‹ La renaissance du stoicisme au XVIe siecleChapitre 5 sur 49 · LE MOUVEMENT STOÏCIEN EN ITALIE · texte numérisé non relu

LE MOUVEMENT STOÏCIEN EN ITALIE

trait une réponse affirmative, c'est celui de Léonard de Vinci (i y, pour lui « la nature avait pris plaisir à montrer en un homme l'homme même », c'est-à-dire l'homme pleinement, harmonieusement réalisé; mais comme la nature ne renouvelle point tous les jours pareil chefd'œuvre, il est dangereux de la prendre pour guide et de suivre indistinctement ses appels. Les instincts bas sont trop proches des tendances les plus élevées, pour ne pas conduire à un épicurisme grossier, plus vite qu'on ne le pense. La plupart des humanistes italiens en firent l'expérience; car chez eux l'épicurisme intellectuel marcha souvent de pair avec un réel épicurisme de conduite.

Pour réagir contre cette corruption générale des mœurs, il fallait donc se tourner vers un autre idéal. Où le choisir? Dans l'antiquité, non pas : l'expérience qui venait d'être tentée avait autorisé trop de compromis; dans la religion, pas davantage : elle se présentait alors sous des dehors trop austères, trop dépourvus d'art. Le peuple se montre bien, il est vrai, encore fort attaché à la papauté et au clergé en général, il garde une foi très vivante et très orthodoxe (2), mais une religion sans art le rebute, et il la laisse à l'arrière-plan tandis qu'elle devrait pénétrer sa vie tout entière. Il faut autre chose à ces hommes du xvi^ siècle qui sont, tous, lettrés et illettrés, entraînés, sans qu'ils s'en doutent, par le courant de cette civilisation puissante de l'antiquité qui change les âmes en les affinant, en les emplissant de sentiments nouveaux par des jouissances esthétiques sans cesse renouvelées.

Voilà pourquoi l'heure est venue de parler d'un christianisme imprégné d'un esprit tout nouveau : c'est celui de l'humanisme chrétien. Il reste d'abord dans l'orthodoxie. Pétrarque s'attaquant à la scolastique eut le courage de renier « ces docteurs gonHés de néant qui font du syllogisme le but même de la science » (3). Mais cette critique n'empêcha point qu'il ne restât profondément chrétien: il suffit de relire ses annotations aux Tiisculancs ou au De Natura Deoriim pour comprendre que son cave si souvent répété vient avertir le lecteur que le chrétien chez lui surveille l'humaniste et qu'il v a lieu de se mettre sur ses gardes si l'on veut respecter l'orthodoxie. Mais peu à peu la liberté devient plus

(i) Cf. Gabriel Scailles, Léonard de Vinci; l\irtisic- rt le savant (Paris,

KJOÔ).

(2) Cf. Dcjol), La foi religieuse en Italie au A'\'A siècle, chap. i.x (Paris, 190Ô).

(3) Cf. P. de Nolhac. Pètrarijue et rhuinantsnie, IH)U\ . cd (Pins. 1907), p. r.-7.

grande. L'humanisme est moins timide avec Sadolet (i). Nul plus ne fut que lui ami de la culture antique, empressé à la faire partout renaître. Vivant d'une religion toute d'art, de charité, de beauté et d'amour, confiant jusqu'à l'excès dans la bonté de la nature humaine, dont il était, du reste, un si noble et si sympathique représentant, il crovait les hommes humains possibles à toucher et à élever par les humanités (2). Convaincu que pour faire des chrétiens il faut d'abord faire des hommes, il prêcha une sagesse toute de douceur, de modération, une sagesse laïque, d'un stoïcisme très adouci, plus proche de celui d'Horace que de celui d'Epictète. Elle devait conduire d'abord au bonheur présent, puis servir d'échelon pour aller à Dieu. Son programme politique, d'accord avec celui de Léon X, fut de créer un monde d'honnêtes gens, où une élite seule gouvernerait, où par conséquent la politique se confondrait avec la morale (3). Eh bien! cet humaniste chrétien parut suspect à quelques-uns; on accusa Sadolet d'épicurisme ou d'indifférence, parce c[u'il aima trop la vie en ce qu'elle a de vraiment beau et que, pour ne pas sentir les amertumes de l'existence politique, il préféra se rejeter avec passion sur ses livres et ses amis et se désintéresser des querelles de dogme. A côté de lui, combien furent jugés plus suspects encore les Bembo, les Contarini, les Fregoso, les Pôle, lorsque l'intransigeant et autoritaire Caraffa devint pape sous le nom de Paul IV (4) !

S'il y eut donc, d'une part, méfiance vis-à-vis de ces humanistes, souvent trop proches d'un paganisme épicurien, et, de l'autre, dégoût ou antipathie pour ces catholiques trop rigoureux qui s'étaient éveillés à la voix de Savonarole cherchant à faire revivre sans art la pure et simple morale chrétienne, il ne restait plus qu'à revenir à une morale moyenne faite de stoïcisme, mais d'un stoïcisme mitigé capable de réagir contre l'épicurisme, mais aussi capable de s'adapter à l'esprit nouveau et à la tradition chrétienne. L'histoire est là, du reste, pour prouver la possibilité de cette adaptation.

Le stoïcisme était en effet la seule philosophie qui convînt aux âmes de ce temps en quête d'un idéal, car il a toujours été le refuge des âmes nobles, aux périodes de troubles.

Que demandent Cicéron, Sénèque ou Marc-Aurèle à cette belle

(i) Cf. K. de Maulde La Clavière, Saint Gaétan (Paris, 1902).

(2) Ibid., chap. v. Sadolet, Hortensias, dans les Opéra oninia (Veronae, 1737-1738).

(3) De Maulde La Clavière, op. cit.

(4) Ibid., chap. IX.

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