‹ La renaissance du stoicisme au XVIe siecleChapitre 27 sur 49 · EXPOSE HISTORIQUE DE LA. PHILOSOPHIE DANS LA « MANUDUCTIO · texte numérisé non relu

EXPOSE HISTORIQUE DE LA. PHILOSOPHIE DANS LA « MANUDUCTIO

Ce qu'il faut noter tout d'abord en commençant cette étude, ce sont les procédés d'exposition de Lipse qui révéleront toujours l'humaniste et qui indiquent jusqu'à quel point il avait l'esprit hanté des anciens. Il imagine un dialogue entre maître et disciple. Le disciple est désigné dans la Maniidiictio sous le nom d'auditeur; le maître, c'est Lipse lui-même : dialogue de pure convention, car le maître développe ses théories sans beaucoup se soucier de l'auditeur qui l'écoute. Quelques exclamations de ce dernier viennent de temps en temps l'interrompre, juste à point pour lui permettre une transition, ou pour signaler quelque difficulté nouvelle.

Ce disciple, d'ailleurs plein de bonne volonté, mais d'une ignorance complète, accepte sans hésitation le dogmatisme de Lipse qui proclame bien haut la supériorité de la philosophie sur toutes les autres sciences, et des stoïciens sur tous les autres philosophes. Tout ce qu'il demande, c'est une vue assez large et assez nette de ces philosophes, qui puisse lui permettre de s'y reconnaître. Il consent à user de la méthode éclectique de Lipse, mais encore faut-il une matière à cet éclectisme. C'est là une raison décisive pour Lipse de faire

EXPOSÉ HISTURIQIE DK LA l'HllJJSOPHI K DANS LA >' MANIDUCIK) " I 89

une rapide revue des philosophies qui se sont succédé avant le stoïcisme, et par conséquent de procéder en historien.

Les Pères de l'Église et Diogène de Laërte. voilà les deux sources auxquelles il puisera la plus ample malièie de son érudition. Il n'y a là rien qui doive nous étonner. Les Itères de l'Église seront ses guides pour interpréter chrétiennement le stoïcisme, et Liogène de Laërte lui fournira en abondance les documents relatifs à cette philosophie. Les uns et les autres viennent du reste d'être vulgarisés par Thumanisme. il ne reste plus qu'à en tirer profit: mais de quelle manière? Ici la question de méthode se pose. La méthode de Lipse, toute subjective, consistera surtout à chercher des témoignages capables de mettre en lumière la thèse qu'il défend. Rien d'objectif ni de vraiment scientifique dans ce procédé. Ce ne sont point les faits qui imposent à Lipse sa manière de voir, mais Lipse qui impose aux faits un jugement à priori qui les trie et les groupe. Ôr Tidée maîtresse de ce philosophe et qui semble vraiment inspirer toute son (euvre. c'est l'origine divine de la philosophie, que ce soit la philosophie en général oli le stoïcisme en particulier.

Lne des premières dissertations du livre 1 de la .\Linuduclio I , celle que l'auteur consacre à la secte baibaie, témoigne très nettement de cette pré(KCUpation. Les bar-

(i) Lipse, ouvr, cit., lib. I, diss, v, p. t'ô^. «( Trcs scito universc eas esse, Barbaricam, Italicam, (jrœcanicam : nondum pcr homines aut capita, sed nationes et populatim distinctas. liarbaricam dicimus, qux extra (îra'ciam aut Italiam, et antiquissima quidem, fuit, (^uidni aniiquissima? cui a primo illo humani t;eneris parente origo. imo a Dco ipso fuit. Quis enim alius Sapientix hos radios, nisi ipsa Sapientia primum emiserit? lUe ut bénigne imaginem sui homini inludit. sic cl animi hxc ornamenta sive adjumenta; et quidem pleniore tune manu. Nam quis ambiget, quin ille, quem pra:sentia cl alloquio suo dignalus est, qui nondum olTcnderat, et fruebatur amore divine; qui recens in natalibus magni mundi hujus erat; qui inspecter cognilorque loi novorum operum cnelo, terra, mari : quin is. inquam. cognitione varia, et interiore magis, fuerit pcrfusus? >•

