‹ La renaissance catholique en Angleterre au XIXe siècleChapitre 52 sur 60 · XII I · texte numérisé non relu

XII I

Smith, après tout, n'avait jamais été de l'intimité de i

Newman, et ce dernier pouvait se défendre d'avoir à

répondre de lui. Il n'en était pas de même du jeune

Lockhart. De famille écossaise, Lockhart était arrivé

à Oxford, en 1839, peu disposé à s'embarrasser des

questions religieuses et plus porté a chercher ses rela-

* Apologia.

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tîons dans la partie frivole de la jeunesse universitaire ^ Bientôt, cependant, Texemple de sa mère et de sa sœur déjà conquises au Mouvement^, la lecture des Remains de Froude, les écrits de Pusey sur le baptême, le tract 90, et surtout l'assistance assidue aux sermons de Sainte-Marie, changèrent complètement la direction de son esprit. Une fois dans cette voie, il y avança plus vite que ses guides ; il ne tarda pas à laisser voir que ranglicanismé ne suffisait pas aux besoins de son âme et que Rome l'attirait. Peut-être, à raison de son origine écossaise, avait-il des attaches moins fortes que d'autres à TEglise d'Angleterre. 11 en voulait surtout à cette Eglise d'avoir négligé la confession et l'absolution. A une heure de trouble, ayant demandé à un haut dignitaire qu'il croyait imbu des idées ffigh Church de recevoir l'aveu de ses fautes, il le voyait se dérober, tout effaré d'une demande si insolite. Il recourut alors à Manning, qui entendit sa confession et l'engagea à se retirer à Littlemore. Il s'y installa en 1842 : il avait alors vingt et un ans. Ebranlé lui-même, Newman étaitnil en mesure de raffermir celui dont on lui remettait la garde ? A Lockhart qui lui demandait « s'il était sûr de pouvoir donner Tabsolution », il n'osait pas répondre affirmativement. « Pourquoi vous adressez-

1 Sur ces débuts de Lockhart, voir les Réminiscences publiées par ce dernier, dans le Dublin Review d*avril 1892, à l'occasion de la mort de Manning, et un article publié, en novembre 1893, dans le Month, sous ce titre : On the road to Rome.

^ Retenues, pendant plusieurs années, dans ranglicani8me,par rinfluence de Manning, ces deux femmes devaient ânir par se faire catholiques, la mère en 1845, la sœur en 1850 : celle-ci mourut religieuse franciscaine.

VOUS à moi ? lui disait-il. Demandez à Pusey '. » Il ne s'en croyait pas moins tenu envers ceux qui le lui avaient confié de Tempécher d*aller à Rome : il ne voulait pas surtout qu'une telle sécession se produisît à Littlemore. Il s*en expliqua avec son jeune hôte et le mit en demeure ou de s'engager à écarter toute idée de changement pendant trois ans, ou de quitter immédiatement Littlemore. Comme Lockhart hésitait, Newman lui conseilla d'aller à Oxford, en causer avec Ward. L'entretien eut lieu au cours d'une promenade à travers les parcs et ne dura pas moins de trois heures : Ward insista sur la défiance que son jeune interlocuteur devait avoir de son propre jugement, en une matière aussi redoutable. De retour à Littlemore, Lockhart déclara à Newman avoir pris son parti d'attendre trois ans avant de faire aucun pas vers Rome'. Il tint bon pendant une année, mais avec des perplexités croissantes. Un religieux rosminien, le P. Gentili, qui se trouva alors en rapport avec lui, n'eut pas de peine à voir que, seule, la promesse faite à Newman empêchait sa conversion ; il l'engagea à faire une retraite de trois jours. Elle eut lieu dans la seconde quinzaine d'août 1843. L'issue en fut son abjuration et son entrée au noviciat des rosminiens.

La nouvelle de cette conversion surprit et mécontenta Newman. Il en informa aussitôt son évéque, en ayant soin de lui raconter l'engagement qu'il avait exigé de son hôte, et la façon dont celui-ci y avait manqué.

1 W.-G. \^ard and ihe Oxford Movement, p. 210. • Ibid.

Mais, s'il se justifiait de tout soupçon de déloyauté envers son Eglise, il n'en était pas moins convaincu que désormais sa situation ecclésiastique n'était plus tenable, et il jugea le moment venu de résigner sa cure. On sait que cette pensée le travaillait depuis longtemps. (( Tel est le scandale causé par cette affaire Lockhart, écrivaii-il à Keble, que, bien que je ne m*en sente pas responsable, je ne pourrai tenir la tête haute, tant que j^aurai Sainte-Marie ^ » Il prévoyait d'ailleurs que Lockbart aurait des imitateurs, a Des gens que vous ne soupçonnez guère, écrivait^il à un autre ami, ou du moins que je ne soupçonnais pas, sont dans une voie presque désespérée. Réellement, nous pouvons nous attendre à tout*. » A peine connue, l'intention de Newman fut combattue par Pusey, par plusieurs autres de ses amis, par ses sœurs, qui pressentaient, avec alarme, une séparation plus complète encore. L'une de ces dernières lui rappelait tous « ces esprits habitués à guetter ses moindres mouvements, qui interpréteraient sa démarche comme un commencement de rupture formelle avec l'Eglise 3 ». Elle lui transmettait, en même temps, la lettre suivante qu*elle venait de recevoir d'une dame et dont Taccent de trouble et d'angoisse était bien fait pour remuer le cœur de Newman :

J'ai pensé que, parmi les opinions et les sentiments avec lesquels votre frère est appelé à sympathiser, ceux dont il entend le moins parler, qu'il connaît le moins et qui sont

» Lett. and Corr., of J.-H. Newman, t. II, p. 422.

