner en même temps les hommes qui y sont attachés. Nous devons consentir ou à abandonner les hommes, ou à admettre leurs principes... Le traet est fondé sur la croyance que les Articles n'ont pas besoin d'être aussi fermés qu'ils le sont dans l'enseignement généralement admis, et il soutient qu'ils ne doivent pas l'être par égard pour beaucoup de personnes. Si nous les fermons, nous courons le risque de soumettre les personnes que nous aimerions le moinsà perdre,à la tentation de se joindre à l'Eglise de Rome.
Quel fut, sur Newman, Teffet des procédés. si violents et si soudains des heads ofhotAsesf <r Je n'étais nullement préparé à rexplosion, a-t-il raconté plus tard, et sa violence me fit tressaillir ; je crois cependant n'avoir pas eu du tout peur. » C'est bien, en effet, l'état d'esprit que révèlent ses lettres du moment. Dès les premières menaces, il proteste « ne pas se repentir » et « ne pas craindre pour sa cause ». « Que cela tourne au bien, écrii-il le 13 mars, je n'en doute pas. Nous avions été trop heureux. Je suis seulement chagrin que mes amis soient exposés à souffrir par moi. » Le 15 mars, pendant que les chefs de Collèges délibèrent : a Je m'efforce à me préparer au pis. Pour le moment, je suis aussi tranquille et aussi heureux que
je peux le désirer. » Le même jour, à la première nouvelle de la censure : « Les chefs de Collèges, je crois, viennent de faire un acte de violence ; ils ont dit que mon interprétation des Articles était une évasion. Ne croyez pas que cela m*afQige. Vous le voyez, aucune doctrine n'est censurée, et mes épaules s'arrangeront pour porter le fardeau. Si vous saviez tout, ou si vous étiez ici, vous verriez que j'ai proclamé un grand principe pour lequel il est juste que je souffre. » Le lendemain : « J'ai de quoi, grâce à Dieu, me garder du trouble intérieur ; personne n'a jamais fait une grande chose, sans souffrir. » Le 21 mars : « Je suis maintenant dans ma vraie place, celle où j'ai longtemps désiré être, que je ne savais comment atteindre et à laquelle j'ai été porté, sans le vouloir, providentiellement, je l'espère, bien que je me rende très bien compte, en même temps, que c'est une humiliation et un châtiment pour mon secret orgueil et ma nonchalance... Je ne puis pas prévoir ce qui résultera de tout cela, ici ou ailleurs, en ce qui me regarde. En tout cas, je ne crains pas pour la cause, y» Enfin, le 25 mars : « Je me trouve bien, dans une paix complète, mais nous ne sommes pas encore sortis de la forêt ^ » Pusey, de son côté, écrit le 17 mars : « Newman est très calme. »
L'auteur du tract 90 sent, du reste, autour de lui, chez ses disciples, chez ses amis connus ou inconnus, des sympathies d'autant plus émues, plus empressées à se manifester, qu'il a été plus indignement traijbé. Keble écrit au vice-chancelier de l'Université, pour se
1 Apologia et lett. and Corr,. ^ ^, p. 326 à 336.
solidariser avec Newman. Pasey a pu être on pea contrarié d*uiie publication qui dépassait sur quelques points ses vues d*alors * ; mais il s*indigne des procédés dont on a usé envers son ami et il n^hésite pas à prendre sa défense ; il est plein d*admiraiion pour son attitude. « Newman, écrit-il,, peut supporter seul la chaleur du jour. Celui à qui il se confie fera éclater son innocence, tôt ou tard. Pendant que la tempête est sur lui, les gens qui peuvent Tapprécier, n'auront que plus de respect pour lui. » Newman a même la surprise d'être chaudement approuvé par certains higlhchttrchfnên qui s'étaient séparés de lui en plus d'une circonstance, par exemple lors de la publication des Remains de Froude : tels Hook, Perceval, Moberly, Palmer. C'est ce qui lui faisait écrire, le 4 avril : « Il m'est très doux d'avoir, de la solide vérité et de nmportance du tract 90, un témoignage pareil à celui que j'ai reçu de tant d'amis, de ceux mêmes en qui j'espérais le moins, à cause de l'extrême prudence de leur esprit*. »
Mais, si les amis de Newman sont révoltés des procédés dont ont usé à son égard les autorités universitaires, ses adversaires se sentent encouragés. Dans la masse protestante, il y a comme une explosion de fanatisme, sentiment mêlé de colère et de panique. Sous la censure qui vient de le frapper, le tract90 apparaît comme la preuve et la manifestation du complot
1 Plus tard, après la conversion de Newman, Putey adoptera pleinement les idées du Ircuit 90, et, pour manifester avec plua d'éclat son adhésion, il entreprendra de le rééditer.
« Apologia, — Lett. and Corr. of J.-H. Newman, t. II, p. 326 à 344. — Life of Puêeyt t. II, passim.