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IX. Dante après sa mort, jusqu'à nos jours

L'an 1300, à Rome, le pape Boniface VIII institua le jubilé séculaire, accordant rémission entière de leurs péchés aux Romains qui pendant trente jours et aux étrangers qui pendant quinze jours consécutifs visiteraient

les églises des saints apôtres Pierre et Paul. Deux millions de pèlerins se rendirent à l'appel ; parmi eux deux Florentins dont l'un, Jean Villani, frappé du spectacle, y prit l'idée de rédiger les annales de sa patrie. « Et, me trouvant en ce benoît pèlerinage dans la sainte ville de Rome, voyant les grandes et antiques choses qu'elle renfermait, et lisant les histoires et grands faits des Romains écrits par Virgile et par Salluste, Lucain, Tite-Live, Valère, Paul Orose et autres maîtres d'histoires, lesquels écrivirent aussi bien les petites que les grandes choses et de plus celles des extrêmes confins du monde, pour donner mémoire et exemple à ceux qui sont à venir, je pris d'eux le style et la forme, bien que je ne fusse pas digne disciple pour un si grand travail (1)... » Et, de retour à Florence, Jean Villani commença ses Histoires florentines.

Un autre Toscan se trouvait à Rome pendant la fête : le premier en date et l'un des premiers en génie des poètes modernes, Dante Alighieri. Pour faciliter la circulation sur le pont Saint- Ange, on avait partagé la foule en deux files : ceux qui allaient à Saint -Pierre avaient le front tourné vers le château, ceux qui en revenaient regardaient la colline. Dante, qui plus que tout autre eut la mémoire des yeux, décrivit ce double défilé dans « l'Enfer » (2).

(1) Et trovandorni io in quello benedetto pellegrinaggio nella Santa città di Ronia, veggendo le grandi et antiche cose di quella, et leggendo le storie et gran fatti de' Romani, scritte per Virgilio, et per Sallustio, Lucane-, Titolivio, Valerio, Paolo Orosio et altri maestri di historié, i quali cosi le piccole corne le grandi cose descrissero, et etiandio degli strenii dello universo uiondo, per dare nieinoria et esemplo a quelli che sono a venire ; presi lo stile et forma di loro, tutto che non fossi grande discepolo a tanta opéra fare.

(2) Corne i Roman, per 1' esercito molto, L' anno del Giubbileo, su per lo ponte

Écrivit-il son poème, comme Jeau Yillani écrivit son histoire, sous la forte impression du jubilé? On l'a dit et on l'a pu croire ; en tous cas il data de l'an 1300, c'està-dire de sa trente-cinquième' année, ce en mi-chemin de la vie humaine, » ce voyage au pays des morts qu'il chanta dans la « Divine Comédie ». L'ère moderne, en littérature, commence là.

Jusqu'alors, eii effet, on n'avait connu qu'une puissance morale, l'Eglise, qui commandait la pensée, la science et l'art. Dans l'Europe entière, elle avait imposé sa langue à la philosophie, à l'histoire, même à la poésie : c'est en latin que furent écrits les drames naïvement dévots de Roswitha , les traditions galloises recueillies par Geoffroy de Monmouth, l'histoire poétique de Charlemagne commencée par le moine de Saint-Gall, la première version du Xibelungenlied consignée dans le poème de Waltharius. L'Eglise enseignait partout les mêmes arts libéraux ; dans les écoles supérieures et dans les cloîtres savants , la philosophie, esclave de la théologie, s'inquiétait du même problème. Grâce à l'unité de langue et de pensée, les universités de tous pays se transmettaient leurs maîtres et leurs écoliers. Thomas d'Aquin étudiait à Cologne sous Albert le Grand et le suivait k Paris où Albert laissait son

Hanno a passar la gente modo tolto :

Che dall' un lato tutti hanno la fronte Verso '1 castello. e vanuo a Santo Pietro ; Dali' altra sponda vanno verso '1 monte. I.\F., xvin, 28-35.

nom à la place Maubert ; Duns Scot professait tour à tour à Oxford, à Paris et à Cologne. Les philosophes n'étaient pas français, italiens, anglais, allemands ; ils avaient pour patrie l'Église et pour école leur ordre monastique. Saint Thomas étant dominicain, les dominicains se déclaraient thomistes, et scotistés les franciscains, parce que Duns Scot était franciscain.

Ainsi les lettrés de toute nation marchaient dans le même chemin, conduits par l'autorité romaine et latine. Comme la littérature savante, les littératures vulgaires traitaient des sujets communs. Toutes se partageaient Charleinagne, le roi Arthur, les héros grecs ou romains armés chevaliers par le moyen âge ; les lyriques, troubadours ou Miamsinger, chantaient le même air à peine modifié par le climat ; les mêmes contes, venus de l'Inde, amusaient toutes les races indo-européennes, le drame débuta sur tous les théâtres par les mêmes scènes bibliques ; enfin, car il est inutile et fastidieux de multiplier les faits, l'Allemagne, les Flandres et la France collaboraient à la fable épique et satirique de Renart.

Mais tout cela déclinait à la fin du treizième siècle. L'Eglise avait fait sa tâche. Plus de croisades depuis la mort de saint Louis ; plus d'Innocent III, plus de Grégoire VII. Boniface VIII, pour avoir voulu imiter ces dominateurs, allait être insulté par un souverain, outragé par un simple gentilhomme. On raconte qu'au jubilé séculaire, il s'était avancé, revêtu des insignes impériaux, à travers les multitudes prosternées, tandis qu'un héraut, brandissant devant lui deux épées symboliques, le proclamait souverain pontife et empereur de l'univers. Mais quand il osa écrire à Philippe le Bel : « Dieu nous a établi sur les rois et les royaumes pour arracher, détruire, disperser,

édifier et planter en son nom. Ne te laisse donc pas convaincre (pie tu n'as pas de supérieur et que tu n'es pas soumis au chef de la hiérarchie ecclésiastique ; celui qui pense ainsi n'étant qu'un infidèle et un insensé, » — la bulle fut brûlée par le bourreau (1302). Un an après, le Saint-Père sera souffleté dans Anagni (ainsi le veut la tradition) par un patricien de Rome. En 1309, le Saint-Siège, confisqué par la France, ira meubler un palais d'Avignon ; cette « captivité de Babylone », sans douleur et sans honneur, se prolongera fort au delà d'un demi-siècle. On a déjà vu Abélard, Arnauld de Brescia, les épicuriens, les Vaudois, les Albigeois, les premières protestations de la chair, de l'esprit, de la conscience, mais jusqu'ici tous les apostats ont été martyrs ; on aura bientôt Wiclef qui mourra clans son lit. L'Eglise, autrefois grande et sainte, s'amoindrit, se corrompt, abdique son autorité morale et renonce même à diriger les études ; les moines laissent moisir les livres que jadis ils avaient sauvés, la scolastique vermoulue tombe en poussière et ne pourra plus soutenir la religion ; les philosophes du temps sont Raymond Lulle, Guillaume d'Occam : le premier, adversaire du clergé ; le second, réfugié à la cour des rois, combattant contre Rome et pour eux, leur offrant la protection de sa plume contre la protection de leur épée. La poésie provençale a déjà péri de mort violente et ne se prolonge que dans son ombre au delà des Pyrénées et des Alpes. La chanson de geste s'altère de plus en plus par l'alliage du roman d'aventures ; le Minnegesang, arrivé à son complet épanouissement au treizième siècle, doit bientôt s'effeuiller. Le grand succès d'hier, le Roman de la rose, allégorie sentimentale, tourne en satire violente sous la rude et lourde main de Jean de Meung. Toute la chevalerie enfin, celle des églises, des

cloîtres, des champs de bataille, des expéditions lointaines, des châteaux, des cours d'amour, le moyen âge en un mot a fait son temps; il y a partout un besoin de transformation, de rénovation, ou, puisque le terme est consacré, de renaissance. La « Divine Comédie ■» paraît ; aussitôt l'Italie entre en scène et enlève à la France le bâton de commandement. D'un seul bond le dernier venu des dialectes néo-latins, le toscan passe de l'enfance à la jeunesse, à la maturité et devient, seul en Europe, une langue définitive. La « Divine Comédie » est donc la première œuvre de la Renaissance, et l'histoire moderne en littérature , date de l'an 1300.