* Apologia.

» LetL and C&rr,, t. II, p. 4i8, 419.

cependant les plus noml)reux, sont ceux des gens qui vivent loin de lui, dispersés dans le pays, sans moyen de communiquer avec lui..., et qui pourtant ont été habitués à le regarder comme un guide. Ces gens ont un droit sur lui ; il a porté témoignage devant le monde, et ils ont reçu son témoignage; il a enseigné, et ils se sont efforcés d'être des pupilles obéissants... Il s*est chargé d'eux, et il ne peut pluâ s'en défaire. Ses paroles ont été dites en vain pour plusieurs, non pour eux... Il y a quelque chose d'assez triste et décourageant à être évité, regardé avec défiaDce par les voisins, par les amis, par le clergé ; mais, tant que nous avons eu quelqu'un à qui nous confier et de qui recevoir instruction, nous l'avons supporté aisément. Il nous semblait que tout son qui partait de Littlemore et de Sainte-Marie nous parvenait jusqu'ici, et qu'il réconfortait beaucoup d'entre nous, aux jours de tristesse. Mais, si cette voix se tait, les paroles mêmes qu'elle a prononcées naguère perdront quelque chose de leur pouvoir. Nous aurons des pensées tristes en les lisant. Tel était notre guide, nous dirons-nous, mais il nous a laissés chercher nous-mêmes notre chemin ; notre champion nous a abandonnés; notre homme de guet, dont le cri avait coutume de nous réjouir, ne se fait plus entendre *.

Newman fut touché jusqu'aux larmes; il souffrait cruellernent du chagrin qu'il causait aux âmes qui avaient eu confiance en lui. Il redoublait de tendresse émue dans ses réponses à sa sœur, sa a très chère », sa « très douce Jemmina ». Mais sa résolution n'était pas ébranlée. Il invitait sa sœur à avoir foi dans les motifs qui le faisaient agir ; il ne lui cachait pas d'ailleurs que son parti était déjà arrêté depuis plusieurs mois». C'est, en effet, que l'incident Lockhart

i Lett. and Corr., t. II, p. 420, 421.

s Ibid.,i. II, p. 421, 422.

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Quêtait que Toccasion de sa retraite : la cause en était plus lointaine, plus profonde. Cette cause, il se détermina à la dévoiler à J.-B. Mozley, dans une lettre sur laquelle il mettait lui-même cette note : Confidentielle, « En réalité, lui écrivait-il, ce n'est ni un sentiment personnel, ni un ennui, sous Tempire duquel j'agis. Je crois pouvoir vousparler ouvertement, — ce que j'ai fait à très peu de personnes, — et vous dire la vraie cause... La vérité est donc que je ne suis pas un assez bon fils de TEglise d'Angleterre, pour pouvoir garder en conscience le bénéfice que je tiens d'elle. J'aime trop l'Eglise de Rome. Et maintenant, je vous en prie, brûlez ceci^ » A d'autres amis, s'il n'osait rien préciser, il laissait tout entendre : « Je pourrais vous dire des choses très douloureuses, mandait-il à son cher Bowden ; mais, après tout, il vaut mieux ne pas aller au-devant de cette peine. Que peut-il arriver de pis? C'est qu'elle se réalise. Et que savons-nous si elle ne nous sera pas épargnée? Vous êtes si bon que, parfois, en vous quittant, je suis ému presque jusqu'aux larmes, et ce me serait un soulagement que de pleurer à la fois sur votre bonté et sur ma dureté. Je ne crois pas que personne ait jamais eu des amis aussi bons que les miens *. » Dans une lettre à Tune de ses sœurs, M" Thomas Mozley, il s'exprimait ainsi : « Je désespère tellement de TEglise d'Angleterre, et je suis si évidemment rejeté par elle ; d'autre part, je suis si attiré vers l'Eglise de Rome, que je juge plus sûi\ au point de vue

ï UtL and Corr,, t. II, p. 423.

