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romaniste que les polémiques des amiées précédentes ont fini par faire soupçonner derrière le Mouvement tractarien, et qu'au même moment lord Morpeth dénonçait de nouveau à la Chambre des communes. Parmi ceux qui s'en effrayent ou s*en indignent, peu se donnent la peine d'étudier et de discuter l'argumentation historique et théologique du tf*act; ils y voient, sur la foi des chefs de Collèges, une sorte de subtilité ambiguë et perfide, la manœuvre d'un traître masqué qui cherche à livrer l'Eglise qu'il feint de défendre. Les Anglais aiment à faire grand état de la franchise, ils se piquent de fair play et s'en attribuent même volontiers le monopole. L'accusation portée contre Newman était donc' de celles qui pouvaient lui faire le plus de tort à leurs yeux. Du tract 90, date celte note de dishonesty et, comme plusieurs disaient alors, de a jésuitisme* », qui devait longtemps peser sur le plus sincère et le plus délicat des hommes, jusqu'au jour où, en 1864, cédant enfin à un mouvement d'éloquente et vengeresse indignation, il s'en débarrassera victorieusement par son immortelle Apologia,
Si injurieuses que fussent ces accusations, elles n'auraient pas suffi à détruire chez Newman cette tranquillité, cette confiance qu'on a vues demeurer si entières, sous le coup de la censure. Une question le touche et l'inquiète bien autrement. Que vont faire
1 Pusey exprimait la « crainte » qu'il ne restât, dans les esprits,' l'impression du «jésuitisme » des tractarians, {Lett. and Corr. of J, 'H. Newman, t. II, p. 334.) Ward, de son côté, constatait que beaucoup considéraient le tract comme : a Jesuitical play upoK^ words, (VV.-G. Ward and the Oxford Movementy p. 167.)
les évoques? Les meneurs hostiles, Golightly entre autres, les ont fort excités à intervenir. L'évêque d'Oxford, que la chose regarde plus particulièrement, est très embarrassé . Il ne cache pas sa désapprobation du tract, mais il voudrait ménager Fauteur qu'il estime et n'entend pas s'associer à ceux qui mettent en doute sa loyauté envers TEglise. Il consulte Tarchevèque de Canlerbury, qui lui recommande surtout d'arrêter une controverse dangereuse, d^éviter ce qui fournirait à Newman et à ses amis occasion de la prolonger ; à ses yeux, Tapaisement vaut mieux que toutes les explications. Dès le 17 mars, au lendemain de la censure, des négociations se sont engagées, principalement par l'entremise de Pusey, entre Tévêque d'Oxford et Newman ; elles se prolongent péniblement pendant près de deux semaines. L'évèque, poussé par la cabale hostile, voudrait obtenir la suppression et le désaveu du tract; Newman résiste : il cédera sans doute devant un ordre formel, mais alors il résignera sa cure. Cette menace effraye Tévôque. On aboutit à une sorte de compromis : Newman consent à ne pas continuer les tracts, mais le tracta n'est ni supprimé ni condamné, et, pour le mieux marquer, une nouvelle édition avec notes justificatives est mise en ventée Le 31 mars, Newman publie une longue lettre adressée à son évêque et dont le texte a été approuvé d'avance. Il y explique les doctrines du tract, sans en rien retirer, mais en insistant sur ce qu'il a dit contre Rome. Dans sa sou-
1 Sur ces négociations, voir Life of Pusey, t. Il, p. 183 et sq,, 4 Lett. and Corr. of J.-H. Sewman, t. II, p. 337, 338.
mission sru désir exprimé par le chef da diocèse de voir cesser les tracts, il croit pouvoir montrer une preuve de la haute idée qu'il se fait de Tautorité des évèques et de son attachement à TEglise. a Je n'ai rien à regretter, dit-il en terminant, si ce n'est d'avoir causé de l'inquiétude à Votre Seigneurie et à d'autres personnes que je suis tenu de révérer. Je n'ai rien à regretter» mais tout, au contraire, m'invite à la joie et à la reconnaissance. Je n'ai jamais pris plaisir à paraître capable de mener un parti, et, quelque influence que j'aie eue, je l'ai trouvée et je ne l'ai point cherchée. J'ai agi, parce que d'autres n'agissaient pas, et j'ai sacrifié un repos qui m'était cher. Que Dieu soit avec moi dans l'avenir, comme il l'a été jusqu'à ce jour ! Et il sera avec moi, si seulement ma main peut demeurer sans tache et mon cœur sans souillure. Je crois pouvoir supporter, ou, tout au moins, je ferai mes efforts pour supporter toute humiliation personnelle, pourvu que je sois préservé de trahir les intérêts sacrés que le Dieu de grâce et de force a remis en mes mains. » L'évéque écrit à Newman pour le remercier et le féliciter. « Ce m'est une consolation, ajoute-t-il, — maintenant que le calme, je l'espère, a succédé à la tempête redoutée, — de me sentir assuré que, si j'ai fait peut-être de la peine à un homme auquel je porte grand intérêt et pour lequel j'ai beaucoup de considération, vous n'aurez jamais lieu de regretter de m'avoir écrit cette lettre. » Newman, de son côté, reconnait que Tévêque a été « toute bonté » avec luî^ ^Leit. and Carr. of J.-R. Newman, t. II, p. 337 à 343.
218 NBWBfAN ET LB MOUYEBIENT D OXFORD
Newman se rend compte qu'il vient d^abdiquer. « Je compris clairement, a-t-il raconté plus tard, que ma place dans le Mouvement était perdue ; mon rôle était fini. » A un certain point de vue, il n*en est pas fâché. La défiance de soi-même et de ses idées qu'il a gardée de ses récentes crises intimes, lui fait ressentir une sorte de soulagement à être forcé de s'éloigner du champ de bataille. Comme il Ta dit encore, il lui semble « qu'une Providence secourable le tire d'une position qui menaçait de devenir impossible* ». Ce n'est pas qu'il se désintéresse des idées qu'il a tant travaillé à faire prévaloir : mais il se flatte d'avoir, par sa résistance même, sauvé son tract d'une condamnation épiscopale, d'avoir assuré aux doctrines qu'il y soutenait, sinon l'approbation, du moins la tolérance des chefs de l'Eglise. Et puis, par le silence auquel il se condamne, il croit avoir acheté celui de ses adversaires ; c'est un traité de paix, tout au moins une trêve qu'il s'imagine avoir conclue *.
Newman ne garde pas longtemps l'espérance qui lui a fait consentir à cesser les tracts. Au lieu de la paix qu'il attendait, la guerre continue plus violente que jamais. En avril, en mai, dans les mois qui suivent, les publications des deux partis se succèdent et se heurtent. Le tutor Nilson, le professeur Faussett,
t Apologia.
2 Lelt, and Corr, of J.-H. Newman, t. 11, p. 341, 342.
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Robert Lowe qui devait marquer dans la politique, les écrivains « libéraux » de la Retme d'Edimbourg s'acharnent contre le tract 90, insistant sur le reproche de (Hshonesty, Tous développent plus ou moins Tidée qu* Arnold exprimait alors en ces termes : « Mes sentiments vis-à-vis d*un catholique romain sont tout différents de mes sentiments envers un newmaniste, parce que j^estime le premier un ennemi loyal et Tautre un trattre. L'un est un Français dans son propre uniforme et dans sa garnison ; Tautre, un Français déguisé en uniforme rouge et tenant un poste dans nos domaines, avec le dessein de nous tromper. J'honorerais le premier et je pendrais le second ^ . »
A défaut de Newman qui se tient à l'écart, Keble, Pusey, Palmer,Hook, Ward, Oakeley prennent, tour à tour, la défense du tract attaqué. Ils ne le font pas tous, il est vrai, par les mêmes arguments. Pusey justifie l'interprétation donnée aux Articles, par les sentiments catholiques qu'il prête aux reformers; il aime à se couvrir de l'autorité des théologiens anglicans du XVII* siècle et insiste sur ce qui le sépare de Rome. Ward, au contraire, étale nettement, presque brutalement, ce que le tract a voilé par prudence ou ménagement; il admet que les reformers avaient des sentiments anticatholiques et proclame qu'il prend les Articles « dans un sens qui n'est pas le sens naturel » ; sans nier les « corruptions pratiques » reprochées par Newman à TEglise de Rome, il tend à atténuer, à effa-
1 Lettre du 30 octobre 1841. {Lif9 of Th, Arnold, par Stanley, t. Il, p. 245.)
220 NBWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD
cer la distinction faite entre Terreur romaine et la vérité catholique ; il ne cache pas que cette Eglise lui parait, par plus d'un point, supérieure à TEglise d'Angleterre, dont il confesse Tétat misérable et le péché de rébellion. Pusey et Ward, en cette circonstance, prétendaient, de très bonne foi, ne faire qu'exposer les idées de Newman ; seulement l'un s'attachait à les c minimiser » pour ne pas donner prise aux préventions protestantes ; l'autre s'appliquait à les pousser à leurs conséquences les plus extrêmes pour répondre au reproche de subtilité, d'inconséquence et de duplicité. Naturellement les autorités universitaires continuent à peser de tout leur poids dans le sens des adversaires du tract. Elles traitent en suspects les jeunes gens qui leur paraissent « teintés de tractarianisme ». Ward est obligé de se démettre des fonctions de lecturer en mathématiques et en logique qu'il occupait à Balliol collège. Le prévôt d'OrteZ collège avertit Church qu'il ne peut le maintenir dans la position de iutor. Avis est ainsi donné aux undergraduates qu'en demeurant attachés à Newman ils ne pourront obtenir les situations enviées dans les collèges. Plus d'un, — ambitieux ou timide, — s'éloigne d'un parti devenu suspect. D'ailleurs, comme pour notifier avec plus d'éclat, à cette jeunesse, que la faveur et l'influence ne sont plus du côté de Newman, au moment où celui-ci abdique, son plus passionné adversaire fait une entrée triomphale à Oxford : Thomas Arnold y est nommé, à la fin de 1841, professor regîus d'histoire moderne ; à sa leçon d'ouverture, le 2 décembre 1841, l'affluence est telle qu'on
est obligé de se transporter dans la salle du théâtre* « Le lion du jour, écrit Church à Rogers, est Arnold avec ses /«ctur^j qui ont fait grand tapage dans le monde exalté, littéraire et fashionable d'Oxford ^ » Ce succès semblait marquer ravènement d'une influence nouvelle sur la jeunesse universitaire. A la vérité, elle ne devait pas durer longtemps : peu après, en juin 1842, Arnold mourait presque subitement d'une angine de poitrine.
Quelque pénible que dût être à Newman le revirement d'Oxford, il attachait toujours beaucoup plus d'importance à l'attitude des évèques. S'il avait consenti, dans la transaction conclue avec l'évèque d'Oxford, à suspendre les tracts^ c'était surtout pour écarter le danger des condamnations épiscopales, et il avait cru obtenir à ce sujet des assurances plus ou moins formelles. Or voici que, dans des mandements publiés au cours de l'automne de 1841, plusieurs évèques censurent le tract 90. Le signal une fois donné, d'autres suivent ; c'est comme une traînée de poudre. En août 1842, on en comptera quarante-deux, et ce ne sera pas encore la fin. Tous, sans doute, ne vont pas jusqu'à déclarer, comme l'un d'eux, que le tract 90 est le « chef-d'œuvre de Satan ». Mais tous répu< dient sévèrement une interprétation des Articles qui leur parait entachée de romanisme, déloyale envers l'Eglise, propre à susciter le schisme ou l'apostasie. L'évèque de Londres et Tarchevéque de Canterbury qui, au début, tout en n'admettant pas la
1 Life and leiters of Dean Church, p. 84.
doctrine du tract^ se refusaient à frapper les tractarians et paraissaient soucieux d*étouffer la polémique, cèdent à rentratnement général. Le D' Phillpots, évèque d'Exeter, le plus High Church de Fépiscopat, déclare le tr€u:t « offensant et indécent à Fégard de TEglise, malséant et injuste à Tégard des reformers ». Enfin Tévèque d'Oxford Ini-méme, au mépris des engagements queNewman croyait aToir été pris envers lui, n'estime pas pouvoir garder le silence ; son mandement contient, au milieu de quelques compliments à l'adresse des tractartans^ une répudiation de Tinterprétation donnée aux Articles. De la part de ces prélats, ce n'était pas une censure en Tair, sans portée pratique. L'évéque de Londres, qui était cependant des plus modérés, disait en présence de plusieurs jeunes clergymen : « Après avoir lu le tract 90, aucun pouvoir sur la terre ne me déterminerait à ordonner une personne qui en soutiendrait systématiquement les opinions. » Et il repoussait, en effet, de Tordination, des clercs suspects de penser comme la nouvelle école sur le sacrifice eucharistique et sur d'autres points*. L'évoque de Winchester refusait d'admettre à la pr^ trise le révérend Young, curate de Keble, parce qu'il avait, sur la présence réelle, les idées de ce dernier et de Pusey; Keble, si pacifique qu'il fût, protestait et songeait sérieusement à résigner sa cure*. Aucun doute n'était donc plus possible : c'était bien l'interprétation catholique des Articles, c'était toute la doctrine catho-
ï Lelt, and Corr. of J.-B, Newtnan^ t. II, p. 377. • /6ù/., p. 350 à 390.
lique des tractarians que les évèques répudiaient avec éclat, et ils déclaraient qu'il n*y avait plus place dans leur Eglise pour qui pensait ainsi.
