SITUATION DU MATÉRIALISME
l'école ionique et par ses vrais successeurs, les Démocrite, les Epicure et les Lucrèce, Après un crépuscule de vingt siècles, elle est apparue dans Taube brillante et orageuse de la Renaissance. Le monde, revenu à la lumière, a pu constater le grand phénomène des âges modernes : la diminution croissante de la religion et de la religiosité dans Tunivers. Les compromis protestants, les réformes, les éclectismes, les retours ofTensifs de la théocratie, ont pu retarder la victoire du jour, de la libre pensée, de la laïcité, mais non pas en supprimer Tinévitable avènement. Et voici que TOccident sort pour jamais de la nuée et du miasme. Les dieux, les universaux et les transcendances reculent à l'horizon du passé, déblayant l'avenir.
Certes, nous traînons après nous, nous traînerons encore le faix pesant des ignorances et des superstitions. L'instruction partout répandue allégera le fardeau ; et, chaque jour, quelque groupe arriéré rejoindra d'un pas plus vif l'avant-garde de la libre pensée.
Il reste à l'animisme un dernier refuge — sans parler de l'Eglise — : c'est l'enseignement officiel. L'éclectisme sans doute n'y règne plus en maître absolu. On cherche seulement à y substituer le — pardon ! — Conciliatïonnïsme. Le vieux clan spiriritualiste, avec la complicité, peu convaincue pourtant, des pouvoirs publics, continue d'enseigner sa logique illusoire, sa morale invariable et sa religion naturelle. Il réussit à fausser les institutions les plus significatives, à loger par exemple un déiste semi-chrétien dans la chaire de religion comparée, à écarter des corps savants, sauf une ou deux exceptions accidentelles, tout ce qui ne fait pas acte au moins de politesse vis-à-vis du vieux et tenace anthropomorphisme. Les élèves succéderont aux maîtres,
amendant, atténuant, c'est â dire restaurant, les antiques balivernes; et jcela durera longtemps. Qu'y faire ? marcher, et laisser aux attardés leur proie. Passez, bacheliers, puisqu'il le faut, cette seconde épreuve où triomphe, où s'étale la scolastique surannée ; dégorgez là, en une fois, tout le fatras, — et n'y revenez plus. Conclusion pratique autant que brève.
Nous pourrions prendre ici congé du lecteur. Mais il est d'usage de relier en un tableau d'ensemble les esquisses et les études partielles, de dégager, par condensation, le sens général et l'unité du livre. C'est ce que nous ferons en définissant la philosophie que l'on enseigne et la philosophie qu'on doit enseigner.
La Philosophie qu'on enseigne et celle qu'on devrait enseigner.
Le nom seul de Philosophie fait dresser l'oreille aux tyrans spirituels ou temporels. Les théocrates la foudroient de leurs Syllabtts, parce qu'elle fait appel à la raison, et ^ue la raison suffit à écarter Tamas des fables lucratives ; es despotes la traitent dédaigneusement d'idéologie et îherchent à la réduire, dans l'enseignement, à une sorte de îontrepoint machinal nommé Logique ; ils savent trop )ien que la morale, conclusion de toute philosophie, est eur ennemie et leur juge. Que leur défiance f^sse trop l'honneur àla philosophie éclectique, d'accord ; quecelle-ci lit été précisément créée et mise au monde pour s'accomnoder à toutes les religions et à tous les gouvernements ; [ue Victor Cousin ait composé un catéchisme ; qu'on ait m des professeurs de métaphysique, voire de morale, i^alliés lu Coup d'État, jouer leur rôlet dans les pantomimes de lîompiègne ; ce sont là des points fâcheux sur lesquels 'histoire ne laisse aucun doute. Gela prouve contre les loctrines et les maîtres, non contre la philosophie. Il faut listinguer entre l'enseignement officiel de la philosophie
et la philosophie officielle. Le premier est de droit sous le régime de TÉtat enseignant ; la philosophie est bien pour nous le complément et la conclusion des études laïques. Reste à savoir ce que c'est que la philosophie, et quelle philosophie doit être enseignée. Considérons d'abord celle qui règne, celle qui sévit sur nos Lycées et nos Facultés. L'examen sommaire de ses origines et de ses efiTets, de ses lacunes et de ses vices, de ses prétentions impuissantes, nous fournira, chemin faisant, les éléments d'une réponse formelle aux questions que nous venons de poser.
