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LA FOLIE DE U CROIX 3S

Leh'querunt me fontem aqux vtvœ. (Jérémie, ii, 13.) Mon Dieu, me quitterez-vous ? (Matth., xxvii, 46.)

Que je n'en sois pas séparé éternellement.

« Cette vie est la vie éternelle ; qu'ils te connaissent, seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. » (Jean, xvii, 3.)

Jésus-Christ.

Jésus-Christ.

Je m'en suis séparé ; je l'ai fui, renoncé, crucifié.

Que je n'en sois jamais séparé.

Il ne conserve que par les voies enseignées dans l'Évangile:

Renonciation totale et douce. •

Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur.

Eternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre.

Non ohliviscar sermones iuos, (Ps. cxviii, 16.) Amen,

Pour nous qui avons assisté à une conversion sincère, «isigne rareté ! pour nous qui avons entendu à Rome, sur ^^ place d'Espagne, au-dessous de la villa Médicis, un de ûos condisciples nous crier d'une voix de ventriloque : *^ Si je n'étais pas catholique, je serais un co....rrompuI » pour nous, enfin, qui avons lu Horace et qui ne nous ctonnons plus de rien {nil admirari), l'homme qui portait sur sa poitrine le talisman ci-dessus, cet homme était aussi fou- qu'on peut l'être. Demandez plutôt à M. Havet, qui a transcrit ces phrases lancinantes et décousues, avec la pitié d'un vrai sage assis au chevet d'un génie malade ?

§ IV. — Le Panthéisme

Le Panthéisme est une sorte de formule métaphysique du matérialisme, un compromis entre l'hypothèse etk certitude. On comprend tout de suite ce qui attire à lu les esprits en voie d'émancipation et, à plus . fort» raison, ceux qui n'ont ni le temps ni le désir d rompre avec les vieilles lisières de l'éducation reUgieus ou scolastique. Gomme il respecte une foule de sentiment convenus et de mots consacrés, on va à lui en toute con fiance sans s'apercevoir qu'il accepte, et qu'on accept avec lui, des faits et des raisonnements contradictoire avec les sentiments qu'il conserve. De cette façon, il s trouve être une transition naturelle entre les entités et 1 réalité. Son œuvre est donc salutaire, et nous ne songeori pas à détourner de lai les hommes de bonne volonté qu nous amène insensiblement et fatalement. Nous avon nous-méme passé par ses illusions, et il nous a été u pont de la routine à la libre recherche. Qu'il rende c service à toutes les générations nouvelles, nous ne d< mandons pas mieux : il travaille pour nous ; mais encor faudrait-il qu'il le sût, et s'attachât à ne pas déconsidère la doctrine et la méthode dont il procède.

Nous désirerions ne pas lire dans les ouvrages qu'il inspire des phrases aussi injustes, par exemple, que celle-ci : < Le but de la vie de Thomme est-il, comme le disent les mtértalistes, de n'avoir souci que de son corps, de faire lutant de dieux de ses cinq sens, de n'écouter que les insatia- 3les sollicitations de la chair, et de tout mettre en œuvre, l'immoler adroitement toutes choses, devoirs, convictions, lonneur, famille, patrie, pour leur procurer la satisfacion égoïste qu'ils demandent. » De quels matérialistes 'st-il parlé ici ? Des viveurs, des jockeys titrés, ou bien de )enseurs austères comme Lucrèce, de philosophes comme )iderot, Moleschott, Biichner ? De ceux-ci assurément, et î'est bien le matérialisme qui est en cause, puisque dans a même page on vient de caractériser les conséquences léraisonnables du spiritualisme à outrance. Et, le croiraitm? ces lignes, qui semblent extraites d'un manuel de )accalauréat, sont tombées d'une plume savante et libre. i'est un traducteur estimé de Spinoza, un champion des dées généreuses, c'est notre excellent ami J.-G. Prat, qui

recopié des accusations si banales. Il a fait, mais sincèement et dominé seulement par des souvenirs scolaires, e que la prudence positiviste appelle un renouvellement e mots. Il ne peut cependant ignorer que jamais le maérialisme n'a divinisé les cinq sens : nous ne faisons pas e dieux et laissons de bon cœur cet amusement au panliéisme. Quant à l'immolation de toutes choses, devoirs, onvictions, honneur, famille, etc., ce n'est pas un de nos iréçeptes : ce genre de sacrifices convient aux adeptes les religions qui prêchent la résignation et l'humilité. L Prat le sait bien, et c'est ce qui aurait dû le mettre n garde contre un jugement aussi léger; une autre aison l'aurait dû encore, mais celle-là il l'ignorait peut-

être , c'est qu'il est lui-même virtuellement matérialiste ; c'est que, dans son ouvrage, toutes les pensées justes et fortes (et il y en a beaucoup) sont des conquêtes du matérialisme, de cette méthode qui n'admet que les faits pour base des déductions philosophiques. Nous espérons l'en convaincre aisément. L'examen de son très intéressant et très remarquable travail, Be la Destinée de Vhomme sur la terre, établira la pleine justesse de ces deux thèses corrélatives : les vérités que le panthéisme enseigne, il les emprunte au matérialisme ; ce qu'il retient du spiritualisme est factice et inutile.

« Pour déterminer, avec quelque apparence de vérité, le but de la vie d'un être quel qu'il soit, et son souverain bien, il faut, avant toutes choses, nécessairement connaître, aussi parfaitement que possible, quelle est la nature de cet être, quels sont ses penchants, ses besoins et ses désirs. » Rien de mieux, et nous sommes d'accord.