A la môme époque, et comme pour ne plus permettre aucune illusion sur son véritable caractère, rEglise d'Angleterre se déclarait, par un acte public, en communion avec les luthériens et les calvinistes. Sous rinspiration du ministre de. Prusse, le baron de Bunsen, et avec Tapprobation de Tarchevêque de Canterbury et de Tévêque de Londres, le gouvernement faisait voter, dans les derniers mois de 1841, un bill établissant un évéque anglican à Jérusalem : cet évéque, choisi alternativement par TAngleterre et par la Prusse, consacré par les évoques anglais, devait exercer sa juridiction sur les protestants d'autres confessions qui désireraient se placer sous son autorité, sans que ceux-ci fussent pour cela tenus de répudier leurs symboles particuliers et d'adhérer à celui de l'Eglise d'Angleterre. On ne pouvait afficher plus ouvertement la volonté de se confondre avec les hérésies continentales et de n'attacher aucune importance aux divergences dogmatiques. Arnold le comprit ainsi et triompha de voir admise et pratiquée par l'épiscopat l'idée, depuis long^mps soutenue par lui, « qu'une Eglise nationale pouvait réunir des personnes professant des articles de foi différents * ». Newman, par contre, ne tarissait pas, dans ses lettres, sur ce qu'il appelait « cette atroce affaire de Tévéché de Jérusalem ». «Je suis persuadé, écrivait-il, que cette mesure aura plus
1 Lettre du 21 septembre 1841. (Life of Th. Arnold, t. IL)
fait pour nous ôter le caractère d'une Eglise, to unchureh us y que tous les événements qui se sont produits depuis trois cents ans. » Si désireux qu'il fût de rester à Técart, il crut de son devoir d'adresser à son évéque, une protestation solennelle contre cette compromission avec rhérésie qui « privait son Eglise du droit d*ètre considérée comme une branche de TEglise universelle » et lui enlevait ainsi tout titre à « Tallégeance des catholiques ».
La crise, de jour en jour plus grave, que traversait le Mouvement tractarien, était faite pour fixer l'attention des catholiques clairvoyants, de celui surtout qui, dès le premier jour, en avait eu, presque seul entre tous ses coreligionnaires, Tintelligence sympathique. Wiseman se trouvait précisément, depuis quelque temps, en mesure d'observer les événements de plus près et d'y intervenir plus efficacement. En 1840, par suite d'une décision pontificale ayant porté de quatre à huit le nombre des vicaires apostoliques en Angleterre, il avait été nommé, avec le titre d'évèqne de Melopotamus, coadjuteur du vicaire apostolique du district central de l'Angleterre et président du collège d'Oscott, près de Birmingham. « Bénissez, 6 Seigneur, s'était-il écrié en mettant le pied sur le sol anglais, bénissez mon entrée dans cette terre de mes désirs ^ s Tout le
« Life and Times of Card, Wiseman^ par Wilfrid Ward, 1. 1-, p. 341.
préparait an WUe qa'il allait avoir à remplir, le prestige d'une réputation devenue européenne, ses relations étendues, son esprit ouvert, généreux et brillant, le point de vue élevé d*où il avait observé jusqu'alors le problème religieux dans les pays étrangers comme dans sa patrie. Il avait tout de suite manifesté son intention de ne pas s'absorber dans la direction scolaire d*Osoott et de porter ses regards au dehors, surtout vers Oxford. « Non, se disait-il en se promenant devant son collège, ces bâtiments n'ont pas été élevés pour faire Téducation de quelcpies jeunes garçons, mais pour être le centre de ralliement du mouvement vers TEglise catholique, mouvement encore silencieux, mais vaste, qui a commencé et qui doit aboutira »
Vivement intéressé par le tract 90 et par les polémiques qui suivirent, Wiseman jugea qu'il convenait aux catholiques d*y prendre position. Il le fit par une lettre adressée à Newman; avec beaucoup d'égards et de marques de sympathie, il y protestait contre la distinction que ce tract prétendait établir entre la doctrine officielle de l'Eglise romaine et certaines . corruptions tolérées par elle. Newman laissa à Palmer le soin de répondre. En même temps, Wiseman cherchait, par Tentremise de deux récents convertis, M.- Lisle Phillips et l'architecte Pugin, à entrer en relations avec les tractarians romanisants, Ward, Oakeley, Bloxam; il ne désespérait pas d'atteindre Newman lui-môme. Il écrivait à M. Phillips des lettres destinées à être montrées à Oxford, où il s'efforçait
1 Life and Times of Card. Wiseman, 1. 1, p. 348.
d'éclnircir les malentendus, de désarmer les préventions; ainsi tâchait-il de s'expliquer sur Talliance des catholiques avec 0*Connell; ainsi encore disait-il à l'adresse des tractarians qui conseillaient aux catholiques romains de commencer par se réformor euxmêmes : a Notre réforme est entre vos mains... Puissions-nous compter parmi nous un nombre, si petit qu'il soit, d'hommes tels que ceux qui écrivent les tracts I Que quelques-uns seulement de ces hommes, avec le haut caractère ecclésiastique que je crois qu'ils possèdent, entrent pleinement dans l'esprit de la religion catholique, et nous serons bientôt réformés et l'Angleterre vite convertie. Je suis prêt à reconnaître qu'en toutes choses, sauf le bonheur de posséder la vérité et d'être en communion avec la vraie Eglise de Dieu, nous sommes leurs inférieurs. Ce n'est pas à vous que je dis cela pour la première fois. J'aidit, depuis longtemps, à ceux qui m'entourent, que si les théologiens d'Oxford entraient dans l'Eglise nous devrions être prêts à retomber dans l'ombre et à passer au second plan^ m Avec quelle anxiété Wiseman attendait le résultat de ses démarches 1 Grande était sa joie, quand il recevait, à Oscott, la visite de quelques-uns des jeunes tractarians. Grande, au contraire, sa tristesse, quand une lettre, directement adressée à Newman, recevait une réponse qu'il qualifiait de distressing^. Ainsi pas* sait-il par des alternatives d'espérance et de découragement, poussé par l'ardeur généreuse et un peu
1 Life and Times of Card. Wiseman, 1. 1, p. 384 à 386. » Ibid , t. !•', p. 392.
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impatiente de sa nature, à se mettre en avant, assez clairvoyant cependant pour se rendre compte qu'à trop se montrer il risquait d'effaroucher et de compromettre ceux qu'il voulait gagner, d'autant plus ému qu'il sentait que les événements se passaient en un monde où il avait peine à atteindre, mais comprenant qu'à défaut de son action personnelle une force mystérieuse agissait sûrement et puissamment au plus intime des âmes. « Ce qui apparaît à la surface, écrivait-il, n'est rien à côté du travail qui se fait au fond. Les tractarians deviennent de jour en jour plus dégoûtés de l'anglicanisme, de sa stérilité, de son défaut de solidité, de son enseignement bégayant.*. Ils s'avancent d'un pas si constant, si régulier, qu'il doit forcément en résulter ou qu'ils amèneront et pousseront leur Eglise avec eux ou qu'ils la laisseront derrière eux^ »
Les difficultés auxquelles se heurtait Wiseman n'étaient pas toutes du côté des anglicans. La plupart des catholiques anglais, sous l'empire de méfiances et de re3sentiments séculaires, ne parvenaient toujours pas à comprendre qu'il pût leur venir quelque chose de bon de leurs anciens persécuteurs. Les espérances de Wiseman leur paraissaient chimériques, ses démarches compromettantes. On ne pensait pas autrement, même tout près de lui, à Oscott. Ses meilleurs amis croyaient devoir lui crier gare, tel l'historien Lingard qui lui rappelait quelle avait été, du temps de Laud, la déception de ceux qui s'étaient laissés gagner à une semblable espérance. D'autres ne se gênaient pas pour le blâmer
t Life and Tmes of Card. Wiseman, t. I**, p. 387, 38t.
228 NBWMAN ET LB MOUVEMENT D OXFOBI)
et le dénonçaient à Rome. Ces sentiments dominaient dans les journaux catholiques. Dans une brochure intitulée : Leâ PuMy%»t9$ tùnt-Us sincèreê ? un prêtre déclarait que le baiser de Newman était une trahison. Wiseman déplorait une attitude qui semblait faite pour empêcher tout rapprochement. Dans ses lettres, dans ses conversations, il ne se lassait pas d*affîrmer, à rencontre des doutes et des méfiances de ses coreli- ; gionnaires, la sincérité, la pureté d'intention, la hau- . teur de vertus de Newman et de ses amis.
Conformément à ses habitudes,- Wiseman estima que le meilleur moyen de faire face aux difficultés qu'il rencontrait, aussi bien chei les anglicans que chez les catholiques, était de s'en expliquer publiquement En septembre 1841, sous forme de lettre au comte de Shrewsbury, catholique notable, il fait paraître une brochure où il examine les diverses questions soulevées par la crise religieuse de l'Angleterre. Il s*y défend contre ceux qui le traitent de « visionnaire », parce qu'il attache de l'importance au mouvement de rapprochement qui s'est produit chez les « théologiens d'Oxford » ; il s'autorise de l'exemple de Bossuet qui avait « regardé comme un devoir d'entamer avec Leibnitz une discussion sérieuse sur la possibilité de réunir l'Allemagne à l'Eglise romaine ». Il insiste sur tous les faits qui témoignent que non seulement les individus se rapprochent des doctrines et des pratiques catholiques, mais qu'il y a tendance vers € l'union en corps ». A ceux qui prétendent que c'est une mancsuvre intéressée, que les anglicans « désirent prendre aux catho-
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liques assez pour affeimir leur Eglise, sans avoir l'idée d'aller plus avant », il répond que « ce soupçon est injuste et repose sur Tignorance du caractère et des frais sentiments de ces écrivains ». A l'appui, il fait de longues citations de Newman et de Ward. Il y constate à quel point ces esprits sont mécontents du système de TEglise anglicane ; ce n'est pas un blâme sur tel point, « c'est, dit-il, un dégoût absolu de tout ; c'est l'accablement du bûcheron chargé de ramée : celui-ci ne se plaint en particulier d'aucune des branches qui composent son fardeau, c'est le faix entier qui le fatigue et l'accable. » Puis, après avoir mis ainsi en lumière cette attitude toute nouvelle des anglicans, Wiseman ajoute :
Je n'ai pas besoin de tous demander avec quels sentiments nous devons les accueillir; n*est-ce pas avec ceux de la sympathie et de la charité, avec les efforts d'une cordiale coopération ? Quoi ! tandis que de semblables regrets sont exprimés autour de nous, resterons-nous froidement assis, an lieu de nous lever, en criant à nos frères désolés : Ayez bon espoir I Assis dans les splendeurs de la lumière, pourrions-nous les voir essayant de s'ouvrir, en tâtonnant, un chemin vers nous, à travers la nuit qui les entoure, trébuchant faute d'une main amie qui les soutienne, ou s'écartant du sentier faute d'une voix qui les dirige, et rester tranquilles, muets, prenant un cruel plaisir au spectacle de leurs pénibles efforts, ou, de temps en temps peutêtre, insultant à leur détresse, en laissant arriver jusqu'à eux rinsolence d'un ricanement à demi étouffé ? A Dieu ne plaise ! Si nous devons nous tromper, si nous devons faire un faux pas, la chute sera plus commode en tombant du côté de deux vertus théologales que sur le froid terrain de
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la prudence humaine. Si j*ai eatrop de confiance dans mes motifs d*espérer et trop de charité dans mes manières d*agir, j'accepte le danger de voir sourire de ma simplicité et sur la terre et dans le ciel. Là-haut, du moins» il n'y aura point de dédain dans les sourires.
