I. -^ Situation du xnatériaUsxne
Douze années ont passé depuis le réveil du matérialisme français, années de luttes pénibles entre la réaction cléricale et la société laïque, temps de compromis, de réticences, d'atermoiements, souvent inévitables, plus souvent encore inopportuns, dans la pensée comme dans l'action. Le mouvement philosophique, dont nous présenterons le tableau dans un autre ouvrage, n*a cessé d'être entravé, faussé quelquefois, par les résistances de l'enseignement officiel, par la production de systèmes nouveaux ou renouvelés, par une certaine affectation de scepticisme décent, par je ne sais quel assourdissement de l'esprit français. Mais la stagnation n'est qu'apparente. Un courant impérieux entraîne vers la laïcité la vie individuelle, la commune et l'État, soulevant déjà, par intervalle, la masse indécise et terre à terre de notre centre républicain.
Ce courant, bientôt irrésistible, qui l'a déterminé? Bien des forces convergentes : ironie voltairienne, exégèse des Strauss, des Renan, lente infiltration de l'incrédulité.
•i70 CONCLUSION
Mais s'il est vrai que le rationalisme a favorisé une ce^ taine tendance, dont il procède lui-même, si la plupart des formes qu'il a revêtues sont compatibles avec la liberté laïque, est-ce lui qui impose et qui opérera la rupture définitive du monde moderne avec la métaphysique ? Sous le nom d'éclectisme, il a tout fait pour la retarder. C'est lui qui a rêvé l'accord de la théodicée et de la théologie, de la raison et de la foi. Avec ses congénères le panthéisme sentimental et le scepticisme idéaliste, il remplacerait volontiers, il ne supprimerait pas.
Quelle est donc la doctrine qui inspire à l'opinion des exigences plus hardies ? La nôtre, disent les écoles positivistes. Tout au moins, faut-il distinguer. Le comtisme orthodoxe est, en effet, tout porté à la suppression des anciennes religions, mais pour y substituer la sienne, qui est à la fois la plus athée ou la plus illusoire possible, et la plus ennemie de la liberté laïque. Le positivisme réformé, quant à lui, laisserait aisément la raison en proie à l'exploitation cléricale, pourvu que, en payant, l'individu pût librement hausser les épaules ; encore pourrait-on se défier de cet optimisme qui va jusqu'à l'admiration delà hiérarchie catholique dans le passé, et de la société de Jésus. Mais, à tout prendre, par la méthode qu'il préconise, il peut s'attribuer quelque part dans la libération de l'esprit. Or, quelle est cette méthode ? La méthode matérialiste. Pour les gens qui ne font point partie intégrante de la secte, en France comme à l'étranger, positivisme n'est rien autre qu'un nom décent du matérialisme.
Vainement un académicien disert et de belle prestance a cru déconsidérer le matérialisme en l'impliquant dans la Commune. Vainement, faute d'organe spécial et attitré,
SITUATION DU MATÉRULISMB 471
le groupe initiateur est demeuré dans Tonabre. Vainement la science prudente a tû ou nié les conclusions évidentes de ses propres travaux. Vainement des sensualistes, fort utiles d'ailleurs, ont prétendu s'enfermer dans leurs spécialités psycho-physiques, en dehors et à côté des deux doctrines fondamentales.
De toutes les expérimentations, de toutes les théories scientifiques nouvelles, qui a profité depuis dix ans ? non pas le spiritualisme, certes.
Considérez la situation du matérialisme en présence des découvertes cosmiques, chimiques, anthropologiques, linguistiques, de la grandiose hypothèse darwinienne, des recherches de Maine, Bachofen, Lubbock, sur les institutions sociales, enfin de la puissante conception de Tylor, Tanimisme et la survivance.
Que lui importe si tel ou tel a recours à des « idées rectrices » latentes ; érige la cellule en monade, en une sorte d'Adam microscopique et virtuel ; refait une virginité à la vieille fable anatomique du règne hominal ? Si Dubois-Reymond restreint à l'excès la portée de la connaissance ? Si Herbert Spencer môle au merveilleux enchaînement de son système évolutif certaines erreurs* (qui donc est infaillible ?) sur le développement des idées religieuses? etc.
Il écarte les scories, et range à leur place, en ses cadres toujours ouverts, les certitudes nouvelles^ les expériences de Broca sur la localisation des facultés, de Helmoltz sur la vitesse de la pensée, les révélations de l'archéologie préhistorique, les inductions clairvoyantes d'un Michel Bréal sur les origines concrètes du langage, les^ ingénieuses explications des Mûlleret desKuhn sur les mythes indo-européens ; enfin ces vues si neuves de Spencer et de
Tylor, qui ont pour la première fois établi d'irréfutable manière Tidentité fondamentale des esprits ou personnifications mythiques et des entités métaphysiques.
Sans doute, une autre doctrme, cet idéalisme transcendantal qui semble devoir momentanément hériter, dans renseignement officiel, du spiritualisme vulgaire, prétend tirer à elle les nouvelles conquêtes de la science. Mais quoi I P^ la voix de Lange, Tidéalisme confesse que toute science objective procède de la méthode expérimentale et relève de la direction matérialiste. Cet aveu suffit. Et le matérialisme demeure, intact, bien plus, enrichi et confirmé, maître de l'avenir, en face de son rival. Lequel^ eh effet, triomphera ? Celui qui, acceptant d'ailleurs tous les résultats de l'observation, retourne, par un sensualisme à outrance, au scepticisme radical ; celui qui proclame le caractère illusoire de la certitude et considère le monde réel comme une représentation douteuse, énigmatique, de notre appareil sensitif, comme une image peut-être infidèle d'un original inconnu, qui enfin divinise en quelque sorte un noumène transcendant, déclaré à jamais inaccessible ? Ou bien celui qui, également éloigné d'un pessimisme oiseux et d'un optimisme puéril, assuré que l'homme est « la mesure de toute chose », re-
garde en face l'univers, l'humanité, la vie individuelle, sociale, historique, et règle la conduite des êtres et des groupes sur leurs besoins', leurs intérêts et leur organisme ?
Depuis des milliers d'ans, les idées mythiques, mystiques, subjectives, ont gouverné le monde. L'heure vient où la direction sera dévolue à la science, à la certitude objective, c'est à dire, en somme, au matérialisme.
Cette ère nouvelle a été annoncée, avant le temps, par