LA MORALE STOÏCIENNE DANS LA « MANUDUCTIO
Après les remarques que nous venons de faii'e. si nous voulons rester fidèles à l'esprit de I.ipse, il faudra, dans toute l'étude qui va sLiivre nous pénétrer de cette idée que le stoïcisme, par sa participation à l'origine divine de la philosophie, a tout ce qu'il faut pour être compris et développé par le christianisme : que par conséquent l'interprétation chrétienne que l'on peut en faire n'est point chose nouvelle ni surajoutée, mais une conséquence logique du fait d'une révélation divine, à condition d'entendre que cette révélation arrive au stoïcisme, bien obscuicie par la chute.
C.ctte conviction du philosoplie explique du reste l'insistance qu'il mettra à défendre tous les dogmes >tnïciens, Ceux-là mêmes parfois qui semblent incompatibles avec les dogmes de la religion ré\élée. Pui^, comme Lipse a, de plus, en tant qu'humaniste, voué à la doctrine du Portique une admiration sincère, il arriver.i que très souvent, il sera porte à
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faire du stoïcisme une véritable apologie, une apologie que nous trouverons parfois exagérée.
En morale, son enthousiasme se justifiera facilement par celui des Pères de l'Église ; c'est donc sur l'éthique que portera d'abord toute la discussion de la Manuductio^ nous allons voir comment.
La morale semble à bon droit à Lipse le point central de la philosophie stoïcienne. Tous les efforts des stoïciens semblent en effet y aboutir : qu'ils traitent de la physique ou de la logique, de l'univers et de ses lois, ou de la raison humaine, ils constatent toujours que, Tordre et l'harmonie régnant dans le monde, la vraie formule de la loi morale doit être « de vivre conformément à la Raison » ou bien « d'imiter Dieu » en adoptant l'ordre de l'Univers qu'il crée et anime de son souffle divin. Cette loi se trouve ainsi rattachée directement aux principes métaphysiques qui la fondent, et les paradoxes, expression abstraite des attributs du sage, s'en déduisent.
Il est donc intéressant de voir comment Lipse entend cette morale, et s'il sut pour la comprendre se refaire Tàme antique, ou bien s'il la vit seulement avec son âme de chrétien. Suivons-le pas à pas dans l'examen des grands problèmes que pose le stoïcisme: l'innéité de la loi morale, le Souverain Bien, l'identité des deux termes, vertu et bonheur; puis nous étudierons quel peut être ce sage idéal qui réalise et vit la loi dans sa rigueur absolue, et dont le portrait achève en quelque sorte de se dessiner dans les paradoxes.
Le premier point dogmatique que pose Lipse, d'accord avec les stoïciens, c'est l'innéité des notions morales. La morale
LA MORALi: stoïcienne DANS LA « MANUDUCTIO » IQJ
est dans le sens de la nature humaine: Dieu en a donné les premiers éléments à Thomme: mais suttiscnt-ils snns éducation à le conduire au bien? Lipse avec les stoïciens le nie, sauf naturellement le cas où la grâce de Dieu est seule active. L'opinion a vile fait de fausser celte droiture que donne la nature i . La science ou dociiine achève donc Tœuvre commencée par la nature, elle éveille les consciences, enseigne la distinction du bien et du mal. et fait que Ton ne se trompe point en agissant. Sénèque s'exprime dans ce sens : u Je ne cache point qu'il y ait eu des hommes d'esprit élevé.... mais la nature ne donne pus la vertu. Tart est de devenir bon ^2\ »
Lipse avait tout avantage a insister sur ce faii -qu'une éducation morale est nécessaire pour dégager la raison des nuages qui l'enveloppent, car il consultait en même temps les conséquences de la chute.
D'autre part, les stoïciens, lorsqu'ils considéraient notre raison comme une parcelle de la raison divine. ctppu\aient aussi sa thèse concernant l'origine de la philosophie. Stoïcisme et christianisme étaient donc d'accord sur une vérité très importante, et Lipse pouvait ainsi examiner de plus près la morale stoïcienne et en toute liberté.
Elle comprend deux parties, nous dit-il : une pariie dogmatique et une pariie pratique: l'une s'occupant des tfc'crc'/tz
(i) Ibi'J , lib. II, diss. x, p. 704. 1 ipse parlant du sage s'exprime ainsi : « Ralio consummata talem facit, consummari autem sine Docirina (Dci opéra excipimus) non potcst. L't plcne hicc intciligas, hahe. Non cxcludi aui Deum, aut Naluram, a Stoicis : sed Docirinain tamen ad perfectionem, iiemque ad faciliiateni adjungi. »
(2) Ibiii.. p. -Oh. Lipse conclut après celte cilalion de Scncque : «f Mihi vidcatur res sic conHci, Fatemur paullatim opinionibus sensibusque alicnis, aut excmplis, dcpravari homines : sed et anie illa qui fucrunt, non habuerc Naluram perfeclam ; cl lurbidum in ea aliquid aul nubilum, I)t)ctrinae radio depurandum ei illustrandum. Nisi fit. poicsl aberrarc Ratio, cl br)num quidem cupcrc, sed capere cliam malum. »
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ou principes généraux; Tautre des prœcepta ou applications de ces principes, mais à condition toutefois que l'une de ces parties soit intimement liée à l'autre (i); et Lipse tient si fort à ce fondement de la morale qu'il reprend tout l'essentiel de ces admirables lettres XCIV et XGV où Sénèque soutient avec fermeté qu'un précepte pratique demeure inefficace si l'on ne remonte point au principe qui en fait la force, de même qu'il est impossible d'envisager les parties sans le tout, de se diriger dans la mer sans étoiles directrices. Si les préceptes peuvent à un moment donné suffire pour agir, il n'en est pas toujours ainsi. Dans les périodes de trouble, de passion chez les individus, de décadence dans les sociétés, on rejetterait volontiers le précepte, si l'on ne sentait point le lien solide qui l'unit au principe. C'est donc à ces principes mêmes qu'il faut recourir, et au premier de tous : celui qui détermine notre fin (2). Cette fin n'est-elle point, comme le dit Sénèque, l'idéal que nous devons toujours avoir devant les yeux, c]ui a sa cause en lui-même, vers lequel toute chose doit être dirigée, alors qu'il ne se dirige vers aucune, impératif catégorique, Souverain Bien dont la possession nous rend parfaitement heureux, tandis que les autres biens nous laissent encore dans Findigence? N'est-ce point aussi l'idéal chrétien? Il semble qu'il n'y ait point là un mot à reprendre. Lipse le comprend, car il ne le modifie en rien; il cherche au contraire à le développer à travers les différentes écoles.