190 CHAPITRE m

bares, qui comprenaient les philosophes du monde entier, sauf les Grecs et les Latins, étaient pour lui les héritiers directs de la sagesse divine. Descendants des premiers hommes, ils en avaient recueilli la tradition, tradition qui n'est rien moins que la parole de Dieu lui-même. Dieu, en effet, après avoir fait l'homme à son image, lui avait enseigné lui-même la divine sagesse, lui permettant ainsi de réaliser cet état privilégié de l'accord entre la sagesse et la félicité. Mais le péché (i) vint tout bouleverser, et de la vérité il ne resta plus alors qu'une lumière vacillante, les étincelles d'un grand feu couvant sous la cendre. C'est cette raison obscurcie, recueillie immédiatement après la faute par les premiers hommes, qui fonde la philosophie et dont nous avons l'héritage. La tâche du philosophe consiste donc h la dégager des divers systèmes qui la tiennent enveloppée.

Dominé par cette pensée, Lipse ne peut plus être un historien impartial. L^n choix à priori s'impose à lui et parmi les philosophes, et parmi les systèmes. Il ne cherchera, en effet, que les philosophes qui ont atteint Dieu et la vertu, c'est-àdire ceux qui furent vraiment religieux.

Ceci explique pourquoi, dans la revue qu'il entreprend des différentes sectes qui suivirent la secte barbare, la secte italique fixe tout particulièrement son attention, par le seul fait que Pythagore, un de ses plus illustres représentants, offre un exemple frappant de piété (2) et de grandeur morale.

(i) Ibïd., lib. I, diss. v, p. 604 : « Praesumendum est : atque etiam illud, eumdem labe peccati tenebrosum, lapsu a culmine felicitatis debilitatum, multa clari ejus luminis amisisse, quod in priore statu intus lucebat, foris allucebat. Antea ei unum opus, contemplatio, et vivere vix aliud erat, quam cogitare; at postquam felicitate, et ejus sede, excidit, labor accessit et cura corporis animique : et vix aliud mansit, quam velut e magno igné scintillae, atque eae occultae in fomite ingenii, et sub cinere sopitae. »

(2) Ibid., p. 638 : « Fiator autem est, qui purgat lustratque res aut homines : quod munus obiisse^ imo instituisse. Epimenides ille traditur. »

EXP(>S1-: HISrORIQL'K DE l-\ l'H 1 IJJSOI'H I K DANS LA " MAM Dldio .■ igi

Il lui consacre un chapitre tout entier, recueille avec plaisir des témoignages sur la date et le lieu de sa naissance, sur sa vie, ses voyages, le nombre de ses ouvrages, ses disciples, et pour conclure que tous ceux qui parlèrent de lui lurent unanimes à louer sa piété, son sens tout particulier du devoir (i). « Nul philosophe, pas même les stoïciens, n'ont pratiqué à un si haut point la prudence et la sagesse 2) », s'écrie Lipse lui-même: et de fait, pour les trois sectes qui vont suivre, il sera moins prodigue, sinon de détails, du moins d'éloges. Ceux qu'il louera par-dessus tous les autres, seront d'une part Homère (3j, parce qu'il a toujours chanté la vertu dans ses vers, de l'autre Socrate (4;, parce qu'il tit descendre la philosophie du ciel sur la teire et prépara ainsi l'avènement détinitif de l'éthique en philosophie.

Si Lipse, dans ces premiers chapitres, qu'il faut lire en entier lorsque l'on veut avoir une impression d'ensemble, nous apparaît sous le jour d'un historien incomplet, ne lui en faisons point de reproches. Cette partie de la Mauiidiictio n'était qu'un préambule qui devait l'introduire au cceur de son sujet : le stoïcisme. Cette dernière philosophie est \ raiment l'àme de ses travaux, et. l'on comprend aisément qu'il ait tenté, en l'introduisant après une succession de systèmes,

(i) Ibid., lib. I, diss. vi, p. ù^i : « AiiJitor. Miratiim me debeo dicere. te sic exanimo (ita observavi) ditrundi in ejus viri laudes. Lips. Prorsus ex animo, et judicio tamen, nisi fallor. Multi mihi et boni suffraganiur, ut Cicero : Pyt/ugoras pr.rstjuti sjpientia et tiobilitate, etc. »

(2) Ibid., p. 042 : « Atquin iicruni repeto, non aliam sectam vel auciores (nec Stoicos excipio) vidcri mihi magis ad Prudentiam et Sapientiam ivisse. »

