PLAN DE L'OUVRAGE
L^bistoire du Louvre et des Tuileries m^a paru le cadre couyenabie pour un tableau des arts en France, à partir du règne de Charles VIII jusqu'à la mort de Louis XIII. Je m'appliquai à en rechercher tous les éléments , aussitôt que la description du palais Mazarin eut été publiée, et quand j'eus terminé mes travaux pour Thistoire des ducs de Bourgogne. Ces trois ouvrages complètent mon plan d*une histoire des arts en France : l'un en présente le début, les progrès et la décadence, l'autre en expose la renaissance, le troisième en fait connaître la dernière phase avant la création de l'Académie de peinture et de sculpture, dont les destinées seront elles-mêmes le sujet d'un dernier travaiL Cette manière de rattacher Thistoire de Tart , soit à une grande influence, soit à un vaste monument, m'a semblé lui donner de la vie, lui éviter surtout cet air d'isolement qui, plus que toute autre erreur, a Tanssé notre jugement. Les progrès de Fart ne sont-ils donc pas les progrès de la société? à toutes les grandes époques n'ont-ils pas
IIXVI LA BENAISSANCE DES AItTS.
élé ialimemenl liés à ses besoins, se ressentant autant (le »a pro^péritc^ que de ses malhenrs?
L'histoire du Louvre commence avec le xii* siècle, mais elle ne s'appuie sur le monument lui-même, tel qu'il est sous nos yeux , qu'à partir du xvi*, et c'est aussi la date de la fondation du palais de Catherine de Médicis.
Les sources de mes renseignements sont dans les deux palais , elles sont aussi dans les mémoires du temps, elles sont surtout dans les documents encore inédits de nos archives. Depuis bientôt vingt ans ', je prêche, et je prêche d'exemple , l'exploration de ces dépôts qui nous offrent, bien plutôt qu'ils ne nous cachent , tant de renseignements inappréciables. J'y ai puisé, dans cette occasion, d'autant plus largement que J'étais le premier à m'y pourvoir, mais bientôt ma i^colte a dépassé mes espérances et la place que je pouvais lui donner dans l'histoire du Louvre et des Tuileries. Alors pour éviter d'ajouter quatre volumes de notes et d'appendices aux deux chapitres dans lesquels j'expose le mouvement de la renaissance et la grande influence des Valois sur les arts, j'ai fait de ces notes mêmes un ouvrage, et je vais dire en peu de mots comment je les ai remaniées dans cette nouvelle forme.
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PLAN DE L^OLVRAGE. XXXVIl
Ma conviction n'a pas varié et mon but est le
même , qu'il s'agisse du moyen âge ou de la renaissance. Il y a eu, selon moi , et je veux retrouver, un art français, un art national dont je crois pouvoir suivre la trace depuis les colonies grecques et la domination romaine jusqu'à nos jours. Cet art , à toutes les époques, a été plus vigoureux, plus abondant et plus distingué que ne sont disposés à le croire ceux-là même qui n'en nient pas absolument l'existence. Quant aux. autres, leur doute, leur négation tiennent à deux causes : à la destruction systématique des œuvres d'art en France e! à leur conservation religieuse en Italie.
Mais si les monuments sont rares en France, ce qui eo reste , ce qu'on en découvre chaque jour, suffît, avec les textes, pour convaincre les plus sceptiques. Lorsque nous lisons , dans les historiens d'Alexandre, que ce grand roi conduisit ses légions victorieuses dans telle ville de l'Asie, nous croyons l'histoire avant même de pouvoir constater l'existence de la ville. Vienne un hardi voyageur qui déterre dans le sable un fragment d'architecture, nous battons des mains et nous inscrivons sans hésiter sur la carte et dans l'histoire le nom de cette ville attaché à un tronçon de colonne. Les documents que je cite sont aussi des historiens; ils nous décrivent les magnificences de la cour de France, ses générosités et les monuments qu'elle a fondés : pourquoi serions-nous moins confiants dans leur
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autorité incontestable que dans les récils romanesques des écrivains de Tantiquilé? Et lorsque des objets d^art^ bien qu'en petit nombre, d admirables monuments 9 d'innombrables statues , viennent confirmer leur témoignage , pourquoi leur refuser créance? La fresque qui, pour renaitre brillante à la lumière, se dépouille du badigeon comme d'un linceul, est tout aussi poétique, tout aussi éloquente que la colonne au désert.