Battu en brèche par la réaction sentimentale de Rotfsseau, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, le sensualisme mitigé de Condillaca dû, voilà quelque soixante ans, céder la place au spiritualisme composite, mixture élaborée par Royer-CoUard et Cousin, si utile que jamais dans la vie on n'éprouve le besoin d'y recourir, si avenant que, pour l'ingurgiter plus à l'aise à la jeunesse française, l'aime université s'est avisée d'allonger d'une année le cours d'études, et le baccalauréat d'une épreuve. Disons que la substitution fut accueillie avec une. extrême faveur. La doctrine évincée manquait de profondeur et de hardiesse ; elle n'avait pas tiré de son principe les conséquences qui y étaient enfermées; surprise par un retour offensif de la religiosité, du mysticisme, elle se montrait à la fois incapable de couper court et de répondre aux aspirations nouvelles. Le spiritualisme, au contraire, donnait l'essor à la spéculation vague sur l'infini, la liberté, la justice éternelle, grands mots qui prêtent à la faconde oratoire, d'autant plus sonore qu'elle est plus vide. « Venez à nos belles doctrines », s'écriait Cousin, ivre de sa voix, et tout le monde y courut.
Mais la « beauté » ne suffît pas. Il est facile d'affirmer
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la providence, l'âme et l'immortalité, d'élever au-dessus et à rencontre de l'expérience une prétendue science antérieure et supérieure à toute observation. Tout en répétant sur tous les tons qu'il y a dans l'homme (comme dans Jésus) deux natures, un corps esclave et une âme libre, qui pourtant y est enfermée, mais qui participe de l'essence divine, que cette âme, à force de s'observer ellemême, discerne comme dans un miroir les perfections de l'être en soi, Cousin sentait bien qu'il n'ajoutait et ne pouvait rien ajouter aux arguments trente fois séculaires', indéfiniment retournés par ses prédécesseurs. Tout est dit, en effet, et depuis longtemps, sur, pour et contre ce caput mortuum de la métaphysique. L'idée lui vint d'appeler à son aide les maîtres dont il récitait les leçons. Il les compulsa, les traduisit, les coupa en morceaux pour les rajeunir et versa le tout dans son commentaire. L'amalgame et le résidu de toutes les sagesses constituaient évidemment la sagesse suprême. N'y rencontrait-on pas de TAnaxagore et du Pythagore, du Platon et de l'Aristote, Vîthos et le pathos ? Est-ce qu'Augustin et Thomas, les deux Bacon, Anselme et Bernard, et Abélard, Descartes et Malebranche, Spinoza et Leibniz n'y flottaient pas en suspension avec Kant et Hegel dans une dilution de Dugald-Stewart ? Pure ambroisie intellectuelle I Surtout si l'on y ajoute une forte dose de christianisme modéré, la morale de l'Évangile et tous les lieux communs solennels propres à lénifier, déterger, préserver de tout développement excessif et excentrique le cerveau du bourgeois moderne.
Ainsi naquit l'Éclectisme. Adopté par les hommes de la Doctrine , porté au pouvoir dans la personne de son promoteur, il prit la direction de l'instruction publique
tout entière ; il installa à TÉcole normale un niveau sous . lequel devaient passer tous les conscrits de renseignement. A ceux qui prononçaient correctement le credo orthodoxe, le schibboleth, il ouvrit la porte en disant : Allez et enseignez par toute la terre I
Le propre de ce Selectœ expurgé a été la paralysie de toute initiative intellectuelle. H a submergé la pensée sous un flot de vérités moyennes et convenables, de phrases toutes faites, commodes à la masse indifférente. Prudbomme est le type éclectique par excellence, Prudhomme, le père de deux ou trois générations. de parfaits employés, fonctionnaires et gardes nationaux incolores et dignes, qui saluent des mots ronflants et que leurs femmes mènent par le bout du nez chez les bons pères. Les produits de rÉclectisme se sont inclinés devant l'Eglise. S*ils ne s'empressent pas volontiers autour des autels, ils prêtent en général leur appui et abandonnent leurs enfants des deux sexes à une direction qu'ils n'acceptent pas pour eux-mêmes. Et pourquoi non ? Un rationalisme superficiel se concilie aisément avec le respect de superstitions rehaussées par un symbolisme nuageux.
