‹ La renaissance du stoicisme au XVIe siecleChapitre 35 sur 49 · DU VAIR. — SA VIK. — L EVOLUTION DK SON STQICISMK · texte numérisé non relu

DU VAIR. — SA VIK. — L EVOLUTION DK SON STQICISMK

le roi, de conserver Paris, et de s'assurer pour cela d'une entente au moins tacite entre Mayenne et le Parlement. Ceci fait, Du A'aii*. comme toujours, attend les événements, ne négligeant aucune occasion pourtant de remplir son devoir.

Il délivre un des Présidents du Parlement, Potier de Blancmesnil, jeté à la Bastille par les Seize; le malheureux avait été accusé d'avoir trempé dans un complot qui devait ramener Henri I\' à Paris. En i3()(), il empêche M. de Lion de faire entrer en garnison les lansquenets dans la ville. Il prend la parole à l'Hôtel-de-A^ille (i) et démontre avec une m.erveilleuse logique que tout vaut mieux que de voir dans sa maison des soudards et des goujats. C'est a l'égoïsme du bourgeois qu'il fait appel, il en a \ite raison et prouve cette fois encore combien il connaît les hommes et sait les mener.

Pourtant ce rôle de conciliateur ne pouvait pas toujours durer. Du ^'air commençait, comme il le dit lui-même, à être percé à jcjur. Les Ligueurs pouvaient en effet être édifiés sur le compte de celui qui avait trompé leurs espérances en se montrant trop politique. A pariir de ce moment, il dut user de prudence : on le surveilhiit. il était avec Brisson en tête de la liste des suspects, il n'avait qu'à rester dans l'ombre, et ce fut alors une période favorable au recueillement. C'est, en etVet, entre ibiji et i?o3 que l'on croit exact de placer sa Médilaliou sur Job \^2) et sa Méditation sur Jérémie\h). Ces Méditations nous apparaissent comme un exercice d'éloquence, mais celte fois, comme pour les Psaumes, il faut reconnaître que le sujet a son importance. S'il est choisi par Du \'air. c'est qu'il a son intérêt piêsent. il répond Il des préoccupations de moraliste et de citoyen. Certes, dans CCS temps de troubles, d'anarchie, de violences, où Ton

(i) thiJ., p. (il 4.

(2) IbiJ., p. <»<».

(3) IbiJ., p. ÎtS.

2ÔO CHAPITRE V

peut craindre les pires malheurs non seulement pour soi et les siens, mais encore pour sa patrie, Ton a besoin de réconfort; et ce réconfort, Du Vair pouvait le trouver dans l'admirable résignation de Job. Animer cette figure de stoïcien chrétien, n'était-ce point fortifier son optimisme? Job reste confiant en la Providence dans les plus cruelles épreuves; quel excellent exemple de constance et de courage! De même, les malheurs qui menacent de ruiner la capitale ne sont qu'une répétition de ceux qui précédèrent la ruine de Jérusalem. Dans ce morceau, comme dans ceux qui précèdent, on sent que l'auteur se plaît à développer les questions philosophiques dont le stoïcisme s'est particulièrement occupé. Du Vair, homme d'action, est aussi un penseur, et c'est peut-être parce qu'il sut merveilleusement allier les deux qu'il nous donne la philosophie intéressante de la troisième période de sa vie, celle de la Constance.

TROISIÈME PHASE. — LA Constancc

La Constance est en effet datée de 1694; par les événements auxquels elle fait allusion, elle semble avoir été écrite en I 590.

C'est à l'époque du siège de Paris, c'est-à-dire au moment décisif et angoissant où Henri de Béarn veut conquérir sa capitale, que s'ouvre le livre de la Constance. Du Vair rappelle les souffrances de ses concitoyens, souffrances injustes que la philosophie est incapable de calmer. Néanmoins, il discute le problème du Mal, il étudie à nouveau après Juste Lipse la solution néo-stoïcienne de la Providence et des sanctions de la vie future. Mais ce qui le distingue de son devancier et peut-être de tous les néo-stoïciens de son temps, c'est qu'il explique par des faits toute sa philosophie : il a raisonné

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ses actes, n'en laissant aucun aux surprises du hasard, il les justifie tous, et sa conduite, dans son ensemble, apparaît parfaitement une. C'est un devoir sacré pour un bon citoyen de ne pas rester dans l'ombre lorsque sa patrie est en danger; sous aucun prétexte, il ne lui est donc permis de pratiquer Vabstine, même pas dans le but élevé de servir Dieu.

