V. Ignace de Loyola et les jésuites. — Conclusion
Michel-Ange nous a conduits trop loin, l'âge d'or littéraire de la Renaissance italienne finit au tiers du siècle, vers l'an 1535. On vit alors quelques faits importants qui marquent bien la fin d'un monde et le commencement d'une ère nouvelle. Celui-ci d'abord auquel on n'a pas assez pris garde : en 1535 le pape Paul III envoya Vergerio en Allemagne, où Vergerio vit Luther.
Paul III, un Farnèse qui venait de succéder à Clément VII et qui était, disent ses biographes, un homme instruit, habile et bienveillant, avait une idée sage dans l'esprit, la convocation d'un concile. En ce temps-là on attendait encore la paix religieuse d'une entente entre les catholiques et les luthériens ; même en Allemagne un certain nombre d'esprits conciliants croyaient la transaction possible. Voilà pourquoi le pape envoya Vergerio chez
les Allemands. Pierre-Paul Vergerio, né en 1498 à Capodistria, avait étudié le droit à Padoue avec le Bembe et deux Italiens qui devaient passer à la Réforme, Marc- Antoine Flaminio et Pierre Martyr. Ses études achevées, après quelque séjour à Padoue, à Vérone, à Venise, il était devenu à Eome le secrétaire du pape Clément VII. Employé maintenant par Paul III, il va se trouver face à face avec le chef de la Réforme. Luther, en 1535, est, dans le monde de l'esprit et de la conscience, l'homme le plus en vue de la chrétienté. Depuis l'auto-da-fé public de la bulle qui le condamnait, il a marché à pas de géant dans son œuvre, toujours en lutte et en travail, traduisant la Bible, entonnant des chants religieux, combattant d'une main le catholicisme et la Renaissance, contenant de l'autre la Réforme, repoussant les paysans révoltés, réprimant les sacramentaires et les anabaptistes, excitant ou arrêtant à son gré, de sa voix de tonnerre, cavalier irascible et jovial, la révolution débridée, mais domptée qui se cabre sous lui.
Vergerio fut habile, insinuant, Luther ne croyait pas à la vertu du concile. « Je suis un peu comme saint Thomas, » avait-il dit, mais il ajouta : « J'y serai, dût-on me brûler. » Il n'y fut pas cependant, car le concile de Trente ne devait s'ouvrir que dix ans après et, dans ces dix années de discussion, les deux partis s'étaient de plus en plus éloignés l'un de l'autre. Rome avançait des prétentions que ne pouvait accepter la Réforme. Luther s'écria enfin : ce Quand le monde croulerait, nous ne céderons pas. » Quant à Vergerio, l'on peut croire qu'il ne sortit pas tout à fait pur de son entretien avec le terrible homme. Il prit cependant les ordres et devint évêque : à la diète de Worms, en 1540, il parla encore
l'an mil cinq cent trente-cinq. 507
catholiquement. Mais on lui en voulait de ses rapports avec l'ennemi : il fut tracassé de mille façons et désespéra de pouvoir se défendre au concile. D'ailleurs il avait vu Luther et il l'avait lu, pour le réfuter sans doute, mais on ne lit pas sans danger certains livres, fût-ce pour les réfuter. Un jour il vit un hérétique ramené, Francesco Spiera qui avait abjuré le luthéranisme, parce que l'Inquisition lui faisait peur : le pauvre homme était fou de remords et de honte. En le voyant, Vergerio prit un grand parti et se rendit à Bâle; l'excommunication le frappa en 1549. Il devint bientôt pasteur protestant dans les Grisons, puis chancelier du duc de Wurtemberg et mourut en 1565 à Tubingue. Ses écrits de polémique religieuse ont fort alléché ceux qui aimaient le fruit défendu : « Us plaisaient, dit un catholique, à ces palais dépravés à qui le fiel tient lieu des plus friands morceaux, comme autrefois la manne. » On les republie aujourd'hui (1).
Ce fut aussi en 1535 que Thomas More, à Londres, mourut sur l'échafaud. Nous avons déjà rencontré cet ami d'Erasme : il était né en 1480 d'un juge du banc du roi. Protégé par le cardinal Morton et bon écolier d'Oxford, il s'était si fort distingué au barreau, qu'il entra tout jeune au Parlement, puis, grâce à Wolsey, dans le conseil privé du roi Henry VIII. A cette cour, il monta vite en grade : chancelier de l'échiquier, employé aux
(1) TrattarelU di P. P. Vergerio (Biblioteca délia Riforma italiana), 1883.