Qu'on ne s'y trompe pas, l'Éclectisme, en assimilant la philosophie à une religion éclairée, fut pour beaucoup dans cette restauration factice du Christianisme, dit libéral, qui est cent fois pire que l'extravagance ultramontaine. Ses grands chefs, les Cousin, les Guizot, les Broglie l'ancien, les Thiers ont été, à divers degrés, des cléricaux, puisque, s'il y en a, c'est grâce à eux. Cousin, nous l'avons rappelé, n'avait-il pas rédigé un catéchisme ? Et, s'il ne s'était aperçu au dernier moment qu'il y avait omis le purgatoire, ce père de l'Église inattendu n'allait-il pas publier dette élucubration pieuse,
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qui Teût couvert de ridicule ? Encore s*il eût été alangui déjà par ses amours posthumes avec les Longueville et les flautefort I ou affaibli par les approches de la mort ! mais non ; c'était en pleine vigueur, en pleine gloire de fondateur d'une philosophie, qu'il se lançait dans cette ^ équipée. On sait comment, sur les pas de ses maîtres, la bourgeoisie, héritière de la noblesse, menacée dans sa vanité, dans sa manie dirigeante, s'est approprié peu à peu les préjugés de ceux dont elle entend occuper la place et continuer le rôle. Si bien que, l'heure des réactions venue, l'Église s'est trouvée partout le centre de ralliement, le pivot de la résistance acharnée.
Complice de la religiosité, l'Éclectisme s'est trouvé sans force devant les utopies. Champion du sentiment contre la science, ce n'étaient pas les abstractions captieuses de Kant, ni l'ambitieuse logique de Hegel qui pouvaient lui fournir des armes contre les bizarres ébauches de Saint- Simpn et de Fourier, ou contre la mystagogie panthéistique des Pierre Leroux et des Jean Reynaud.
Ses adeptes quelque peu émancipés sont allés où les entraînent leurs études et leur goût, qui vers Pascal, qui vers Descartes, qui vers Aristote, même vers Plotin ou Proclus, beaucoup aujourd'hui vers Leibniz et Kant. Mais tous ont' gardé cette marque indélébile* de subordonner les faits, l'expérience, les constatations scientifiques aux hypothèses de la raison, d'inventer des catégories abstraites pour les appliquer comme une mesure à la réalité.
Il n'est pas jusqu'à ses adversaires les plus déterminés et les plus sérieux qui n'aient, en quelque sorte, subi son influence. Bien souvent nous avons pensé que certaines réticences du positivisme, les dogmes du relatifs de
r inconnaissable, de t office religieux sont un hommage indirect à Topinion courante créée par rÉclectisme, un moyen prudent de se dérober aux conclusions malséantes. Pareilles subtilités ne se seraient pas imposées à des esprits solides, si l'Éclectisme n'eût pas transformé en épouvantails certains mots et certaines solutions.