N'exagérons rien cependant, l'Italie existait avant Dante. Au treizième siècle (inutile de remonter plus haut) nous y trouvons Brunetto Latini l'encyclopédiste, Léonard de Pise le mathématicien, Marco Polo le géographe ; des jurisconsultes comme Accurse et Pierre des Vignes, des artistes comme Casella, Nicolas Pisan, Cimabue; l'école de droit à Bologne, l'école de médecine à Salerne attiraient des milliers d'étudiants. Thomas d'Aquin fut le docteur le plus vénéré du siècle. L'Italie avait Eome, capitale spirituelle de la chrétienté; la langue savante, le latin , lui était plus familière qu'aux autres pays ; on la considérait encore comme langue nationale et maternelle. On écrivait en latin des encyclopédies, des chroniques, des histoires en prose et en vers, des chants historiques, des moralisations, des légendes, des drames sacrés. Dante avait eu sans doute, en poésie, des frères aînés,

même un père, Guiclo Guinicelli de Bologne. Cependant cette poésie encore verte et déjà encombrée de mauvaise herbe n'annonçait qu'une maigre moisson. Les Siciliens avaient inventé , importé du moins le sonnet et imité la chanson (cansos) des Provençaux; les Bolonais avaient perfectionné l'un et transformé l'autre en fixant la canzom italienne. Les Toscans, d'autre part, s'étaient appliqués à rendre littéraire la forme populaire de la ballade : canzone, sonnet et ballade, voilà donc tout ce que la poésie en langue vulgaire avait su donner jusqu'alors. Dante (avant la « Divine Comédie ») ne voulait même pas que cette poésie allât plus loin et chantât autre chose que l'amour. A son avis d'alors, c'était le seul sujet qui convînt aux dialectes populaires et ces dialectes n'avaient d'autre raison d'être, en littérature, que l'ignorance des femmes qui n'entendaient pas le latin. Ainsi raisonnait dans son traité De vulgari eloquio l'auteur prochain de ce l'Enfer », du « Purgatoire » et du « Paradis », en un temps où l'on possédait déjà, non seulement la Chanson de Roland, mais aussi le poème du Cid et les Nibelungen. C'est que la langue vulgaire, en Italie, tardait à se fixer, peut-être à cause du latin, répandu partout, qui ne voulait pas lâcher prise. La première prose entièrement italienne qui soit connue est de 1231 : c'est un compte de ménage ; à cette date, Villehardouin était déjà mort, Join ville était déjà né. Les auteurs qui daignaient renoncer au latin hésitaient entre les divers dialectes de la péninsule. Dante n'en approuvait aucun, pas même le toscan, et ne montrait quelque indulgence que pour le bolonais par déférence pour son maître Guinicelli. Il raisonnait aussi sur la langue d'oil qu'il parlait non sans saveur {non insipide) et sur la langue d'oc en laquelle il tourna quelques vers :

c'était, à sou avis, la plus parfaite et la plus douce. En ce temps-là le français courait partout, répandu en Angleterre et en Sicile par l'invasion des Normands, en Orient par les croisades : au commencement du quatorzième siècle un chroniqueur espagnol, qui revenait de Morée, écrivit qu'on y parlait axi bel frances com clins en Paris. Deux cents ans auparavant, Paris avait déjà reçu le nom de nouvelle Athènes et s'était agrandi pour recevoir les écoliers qui lui venaient de partout, plus nombreux que les citoyens ; c'était « le pays de tous les hahitans du monde », et un des nôtres, saint Bernard, gouvernait l'intelligence et la conscience de la chrétienté. Nos chansons de gestes allaient jusqu'en Suède, en Hongrie, en Russie. Dès le onzième siècle, en Angleterre, on employait notre langue à la cour, même à l'église et on chassait de son siège un prélat qui ne la savait pas. En français furent écrits les romans de la Table ronde et les lais de la reine Marie. En français, l'an 995, fut ouvert en Allemagne un concile allemand. Tous les grands seigneurs d'outre-Rhin nous demandaient des précepteurs ou des valets pour instruire leurs enfants ; Yseult, dans le Tristan de Gottfried, savait beaucoup de lais français qui ravissaient la cour et "Wolfram d'Eschenbach, s'avouant moins habile en langue d'oil qu'un grossier Champenois, en était plein de honte. Enfin, en Italie, on entendait la francigma loquela dès le temps de la comtesse Mathilde, une contemporaine de Grégoire VIL Ce n'étaient pas seulement la cour de Sicile et de Naples où régnaient les successeurs de Robert Guiscard, c'étaient aussi les villes du nord, Vérone, Trévise, qui vivaient de nos conteurs et de nos poètes; on chantait de Roland et d'Olivier sur les théâtres de Milan. La commune de Bologne, en 1288, dut prendre

DANTE ALIGH1ERI. 9

des mesures contre nos jongleurs qui retenaient trop d'oisifs sur les places publiques. Rusticien de Pise écrivait en français des romans de la Table ronde et les récits de voyage que lui dictait Marco Polo; Brunetto Latini rédigeait en français son Trésor « pour cbe que la parleure en est plus delittable et plus commune à toutes gens ; » Martin Canale disait de cette parleure : « Elle cort parmi le monde. » Des poèmes chevaleresques en jargon franco -italien sont enfouis dans plusieurs bibliothèques où les érudits vont aujourd'hui les feuilleter, et l'on a une longue histoire à' Attila, fléau de Dieu, compilée en 1358 dans cette langue hybride. Dante lui-même connaissait le Lancelot du lac de Chrestien de Troyes, sans doute aussi le Guillaume-au-courl-nez et il entendit le cor de Ronce vaux.

C'était Charlemagne, croyaient les Toscans, qui avait construit les tours, les remparts de Sienne et relevé Florence abattue par Attila. Les gentilshommes italiens donnaient à leurs fils les noms de Roland, d'Olivier, de Lancelot, de Tristan, de Perceval; à leurs filles ceux d'Yseult et de Genèvre. Un jour, en Sicile, un cheval échappé qui appartenait à l'évêque de Catane, courut vers l'Etna ; le serviteur qui venait de l'étriller le chercha longtemps par les précipices et les escarpements de la montagne, puis il s'enfonça dans les forêts et, cherchant toujours, se trouva sur un chemin fort étroit, mais uni, qui le conduisit dans une vaste plaine où s'élevait un palais, merveille de l'art; le roi Arthur était couché là depuis des siècles, souffrant de blessures qui se rouvraient tous les ans et qu'il avait reçues dans un combat contre son neveu Modred. Il fit remettre au valet, pour l'évêque de Catane, non seulement le cheval échappé, mais aussi de

magnifiques présents qu'on admirait encore en 1211.

C'est ainsi que nos fictions s'étaient emparées de l'Italie. Elles y étaient devenues populaires, tandis que la poésie provençale s'installait dans les cours. Dès la fin du douzième siècle, le Montferrat était devenu comme une seconde Provence : après le massacre des Albigeois , les troubadours en fuite, accueillis partout avec empressement, apprirent leur langue et leur art aux Italiens qui devinrent eux-mêmes troubadours. Parmi ces derniers , Albert Malaspina, celui qui s'escrima contre Rambaud de Vaqueiras dans une tenson célèbre. Rambaud reprochait à Malaspina de s'être cent fois parjuré par convoitise de richesse et d'être regardé par les Génois comme mi voleur de grand chemin — « Pardieu, Rambaud, répondait l'Italien au Provençal, je me porte garant que maintes fois j'ai pris le bien d'autrui, mais pour donner et non par avarice ou pour trésors que voulusse amasser (1). » La libéralité justifiait le brigandage.

Un de ces troubadours péninsulaires (on en connaît plus de vingt) fut Sordel de Mantoue, celui que Dante a surpris au purgatoire dans l'attitude du lion au repos. On ne sait rien de lui, sinon qu'il eut des amours illustres et changeantes et qu'il mourut misérablement ; il composa cependant une complainte féroce où il invitait à un banquet tous les princes de l'Europe pour y manger le cœur de Blacas qui venait de mourir, unique moyen pour eux de devenir comme lui bons, forts et braves : « Que le premier mange de ce cœur, car il en a grand besoin, l'eni-

(1) Per dieu, Rainbaut, daissous port garentia

- Que maintas vetz per talan de donar Ai aver tout, e non per manentia Ni per thesaur q'ieu volgues aiostar.

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pereur de Rome, s'il veut conquérir les Milanais qui le tiennent conquis (1)... Il me plaît que le roi anglais, parce qu'il est peu courageux, mange de ce cœur, après quoi il sera vaillant et bon... Que le roi d'Aragon mange de ce cœur, afin qu'il soit déchargé de sa honte... » Et ainsi de suite; tous ceux qui régnaient alors y passaient. Fières paroles qui durent toucher l'auteur de la « Divine Comédie » ; voilà peut-être pourquoi Sordel tient tant de place dans le ce Purgatoire » où il marche à côté de Virgile, Mantouan comme lui. Les deux poètes escortent Dante qui, arrivé à ce point de son ascension, se laisse guider en même temps par le génie de l'antiquité et par le génie de la Provence.

