CONCLUSION
Je pense avoir convaincu mes lecteurs que le relèvement de la marine marchande est, avant tout, une affaire de méthode et d'esprit de suite. La première condition pour appliquer la méthode, c'est d'en reconnaître la nécessité; jusqu'à présent on semble s'être appliqué à en prendre le contre-pied.
Pour relever la marine marchande, il faut et il suffit qu'un président du Conseil veuille la relever; je parle de volonté et non de cette velléité molle qui est la monnaie courante de trop de nos hommes de gouvernement. En composant son ministère, il faut qu'il choisisse des hommes de progrès, et qu'il choisisse spécialement et avec soin le titulaire du portefeuille de la Marine marchande. Qu'il donne au chef de ce département le titre de Ministre ou de Sous-Secrétaire d'État, cela est secondaire, j'inclinerais cependant pour le titre de ministre. Avant d'attribuer définitivement les
portefeuilles, ce président tiendra à ses collègues le discours qui suit :
« Il nous faut une marine marchande, car, sans cela, tous nos efforts dans le domaine économique seront vains ; je vous impose donc, comme condition de votre nomination, la cession immédiate à notre collègue X... de tous les services qui, dans chacun de vos ministères, régentent la marine marchande; c'est à prendre ou à laisser. »
Afin de ne pas augmenter le nombre des ministères, il sera facile de réunir certains autres Départements, par exemple le Commerce et les Communications comprenant chemins de fer, routes, canaux, postes et télégraphes, à moins qu'on ne juge utile d'adjoindre les canaux aux ports dans le service de la Marine marchande, ce qui serait préférable mais reste discutable.
Le nom de Ministère des Travaux publics disparaîtrait, car ce nom exerce une influence funeste, étant un contresens. Les travaux publics ne doivent pas être un but mais un moyen; ils ne doivent donc pas former un groupement autonome. Je n'insiste pas sur ce point qui me mènerait en dehors de mon sujet.
Le Département de la Marine marchande une fois constitué, son chef organisera les ports en leur donnant la personnalité civile ainsi que je l'ai indiqué, il liera le sort des armateurs à celui d'un port déterminé, du choix de chacun d'eux, par les avantagées donnés aux armateurs dans l'administration de leur port. Il s'attaquera alors au g^rand problème du personnel dont j'ai indiqué sinon la solution, du moins l'orientation; ce problème exigera le concours des représentants des syndicats d'armateurs et de marins. Il organisera l'enseignement, le crédit, l'appui à donner aux constructeurs, aux armateurs et aux équipages.
Cette tâche est immense, les hommes qui peuvent la mener à bien sont peu nombreux, car il y faut à la fois des connaissances spéciales, de l'énergie, du tact, l'absence de parti pris intéressé, un esprit politique ouvert. Le ministre qui l'entreprendra devra compter sur la bonne volonté de ses collègues, en particulier de ceux des Finances, des Communications, de la Marine; il faudra donc que le Président du Conseil l'appuie énergiquement ; il soulèvera des difficultés, heurtera des intérêts ; on l'injuriera, on lui tendra des pièges.
N'est-ce pas là le lot de tous les hommes d'action? C'est à ce prix que s'achète le prog^rès et cette perspective n'est pas pour faire reculer l'homme vraiment digne de gouverner, c'està-dire véritablement animé de l'amour du bien public.