La philosophie n'a pas eu de plus grand ennemi ; grâce à lui, elle fait bâiller ; grâce à lui, les bacheliers, en grande hâte, au sortir de l'examen, se délivrent comme ils peuvent d'une nourriture encombrante et stérile, qui aurait dû leur être un viatique. Et cependant, la philosophie est mêlée à toutes les choses de la vie, aux plus humbles comme aux plus hautes ; toute action privée ou pubUque y ressortit ; M. Jourdain lui-même en fait sans le savoir. Quand l^agriculteur, d'après la nature et l'état des terres, détermine la semence; l'amendement ou l'engrais qui conviennent à ses champs, supputant le rendement probable et, par la multiplication annuelle du profit, le temps d'une retraite assurée dans un loisir suffisamment pourvu, il est bien plus près d'une juste philosophie que nos compilateurs d'Augustin et de Malebranche. Quand l'économiste considère les diverses sources de la richesse, en évalue la puissance, en règle le cours, les alimente et les distribue de manière à féconder une province, un pays ou un continent, il ne fait que généraliser le raisonnement personnel du cultivateur. Sa philosophie est plus élevée en degré, mais elle est de même ordre. Le savant qui a recueilli et classé tous les faits constitutifs d'une science et qui, en les résumant en formules qu'on nomme lois, les groupe en séries où l'induction fait rentrer tous les phénomènes identiques nés ou à naître, sa philosophie est la même, dans une autre direction. Et celui qui,
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classant plusieurs sciences descriptives sous une hiérarchie de lois, édifie une science complexe, comme la physique, la chimie, ou, faisant plus encore, établit une ordonnance dans toute la famille des sciences abstraites ou appliquées, ou bien conclut de ces sciences à la destinée de rhomme et à son rang dans Tunivers, celui là est bien près d'embrasser la philosophie tout entière dans sa majesté. Mais qui reconnaîtrait dans l'Éclectisme de collège, dans le spiritualisme de Faculté un parent, même éloigné, de cette science des sciences? La philosophie officielle ne prétend-elle pas se retrancher dans un prétendu monde idéal, étranger par essence au terre-à-terre de Tobservation ? Or, l'idéal n'est rien, ne sert de rien, s'il ne procède de la réalité.
Toute philosophie comporte, à des degrés divers et dans des sphères diff'érentes, la double conception d'un milieu, d'un ensemble de conditions, et de leurs rapports avec ce qui existe ou vit dans et par ce milieu et ces conditions. La philosophie générale peut donc être définie : une conception de l'univers, aboutissant à une conception de la destinée humaine et des règles qu'il convient d'appliquer à la conduite des hommes et de l'humanité. En fait, toutes les doctrines, l'Éclectisme lui-même, quelque importance qu'elles aient accordée aux divers plans de l'horizon, ont eu le même cadre, et le même but aussi, quelques principes qu'elles aient mis en avant, quelque route qu'elles aient suivie dans le voyage universel. Mais ce n'est pas en mettant bout à bout les conceptions nées d'âge en âge en des milieux scientifiques, intellectuels et sociaux inférieurs, qu'on apprend à connaître le monde et l'homme ; c'est par une étude immédiate et directe.
• Assurément, la philosophie qu'on enseigne peut se vanter, c'est ce qui la condamne, .d*étre vieille comme le ftionde ; car elle est le résidu de tous les raisonnements plus ou moins ingénieux fondés sur les hypothèses de rignorance primitive. Celle qu'il faut enseigner doit être jeune autant que la science la plus avancée, dont elle est la conclusion dernière.
L'État enseignant ne doit offrir à la jeunesse que des connaissances certaines, non pas invariables, mais telles que l'expérience progressive est parvenue à les établir. Et ce sont elles qui doivent servir de base à renseignement philosophique, comme à celui des langues, des littératures, de l'histoire et des sciences, naturelles ou mathématiques. Si encore nos philosophes brevetés déroulaient à leurs auditeurs forcés l'histoire de la philosophie ; mais ils la faussent en l'écourtant. Ou bien ils s'étendent sur les bonnes doctrines en abrégeant les mauvaises ; ou bien ils assemblent, dans un exposé dogmatique, les opinions décentes, contrôlées et poinçonnées, les appuyant d'autorités de valeur inégale et d'époques diverses, sans tenir compte des heux et des temps. Et comme, pour la plupart, elles contredisent à l'observation la plus simple, elles excitent une défiance invincible. Où est la compétence de Socrate, de Platon, d'Aristote lui-même, pour disserter sur l'univers qu'ils ignoraient profondément, sur l'homme dont ils ne connaissaient ni l'organisme, ni la place dans la série animale ? On les enverrait à l'école primaire. Mais si l'on explique sans parti pris les idées de ces grands hommes, si on ne les isole pas du milieu social et moral dont elles sont l'expression, la résultante, elles reprendront un intérêt réel, même pour ceux qui en trouveront la
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condamnation dans Texpérience acquise. On comprendra, on admirera des erreurs où le génie éclate, dès qu'on n'en fera plus des vérités. L'histoire de la pensée, en nous révélant les progrès de l'esprit humain, nous en épargnera les tâtonnements.
