‹ La Renaissance, de Dante à LutherChapitre 2 sur 22 · INF.,II · texte numérisé non relu

INF.,II

(•2) Cosi -vidi adunar la bella scuola

Di quel signor delT altissimo canto Che sovra gli altri com' aquila vola.

Ixf., iv, 94-96.

(3) Si ch' io fui sesto tra cotanto senno.

I>-f., iv, 102.

viennent après pêle-mêle, Démocrite « qui livre le monde au hasard », Diogène, Anaxagore et Thaïes, Empédocle, Heraclite et Zenon : « le profond observateur de la qualité », Dioscoride, auteur d'un traité sur les propriétés des végétaux, et encore Orphée, Cicéron et Tite-Live, Sénèque le moraliste, Euclide le géomètre, Ptolémée, Hippocrate, Avicenne, Galien, Averroès qui avait commenté Aristote (1) : on dirait un étalage de bouquiniste, un rayon de bibliothèque chargé de volumes dépareillés.

Yoilà les auteurs non chrétiens qui étaient connus de Dante au moins de nom ; ce qui tire l'œil dans ce catalogue instructif, ce sont les vides. Evidemment le passé ne lui était venu que par bribes : on est surpris de la quantité de choses, aujourd'hui élémentaires, qu'il ne savait pas. En littérature, par exemple, il n'était pas exactement renseigné sur les genres et, bien qu'il eût cité quelque part un trait de Térence, on pourrait croire que le vrai sens

(1) Vidiil Maestro di color che sanno

Seder fra filosofica famiglia.

• Tutti lo miran, tutti onor gli fanno. Quivi vid' io e Socrate e Platone Che innanzi agli altri più presso gli stanno,

Democrito che il mondo a caso pone.

Diogenes, Anassagora, e Taie, Empedocles, Eraclito e Zenone :

E vidi il buon accoglitor del quale, Dioscoride dico, e vidi Orfeo, Tullio. e Livio, e Seneca morale,

Euclide geometra, e Tolomeo, Ipocrate, Avicenna, e Galieno, Averrois che il gran comento feo.

Inf., iv, 131-141.

du mot comédie lui fut inconnu. Un de ses traducteurs français, Pierre-Ange Fiorentino, fait de lui un romantique de 1830 qui aurait intitulé son poème comédie, parce que la tragédie était un genre classique et rebattu. Fiorentino n'avait pas lu l'épi tre à Can Grande où Dante a bien voulu nous expliquer son titre. Il y est dit que la tragédie finit mal et parle en style noble, tandis que la comédie a le verbe moins haut et finit bien. Or le poème est écrit en langue vulgaire et n'a pas une catastrophe tragique, puisqu'il se dénoue au paradis. Voilà pourquoi il est appelé comédie (1). On peut s'étonner devoir le paradis traité de dénouement comique , mais c'est l'auteur lui-même qui se commente, il n'y a donc qu'à s'incliner. Telle était la science de Dante ; il connaissait de plus la scolastique et même la théologie qu'il alla sur le tard étudier à Paris. Le titre de théologien était celui auquel il tenait le plus : theologus Demies nullius dogmatis expers. Mais, en ceci même, il n'alla pas plus loin que son siècle. On a voulu faire de lui un wiclefiste, un hussite, un précurseur de Luther; on a torturé tel de ses vers pour lui arracher une prédiction de la Réforme ; les commentateurs qui se sont livrés à cette rude besogne y ont perdu

(1) ... Diiïert ergo à Tragoediâ in materiâ per hoc, quod Tragœdia in principio est adruirabilis et quieta ; in fine, sive exitu, fœtida et horribilis. Comœdia vero inchoat asperitatem alicujus rei, sed ejus materia prospéré terminatirr. Similiter différant in modo loquendi : elatè et sublimé Tragœdia, Comœdia vero remisse et humiliter, sicut vult Horatius in snâ Poeticâ. Et per hoc patet quo Comœdia dicitur prresens opus. Nam, si ad materiam despiciamus, a principio horribilis et fœtida est, quia Infernus ; in fine prospéra, desiderabilis et grata, quia Paradisus ; si ad modum loquendi, remissus est modus et humilis, quia locutio vulgaris, in quà et mulierculœ communicant. Et sic patet quarè Comœdia dicitur.

leur peine et leur temps. Dante était catholique et bon catholique : il rendait hommage à l'Eglise, admettait la puissance des clefs, la valeur de l'excommunication, la pénitence, les indulgences, les œuvres satisfactoires, le culte des images, les âmes du purgatoire , l'intercession des vivants pour les morts, des saints pour les vivants , même l'inquisition ; il célébra non seulement saint François, mais encore saint Dominique, le premier maître du sacré palais qui fut chargé du ministère de la censure. Comme beaucoup d'autres, sans toucher aux dogmes, il eut l'ambition de réformer moralement l'Eglise ; or on ne réforme pas ce qu'on veut détruire ; il ne songeait qu'à la relever. S'il mit certains papes en enfer, ce fut par respect pour la papauté qu'il eût voulue sans tache. En tout ceci l'école d'Ozanam a parfaitement raison.