Telle est la thèse du stoïcisme original qu'il soutient dans V Exhortation d Li vie civile i et qu'il met en pratique dans la Constance. Dans les circonstances particulièrement graves où se trouvait alors Du ^'air. il ne pouvait point en eflei se désintéresser du sort de sa patrie, et cela par devoir et par tempérament. Il se mit donc à pratiquer le stoïcisme en éclectique, et c'est là son originalité; s'il l'abandonne sur un point, il le reprend avec plus de vigueur sur un autre: ce sont les vertus stoïciennes de prudence, de modération et surtout de courage auxquelles il lui faut faire appel, car la lutte, à mesure qu'elle approche du teime, va devenir de plus en plus âpre et diflicile.

Du \i\'\\' ne peut plus en elVet cacher son jeu; ses convictions passent de plus en plus dans ses actes, au lisque de mécontenter les uns ou les autres, et peut-être même au péril de sa vie, et il importe de rappeler ici la fermeté de sa conduite.

Le siège de Paris avait été levé grâce à l'ariivée du duc de Parme; on voulut le remercier olîiciellement, mais l)u \'air seul s'\' opposa: c'était un acte de courage, car il risquait ainsi de mécontenter les Seize et ces derniers étaient alors tout puissants dans la \ille. Pa preuve en est que pour s'assurer contre les entreprises des Politiques du dedans et contre celles des royalistes au dehors, ils tirent entrer d^nis Paris 4000 Napolitains et T^spagnols. D'autre paît, ils se livrent à de

(i) IbiJ., p. 332.

véritables représailles : Brisson et deux conseillers sont condamnés sans jugement et pendus dans la salle basse du Louvre. Du Vair faillit subir le même sort, mais il eut, cette fois encore, une merveilleuse clairvoyance qui lui conseilla de s'abstenir de paraître au Parlement, en ce jour mémorable.

Puis, ce premier moment de terreur passé, il était temps d'entamer les pourparlers et d'essayer d'obtenir d'Henri de Navarre cette promesse d'abjuration qui devait sauver la France. Mais que de difficultés alors et comme Du Vair les tourne avec souplesse! Son Exhortation à la paix adressée à ceux de la Ligue (i) est un chef-d'œuvre de diplomatie. Henri IV ne veut pas faire le premier pas vers ses sujets rebelles, il y va de sa dignité de roi, et cela se comprend; d'autre part, ses sujets ne veulent point, par scrupule religieux, aller au-devant d'un roi hérétique; Du Vair trouve la solution mo3'enne qui peut satisfaire et les uns et les autres : ce sont les Ligueurs qui iront les premiers au roi pour le supplier d'abjurer. Cette démarche équivaudra à une reconnaissance tacite. Du reste, les Ligueurs ont tout intérêt à faire la paix; Du Vair leur démontre qu'ils sont à bout de ressources, et Mayenne doit à son honneur, à sa sûreté, à la France, de faire le sacrifice de ses ambitions. Ce qu'il faut éviter à toute force, c'est l'intrusion de l'Espagne en France. Soutenir la candidature du roi d'Espagne, ou même celle de l'Infante, mariée à un Prince français, serait faire courir à la nation et a la religion un véritable danger.

Mais la lutte va s'engager de plus en plus vive. Les Espagnols n'ont qu'un désir : précipiter les événements et proposer aux J^ats la candidature officielle de l'Infante. Mayenne hésitant flotte entre les uns et les autres, suivant qu'il y voit quelque chose à gagner. Or Du Vair veut, coûte que coûte,

(i) Ibid.^ p. ('■)i4.