Au xv« siècle, c'est-à-dire après la mort de Louis XI, qui ferme, en 1483, l'époque dite du moyen âge , il se produisit dans tous les arts une renaissance dont il faut chercher la cause et les éléments dans un amour de l'antiquité d'autant plus vif qu'il succédait à un dégoût profond et mérité pour les contorsions d'un art en décadence. Le gothique, que vous le cherchiez dans la poésie ou dans la peinture , dans l'architecture ou dans la sculpture, appelait à grands cris une renaissance, comme tout arbre appelle autour de lui de jeunes rejetons quand, épuisé par les années , il ne couvre plus de son ombre l'espace qu'il abritait.
Cette renaissance, toute nationale, était préparée de longue main. Dès le commencement du xv* siècle la peinture et la sculpture avaient cherché dans la nature les vraies ressources de l'art, et elles n'attendaient plus pour s'élever dans le domaine de l'idéal que l'initiation aux traditions de l'art antique, cette source de toute vie. Je sais qu'il est du bon ton de
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dédaigner tout art qui ne vient pas de Tautre côté des Alpes y mais quand on ne jure pas sur la Toi du maître , quand on étudie par soi-même ce qu on peignait en Italie, en 1420, à Tépoque du grand talent des frères Van Eyck, on trouve une peinture vide, plate ^ sans effet senti, sans perspective aérienne, en un mot sans vérité comme sans réalité. Sans doute> dans ces grands coloriages, à travers TinsigniBante monotonie des uns , perce le sentiment délicieux d*un Jean de Fiesole; au milieu des grimaces des autres i^ous apercevons les tètes admirables d'un Masaccio ; mais si un Jean Van Eyck ou un Jean Foucquet avaient eu, à cette même date, la nature italienne sous les yeux, croiton qu'ils n'en eussent pas imité les types aussi fidèlement, en les revêtant, avec une bien autre puissance d'effet, de couleur et de relief. En sculp-^ ture m*opposera-l-on un monument italien de la fin du XIV* siècle, qu'on puisse mettre, pour l'originalité et le sentiment, en regard de ces grands tombeaux sculptés, à Dijon, par les maîtres de Michel Colombe?
[^ renaissance française était donc en bonne voie lorsque Charles VIII, entraînant en Italie Télite de la nation Jui montra les restes de l'antiquité éclairés par le soleil de Rome et de Naples. Elle eut avec la renaissance italienne non plus seulement le même point de dépari, le réaction contre les écoles épuisées, elle eut aussi le mémo aliment : pour soa
architecture les monuments de Tantiquité, et pour la sculpture ses chefs-d'œuvre qui sortaient de terre. De là une analogie qu'on a prise trop facilement pour une contrefaçon.
L'homme porte avec lui les défauts de ses qualités et les qualités de ses défauts*, les peuples sont sous ce rapport plus faibles encore que Tin*dividu. Le Français n'a pas la réputation d'être constant; la vivacité de ses entraînements n'est comparable qu'à la soudaineté de ses abandons. Adorer une idole .suppose le délaissement d'une autre idole; le Français fait plus, il la brise, et on s'explique toutes les ruines dont il jonche le sol par la mobilité de ses goûts. Au xv!"* siècle, épris ide l'antiquité, il pouvait se livrer à ce nouvel amour en toute paix, mais c'eût été trop peu faire pour l'antiquité, et afin de lui mieux montrer la violence de sa passion, il détruisit, autant que faire se put, tout ce qu'il avait aimé avant elle, ou bien, et cela revient au même dans les arts, il laissa sans entretien et sans soins tous les monuments de Tancien style. L'art national du moyen âge, non pas seulement le petit gothique de la décadence, mais le granil gothique de la belle époque, subit alors de rudes atteintes, et n'étaient ces vaisseaux d'église qui, comme une flotte majestueuse résistèrent aux tempêtes, l'art du moyen âge aurait sombré tout entier; à peine si quelques débris, poussés au rivage de Tarchéologie, eussent pu ser-
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vir à constater son existence avec son naufrage.
