‹ La renaissance du matérialismeChapitre 104 sur 114 · II. — MUSICOMANIE · texte numérisé non relu

II. — MUSICOMANIE

Depuis les Valois jusqu'à nos jours Tempire de la mi sique a été croissant; mais jamais, je pense, nonp? même au temps de Gluck et de Piccini, il n'a été aus absorbant. Ténor rime avec or. Une cantatrice est pay( plus cher qu'un ministre. Les concerts sont plus coun que les théâtres ; un solo de cymbales ou de triangle fa pâmer d'aise l'engouement public. Il n'y a plus de femir sans piano. Dans tous les salons, des plus huppés ai plus humbles, la simple romance, et il ne faut pas s'e plaindre, cède le pas aux grands airs d'opéra, aux duo aux trios, aux quintettes. L'Allemagne, l'Italie, la Fran( ne peuvent suffire à la consommation des concertos, d< sonates, des symphonies, de la musique de chambre, i connais des jeunes gens qui, au sortir de leur étude, ( leur bureau, de leurs cours, se retirent tout entiers dai le déchiffrement de quelques triples croches nouvelle aussi étrangers au reste des choses que le rat dans s( fromage de Hollande.

Loin de moi la pensée de contester le génie des comp siteurs et le charme des combinaisons mélodiques ou hfi moniques. Je crois être, autant que beaucoup d'autre accessible à certaines émotions nées du timbre des voi des instruments ou de l'enchaînement des sons. Le fi missement nerveux des violons, la rondeur des cuivre les mâles soupirs du violoncelle, les idylles de la flûte, 1 ondes argentines du hautbois, où nagent quelquefois 1 canards de la clarinette, à côté des cascatelles qui clap< tent sur le piano, et toutes les fées de la rêverie q flottent dans le brouillard sonore, et les fusées de

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diva retombant en perles d'or sur le chant large du baryton... — eicusez-moi: comment rendre la musique autrement que par des métaphores sans fin? — \t%andante et les allegrï, les boléros et les sérénades, et quoi encore ? tout cela m'amuse, me touche ou me transporte, mais à mes heures, quand ma tâche est finie ou ma pensée fatiguée. Il ne faut donc, je le répète, chercher dans ce qui va suivre ni malveillance ni dédain.

Mais on ne peut s'empêcher d'observer que cet enthousiasme musical, sorte de contagion dont cette fin de siècle est atteinte, coïncide avec une sorte d'énervement intçUectuel et un visible abaissement des âmes. Gomment ne pas se demander si une telle correspondance est fortuite, et s'il n'existe pas entre ces deux faits si manifestes une liaison logique et des rapports nécessaires? Comment ne pas se poser ces questions : L'importance donnée à la musique est-elle ou n'est-elle pas hors de toute proportion avec sa valeur propre et son rang dans l'échelle des beaux-arts ? Et quelles sont cette valeur ou ce rang ? La faveur étonnante dont jouissent les musiciens et la musique est-elle faite pour encourager les peintres, les écrivains, les philosophes ? Nous tous qui pensons, devonsnous abdiquer devant ceux qui chantent et qui se bercent dans la vague rêverie du son ? N'est-il pas juste que nt)us revendiquions de temps en temps notre place usurpée par les diletta^nti ? — Puis encore — et ce sera la partie consolante de notre étude — cette musicomanie, qui est un des caractères de notre temps, qui règne dans le reste du monde à peu près autant qu'en France, sans opprimer comme chez nous les autres arts et les travaux de l'intelligence, n'esl-elle pas un dérivatif à ce prétendu besoin du vague, nommé, à tort ou à raison, sentiment religieux?

Ne peut-on espérer d'atténuer en musique inoffensive les mythologies incohérentes et intolérantes du christianisme dégénéré, et généralement toute sorte de théophilanthropies et d'anthropothéophilies, dernier refuge des nobles cœurs qui, violant la langue française, prétendent faire d'adorer le synonyme d'ignorer ?

Première question : Qu'est-ce que la musique ? Seconde : Quelles sont sa valeur et sa portée (rien de Wilhem ni de Ghevé) dans l'ordre des produits de l'intelligence humaine? Troisième : Quels sont son avenir et son utilité ?

La musique est l'art de prédisposer, par l'arraûgemenl des sons, à des sentiments généraux que la parole peut seule particulariser en pensées distinctes et précises. Le triomphe du musicien est de placer le plus grand nombre possible d'auditeurs dans un même milieu ou horizon sensitif, de manière que l'identité du point de vue les amène à une suffisante identité d'interprétation. Son but est de faire parcourir à ceux qui l'écoutent la même série d'impressions, d'idées, d'hallucinations dramatiques qui l'ont poursuivi pendant la conception de sa mélodie ou de sa symphonie. Si l'auditeur baille quand le compositeur soupire, s'il rit quand le musicien sanglote, s'il entend le cliquetis des armes quand l'orchestre veut rendre le bruissement du feuillage, l'artiste évidemment s'est trompé ; et malheureusement la convention joue un tel rôle dans l'intelligence des sons, que, de cinquante ans en cinquante ans, la plupart des airs et des rhythmes qui avaient, au début, un sens précis perdent leur force et leur grâce, comme un arôme éventé qui s'évapore. Ils sont rares , les motifs sonores qui ont survécu à leur siècle et gardé leur énergie printanière. Que reste-t-il de Balthazarini, de Monteverde, de Gavalli, de LuUi, de Rameau

