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criminel Maillart cette épigramme superbe de franchise et de fierté, son chef-d'œuvre peut-être :
Lorsque Maillart, juge d'enfer, menoit
A Monfaucon Samblançay l'âme tendre,
A votre avis lequel des deux tenoit
Meilleur maintien ? Pour le vous faire entendre,
Maillart sembloit homme que mort va prendre,
Et Samblançay fut si ferme vieillard,
Que l'on cuidoit, pour vrai, qu'il menoit pendre
A Monfaucon le lieutenant Maillart.
Mais emprisonné déjà deux fois pour l'audace de ses opinions ou du moins pour l'intempérance de ses paroles, Marot, qui ne tenait pas au bûcher, quitta la France en 1535. A cette époque, Jean Calvin n'avait encore que vingt-six ans et ne comptait pas dans le monde ; petit-fils de tonnelier, unus de plèbe homuncio, élève de Mathurin Cordier le latiniste, puis interne dans la fameuse « pouillerie » de Montaigu où il souffrit moins qu'Érasme, parce qu'il avait l'estomac moins curieux ; sévère dès lors pour lui-même et pour les autres au point que ses camarades l'avaient surnommé « l'accusatif », puis étudiant en droit, converti tout à coup à la Réforme, amené peut-être à la foi par la mystique douceur de Lefèvre d'Étaples, il ne pouvait guère être connu que dans un cercle d'amis , compagnons d'étude et d'hérésie, qui savaient sa fermeté, sa rigidité, sa rectitude et la belle plume latine qu'il maniait si expertement. En 1534, à Paris, il avait défié Michel Servet à un combat théologique ; Servet ne s'était point rendu sur le terrain, mais les deux adversaires devaient se retrouver à Genève. Calvin n'entra vraiment dans la vie qu'en 1535 ; ce fut alors que, réfugié à Strasbourg, puis à Bâle, il écrivit en latin son ce Institu-
tion chrétienne » et mit en tête cette lettre à François Ier qu'il traduisit dans la suite et qui devint un des premiers monuments du français définitif. Marot et Calvin se rencontrèrent, l'année suivante, à Ferrare, à la cour de Renée de France, fille de Louis XII et femme d'Hercule d'Esté, le fils du duc Alphonse Ier et de Lucrèce Borgia. Madame Renée était d'un génie heureux, dit Brantôme : elle s'était appliquée à l'étude de la philosophie, de l'histoire, des mathématiques, voire de l'astrologie, qui lui avait été expliquée par Luca G-aurico, l'un des dévots de cette science vaine. Cependant elle ne restreignit pas à ceci sa curiosité : elle voulut encore, suivant l'usage et abus des femmes de son pays qui veulent jouer les doctoresses même en religion, pénétrer dans les questions de théologie suscitées en ces temps misérables par Luther, les anabaptistes, Zwingle et autres « parricides de l'Eglise de Dieu » , ce qui, traduit en huguenot, veut dire qu'elle avait souci de sa conscience. A l'occasion de son mariage, on rouvrit à Ferrare le théâtre de la cour ; l'Arioste vivait encore et il ébaucha pour ces fêtes nuptiales sa comédie de la Scolastica qu'il devait laisser inachevée ; aussi a-t-on pu dire que Renée de France reçut le dernier sourire du poète qui avait chanté Roland.
Tant que vécut le duc Alphonse, la princesse, élève de Marguerite de Valois, put croire ce qu'elle voulait et rassembler autour d'elle un groupe d'esprits ornés qui inclinaient à huis clos vers la Réforme : ce n'étaient pas des rebelles, c'étaient simplement des conspirateurs. Par malheur, on dînait bien dans ce monde : le cardinal Hippolyte était mort d'une indigestion d'écrevisses, le duc Alphonse mourut d'une indigestion de melons. Hercule II, époux de Renée, devint duc de Ferrare et la persécution
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commença, mais non brusquement. La duchesse, en 1535, put recevoir notre Clément Marot qui était venu lui demander asile :
En traversant ton pays plantureux, Fertile en bien, en dames bien heureux, Et bien semé de peuple obéissant, Le tien Marot, fille de roi puissant.
S'est enhardi, voire et a protesté De saluer ta noble majesté.
Clément Marot passa donc de la reine de Navarre ù Madame Renée :
Mes amis, j'ai changé ma dame ; Une autre a dessus moi puissance, Née deux fois de nom et d'âme, Enfant de roi par sa naissance.
Enfant du ciel par connaissance De celui qui la sauvera :
De sorte, quand l'autre saura Comment je l'ai telle choisie, Je suis bien sûr qu'elle en aura Plus d'aise que de jalousie.