Il restait un pas à faire à cette poésie des troubadours pour devenir tout à fait italienne, il lui fallait chanter en italien. Elle s'y essaya d'abord en Sicile. Dans cette île. comblée de tous « les biens de Dieu », les Provençaux proscrits trouvèrent plus de joies que chez les rudes châtelains du uorcl : une culture avancée, une cour de savants et d'esprits libres, une langue vulgaire en formation parlée par un peuple volcanique, enfin Frédéric II, le philosophe empereur. Les deux dialectes , le provençal et le sicilien , luttèrent quelque temps ; le sicilien prit le dessus, mais le sentiment resta provençal. Chez les poètes de cette école, à commencer par l'empereur Frédéric et son chancelier Pierre des Vignes jusqu'au notaire Jacques de Lentino, nous ne trouvons de sicilien ou d'italien que la langue ;

(1) Premiers manje de coi-, per so que grans ops l'es,

L'emperaire de Roma, si 'lh vol los Milanes Per forsa conquistar, quar lui teno conques, etc. Le texte entier de la complainte est dans Adolfo Bartoli, Steria deïïa kttevatura italiana (vol. II, p. 351).

les sujets, les idées, les formes mêmes de la poésie n'ont pas changé en passant les Alpes et le détroit ; c'est un art retombé en enfance, et, comme on l'a dit énergiquement, «. le balbutiement de la décrépitude (1) ». Cependant, à cet exercice laborieux d'adaptation, le dialecte s'assouplit, s'affina, s'enrichit de tours et de vocables étrangers ; ces oeuvres déjà littéraires se répandirent en Italie, et probablement toscanisées par les copistes, devaient sinon provoquer, du moins seconder la formation de la langue des livres, du « vulgaire aulique » (ainsi le nomma Dante) qui avec le temps devint commun à tous les auteurs italiens. Il y eut bientôt une école de troubadours toscans qui suivirent les siciliens dont ils ne quittaient pas les traces, en criant à la profanation dès qu'un novateur essayait de s'en éloigner ; Dante de Maiano fut le plus obstiné de ces immobiles. L'influence provençale était difficile à secouer; elle avait pesé jusque sur la tenson populaire de Ciullo d'Alcamo, jusque sur les mystiques élévations de François d'Assises qui appelait la Pauvreté sa dame et se disait le troubadour du Christ. Pour dégager l'Italie de la Provence, il fallut l'effort vigoureux de Guido Guinicelli qui était de la docte Bologne ; Guido mit la poésie à l'école où elle fit sa philosophie et prit le bonnet de docteur. L'amour mélangé de scolastique et inclinant vers le platonisme, tel fut le signe particulier des lyriques italiens de cette époque. Guido Guinicelli eut deux élèves , toscans l'un et l'autre : Guido Cavalcanti et Dante Alighieri.

(1) ... è il balbettare infantile délia decrepitezza. Carducci , Deïïo svolgimento délia letteratura nationale.

Il y avait pourtant en Italie, particulièrement en Toscane, des poètes populaires sans prétention, ne s'inqui étant ni de la Provence ni de Bologne, joyeux lurons qui disaient tout franc ce qu'ils avaient sur le cœur. L'un d'eux au moins mérite d'être connu, Cecco Angiolieri de Sienne, qui peut-être eût compté dès lors en son pays autant que Villon, deux siècles plus tard, compta dans le nôtre , si ce pauvre Cecco n'avait pas dû vivre si près de Dante et pâlir, étoile fuyante, au soleil levant. Il n'en osa pas moins s'attaquer au maître et lui crier avec la liberté de la rue :

Car l'aiguillon, c'est moi; c'est toi le bœuf (1).

Cecco fut un malheureux très bouffon, très débauché, n'aimant que le dé, la femme et la taverne; avec cela profondément triste, acharné contre son père et sa mère qui le méritaient bien : il dépensa une verve féroce à exprimer le plus dénaturé de tous les sentiments, l'exécration filiale. Condamné au plus extrême dénuement comme son contemporain Rutebeuf, il partit en guerre, mais n'avait pas d'argent et tenait à vivre ; aussi ne perdit-il pas ses armes à l'exemple d'Horace , il les mangea. Il vendit d'abord la lance et le heaume ; restait le gorgerin, il n'en fit qu'une gorgée, et dut quitter le service avec une amende à payer pro abseniia. Amoureux d'une cordonnière qui le dédaignait et le rançonnait, il

(1) Ch'io sono il pungiglione, e tu se' il bue.

lui adressa des vers plus passionnés, plus déchirants que n'en ont jamais obtenu Béatrice et Laure. Il disait dans ses moments d'exaltation : « J'ai assis mon cœur sur une femme telle que, si quelqu'un me disait : Je te fais empereur, pourvu que tu restes deux heures sans la voir — je lui répondrais : va te faire pendre (1) ! » Ce n'est pas le sonnet d'Oronte, c'est la chanson de ma mie et du bon roi Henri. Cecco disait encore : « La détresse fut ma mère... le deuil fut mon père... la mélancolie fut ma nourrice... J'ai le cœur si triste de cent choses que cent fois par jour je pense înomïr... L'enfer n'a pas de tourment qui vaille un des miens, fût-ce le moindre (2). » Et il en riait pourtant, d'un rire souvent amer, parfois aussi d'un pessimisme burlesque annonçant de loin les boutades de Scarron :

Si j'étais le vent, j'abattrais le monde; Je le brûlerais, si j'étais le feu ;

(1) Io ho in tal donna lo mio core assiso,

Che chi dicesse : Ti f o imperadore , E sta che non la veggi per due ore , S h direi : va che tu sia ucciso.

("2) La stremità mi richer per figliuolo

Ed io 1' appello ben per madré mia E ingenerato fui dal fitto duolo E la mia balia f u melanconia.

Io ho si tristo il cor di cose cento Che cento volte il di penso morire.

Chè nello 'nferno non son cosi forti Le pêne e li tormenti e li sconf orti Com' un de' miei, qualunque è '1 minore.

Voir sur Angiolieri Alessandko d'Anco>ta, Stucî' Ji critîca e di storia letteraria.

Si j'étais la mer, il serait sous l'onde, Il serait détruit , si j'eusse été Dieu.

Si j'étais le pape — alors quelle fête De faire enrager mes sujets chrétiens ! Si j'étais le roi, vite à tous les miens J'aurais le plaisir de couper la tête.

Si j'étais la mort, de ce pas j'irais

Chez mes bons parents; mais je les fuirais,

Si j'étais la vie, eux et tous les nôtres.

Si j'étais Cecco (je le suis, ma foi), J'aurais bientôt pris les belles pour moi, Laissant de bon cœur les laides à d'autres (1).

Mais Dante , qui reprochait à Cecco d'aimer une cordonnière, ne voulut pas être un poète de la rue : il cherchait la « langue aulique » et commença par suivre

(1) S'io fossi fuoco, arderei lo mondo, S' io fossi vento, io '1 tempesterei, S'io fossi acqua, io V allagherei, • S' io fossi Iddio , lo mandere' 'n profonde

S'io fossi papa, allor sare' giocondo Che tutti li cristian tribolerei ; S' io fossi Imperador, sai che farei ?

A tutti mozzerei lo capo a tondo.

S' io fossi morte, io n' andre' da mio padre, S' io fossi vita, non stare' conlui, E similmente farei a mia madré.

S' io fossi Cecco, com' io sono e fui, Torrei per me le giovani leggiadre ; Le bmtt' e vecchie lascerei altrui.

Sordel. Un amour d'enfance lui fournit une dame et un sujet de cansos, de sonnets, de ballades; ses premiers vers furent d'un écolier et d'un provençal. Arrêtons-nous ici , nous abordons Béatrice. Sur l'amour du poète , nous avons deux documents, la Vita nuova (la Vie nouvelle) qu'il écrivit lui-même et publia sans doute avant l'an 1300 : c'est un recueil de poésies lyriques enveloppées dans des commentaires en prose ; l'autre document est la « Vie de Dante » par Boccace, rédigée, estime-t-on, en 1354 ou 1355. Il importe d'examiner avec soin ces deux récits ; nous entrerons par là dans les mœurs et dans les sentiments du siècle.

Dante avait neuf ans et la dame de ses pensées en avait huit, quand elle lui apparut en robe rouge, vêtue comme un enfant. « En ce moment je dis avec véracité que l'esprit clc la vie, qui réside au plus secret recoin du cœur, se mit à trembler si fort qu'il fit battre horriblement mes moindres veines (1)... Depuis lors je dis que l'amour se rendit maître de mon âme qui tout aussitôt lui fut fiancée , et il prit sur moi tant d'assurance et d'empire par la vertu que lui donnait mon imagination qu'il me fallut faire entièrement tous ses plaisirs. Il me commanda bien des fois de chercher à voir cet ange très jeune, si bien que dans mon enfance je la recherchai bien souvent , et je lui trouvais des manières si nobles et si louables qu'assurément on pouvait dire d'elle cette

(1) In quel punto dico veramente che h spirito delLi vita, il quale dimora neîla segretissima caméra deï cuore, comincià a tremare si fortemente che apparia ne' menomi poïsi orribilmente , etc., etc. Inutile de donner ici tout le texte de la Vita nuova; il suffit d'en traduire quelques fragments mot à mot pour montrer la langue et l'esprit du poète amoureux et philosophe.

parole du poète Homère : « Elle ne semblait pas née d'homme mortel, mais de Dieu. »