Passons à la nature de l'homme. « Au premier coup d'oeil, dit M. Prat, nous voyons apparaître certaines formes, très variées d'aspect, que l'on appelle des membres ou des organes, mis en mouvement à l'occasion d'une impression provenant d'un objet extérieur, par une énergie latente, sous l'impulsion d'une autre énergie également cachée, nommée la volonté. »

Voici déjà une distinction purement métaphysique ; il esl visible que ces deux énergies latentes n'en font qu'une L'homme, ou plutôt tout être animé, se présente à nom comme une forme distincte, douée d'un mouvemen propre, une unité libre, une personne enfin dont l'orga nisme agit en raison d'impressions extérieures ; tout forme vivante est une concentration d'énergies, par con séquent de besoins, par conséquent de désirs, qui, ai

contact des objets environnants, se manifestent en volontés. L'homme n'a point de volonté : il en a dix, il en a mille, suivant les rapports d'où naissent ses besoins et ses désirs. Les volontés sont des résultantes. Il faut se défier des expressions générales : elles deviennent aisément des entités. En termes abstraits, on peut définir l'être vivant : un concours de forces qu'une forme condense en une personne. Il est clair que le souverain bien de la personne sera la satisfaction, la conservation et le développement des forces concentrées en elles.

Mais ne devançons pas notre auteur. Nous voulons qu'il sente combien sa division de la personne en deux énergies. Tune rectrice et l'autre mise en mouvement, est factice et inutile même à ses propres déductions. La preuve en est qu'il ne tarde pas lui-même à l'abandonner. L'homme, qui était (p. 5 et 6) un organisme mû par une force que dirige une volonté, en trois mots : matière, force, esprit, n'est plus, à la page 8, que l'alliance indissoluble d'un corps et d'une âme. Nous revenons donc à la vieille psychologie? Pas tout à fait. M. Prat reconnaît que le corps et l'âme forment une unité complète, et non une dualité ; il va plus loin : l'âme, pour lui, n'est pas d'une nature entièrement différente (p. 10); bien plus (p. 11), elle est, au fond, d'une nature fort semblable, et (p. 19) d'une substance identique^ mais plus affinée (p. 26). Ailleurs, le corps devient le support, la base de l'être dont l'âme est une face.

« C'est manifestement, nous dit-il (p. 27), par le corps humain seul, par les afifeclions qu'il éprouve, par les désirs qu'il ressent, par les appétits qu'il révèle, que l'âme 1 l'idée d'elle-même, et de son existence, et de ses sensaions, et de ses actes, et de ses intentions. C'est de même

par le corps humain seul, par le flot sans cesse renouvelé d'impressions de toutes sortes qull reçoit fatalement à la vue et au contact des choses du dehors, que l'âme humaine a l'idée des objets extérieurs; et Q est radicalement impossible à l'âme de se connaître ellemême et de connaître les choses du dehors, d'avoir conscience de soi, et de son corps, des phénomènes et des êtres de la nature par un autre moyen. » On voit que l'âme, considérée ainsi, n'est rien autre chose que cette personnalité humaine qui répond à l'unité de la forme, et qui résulte de la concentration des énergies.

Mais M. Prat résiste à cette conclusion logique; il s'en tient à l'explication de Lucrèce et de La Fontaine, qui était aussi, à peu de chose près, celle de Zenon et de Marc- Aurèle.

Dans le livre que l'Épicure latin consacre à la vie et l l'âme [anima et animus)^ deux sœurs, ou, pour mieu? dire, deux noms d'une même chose, l'âme, « l'esprit comme on nomme encore la conseillère et directric< de la vie, est une partie de l'homme au même titn que la main, le pied, les yeux, ou tout autre organ< de l'être animé. La raison nous apprend que sa natur< est corporelle ; car les impressions lui sont commu nés avec le corps; elle naît, grandit et décline ave< lui. La substance qui la constitue est seulement fait< d'éléments plus menus, plus mobiles, du genre d< ceux qui échappent à notre vue et à nos sens. » Lî conception des stoïciens est analogue. L'âme corporell» de Lucrèce se résout, à la mort, en ses éléments; râm< incorporelle de Marc-Aurèle et de Zenon est absorbée après la mort, dans le grand tout. Des deux côtés, la per sonnalité disparaît, et c'est le corps qui en est le suhstra

tum indispensable. Mais tandis que, par une inconséquence qu'expliquent et justifient les circonstances au milieu desquelles s*est développée la morale du Portique, les stoïciens prêchent le dédain absolu du corps, Lucrèce et M. Prat s'élèvent contre les vaines pratiques de Tascétisme, et recommandent la satisfaction dés besoins physiques et intellectuels de l'homme. Leur morale est logique et leur raisonnement irréfutable ; nous n'avons pas besoin de dire que nous adhérons de toute notre force à la condamnation éloquente portée par M. Prat contre les doctrines qui foulent aux pieds la matière, proscrivent les passions, doctrines si contraires à la nature humaine qu'elles n'ont abouti le plus souvent qu'à l'hypocrisie.

Mais comment ce matérialisme,, auquel on reproche « un souverain mépris pour les spéculations de l'intelligence, » ce matérialisme, dont on se défend avec un effroi si excessif, s'est-il glissé dans l'esprit de M. Prat pour lui Wnir la base et toute la série de ses déductions ? Parce que le matériaUsme est le propre nom de cette méthode expérimentale à laquelle M. Prat veut se rattacher.