Dites-nous donc la curiosité primitive aux prises avec l'énigme des choses, le plaisir et la douleur, la crainte et l'espoir prêtant des volontés à la pierre, à l'arbre, au fleuve, au nuage, à la foudre, au feu dévorant et nourricier, au soleil, au ciel et à la terre, incarnant des hommes surnaturels dans tous les phénomènes de l'impassible nature, implorant les bienfaits, adorant les caprices de ces formes douées d'une vie illusoire ; la faiblesse écrasée par le mal inévitable demandant justice à la fatalité, transfigurée en providence ; T orgueil, le naïf désir de vivre, le besoin du bonheur, surexcités par les hallucinations du rêve ; et la croyance aux fantômes engendrant d'un coup l'âme, l'immortalité, la métempsychose, les châtiments et les récompenses d'outre-tombe ; les métaphysiques, les mythologies et les théodicées s'élançant à la fois tout armées de l'anthropomorphisme, si complètes dès leur naissance que l'homme, loin d'y rien ajouter, travaille depuis des milliers d'ans à les restreindre, d'autant plus tenaces que la science et l'industrie enfants végétaient à leur ombre. L'astronomie essayait-elle de s'emparer des astres, elle y trouvait installés Moloch, Indra ou Jupiter. La morale cherchait-elle à régler les actions humaines, il lui fallait compter avec les Dervands et les Amchaspands. La psychologie sondaitelle l'intelligence, la mémoire, le raisonnement, elle rencontrait l'âme invisible et mystérieuse ; partout les dieux et le? entités avaient prévenu l'expérience ; ils la confis-
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quaient au profit des prêtres qui, par Tasservissement des faibles, exploitent les puissants.
Montrez quels préjugés cent fois séculaires entouraient, dominaient les premiers philosophes, libres esprits pourtant, un Gonfucius, un Kapila, un Thaïes ; comment Fécole ionique, après avoir tenté, sans les instruments nécessaires, de constituer la science du réel, a versé avec Pythagore dans le mysticisme mathématique, avec Empédocle et Heraclite dans le mysticisme matérialiste, avec Xénocrate et Parménide dans Tidéalisme unitaire, avec Anaxagore enfin dans le dualisme rationaliste ; pourquoi le génie de Démocrite, de Protagoras, d'Épicure ne pouvait triompher de la métaphysique et de la superstition ?
Faites voir Socrate réduisant la philosophie à la psychologie et à la morale, et isolant Thomme de Tunivers pour soumettre plus sûrement la science aux prétendues lois rationnelles tirées d'une étude imparfaite des facultés humaines; Platon amené à concevoir les choses comme d'incorrectes images de types préexistants et éternels; Aristote, adjugeant à la logique une force probante qui ne réside que dans les faits, imposant à la pensée, comme cadres nécessaires, des (Catégories, relatives à la sensibilité et à la raison humaine, d'un côté rationaUste extrême, de l'autre savant observateur, excellent dans l'histoire naturelle, la morale et la politique, bizarre et contradictoire dans l'explication du monde; ses successeurs, physiciens et athées ; Zenon, conciliant dans le panthéisme l'idéalisme platonicien et le matérialisme ; l'esprit trouble de l'Orient, jeté par Alexandre à la traverse de l'évolution hellénique ; la confusion aggravée par la conquête romaine ; la légende messianique accueillie d'abord par les foules désespérées ; la contagion chrétienne gagnant les classes éclairées, sous
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le couvert de la métaphysique néo-platonicienne ; Augustin enté sur Paul ; la philosophie servante de la théologie.