conférences de Cambrai , grand chancelier d'Angleterre , bien plus, magistrat intègre et incorruptible, il s'appauvrit dans la fortune et fut réduit, en quittant sa place, à cent livres de revenu. Un de ses gendres, qui le voulut pour juge, perdit un procès qu'il espérait gagner : « Si mon père et le diable plaidaient devant moi et que mon père eût tort, je condamnerais mon père. » Ainsi pensait Thomas More qui, avec ce caractère antique, était un homme fort avisé, bien plus, un esprit enjoué, sans emphase, très prudent, tout à fait dans les idées d'Erasme et méritant bien que « l'Eloge de la Folie » lui fût dédié. Dans sa jeunesse, il avait inventé cette île d'Utopie (1), dont le nom est resté dans toutes les langues, rêverie communiste où l'on ne vit alors qu'une ce débauche d'esprit » , et il avait rédigé plusieurs biographies de souverains dans lesquelles il donna « le premier exemple du bon langage anglais pur, clair, bien choisi, sans vulgarité ni pédantisme ». Cet éloge est de Hallam. Plus tard, en latin, il commenta ce la Cité de Dieu », traduisit des dialogues de Lucien, défendit Erasme contre le Hollandais Dorpius et lut gaiement, sans y voir de mal, les « Lettres des hommes obscurs ». Ce fut un croyant qui voulait corriger l'Eglise, mais qui ne se laissa pas entraîner par l'hérésie, au contraire : il se jeta sur elle pour l'arrêter avec un emportement qui nous étonne chez un homme si gai. On sait que Henri VIII écrivit d'abord contre Luther ; More en fit autant, non sans violence (2) : « Eévérend frère, père, buveur, Luther, trans-
(1) De optimo reipuhUcce statu, deque nova insida Utopia (1516).
(2) Reverendus frater, pater, potator Lutherus... Si... suas resorbeat et sua relingat stercora, etc.
l'an mil cinq cent trente-cinq. 509
fuge, bacchante, indocte docteur, etc., etc., y> et il l'engageait à « ravaler ses excréments ». On ne l'a vu que trop, c'était le ton de la polémique religieuse ; Luther luimême appelait le docteur Eck un âne et Henri VIII un porc. Bien plus, lorsqu'il fut grand chancelier, More l'humaniste persécuta, dit-on, les luthériens. Mais Henri VIII aimait trop le divorce pour ne pas répudier aussi l'Eglise qui le gênait : il rompit brusquement avec elle et s'attribua la suprématie ecclésiastique. Alors le grand chancelier, très noblement, rendit les sceaux et se retira dans sa maison de Chelsea. C'était risquer sa tête, il le savait, connaissant son roi de longue main. Un jour on le félicitait de son crédit auprès du prince qui se promenait familièrement avec lui en lui passant un bras autour du cou. — ce Oui, répondit-il, mais cette tête qu'il embrasse, s'il la lui faut pour avoir un château de plus en France, il la coupera sans hésiter. » Le pauvre More voyait juste. 11 fut enfermé à la Tour, privé de ses livres, contraint de vendre ses meubles pour donner du pain à ses enfants. On l'obséda de menaces, de séductions, d'exhortations ; on le supplia de ne pas se croire plus sage et plus fort que le grand conseil d'Angleterre. — « J'ai pour moi, répondait-il, toute l'Eglise, le grand coDseil des chrétiens. » A sa femme, qui le suppliait de se soumettre, il dit tranquillement : « Voulez-vous que j'échange l'éternité contre une vingtaine d'années qui me resteraient à vivre ? » Lorsqu'on vint lui annoncer que la faveur royale commuait sa peine et qu'il serait décapité, non pendu, il poussa une exclamation souriante : ce Dieu préserve mes amis d'une pareille faveur ! » Il dit au bourreau avant de lui livrer sa tête : « Tu me rends aujourd'hui le plus grand service qu'on puisse recevoir d'un
homme; prends cette pièce d'or. Je suis fâché seulement d'avoir le cou si court ; ne frappe pas à faux, sauve ton honneur. » More avait l'héroïsme gai ; sa mort fut d'un brave homme. Erasme s'éteignit l'année suivante (1536) ; avec eux fut noyée cette Renaissance du nord qui ne s'en tenait pas aux belles formes, comme celle du midi ; qui remuait des idées et n'eût pas voulu remuer des consciences : une sorte d'opposition dynastique bientôt débordée, engloutie par l'irrésistible impétuosité de la révolution.
La même année (1535) Genève s'érigea en république et proscrivit le catholicisme : ordre à tous ses citoyens de se faire protestants. Ce fut un événement même dans l'histoire littéraire : la réforme française et ses théologiens, ses polémistes, ses humanistes eurent dès lors une terre franche où se mettre à l'abri. Ce refuge était déjà nécessaire. Le 19 janvier 1335, François Ier qui, après de longues hésitations, s'était déclaré contre <r la théologie allemande », fit supplicier sous ses yeux un certain nombre de luthériens. Clément Marot fut ajourné à comparaître devant le Parlement et prit le large. Le poète avait déjà trente-huit ans et presque toute sa renommée : page à quinze ans et déjà poète, puis valet de chambre de Marguerite de Yalois qui allait à la Eéforme, puis soldat à Pavie et blessé d'un coup d'arquebuse, il avait publié en 1530 son Adolescence clémentine qui, grossissant d'édition en édition, finit par recueillir tous ses meilleurs vers. Dès 1527 il avait lancé contre le lieutenant