Boccace est plus humain , plus précis , moins extatique : a C'était l'usage dans notre ville entre dames et cavaliers, quand revenait le doux printemps, de se livrer à des récréations dans les divers quartiers, en compagnies distinctes. Suivant cette coutume , il advint que Folco Portinari, homme en ce temps fort honorable entre les citoyens, avait rassemblé chez lui des voisins pour leur donner une fête. Parmi lesquels était Alighieri (l'ancien), et comme les petits enfants , surtout aux lieux où l'on s'amuse, accompagnent d'ordinaire leurs parents, Dante, à peine âgé de neuf ans, avait suivi son père, et se trouva mêlé à une bande assez nombreuse de garçons et de fillettes, dans la maison de l'amphitryon. Les premiers plats servis, il se mit à jouer de son mieux avec la troupe enfantine, parmi laquelle s'ébattait une fille de Folco dont le nom était Bice (diminutif de Béatrice, les Florentins ont toujours aimé les diminutifs). Elle avait peut-être huit ans; le charme et la beauté de l'enfance, un air plaisant et de bonne maison , des manières et des paroles beaucoup plus sérieuses et modestes que son âge encore tendre ne l'exigeait ; avec cela les traits délicats, d'une régularité parfaite et empreints d'une grâce si honnête, qu'elle passait pour un petit ange aux yeux de beaucoup de gens. Cette petite fille donc, telle que je la décris et peut-être beaucoup plus belle, apparut dans cette fête aux yeux de notre Dante , je ne crois pas avant ses autres compagnes, mais plus puissante qu'elles toutes à se faire aimer. Bien qu'il fût encore enfant, il en reçut l'image au cœur avec tant d'affection que, tant qu'il reçut, elle n'en fut jamais effacée. »

La Vita nxiova continue ainsi l'histoire. Après neuf ans, nouvelle apparition de Béatrice : elle est cette fois vêtue de blanc et accompagnée de deux nobles dames plus âgées qu'elle. Reconnaissant Dante, elle le salue ce si vertueusement, que je crus toucher, dit-il, aux termes de la béatitude. L'heure à laquelle je reçus ce salut si doux était précisément la neuvième heure du jour ; c'était la première fois que ses paroles venaient à mes oreilles et j'y pris tant de douceur que je quittai la foule, comme enivré. »

Là-dessus, rentrant chez lui, il eut une vision qu'il pria les fidèles d'amour de lui expliquer. A cet effet, il leur adressa un sonnet dont les deux tercets racontaient son rêve :

« Gai me semblait Amour qui dans sa main tenait mon cœur et portait dans ses bras dame endormie et drapée en un voile — puis l'éveillait ; de ce cœur qui la brûle se repaissait la dame épouvantée ; puis je le vis qui s'en allait, pleurant (1). »

Les fidèles d'amour répondirent, notamment Guido Cavalcanti qui devint dès lors le meilleur ami du poète , et aussi Cino de Pistoie , enfin un autre Dante (Dante de Majano) qui engagea son jeune homonyme, le croyant malade, à se faire soigner par un médecin. Il avait raison peut-être. A la suite de cette émotion, le rêveur amoureux devint si frêle et chétif que ses amis souffraient à le

(1) Allegro mi sembrava Anior. tenendo

Mio core in mano, e nelle braccia avea ïladonna awolta in un drappo, dorrnendo.

Poi la svegliava , e d' esto core ardendo La paventosa imnlniente pascea :

Appresso gir lo ne vedea piangendo.

voir. A leurs questions, il répondait vaguement : « C'est l'amour qui m'a mis en cet état, » et s'ils voulaient savoir quel était l'objet de cet amour, Dante les regardait en souriant, sans rien leur dire. Quelques jours après, il était à l'église et regardait Béatrice, quand une autre dame, très agréable à voir, pensant que ce regard était pour elle, attacha de son côté les yeux sur lui. Cette curiosité fut remarquée et l'on crut que la belle personne si attentive était l'aimée du poète. Il le laissa croire et se servit d'elle comme d'un paravent ; bien plus , il lui adressa des vers, notamment un sirvente où il citait les soixante plus belles femmes de la ville, afin de pouvoir nommer dans le nombre , sans se trahir, celle qu'il aimait réellement. Par malheur, la gentille dame qui masquait Béatrice eut à quitter la ville et s'en alla fort loin ; Dante se crut alors obligé d'exprimer, pour la galerie, son chagrin de ce départ, et il le fit dans deux sixains suivis de deux quatrains, appelant cette courte pièce un sonnet, parce qu'on appelait alors sonnets toutes les pièces courtes.

Une autre fois, il vit une morte, et, se souvenant qu'il l'avait vue vivante auprès de Béatrice, il composa deux poésies douloureuses :

Pleurez, amants, puisque pleure l'Amour (1).

Il fit ensuite un voyage (peut-être son voyage d'études à Bologne) et, au retour, se promit de prendre un second paravent. Ainsi fit-il, mais cette fois on en parla tant que Béatrice en fut informée; aussi, en le rencontrant, refusa-t-elle de le saluer. Or ce salut, c'était jusqu'alors tout ce qu'il avait espéré d'elle. « Quand elle apparaissait

(1) Piaugete, amanti, poiché piange Amore.

quelque part, grâce à l'espoir de son salut, je n'avais plus d'ennemi ; bien plus , il me venait une flamme de charité qui me faisait pardonner toutes les offenses, et à qui m'eût demandé quelque chose, je n'aurais pu répondre qu'amour. » On peut donc se figurer son chagrin quand Béatrice passa devant lui la tête haute. Il pleura toutes ses larmes et s'endormit en pleurant ce comme un enfant qu'on aurait battu ».

Sur tous ces détails, Boccace ne nous apprend rien, ne voulant pas ce s'arrêter aux accidents qui caractérisent l'enfance ». Il se borne à constater que l'amour tint bon, s'accrut même de jour en jour et mouilla plus d'une fois les yeux du poète ; cependant ce aucun regard, aucune parole, aucun signe, aucune allusion autre que la louange » ne le trahit jamais. Dante s'appliqua uniquement à chanter sa dame et ce devint, comme il apparaît manifestement, un tel maître en poésie, que non seulement il effaça la gloire depuis longtemps acquise des poètes passés, mais que, dans l'opinion du plus grand nombre, personne ne devait le dépasser dans l'avenir ». Yoilà tout ce que dit Boccace ; il faut donc reprendre la Vita nuova qui d'ailleurs ne complique pas beaucoup l'action du roman. Un jour Dante fut introduit par un ami dans une maison où l'on fêtait des fiançailles. Dès son entrée le cœur lui battit si fort qu'il dut s'appuyer au mur de la salle et, de peur qu'on ne s'aperçût de son trouble, il leva les yeux. Béatrice était dans l'assemblée. Les dames, avisant le nouveau venu 'qui paraissait tout hors de lui, en furent étonnées d'abord, bientôt amusées ; Béatrice en rit comme les autres, bien que par longue habitude (par Junga consuetudine) elle connût un peu le secret de son fidèle, ou peutêtre parce qu'elle le connaissait. Était-ce elle dont on

célébrait ce jour-là les fiançailles ? Dante ne le dit pas , mais il est permis de le croire ; cette circonstance expliquerait le coup de foudre qui frappa le poète au cœur. On le conduit à une fête nuptiale, on ne lui a pas dit le nom de la fiancée, il découvre tout à coup que c'est elle et se sauve éperdu « dans la chambre des larmes » où il compose un sonnet :

Vous me narguez avec les autres dames (1)....

La chose a pu se passer ainsi, mais ce n'est qu'une conjecture. Quoi qu'il en soit, Béatrice épousa bien réellement messire Simon des Bardi, gentilhomme ; le testament de son père (une pièce authentique) prouve qu'elle était déjà mariée en janvier 1287 ; elle avait alors vingt ans, Dante vingt et un ou vingt-deux ; il n'en continua pas moins de l'aimer : c'était dans les mœurs et même dans la morale poétique du temps ; nous sommes encore en Provence. Il fallait seulement que l'amour demeurât sans reproche ; tel fut celui de Dante, et Boccace, la moins platonique des mauvaises langues, est forcé de l'avouer. Bien plus, le sentiment du poète s'épura de jour en jour; il avait exprimé d'abord un souhait qui lui parut bientôt trop ambitieux : être salué par Béatrice ! Vint un moment où il n'osa plus même invoquer cette faveur. Un jour, il se trouva dans une compagnie de gentilles dames « qui savaient bien son cœur y> ; les unes riaient, les autres se taisaient, attentives à ce qu'il allait dire ; l'une de celles-ci, le regardant et l'appelant par son nom, le questionna : « A quelle fin aimestu donc cette dame, puisque tes yeux ne peuvent même pas soutenir sa présence ? Assurément le but de cet

(1) Con 1' altre donne mia vista gabbate.

amour doit être bien nouveau. — Madame, répondit le poète, le rêve de cet amour a été la salutation de cette dame de qui vous voulez peut-être parler, et dans cette salutation résidait ma béatitude qui était la fin de tous mes honnêtes désirs, mais puisqu'il lui plut de me la refuser, mon seigneur Amour a daigné placer ma béatitude en ce qui ne peut me manquer. »

Alors ces gentilles dames se mirent à causer entre elles « et leurs paroles semblaient mêlées de soupirs ». Celle qui la première avait parlé à Dante lui demanda : « Nous te prions que tu nous dises en quoi consiste cette béatitude. » Dante répondit : « Dans les paroles qui louent ma dame. — Si tu disais vrai, les mots dont tu t'es servi pour peindre ta situation (prouvent que) tu aurais agi avec une autre idée. » Cela signifiait selon toute apparence : ce Si tu mets tout ton bonheur dans la louange de Béatrice, pour quoi donc voulais-tu qu'elle te saluât ? » Depuis cet entretien, Dante résolut de ne plus chanter que la gloire de sa dame et il composa la première canzone de sa seconde manière :

Dames qui de l'amour avez l'intelligence (1),

Et le sonnet qui commence ainsi :

Amour et noble cœur sont même chose (2).