Puis c'est Téclipse de la pensée. La théocratie fait son œuvre de ténèbres au milieu du chaos ; mais sa victoire est incomplète ; elle assiste avec inquiétude à la lutte renaissante entre la métaphysique et 1 expérience sous les noms de réalisme et de nominalisme ; elle a beau traquer Abélard, le conceptualiste, qui se porte en conciliateur entre les deux rivales, comme Aristote entre Platon et Démocrite ; il lui faut accepter Taristotélisme néo-platonicien des Arabes, qui s'infiltre bon gré mal gré dans la scolastique, dans la philosophie orthodoxe de Thomas d'Aquin. Cependant, elle brise Roger Bacon, et, lorsque l'hellénisme, chassé de Gonstantinople par Mahomet II, détermine en Italie la Renaissance, elle se défend avec un égal acharnement contre le schisme religieux, contre la pensée indépendante et contre la science, inquiétant Pomponace, Erasme, Rabelais, humiliant Galilée, emprisonnant Gampanella, brûlant Giordano Bruno. Mais quoi I Copernic a fait au firmament une ouverture qu'on ne peut boucher ; Gama, Colomb ont. doublé la terre et tiré de l'ombre des peuples innombrables, pour qui, sans doute, le révélateur n'était pas venu ; la physique s'émancipe ; Tanatomie ose pénétrer dans la machine humaine. Un air nouveau circule dans le monde.
Bacon découvre la méthode inductive, qui seule préside à l'établissement des lois ; il n'y a plus de mystère dans les axiomes et les principes. Aux inductions légitimes de l'expérience, Hobbes applique les procédés d'une logique impitoyable, quelquefois abusée par le tempérament personnel. Gassendi réhabilite Épicure. Descartes reprend l'œuvre des matérialistes antiques, proclame le mécanisme
universel ; mais ce puissant génie n*ose aller jusqu'au bout de sa pensée ; perverti par son éducation chrétienne, effrayé par les menaces cléricales, il excepte rhomme de la série naturelle, Tarrache à la fatalité qui régit l'animalmachine, pour le livrer pieds et poings liés à la logomachie métaphysique.
Plus que jamais, le dualisme, la coexistence, les relations de l'âme et du cops, de l'homme avec Dieu, proposent leur énigme illusoire à la pénétration des sages ; ceux-ci ne la résolvent point. La Substance-Pensée de Spinoza, le Dieu à marionnettes de Malebranche, échouent contre la réalité de la personne humaine ; l'harmonie préétabhe de Leibniz, contre l'existence du mal. Leibniz, sorte de Tycho- Brahé de la philosophie, croit concilier la science avec la métaphysique en spiritualisant les atomes ; ses monades ne font que préluder aux points géométriques du matérialisme abstrait.
Locke et Gondillac, d'une part, les Écossais, de l'autre, renoncent aux grandes vues, â la conception générale des choses. Nouveaux Socrates, ils réduisent la philosophie à l'étude des facultés humaines. Mais bien diverse est la portée de leurs doctrines. Tandis que ceux-ci coordonnent à l'usage du sens commun les lieux comrifuns de la psychologie traditionnelle et de la morale chrétienne, ceux-là, les sensualistes, malgré leur christianisme de commande ou leur scepticisme factice (Hume l'a reconnu lui-même), en déclarant et en prouvant que dans la sensibilité réside Torigine de toute connaissance, concourent à l'émancipation de la pensée, à la ruine des superstitions. De Locke procède Voltaire. Mais de combien il le dépasse ! Comme il élargit l'étroit horizon du Christianisme raisonnable ! Audessus des religions couchées pêle-mêle dans la poussière,