Seulement Dante attaqua le pouvoir temporel du saintsiège et osa dire avec beaucoup d'autres catholiques : oc Rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » On raisonnait alors beaucoup sur ces questions ; il y avait deux théories en .présence. D'après Thomas d'Àquin et son disciple Egidio Colonna, l'Eglise et ses prêtres devaient commander, la société laïque et ses chefs devaient obéir. L'homme ne fait rien ici-bas qu'en vue de la vie future. La cité des hommes est soumise, sacrifiée à la cité de Dieu. L'histoire, comme la nature, est l'œuvre de Dieu dont la main conduit les peuples à la grandeur ou à la ruine sans que la volonté humaine puisse arrêter ou détourner le cours prédestiné des événements. Le pouvoir temporel est au spirituel ce que la matière est à l'esprit, le corps à l'âme. Les deux épées, symbole des deux pouvoirs, sont portées par le vicaire du Christ qui les tient directement de Dieu ; au vicaire du Christ

doit obéir aussi l'empereur, représentant du droit, de la loi, de la force purement humaine et terrestre. La lune n'est pas lumineuse par elle-même, elle reçoit la lumière du soleil : cette figure plaisait fort au moyen âge. L'empereur est la lune et le pape est le soleil.

A quoi Dante répondit en latin, dans son traité De monarchia : La société repose sur le droit qui a sa valeur propre, indépendante et qui, lui aussi, est divin parce que la justice est un attribut de Dieu. C'est donc aussi de Dieu que dépend le pouvoir de l'empereur entièrement séparé de celui du pape. Celui-ci n'a d'autorité que dans les choses spirituelles et ne doit avoir d'autre souci que la religion. L'empire résidant à Eome et représentant l'indépendance de la société laïque, voilà le passé, voilà l'avenir : c'est un miracle perpétuel opéré par Dieu pour faire triompher sur la terre un nouveau peuple élu. On ne peut comparer le pape au soleil et l'empereur à la lune (voici un argument qui sent bien la scolastique) , parce que l'empire et l'Eglise sont deux faits accidentels dans l'histoire du genre humain. Or, comme l'homme fut créé au sixième jour, tandis que le soleil et la lune l'avaient été dès le quatrième, il faudrait que Dieu eût mis la charrue devant les bœufs, en créant d'abord l'accidentel et puis le substantiel. Dante a beaucoup d'arguments de cette force. En somme, à son avis , l'empereur représente l'unité du genre humain, la justice et le droit universels : il doit être le maître absolu du monde entier afin que, n'ayant plus rien à désirer, il ne lui reste aucune raison, aucune tentation d'être injuste. La restauration de l'empire romain, l'omnipotence et l'universalité du saint-empire, tel fut le rêve des Gibelins, notamment de Cino de Pistoie qui, retournant l'image en vogue, osait dire :

c'est le pape qui est la lune, c'est l'empereur qui est le soleil.

Un autre contemporain de Dante, Marsile de Padoue, alla plus loin que lui. Cet ecclésiastique acheva en 1324 un écrit intitulé Defensor pacis où, pour soutenir les droits de Louis de Bavière, il étudia les fonctions sociales, distingua le pouvoir exécutif du pouvoir législatif qu'il commit au peuple, imagina une monarchie ou plutôt une république parlementaire avec un président élu par le suffrage universel qui pourrait aussi le déposer. Pareillement l'autorité suprême de l'Eglise résiderait dans l'universalité des croyants et dans les saintes Ecritures, et tout pouvoir coercitif, non seulement sur l'Etat, mais même sur les hérétiques, lui serait absolument dénié. Tout ce que l'autorité spirituelle eût pu faire contre les mécréants, c'eût été de leur annoncer les peines éternelles. Mais sur cette terre le monarque seul, c'est-à-dire l'empereur électif, aurait le droit de les châtier. Enfin, ce que Marsile réclamait, c'était la soumission du sacerdoce à l'empire : idée hardie sans doute, mais abstraite, autant que celle de Thomas d'Aquin dont elle n'était que le contrepied. Faire de l'Eglise une fonction de l'Etat ou de l'Etat une fonction de l'Eglise, c'est presque tout un : pur moyen âge.