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lui-môme, ou encore de Piccini et de Paisiello ? Certains de nos amis prétendent, je ne les crois pas, que Mozart a Tieilli. Mais personne ne niera que Rossini ne s'efface comme un radieux couchant, qu'Anber n'en soit plus ^ju'au plus mince clair de lune, et qu'Adolphe Adam ne soit aussi loin de nous que Lassus ou Porpora (voir Consuelo).

Nous avons presque assisté au triomphe, très douteux d'abord, de Beethoven, de Meyerbeer ; et nous voyons se lever dans les cieux l'astre, encore un peu abracadabrant, des Wagner et des Schumann. Aussi les cris des classiques >aux abois nous font-ils rire aux larmes ? Ils prennent l'admiration de certains partisans de la musique de l'avenir pour un déni de justice, pour un cri d'aveugle haine à la musique présente ou passée. Naturellement, ce goût nouveau est parfaitement d'accord avec toute la tradition musicale ; il dénote, je ne dirai pas un progrès, mais un changement graduel dans les conditions d'un art qui n'a cessé de se compliquer lui-même. La querelle entre les mélodistes et les harmonistes me semble d'une absolue puérilité. Est-ce qu'il y a moins de mélodie dans la Marche des Pèlerins {Tannhauser) ou dans l'admirable appel des trombones qui suit le Chant d'épithalame du Lohengriny que dans le : Mes amis, mes amis vont m'attendrez ou dans le : Mon père, tu m'as dû maudire ? Voix, instruments, tout est égal devant le public ; et, pourvu qu'on lui inspire des sentiments tristes ou fiers, des idées joyeuses ou grandioses, peu lui importent les formes musicales ; le scherzo d'une symphonie vaut la cahalette d'un opéra.

Ici vient d'elle-même une autre question tout aussi futile : La musique est-elle le pliis matérialiste ou le plus spiritualiste des arts ? Ces mots, qui arment l'un contre

Tautre deux amis habitués à marcher de concert, MM. de Laprade et de Falloux, sont absolument dépourvus de sens lorsqu*il s'agit des beaux-arts; on peut seulement dire que la musique, comme la peinture et la sculpture, comme la poésie ou l'éloquence, emploie des procédés matériels, se fonde sur des lois sensitives, sans lesquelles elle n'existerait pas ; à condition d'ajouter que l'intelli- ! gence humaine (elle-même subordonnée à l'existence du ' corps humain) y introduit sans cesse de nouvelles difficultés et des qualités de plus en plus raffinées. M. de Falloux, c'est lui qui se trouve être, en ce combat mélodieux, le plus loin du vrai, ne fera pas que la musique ne dépende pas entièrement de l'oreille et des propriétés . acoustiques de la matière. Si c'est là le caractère des arts ; matérialistes, M. de Laprade aura raison ; mais quel art, à ce compte, n'est pas matérialiste ? Ah ! le profane, s'écrieront les illuminés de l'accord parfait ; ah ! le brutal analyste, gémiront les délicates ladies. Quoi ! ne sentez- \ vous pas que la musique atteint jusqu'à l'âme, que l'être intérieur se pâme à Vul de Tamberlick, qu'un sol et un ré ^ mis à côté l'un de l'autre renferment plus d'ithoseiàQ pathos que toutes les Femmes savantes ? A mon tour de ' rire ; si la musique atteint l'âme, c'est que l'oreille en est "j le chemin ; si l'être intérieur se pâme à certains accents d'Hérold ou de Schubert, c'est que cet être est composé, de nerfs ; car il n'y a que les nerfs qui se pâment. Pauvre âme, chatouillée par un archet, comme tu es corps, comme tu es matière ! Je crois qu'il faudra se borner à dire, conciliant les deux opinions Laprade et Falloux, que j; la musique est à la fois le plus exclusivement sensitif et Ici plus abstrait de tous les arts.

Rien de plus sensitif que le son, n'est-ce pas ? et aussi

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rien de plus abstrait, lorsqu'on l'isole non pas seulement de tout être et de toute circonstance qui puissent le particulariser, mais encore de l'articulation, qui le fixe et le précise dans la mémoire humaine, sous forme de parole et de langage. La musique n'est pas, bien entendu, l'imitation des cris et des bruits de la nature ; elle est la mise en œuvre des vibrations sonores, dégagées de tout sens propre et actuel ; c'est par la combinaison des divers éléments acoustiques, nuancée de timbres et accentuée de rhythmes, qu'elle essaye d'imposer à des auditeurs attentifs certains sentiments voisins de certaines pensées. Ainsi abstraite et sensitive tout ensemble, elle doit varier indéfiniment dans ses moyens d'expression, à mesure que ses formules s'usent et viennent en vain solliciter des oreilles* émoussées et difficiles. Gomme, par elle-même, elle ne veut rien dire ; comme elle ne parle pas, puisqu'elle n'articule point; conmie ses eff*ets plus ou moins vagues sont le résultat d'un accord tacite entre le sentiment du compositeur et de l'auditeur, il lui faut sans cesse suivre et réveiller un goût qu'elle travaille sans cesse à blaser. De là l'éphémère durée de partitions fameuses ; le nom du musicien est immortel, mais sa musique est déjà morte et ne revivra pas.