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il s^élance dans ces espaces Où s*est joué Descartes, et que Newton vient de soumettre à ses lois. De toutes les entités, il ne garde que Dieu, un dieu qu'il faudrait inventer, lié par son œuvre même, enchaîné par sesvolontés éternelles, dieu honoraire, dieu retraité dans les causes finales. Qu'importe ce legs de la métaphysique recueilli par Voltaire I c'est le dernier débris de l'anthropomorphisme primordial. Voici venir Diderot, V Encyclopédie , et, dans le cortège, les irréguliers, Maupertuis, Telliamed, les précurseurs de la géologie et de la paléontologie modernes. Le Rêve de d*Alembert, ces quelques pages étincelantes de génie, le plus grand effort peut-être de l'esprit humain depuis le Le rerum Natura, prélude à l'éveil simultané de toutes les sciences de la nature. Il semble qu'il n'y ait plus qu'à marcher sous la claire lumière de l'expérience. C'est alors que le Sentiment , cette chose vague, ce mot ambigu, réminiscence de toutes les illusions par où l'homme a passé, se lève en travers du chemin, soufflant au Vicaire Savoyard ses banalités éloquentes, au sceptique radical de Kœnigsberg les naïfs Postulats de la raison pratique. Emmanuel Kant, celui qui a débuté par une esquisse du système de Laplace, celui qui, au nom de l'expérience et de la raison pure, a proclamé le néant de la métaphysique, ne peut se décider à fonder la philosophie sur la science du réel. Il retourne en arrière, et avec lui Fichte, Schelling, Hegel, Schopenheaur, Hartmann, idéalistes transcendantaux, fantaisistes de la logique, panthéistes noyés dans l'identité du moi et du non-^moi, tous métaphysiciens de l'absolu. Ne citons que pour mémoire l'optimisme et le pessimisme, questions de tempérament, qui n'ont rien à voir avec l'impassible univers. Nous avons plus haut défini l'Eclectisme français, hybride de toutes les meta-
physiques antérieures. Enfin, Auguste Comte, service immense que ne peuvent effacer les erreurs finales d'un génie faussé par l'éducation saint-simonienne, Auguste Comte ramène la philosophie dans cette voie de l'expérience scientifique où marchent, grâce à lui, d'un pas plus assuré les Littré, les Mill, les Bain et les Spencer. Ce n'est pas dans ce rapide aperçu qu'il sied d'accentuer les divergences et de spécifier les mérites de ces rares esprits.
Quand le professeur, avec une précision suffisante, dans un ordre et dans une mesure que nous ne pouvions observer ici, aura exposé toutes les phases de l'évolution mentale, l'élève possédera une vue juste et claire des deux grands courants suivis par la pensée : la spéculation subjective qui subordonne l'univers aux lois particulières," bien ou mal induites, de l'organisation humaine ; l'expérience objective qui ne sépare pas l'homme des conditions de son existence, et qui, parcourant toute la série des sciences depuis l'astronomie jusqu'à la physiologie, considère l'organisme et l'intelligence comme des phénomènes liés à ceux qui les précèdent et les dominent ; il distinguera aussi le courant intermédiaire du rationalisme, qui s'alimente inégalement des deux autres, avec une tendance croissante à se rapprocher du premier et à s'y confondre. Mais la tâche n'est pas achevée. Nous n'en sommes qu'aux préliminaires.
Avant et pour que l'auditeur se détermine en connaissance de cause pour Tune de ces trois artères aux embranchements sans nombre, il faudra lui dérouler le spectacle du monde tel qu'il est, lui rappeler les lois inéluctables de la physique et de la chimie, ce qu'on sait de la constitution des corps, de ces éléments premiers hors desquels rien n'existe, au moins sur ce globe, des propriétés,
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affinités, forces, termes abstraits par lesquels nous désignons les divers mouvements ou plutôt les positions respectives des atomes élémentaires. Il faudra étaler à sa vue, d'après les plus récentes données de l'astronomie, rincohérence du prétendu ordre universel, ces amas irréguliers de nébuleuses où les soleils, par myriades de millions, tournent les uns autour des autres, la course de notre monde planétaire dans l'incommensurable étendue , et, parmi ces grains de poussière qui doivent au soleil leur substance, leur mouvement propre, leur lumière et tout ce qui peut éclore à leur surface, un menu tourbillon, animé d'une vitesse prodigieuse, le sphéroïde aplati qui nous porte et nous résorbe, immobile pour nous, — comme pour lui le soleil, — la terre.