C'est ainsi qu'en amour, en érudition, en théologie, en politique, Dante est bien l'homme de son temps. Et avec cette politique, cette théologie, cette érudition, cet amour, il voulut composer un monument qui fût l'encyclopédie du siècle : une cathédrale savante montant de la terre aux étoiles, et pour couronnement Béatrice debout dans le ciel. A cet effet, il lui fallait une vision, stratagème poétique fort employé de son temps, et un voyage dans l'autre monde, heu commun souvent emprunté aux épopées an-

48 LA KENAISSANCE.

tiques par les moines du moyen âge dans l'intérêt spirituel et même temporel de leur religion. La liste de ces visionnaires est longue (1) et ils se copiaient entre eux; n'en suivons qu'un seul et nous saurons assez ce que fut la ce Divine Comédie ». avant Dante.

Frère Albéric, un moine du douzième siècle, étant encore enfant, fut ravi en extase : une colombe l'enleva par les cheveux et saint Pierre, escorté de deux anges, le mena visiter l'enfer et le paradis. Dans l'enfer, après avoir parcouru le purgatoire des nouveau-nés morts sans baptême, Albéric vit les luxurieux ensevelis dans la glace plus ou moins profond, comme les traîtres de Dante, selon la gravité des péchés commis. Les femmes qui avaient refusé d'allaiter leurs enfants étaient pendues par les seins à de longues branches épineuses. Les adultères brûlaient sur des bûchers ardents ; ceux qui avaient travaillé le dimanche montaient et descendaient sur des échelles enflammées ; les tyrans, comme l'Ulysse et le Diomède de la « Divine Comédie », étaient enveloppés dans des globes de feu ; ces auteurs de visions se transmettaient des idées de supplices. Comme Dante et avant lui, frère Albéric vit des damnés plongés dans une mare de sang en ébullition, c'étaient des meurtriers; il en vit d'autres atrocement mordus par des serpents : c'étaient les moines qui avaient violé leur règle ou déserté leur ordre. Lucifer, lié d'une forte chaîne et enfoncé dans un grand puits, occupait le centre de. l'enfer avec Hérode, Caïphe, Anne et Judas. Cependant saint Pierre dut quitter un moment le petit

(1) Voir la Divine Comédie avant Dante, par Cli. Labitte ; Des sources ■poétiques de la Divine Comédie, par Ozanam ; I precursori di Dante, par M. D'Ancona, etc., etc.

Albéric pour aller en toute hâte ouvrir le paradis à une âme ; pendant cette absence le pauvre enfant fut assailli par les démons qui tâchaient de l'agripper avec leurs crocs. Enfin le moinillon passa sur le pont mince et frêle qui menait au séjour des élus ; là, dans une lumière odorante, il se trouva au milieu des justes qui attendaient en paix le jugement : parmi ceux-ci quantité de bénédictins destinés aux félicités éternelles. Saint Pierre profita de l'occasion pour débiter un long éloge de la vie monastique, puis il fit monter Albéric au premier ciel d'où il lui montra les sphères célestes et les quarante et une régions du monde, après quoi il lui mit un petit papier dans la bouche : c'est ainsi que le prophète Ézéchiel avait vu descendre d'en haut une main tenant un volume, tandis qu'une voix lui criait : « Fils de l'homme, repais ton ventre et remplis tes entrailles du volume que je te donne. » Ainsi je le mangeai, dit le prophète, et il fut dans ma bouche doux comme du miel (1). Muni de ce papier, Albéric fut renvoyé dans son cloître avec l'ordre de rapporter les choses qu'il avait vues ; ce de plus, lui dit saint Pierre en latin, tu m'offriras chaque année un cierge aussi long que toi , cul mensuram statures, tim. » Ainsi finit cette vision que Dante a pu lire au mont Cassin ou ailleurs, et s'il ne connut pas celle-là il en connut d'autres; il n'inventa donc pas son sujet, il ne fit que l'agrandir.

Une excursion dans l'autre monde en trois parties ou a cantiques » ; un enfer qui s'enfonce en entonnoir dans les entrailles de la terre, un purgatoire qui s'élève en montagne, aux antipodes, sur l'Océan inhabité ; un paradis de neuf sphères tournant au gré de Pcolémée; dans l'enfer,

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