Peu de temps après (le dernier jour de l'an 1289, d'après les recherches de Pelli) le père de Béatrice mourut, gros chagrin pour la jeune femme ; ses amies disaient d'elle :

(1) Donne ch.' avete intelletto d' amore.

(2) Amore e cor gentil sono una cosa.

DAXTE ALIGHIERI. 23

«.< Comme elle pleure ! ceux qui la voient eu cet état devraient mourir de pitié. » Dante écrivit des vers sur cette mort, puis tomba malade et devint si faible qu'il ne pouvait plus remuer. Au neuvième jour, éprouvant une douleur insupportable et pensant à sa dame, il fit de tristes réflexions sur l'instabilité de la vie humaine et se dit en soupirant : « II faudra donc que la très noble Béatrice même un jour. » À ce moment il ferma les yeux et se sentit surexcité comme un frénétique. Dans son délire, il voyait courir des femmes aux cheveux épars qui lui criaient : « Tu mourras. » D'autres, au visage horrible : « Tu es mort. » Des figures effarées passaient en gémissant, le soleil s'était obscurci, les oiseaux tombaient, les étoiles livides semblaient pleurer les morts, la terre avait des tressaillements furieux et, dans ce tumulte, une âme vint dire à Dante : « Ta dame est morte. » Alors le poète fondit en vraies larmes ; puis levant les yeux, il vit une nuée d'anges qui montait au ciel en chantant : Hosanna in excelsis. Alors il se dit : « Cela est certain, ma dame est morte, » et il la vit morte en effet; des femmes lui couvraient la tête d'un voile blanc. Elle était si calme qu'elle semblait dire : ce Je vois le commencement de la paix. » Dante aussi désirait la mort et l'appelait de toute son âme ; enfin il fut réveillé par des femmes qui étaient dans sa chambre, au moment où il s'écriait : « Sois bénie, Béatrice ! » mais des sanglots l' étouffaient, et nul n'entendit ce nom qu'il laissait échapper pour la première fois. Les femmes qui le veillaient causaient entre elles en chuchotant : « Il paraît mort. » Alors, il reprit ses sens et raconta son rêve, mais discrètement comme toujours, sans nommer Béatrice. Et son exaltation montait de jour en jour ; il était heureux de louer sa dame, heureux de l'entendre louer, heureux de recueillir dans la

rue les paroles d'admiration qui, lorsqu'elle avait passé, bourdonnaient derrière elle : g Cette femme est une merveille ; que le Seigneur qui a fait une si belle œuvre, soit béni ! » Et il chantait de sa voix la plus tendre :

« Elle a tant de noblesse et de décence, ma dame quand son front penché salue, que toute langue en est muette et tremble et que les yeux n'osent la regarder.

« Elle s'en va, quand tout haut on la vante, bénignement d'humilité vêtue, et paraît être ici-bas descendue pour nous montrer un miracle du ciel.

« Plaisante à qui la regarde, elle donne à l'âme par les yeux une douceur que nul, sans la sentir, ne peut comprendre.

« Et de sa lèvre on dirait qu'il s'échappe comme un esprit suave et plein d'amour qui parle au cœur en lui disant : Soupire ! » (1).

Dante écrivit encore un sonnet où il montra Béatrice au milieu des autres femmes et répandant sur elles quelque

(1 ) Tanto gentile e tanto ortesta pare

La donna mia quand' ella altrui saluta, Che ogni lingua divien treniando muta E gli occhi non 1' ardiscon di guardare.

Ella sen va sentendosi lodare Benignainente d' umiltà vestuta ; E par che sia una cosa venuta Di cielo in terra a niiracol mostrare.

Mostrasi si piacente a chi la mira

Che dà per gli occhi una dolcezza al core

Che intender non la puô chi non la prova.

E par che délia sua labbia si mova

Un spirito soave e pien d'amore

Che va dicendo ail' anima : Sospira.

chose de sa grâce et de sa beauté. Puis il commença une canzone où il voulait exprimer la pieuse impression qu'elle produisait sur lui-même, et s'interrompit tout à coup pour jeter sur le papier ce mot douloureux de Jérémie : Quomodo seclet soJa civ i f as plena populo ! Fada est quasi vidua domina gentium. La plume lui tomba des mains, sa dame venait de mourir. « Il advint, raconte Boccace, que la très belle Béatrice étant à la fin de sa vingt-quatrième année, il plut à Celui qui peut tout de l'enlever aux temporelles angoisses pour l'appeler à sa gloire éternelle. Notre Dante supporta si hnpatiemment ce départ, que le plus grand nombre de ses amis pensèrent que ses soupirs et ses gémissements ne finiraient qu'avec sa vie. Long et abondant fut son pleth- et, pendant longtemps, il tint ses oreilles fermées à toute consolation. »

Il n'en est pas moins vrai que Dante, en sa Vita miova, fait à ce propos un calcul qui étonne : il note que sa dame est décédée le neuvième jour du mois, le neuvième mois de l'année ; que ce nombre 9 « l'accompagnait toujours très affectueusement » , parce qu'il y a neuf cieux mobiles, et que le nombre 3, celui de la Trinité, multiplié par lui-même, produit 9 : donc Béatrice « était un 9, c'està-dire un miracle dont la racine était l'admirable Trinité ». Tout cela est dans le goût du temps, ainsi que la lettre que Dante aurait écrite, pour leur annoncer la mort de sa dame, à tous les rois de la terre. Cependant il composa une canzone pleine de notes émues que ne pouvait inspirer une abstraction ou une illusion :

« Elle s'en est allée, Béatrice, dans le haut ciel, dans le royaume où les anges trouvent la paix ; elle est avec eux et vous, femmes , elle vous a quittées... Et bien des fois, pensant à la mort, il m'en vient un désir si doux que mon

visage change de couleur... la honte m'éloigne delà foule; puis, pleurant seul, j'appelle Béatrice et je lui dis : Tu es donc morte? — Et, pendant que je l'appelle, je me sens conforté (1)...

ce Toutes les fois, hélas, qu'il me souvient que je ne dois jamais revoir la dame dont je porte le deuil, ma pensée douloureuse amasse autour de mon cœur tant de chagrins , que je dis : Mon âme, que ne t'en vas-tu ? car les tourments que tu subiras dans ce bas monde qui déjà te cause tant d'ennui me rendent tout pensif de frayeur. Aussi j'appelle la mort comme un suave et doux repos, et je lui dis : Viens à moi, avec tant d'amour que je suis jaloux de tous ceux qui meurent (2)... »

(1) Ita se n' è Béatrice in 1' alto cielo, Nel reame ove gli Angeli hanno pace,

E sta cou loro, e voi, donne, ha lasciate...

E spesse fiate pensando la morte, Viénemene un desio tanto soave Che rai tramuta lo color del viso...

E 6i fatto divento, Che dalle genti vergogna mi parte ; Poscia, piangendo sol nel mio lamento, Chiamo Béatrice e dico : or se' tu morta? E mentre ch' io la chiamo. mi conforta.

(2) Quantunque volte, lasso, mi rimembra Ch' io non debbo giammai

Yeder la donna ond' io vo si dolente, * Tanto dolore intorno al cor m' assembra La dolorosa mente,

Ch' io dico : Anima mia, che non ten vai? Chè li tormenti che tu porterai Nel secol che t' ù giâ tanto noioso Mi fan pensoso di paura forte.

