EXPOSÉ HISTORIQUE DE LA PHILOSOPHIE DANS LA « MANUDUCTIO
une rapide revue des philosophies qui se sont succédé avant le stoïcisme, et par conséquent de procéder en historien.
Les Pères de l'Église et Diogène de Laërte, voilà les deux sources auxquelles il puisera la plus ample matière de son érudition. Il n'y a là rien qui doive nous étonner. Les Pères de l'Église seront ses guides pour interpréter chrétiennement le stoïcisme, et Diogène de Laërte lui fournira en abondance les documents relatifs à cette philosophie. Les uns et les autres viennent du reste d'être vulgarisés par l'humanisme, il ne reste plus qu'à en tirer profit; mais de quelle manière? Ici la question de méthode se pose. La méthode de Lipse, toute subjective, consistera surtout à chercher des témoignages capables de mettre en lumière la thèse qu'il défend. Rien d'objectif ni de vraiment scientifique dans ce procédé. Ce ne sont point les faits qui imposent à Lipse sa manière de voir, mais Lipse qui impose aux faits un jugement à priori qui les trie et les groupe. Or l'idée maîtresse de ce philosophe et qui semble vraiment inspirer toute son œuvre, c'est l'origine divine de la philosophie, que ce soit la philosophie en général ou le stoïcisme en particulier.
Une des premières dissertations du livre I de la Manuductio (i), celle que l'auteur consacre à la secte barbare, témoigne très nettement de cette préoccupation. Les bar-
(i) Lipse, ouvr. cit., lib. I, diss. v, p. 634. « Très scito universe cas esse, Barbaricam^ Italicam, Grascanicam : nondum per homines aut capita, sed nationes et populatim distinctas. Barbaricam dicimus, quae extra Graeciam aut Italiam, et antiquissima quidem, fuit. Quidni antiquissima? cui a primo illo humani generis parente origo, imo a Deo ipso fuit. Quis enim alius Sapientiae hos radios, nisi ipsa Sapientia primum emiserit? Ille ut bénigne imaginem sui homini infudit, sic et animi haec ornamenta sive adjumenta; et quidem pleniore tune manu. Nam quis ambiget, quin ille, quem praesentia et alloquio suo dignatus est, qui nondum offenderat, et fruebatur amore divino ; qui recens in natalibus magni mundi hujus erat; qui inspector cognitorque tôt novorum operum caelo, terra, mari : quin is, inquam, cognitione varia, et interiore magis, fuerit perfusus ? »
igO CHAPITRE III
bares, qui comprenaient les philosophes du monde entier, sauf les Grecs et les Latins, étaient pour lui les héritiers directs de la sagesse divine. Descendants des premiers hommes, ils en avaient recueilli la tradition, tradition qui n'est rien moins que la parole de Dieu lui-même. Dieu, en effet, après avoir fait l'homme à son image, lui avait enseigné lui-même la divine sagesse, lui permettant ainsi de réaliser cet état privilégié de l'accord entre la sagesse et la félicité. Mais le péché (i) vint tout bouleverser, et de la vérité il ne resta plus alors qu'une lumière vacillante, les étincelles d'un grand feu couvant sous la cendre. C'est cette raison obscurcie, recueillie immédiatement après la faute par les premiers hommes, qui fonde la philosophie et dont nous avons l'héritage. La tâche du philosophe consiste donc h la dégager des divers systèmes qui la tiennent enveloppée.
Dominé par cette pensée, Lipse ne peut plus être un historien impartial. L^n choix à priori s'impose à lui et parmi les philosophes, et parmi les systèmes. Il ne cherchera, en effet, que les philosophes qui ont atteint Dieu et la vertu, c'est-àdire ceux qui furent vraiment religieux.
Ceci explique pourquoi, dans la revue qu'il entreprend des différentes sectes qui suivirent la secte barbare, la secte italique fixe tout particulièrement son attention, par le seul fait que Pythagore, un de ses plus illustres représentants, offre un exemple frappant de piété (2) et de grandeur morale.
(i) Ibid., lib. I, diss: v, p. 634: « Praesumendum est : atqiie etiam illud, eumdem labe peccati tenebrosum, lapsu a culmine felicitatis debilitatum, multa clari ejus luminis amisisse, quod in priore statu intus lucebat, foris allucebat. Antea ei unum opus, contemplatio, et vivere vix aliud erat, quam cogitare; at postquam felicitate, et ejus sede, excidit, labor accessit et cura corporis animique : et vix aliud mansit, quam velut e magno igné scintillas, atque eae occultae in fomite ingenii, et sub cinere sopitae. »
(2) Ibid., p. 638 : « Fiator autem est, qui purgat lustratque res aut homines : quod munus obiisse, imo instituisse, Epimenides ille traditur. *