Wiseman tÂche de toucher d'une main légère aux pratiques catholiques qui éveillent des préventions chez les anglicans; il évite de désavouer ses propres coreligionnaires, mais se garde de laisser croire que toute réforme est impossible. 11 insiste sur la nécessité, pour les catholiques, de devenir meilleurs et surtout d'être charitables. « La dureté, dit-il, le sarcasme, Taigreur ne contenteront jamais les intelligences et ne gagneront pas les coeurs. » Sans doute, il ne se fait pas illusion sur les difficultés que Ton rencontrera :
Le chemin, dit-il, est plein d'ennuis et de fatigues. La terre promise se trouve de l'autre côté du désert Dans le désert, nous rencontrerons de durs rochers et des plainds de sable, également difAciles à traTorser, pour des causes différentes. 11 faudra de l'énergie pour les uns, une persé- ▼érance infatigable pour les autres... 11 y aura de vastes solitudes sans eau, des sources amères, des découragements, des murmures et des infidélités. Les tables seront plus d'une fois jetées à terre et brisées, puis écrites de nouveau. Enfin on pourra mourir sur le Nébo, tout en regardant avec de tendres regrets la terrre où surabondent le lait et le miel, sans espoir d'y entrer. Grâce à Dieu, ni la manne ne nous manquera, ni l'espérance, ni la confiance dans le Seigneur d'Israél.
Pour Newman et ses amis, il y aurait eu certes plus d'une réflexion à faire sur le contraste entre le ton
dont parlait d'eux cet évèque catholique et le langage qu'à cette môme époque leur tenaient leurs propres évèques. On ne saurait dire, cependant, que cette publication ait, sur le moment, exercé grande action sur la conduite des tractartana. Elle n'en honorait pas moins son auteur, dégageait sa cause des voies étroites et périlleuses où d'autres tendaient à la fourvoyer; elle traçait un programme et donnait une leçon dont, encore aujourd'hui, les catholiques d'Angleterre ne peuvent mieux faire que de s'inspirer.
Newman avait été surpris et profondément blessé des censures épiscopales. Beaucoup d'écrivains anglicans ont cru trouver là l'explication de son changement d'Eglise. Si l'on veut dire que ce changement a été l'effet d'une sorte de ressentiment personnel, ce n'est pas exact, et Newman a pu écrire, au moment de sa conversion, « qu'il n'avait conscience d'aucun ressentiment ». Mais il est très vrai que sa <îonfiance dans l'Eglise d'Angleterre a été grandement ébranlée par l'attitude de ses évoques. « Ah! Pusey, disait-il peu après à son ami, nous nous sommes appuyés sur les évéques, et ils se sont effondrés sous nous, tJiey hâve broken down underus^, » Par le tract 90, il avait voulu éprouver si son Eglise pouvait porter la charge de vérité catholique qu'il jugeait indispensable à la véritable Eglise du Christ. Les chefs autorisés de cette Eglise
» Life of Pusey, t. Il, p. 237
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répondaient qu'elle ne le pouvait ni ne le voulait, et, en même temps, par la constitution de Tévèché de Jérusalem, ils déclaraient vouloir être en communion avec les hérétiques.
Malgré tout, Newman se refuse encore à condamner définitivement TEglise qu'il a si longtemps regardée comme sa mère. Il reprend péniblement, sur des bases devenues plus étroites, le travail auquel il s'épuise, depuis des années, pour établir les titres de Tanglicanisme. Sur les ruines et avec les fragments brisés de ses premiers systèmes, il essaye d'élever un édifice plus humble, mais qui paraisse habitable. Obligé de confesser que la situation de son Eglise est « anormale », il tâche de se persuader qu'elle n'est pas illégitime, et qu'on peut, qu'on doit lui rester fidèle. Il n'admet pas surtout l'idée d'une conversion individuelle à l'Eglise romaine dont il persiste à dénoncer les « abus » et les « corruptions ». Son devoir lui semble être d'user de son autorité sur ses disciples pour les détourner d'une telle conversion. Sa correspondance nous le montre très occupé de cette préservation ^ C'est à lui que Pusey s'adresse pour retenir ses amis tentés d'aller à Rome^. Son intervention est généralement efficace. A cette époque, un seul lui échappe, et encore n'est-il pas de ses intimes : c'est un certain Sibthorpe, fellow de Magdalen, qui, étant allé, vers la fin d'octobre 1841, faire visite à Oscott, sans arrière-pensée d'abjuration, en revient, quelques jours après, au grand
1 UtL and Corr. ofJ.-H, Newman, t II, p. 346, 348, etc. » Life of Pusey, t. II, p. 229.
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étonnement de tous, catholique romain; conversion hâtive et peu réfléchie, car, deux ans après, il devait retourner à ranglicanisme^
Newman, très mécontent de cette défection, en parle sévèrement et s'inquiète de mettre les siens en garde contre un exemple qu'il juge funeste. Il ne lui suffit pas de le faire dans ses lettres privées ; il se détermine à aborder le sujet en chaire, et, en décembre 1841, dans une suite de quatre sermons, il tâche de démontrer qu*en dépit de ses faiblesses FEglise anglicane a encore des titres suffisants à la fidélité de ses enfants. Dans cette vue, il imagine une théorie nouvelle, celle de Samarie. Si malheureusement séparée que soit son Eglise, il estime qu'elle ne peut être comme si elle n'avait jamais été une Eglise ; « elle est, dit-il, Samarie. » Il rappelle alors comment, en dépit de leur schisme manifeste, les tribus rebelles du royaume d'Israël avaient continué à être traitées en peuple du Seigneur, comment Dieu leur avait envoyé les prophètes Elie et Elisée, comment, au moment où tant de miracles s'étaient opérés devant elles, ni la foule sur le mont Carmcl, ni la Sulamite et sa maison n'avaient reçu l'ordre de se séparer de leur peuple, de se réconcilier avec la race de David et de se rendre à Jérusalem pour adorer ; comment, en un mot, les sujets d'Israël, sans être dans l'Eglise, avaient cependant gardé les moyens de salut. Or, plus encore que Samarie, l'Eglise angli-
1 Sibthorpe reviendra une seconde fois au catholicisme, en 1864, et mourra dans cette communion, en 1879. (Lt/'e of Bishop WUberforce^ t. I", p. 202.)
234 NEWlfAN BT LE MOUVEMENT D OXFORD
cane lui paratt posséder les marques d'une présence et d'une vie divine ; il déclare le constater tous les jours, dans la réception des sacrements et particulièrement au lit des mourants Ml en conclut que cette Eglise, elle aussi, est dans Talliance, on qu'elle jouit, en dehors de Talliance, de grâces extraordinaires. Par suite, dût-on admettre qu'elle n'est pas une portion de l'Eglise une, on n'est pas plus tenu de la quitter pour Rome, que le sujet d'Israël n'était tenu de quitter Samarie pour Jérusalem. Les paroles qui terminent ces sermons trahissent l'angoisse avec laquelle le prédicateur tâche de faire accepter aux autres, et aussi à lui-même, ce dernier essai de justification de son Eglise. « De quoi avons-nous besoin, s'écrie-t-il, si ce n'est de foi dans notre Eglise? Avec la foi, nous pouvons tout; sans la foi, nous ne pouvons rien. Si nous avons à son égard de secrètes défiances, tout est perdu ; nous perdons notre nerf, nos pouvoirs, notre position, notre espérance. Un froid découragement, un malaise de l'esprit, une humeur mesquine et chagrine, la lâcheté etla nonchalance nous enveloppent, nous pénètrent, nous oppressent. Qu'il n'en soit pas ainsi pour nous! Ayons bon courage. Acceptons cette Eglise comme le don de Dieu et notre part. Imitons
^ C'est une idée sur laquelle Newman, k cette époque, reye* nait avec persistance. Ainsi écrivait-il à son jeune ami Wood € S'il n'est pas présomptueux de le dire, la présence intime du Christ en nous, par les sacrements, m'apparatt bien plus nettement, telle qu'elle nous est promise, au moment où les signes extérieurs de cette présence me sont retirés. Et je me résigne à demeurer avec Moïse dans le désert, ou avec Eiie excommunié du temple. »
celui qui, sur le bord du Jourdain, prit le manteau qu*Elie avait laissé tomber sur lui, frappa les eaux et dit : Où est le Seigneur, Dieu d*Elie? Cette Eglise est comme le manteau d*Elie, une relique de celui qui a été emporté là-haut. »Newman, sans doute, ne se dissimulait pas qu'en comparant ainsi Rome à Jérusalem et TEglise d*Angleterre à Samarie il « abaissait le niveau de son Eglise et affaiblissait la base de sa controverse ». Mais il n'avait pas conscience de pouvoir mieux faire : c'était comme un dernier retranchement, élevé un peu à la hâte, pour essayer de prolonger la résistance.
Cette conviction que le devoir de tout anglican est de rester dans son Eglise, Newman se fait un point d'honneur de TafiOrmer plus hautement encore aux quelques catholiques avec lesquels les circonstances le mettent en correspondance. Il cherche visiblement à décourager, de ce côté, des espérances qu'il voit grandir et qui le troublent. « Que mes sympathies pour la religion de Rome, écrit-il à l'un de ces catholiques, se soient accrues, je ne le nie point ; mais que mes raisons pour fuir sa communion se soient diminuées on modifiées, ceci serait probablement plus difficile à prouver. Or je désire prendre pour guide la raison, non le sentiment. » Il ajoute, un autre jour: « Je vais vous affliger, je le crains, en vous disant que vous regardez le chemin que nous avons fait vers vous, sur le terrain de la doctrine, comme plus considérable qu'il ne Test en réalité. » Il consent à envisager la possibilité d'une union entre les Eglises, mais pour plus tard. Tant que
Rome ne se réforme pas, cette union lui paraît impossible, (c Beaucoup parmi tous, écrit-il toujours à un de ses correspondants catholiques, disent que noussommes vos plus grands ennemis ; nous Tavons dit nous-mêmes ; nous le sommes, nous le serons, tant que les choses resteront dans Tétat actuel. » En attendant, il déclare « ne pouvoir souffrir Tidée que les siens passent individuellement àFEglise romaine». « Nous avons, ajoutet-il, trop enhorreur le principe du jugement privé, pour nous y confier dans une question aussi grave. » Et dans une autre lettre: « Je sais qu^ilest tout à fait dans Tordre des possibilités que tel ou tel des nôtres vienne à passer à votre communion : toutefois, ce serait pour vous un grand malheur, bien plus encore qu'un chagrin pour nous. Si vos amis veulent mettre un abîme entre eux et nous, qu'ils fassent des conversions I » On sent que Newman se raidit quand il a affaire à des catholiques, surtout à des prêtres. C'est bien le même homme qui. Tannée précédente, avait si mal reçu Spencer. Cette raideur devient plus marquée enoore, s'il croit entrevoir quelque dessein d'intervenir dans la crise intime de sa conscience. Wiseman en fait Tépreuve, le jour où il se risque à lui écrire directement. « Je ne pouvais souffrir, a rapporté Newman après sa conversion, que des catholiques charitables vinssent se mêler de nos questions d'Oxford, et je les repoussais durement quand ils tentaient de me faire du bien à moi person nellement. En vérité, il n'y avait rien, dans le moment, de plus propre à me rejeter en arrière. De quoi vous mélez-vous, avais-je envie de leur dire, ne pouvez-vous
me laisser en repos? Vous ne pouves me faire aucun bien; de moi, vous ne savez rien an monde; vous pouves positivement me faire du mal; je suis en des mains ' meilleures que les vôtres. » Des prêtres catholiques alors en relations avec Newman, un seul trouve le chemin de son cœur.: c'est le D' Russell qui sera plus tard président du séminaire de Maynooth. Affable, discret, sobre de controverse, il évite de lui parler des questions ea discussion, le laisse à ses propres réflexions et se borne à lui envoyer quelques livres pouvant l'éclairer sur les prétendus abus reprochés à Rome. Newman a dit de lui, dans son Apologia : « Il a eu peut-être plus de part que tout autre à ma conversion^. »
Si ferme, si raide même qu'il affecte d'être quand il fait front à ceux qu'il regarde encore comme Tennemi, Newman est loin de l'être toujours autant, une fois en face de soi et livré à ses propres pensées. Il ne peut pas s'empêcher de se demander si, après tout, ses arguments sont bien solides et si Rome n*a pas raison. II a raconté depuis comment, au cours de l'été de 1841, le doute de 1839 était revenu ; comment « le fantôme lui était apparu une seconde fois » ; comment, en étudiant les ariens, il avait eu, tout à coup, la même illumination qui s'était produite, deux ans auparavant, à propos des monophysites ; comment il avait vu clairement « que les ariens purs étaient les protestants, que les semi-ariens étaient les anglicans, et que Rome
) Lettres des 8 et 26 avril, da 5 mai, du 18 juin, du 12 septembre 1841. (Apologia.)