DANTE ALIGHIEEI. 27

Et, pensant toujours à elle, il dessinait des anges sur ses tablettes. « Cependant, écrit Boccace, l'acerbité de sa douleur étant mûrie par le temps, et la passion ayant fini par laisser un peu de place à la raison, il parvint à pouvoir se rappeler, sans verser de larmes , que sa dame était morte et conséquemment à écouter les gens qui le consolaient. » Ces distractions sont avouées par Dante en sa Vita nuova. Deux ans et demi après la mort de sa dame qui avait passé à meilleure vie le 9 juin 1290 (on a la date exacte), le poète, accablé par ses souvenirs, leva un jour la tête pour s'assurer qu'on ne le voyait pas , et aperçut à la fenêtre une jeune gentille dame qui le regardait avec tant de compassion, « qu'il semblait que la pitié tout entière habitât en elle ». Comme il arrive aux malheureux d'être prompts à pleurer quand on s'intéresse à eux, il sentit que ses yeux « voulaient se mouiller de larmes », mais, honteux de laisser voir son triste état, il se déroba en disant : « Il est impossible qu'avec cette dame compatissante le plus noble amour ne puisse pas exister. » Sur quoi il fit un sonnet pour elle , il en fit même deux et se laissa osciller quelque temps entre le regret et la consolation, entre Béatrice et la donna pietosa, la dame compatissante. Il l'avoue luimême : à force de regarder celle-ci , il s'aperçut que ses yeux ce prenaient trop de plaisir à la voir ». Il en eut du chagrin, condamna sa faiblesse et maudit la vanité de ses yeux qui se laissaient égarer ; il n'en pensait pas moins à cette tendre pitié qui le regardait d'une fenêtre. « Elle est noble, se disait-il, elle est belle, jeune et sage et elle m'est

Ond' io chiamo la morte

Corne soave e dolce mio riposo :

E dico : Vieni a me — con tanto amore

Che sono astioso di chimique muore.

apparue peut-être par la volonté d'Amour pour donner quelque repos à ma vie. » La raison ou la conscience répondait : « Ah ! quel penser est celui qui prétend te consoler d'une manière si basse et ne te laisse presque pas d'autre idée dans l'esprit. » Mais bientôt une autre réflexion venait à la traverse : « Maintenant que tu es plongé dans un si grand chagrin d'amour, pourquoi ne tâcheraistu pas d'échapper à tant d'amertume ? Tu vois bien que c'est un souffle d'amour qui te vient de bon lieu, puisque cette gentille dame si charmante a pour toi tant de compassion. » Et le poète composait des sonnets sur tout ce va-et-vient de sa pensée.

Un jour enfin, Béatrice lui apparut à la neuvième heure, en robe rouge, enfant comme à leur première rencontre ; aussitôt il revint à elle et se repentit du désir « dont il s'était laissé posséder si lâchement pendant quelques jours ». Alors il fit des vers pour rétracter ceux que lui avait inspirés la dame compatissante. Enfin, dans une dernière vision plus merveilleuse que les autres, il vit des choses qui le décidèrent à ne plus rien dire de Béatrice jusqu'au jour où il pourrait parler d'elle plus dignement. « Pour y arriver, dit-il, j'étudie autant que je peux, comme elle le sait véritablement. Si bien que , s'il plaît à Celui par qui vit toute chose, que ma vie dure quelque peu, j'espère dire d'elle un jour ce qui ne fut jamais dit d'aucune femme. Et puis plaise à celui qui est seigneur de la courtoisie que mon âme puisse aller voir la gloire de sa dame, c'est-à-dire de cette Béatrice bénie qui regarde en face celui qui est per omnia sœcula lenedktus. Laits Deo! » Ainsi finit la Vita nuova qui, par ces derniers mots, annonce la « Divine Comédie ».

Discutons un peu : cela repose et il en vaut la peine ; la question regarde non seulement Dante et la principale inspiration de son œuvre, mais encore toute la poésie amoureuse du temps. Béatrice a-t-elle bien réellement existé, ou ne fut elle qu'une Iris en l'air, comme on disait au dernier siècle ? Les critiques disputent là-dessus depuis plusieurs centaines d'années et la dernière histoire littéraire d'Italie (1) a repris vivement le débat. Entrons-y donc en simples témoins, et suivons les passes.

— Non, dit l'un, Béatrice n'a jamais existé. La preuve, c'est que dans le récit de Dante, il n'y a guère que des visions. Le plus grand des poètes italiens n'aurait donc été qu'un halluciné ? Portez plus de respect à sa gloire.

— Point du tout, répond l'autre, mais il avait des nerfs, le sommeil agité, des songes ou des cauchemars qu'il interprétait ; c'était l'usage de son temps chez les lyriques. Il pouvait même rêver debout, ce qui arrive à tous les hommes d'imagination : beaucoup d'autres, même sans génie, ont vécu longuement dans le pays des chimères et des fantômes. C'est d'ailleurs ce que Dante a fait ouvertement dans son œuvre capitale : la « Divine Comédie » n'est qu'une immense vision en 14,230 vers.

— Il n'en a pas moins nié lui-même l'existence de Béa-

(1) Storia délia letteratura italiana du professeur Adolfo Bartoli; quatrième volume, 1882. L'auteur est un érudit plein de sagacité, de compétence et d'idées personnelles qu'il ne cache pas. Sur l'opinion contraire on peut consulter La Béatrice di Dante de M. le professeur Alessandro D'Ancona. (Pisc, 18G5.)

trice. N'a-t-il pas déclaré que la dame de ses pensées n'était qu'un calcul d'arithmétique : 3 X 3 = 9 ?

— Au treizième siècle, on avait la superstition des nombres. Dante en tenait et l'a prouvé plus d'une fois, notamment dans la division de son poème en trois parties , chacun de trente-trois chants, plus un chant d'introduction, en tête de « l'Enfer », pour faire la centaine. Il lui plut donc de marquer toutes les occasions où il pouvait placer un 9 dans la vie de Béatrice, mais il se garda bien de noter les dates où ce chiffre n'entrait pas. Ainsi, par exemple, elle naquit en 1266, elle n'avait que huit ans quand il la rencontra pour la première fois ; elle ne comptait que vingt-quatre ans quand il apprit qu'elle était morte. Si la bien-aimée n'eût été qu'une création de sa fantaisie, il l'aurait fait naître en 1269 où entre 141 fois le nombre 9 ; il lui eût donné neuf ans à leur première rencontre ; il l'eût menée au cimetière trois ans plus tard afin de lui laisser atteindre l'âge de 27 ans : 3 X 9 =27. Ah ! trois fois neuf : c'eût étéle nombre idéal de cette arithmétique à mystères ! Si Dante ne l'a pas fait, c'est qu'il était assurément gêné par ses dates réelles et que, par conséquent, une Béatrice en chair et en os a dû exister.

— Vous avez beau dire, si cette histoire est vraie, je n'y comprends rien. Qu'est-ce donc que cet amoureux transi qui s'épuise en stratagèmes pour cacher son secret, compromet deux femmes du monde pour masquer celle qu'il aime et joue une comédie de paravent avec l'unique préoccupation de se cacher ? N'était-ce pas un amour très avouable que le sien et ne pouvait-il dire à Folco Portinari :. « Je m'appelle Dante Alighieri, mon aïeul Cacciaguida est mort aux croisades, j'ai fait de bonnes études à Bologne, je me sens homme à m'illustrer comme poète,

DANTE ALIGHIEIU. 31

comme savant, comme soldat, comme ambassadeur et à gouverner mon pays. Accordez-moi la main de votre fille. » Dante ne l'a pas fait, donc Béatrice n'a point existé.

— Vous oubliez que cette histoire est déjà vieille de six cents ans. Au début de sa carrière poétique , Dante était un fidèle d'amour et, par conséquent, son cœur battait à la provençale ; il s'est inspiré des troubadours qu'il a souvent cités dans ses livres ; il savait leur langue et la maniait même en vers. Eh bien ! dans les idées des Provençaux l'amour était incompatible avec le mariage : un mari qui se serait conduit avec sa femme comme un chevalier avec sa dame, aurait cru « faire quelque chose de contraire à l'honneur » : Fauriel le dit formellement. Byron ajoute avec son impertinence ordinaire :

Si Laure avait été la f enraie de Pétrarque, Eût-il passé sa vie à faire des sonnets (1) ?

Ce secret même, qui vous étonne si fort, était de rigueur chez les Provençaux et chez leurs adeptes. Raynouard a donné les 31 articles du code d'amour écrits en latin à l'usage des fidèles de tout pays. Le deuxième article dit : « Celui qui ne se cache pas ne peut aimer. » Le treizième : « L'amour divulgué ne dure guère. » En vertu de l'article 15 tout amant, à l'aspect de sa dame, est tenu de pâlir, et, s'il la voit tout à coup, l'article 16 veut que le cœur lui tremble. C'est exactement ce qui advint à Dante dans la fête nuptiale où il revit tout à coup Béatrice ; jamais les prescriptions du code d'amour ne furent suivies plus ponctuellement. Ajoutez que, dans cette fête

(1) Thinkyou if Laura had been Petrarch's wife,

Hewould hâve written sonnets allhislife?

nuptiale, Béatrice a quelque chose de très féminin : elle rit de son patito à qui elle en veut avec une petite cruauté point du tout séraphique ; or ce ne sont pas les femmes idéales qui se moquent du monde : elles rêvent tout le temps, les yeux dans l'azur.

— Vous oubliez qu'une foule de savants ont vu dans l'aimée de Dante une pure allégorie. Pour Philelphe, c'était une fabuleuse Pandore ; pour d'autres, la théologie, ou la science divine, ou la grâce coopérative, ou la grâce qui sauve, ou la béatitude, ou toutes ces choses à la fois. Pour Rossetti, c'est la monarchie impériale.

— Pour Byron, les mathématiques...