Mais le poète français ne devait pas rester longtemps à Ferrare où le petit groupe des réformés dissimulait le complot religieux sous une activité littéraire et ne parlait d'aucune sorte ce qu'on appelle aujourd'hui « le patois de Canaan. » Les poésies que Marot composa pour cette cour où il apprit à « poltroniser, » à s'arrêter une heure sur un mot avant de le prononcer et à ne répondre que d'un signe de tête, n'étaient certes point faites pour édifier des puritains : il n'en commit jamais de plus libertines. Cependant madame Renée fut bientôt maltraitée par le duc Hercule, son mari, non pas (au début du moins) pour t. r. 33
sa religion, mais pour son origine ; le duc Hercule, qui s'était mis sous le pied de l'empereur, en voulait à la pauvre femme parce qu'elle venait de France, non parce qu'elle allaita Calvin. Il la frappa d'abord dans ses affections, éloigna d'elle tout ce qui était français : Mme de Soubise entre autres dont le départ fut tristement chanté par Marot, puis Marot • lui-même. Le poète se réfugia d'abord à Venise d'où il écrivit à Marguerite de Navarre une complainte en vers désolés :
Ha ! Marguerite, écoute la souffrance Du noble cœur de Renée de France, Puis, comme sœur, plus fort que d'espérance Console-la.
Tu sais comment hors son pays alla, Et que parent et amis laissa là, Mais tu ne sais quel traitement elle a En terre étrange .
De cent couleurs à toute heure elle change. En ses repas poires d'angoisse mange, Et en son vin de larmes fait mélange Tout par ennui.
Ennui reçu du côté de celui Qui être dut sa joie et son appui ; Ennui plus grief que s'il venait d'autrui. Et plus à craindre.
Elle ne voit ceux à qui se veut plaindre, ■ Son œil rayant si loin ne peut atteindre, Et puis les monts, pour ce bien lui éteindre, Sont entre deux...
En lôo6 (et non en 1535 : ici la date est importante) Renée reçut à Ferrare un visiteur alors moins connu que Marot, Jean Calvin qui venait de publier à Bâle la pre-
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mière édition, en latin, de son « Institution chrétienne. » Le livre à peine lancé (mars 1536) le réformateur « se sentit pressé de voir la duchesse de Ferrare, fille du roi de France Louis XII dont la piété étoit alors en grand renom, et en même temps de saluer de loin l'Italie. Il vit donc cette princesse, et, autant que le lui permettoient les circonstances, il l'affermit dans le véritable amour de la piété. Puis il quitta l'Italie, où il n'était entré, comme il avoit lui même coutume de le dire, que pour en sortir, et il prit le chemin de son pays. » Ces simples mots de Théodore de Bèze réduisent à néant les assertions des
I liguriens qui, avec des étourdissements de fantaisie et des étourderies de critique, attribuent à Calvin la sublime ambition d'avoir voulu planter à Ferrare d'abord, puis à Rome le drapeau protestant. Xe pouvant l'envoyer jusi [u'à la ville éternelle, ils l'ont fait persécuter à Ferrare où sa réputation l'aurait devancé; puis, sur la foi d'une légende qui a encore moins de vraisemblance que de vérité, ils l'ont promené en zigzag dans l'Italie du nord et lapidé dans la vallée d'Aoste. On ne sait même pas s'il fut arrêté à Ferrare, comme le crut Muratori deux siècles après. Un fait est certain : c'est qu'il ne fit que toucher barre en Italie « où il n'était entré que pour en sortir. »
II voulait connaître la duchesse et gagner son appui, ambition très suffisante pour un réformateur bien jeune encore et à peine connu : il n'avait que vingt-sept ans et, en Italie au moins, il eût été masqué par son vrai nom autant que par le surnom qu'il prenait d'Espeville ou de Heppeville(l). Le réformateur ne songea donc point
(1) Albert Rilliet, Lettre à M. A.-ÏI. Merle d'Aubigné sur deux
jHiints obscurs de la vie de Calvin (18ii 1).