Et cette terre a son histoire dont la nôtre est un imperceptible accident. Laplace, Guvier, Lyell, Font écrite, sur des témoignages diversement interprétés, mais irrécusables. Gomment négliger et les certitudes et les hypothèses principales de la géologie et des sciences naturelles; les faits d'abord : la superposition des couches terrestres, l'état vivant, combinaison particulière de matériaux inorganiques, se manifestant dans les terrains les plus anciens, les plus profonds, par les formes les plus rudimentaires, incertaines entre la végétation et l'animaUté, — les rhizopocTes, radiés, annelés, antérieurs aux mollusques, les mollusques aux poissons, les poissons aux reptiles, aux amphibies, les oiseaux aux mammifères, et parmi ceux-ci les monotrèmes et les marsupiaux avant les types plus élevés ? Gomment évaluer les millions d'ans qui séparent la période laurentienne de ce terrain miocène où peut-être apparut le primate précurseur de l'homme, 1q dryopithèque de M* Gaudry? Enfin l'homme est né ; contemporain, victime, vain-
queur de faunes éteintes, perché dans les arbres, habitant des cavernes, constructeur de huttes sur pilotis, il traverse, armé de bâtons, d'os, de silex éclatés, taillés, polis, de nombreuses révolutions terrestres, monte d'étage en étage jusqu'à ce terrain d'alluvion qui va devenir le champ de son activité, le théâtre de son histoire, son domaine incontesté, mince écorce où se formeront les clans, les hordes, les peuples, les mœurs, les religions, les philosophies et les sciences, arrosée de notre sang, nourrie de nos corps, exploitée par notre génie.
Il est humble à ses débuts, ce génie ; sa raison est pauvre et vacillante, il n'invente pas toutd'abord la morale et la justice, pas plus que la vapeur ei le téléphone. Le droit a ses origines ; exposez-les ; montrez sommairement le progrès accompli dans les relations de l'honmie avec la femme et avec l'enfant, avec l'homme et le groupe social, dans les institutions privées et publiques. Déroulez le cours complexe de l'histoire, les migrations, les fusions de races inégalement douées et développées, les vicissitudes des nations et des empires.
L'élève, préparé, abordera utilemant l'étude de l'organisme animal et humain ; il profitera des lumières jetées par Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, Darwin, Haeckel, sur la formation des organes, sur le développement des fonctions ; il verra naître la pensée avec la persistance des impressions transmises par les axes nerveux à un appareil de concentration, le cerveau, condition sine qua non de l'intelligence et du langage : il constatera que le développement de l'intellect est proportionnel à la subordination d'un réseau sensoriel à un centre unique de réception, d'élaboration et de répercussion ; qu'il n'existe ni vie sans corps organisé et nourri, ni conscience sans contact
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d'un organisme avec un milieu, ni intellect sans impressions sensibles, sans organisme et sans vie, ni raison sans langage. Il analysera les sensations, Fassociation des idées, le travail de l'abstraction fournissant des catégories au raisonnement, les circonstances, besoin, tempérament, intérêt, passion, désir, qui déterminent la volition, qui favorisent ou entravent l'acte. La puissance étant la mesure de la liberté, il concevra pourquoi la liberté est le but suprême de tout effort individuel, pourquoi l'égalité, faisant à chacun la môme part de liberté, est l'idéal social, comment la justice réside dans l'accord, dans l'harmonie de ces deux principes, comment la justice ne va pas sans le respect et l'amour réciproque de la liberté du voisin, de l'étranger, du semblable ; comment enfin l'intérêt individuel, familial, national, aboutit à la solidarité humaine, à la fraternité.
Quand le jeune Français saura cela, et plus encore (que de points omis I), il saura ce qu'est l'univers et ce qu'est l'homme, ce qu'est la vie et la pensée, le droit et le devoir ; il saura la philosophie. Il pourra être citoyen et homme.
« Mais, dites-vous, il ne jurera plus in verha magistn ; il lie répétera plus les aphorismes courants ; c'en est fait des vérités moyennes, des idées innées et nécessaires I Mais que deviendra l'observation interne ? Et l'âme ? l'immortalité générale ou facultative ? La morale immuable, la justice étemelle, et le plan? »
Mais où sont les roses d^autan !