Ce qu'on s'obstine à appeler mélodie, me semble bien plutôt une obéissance routinière à des formes convenues (qui ne conviennent plus). Plus on remonte dans le passé, plus l'ordonnance musicale est simple et même pauvre, plus les mêmes motifs se répètent, moins les mouvements ît les tonalités varient. Il le fallait : un air ne se gravait lans la mémoire qu'à la façon des litanies et des cariions. Aujourd'hui encore les romances, les airs d'opéra, es diverses parties des symphonies, sont conçus d'après

Tancienne méthode et d'après Tancien plan. Ce sont toujours des tapisseries où le même dessin s'enroule et se déroule, un peu plus haut, un peu plus bas, avec les mêmes rapports toniques, au milieu des ornements de plus en plus variés de l'orchestration . Chaque morceau ressemble à un discours où l'on ressasserait à jamais sur tous les tons la même pensée, dans des termes habilement diversifiés par des fleurs de réthorique. Il n'y en a pas un qui ne présente ce caractère ; la musique, après tant de difficultés vaincues, en est donc encore à l'enfance ; et il est évident que peu à peu, se débarrassant des refrains perpétuels et des retours monotones, elle cherchera et parviendra sans doute à développer une série de sentiments comme nous développons une série d'idées. Cette mélopée continue ne nuira pas plus à l'ariette rhythmique que la haute poésie ne supprime la chanson, pas plus que le violon ne met au rancart le cor de chasse et le tambour. C'est pourquoi les novateurs (qui, chemin faisant, se font d'étranges illusions) ont-ils mille fois raison de vouloir bannir les fioritures vocales et les reprises interminables. Nous réservons la question des duos et des trios, etc.; la musique étant une simple convention qui exprime les sentiments intimes et non la réalité apparente, les duos, les trios et chœurs sont aussi légitimes que les soli et les récitatifs.

Maintenant quel est le rang de la musique vis-à-vis delî peinture et de la sculpture ? Un rang supérieur à de cer tains points de vue, absolument secondaire à beaucou] d'autres. Sa supériorité est de laisser plus de liberté a génie du compositeur ; son infériorité est de n'atteindi jamais l'expression précise des choses, des idées ni mém des sentiments. Elle ne possède ni la forme ni surtout \

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couleur, et a toutes les peines du monde à les faire supposer. Pour employer un langage figuré, on peut dire que ses tableaux ressemblent à un amoncellement de nuances juxtaposées et fondues, mais sans lignes et sans figures ; ses édifices harmoniques, à un amalgame sans règle et sans frein de reliefs et de moulures mobiles qui s'écroulent comme des nuages. Dans tout cela le compositeur souffle, dira-t-on, sa vie et sa pensée ; mais l'auditoire travaille aussi à son œuvre et se fait son collaborateur forcé. Aussi la musique change-t-elle incessamment, et les arts plastiques sont-ils presque immuables. Véronèse a trois cents ans, Rameau cent ; lequel est le moins vieux ? Phidias a deux mille trois cents années bien comptées, Rossini, mettons Gluck (le divin Gluck), sont à peine centenaires ; qui des trois est le plus jeune ?

Quant aux trçivaux proprement dits du cerveau et du langage, science, histoire, philologie, synthèse poétique et philosophique, ce serait faire injure au bon sens que de discuter leur prééminence. Mais ils ne prétendent pas à une domination exclusive ; ils admettent et admirent les intermèdes des arts spéciaux. Le philosophe n'est pas le dernier à s'inquiéter du chaos qui règne dans notre école de peinture, et qui, malgré de vaillants efforts, ne paraît pas devoir être fécond de sitôt. Plus que tous les dilettanti et crieurs de brava, le savant s'inquiète de notre incohérence musicale et contemple avec curiosité la chute des vieilles routines, sans être rassuré tout à fait par la hardiesse des inventions nouvelles. Seulement il considère tristement la part qui lui est faite, par ce temps de concerts et d'orphéons ; il gémit sur l'inertie, la léthargie des cerveaux et des cœurs qui ne demandent que des berceuses et des grelots.

Un seul point de vue le rassure et l'encourage, c'e; l'absorption probable et prochaine de la religion pari musique. Il voit venir Theure où tant de beaux moni ments dont la France est semée, et dont la conservatio: intéresse tous les amis de Tart, tant de voûtes si grandiose où se perd la déclamation des prédicateurs, offriron d'admirables conditions de sonorité aux Berlioz et m Wagner du vingtième siècle.

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