L'unité et l'identité de la substance humaine est l'unique principe où puisse s'appuyer une morale positive. L'erreur que Lucrèce a commise sur la nature de l'âme n'est pas ici fondamentale : elle n'a donc pu vicier son raisonnement, non plus que celui de M. Prat. Mais, outre que la physiologie a le droit de sourire aujourd'hui de ces atomes plus menus et de cette substance pîvts affinée, elle leur reproche de conserver à un nom de la faculté pensante une existence réelle, matérielle; hypothèse superflue, qui passe aisément à l'entité métaphysique. Innodent du temps de Lucrèce, et acceptable dans l'état imparfait de la science, ce dédoublement, même verbal, de l'unité

334 PARTIE II. — CRITIQUB DBS DOCTRINES

humaine cesse d'être exempt de péril pour des intelligences nourries dès Tenfance avec les subtilités mystiques du christianisme. Trois dieux en un, deux natures dans une personne, deux espèces dans une substance, la substanceesprit et la substance-matière, ce sont là des inventions de même ordre et de même valeur. La coexistence de la matière et de Tesprit, également infinis dans Tespace et dans le temps, est, depuis Aristote, le dernier refuge du sentiment spiritualiste et religieux. C'est là que se réunissent une foule d'âmes presque émancipées des croyances et des dogmes iftétaphysiques, et nous ne les troublerions pas dans leur chimérique asile, si elles ne s'y occupaient à reconstruire les autels et les temples qu'elles viennent d'abandonner ; avec quels matériaux ? Tout simplement par une juxtaposition, copiée sur l'homme, tel qu'elles le conçoivent, des deux éléments esprit et matière. C'est d'ailleurs ainsi que se sont toujours faits les dieux. M. Prat ne procède pas autrement.

Après avoir établi, en termes souvent excellents, que l'intérêt bien entendu de l'homme constitue ses devoirs envers lui-même, envers ses semblables, et envers les autres êtres ; après avoir montré à l'homme son souverain bien dans « le développement et le perfectionnement constant de son être tout entier, » il admet, comme chose toute naturelle, la notion d'une divinité, et de devoirs envers elle, sans se demander s'il n'hérite pas d'illusions absolument étrangères à l'intérêt bien entendu de l'homme et à son souverain bien. N'a-t-il pas trouvé la forme complète et vraie du bonheur ? et tout ce qu'il y ajoutera ne serat-il pas surérogatoire ? Certainement, évidemment : puisque, d'après lui-même, « ces devoirs nécessaires de

l'homme envers Dieu ne sont autre chose, sinon ceux qu'il est tenu d'accomplir, et envers lui-même, et à l'égard de tous les êtres. » A quoi sert donc la notion de cette divinité ? Que nous apprend-elle, dont ne nous ait suffisamment convaincus l'examen de l'homme, de ses besoins et de ses désirs ? C'est ce que ne dit pas M. Prat, et il serait bien embarrassé de le dire. Mais qu'est-ce d'abord que cette divinité ? L'ensemble de la substance-matière et de la substance-esprit, l'univers idéalisé, un mirage de l'homme projeté sur l'infini. Autrement, si on ne lui prêtait une personnalité, des sens, des sentiments, une raison, ce ne serait qu'une difi^ùsion ondoyante d'éléments associés par des affinités fatales, une réalité insensible, au lieu d'être cette entité anthropomorphe à qui M. Prat nous conseille de plaire en plaisant à nous-mêmes.

Du moins les anciens dieux servaient à quelque chose : ils étaient censés écouter les prières des hommes, changer l'ordre de la nature pour quelques dévots favorisés; ils humaient la fumée des sacrifices et l'encens des autels ; ils parlaient à l'homme, l'aimaient, le trompaient, le frappaient à leur caprice ; c'étaient là des êtres distincts, actifs, passionnés, reflets de l'homme, il est vrai, comme tous leurs pareils, mais jouant la vie à s'y méprendre. Mais que voulez- vous que je fasse du dieu de M. Prat, qui est content si je suis content, mais qui ne peut d'ailleurs exprimer son mécontentement, puisqu'il est infini, sans forme, sans organes, sans personne vivante. C'est pourtant là le dieu moderne, celui qu'admettent les gens qui se piquent de larges conceptions : si larges, qu'elles reculent, sans pouvoir prendre pied, dans le vague indéfini!

Voulez-vous savoir l'unique utilité du dieu du Pan-

théisme? Il permet de conserver certains mots commodes. Grâce à lui on peut continuer à dire que le monde est régi par une providence, et que Thomme accomplit une mission. Or, avec un dieu « substance unique, incréée, infinie, immuable, éternelle, indivisible, omnipotente, souverainement parfaite en tous genres, qui embrasse en son ample sein toutes choses, et de qui ont découlé de toute éternité, et découleront éternellement par une nécessité invincible, une suite indéfinie d'êtres diff'érents et de modifications diverses, » la providence n'est autre chose que la fatalité, la nécessité invincible des lois immuables ; la mission de l'homme n'est autre que l'aire tracée à son activité par ses besoins. Il faudra donc que le Panthéisme renouvelle le sens de ces grands mots, ou qu'il y renonce; ils impliquaient jusqu'ici la volonté d'une personne extérieure à l'homme ; cette personne et cette volonté s'évanouissent nécessairement dans le Panthéisme; on devra aussi soigneusement élaguer de la définition citée quelques lignes plus haut des épithètes contradictoires que nous avons soulignées ou marquées de points interrogatifs, et l'on arrivera à une simple définition abstraite de la substance, dont la vie est une combinaison particulière et l'homme une forme spéciale; c'est-à-dire qu'on s'avouera ce qu'on est, matérialiste.