a conquérir le pays des papes; il préféra fonder une ville qui fût sienne « la Rome protestante, la cité de Calvin, » Genève enfin « cet étonnant asile entre trois nations, » qui devait durer par sa force morale. « Point de territoire, point d'armée ; rien pour l'espace, le temps ni la matière : la cité de l'esprit bâtie de stoïcisme sur le sol de la prédestination. A tout peuple en péril, Sparte pour armée envoyait un Spartiate ; il en fut ainsi de Genève. A l'Angleterre elle donna Pierre Martyr, Knox à l'Ecosse, Marnix aux. Pays-Bas, trois hommes et trois révolutions. S'il faut quelque part en Europe du sang et des supplices, un homme pour brûler ou rouer, cet homme est à Genève, prêt et dispos, qui part en remerciant Dieu et lui chantant des psaumes (1). »
Ce fut en 1535 également que parut à Lyon La vie inestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel jadis composée par l al str acteur de quintessence, livre plein de pcoitagruélisme. L'auteur encore anonyme avait déjà publié deux ans auparavant le premier livre de Pantagruel. C'était toutefois un homme très sérieux, très savant, docte en langues grecque, latine, italienne, française, en archéologie, en jurisprudence, en sciences naturelles ; il avait préparé pour son ami Etienne Dolet, l'imprimeur, de bonnes éditions d'Hippocrate et de Galien. De plus, il était prêtre : élevé en Poitou dans un couvent de cordeliers « chez qui on faisait vœu d'ignorance plutôt que de
(1) MiCHELET, la Ré/orme.
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religion », il avait pris, avec les ordres, l'amour des lettres et la haine des moines. De plus médecin : c'était lui qui, le premier, à l'Hôtel-Dieu de Lyon, avait fait des démonstrations anatomiques but le cadavre. Il se nommait François Rabelais. Il venait de publier pour l'an 1535 un ahnanach rempli de bons conseils et de prédictions très sensées :
« Sommairement vous exposant de cette année ce que j'ai pu extraire des auteurs en l'art, Grecs, Arabes et Latins, nous commencerons en cette année sentir partie de l'infélicité de la conjonction de Saturne et Mars, qui fut l'an passé et sera l'an prochain le 25 de mai. De sorte qu'en cette année seront seulement les machinations, menées, fondements et semences du malheur suivant : Si bon temps avons , ce sera outre la promesse des astres. Si paix, ce sera non par défaut d'inclination et entreprise de guerre, mais par faute d'occasion. Ce est qu'ils disent. Je dis quant est de moi, que si les rois, princes et communités christianes ont en révérence la divine parole de Dieu, et selon icelle gouvernent soi et leurs sujets, nous ne vîmes de notre âge année plus salubre es corps, plus paisible es âmes, plus fertile en biens que sera cette-ci, et voirons la face du ciel, la vêture de la terre et le maintien du peuple joyeux, gai, plaisant et bénin, plus que ne fut depuis cini plante ans en ça. »
Présentement, Rabelais était à Rome, où il suivait trèsattentivement « en diplomate plutôt qu'en moine (1) » les affaires politiques pour en informer l'évêque de Maillezais : il s'occupait du pape, de l'empereur, du duc Alexandre de Médicis, du duc Hercule de Ferrare qui de
(1) Hermann Ligier, ki Politique de Rabelais, 1880.
plus en plus s'éloignait de la France : « Il y a danger que madame Renée en souffre fâcherie. Le dit duc lui a ôté madame de Soubise, sa gouvernante et la fait servir par des Italiennes, qui n'est pas bon signe. » En quoi l'observateur voyait juste, nous le savons déjà par les vers de Clément Marot. Où donc Rabelais, occupé de tant de choses, trouvait-il du temps et de la verve pour la « vie très-horrifique du grand Gargantua » ?
Amis lecteurs qui ce livre lisez.
Dépouillez-vous de toute affection, Et le lisant ne vous scandalisez :
Il ne contient mal ni infection.
Vrai est qu'ici peu de perfection Vous apprendrez, sinon en cas de rire : Autre argument ne peut mon cœur élire.
Voyant le deuil qui vous mine et consomme, Mieux est de ris que de larmes écrire, Pour ce que rire est le propre de l'homme.
Mais ne vous y trompez pas, mes bons disciples : l'habit ne fait pas le moine, « la drogue dedans contenue est bien d'autre valeur que ne promettoit la boîte. C'est-àdire que les matières ici traitées ne sont tant folâtres comme le titre au-dessus prétendoit. — Et posé le cas qu'au sens littéral vous trouvez matières assez joyeuses et bien correspondantes au nom, toutefois pas demourer là ne faut, comme au chant des Sirènes : ains à plus haut sens interpréter ce que par aventure cuidiez dit en gaieté de cœur. — Crochetâtes-vous oncques bouteilles ? Caigne. Réduisez à mémoire la contenance qu'aviez. Mais vîtesvous onques chien rencontrant quelque os médulare ? C'est, comme dit Platon, Mb. ij. de rej)., la bête du monde plus philosophe. Si vu l'avez, vous avez pu noter de quelle