(i) Cf. ibi'd., lib, II, diss. xii, p. 700-710 : « Ab ipsa Philosophia, ut liquet; atque id via duplici, Decretorinii, et Prœceptoriun... Institutio, id est Décréta, neque enim ulla ars sine iis est... Qiiid ea sunt? generalia quœdam capita, et velut leges, ad quae reliqua omnia Doctrinae vel examinentur, vel referantur. Siquid ab his dissidet, improbum et adulterinum habeo : si quid convenit, agnosco... »
(2) Ibid., iX\ss. XIII, p. 712 : « Ordiamur igitur ab ipsa Radice, id est Fine : a que pendent omnia, ad quem referuntur omnia : et qui velut parens et rector quidam est Decretorum. »
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D'abord, avec Zenon, ce souverain bien se détinit Tordre et rharmonie de la vie « de Convenientia \itae » (i); puis avec Cléanthe, l'accord avec la Nature coninume <« de Convenientia cuni Xatura communi n ^2;; avec Chrysippe, l'accord avec la raison « de Xatura propria id est Ratione » 3 . et enhn la vie vertueuse « de vita ex Vinute » 4 .
Lipse consacre une dissertation tout entière au développement de chacune de ces formules, et il le fait avec une abondance de citations heureusement choisies.
Voici d'abord quelques éclaircissements de Sénèque sur la formule de Zenon : « La vertu en eifet est toute d'harmonie, les œuvres ne peuvent que concorder et cadrer avec son principe. » Ep. rxxiv . « Qu'est-ce que la sagesse? la persévérance dans les désirs et les aversions. » Ep. xx .
« La tranquillité n'appartient qu'à ceux qui se sont formé un jugement immuable et certain: les autres tour à tour tombent et se relèvent: et dans ce conHit de résolutions formées et abandonnées, ils demeurent toujours tlotiants. \'oulez-v()Us désirer toujours la n^ème chose? Xe désirez que la vérité. » ,Ep. xcv .
« Un des maux particuliers à la folie, c'est de toujours commencer à vivre... \'ous \errez combien elle est honteuse, cette légèreté qui chaque jour change les bases de la vie et près de la tombe bâtit de nouveaux projets. » Ep. xm'.
« Profitez, et avant tout, ayez soin de rester d'accord avec vous-même. Chaque fois que vous xoudrez leconnaitre si Nous avez fait quel.jues progrès, xoyez si vos désirs du jour sont les mêmes que ceux de la \eille. » (Ep. xw^ (3).
(i) Ibid., diss. XV.
(2) Ibiii., \\h. II. diss. \vi.
(3) Ibiii., diss. wir.
( \\ /hiJ., diss. win.
(3) (J. ibiJ., diss. xv. p. 'i- et 71S.
Préceptes admirables de morale pratique auxquels le chrétien n'a rien à ajouter.
Puis c'est l'explication de la formule de Cléanthe qui va permettre à Lipse un rapprochement entre le sentiment moral et le sentiment religieux, par conséquent entre le stoïcisme et le christianisme. Cette nature commune avec laquelle il faut maintenir l'accord, Lipse la distingue, avec Diogène de Laërte, de la nature telle que l'entend Chr}sippe, et qui serait à la fois commune et humaine (i). Or la nature commune au sens de Cléanthe, c'est Dieu. Cicéron le dit dans le De senectute : « Suivre la Nature, le meilleur des guides, c'est comme si Ton suivait Dieu. »
Clément d'Alexandrie remarque ce rapprochement lorsqu'il écrit dans les Stromates^ II : « Les stoïciens décrétèrent que le Souverain Bien est de vivre suivant la Nature, changeant le nom de Dieu en celui de Nature. » Epictète, ce maître en fait de piété, l'avait compris : « Ce que les philosophes nous enseignent de fondamental n'est pas bien long : qu'y a-t-il de si long de dire que la fin de l'homme est de suivre les dieux ?... » (Entretiens, liv. I, chap. xx). Dieu, dira Lipse. Suivre Dieu, c'est <( soumettre son esprit a l'esprit qui gouverne tout, comme les bons citoyens à la loi de la cité ». (Ibid., chap. xn). « Or il importe d'être persuadé que tu dois obéir aux dieux et te soumettre sans murmure à tous les événements produits par une intelligence infiniment sage. » (Manuel, chap. xxxi). Suit alors la formule de résignation qui arrache encore des cris d'admiration à Lipse : « Je veux ce qui arrive, car je juge que ce que Dieu veut est mieux que ce que moi je veux. Je me joins et m'attache à lui comme un serviteur et un adepte : avec lui, je m'avance, avec lui je me retire, et simplement je dis : je peux ce que Dieu veut. » Et Lipse, qui ne se lasse point de citer ces
(ij Cf. ibid., lib, II, diss. xvi, p. 719.