N'avions-nous pas raison de signaler les dangers de cette dualité du corps et de l'esprit ? C'est pour avoir considéré l'âme comme un principe, identique au fond à la matière, mais plus affiné et plus parfait; c'est pour n'avoir pas reconnu, avec la physiologie, que l'intelligence, la volonté, ou l'entendement, comme on voudra l'appeler, résulte, dérive, émane d'une combinaison et disparaît absolument avec la cause dont elle n'était que l'effet ; c'est

m LE PANTHÉISME 337

fl pour avoir essayé d'un compromis avec le spiritualisme, m que M. Prat s'est cru obligé de conserver une divinité, à. ^ laquelle il a ôté d'avance toute vie distincte et toute utilité.

Mais il ne s'est pas arrêté là dans l'illogique ; ila cédé à l'erreur qui a entraîné Auguste Comte, M. Vacherot, et jusqu'à Proudhon lui-même : le sentiment religieux, qui n'est autre que l'appréhension de l'ignorance en face de ce qu'elle ne connaît pas et n'ose connaître, lui apparaît comme un des signes distinctifs de l'humanité. Il a tenté de nous en montrer le progrès dans un tableau intéressant, quoique souvent inexact, des divers cultes qui se sont partagé les hommes et les siècles. Nous ne le suivrons pas dans cette démonstration superflue pour le point qui nous occupe, la question étant de savoir non pas si le sentiment religieux a existé ou existe encore, mais s'il doit continuer à exister sans objet ; or, le dieu de M. Prat n'étant point un dieu, et ne représentant qu'une idéalisation humaine de l'univers, à laquelle il est oiseux d'adres serdes prières, inconséquent d'envoyer des remerciements, et superflu de vouer des temples, nous ne voyons pas où peut résider l'objet d'un sentiment religieux et d'un culte quelconque. Il faut citer tout entière, comme l'une des plus curieuses pétitions de principe du Panthéisme, la page où M. Prat, rival de M. Larroque, institue une sorte de théophilantropie nouvelle.

« Une religion, c'est-à-dire un ensemble élevé de sentiments et de croyances qui relie entre eux fortement tous les hommes, est, selon nous, d'une nécessité absolue ; mais pour la rendre réellement efficace, sans cesse présente aux esprits, toujours vivante dans les cœurs, il lui faut et des ministres qui l'expliquent à la foule et un culte qui la

manifeste à tous les yeux, et des temples à Tombre des quels elle puisse être exercée : ministres choisis entr^ tous, du consentement commun, à cause de leur savot supérieur et de leurs vertus reconnues ; culte aussi gran diose que simple, adressé à Dieu seul, qui exalte encor la vaillance des forts et rassérène le cœur chancelant de faibles; temples majestueux et splendides, décorés d toutes les magnificences de l'art, qui stimulent l'homme i déployer toutes les ressources de son intelligence, qui lu ouvrent comme une perspective féconde sur la grandeu sublime de l'Infini, et où s'associent librement, dans un< même créance, dans une même ferveur, et dans un mêmi amour de tous pour tous, de vastes réunions de fidèles, )

Allons, encore un peu, et nous nous referons saintsimoniens ! à moins que nous ne préférions les hiérophantes et les mystères d'Eleusis ; sans compter l'eau lustrale ou baptême, auquel M. Prat est loin de répugner (p. 133).

Nous en avons dit assez pour démontrer que le Panthéisme n'est qu'une formule métaphysique du matérialisme, ou si l'on veut, une sorte d'initiation du premier degré; il n'est et ne peut être qu'une transition. C'est à ce titre que nous pouvons recommander les curieuses études sur les sacrements et les citations instructives que renferme l'ouvrage de M. J.-G. Prat. Nais nous pensons la destinée humaine encore bien plus simple qu'il ne la fait, et surtout plus dégagée de stériles fictions.

De tout temps les poètes ont animé les plantes; ils leur ont prêté le sentiment et le langage de l'homme. Fiction naturelle et charmante, qui, omettant tous les degrés intermédiaires, réunitdans le môme être idéal la végétation et la pensée, et fait de la sensitiveune sœur de la pudeur I Que d'aimables tableaux et de fables gracieuses ou touchantes ne devons-nous pas à cet anthropomorphisme végétal ? C'est Daphné changée en laurier, Glytie en tournesol, les sœurs de Phaéton en peupliers, Philémon en chêne et Baucis en tilleul ; c'est Astolphe et tous les amants d'Alcine enfermés dans l'écorce des myrtes : et encore tous les arbres saignants de la forêt du Tasse. Les poètes grecs ont fait parler les grands pins dont Tiphys avait fabriqué le navire Argo ; Catulle, dans une jolie petite pièce en vers iambiques, nous présente une barque qui raconte son histoire, du temps qu'elle étendait ses branches sur la colline ; Virgile prête des larmes aux arbres du mont Lycée, émus par la douleur de Gallus. Ronsard a entendu les lamentations d'une forêt que la

