‹ La renaissance du stoicisme au XVIe siecleChapitre 4 sur 49 · LE MOUVEMENT STOÏCIEN EN ITALIE D · texte numérisé non relu

LE MOUVEMENT STOÏCIEN EN ITALIE D

querelles de pamphlets des Pogge, des Filclfe, des Valla. Quelles invectives, quelles injures grossières soulève leur jalouse haine (i ) !

Et cependant, cette expansion du moi, où Tintelligence tient la première place, ne manque pas de grandeur. On est capable de sacrifier des intérêts d'un ordre matt'riel pour conquérir la réputation d'homme de lettres. Filelfe, dont nous connaissons les goûts de luxe, incompatibles avec la vie peu lucrative d'un lettré, abandonne une position brillante à Constantinople pour revenir chercher la gloire en Italie, à ce foyer intellectuel d'où ravonnait alors la lumière qui éclairait le monde. C'est après sept ans et demi d'honneurs et de bien-être qu'il quitta Jean Paléologue pour poursuivre à 'Venise un avenir incertain (2j.

Mais cette conception d'un idéal de vie est relative à tout individu et n'a rien, semble-t-il, qui rappelle la loi autonome du Sage stoïcien. Ce dernier, en etîet, ne relève que de sa seule volonté, mais à condition d'entendre cette volonté comme l'expression de la raison universelle. Or, pour les hommes de la Renaissance, cette volonté n'est au contraire appréciée que dans la mesure où elle ne ressemble à aucune autre. Cependant cette différence n'est point aussi absolue qu'elle le paraît au premier abord : toute conception individualiste de la vie peut créer, dans une certaine mesure, une manière de penser, de sentir et d'agir vraiment stoïcienne. Chercher en soi, pour les développer, les forces de la nature, c'est déjà substituer à un idéal objectif un idéal purement subjectif; c'est, avant de prendre l'habitude de la réflexion profonde, tourner son regard vers le dedans et se préparer à l'examen de conscience; c'est encore apprendre à marcher seul dans la vie, sans se soucier d'une direction extérieure ; c'est enrin croire à l'efficacité de Tertort. N'est-ce point là une conclusion pratique de cette vertu stoïcienne, où la force d'àme joue le plus grand rôle, où l'optimisme trouve son application directe dans l'identité des deux termes : vertu et bonheur?

Chez les hommes de la Renaissance, l'idéal de la gloire vient fortifier la foi en l'efficacité de l'etfort et rendre inutiles les sanctions de l'au-delà. Ils ont tous plus ou moins caressé ce rêve d'immortalité. Dante parlait déjà de l'âpre désir d'exceller '3\ de

(i) Ch. Nisard, Ls gLiJi.itturs Je la Rèf^ubliqHc Jcs Lcitrcs (Paris, 1860).

(2) Ibiil.

(M Cf. Hruneticrc, Mauufl de l'Histoire de Li littérature frati^aisf (Paris, i8()C)), p. ^o.

Fambition de se survivre à soi-même; Boccace, du désir de perpétuer son nom (i); et Pétrarque avoue que « la gloire, dès Tenfance, fut le but de ses travaux ».

Mais, s'il est possible de rapprocher ainsi, par une certaine attitude du dedans et du dehors les hommes du xvf siècle des stoïciens de Tantiquité, gardons-nous cependant de conclure qu'ils aient été capables de faire revivre l'âme stoïcienne. Il leur manque ce qui fait la force de toute doctrine, la foi en des dogmes compris et librement acceptés. Les humanistes se contentent, le plus souvent, d'une philosophie superficielle et pratiquent, surtout, cet art de vivre heureux dans lequel la vertu stoïcienne, glorifiée par de nombreux exemples, tient une grande place. Pourquoi ce vieux Caton, dont Érasme jette aux Chrétiens l'orgueilleux défi, ne se repent-il pas d'avoir vécu? C'est parce que, citoyen intègre, magistrat incorruptible, il a laissé à la postérité de vrais monuments de sa vertu et de son génie (2).

Il entre dans la conception de cet idéal ce qu'il y a de plus discutable dans la vertu stoïcienne : la foi orgueilleuse en la force de l'individu; et comme cette force n'est point nettement déterminée, l'idéal trop vague laissera souvent place à bien des compromis, à moins qu'il ne vienne à se retremper dans les règles nettes et précises du Manuel d'Épictète (3).

Voilà comment, au milieu de conditions extérieures favorables en somme au stoïcisme, on n'aboutira parfois qu'à un épicurisme susceptible de prendre des formes bien différentes, depuis l'épicurisme grossier de la jouissance des sens, dont Valla (4) et le Panormite (5) se font les apologistes, jusqu'à l'épicurisme plus raffiné de la jouissance esthétique et intellectuelle dont les humanistes sont les représentants.

Mais, à supposer même que cet épicurisme intellectuel ait été l'idéal de certains humanistes, était-il suffisant en lui-même pour discipliner les forces de la nature? Si nous interrogeons l'histoire, un exemple, mais un seul, nous revient à l'esprit qui nous permet-

(i) (^f. Brunetière, ouvr. cité, p. 5o.

(2) Cf. Feugëre, Érasme (Paris, 1874).

(3) La première traduction latine qui vraiment vulgarise le Manuel d'Épictète est celle de Politien (Opéra, Venise, 1498).

(4) Cf. Valla, De Voîuptate {Opéra, Basileœ, iSig, p. 896-999).

(5) Antonio Beccadelli dit Panormita. Cf. à ce sujet Voigt, Wiederhelebung, 2« éd.. t. I, p. 484 et suiv.

Page 1