— Byron est un mauvais plaisant qui n'a rien à faire ici. Pour nous, Béatrice est l'idéal de la femme, cet Eternel Féminin devant lequel se prosterne Gœthe à la fin de son Faust.

— Nous sommes parfaitement d'accord, s'il s'agit de la Béatrice qui éleva Dante au paradis ; Faust y fut pareillement conduit par une sainte qui l'instruisit dans le pur amour. Mais, ne l'oubliez pas, cette sainte était une pénitente, cette pénitente était une pécheresse, « celle qu'autrefois on nommait Gretchen (1). »

Pareillement la Béatrice de la ce Divine Comédie » avait été une petite fille qu'on nommait Bice. En ce temps-là les poètes montaient bien au ciel, mais partaient de terre : ainsi le voulait la doctrine platonicienne qu'ils suivaient avec une entière soumission. « Il faut que l'homme dont l'âme est* féconde s'attache d'abord à la beauté matérielle appliquée à un seul corps : » telle était la prescription de

(1) Una Fanitentium, sonst Gretchen yenannt. (Indication do Goethe.)

Diotime. Il fallait donc au poète une réalité vivante, au moins pour point de départ. Comprenez-vous d'ailleurs un Idéal ou une simple Idée qui n'a que huit ans quand on la rencontre pour la première fois, qui joue avec les enfants de son âge, se promène dans la rue, fait la révérence à un jeune homme, puis se fâche par jalousie et refuse de le saluer, puis se moque de lui dans le monde ; une Idée qui a pour père un simple mortel et qui meurt elle-même à une date précise, le 9 juin 1290, âgée de vingt-quatre ans ? Il faut bien de la subtilité pour trouver dans tout cela des allégories.

— On l'a fait cependant sans beaucoup d'efforts. Là où la Vita nuova dit « amour », il faut lire « étude » ; le salut dans la rue est une invitation à persévérer ; le père mortel était, non pas Folco Portinari, mais Brunetto Latini, le maître de Dante, ou encore la Pensée amoureuse qui avait donné la vie à Béatrice ; disons en français le Penser amoureux, puisqu'il faut qu'un père soit masculin.

— J'y vois pourtant une petite difficulté. Le Penser amoureux étant mort, et après lui l'Idée, sa fille, qui lui survécut pourtant six mois, comment nous expliquer la profonde affliction de Dante ? Est-ce qu'on pleure une Idée à laquelle on ne pense plus ? Je m'y perds.

— Vous vous y perdez, parce que vous vous laissez troubler par le témoignage de Boccace. Mais Boccace était un conteur et sa « Vie de Dante » est un conte, un bavardage romanesque (itna diceria romanzesca) , beaucoup de critiques très savants vous le diront.

— Beaucoup de critiques non moins savants me diront le contraire, notamment Balbo, Landau, "Witte, Kœrting, Guerrini, Paur et le mieux informé de tous, puisque

c'est le dernier venu : M. Camille- Antona Traversi. Boccace, qui avait vu le poète ou qui, du moins, l'aurait pu voir, écrivit cette histoire en 1354 (Dante était mort en 1321), et le biographe tenait les faits de vieilles gens qui avaient connu Béatrice. Pour l'accuser de mensonge, il faut supposer bien des choses et les supposer gratuitement.

— Je ne crois pas à l'infaillibilité des traditions.

— Je crois encore moins à l'infaillibilité des conjectures.

— Mais Dante lui-même nous a dit son secret. Dans le traité du Convito ( le Banquet ) il a rédigé sur la dernière partie de la Vita nnova un commentaire allégorique. C'est à propos de la donna pietosa, la dame compatissante qui, après la mort de Béatrice, lui donna des consolations et des distractions. « J'affirme, écrit-il dans le Convito, que cette dame dont je devins amoureux après mon premier amour fut la très belle et très honnête fille de l'empereur de l'univers à laquelle Pythagore assigna le nom de Philosophie. » Vous le voyez donc, cette dame est une allégorie ; elle aussi a un père, et ce père est une abstraction. Les consolations qu'elle donnait à Dante, c'étaient les livres qu'il lisait alors, Cicéron et Boëce. Il lui adressa des vers où il parlait du troisième ciel, celui de Vénus, il faut entendre par ces mots la rhétorique, troisième science du trivium. La dame compatissante n'existait donc pas, par conséquent Béatrice...

— Par conséquent Béatrice a existé. Si elle n'avait été qu'imaginaire, le philosophe du Convito aurait fait d'une pierre deux coups et tâché d'évaporer son premier amour comme il évaporait l'autre. Mais Béatrice reste intacte et Dante déclare formellement qu'en ce qui la

concerne il s'en tient an récit de la Yila nuova. Marquons encore un point très important ; dans ses « Epîtres » le raisonneur distingue plusieurs sens : le sens littéral, le sens allégorique, le sens moral, le sens « anagogique »; ces trois derniers ne détruisent pas le sens littéral. Les souterrains ne compromettent en rien l'édifice apparent, au contraire, ils le soutiennent. Ce qui le prouve, c'est l'exemple même que le poète choisit pour s'expliquer. Il prend un passage de la bible : In exitu Israël de JEgypto. Sens littéral : la sortie d'Israël du pays d'Egypte. Sens allégorique : notre rédemption du péché par Jésus-Christ. Sens moral : la conversion de l'âme à l'état de grâce. Sens anagogique : le passage de l'âme sainte de l'esclavage de la corruption à la liberté de la gloire éternelle. Mais tous ces dessous n'infirment pas le fait historique et réel, la sortie d'Israël du pays d'Egypte. Par conséquent, but la foi même du poète, non seulement Béatrice, mais encore la dame compatissante a existé.

— Pourquoi donc a-t-il prétendu que c'était la philosophie ?

— Mon Dieu ! parce qu'il eut souvent des faiblesses de cœur et qu'il aimait les paravents. De son propre aveu, son plus grand vice était celui qui retient les morts au dernier cercle du purgatoire ; quand il y arriva lui-même en son poétique voyage au pays d'outre-tombe, il eut à subir l'expiation infligée à tous les autres et à passer par une flamme si ardente qu'il se serait jeté dans un bain de verre bouillant pour s'y rafraîchir (1). Le pénitent

(1) Corne fui dentro, in un bogliente vetro

Gittato mi sarei per rinfrescarmi , Tanto ivi era lo incendio senza métro.

Purg., xxvii, 49-51.

avouait donc ses faiblesses, mais n'aimait pas trop qu'on en parlât ; or on en parlait beaucoup à Florence. N'aurait-il pas écrit la Vita nuova dans la secrète intention de se justifier ? Son affection pour Béatrice fut-elle unique, même avant la mort, de la femme immaculée qu'il n'adorait qu'à genoux ? Que penser de ces deux gentilles daines si charmantes auxquelles il se crut forcé, par une extrême discrétion , d'adresser ses hommages ? Il est certain que le poète s'était fait une mauvaise réputation d'infidélité, lui qui appartenait à la poétique confrérie des fidèles. On peut donc croire qu'il essaya se se disculper en alléguant après coup que les deux gentilles dames étaient de simples paravents. Cette conjecture expliquerait sa conduite et jusqu'à un certain point l'excuserait : deux caprices de cœur auxquels le poète se fût laissé aller de bonne foi répugnent beaucoup moins que des stratagèmes presque odieux qui auraient compromis le repos et la réputation de deux honnêtes femmes. Le commentaire du Convito dut être composé dans la même intention. Deux ans après la mort de Béatrice, Dante s'était laissé consoler par la donna pietosa qui le regardait d'une fenêtre, et il avait imprudemment raconté cette histoire dans la Vita nuova. Or ses vers étaient parfaitement connus, puisque les âniers les chantaient sur la voie publique. Cette troisième aventure fit probablement quelque bruit ; les ennemis du poète soufflèrent le feu en son absence et pendant son exil» « J'ai paru vil aux yeux de beaucoup de gens, >> dit le poète en son Convito et il semble avouer que c'était peut-être sa faute, il n'avait chanté que des amourettes, lui ancien soldat, prieur, ambassadeur, patriote sévère, citoyen incorruptible, maintenant persécuté, condamné, proscrit. Il voulut donc mettre plus de poids {gravezza)