238 NBWMAN BT LE MOUVEBiENT D OXFORD
était toujours la même ». Cette lueur, à la vérité, n*a pas été plus durable qu*en 1839 ; cette fois encore, Samuel n'a pas reconnu la voix de Dieu; mais son trouble, son anxiété en ont été augmentés. Parfois ils se trahissent dans Tentraînement d'une conversation ou d'uae correspondance intime. Ainsi, un soir, causant avec son curate^ Isaac Williams, se laisse-t-il aller à dire, au grand scandale de ce dernier, « que l'Eglise d'Angleterre a tort et que le devoir est de se joindre à Rome ^ ». Un autre jour, c'est à Robert Wilberforce qu'il confie « le soupçon que sa foi dans l'anglicanisme pourrait bien finir par se briser et que peut-être ils se trouvent tous deux hors de l'Eglise ». « Aucune commnnication, lui répond Wilberforce, ne m'a jamais bouleversé comme l'a fait votre lettre de ce matin '. » D*ordinaire il se refuse à rien dire qui engage l'avenir. Tout en se défendant, par les motifs indiqués plus haut, de songer, pour le moment, à quitter son Eglise, il ne veut plus répéter ce qu'il aimait naguère à dire : « Anglican je suis né, anglican je veux mourir. » A propos d'un ami qui lui demandait une assurance de ce genre, il écrit, le ^5 décembre 1841 : « M. et ses pareils ne peuvent-ils comprendre qu'il n'est ni sage, ni juste, ni patient, de demander à d'autres : Que ferez-vous dans telles circonstances? quand ces circonstances ne se sont pas présentées, quand elles peuvent ne se présenter jamais ?... Je parle en toute sincérité, lorsque je dis qu'il y a des choses auxquelles je ne songe pas et ne vpux pas
1 Autobiography ofhaac Williams , p. HO.
* ApologiOm
songer; mais, si Ton vient dix fois m*interroger sur ces choses, je commence enfin à y songer... Notre marche la plus sûre n'est-elle pas de faire simplement, jour par jour, ce que nous croyons juste, sans nous inquiéter des conséquences^?» A son ami Hope, il écrit, le 17 octobre 1841 : a Je vous avouerai que les mandements des évèques (sur te tract 90) sont chose fort grave.. • Je ne puis nier qu'il se fait une grande et inquiétante épreuve pour voir si notre Eglise est ou n*est pas catholique. L'issue peut ne pas se produire de notre vivant. Mais je dois dire nettement que, si cela doit aboutir au protestantisme, je jugerai de mon devoir, si je vis, de m'en séparer... Je crains d'être obligé de dire que je commence à croire que le seul moyen de garder l'Eglise d*Angleterre est d'envisager ouvertement la possibilité de la quitter et d'agir en conséquence^. » Plus tard, après sa conversion, quand il pouvait se rendre compte, mieux qu'il ne l'avait fait sur le moment, des crises par lesquelles il avait passé, Newman écrivait : « A dater de la fin de 1841, je fus sur mon lit de mort, en tant que membre de l'Eglise d'Angleterre. »
viir
L'anxiété de Newman ne pouvait qu'être aggravée par les divisions croissantes qu'il voyait éclater entre ses amis. Il a écrit le tract 90 pour retenir les ardents
1 Apologia,
s UU, and Corr. of J.-H. Newman, t. II, p. 3â&, 39I.
et leur rendre Tanglicanisme habitable. La condamnation dn tract produit naturellement refiet contraire. Ces ardents, loin d'être retenus, sont poussés dn côté où ils penchaient déjà. La faiblesse de Tanglicanisme leur parait plus manifeste, et ils sentent davantage la ^ supériorité du catholicisme romain. Ward et Oakeley, dans le Briiish Critic, devenu leur organe, attaquent violemment la Réforme, insistent sur ce qui manque à leur Eglise et établissent, entre elle et l'Eglise de Rome, une comparaison qui se termine toujours à l'avantage de la dernière. Pas plus que Newman, ils ne concluent à changer de communion, mais leur langage n'en est pas moins assez menaçant. <c Nous ne pouvons, écrit Oakeley, rester où nous sommes. Nous devons aller en arrière ou en avant, et ce sera sûrement ce dernier parti que nous prendrons. » Ward développe les mêmes idées, avec moins de ménagements encore, dans les conversations si bruyantes, si provocantes et, en même temps, de si belle humeur, dont il fait retentir tous les échos des common rooms.
En même temps, Ward et ses amis sont en correspondance affeclueuse et en relations de visite avec des convertis catholiques, porte-parole de M*' Wiseman, Tarchitecte Pugin et M. Phillips; ils confèrent avec eux sur les moyens de préparer la réunion des deux Eglises ; ils se rendent, à plusieurs reprises, pendant le cours de 1841, à Oscott, s'y entretiennent avec M** Wiseman, visitent, à peu de distance de là, le monastère cistercien de la Grâce-Dieu, assistent aux offices et reviennent charmés des hommes et des
choses ^ Ce n'est pas seulement par ces démarches privées quMIs fraternisent avec les papistes. Le 13 avril 1841, Y Univers de Paris publie une longue lettre, aussitôt reproduite et commentée par tous les journaux catholiques d'Europe, dont Fauteur, demeuré anonyme, dit être un jeune membre de TUniversité d'Oxford : la lettre a été en effet écrite par Ward avec Tassistance de Dalgaims. Elle commence par noter les signes qui, à Oxford notamment, paraissent annoncer la réunion de TEglise anglicane à TEglise catholique ; puis, rappelant les déclarations, les aveux du tract 90, elle ajoute : « Vous voyez que Thumilité, première condition de toute réforme saine, ne nous manque pas. Nous sommes peu satisfaits de notre position ; nous gémissons des péchés que commirent nos ancêtres, en se séparant du monde catholique ; nous éprouvons un désir brûlant de nous réunir à nos frères ; nous aimons d'un amour sans feinte le Siège apostolique que nous reconnaissons être le chef de la chrétienté... Nous reconnaissons encore que ce ne sont pas nos formulaires, ni même le concile de Trente, qui nous empêchent de nous y réunir. » La réunion qu'a en vue l'auteur delà lettre, c'est seulement la réunion en corps. Il engage les catholiques à ne plus songer aux conversions particulières et à employer plutôt leurs efforts à se réformer eux-mêmes. « Qu'ils nous présentent, dit-il, ce que nous n'avons pas parmi nous, Timage d'une Eglise parfaite
> Sur ces relations, voy. les deux ouvrages de Wilfrid Ward» W,-G. Ward and the Oxford Movement, p. 190 à 201, et Life and Times of Card, Wiseman, t. I, p. 371, 372, 381 à 389, 395 à 397.
en discipline et en mœurs... ; enfin qu'il se trouve, parmi eux, un saint tel que le Séraphin d'Assise, et le cœur de rAngleterre est déjà gagné. » Il termine, en demandant des prières : « Sachez que plusieurs d'entre nous tendent les mains, nuit et jour, vers le Seigneur et lui demandent, avec sanglots, de les réunir à leurs frères catholiques. Français ! ne manquez pas de nous assister en ce saint exercice, et je suis persuadé qu'il ne se passera pas beaucoup de carêmes, avant que nous chantions ensemble nos hymnes pascales, dans ces accents sublimes dont s'est servi, pendant tant de siècles, l'Epouse divine du Christ. » Aussitôt qu'elle est connue eu Angleterre, cette lettre y fait scandale. Les susceptibilités britanniques sont particulièrement blessées de voir prendre les catholiques étrangers pour confidents de l'aveu de détresse, de la confession humiliée et pénitente que l'auteur de la lettre prétend faire au nom de l'Eglise d'Angleterre.
Plus les ardents se compromettent dans le sens catholique, plus ils se trouvent séparés de la fraction modérée des tractarians, Pusey s'en alarme et fait effort pour ramener ceux qu'il voit ainsi s'éloigner. Il demande des explications et adresse des représentations à Ward. Celui-ci révère sincèrement Pusey, mais il lui répond en homme qui ne s'embarrasse pas beaucoup d'être désapprouvé par lui. Loin de contester le désaccord, il déclare avoir parlé précisément pour qu'on ne juge pas des idées de Newman par l'interprétation qu'en eût pu donner Pusey. Loin de se défendre des opinions qu'on lui reproche, il s'en honore, confirme son
LA ORISB 243
dégoût des misères de Tanglicanisme, son admiration pour Rome, son désir de lui être uni. 11 répète, sans doute, qu'il ne songe pas aune conversion individuelle, mais, quand Pusey lui fait demander « une assurance formelle qu'il ne se joindra pas à TEglise romaine », il s'y refuse. A Tentendre, beaucoup sont, comme lui, à ce point convaincus « des corruptions et des défauts de TEglise anglicane, que, n'était leur confiance en Newman, ils ne pourraient croire qu'elle fût une véritable Eglise ». Il affirme du reste être en conformité avec les vues de Newman, telles que celui-ci les a exposées, soit spontanément, soit en réponse aux questions qu'il lui a posées. Il ajoute être prêt à abandonner toute opinion qu'il saurait n'être pas admise par lui^ L'accueil que Ward a fait à ses observations n'est pas pour rassurer Pusey. Tous ceux qui l'approchent remarquent à quel point il est, chaque jour, plus préoccupé, plus triste. Un dimanche, sa mère le trouve tout en pleurs^. Usent d'ailleurs que les soupçons de romanisme s'étendent à tout le parti du Mouvement et ne l'épargnent pas lui-même. Pendant les vacances de 1841, il fait une tournée en Irlande pour y étudier sur place la vie monastique qu'il désirait introduire dans son Eglise ; il suffit de ce déplacement pour donner occasion d'insinuer que lui aussi se dispose à trahir, et ses amis, inquiets, sollicitent de lui des lettres de démenti qu'ils puissent faire circuler. Rendons cette justice à l'honnête Pusey qu'il ne cherche pas à rentrer
* W.-G, Ward and the Oxford Movement, ch. vra, pamm.
• LiU of Pusey, t. II, p. 247.
S44 MBWMÀN ET LB MOUVEMBNT D OXFORD
personnellement en grâce, en répudiant des amis devenus compromettants. Ce n*est pas seulement son cher Newman dont il prend la défense et dont il se porte caution auprès des high-churchmen qui le critiquent <. Ce sont les ardents eux-mêmes, — ceux qui avaient si peu d'égard à ses représentations, — qu'il tâche de couvrir dans une lettre publique, adressée, en février 1842, à Tarchevèque de Canterbury. Cette lettre est d'un accent plus ému, plus vibrant que n'étaient d'ordinaire ses écrits. La thèse qu'il y soutient est que, par leurs censures, les évèques créent précisément ou, en tous cas, aggravent le mal dont ils se plaignent :
On a troublé, dit-il, la paix des plus humbles villages. Chacun se croit menacé de je ne sais quel grand danger. On a raconté que nous sommes tous sur le point de devenir papistes. C'est préparer les gens à quitter notre Eglise. On enseigne à d'autres à se déûer des ministres qui ont travaillé fidèlement, parmi eux, pendant des années. Les négligents se croient justifiés par le cri populaire. Les bien intentionnés se tiennent à l'écart, tristes et perplexes... Si cela continue, mylord, quelle sera la fin? Si nos propres évêques et d'autres encouragés par eux nous dbent (quelque douloureux que ce soit à répéter, ce sont leurs propres paroles) : « Retire-toi, Satan », tandis que ceux de la communion romaine prient pour nous et nous invitent, n'est-ce pas gravement augmenter les tentations, je ne dis pas de nous, mais d'hommes p)us jeunes? Si nous sommes ainsi mis à part du reste du troupeau de Notre-Seigneur, comme des brebis malades et gâtées qui pourraient, si on ne les séparait des autres, les corrompre ; si une marque
1 Voy., par exemple, une lettre de Pusey an Rev. Ghurton. {Life of Pusey., II, p. 269.)
LA ORISB 24b
est mise sur nous et si nous sommes désavoués, une telle situation ne peut durer. Pour nous qui sommes plus vieux, il peut être facile de nous retirer de ce débat pénible, pour rentrer, si cela était jamais nécessaire, dans la communion laïque ou chercher une autre branche de notre Eglise qui nous recevrait ; mais, pour les jeunes dont les sentiments ne sont pas liés à leur Eglise par les habitudes et les miséricordes de beaucoup d'années et pour lesquels travailler à son service n'est pas une seconde nature, un élément de leur existence, leurs sympathies s'évanouiraient, et, s'ils se voient renvoyés de leur Eglise, ils se diront qu*ils doivent appartenir à une Eglise, et ils iront à Rome. Parmi ceux dans l'esprit desquels de sérieux doutes se sont élevés, il n*y a pas seulement ceux qu'on appelle généralement les jeunes gens ; il y en a, on peut le dire, qui sont la fleur de l'Eglise d'Angleterre, des personnes que le sentiment du devoir lie à elle, qui voudraient, pour employer le langage de Tun d'eux, « sentir qu'il est de leur devoir de demeurer en elle le plus longtemps possible ». Ce que nous craignons, ce n'est pas une ébuUition passagère, mais plutôt que la pensée de se séparer de notre Eglise ne devienne graduellement familière à la pensée des gens;... c'est qu'un profond découragement sur nous-mêmes et notre Eglise ne s'empare des esprits, et qu'ils ne l'abandonnent, en pensant que son cas est désespéré...