(3) Ibid., diss. VII, p. 043 : «( Sed intcr isios, incredibile est quantum unus Homerus emineat : cui palnutn ingi-niorum, ab omni a;vo, jure meritissimo Plinius adjudicat : cujus iminort.iUm carlestemqut n.ituram Fabius veneraiur... d

(4) Ibid., p. Ô45 : a Socrates supcrvenil qui... blhica iniroduxii, id est. quod aiunt, de ca,*lo ad terras PhiU)sophiam devocavil. Magnum virum fuisse... 1»

iq2 CHAPITRE 111

de la faire participer à Torigine positive et divine de la première philosophie. Il remarque, en effet, que tous ces philosophes grecs dont il a parlé, et Zenon lui-même, sont originaires de cet Orient qui fut le berceau de la sagesse divine.

Ainsi avant Texamen même des dogmes stoïciens se trouve en quelque sorte déjà fondée l'excellence de cette doctrine (i). Sans doute cette supériorité du stoïcisme ressortira de mieux en mieux, à mesure que Lipse dégagera plus nettement ses dogmes et ses préceptes moraux, si proches de ceux du christianisme, seconde révélation de la parole divine, qui rend à la première toute sa divine clarté et donne enfin à la philosophie son vrai sens.

Il est peut-être hardi d'interpréter aussi nettement la pensée du philosophe, toujours confuse et enveloppée dans le réseau serré des citations; mais comment faire autrement si Ton veut expliquer pourquoi Lipse, dès les premiers chapitres de la Manudiictio^ éprouve le besoin d'opérer parmi les stoïciens une sélection en faveur de ceux qui furent presque chrétiens d'aspiration, et de les défendre à tout prix contre les attaques de leurs adversaires?

Lorsqu'il fait, à la dissertation X, un tableau des premiers stoïciens, il s'arrête en plein stoïcisme latin après Posidonius, Asclépiodotus, Apollonius (2). Il ne se préoccupe nullement de distinguer d'une vue nette et précise les premiers stoïciens des derniers, distinction qui s'impose pour-

(i) Jbid., lib. I. diss. ix. p. 649. Parlant de la philosophie grecque qui, suivant ce qu'en dit Varron. canam veritatem Atticœ philosophiœ aluninam facît, Lipse ajoute : « sed tamen ejus apices nonne vides Barbaros fuisse? Orpheum e Thracia; Homerum ex yEgypto, ut plerique, certe in ea doctum, ut omnes ; Thaletem e Phœnicia ; Zenonem ex eadem ; multos ex Africa... Eae autem ïEgypto finitimœ, et hœc Judeœ : denique, uno verbo, ab Oriente sapientia orta. »

(2) Ibid., lib. I, p. 65o, le tableau de la diss. x. Il est vrai qu'il prétend ne donner que les fondateurs : « ...Dabo apices eorum et qui familiam hanc, ut sic loquar, duxerunt. )>

KXPOSi: HISTORIQUK DE LA PHILOSOPHI K DANS LA -' MANL'Dl'CTIO » iq:>

tant, puisque le stoïcisme, transformé par le génie pratique des Latins, perd de ses préoccupations ambitieuses de métaphysique pour se confiner dans le domaine de l'éthique. Cette volontaire omission s'explique cependant. Juste Lipse tient à arriver au plus vite aux deux grands stoïciens, à Tàme religieuse, que furent surtout Sénèque et lOpictète. et il veut longuement s'y arrêter. Quant aux autres stoïciens, les fondateurs du Portique, les Zenon, les Cléanthe. les Chrysippc. il en parle sans doute, mais pour nous redire des lieux communs i , ou nous fatiguer, lorsqu'il cède à son goût de l'érudition, par l'énumération de leurs disciples, sur lesquels il note quelques détails tiès brefs et de médiocre intérêt 2 . Mais, par contre, il réserve toute son éloquence pour défendre les stoïciens en général contre les attaques dont ils ont été l'objet. On leur a reproché leur subtilité 3. leur esprit paradoxal, leur orgueil 4 . leur insensibilité allant jusqu'à la dureté (5). 11 va se charger de répondre à leurs adversaires en examinant pièce par pièce toute cette merveilleuse doctrine; mais, en attendant, il relève avec véhémence les objections, soit en attaquant directement ceux qui les font et qui sont le plus souvent des admirateurs des subtilités d'Aristote (,() ,

(i) Ibid.^ ùiss. \i, p. <"»52-653.