DU VAiR. — SA vu:. — l'i'volition di: son stoïcisme 2fj.->

empêcher l'adhésion des États, et pour cela il ne voit qu'un mo3'en : se servir du Parlement, le décider à une intervention énergique alors que beaucoup de ses membres étaient indécis et faibles. Du Vaiv opéra ce miracle, et voici comment.

Sur la remarque qu'il se passait aux luats des faits très graves, on en conclut qu'il y avait lieu de provoquer, pour la Grand'Chambre, une réunion générale et d\n aviser Mayenne.

Cela fut fait, et Mayenne répondit qu'il donnerait satisfaction au Parlement le plus tôt possible, tixant lui-même un délai de dix jouis. Ce délai passé, l'Assemblée aurait le droit de délibérer sans Taitendre. Mais cette fois, trop préoccupé de ses vues ambitieuses, Mayenne perdit, avec la notion de temps, le sens de son propre intérêt : il oublia la date tixée et le Parlement délibéra sans lui (i).

A cette séance mémorable, Du Viûv léalisa tout ce qu'il \avait en lui d'énergie et de vrai courage civique, mis au service d'une admirable connaissance des hommes et des intérêts humains. C'était un véritable complot qu'il s'agissait de faire aboutir, complot que connaissaient quelques membres du Parlement seulement, courageux comme lui, mais qu'ignorait une majorité indécise et faible. Or il fallait gagner cette majorité, il fallait lui persuader qu'elle n'aurait rien à craindre des conséquences de la grave décision qu'on lui demandait de prendre, rien à craindre de Mayenne qui manifestait par son absence qu'il laissait plein pouvoir à la grande Assemblée, lu ainsi, rassurant les crainiifs, réveillant les indifférents. Du \'air. en prononçant son beau discours 5//r /.i loi Saliqtie i . obtint de l'assemblée le fameux arrêt qui ordonnait de lespecier la loi salique et de conclure la trêve, et cassait tout ce qui s'était lait ou se ferait aux l'.lals ou

(i) i'A'. kadouant, ouvr. cite, chap. \iv, (2) Cf. édition de H)i5, p. 041.

ailleurs pour l'élection d'une princesse ou d'un prince étranger. Du ^^air fit ce jour-là œuvre de grand patriote, il sauva sa patrie sans se préoccuper des risques que pouvaient lui faire courir dans l'avenir ces véritables coups d'audace.

Il faillit en effet payer de sa vie sa courageuse initiative; car le i3 juillet de la même année, c'est-à-dire moins d'un mois après la signature de l'arrêt, on voulut l'assassiner (i). Il marchait trop droit au but pour qu'il fût possible alors de se tromper sur ses intentions, surtout lorsqu'on eut appris la nouvelle de l'abjuration du roi à Saint-Denis le 23 juillet. Il ne s'agissait plus alors de biaiser, et si des fanatiques trouvaient encore des raisons de mettre en doute la sincérité ou plutôt la validité de l'abjuration du Béarnais, Du Vair n'hésitait pas à leur dire leur fait, et sa fameuse Lettre d'un bourgeois de Paris (2) demeure comme une profession de foi de cet esprit libéral qu'il dut sans doute à ses convictions philosophiques. Certes, il suit là encore la même méthode : il met les faits au premier plan, mais aussi le bon sens, et sans scrupule, il place la morale au-dessus des dogmes, l'esprit au-dessus de la lettre, la loi de la conscience au-dessus de celle de l'Eglise. Il est bien un des plus fermes représentants de cette T^glise gallicane qui tient à garder son autonomie dans le domaine des affaires temporelles. Aussi ne craindrat-il point de dire, que dans le cas même où Henri IV serait excommunié, cette excommunication ne toucherait en rien au temporel, à plus forte raison aux droits de la succession au trône, car elle n'est qu'une censure spirituelle une « note de ri^vglise ». Par contre, comme dans le domaine spirituel Finlention est tenue pour le fait, le roi, si l'on refuse la validité à sa conversion, est absous au point de vue de la conscience puisqu'il a voulu se convertir.

(i) et. Kadouant, ouvr. cité, chap. xiv. (2) Cf. Du Vair, edit. de 1025, p. hho.

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