L'adjuration émue de Pusey ne change rien à l'attitude de répiscopat. L'évéque de Londres a probablement dessein de lui répondre, quand il dit, dans son mandement de 1842, que « Tapostasie de quelques fidèles, et même de beaucoup, serait un moindre mal que d'admettre qn*un membre de l'Eglise anglicane pût légitimement professer les erreurs romaines ^ ».
1 Memoir of bishop Blomfield^ t. (I, p. 30.
246 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'OXFORD
i^usey est-il plus heureux dans Tappel qu'il adresse en même temps à Newman? Il se rend compte que nul ne pourrait avoir plus d'autorité sur les ardents, et il se refuse à croire que ceux-ci soient aussi fondés qu'ils le prétendent, à se couvrir de son approbation. Esprit peu chercheur, peu inquiet, volontiers immobile et comme figé dans la sereine tranquillité de ses affections et de ses préjugés anglicans, habitué à vivre sur soi, absorbé par ses études, ne lisant rien en dehors, ne se mêlant pas aux libres conversations de la jeunesse universitaire, il n'est que très imparfaitement au courant du travail qui s'est fait dans l'esprit de Newman. Il se tourne donc vers lui et lui tient à peu près ce langage : « Voici ce que prétendent Ward et ses amis. Est-il donc vrai que vous les approuviez? Si, comme je l'espère,. il n'en est rien, intervenez pour les arrêter, car ils sont en train de perdre le Mouvement*. » C'est mettre Newman à une difficile et pénible épreuve. Entre les amis qui se disputent son adhésion, pour qui se prononcer? A ne consulter que son cœur, il se rangerait du cêté des modérés. Là sont ses plus vieilles, ses plus tendres, ses plus profondes amitiés. Autant il se sent en sympathie avec la nature d'un Pusey, d'un Marriott, autant celle de Ward l'offusque. Il ne peut se faire à sa prétention de tout décider parla dialectique et tient pour la maxime de saint Ambroise : Non in dialeclicâ complacuit Beo salvutn fdcere populum suum. Cette logique à outrance est l'opposé de son tour d'esprit complexe et subtil ; n'a-t-on pas pu
1 Life of Pusey, t.UI, p. 218 à 226.
dire de lui qu'il communiquait volontiers ses pensées au public, à la façon des poètes, — dont il était, — sous une forme subjective et suggestive, souvent indéterminée et incomplète, laissant le lecteur ou Taiiditeur développer et conclure, sans prétendre, pour son compte, tout raisonner et analyser ? Et, cependant, en dépit de ces déplaisances dont, après plusieurs années, VApoloçia porte encore la trace, il ne peut se dissimuler que Ward et ses amis sont des natures généreuses, courageuses, élevées; que, s'ils sont des disciples peu commodes, ils sont des disciples très dévoués; que, depuis qu'il est censuré, suspecté, ce sont eux qui se serrent le plus près de lui. Et surtout, à considérer non plus les personnes, mais les doctrines, il se sent poussé, par un instinct mystérieux, dans la direction où se précipitent les impatients; il a rintuition qu'en fin de compte ils sont dans le vrai, et que la conclusion vers laquelle ils tendent est celle à laquelle doivent, tôt ou tard, aboutir les principes qu il vient d'être forcé d'admettre. « Ce sont, dit-il, mes vieux amis que j'aime, leur 5Goç et leur caractère, mais j'aime les opinions de mes nouveaux amis, quoique je ne les aime pas eux-mêmes ^ »
Dans cet état d'esprit, comment Newman pourrait-il donner satisfaction à Pusey ? Quand celui-ci se plaint des attaques violentes de Ward et d'Oakeley contre les reformera du xvi® siècle, Newman lui répond que, sans doute, il vaut mieux, quand on n'y est pas obligé, laisser ces reforyners en paix, mais que, pour soi?
^ Autobiography of Isaac \Villia7?is, p. 113.
248 MBWMâN et LB MOUYEBfENT D OXFORD
compte, il est bien près d'en penser autant de mal. Grand étonnement de Pusey qui ne s'en doutait pas. « Vous trouverez étrange, écrit-il à Newman, que je ne connusse pas votre opinion sur les reformers^ mais la préface de la seconde partie des Remaim de Froude ne m'étant pas tombée sous la main, je n'avais pas eu occasion de la lire. « De même pour les autres griefs de Pusey. Newman est à la fois désireux de ne pas le laisser dansFignorance où il paraît être de ce que sont devenues ses opinions, et soucieux de ne pas le blesser par une lumière trop brusque et trop vive. Il se félicite d'apprendre que ses idées viennent d*étre exposées complètement à Pusey par Ward, car, dit-il à Church, « rien n'est pire qu'un état d'obscurité >. «Je suis bien aise, écrit-il à Pusey lui-même, que Ward ait pu parler ouvertement de moi avec vous. Seulement^ vous ne devez pas le prendre comme un bon rapporteur sur ce qui me concerne. Chacun colore ce qu'il entend, avec son propre esprit... Sans doute, sur certains points, il sait plus que vous ce que je pense, parce qu'il m'a posé plus de questions, mais je suis sûr que souvent il n'a pas bien compris mon sentiment exacte »
Si, au risque d'attrister un ami aussi cher que Pusey, Newman lui laisse voir qu'il est, sur plus d'un point, en accord avec les ardents, il n'est pas décidé, pour cela, à suivre ces derniers jusqu^où ils paraissent aller. Il n'oserait pas affirmer sans doute qu'ils sont dans l'erreur; mais il n'est pas assuré qu'ils soient dans le
» Life of Pusey, i. II,p.218 4227.— !««• and Corr. ofJ.'H.NewmaUf t. II, 1). 351.
vrai. D'ailleurs, dût^il suivre la même direction, c'est i son propre pas qu'il entend marcher. Aussi n'est-ce pas sans impatience qu'il subit ces questions incessantes par lesquelles Ward prétend l'amener à dévoiler le dernier terme de toutes ses pensées, ce terme qu'il ne connatt pas lui-même. Son esprit est loin d'être fixé : il est en travail; que ne le laisse-t-on en paix, durant ce travail? De là, en face de ces interrogations, une attitude qui peut laisser quelque équivoque dans Tesprit de ceux qui l'approchent. « Quelquefois, a-t-il rapporté lui-même plus tard, dans ce que j'écrivais, j'allais exactement jusqu'où je voyais, et il m'était aussi impossible d'en dire davantage que de voir ce qui se trouve au-dessous de l'horizon; d'où il résultait que, quand on m'interrogeait sur les conséquences de ce que j'avais dit, je n'avais point de réponse à faire. Quelquefois encore, quand on me demandait si telles conclusions ne découlaient pas de tel principe, je ne pouvais le dire sur-le-champ ; et cela, par cette raison qu'il y a une grande différence entre une conclusion dans l'abstrait et une conclusion dans le concret... Ou bien encore, il pouvait m'arriver d'être positivement dérouté par la clarté même de la logique qu'on me présentait et de donner ainsi ma sanction à des conclusions qui, en réalité, n'étaient pas les miennes ; puis, quand ces conclusions m'étaient rapportées par d'autres, il me fallait les rétracter... Venir à moi avec les procédés méthodiques d'une logique abstraite était donc une sorte de provocation ; et, quoique je ne pense pas l'avoir jamais montré, la provocation me donna quelque indifférence
SftO NEWMAN BT LE MOUVEMENT D'OXFORD
quant à la manière de combattre les systèmes et me conduisit peut-être, comme moyen de soulage, mon impatience, à être mystérieux ou distrait, ou même i céder parce que je ne pouvais répliquer... En disant toiit ceci, je n*attaque en rien la piété et le zèle profonds qui sont les traits caractéristiques de cette seconde phase du Mouvement à laquelle j*ai pris une part si prononcée. Ce que j*ai voulu marquer, c*est que cette phase tendait à troubler mon esprit et à me bouleverser, et que, au lieu de le dire avec simplicité, ainsi que je l'aurais dû, je puis avoir, par une sorte de paresse, donné au hasard des réponses qui m'ont fait paraître dissimulé ou inconséquent ^ »
Ainsi tiraillé entre des amis de plus en plus divisés, hors d'état de leur imposer une direction impérative qui n'a jamais été dans ses moyens et qui l'est moins encore depuis qu'il a conscience que ses premiers systèmes se sont effondrés sous lui, s'entendant appliquer à hii-mème ce vers d'un de ses poèmes : « Tu as pu soulever un peuple, mais tu n'as pas pu le gouverner », impuissant à rassurer les uns et à éclairer les autres, craignant de blesser ceux-ci et de troubler ceux-là, ne sachant comment dire ce qu'il croit utile à ceux qui sont ébranlés et impatients, sans surprendre et peiner ceux dont la foi n'a connu aucune incertitude, se demandant si « ce qui est nourriture pour l'un n'est pas poison pour l'autre », convaincu du danger de parler et de celui de se taire, plus sensible que tout autre, avec sa nature tendre, au chagrin et à la désap-
1 Apologia,
probatîon de ceux qu'il aime, soucieux surtout, jusqu'au scrupule, des âmes qui ont eu foi en lui, incertain du point exact où en sont ses propres croyances, ne sachant pas et n'osant presque pas regarder où il va, passant par des alternatives de lumière et d'obscurité, se rendant compte que toutes ces difficultés, ces anxiétés, ces tâtonnements fournissent prétexte aux accusations d'équivoque et de dissimulation, Newman sent plus lourd, plus douloureux, ce rôle de chef de parti que les événements lui ont imposé bien malgré lui. Il aspire à s'en décharger. Au lendemain de la publication du tract 90, il a commencé un mouvement de retraite, en interrompant les tracts sur la demande de son évéque. Vers la même époque, il a abandonné la direction du Britisk Critic, mis fin aux conférences théologiques qui se tenaient chez Pusey et cessé les réunions du soir auxquelles il se plaisait à convoquer ses amis. S'il n'a pas résigné sa cure, comme il en avait eu ridée, si, dans la dernière partie de 184i, il est monté encore plusieurs fois dans la chaire de Sainte-Marie, ses sermons se sont faits plus rares et leur accent trahit comme l'émotion d'un adieu. Au mois de février 1842, sous l'empire d'anxiétés croissantes, il se décide à faire un pas de plus vers la retraite complète : sans se démettre encore de son titre de vicar^ il remet à son curate le soin d'assurer le service religieux à Sainte-Marie, renonce désormais à y prêcher, et se retire dans une dépendance rurale de sa paroisse, au petit hameau de Littlemore, situé à deux milles d'Oxford.