(2) Ibid., p. ('»54 et seq.

(3) IbiJ.. diss. \iv. p. (")(')("). ( jccron dit : Zc'iio quoijut'... non t. un rej-nni inventor fuit qiuini l'erboruni novorum...

(4) IbiJ., p. (")<>o : « Tennis, in divisiunculis. distinv;iiiincuiis : quibus crebris valde et non nccessariis utuntiir. Siiperl^a in dogmatis, qiia* fastum ubique et ventum habcnt. »

(5) IbiJ., p. <"»(■)»") : a Inde contumacia, et sui amor. aliorum coniemptus : nec privaiorum tantuni. sed magislratuum, Principumquc. »

(6) Cf. ibiJ., lib. I, diss. xv, p. ('xiS : <r Dcus boncî Hodic hxc du» et

objici ab iis qui Aristolelem, et novcllos Aristotelcos. Icgunt.'* Ac de

veteribus Sloicis non tu non ego niniis scimus : de .Seneca et Kpiciclo,

aperto ore dixerim, roseta mihi illorum scripta videri. pra.* I.ycci dumc-

tis. »

194 CHAPITRE m

soit en exaltant la grandeur morale de ces disciples du Portique (i).

Essayons, après cette rapide analyse d'une partie de la Manuductio que nous qualifierons d'historique, de dégager la valeur de Lipse comme historien. De l'historien, Lipse a surtout les procédés, car il établit des divisions, classe des systèmes, trace des tableaux s3aioptiques des écoles et de leurs représentants, écrit des biographies en raccourci, poursuit avec méthode quelques enquêtes de faits; mais il manque du vrai sens de la critique moderne, qui envisage les faits dans leur ensemble, à un point de vue purement objectif, dans le seul but de ressusciter le passé. Lipse en est incapable, nous avons vu pourquoi.

Ce n'est point à dire pour cela qu'il soit dépourvu de sens critique. Non, il sait examiner les témoignages, recourir aux vraies sources d'information qui sont les matériaux de l'histoire (2), mais il le fait dans un domaine trop restreint, dans celui qu'il a volontairement rétréci. C'est pour cela qu'en le lisant, au lieu de sentir revivre directement un philosophe et une doctrine, sans intermédiaire, c'est au contraire toujours Lipse et les citations qu'il a choisies que nous retrouvons derrière les faits qu'il expose. Il faut pourtant lui

(i) Ibid., p. 6()(). « Magni animi eos fuisse, et ad aha ac magna duxisse, profîtemur : et quis damnet, nisi qui Virtutem ipsam, et generosum illud Honestum, damnet? Eo, non alio. vocant : hoc sublime, splendidum, illustre constituunt : hoc omni verborum sententiarumque honore adaugent. At Dolorem non malum dicunt. O viles animœ ! quid ergo? cum Epicuro Voluptatem unicum Bonum et illum Malum dicemusrcalcari ab homine hcec humana, et pedibus subjici, sine superbia non vultis? Mihi ea contingat, et stare in Virtutis illa arce securum, super Dolorem, Laetitiam, Spem, Metum, et turbines istos animorum. »

(2) Cf. ibid., lib. I, diss. vu, au sujet de Pythagore, comme il discute les différents témoignages de Pline, de Tite-Live, de Cicéron, de saint Augustin, etc., ou lib. I, diss. x, au sujet du lieu de naissance de Zenon ; ou bien, lib. I, diss. xi, au sujet de ses disciples, l'information est toujours abondante.

LA MOHALi: SrOIClKNNK DANS LA « MAMDrCTIO » HfO

rendre justice : par la justesse et le nombre de ses informations, il a ouvert aux historiens futurs un vaste champ d'érudition, qu'on aurait tort à l'heure actuelle encore de ne point exploiter.

Lipse abandonnera du reste assez vite son rôle d'historien, pour prendre celui de philosophe. Il veut pénétrer une doctrine, et saisir à travers les dogmes qu'elle enseigne ce que fut l'àme de la sagesse antique. reHet bien alTaibli de Tàme divine, mais reflet, cependant, qu'illuminera dune clarté nouvelle l'interprétation chrétienne que Lipse va tenter d'en faire dans les dissertations de la Mauuductio qui \ont suivre et dans celles de la Physioloeij.

Page 1