hache va détruire ; et La Fontaine a peint le caractère , altier du chêne, la souplesse du roseau, la ténacité du • buisson qui arrête les passants, il a traîné Thomme en ] accusé devant l'arbre, autre paysan du Danube, qui mau- ] dit l'avarice et l'ingratitude du genre humain. Nous \ savons tout cela par cœur, et, la mémoire venant en aide ■ à la tendance qui nous porte à traiter en raisonnables ? personnes les objets environnants, nous arrivons à de cer- i taines exagérations, nous rêvons aux plantes une cons- 5 cience, une volonté, une âme. Et ce ne sont pas les poètes { seuls qui se laissent aller à ces illusions; des philosophes, ; des savants même ont travaillé à cette réhabilitation des races ligneuses (si tant est qu'elles s'en soucient!). Ajoutons même que les utopies végétales n'ont pas été inutiles à la botanique. Gomme beaucoup d'hypothèses, elles ont entretenu l'activité de l'esprit investigateur, et conduit à des observations de plus en plus déliées et curieuses. Nous dirons ici pourquoi il est temps d'y renoncer, ou du moins d'en préciser les termes et l'objet; un aimable livre de M. Arnold Bosco witz, intitulé VAme de la Plante^ nous fournit l'occasion de signaler une fois de plus les dangers du mysticisme, en botanique aussi bien que dans toute autre science.

Le matérialisme, c'est-à-dire la méthode de l'observation et de l'expérience, ne repousse pas absolument les mots usuels ; mais encore tient-il à leur donner un sens nettement défini. Sans doute il vaudrait beaucoup mieux que ces termes n'eussent point, par un long oubli, perdu leur signification primitive ; si le mot âme ne présentait encore, comme chez les Grecs et les Latins, qu'une forme et une idée fort voisines de respiration et de vie, combien de divagations auraient été épargnées à la philosophie mo-

lerne I combien peu importeraient des expressions comme Ime des plantes, âme végétative ! Elles auraient tout aste le sens et la valeur que leur attribuaient Aristote et Tiomas d*Aquin. En fait, elles n'en ont pas acquis d'autres ujourd'hui ; elles équivalent simplement à vie des plantes^ ie végétative, et ne spécifient qu'une vérité reconnue et icontestée. Les plantes vivent, tout le monde le sait, et

ne peut être qu'intéressant et utile de savoir en quoi iur vie diffère ou se rapproche de la vie animale, dont lie est le prélude et l'ébauche. Cette question renferme 3ute la philosophie de la botanique.

Mais dès que l'âme n'est plus l'antique animus, anima, u bien pneuma, psyché, dès que la majorité des esprits iiine pensent pas par eux-mêmes et acceptent la phraséo- 3gie routinière des nouveaux Platoniciens y voit une ubstance particuhère où résideraient la conscience, la olonté et la liberté, l'âme peut à grand peine être accorée aux animaux inférieurs ; à plus forte raison n'a-t-elle ucun rapport avec le développement et les mœurs des égétaux. Ce raisonnement serait, je crois, agréé parles piritualistes eux-mêmes; déjà contraints — M. Janet avoue dans une leçon assez récente que résume Y Annuaire Uîosophique de M. L.-A. Martin — à imaginer une seonde catégorie d'âmes pour les animaux, ils se refuseaient à en admettre une troisième pour les plantes. Pourintiln'y a que le premier pas qui coûte ; et c'est sur quoi eut-être compte M. Arnold Boscowitz. L'âme des plantes cceptée et classée, on pourra passer à l'âme des cristaux, l'âme des volcans, à celles des astres, de la terre, du el et du monde, et l'on reviendra ainsi, par un cercle ctrêmement vicieux, au dieu diffus du Panthéisme, au ens agitât molem de Virgile, simple idéalisation hu-

maine de faits et de choses qui n'ont rien d'humain, partant rien de raisonnable, de libre et de conscient. Que peut gagner la science à cette création indéfinie de vaines^ entités ? Nous le demandons à M. Boscowitz. Ses observations en vaudront-elles moins ou plus? Sera-t-il changé quelque chose à l'ordre de la série organique, qui du cryptogame s'élève jusqu'à l'huître et se termine à l'homme? < Aurons-nous à considérer la rose comme responsable de | son parfum et de ses épines, l'aconit et le mancenillier de * leur poison ? Agiterons-nous la question de savoir si la ciguë n'a tué Socrate qu'à contre-cœur ? Oui certes, il le faudra bien, si nous reconnaissons une individuahté végé- ÎJ taie qui choisisse sa n(hirriture, cherche obstinément la lumière, produise à son gré plus ou moins de branches, de feuilles et de fleurs, souffre des rayons jaunes et se réjouisse des rayons bleus, contracte ses feuilles au toucher, aspire à l'amour, se précipite à la volupté, se plaise aux chatouillements de l'abeille et de l'oiseaumouche, protège ses enfants en bonne mère de famille, et songe enfin, dans sa tunique brune ou verte, lisse ou écailleuse, à je ne sais quel « agent central » qui relie les âmes de toute nature et de toute catégorie. Il ne restera plus qu'à insinuer que la plante encense le matin le foj^r j de la vie, qu'il est des fleurs idolâtres, aïnoureuses de la lune ou du soleil, des passiflores chrétiennes, des roseaux éclectiques, des chênes stoïciens. Ou nous nous trompons bien, ou M. Boscowitz entend ainsi la psychologie végétale. Voici deux ou trois passages qui ne laissent aucun doute sur le mysticisme dont il n'a pas voulu ou pu se défendre :

« Les mouvements singuliers des sensitives semblent défier toute explication physique ou mécanique, et appar-

tiennent dès lors à cette classe de phénomènes obscurs que le physiologiste constate, mais dont la cause, prohahîement physique, échappe à ses investigations.