252 N£WMAM ET LB MOUVEBfBNT D OXFOBD
Littlemore était, depuis longtemps, particulièrement cher à Newman. Plein de sollicitude pour les besoins spirituels de cette partie la plus humble et, avant lui, la plus négligée de son troupeau paroissial, il y avait construit une église, consacrée en 1836^ et y entretenait un euraU. Au plus fort de ses luttes ou de ses troubles, il éprouvait une sorte de rafraîchissement et d'apaisement à passer quelques jours et, s*illui était possible, quelques semaines dans cette retraite. Ainsi, au commencement de 1840, peu après sa première crise de doute, avait-il saisi Toccasion du départ du desservant pour s'établir lui-même à Littlemore pendant tout le carême, se donnant à ses paroissiens paysans comme s'il n'avait nul autre souci, célébrant pieusement l'office, matin et soir, ornant avec amour la petite église aux jours de fête, occupé surtout des enfants, leur faisant le catéchisme, suppléant auprès d'eux une maltresse d'école peu capable, leur apprenant à chanter, visiblement heureux, après tant d'émotions, de se croire un simple curé de campagne ^
En 1842, ce n'est plus un séjour de courte durée que Newman entend faire à Littlemore: il s'y installe et y transporte ce qu'il a de plus précieux, cette bibliothèque théologique et spécialement patristique, dont il écrit
1 Lelt. and Corr. of J.-H. Newman, t. II, p. 101, 112, 114. s/Mc/., UII,p.300à304.
alors plaisamment qu*il craint de faire « son idole ^ ». Quel est son dessein? Tantôt il paraît prévoir que c*est un acheminement vers une retraite plus complète et notamment vers la résignation de sa cure^ Tantôt, au contraire, il semble avoir espoir de refaire une situation tenable à Tanglicanisme', et il 8*imagine ne reculer momentanément que pour forger des armes nouvelles et reprendre Toffensive ; c^est alors que, faisant allusion à un épisode célèbre des campagnes de Wellington en Portugal, il appelle Littlemore son Torrès Vedras*, Le vrai est qu'il ne voit clair ni dans sa position, ni en lui-même. Dans le désarroi où Ta jeté l'effondrement de toutes les thèses auxquelles il avait cru d'abord pouvoir s'attacher, il sent le besoin de se recueillir, de réfléchir, de travailler un peu en paix, de reprendre par le fondement ses études sur les titres de TEglise anglicane. Il sent surtout le besoin de chercher dans la prière, dans la méditation, dans la mortification, la lumière et la grâce nécessaires pour résoudre le problème qui. le trouble. Il veut se sanctifier, assuré que là du moins il ne se trompera pas. C'est la pensée qu'il exprimait, le 23 janvier 1842, dans un de ses derniers
1 Lett. and. Corr.^ t. II, p. 390. — C'est avec Targent prove« nant du tract 90, dont la vente avait tout de suite atteint de& proportions inattendues, que Newman avait acheté la meilleure partie de ses livres. Cette bibliothèque deviendra plus tard la bibliothèque de TOratoire catholique d'Egbaston.
2/6W.,t. II, p. 409.
> Newman écrit & Hope, le S2 avril 1842 : « Non» sommes tous beaucoup plus calmes et plus résignés que nous n'étions, et nous sommes remarquablement désireux de reconstruire une position et de prouver que la théorie anglaise, ou plutôt que l'état de choses anglais est tenable. » {Ibid.^ t. II, p. 395.)
* Apologia.
254 NEWMAN ET LB MOUVEMENT d'oXFORD
sermons de Sainte-Marie : « Détournons-nous, disait-il, des ombres de toutes sortes. Eiïorçons-nous, avec la grâce de Dieu, défaire avancer et de sanctifier Thomme intérieur. Là, nous ne pouvons avoir tort. »
La retraite qu'il cherchait pour lui-même à Littlemore, Newman TolTrait à ceux de ses disciples qui passaient par la même crise que lui. Depuis qu'il était atteint par le doute, il avait absolument renoncé à faire des prosélytes; mais il se reconnaissait des devoirs envers les jeunes âmes qui avaient eu foi en lui et qui subissaient, en ce moment, le contre-coup de son propre trouble. De ces disciples, quelques-uns, d'ailleurs, étaient presque sans asile, étudiants auxquels, à raison de leurs opinions, les chefs de Collèges refusaient les certificats exigés pour les ordres, jeunes clergymen qui avaient cru ne pouvoir plus, en conscience, exercer leurs fonctions paroissiales. A tous, Newman offrait Thospitalité apaisante et méditative de Littlemore.
Les lieux se trouvaient avoir été disposés pour cette hospitalité. Depuis quelque temps, Newman, fidèle à une idée mise en avant par FroudeS se préoccupait de restaurer le monachisme dans TEglise d'Angleterre. Il s^en était ouvert à ses amis, entre autres à Pusey. Celui-ci avait le même désir ; il songeait surtout à établir des couvents de religieuses, de sisters ofmercy^ mais il se sentait fort embarrassé de s'avancer sur un terrain qui lui était si inconnu; il était même allé étudier sur
» Lett. and Corr, ofJ^-H. Nevoman, t. II, p. 444.
LA CRISB 255
place, en Irlande, les couvents catholiques ^.Newman n'avait pas un sens moins vif de ces difficultés. Toutefois, lors du séjour qu'il avait fait à Littlemore en 1840, Tidée lui était venue d'y établir le monastère de ses rêves. Un endroit aussi retiré lui paraissait plus propre qu'un grand centre, à faire sans bruit un essai qui servirait ensuite d^exemple [whick might preach to others^). Il avait donc acheté, dans ce dessein, neuf à dix acres de terrain et dressé son plan : ce plan consistait à aménager cinq à six petits cottages de paysan : un cloître devait les réunir au bâtiment un peu plus grand, renfermantla bibliothèque, l'oratoire et le réfectoire. Mais, dès Tannée suivante, devant Forage soulevé parle <raci 90, il avait compris qu'il devait renoncer à son premier dessein. Il se contenta de faire une partie de l'installation matérielle, sans constituer im monastic hody^. Ce n^était donc pas dans un monastère avoué et organisé que Newman offrait l'hospitalité à ses disciples. Plusieurs furent heureux de répondre à son invitation. Un an plus tard, il écrivait : « Voilà des mois que tous nos lits sont occupés, et je pense qu'il nous faudra couper les chambres en deux'*. » La vie était austère et pauvre. Rien du confortable anglais : des cellules étroites, basses de plafond, avec des murs blanchis à la chaux. Pbss de domestique dans la maison : venaient seulement, chaque jour, une femme pour la cuisine et un jeune garçon pour quelques gros ouvrages.
1 Life ofPusey, t. II, p. 10, 87 à 40, 135 à 138, 155
« /6W.,t. Il,p, 135 4138.
s Ibid., t. II, p. 224 et 268.
* Utt, and Carr, ofJ.-H. Newman, t. II, p. 409.
256 NBWMAN ET LB MOUTHMENT D OXFORD
Abstinence presque continuelle; jeûnes fréquents et rigoureux; pendant Tavent et le carême, on voulut retarder le repas jusqu^à cinq heures du soir ; sur Tavis du médecin, il fallut bientôt y renoncer. On observait exactement les fêtes et Ise offices de la liturgie catholique ; le bréviaire était récité en commun, aux heures canoniques, dans l'oratoire. Cet oratoire, qui ne servait qu*aux exercices intérieurs de la communauté et n'excluait pas la participation aux offices publics dans Téglise du hameau, n*avait pas d'autel; sur une table, entre deux chandeliers, était placé un grand crucifix d'origine espagnole. Les matines se disaient à six heures du matin; sur le conseil de Dalgaims, admirateur de la règle cistercienne, on essaya de les réciter à minuit, mais Newman jugea plus sage d'interrompre cet essai. Une seule modification était faite au bréviaire : pour se mettre en règle avec celui des XXXIX Articles qui réprouvait l'invocation des saints, au lieu de dire, en s'adressant directement au saint :Qra pro nobù^ on disait, de ce saint, en s^adressant à Dieu : Oret pro nobis. La méditation et l'examen sefaisaient chaque jour, la confession toutesles semaines, la communion fréquemment. En dehors des prières et des offices qui prenaient ainsi une bonne partie du temps, chacun se livraità ses études. Le silence régnait ians la maison. La lecture était faite pendant les repas. Dans l'après-midi, promenade en commun; après le repas du soir, réunion dans la bibliothèque ; grande était la joie de la communauté, quand le maître prenait part à ces récréations.
LA CRÎSË 231
Si profondément que Newman cherchât à s'enfoncer et à se cacher dans cette vie de retraite et de silence, il ne parvenait pas à se faire oublier du public religieux dont les regards étaient, depuis plusieurs années, fixés sur lui. Il demeurait le centre vers lequel beaucoup d'âmes continuaient à se tourner. Une partie de son temps était occupée à répondre aux correspondants connus ou inconnus qui lui faisaient confidence de leur trouble et sollicitaient ses conseils. Si Ton ne pouvait plus aller l'entendre prêcher à Sainte-Marie, on se jetait sur ces anciens sermons, dont la publication se poursuivait, et le volume des Université SermonSy paru à cette époque, avait un succès de vente qui dépassait encore celui des volumes précédents; l'auteur en était le premier surpris'. A la vérité, l'attention dont Newman demeurait l'objet n'était pas toujours sympathique. Plusieurs regardaient avec soupçon cette retraite mystérieuse et racontaient toutes sortes d'histoires étranges sur ce qui se passait dans ce qu'on appelait communément le « monastère » de Littlemore. A côté des amis qui y venaient en visite, des adversaires rôdaient autour et tâchaient d'en surprendre les secrets. Un jour, le chef de Wadham Collège^ le D' Symons, evangelical renforcé, sonnait à la porte et demandait à Newman, qui se trouvait lui ouvrir, si Ton pouvait voir le monastère. « Nous n'avons pas de monastère ici », lui fut-il répondu, en même temps que la porte lui était fermée au nez.
Newman était très blessé de cette curiosité indiscrète
» Letl, andCorr. of J.-H, Newman, t. II, p. 409, 411.
et malveillante. Il le laissa voir, à ToccasioD d'une démarche faite auprès de lui, en avril 1842, parl'évéciue d'Oxford. Celui-ci assailli de dénonciations, étourdi des attaques des journaux, lui avait écrit une lettre où, tout en refusant de croire à ce qui était raconté et imprimé sur le prétendu monastère, il denuindait des explications qui lui permissent de démentir cet essai de restauration monastique. Newman ne cacha pas à Tévéque « qu'il trouvait offensante, pour ce dernier, comme pour lui-même, Texplication que la turbulence de Tesprit public Pavait obligé à lui demander ». 11 s'étonnait d'être, depuis un an, en dépit de sa soumission, de son silence, de la suspension des traeU^ « l'objet de £aux rapports incessants ». Au ton de cette réponse, il était visible que Newman supportait, avec une tristesse et une impatience croissantes, la situation qui lui était faite dans son Eglise. Lui-même a rapporté en quels termes il formulait alors intérieurement sa plainte contre ceux qui le relançaient jusque dans sa retraite : « Ne me suis-je pas retiré de vous, disait-il, n'ai-je pas abandonné ma place et ma position?... Suis-je, de tous les Anglais, le seul dont les pas doivent être suivis par les regards indiscrets et jaloux?... L&ches! si j'avançais d'un seul pas, vous vous enfuiriez. Ce n'est pas vous que je crains. Di me terrent et Jupiter hostis. Ce qui m'accable, c'est de voir les évéques continuer à m'attaquer, malgré ma complète soumission; c'est le doute secret du cceur» qui me dit qu'ils ont raison de le faire, parce que je n'ai plus rien de commun avec eux!... Pourquoi ne voulez-vous pas
me laisser mourir en paix ? La Jbète blessée se réfugie dans quelque tannière pour y mourir, et personne ne la lui dispute. Laissez-moi en paix, je ne vous tourmenterai pas longtemps * 1 »
Aux attaques acharnées des adversaires, aux censures persistantes des évêques, s'ajoutait pour Newman une cause de trouble qui lui était peut-être plus sensible encore : c'était la division de ses amis. Ward, dans le British Critic^ affichait plus ouvertement que jamais son romanisme. Dans des articles écrits à la diable, mais qui agissaient puissamment sur les esprits, il exaltait la doctrine et la spiritualité pratique de TEglise de Rome; il semblait prendre plaisir à s^approprier sa phraséologie, en ce qu^elle avait de plus effarouchant pour les préjugés protestants ; à Finverse des tractarians qui avaient fait appel à une sorte de patriotisme et d'esprit de corps anglicans, qui avaient présenté leur système comme un retour aux traditions de l'Eglise nationale et un moyen de la grandir, il abaissait Forgueil de cette Eglise, insistait sur c< sa condition dégradée » et lui signifiait rudement qu'il ne lui restait plus qu*à « implorer humblement, aux pieds de Rome, son pardon et son relèvement ».