« Ibid.y t. II, p. 425.

de riionnêteté, de ne pas conserver mon bénéfice... Je ne pourrais plus, sans hypocrisie, me présenter comme un docteur et un champion de notre Eglise. Très peu de personnes savent cela, à peine une à Oxford, James Mozley. Je pense que ce serait cruel et troublant de le dire aux autres. Ma chère Harriett, il vous faut apprendre la patience, comme nous tous, et la résignation à la volonté de Dieu '. »

Sa résolution prise, Newman en précipite l'exécution. Dès le 18 septembre 1843, il va, à Londres, signer sa démission. Le 24, il remonte, une dernière fois, dans la chaire de Sainte-Marie, à Oxford ; son discours est d'un accent particulièrement ému et grave, mais sans allusion à sa retraite. C'est le lendemain, à Littlemore, qu'il fait réellement ses adieux à ses auditeurs anglicans. Les amis sont venus nombreux, beaucoup d'Oxford, bien que l'Université soit en vacances, quelques-uns de plus loin, comme Bellasis, accouru de Londres^. La petite église est toute fleurie, en l'honneur du seplièma anniversaire de sa consécration ; les fleurs recouvrent notamment la tombe de la mère de Newman. Quand celui-ci monte en chaire, un silence mêlé d'une sorle de crainte remplit l'église : chacun comprend qu'il va se passer quelque chose de très grave et de très solennel. L'orateur a pris comme sujet la séparation des amis, the parting offriends. Sa voix est basse, parfois un peu hésitante, avec de longues pauses où il semble

» UtL and Corr., t. II, p. 425, 426.

> Bellasis a écrit à M"^' Bellasis un récit ému de cette journée {Memorials of M. Serjeant Bellasis, p. 62 à 65.)

faire effort pour se contenir, et pourtant toutes les paroles sont distinctement entendues. Il passe en revue les scènes d'adieu racontées par la Bible, entre autres celle de David et de Jonathan. On devine, à Taccent de ses paroles, Tangoisse de son âme, le douloureux ressentiment des traitements qui Tobligent à se retirer, la détresse où le réduit la ruine de tant d'espérances. A la fin, il éclate en une plainte déchirante à Tadresse de cette Eglise qu'il a tant aimée et qui le rejette :

ma mère, ma mère! D'où vient que tant de belles choses ont été versées sur toi et que tu ne peux pas les garder? D'où vient que tu portes tes enfants et que tu n'oses pas les avouer? Pourquoi n'as-tu pas Thabileté d'utiliser leurs services, ni le cœur de te réjouir dans leur amour? Pourquoi tout ce qu'il y a de généreux dans le propos, de tendre et de pénétrant dans la dévotion, tes fleurs et tes promesses, tombe-t-il de ton sein et ne trouve-t-il aucun asile dans tes bras? Qui t'a marquée de cette note, d'avoir K des entrailles qui avortent et des mamelles desséchées », d'être étrangère à ta propre chair et d'avoir l'œil cruel à tes petits ? Tes enfants, le fruit de tes entrailles, qui t'aiment et voudraienttravaillerpourtoi, tu les regardes avec crainte, comme un présage de malheur, ou bien tu les as en aversion, comme une offense, ou, au mieux, tu ne fais que les supporter, comme s'ils n'avaient droit qu'à ta patience... Tu les fais « se tenir, tout le jour, oisifs »; c'est à cette condition que tu les supportes. Ou bien tu les invites à aller là où ils seront mieux reçus, ou tu les vends pour rien à l'étranger qui passe. Et, avec tout cela, où veux- tu donc en venir à la fin?

En terminant, cependant, l'orateur se dégage de ces souvenirs amers; il se retourne, avec une pensée d'une

mélancolie plus douce, vers les fidèles qui Tenlourent pour la dernière fois : « Et maintenant, leur dit-il, mes amis, mes chers amis {ici une longue pause)^ si vous avez connu quelqu'un qui, par son enseignement, par ses écrits, par sa sympathie, vous a aidés ou a paru vous comprendre, sentir avec vous, oh! mes amis [ici encore une longue pause), souvenez-vous de lui et priez pour lui * » Tous pleuraient, excepté Torateur, raconte un témoin. Descendu de la chaire, Newman vient recevoir la communion, puis se tient à Técart. C*est Pusey qui continue l'office, mais les larmes Tobligent souvent à s'arrêter.

La cérémonie finie, chacun quitte Littlemore profondément ému et troublé, avec le sentiment plus ou moins net que tout un passé et quel passé ! est définitivement clos. « Je rentre le cœur brisé, écrit Pusey le soir; le sermon était du pur Newman... La foule sanglotait sans contrainte. Si nos évéques savaient seulement quels cœurs fidèles, dévoués au service de Notre- Seigneur dans cette Eglise, ils sont entrain de briser'! »

t J'emprante pour cette fin du sermon le compte rendu écrit sur le moment même par Bellasis. (Memorials of M. Serjeant Bellasis, p. 64, 65).

^ Life of Pusey, t. II, p. 374 et suiv. Le chanoine Scott Rolland a pu écrire récemment, à propos de ce sermon, que la littérature anglaise ne connaissait pas d*adieu plus pathétique et que « l'écho en soûne pour toujours aux oreilles de tous ceux qui ont aimé John Henry Newman. » {Life and Lell. of Dean Church, p. 208.'i

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