« Cette infinie variété que décèle la plante lorsqu'elle produit ses organes aériens ou qu'elle promène ses racines dans le sol, constitue un de ces phénomènes de la végétation qui échappe aux lois de la physique. Ce que nous connaissons de la chaleur, de l'électricité et des autres forces de la nature, ne saurait en rendre compte, et dès lors nous sommes portés à considérer ce phénomène comme un indice de liberté individuelle dont seraient cloués les végétaux. »

« Lorsqu'on voit de combien de moyens la plante dispose pour atteindre un seul et même but, on est porté à penser qu'il règne en elle une intelligence mystérieuse qui décide du choix des moyens qu'elle doit employer (Citation de Dutrochet ) ».

« Avec la plupart des» hommes qui ont médité sur ce problème, nous pensons qu'un principe intermédiaire relie lésâmes entre elles, et les met en rapport avec les autres forces de la nature. On peut admettre que l'agent intermédiaire qui agit sur notre âme, quel que soit, du reste, lAom qu'on voudra lui donner, fluide magnétique, ou électricité, circule aussi dans la plante, et propage jusque dans l'âme végétale les oscillations du monde extérieur. Cette âme végétale, Reichenbach la proclame, lui aussi. Il l'appelle ï esprit dans les organismes; elle est pour lui cette chose intangible, individuelle, qui, différente dans chaque plante, transforme les substances pondérables, et subjugue les forces ambiantes qu'elle attire dans le champ de son activité, d

« A l'époque de la fécondation, l'âme de la plante monte

h la surface, et se dégageant de ses voiles mystérieux, elle vient exercer sur les âmes humaines ce charme irrésistible que chacun de nous subit au printemps, au moment de la floraison. C'est l'expression visible et extérieure de la félicité qui remplit en ce moment Tâme des plantes. Il suffît de jeter un regard sur les milliers d'organes floraux d'un tilleul ou d'un acacia pour avoir une idée, si vague qu'elle soit, de la force et de l'étrange nature des sensations végétales.

« Après la fécondation, l'activité des plantes, prenant un caractère plus élevé, révèle quelque chose d'idéal qui la rapproche en quelque sorte de ce que nous aimons le mieux dans l'activité de l'âme humaine, puisque nous avons vu ces êtres subordonner leurs sentiments égoïstes aux soins que réclame d'eux leur postérité, et montrer ainsi de l'aflection pour leurs semblables.

« A l'aspect de ces êtres vénérables [les taœodia de Co^fornie,] l'on est presque tenté de croire, avec de Gandolle, que les végétaux, plus privilégiés que nous, étaient priniitivement destinés à vivre dès ici-bas de la vie éternelle, tandis que nous autres devons passer par une métamorphose dont les phases se dérobent à nos regards derrière le voile impénétrable de la mort. Nous sommes bien p^suadés qu'une vie si longue et si active ne peut s'écouler sans que l'être auquel elle fut accordée ressente d'une manière quelconque des peines et des joies que la nature doit avoir attachées à son existence comme à celle des autres créatures.

« Nous tous, tant que nous sommes, qui vivons sur ce globe, hommes, plantes et animaux, nous existons les uns par les autres. Quel est l'agent central qui établit cette économie merveilleuse dont nous ne saisissons qu'une

faible branche, et dont Tensemble échappe à la conscience de l'humanité ? Quel est l'être dont émane ce mouvement général, qui en a conscience, qui sent vibrer en lui les instincts, les aspirations, les peines et les joies de toutes les existences terrestres ? Serait-ce cette mère que nous aimons tous, que nous connaissons si bien et dans le sein delaquelle les hommes, les planteset les animaux naissent, vivent, disparaissent et ressuscitent ? En un mot serait-ce la Terre elle-même, la Terre vivante, animée, éternelle ? Nous le croyons. »

Nous nous sommes gardé de couper ces extraits par nos réflexions, afin que le lecteur pût se renseigner lui-même sur les habitudes d'esprit, les tendances et la méthode de M. Boscowitz. Confiance restreinte dans les lois physiques ou naturelles, recours ordinaire à de prétendues lois psychiques, disposition à trouver et à chercher partout des mystères, des influences abstruses, des je ne sais quoi, enfin, et surtout enthousiasme et attendrissement là où il ne faut que curiosité et observation, voilà les principaux caractères du raisonnement et de la pensée chez M. Boscowitz. Quand il ne peut plus savoir, il a besoin de croire. C'est là, nous n'hésiterons jamais à le dire, un besoin fectice dû à la longue influence de ce spiritualisme qui s'obstine à faire les choses et le monde à l'image de l'homme, qui prête notre raison raisonnante à je ne sais quelle virtualité secrète, inventée pour les besoins de la cause; nous en avons tous été infectés ; les esprits qui n'ont point rompu absolument avec cette doctrine courante sont entraînés sans cesse à demander aux faits des causes logiques, justes, comme s'il y avait de la logique et de la justice ailleurs que dans le cerveau humain et dans les rapports sociaux. L'essence de cette erreur, l'origine de ces