Si choquant que ce langage parût à plusieurs de ses amis, Newman ne consentait pas aie désavouer. « Quant
' Apologia,
26Ô NEWMaN ËT LË MOtlVÈMENT D O^PO?.fi
à savoir s'il y a accord complet entre Ward et moi, écrivait-il à Pusey le 16 octobre 1842, je ne vois pas bien les limites de mes propres opinions. Si Ward dit que ceci ou cela résulte de mes paroles, je ne puis dire ni oui ni non. C'est plausible; cela peut être vrai... Je ne puis affirmer que ce ne soit pas vrai, mais je ne puis m*en rendre compte avec cette vivacité de perception que possèdent certaines personnes. C'est un tourment, pour moi, que d'être forcé au-delà de ce que je puis convenablement accepter. » Peu auparavant, au mois d'août, Pusey lui avait écrit: « Chose étrange, on veut me faire croire que vous êtes moins convaincu que moi de la divinité de notre Eglise; je ne sais ce qui peut donner un fondement à cette idée; les catholiques romains mettent beaucoup d'empressement à la répandre. » Newman répondait aussitôt : « Je ne suis surpris ni blessé que des personnes aient des soupçons sur ma foi dans l'Eglise anglicane. Je pense qu'elles ont des raisons de le faire. Il ne serait pas honnête, de ma part, de ne pas confesser aux personnes qui ont le droit de m'interroger, que j'ai des doutes, non pas sur les ordres, mais sur les privilèges qui en découlent et qu'elle exerce, séparée, comme elle l'est, de la chrétienté et tolérant l'hérésie. Mais je pense que peu de gens ont droit à connaître mon opinion. » De telles confidences désolaient Pusey, et cependant, avec sa difficulté de comprendre un état d'esprit autre que le sien, il finissait bientôt par se rassurer. Comment admettre qu'il pût se trouver sérieusement séparé de son cher Newman? Persuadé que celui-ci était surtout démonté
par les mauvais procédés des chefs de Collèges et des évoques, il tâchait d^effacer cette impression, en lui affirmant que beaucoup continuaient à Taimer, à avoir confiance en lui et dans son œuvre, en redoublant de tendresse à son égard. Tel ce billet touchant qu'il lui écrivait, à Toccasion de Pâques, en 1843 : « J'aurais voulu vous écrire, la veille de Pâques. Cela me pèse souvent de penser que quelques-uns de ces misérables jugements qui circulent sur vous et cette triste privation de sympathies de quelques-uns doivent, par moment, vous être pénibles. J'aurais voulu obtenir quelque part à vos épreuves, mais je n'en ai pas été digne. J'aurais voulu, en vous souhaitant les fêtes de Pâques, vous dire que mon plus vif désir eût été d*avoir pour moi ces jugements, ces rudes paroles, ces soupçons qui sont tombés sur vous. J'espère, quelque aiguô qu'en soit la souffrance, que cela vous consolera, de penser que quelqu'un qui vous aime les regarde comme votre meilleur trésor*. »
Bien que vivant hors d'Oxford, Keble savait mieux que Pusey à quoi s'en tenir sur l'état d'âme de Newman. Il avait l'esprit plus ouvert aux idées d'autrui, et nul n'attirait davantage la confiance. La crise par laquelle il voyait passer son ami Tinquiotait. Il cherchait à le retenir, lui demandait s'il était bien sûr de n'être pas trop sévère pour l'Eglise anglicane, trop admirateur de celle de Rome; il tâchait d'émouvoir sa conscience au sujet de ces milliers
* Life of Pusey, t. II, p. 292 à 305. — Apologia. — Lett. and Corr,ofJ.'H, Newman, t, II, p. 396.
Î62 NBWMAN BT LB MO0VBMENT D OXPORD
d'ftmes habituées à attendre sa direction, et que tefle 1 résolution de sa part jetterait dans la perplexité et la confusion ; mais il le faisait avec une sorte d'hésitation modeste, de défiance de son propre jugement; surtout il tenait bien à marquer que rien n'était diminué « de Tamour, de Festime, de la reconnaissance » qu'il ressentait pour Newman, de l'assurance où il était de la droiture de ses vues et de la hauteur de ses inspirations. On eût dit qu'en face du mystère qu'il pressentait s'accomplir dans cette Àme, le sentiment qui dominait en lui était un sentiment d'humilité craintive et de tendresse respectueuse^.
Parmi les premiers tractarians^ tous ne témoignaient pas à Newman une confiance aussi persistante : quelques-uns ne jugeaient plus possible de demeurer avec lui sur le même pied d'amitié. De là des refroidissements, des éloignements, particulièrement sensibles à la nature aimante de Newman. Ce n'était pas seulement son cura^^, Isaac Williams, qui s'effarouchait de ce qu'il entrevoyait de ses idées et qui quittait ' : Oxford ; c'était Rogers, longtemps son confident le plus , intime et le plus aimé, celui qu'il avait eu, pendant tant d'années, à Orîel, porte à porte, sur le même palier, qui s'effrayait, lui aussi, de son romanisme; sous cette impression, il allait s'établir à Londres et, de là, lui écrivait, le 3 avril 1843 :
Mon cher Newman, je n'aimerais pas à tous rencontrer de nouveau, sans tous avoir dit, une fois pour toutes, ce
1 Lettres du 14 mai et du 29 juillet 1843. {John KebU^ par Lock, p. 119 à 122.)
dont, je Fespère, vous comprendrez la sincérité : c'est que je ne puis pas me dissimuler combien il est improbable, et peut-être impossible, que nous nous retrouvions dans les mêmes termes qu'autrefois. Mais je désire, avant que ne soit passé le temps de faire une telle constatation, vous avoir dit combien je sens profondément et ^ouloureuse* ment, — et je puis ajouter que je Fai plus ou moins senti depuis plusieurs années, — la grandeur de ce que je perds, et vous remercier de tout ce que vous avez fait et avez été pour moi. Je sais que c'est, dans une grande mesure, par mon propre fait que je fais cette perte. Je ne saurais, sans doute, me persuader que je fusse dans mon tort sur le fond des choses, et que je pusse longtemps éviter ce qui est arrivé. Hais je crois, si je puis oser le dire, que Dieu aurait trouvé un moyen de me garder une aussi grande bénédlc> tion que votre amitié, si j'en avais été moins indigne. Je sens combien je vous dois de reconnaissance pour ce que vous avez été dans ma formation, combien vous avez été toujours, pour moi, plus que bon, tendre, combien il est improbable que je puisse jamais rencontrer rien qui approche en valeur ce qu'a été pour moi votre intimité. J'aurais été peiné de vous avoir quitté, sans vous avoir dit cela. Mais je ne vous l'écris pas dans l'idée de vous forcer à me répondre : cela n'appelle pas une réponse, et je n'attacherai aucune signification à votre silence'.
Si douloureux que fût à Newman l'éloignement d'un tel ami, il ne fit rien pour le retenir. Leurs relations ne devaient reprendre que de longues années après; mais, alors, l'ancienne tendresse se trouvera avoir survécu : en 1889, quand Rogers, devenu lord Blachford, se verra sur le point de mourir, il écrira trois lettres à ses amis les plus chers, Gladstone, Church et New-
1 Letters of lord Blachford, p. 110, 111.
204 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD
man; et celui-ci, à son tour, léguant à un ami un objet que lord Blachford lui avait rapporté d'Italie, y joindra un message rappelant tout ce que le donateur avait été pour lui, ses rares qualités, et comment, de toutes les intimités qu'il avait formées à Oxford, nulle n'avait approché de son intimité avec le jeune Rogers.
Les modérés du Mouvement avaient beau se distinguer des ardents, ils n'en étaient pas mieux traités par les autorités d'Oxford. Celles-ci, ne se contentant plus de taquiner quelques underyraduates suspects de tractarianisme, voulurent de nouveau atteindre un chef et firent tomber leur coup sur Pusey. Ce fut à l'occasion d'un sermon que ce dernier prêcha, le 14 mai 1843, dans l'église de Christ-Church, sur TEucharistie * . Il n'avait eu nulle idée de faire une manifestation extraordinaire et provocante : bien au contraire. Voulant traiter des Comforts to the pénitent^ il lui eût été naturel de parler d'abord de l'absolution des péchés; il avait préféré commencer par l'Eucharistie, qui lui semblait devoir moins inquiéter. Son sermon était surtout pratique et visait à rendre plus fréquente, à Christ-Church, la célébration eucharistique, qui n'y était autorisée qu'une fois par mois. Toutefois, si peu controversiste qu'il se montrât en cette circonstance,il ne cachait pas sa croyance à une présence réelle objective. Il n'en fallut pas plus pour fournir un grief à certains esprits. Cette croyance, aujourd'hui assez répandue dans l'anglicanisme, semblait, aux préjugés protestants qui dominaient dans la première moitié du
^ Sur cet incident, cf. Life of Piuey^ t. II, ch. xxiz.
Lk GRISE 265
siècle, une nouveauté suspecte ^ Quelques jours après, le D' Paussett, déjà connu par ses polémiques contre Newman, dénonçait le sermon de Pusey au yice-chancelier. La procédure suivie témoigna du même parti-pris, de la même précipitation dont les chefs de Collèges avaient fait preuve, deux ans auparavant, à propos du tract 90. Cinq des six docteurs chargés par le vice-chancelier d'examiner le sermon étaient des adversaires notoires du tractarianisme, et le dénonciateur lui-même en faisait partie. Vainement Pusey leur demanda-t-il d'entendre ses explications, ils s'y refusèrent et décidèrent, le 27 mai, par cinq voix contre six, « qu'il avait prêché certaines choses qui étaient soit en dissonance, soit en contradiction avec la doctrine de l'Eglise d'Angleterre «. Quelles étaient ces « choses » ? Où portait la contradiction ? Ils se gardaient de le dire. Sur la peine à infliger, ils hésitèrent quelque temps; après avoir essayé vainement de s'entendre avec Pusey sur les termes d'une rétraction, ils prononcèrent contre lui, le 2 juin, une suspen-
1 Newman lui-même n'était venu à cette croyance que peu à peu, sous rinfluence de Froude, et Reble, tont High Church qu'il fût d'éducation et de tradition, n'avait pas sur ce point, lors de la rédaction de son CfiiHstian Keor, d'idée bien nette. Il avait écrit, en effet, dans une pièce célèbre de ce recueil :
corne to our communion feast
There présent in the heart, NOT in the hands, the Etemal Priest
Will His true self impart.
Ce n'est que sur la fin de sa vie qu'il consentit à écrire As au lieu de Not, (Cf. sur cette question, qui a donné lieu à beaucoup de discussions, John Keble, par W. Look, p. 56, et un article du Church Times du 26 novembre 1897.)
sien du droit de prêcher, pendant deux ans, dans Fenceinie de TUniversité.
Surpris par cet orage, Pusey n*en arait pas été troublé. Dès le 18 mai, à la nouvelle de la dénonciation, il écrivait à Newman : « Vous serez chagrin que la tempête m'ait enfin atteint moi-même. Que Dieu me guide au travers, car elle peut être fâcheuse, non pour moi, mais dans ses effets sur les autres. » Chez ses amis, Tindignation fut vive, et des protestations, signées de noms considérables, furent adressées au vice-chancelier. Cet épisode laissa les esprits, à Oxford, singulièrement excités. Chacun se regardait avec méfiance et ressentiment. C'était un état de guerre. Du côté des tractarians^ personne ne pouvait plus se croire en sûreté. Si Pusey, avec sa modération et la grande considération dont il jouissait, était ainsi traité, que ne pouvaient craindre les autres? Newman que, durant cette crise, Pusey avait traité comme son confident et son conseiller le plus sûr^ prenait plus à cœur les épreuves de son ami qu'il n^avait fait des siennes propres. Il ne s'en indignait pas seulement comme d'une injustice, il ne pouvait s'empêcher d'y voir un argument de plus contre l'Eglise au nom de laquelle on répudiait de tels hommes et de telles doctrines.
1 Lorsque l^usey publia son serai on, après sa condamnation, sa première pensée foi de le dédier h NcwmQn, afin de manîTester leur union ; il n'y renonça que sur l'avis de Reble, qni avait craint de voir ainsi exciter davantage les esprits.