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dans son œuvre, arborer « un plus haut style », prouver qu'il était philosophe, et dans son Convito le malheureux ne le prouva que trop ; ce recueil contient des vers de toute valeur emballés dans de la bourre scolastique. C'est là que la donna pietosa qui l'avait regardé d'une fenêtre fut affublée d'une longue robe noire et coiffée d'un bonnet de docteur : Dante espérait par là faire admirer sa science et être rappelé dans sa patrie. On le trouva très savant , et on ne le rappela pas. Mais, fort heureusement pour nous, il ne commenta point Béatrice. Aussi avons-nous le droit de la regarder de nos propres yeux telle qu'elle nous apparaît dans la Vita nuova. Au début, une enfant qui joue, bientôt une jeune fille, une jeune femme très digne, un peu fière, capable de dépit et de jalousie et se moquant des adorateurs qui se permettent des distractions. Dante l'aime discrètement, mais humainement, à la provençale, comme la dame dont il est le chevalier : il ne veut d'elle que peu de chose, mais enfin quelque chose, un salut quand il la rencontre ; cette faveur est pour lui le comble de la béatitude, et quand on la lui refuse, il est homme à tomber dans le désespoir. Puis, peu à peu cet amour, de provençal qu'il était, devient italien ; le poète, entrant dans l'école de Bologne, adopte le nouvel art, le nouveau style, celui que d'autres Toscans, Cino de Pistoie , Guido Cavalcanti ont déjà mis en honneur. Une demande plus rien, pas même un salut, se contentant, pour être parfaitement heureux, de louer sa dame. Dès lors Béatrice n'est plus une personne réelle, c'est une personnification vivante; elle meurt enfin, et alors commence l'assomption, l'apothéose : elle monte au ciel où elle devient, si vous voulez, l'Etemel féminin, l'Idéal suprême élevant son poète de sphère en sphère par l'irrésistible attraction

de son regard. — Mais, surtout alors, comme elle reste femme ! Que d'humanité dans les reproches qu'elle adresse à Dante lorsqu'au sommet du purgatoire elle le revoit ! Au commencement, ce n'est pas à lui qu'elle daigne s'adresser ; elle parle aux saintes substances :

« Je le soutins un temps par mon visage, et, lui montrant mes yeux de jeune fille, au droit chemin le menais avec moi.

« Mais, quand je fus au seuil du second âge et que j'entrai dans la vie immortelle, il me quitta pour se donner à d'autres.

« Quand, de la chair à l'esprit j'eus monté, et qu'en beauté, qu'en vertu j'eus grandi, je lui devins moins agréable et chère.

ce Et dans l'erreur il engagea ses pas... (1) ».

Puis elle s'adresse directement à Dante « en tournant vers lui la pointe de son parler ». Elle le somme de confesser ses torts; le pénitent n'a pas la force de balbutier une seule parole. Elle attend un peu et le presse ; alors il pousse un oui si faible que, pour l'entendre, il faut le

(1) Alcun tempo il sostenni con ruio volto :

Mostrando gli occhi giovinetti a lui, Meco il menava in dritta parte volto.

Si tosto corne in su la soglia fui Di mia seconda etade e mutai vifca, ' Questi si toise a me e diessi altrui.

Quando di carne a spirto era salita E bellezza e virtù cresciuta m' era, Fui io a lui men cara e men gradita :

E volse i passi suoi pervia non vera.

Pr/RG., xxx, 121-130.

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secours des yeux. Béatrice renouvelle ses questions et ses reproches. « La nature et l'art, dit-elle,

« Ne t'ont jamais offert tant de plaisir que le beau corps où je fus enfermée et qui n'est plus maintenant que poussière.

« Et par ma mort si le plaisir suprême te fut ravi, quelle chose mortelle devait tenter encore ton désir ?

« Bien devais-tu, dès le premier assaut des vains objets qui mentent et vous leurrent, venir à moi qui telle ne suis plus.

« Point ne devais, en abaissant tes ailes, attendre un nouveau coup de jeune fille ou d'autre vanité non moins frivole... (1) ».

Est-elle assez jalouse et peut-on douter encore de sa réalité ? Quoi ! elle parle ici de ses yeux d'enfant, du beau corps qui lui fut enlevé et qui maintenant n'est plus que poussière; elle est toute frémissante encore du dépit qu'elle avait éprouvé de son vivant ; elle reproche au pénitent d'aimer trop les jeunes filles, elle dit même une

(1) Mai non t' appresentô natura ed arte

Piacer quanto le belle membra in ch' io Kinchiusa fui che sono in terra sparte :

E se 1 sommo piacer si ti fallio Per la mia morte, quai cosa mortale Dovea poi trarre te nel suo desio ?

Ben ti dovevi per lo primo strale Délie cose fallaci levar suso Diretro a me cbe non era più taie.

Non ti dovea gravar le penne in giuso Ad aspettar più colpi, o pargoletta 0 altra vanità con si brève uso...

Purg., xxxi, 49-60.

petite fille (pargoletta) qui, selon Boccace, était de Lucques et ne passait nullement pour une abstraction. Quoi ! Béatrice parle ainsi, dix ans après sa mort , quand elle n'est plus qu'une âme lumineuse ; elle a gardé jusque dans la gloire du ciel un souvenir si vif de la terre, un arrière-goût si piquant de rancune et de coquetterie; elle raille encore là-haut l'infidèle avec tant de malice, en lui disant, comme à un barbon qu'il est, non pas : « Lève la tête, » mais ; « Lève la barbe (1) ! » et vous prétendez que cette vraie femme n'a pas existé ? Ah ! commentateurs, commentateurs ! ne pourrait-on pas vous adresser le mot de la Vénitienne à Jean- Jacques Bousseau : ce Laissez les femmes et étudiez les mathématiques ! »

Tel fut l'amour de Dante, mais il y eut chez lui autre chose qu'un amoureux. Dès sa première jeunesse, tout en chantant Béatrice, il s'instruisait, devenait un des savants de son siècle. Un savant, en ce temps-là, connaissait les trois arts du trivium : la grammaire latine, la rhétorique de la décadence, la dialectique d'Aristote sophistiquée par les logiciens du temps (le diable en était) ; puis les quatre arts du qiiadrivium : l'arithmétique, la géométrie, la musique nécessaire aux érudits qui étaient encore gens d'église et devaient chanter la messe, l'astronomie de Ptolémée qui devait servir à la machine du « Paradis » ;

(1) ... alza la barba

E prenderai più doglia riguardando.

Purg., xxxi, 68-69,

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puis, les sciences naturelles. Le poète s'y appliqua sans doute avec intérêt, car il était né observateur, ayant la vue nette et longue : aussi a-t-il décrit exactement le sommeil des plantes, la coloration des rieurs, la maturation des fruits, le magnétisme, le scintillement des étoiles ; on croit qu'il a vu certaines constellations du pôle austral ; on admire dans le deuxième chant du « Paradis » (vers 97 et suivants) une expérience de catoptrique ; on est même allé jusqu'à dire qu'il avait imaginé le principe de la gravitation et que son Ulysse, celui qu'il nous montre au vingt-sixième chant de l'Enfer, indiqua du doigt à Christophe Colomb le chemin de l'Amérique. Il est certain que Dante pressentit bien des choses, mais avant lui Eoger Bacon en avait pressenti bien d'autres ; nul pourtant ne regarde le franciscain anglais comme l'inventeur des chemins de fer, des bateaux à vapeur et de la poudre à canon. Alighieri avait peut-être plus d'imagination que les érudits de son temps, mais son savoir, comme le leur, n'était pas sans lacune et sans limite : il s'aventurait volontiers dans l'astrologie et croyait, on l'a vu, à l'influence cabalistique du 3 et du 9. Quant à ses lectures, elles n'avaient pu être conduites méthodiquement : les manuscrits étaient rares et on en prenait ce qu'on pouvait, au hasard des rencontres. Dante s'était frotté à plusieurs de nos trouvères et surtout de nos troubadours qu'il cite en plus d'un lieu ; il connaissait les Pères et les docteurs de l'Église, la « Somme » de saint Thomas ; les anciens aussi, ou du moins quelques-uns, car la plupart d'entre eux étaient perdus ou égarés : c'est après lui seulement qu'on en retrouva un certain nombre. Assurément il avait pratiqué Stace, encore le confondit-il avec un rhéteur de Toulouse ; il conversa de plus avec

Boëce, l'auteur de la « Consolation s ; il admira Cicéron, ou du moins les parties exhumées de ce grand homme et vécut surtout avec Virgile, « son auteur, son maître et son chef », auquel il disait avec une sympathie respectueuse : ce C'est toi seul, de qui j'ai pris le beau style qui m'a fait honneur (1). » Savait-il du grec? Il y a des mots grecs dans ses ouvrages, cela prouve au moins qu'il savait ceux-là, mais il n'avait vu Platon qu'en esprit, disait Marsile Ficin, et ne s'était jamais entretenu directement avec Homère. Il plaça dans les Limbes, premier cercle de l'Enfer où la douleur n'est encore qu'un soupir, les grands hommes qui, nés trop tôt ou trop loin, n'avaient pu se convertir à la religion du Christ. Les poètes y occupent une place à part, ils ne sont que cinq; Virgile les domine tous : il est le maître du chant sublime et plane sur les autres comme un aigle (2). Puis vient Homère qui s'avance, l'épée à la main, comme un roi. Puis, Horace le satirique, Ovide, Lucain, et voilà tout ; Dante se joint à eux, lui sixième (3). Ailleurs, parmi les savants et les sages, il place Aristote, « le maître de ceux qui savent ; tous l'admirent et lui rendent hommage » ; Socrate et Platon sont plus près de lui que les autres ;

(1) Tu se' lo mio maestro e '1 mio autore,

Tu se' solo colui da cui io tolsi Lo bello stile che m' ha fatto onore.

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