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illusions, réside uniquement dans une fausse conception ji de rhomme, de la personne, de cette société consciente qu'on est convenu d'appeler âme. Dès que Ton fait d'une résultante un principe distinct, dès que l'on transforme un mot en une entité nécessairement intangible et immatérielle (puisqu'on ferme les yeux pour ne point la voir et qu'on en écarte les mains pour ne la point toucher), indépen- M dante de ses conditions d'existence, de l'organisme dont p elle n'est que l'expression idéale ; rien de plus facile que de la transporter çà et là, et de l'attacher à toutes les formes organiques et inorganiques. Il devient même illo- • gique et absurde d'en limiter la présence à une ou deux n classes d'êtres ; bon gré mal gré, il faut l'étendre à l'uni- b vers, et en rêver la substance infinie, éternelle ; en efTel, i rien n'en peut plus rendre compte dans le temps ni dans r. l'espace.

C'est pourquoi un spiritualiste conséquent serait fort embarrassé par certains arguments de M. Boscowitz. Nous ne jugeons, dit-il, de l'individualité et de l'activité des animaux, ou même de nos semblables, que par leurs gestes et leur conduite, nous ne leur accordons une âme que parce qu'ils se comportent à peu près comme nous ; pourquoi donc en refuser une aux végétaux, qui croissent, se meuvent, aiment, engendrent, vivent enfin. Si nous sen-. tons, ils sentent, si nous raisonnons, ils raisonnent ; puisqu'ils figurent par leurs actes le sentiment et le raisonnement. Que répondre à ceci ? Disputer pied à pied à l'ami des plantes la prérogative de l'homme et des animaux ; lui objecter que les indices de liberté et d'individualité végétale sont plus douteux encore que rares ; lui démontrer même que les lois physiques ne sont point si malhabiles qu'il veut bien le dire à expliquer et à motiver

activité des plantes. Fort bien ; mais il croit à Tâme vé- ;étale, comme vous croyez à Tâme humaine ; ses raisons ont les vôtres.

Vous aurez beau écarter victorieusement d'abord le pro- Jème qui vous est posé, il est tel fait que vous ne pourrez >as contester, par exemple le mouvement libre des granules ^olliniques, des zoospores et des anthérozoïdes, enfin du rotococcus pluvialù, tour à tour plante et animal. Si lonc vous avez admis, comme M. Janet, une âme anilale, vous serez contraints de Taccorder à quelques plantes ,u moins, lorsqu'il s'en échappe des êtres visiblement Liiimés et libres. Et cette âme, qu'en ferez-vous ? Dès Instant qu'elle est âme, immatérielle, elle a droit à l'ininitude et à l'immortalité ; en vain direz-vous qu'il n'est )as utile de la supposer éternelle, comme l'affirme 1. Janet à propos de l'âme des bêtes ; un pareil raisonlement n'est pas sérieux ; utile ou non, cette éternité est Lussi logique que la nôtre. Le monde végétal réclamera on paradis et son enfer, ses récompenses et ses châtinents. Saintine, esprit mystique et ingénieux, avait com- )ris tout le parti qu'il pouvait tirer de cette donnée fanastique ; dans un de ses derniers ouvrages, on trouve me spirituelle description du Tartare des fleurs et de eur Elysée ; cette charmante divagation nous est donnée ;omme un rêve. Mais, rêve ou non, elle est la déduction ogique du principe spiritualiste que vous partagez avec I. Boscowitz.

Pour nous qui échappons à toutes les difficultés factices réées à plaisir par les faiseurs d'entités, ne croyant pas >lus à un être indépendant appelé âme de la plante qu'à m autre être analogue nommé âme humaine, nous nous pouvons fort à l'aise pour suivre M. Boscowitz dans ses

agréables peintures du monde végétal. Une fois que l'âme de la plante n'est plus, comme celle de l'homme, qu'un mot, le nom collectif d'un ensemble de facultés, tout danger de mysticisme, de panthéisme et de spiritualisme disparaît, s'évanouit ; et il n'en reste qu'une expression poétique fort compatible avec la science attrayante. Ainsi des forces, que M. Boscowitz ramène sans cesse : dès qu'il est bien convenu que ces forces n'ont aucune existence indépendante et réelle, mais bien qu'elles sont Texpression idéale et abstraite de propriétés inhérentes aux corps, elles ne risquent plus de nous entraîner dans je ne sais quelle monadologie de Leibniz ou de Schopenhauer qu'un de nos amis, leur adepte involontaire, appelle V autodynamisme ^ (quelque chose comme la virtualité in' time des choses) ; elles redeviennent un terme commode pour l'analyse des phénomènes naturels, pourvu que nous n'oubliions pas, après avoir décomposé l'être, d'en reconstituer l'ensemble complexe et indissoluble. Les verbes actifs ou réfléchis, qui ne conviennent guère qu'à l'homme et à l'animal détaché du sol, comme produire, faire, donner, se réjouir, s'ennuyer, et mille autres, ne nous font pas plus d'illusion, lorsque les nécessités du langage, fait pour l'homme, nous contraignent de les employer en parlant des plantes, ou des pierres, ou de la terre et des astres.