LA CRSSS 267
J*ai dit que 1* on des desseins de Nei^man en se rendant à Littlemore avait été d'y soumettre à un examen approfondi ses idées religieuses, de se rendre à soi-même un compte exact de ses croyances et de ses doutes. Plus il poussait avant cette étude, plus il sentait la faiblesse de Tanglicanisme et la force de Rome. Il n*y voyait sans doute pas encore assez clair pour conclure à Fobligatîon de passer de l'un à Tautre. Lui-même a défini ainsi quel était alors son état d'esprit : <c Supposons que je traverse une étendue de glace, rencontrée sur mon chemin : j'ai de bonnes raisons de la croire solide, et une foule de gens la traversent devant moi, sans accident; supposons que, de la rive opposée, un étranger, d'une voix pleine d'autorité et avec un accent sincère, m'avertisse que le passage est dangereux, puis se taise ; je crois que cela me ferait tressaillir et regarder autour de moi, avec inquiétude, mais je crois aussi que je continuerais, jusqu'à ce que j'eusse de meilleures raisons de douter : telle fut, ce me semble, ma situation jusqu'à la fin de i842'. »
Dans celte incertitude, Newman ne croyait pas devoir d'explication au public : convenait-il de lui parler, pour ne lui faire part que de doutes et de pressentiments? Et, cependant, il se faisait scrupule de lui laisser croire qu'il était toujours dans les mêmes idées qu^autrefois. Ce fut sous l'empire de ce scrupule qu'en février 1843
1 Apologia.
268 NBWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXPORD
il se décida à publier, dans le Conservative Journal d'Oxford, une rétraclation de ses plus violentes attaques contre TEglise de Rome. Après y avoir rappelé quelques-unes de ces attaques, il en rejetait la responsabilité sur les théologiens anglicans qu*il confessait avoir eu le tort de suivre sans les contrôler, et il ne cachait pas son ressentiment contre ceux qui Pavaient ainsi abusé. Il s^est comparé lui-même, à ce propos, au condamné qui, sur Téchafaud, mordit l'oreille de sa mère. <c Par cet acte de fureur, ajoutait-il, ce condamné ne niait pas son crime pour lequel il allait être pendu, mais il montrait que Tindulgence de sa mère à son égard, quand il était enfant, y avait beaucoup contribué. De même, j*avais porté une accusation ; mais je reprochais à d*autres de m'avoir conduit, par leur exemple, à y croire et à la publier. Et certes j'étais d*humeur à leur mordre Foreille, à tous. Je le confesserai franchement, j'étais irrité contre les théologiens anglicans ^ > La rétractation de Newman ne paraît pas avoir eu, sur le moment, un grand retentissement. Son auteur qui avait voulu seulement libérer sa conscience, mais qui redoutait de troubler celle des autres, avait évité tout éclat ; il avait choisi, avec intention, un journal peu répandu.
Quelques mois plus tard, les convictions de Newman étaient plus ébranlées encore. Il écrivait, le 4 mai 1843, à un ami : « Je crains maintenant, si je me rends bien compte de mes propres convictions, d'en être venu à regarder la communion catholique romaine comme TEglise des Apôtres et à considérer la part de grâce
^ Apologia.
La cutsË âeft
qui nous est donnée (part encore considérable par la grâce de Dieu), comme provenant du superflu des miséricordes providentielles. » Il en revenait alors à ridée de résigner sa cure. « Etre infidèle à la charge qui m'a été confiée, disait-il, est assurément mon grand sujet de crainte, et cela, depuis longtemps, vous le savez. » Il ajoutait, le 18 mai : « Quelle sincérité puis-je apporter dans mon obéissance à Tévéque? Comment agir, dans le cas si fréquent où, d'une façon ou d'une autre, TEglise de Rome est mise en discussion?... Si je conserve Sainte-Marie, je deviens un scandale et une pierre d'achoppement ' . »
Newman ne s'en croyait pas moins le droit et le devoir de retenir ceux de ses disciples qu'il voyait tentés d'aller à l'Eglise de Rome. Il s'y croyait obligé par loyauté envers l'Eglise, dont il tenait son office, envers les parents qui lui avaient confié leurs enfants, et par intérêt pour les jeunes gens eux-mêmes qu'il craignait de voir agir avec précipitation. L'une de ses thèses préférées, quand il avait affaire à une de ces âmes troublées, était de l'engager à se perfectionner elle-même, au lieu de chercher à juger les Eglises. « Quelles que soient, disait-il en substance, les faiblesses de l'Eglise d'Angleterre, elle contient certainement les moyens de devenir beaucoup plus saints que nous ne le sommes. Travaillons-y. En le faisant, nous sommes sûrs de ne pas nous tromper ^. »
En fait, l'influence de Newman était, pour plusieurs,
< Apologia,
5» LetL and Corr, of J.H. Newman, t. H, p. 389, 410.
le deroidr et unique lien qui les attachait à TEglise d'Angleterre. Ward répondait alors à un prêtre catholique qui s'étonnait de le voir rester dans Tanglicanisme, alors qu'il était si romain de croyance et de cœur : « Vous autres, catholiques, vous savez ce que c est d'avoir un pape. Eh bien, Newman est mon pape ; sans sa sanction, je ne puis remuer^. » Même action sur Paber. Celui-ci, à la suite de voyages sur le continent et surtout d'un séjour à Rome, s'était de plus en plus rapproché du catholicisme romain '. En juin 1843, il avait une audience de Grégoire XVL Le Pape s'y montra occupé et ému des événements religieux d'outre-Manche. A la nouvelle que son visiteur arrivait d'Angleterre : InghiUerra^ Inghilierra 1 s'écriat-il, et il fondit en larmes. « Vous ne devez pas, dit-il à Faber, vous leurrer vous-même, en aspirant à l'unité et cependant en attendant votre Eglise pour vous mettre en mouvement. Pensez au salut de votre propre âme. » Et comme Faber se défendait d'obéir à son jugement individuel : « Vous êtes tous individuels, dans l'Eglise d'Angleterre, reprit le Pape; vous n'avez qu'une communion extérieure et cet accident d'être sous l'autorité de la reine. Vous savez cela, vous savez cela; vous savez que, parmi vous, toutes les doctrines sont enseignées n'importe comment. Vous devez donc penser à vous-même et à votre âme. » Le vieux pontife posa alors ses mains sur les épaules du jeune ctsrgy-
1 W.-G. Ward and the Oxford Movement, p. 241.
2 Life and Letters ofF.-W, Faber, par Bowden, p. 89, 90, 102, 150, 164 à 209.
mon qui s*agenouilla aussitôt. « Que la grâce de Dieu, dit-il, corresponde à vos bons désirs, qu^elle vous délivre des filets de Tanglicanisme et qu'elle vous eondoise à la vraie Eglise ! » Faber quitta le Pape, profondément touchée Plus que jamais, il se disait « romain, très romain' ». On pouvait le croire proche du dénouement. Ne raoontait-il pas que, deux fois, à Rome, il avait pris son chapeau pour aller au collège anglais prononcer son abjuration^? Et cependant il ne faisait pas ce dernier pas. L^autorité qui le retenait et qui devait le retenir deux ans encore, c'était celle de Newman, c'étaient ses conseils et son exemple. Vainement souffrait-il de rester dans une Eglise sur laquelle il avait tant de doutes, vainement se rappelait-il l'avertissement du Pape et des prêtres italiens sur l'obligation de penser à son propre salut et tremblait-il à la pensée d'être « damné », sa déférence pour les avis de Newman était la pfais forte, a Malgré tout, écrivait-fl à ce dernier, j'attendrai, réconforté de voir que vous me recommandez le délai, même dans mon état d'esprit, heureux de savoir que, pendant ce temps, j'aurai tos prières'*. » Il tâchait de tromper sa soif de catholicisme, en étant aussi catholique que possible dans l'exercice de son ministère paroissial, en « faisant toutes chosesdans sa paroisse,disait-il lui-même, comme s'il était un romain». Il entretenait une correspondance suivie avec Newman, lui exposait ses angoisses,
ï Life and Letiers of Faber, p. IM.
2 làid., p. 197, 209.
3 Ibid., p. 199.
* Ibid., p. 210, 211.
27â newmaN ët lë Mouvement d*oxfoë1)
sollicitait de lui, par exemple, la levée de rinterdictioA qui lui avait été faite d'invoquer les saints, mais toujours en promettant de se soumettre, si la défense était maintenue. 11 demeurait convaincu, sur la foi de Newman, que son devoir était d'attendre. « La conclusion, lui écrivait-il, est que je ne dois pas décider par nioiméme, mais, comme vous dites, être patient, jusqu'à ce que le chemin soit miséricordieusement éclairé pour nous*. »
Du poste où il observait, avec une attention sympathique et anxieuse, les vicissitudes du Mouvement d'Oxford, Wiseman ne laissait pas d'apercevoir par quelles raisons ces âmes, si proches de la vérité, cherchaient à se soustraire à l'obligation de consommer leur conversion. 11 en était vivement préoccupé. Quelque désireux qu'il fût de ménager Newman et ses amis, de ne pas contrarier leur campagne, de rendre justice à leurs intentions, il ne pouvait laisser croire au'il tenait leurs ajournements pour justifiés. Dans ses lettres aux laïques catholiques qui lui servaient d'intermédiaires avec Oxford, il déclarait ne pouvoir s'imaginer que la divine Sagesse permît aux traclartans romanisants de rester dans le schisme pour y faire du bien ; il les mettait en garde contre l'illusion, qui leur faisait croire que Newman avait reçu, soit par une sorte d'illumination intime, soit par la constatation de l'action de la grâce autour de lui, une indication providentielle de demeurer dans l'Eglise d'Angleterre; et surtout il se refusait à promettre de ne pas solliciter de conversions
» Life and LetL of Faber, p. 2H à 223.
LA GRISE 9n3
individuelles : un catholique lui paraissait avoir, en ces matières, des devoirs auxquels il ne pouvait manquer; il ne lui était pas loisible de négliger, sous prétexte d'on ne sait quelle voie extraordinaire de la Providence, Foccasion qui se présentait à lui de ramener une âme àTunité^
Ce fut ainsi qu'à la fin de 1842 Wiseman, prêta les mains à une conversion qui fit alors assez grand bruit, celle du révérend Bernard Smith, recteur de Leadenham, ancien fellow de Magdalen. Celui-ci, gagné depuis plusieurs années aux tendances catholiques du Mouvement, s'était trouvé récemment en rapport avec les prêtres d'Oscott et avait été surpris de les trouver tout autres que, sous Tempire de vieilles préventions, il se les était figurés. En même temps, son propre évéque, en réprouvant comme entachées de romanisme, les pratiques dont il usait dans son ministère paroissial, semblait lui signifier qu'il y avait incompatibilité entre ses croyances et l'Eglise d'Angleterre; un tel procédé n'était pas pour raffermir sa fidélité. Newman, informé de son trouble,lui écrivit pour le détourner de seJQindre à l'Eglise de Rome, non certes en cherchant à déprécier cette Eglise, mais en insistant sur le devoir de rester là où la Providence l'avait placé ; il l'invita même à venir à Littlemore. Smith déclina l'invitation, et, au contraire, se rendit à Oscott, où, après une retraite dirigée par Wiseman, il fit son abjuration. La « sécession » d'un clergyman était alors chose rare, et Témoi fut vif parmi les anglicans. L'évêque de Lincoln, dont
> Life and Times of Card. Wiseman, t. I, p. 415 & 419.
dépendait la paroisse de Smith, songea un moment à le faire condamner à la prison pour avoir abandonné sa cure. Les protestants s'en prirent aux iractariam, particulièrement à Newman : ils lui reprochèrent d'être de connivence avec le transfuge et, dans certains journaux, Taccusèrent de lui avoir conseillé de garder sa cure après son abjuration : nouvelle preuve, à leurs yeux, de cette dishonesty dont ils prétendaient marquer Newman et ses disciples. Informé que Tévèque de Lincoln avait accueilli et colportait cette accusation, Newman lui adressa une lettre de protestation attristée; il n*y cachait pas combien de tels procédés contribuaient à le détacher de l'Eglise d'Angleterre, « Croyez bien, Monseigneur, lui disait-il, qu'il y a des limites très précises au-delà desquelles les hommes tels que moi ne voudraient ni donner le conseil de conserver, dans l'Eglise anglicane, des fonctions élevées, ni les conserver eux-mêmes, et que le blâme dirigé contre eux, par tant de chefs de l'Eglise, influe considérablement sur ces limites *. »