Excessifs en tout^ les Français ne s'apercevant pas qu'ils trahissaient Tantiquilé en s'engouant des Italiens, les accueillirent avec enthousiasme. Nos rois eurent le tort de pousser la nation sur cette pente, et les seignenrs de la cour de se faire les plus actifs promoteurs de cette mode qui avait pour eux le charme d'un souvenir de voyage, et rappelait, avec ses services militaires, à celui-ci la noblesse de sa race, à celui-là ses exploits de jeunesse; mais la meilleure preuve que c était une mode, c'est qu'à Amboise, à Blois, à Gaillon, etc. etc., des colonies entières d'artistes français sont à Tœuvre sous la direction d'un ou de deux Italiens et laissent percer, pour qui veut la chercher, la supériorité des troupes sur leur général; à Fontainebleau même où les peintres italiens plus nombreux, dominent par la la distinction du talent, c'est aux peintres français qu'est abandonnée l'exécution ; quant à Cbambord et au Louvre, ces grands palais sont exclusivement français.
Mon étude a donc consisté principalement en ceci : dégager de l'influence purement italienne la production exclusivement française, juger l'une et l'autre selon ses mérites. Cet examen demandait d'assez longues recherches. Les archives de la Normandie, et plus particulièremeut les registres de la comptabilité du cardinal d'Amboise, m'ont permis d'étayer mon argumentation sur des preuves prises
en dehors de ractivité de la cour de France, j'entends dans l'essor donné par le grand ministre de Louis XII à foute la province, témoin de son luxe et de ses goôts vraiment royaux.
Mais les témoignages littéraires ne pouvaient suftire. Je me suis mis à la poursuite des monuments. Ici les recherches sont lentes, difficiles, ingrates. Ne l'oublions pas, Tart italien fut un moment Tidole de la nation , et tandis qu'on l'adorait par une imitation servile, l'art français dans ses productions originales tombait tous les jours en discrédit. On ne détruisit pas, mais on laissa se perdre des tableaux précieux, relégués au grenier, et des sculptures naïves, descendues à la cave. Lorsque les protestants saccagèrent nos églises, ils portèrent, il est vrai, indistinctement leurs coups sur tous les objets d'art, mais parmi les blessés de leur rage, on ne releva que les productions italiennes, le reste ne semblait pas alors valoir les frais d'une restauration coûteuse. Cette terrible crise anéantit l'art français et dans ses œuvres qu'elle détruisit et dans ses artistes qu'elle dispersa.
Au retour de la tranquillité, il se forma en France, comme dans les Flandres, une nouvelle école sous l'influence indirecte de Téclectisme dWnnibal Carrache, et les artistes eux-mêmes purent croire que Técole française datait de ce nouveau point de départ, tant était dévasté et vide le champ qu'ils défrichèrent. Les écrivains se laissèrent tromper plus
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racilemeni encore par celle illusion, et si lous les ouvrages publiés sur les arls depuis deux cenls ans onl présenlé des systèmes variés, ei les apprécialions les plus opposées, ils s'accordent sur ce point , c'esl qu il n'a pas existé d'arl en France avant Vouel, Poussin et Lebrun.
On serait coupable de laisser se perpétuer plus longtemps cette erreur , et j'ai cru que je lui porterais le plus rude coup en donnant à des assertions contraires Tautorité de documents authentiques et d'un ouvrage d^érudition. Voici quelle a été la marche de mes travaux :
1"* J'ai recherché, dans tous nos dépôts publics,^ les comptes et inventaires royaux, les marchés passés avec des artistes, leurs quittances, correspondances, etc. ; j'ai formé un tableau général do tous ces documents, avec leurs titres, l'indication de leur contenu, et la marque exacte qui permet au lecteur de les retrouver dans chacun des dépôts q^i les conservent.
2'' .Fai lu tous ces documents, afin d'avoir b conscience de ne rien omettre d'intéressant, au moins dans les limites du cadre que je me suis fixé ;
3® J'ai extrait avec soin tout ce qui intéresse les arts, les lettres et les mœurs (sur ce dernier point avec une certaine mesure);
4** J'ai distribué méthodiquement tous ces renseignements dans une suite de chapitres aûn d'en faire ressortir rinlérét et d'en augmenter l'utilité.
Mon désir eût été d'exécuter ce programme dans un temps plus court et d'en exposer les résultats dans un plus petit volume, mais malgré mon zèle^ il m'a Fallu plusieurs années de travail, et, en dépit du soin que j'ai eu d'éliminer les appréciations vagues, j'ai eu besoin de quatre tomes. On me les pardonnera si l'on veut bien lire les sommaires des chapitres et considérer qu'ils renferment tous des documents entièrement inédits et des ressources inattendues pour l'histoire de l'art en France.
TOSfE PREMIER.
Peinture.
I • La renaissance des arts à la cour de France. Considérations sur rinfluence de la cour.