Nous disons : le soleil nous éclaire; la terre se meut; la pierre se façonne en cristaux ; la plante produit ou donne des branches, des fleurs; sans nous imaginer un seul instant que le soleil a l'intention de nous éclairer, que la terre veut se mouvoir, que la pierre a conscience de la cristallisation, que l'arbre eM libre de croître, de verdoyer et de fleurir. Partout où M. Boscowitz a cédé à la

magie des mots (c'est-à-dire à chaque page), nous nous bornons à constater les faits. Partout où, entraîné par la fausse conception dualiste de l'homme et du monde, il fait bon marché des lois physiques pour recourir à des lois psychiques, nous le laissons s'égarer et nous attendons des expériences plus complètes. Avec ces restrictions et ces précautions, la lecture de son livre devient instructive et utile. Nous le recommandons à tous les esprits curieux du vrai qui veulent connaître un des antécédents les plus singuliers de la vie animée, cette transition entre la fatalité et la liberté qu'on nomme le règne végétal. Ils y verront que tout le monde animal est en germe dans la plante ; elle croît, elle respire, elle se nourrit, elle aime, s'accouple, engendre, elle se meut sous de certaines impressions de chaleur, de lumière et de toucher. Elle a évidemment tous les organes de la vie, fibres, trachées, sève, pores hombreux que l'on nomme stomates ; mais de tous les sens de l'animalité, elle n'en possède évidemment qu'un seul, le tact; on ne peut supposer qu'elle voie ou qu'elle entende ; une infériorité bien plus manifeste et que M. Boscowitz cherche en vain à dissimuler, c'est l'absence de concentration nerveuse et d'unité personnelle. Il y a dans la plante quelque chose d'indéfini qui exclut l'idée de conscience ; aussi reçoit-elle des impressions et non des sensations ; elle est susceptible de motilité dans quelques-unes de ses parties, mais nullement de volonté générale. Nous savons, certes, combien les mots liberté et volonté sont relatifs ; en tout il n'y a que des degrés ; l'homme n'est point attaché à la terre, mais il ne peut la quitter ; il y a donc assez peu de distance entre sa servitude et l'esclavage de la plante ; et cependant c'est dans ;et intervalle qu'est intercalé le monde animal tout en-

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tier. C'est pourquoi nous disons justement que l'homme est libre et que la plante ne Test pas. Si elle a un instinct, embryon du désir et de la volonté, il est aussi borné que ses besoins et que son cercle d'action ; la plante n'a pour horizon que l'envergure de son feuillage.

Le monde est comme un champ immense où toute chose et toute forme sont attachées chacune à son piquet par une corde plus ou moins longue. L'écart entre le piquet et l'extrémité de la corde mesure le rayon de l'aire qu'il nous est donné de parcourir. Mais ce rayon serait-il immense, comme celui des orbites planétaires ou stellaires, si l'être qui s'y trouve suspendu ne peut s'écarter et s'agiter dans l'intérieur du cercle (çii lui est assigné, le mouvement le plus manifeste, le plus rapide, demeure absolument étranger à ce que nous nommons liberté. La liberté n'est cependant que la fatalité. décomposée, et dérobée par la ôomplication de ses ressorts à la forme qui lui obéit. La liberté est un sentiment personnel, ce n'est pas une réalité ; c'est l'oubli des circonstances qui nous dominent. Ainsi nous n'avons aucune idée de la course exigeante où nous entraîne la terre, et nous nous trouvons libres, et nous croyons avancer d'un côté ou de l'autre de l'horizon ; ainsi nous avons perdu de vue l'impression ancienne ou accessoire qui guide notre désir et finit par déterminer notre volonté, et nous en concluons ,que notre choix est libre. Au fond, tout cela n'est qu'illusion, mais illusion heureusement inévitable, môme à celui qui la connaît, et sur laquelle repose tout le plaisir de la vie. Cette illusion, est-il possible que la terre la possède en tournant autour du soleil, la pierre en groupant ses cristallisations qui préludent aux formes intimes du tissu cellulaire, la plante enfin en étendant ses feuilles et ses

pétales ? Voilà la question que M. Boscowitz résout par Taffirmation, et nous par la négative. Cette illusion de la liberté, ne la voyons-nous pas décroître dans le monde animal même, à mesure que les centres nerveux deviennent moins importants et plus disséminés ? Plus la vie animale se rapproche de la régularité automatique, moins elle se sent libre, et plus Tétre est voisin de la chose. Or les mouvements presque machinaux, encore très compliqués chez rinsecte et l'infusoire, se sont extrêmement simplifiés au dedans comme au dehors chez la plante ; extension des racines, croissance du fût, développement des branches et des fleurs, fructification, voilà les seuls actes de Tarbre, «i l'on peut appeler actes l'accomplissement de conditions imposées à tout le règne. Sans doute il y a variété dans l'activité des espèces, même dans la forme des individus d'une même famille; mais ces différences, elles existent chez les animaux et n'ont jamais été mises au compte de leur volonté libre ; bien au contraire, la stature et la structure de nos corps est tout ce qu'il y a de plus fatal et de plus involontaire. Je ne crois donc pas que M. Boscowitz ait chance de faire admettre sa théorie de l'individualité végétale. Rien encore, parmi les obserservations qu'il rapporte, n'autorise à penser qu'il existe des personnes et des consciences en dehors d'organismes détachés du sol, et nettement déterminés par des contours certains.

Nous ne nous séparerons pas de M. Arnold Boscowitz sans le remercier du plaisir que nous a procuré son ouvrage. Qu'il ne nous croie pas ennemi des fleurs; la seule évidence a pu nous contraindre à refuser une âme à ces charmantes sœurs muettes de l'animal et de rbomme. Il leur reste la grâce, la splendeur et le parfum.

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